{"id":18423,"date":"2026-02-25T09:50:33","date_gmt":"2026-02-25T08:50:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.bretzel-liquide.com\/blog\/?p=18423"},"modified":"2026-02-25T11:47:53","modified_gmt":"2026-02-25T10:47:53","slug":"george-orwell-1984-texte-integral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.bretzel-liquide.com\/blog\/2026\/02\/25\/george-orwell-1984-texte-integral\/","title":{"rendered":"George Orwell : 1984. texte int\u00e9gral"},"content":{"rendered":"\n<p>George Orwell : 1984. texte int\u00e9gral <br>PREMIERE PARTIE<br>CHAPITRE I<br>C&rsquo;\u00e9tait une journ\u00e9e d&rsquo;avril froide et claire. Les horloges<br>sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentr\u00e9 dans le cou, s&rsquo;effor\u00e7ait d&rsquo;\u00e9viter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitr\u00e9e du bloc des \u00ab Maisons de la Victoire \u00bb, pas assez rapidement cependant pour emp\u00eacher que s&rsquo;engouffre en m\u00eame temps que lui un tourbillon de poussi\u00e8re et de sable.<br>Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. \u00c0 l&rsquo;une de ses<br>extr\u00e9mit\u00e9s, une affiche de couleur, trop vaste pour ce<br>d\u00e9ploiement int\u00e9rieur, \u00e9tait clou\u00e9e au mur. Elle repr\u00e9sentait simplement un \u00e9norme visage, large de plus d&rsquo;un m\u00e8tre : le visage d&rsquo;un homme d&rsquo;environ quarante-cinq ans, \u00e0 l&rsquo;\u00e9paisse moustache noire, aux traits accentu\u00e9s et beaux.<br>Winston se dirigea vers l&rsquo;escalier. Il \u00e9tait inutile d&rsquo;essayer de prendre l&rsquo;ascenseur. M\u00eame aux meilleures \u00e9poques, il<br>fonctionnait rarement. Actuellement, d&rsquo;ailleurs, le courant \u00e9lectrique \u00e9tait coup\u00e9 dans la journ\u00e9e. C&rsquo;\u00e9tait une des mesures d&rsquo;\u00e9conomie prises en vue de la Semaine de la Haine.<br>Son appartement \u00e9tait au septi\u00e8me. Winston, qui avait trenteneuf ans et souffrait d&rsquo;un ulc\u00e8re variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s&rsquo;arr\u00eata plusieurs fois en chemin pour se reposer. \u00c0 chaque palier, sur une affiche coll\u00e9e au mur, face \u00e0 la cage de l&rsquo;ascenseur, l&rsquo;\u00e9norme visage vous fixait du regard. C&rsquo;\u00e9tait un de ces portraits arrang\u00e9s de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une l\u00e9gende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.<br>\u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;appartement de Winston, une voix sucr\u00e9e faisait entendre une s\u00e9rie de nombres qui avaient trait \u00e0 la production de la fonte. La voix provenait d&rsquo;une plaque de m\u00e9tal<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>4 &#8211;<br>oblongue, miroir terne encastr\u00e9 dans le mur de droite. Winston tourna un bouton et la voix diminua de volume, mais les mots \u00e9taient encore distincts. Le son de l&rsquo;appareil (du t\u00e9l\u00e9cran, comme on disait) pouvait \u00eatre assourdi, mais il n&rsquo;y avait aucun moyen de l&rsquo;\u00e9teindre compl\u00e8tement. Winston se dirigea vers la fen\u00eatre. Il \u00e9tait de stature fr\u00eale, plut\u00f4t petite, et sa maigreur \u00e9tait soulign\u00e9e par la combinaison bleue, uniforme du Parti. Il avait les cheveux<br>tr\u00e8s blonds, le visage naturellement sanguin, la peau durcie par le savon grossier, les lames de rasoir \u00e9mouss\u00e9es et le froid de l&rsquo;hiver qui venait de prendre fin.<br>Au-dehors, m\u00eame \u00e0 travers le carreau de la fen\u00eatre ferm\u00e9e, le monde paraissait froid. Dans la rue, de petits remous de vent faisaient tourner en spirale la poussi\u00e8re et le papier d\u00e9chir\u00e9. Bien que le soleil brill\u00e2t et que le ciel f\u00fbt d&rsquo;un bleu dur, tout semblait d\u00e9color\u00e9, hormis les affiches coll\u00e9es partout. De tous les carrefours importants, le visage \u00e0 la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d&rsquo;en face. BIG BROTHER<br>VOUS REGARDE, r\u00e9p\u00e9tait la l\u00e9gende, tandis que le regard des yeux noirs p\u00e9n\u00e9trait les yeux de Winston. Au niveau de la rue, une autre affiche, dont un angle \u00e9tait d\u00e9chir\u00e9, battait par \u00e0-coups dans le vent, couvrant et d\u00e9couvrant alternativement un seul mot : ANGSOC. Au loin, un h\u00e9licopt\u00e8re glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une fl\u00e8che,<br>dans un vol courbe. C&rsquo;\u00e9tait une patrouille qui venait mettre le nez aux fen\u00eatres des gens. Mais les patrouilles n&rsquo;avaient pas d&rsquo;importance. Seule comptait la Police de la Pens\u00e9e.<br>Derri\u00e8re Winston, la voix du t\u00e9l\u00e9cran continuait \u00e0 d\u00e9biter des renseignements sur la fonte et sur le d\u00e9passement des pr\u00e9visions pour le neuvi\u00e8me plan triennal. Le t\u00e9l\u00e9cran recevait et transmettait simultan\u00e9ment. Il captait tous les sons \u00e9mis par Winston au-dessus d&rsquo;un chuchotement tr\u00e8s bas. De plus, tant que Winston demeurait dans le champ de vision de la plaque de m\u00e9tal, il pouvait \u00eatre vu aussi bien qu&rsquo;entendu. Naturellement, il n&rsquo;y avait pas moyen de savoir si, \u00e0 un moment donn\u00e9, on \u00e9tait surveill\u00e9. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pens\u00e9e se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque,<\/li>\n\n\n\n<li>5 &#8211;<br>personne ne pouvait le savoir. On pouvait m\u00eame imaginer qu&rsquo;elle surveillait tout le monde, constamment. Mais de toute fa\u00e7on, elle pouvait mettre une prise sur votre ligne chaque fois qu&rsquo;elle le d\u00e9sirait. On devait vivre, on vivait, car l&rsquo;habitude devient instinct, en admettant que tout son \u00e9mis \u00e9tait entendu et que, sauf dans l&rsquo;obscurit\u00e9, tout mouvement \u00e9tait per\u00e7u.<br>Winston restait le dos tourn\u00e9 au t\u00e9l\u00e9cran. Bien qu&rsquo;un dos, il le savait, p\u00fbt \u00eatre r\u00e9v\u00e9lateur, c&rsquo;\u00e9tait plus prudent. \u00c0 un kilom\u00e8tre, le minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9, o\u00f9 il travaillait, s&rsquo;\u00e9levait vaste et blanc audessus du paysage sinistre. Voil\u00e0 Londres, pensa-t-il avec une sorte de vague d\u00e9go\u00fbt, Londres, capitale de la premi\u00e8re r\u00e9gion<br>a\u00e9rienne, la troisi\u00e8me, par le chiffre de sa population, des<br>provinces de l&rsquo;Oc\u00e9ania. Il essaya d&rsquo;extraire de sa m\u00e9moire<br>quelque souvenir d&rsquo;enfance qui lui indiquerait si Londres avait toujours \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait comme il la voyait. Y avait-il toujours eu ces perspectives de maisons du XIXe si\u00e8cle en ruine, ces murs \u00e9tay\u00e9s par des poutres, ce carton aux fen\u00eatres pour remplacer les vitres, ces toits pl\u00e2tr\u00e9s de t\u00f4le ondul\u00e9e, ces cl\u00f4tures de jardin d\u00e9labr\u00e9es et pench\u00e9es dans tous les sens ? Y avait-il eu toujours ces emplacements bombard\u00e9s o\u00f9 la poussi\u00e8re de pl\u00e2tre tourbillonnait, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9pilobe grimpait sur des monceaux de d\u00e9combres ? Et ces endroits o\u00f9 les bombes avaient d\u00e9gag\u00e9 un<br>espace plus large et o\u00f9 avaient jailli de sordides colonies<br>d&rsquo;habitacles en bois semblables \u00e0 des cabanes \u00e0 lapins ? Mais c&rsquo;\u00e9tait inutile, Winston n&rsquo;arrivait pas \u00e0 se souvenir. Rien ne lui restait de son enfance, hors une s\u00e9rie de tableaux brillamment \u00e9clair\u00e9s, sans arri\u00e8re-plan et absolument inintelligibles.<br>Le minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9 \u2013 Miniver, en novlangue1 \u2013 frappait par sa diff\u00e9rence avec les objets environnants. C&rsquo;\u00e9tait une gigantesque construction pyramidale de b\u00e9ton d&rsquo;un blanc \u00e9clatant. Elle \u00e9tageait ses terrasses jusqu&rsquo;\u00e0 trois cents m\u00e8tres de hauteur. De son poste d&rsquo;observation, Winston pouvait encore<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>1 Le novlangue \u00e9tait l&rsquo;idiome officiel de l&rsquo;Oc\u00e9ania.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>6 &#8211;<br>d\u00e9chiffrer sur la fa\u00e7ade l&rsquo;inscription artistique des trois slogans du Parti :<br>LA GUERRE C&rsquo;EST LA PAIX<br>LA LIBERTE C&rsquo;EST L&rsquo;ESCLAVAGE<br>L&rsquo;IGNORANCE C&rsquo;EST LA FORCE<br>Le minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9 comprenait, disait-on, trois mille<br>pi\u00e8ces au-dessus du niveau du sol, et des ramifications<br>souterraines correspondantes. Diss\u00e9min\u00e9es dans Londres, il n&rsquo;y avait que trois autres constructions d&rsquo;apparence et de dimensions analogues. Elles \u00e9crasaient si compl\u00e8tement l&rsquo;architecture environnante que, du toit du bloc de la Victoire, on pouvait les voir toutes les quatre simultan\u00e9ment. C&rsquo;\u00e9taient les locaux des<br>quatre minist\u00e8res entre lesquels se partageait la totalit\u00e9 de l&rsquo;appareil gouvernemental. <strong>Le minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9, qui s&rsquo;occupait des divertissements, de l&rsquo;information, de l&rsquo;\u00e9ducation et des beaux-arts. Le minist\u00e8re de la Paix, qui s&rsquo;occupait de la guerre. Le minist\u00e8re de l&rsquo;Amour qui veillait au respect de la loi et de l&rsquo;ordre. Le minist\u00e8re de l&rsquo;Abondance, qui \u00e9tait responsable des affaires \u00e9conomiques. Leurs noms, en novlangue, \u00e9taient :<br>Miniver, Minipax, Miniamour, Miniplein<\/strong>.<br>Le minist\u00e8re de l&rsquo;Amour \u00e9tait le seul r\u00e9ellement effrayant. Il<br>n&rsquo;avait aucune fen\u00eatre. Winston n&rsquo;y \u00e9tait jamais entr\u00e9 et ne s&rsquo;en \u00e9tait m\u00eame jamais trouv\u00e9 \u00e0 moins d&rsquo;un kilom\u00e8tre. C&rsquo;\u00e9tait un endroit o\u00f9 il \u00e9tait impossible de p\u00e9n\u00e9trer, sauf pour affaire officielle, et on n&rsquo;y arrivait qu&rsquo;\u00e0 travers un labyrinthe de barbel\u00e9s enchev\u00eatr\u00e9s, de portes d&rsquo;acier, de nids de mitrailleuses dissimul\u00e9s. M\u00eame les rues qui menaient aux barri\u00e8res ext\u00e9rieures \u00e9taient parcourues par des gardes en uniformes noirs \u00e0 face de<br>gorille, arm\u00e9s de matraques articul\u00e9es.<br>Winston fit brusquement demi-tour. Il avait fix\u00e9 sur ses traits l&rsquo;expression de tranquille optimisme qu&rsquo;il \u00e9tait prudent de<\/li>\n\n\n\n<li>7 &#8211;<br>montrer quand on \u00e9tait en face du t\u00e9l\u00e9cran. Il traversa la pi\u00e8ce pour aller \u00e0 la minuscule cuisine. En laissant le minist\u00e8re \u00e0 cette heure, il avait sacrifi\u00e9 son repas de la cantine. Il n&rsquo;ignorait pas qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas de nourriture \u00e0 la cuisine, sauf un quignon de pain noir\u00e2tre qu&rsquo;il devait garder pour le petit d\u00e9jeuner du lendemain. Il prit sur l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re une bouteille d&rsquo;un liquide incolore,<br>qui portait une \u00e9tiquette blanche o\u00f9 s&rsquo;inscrivaient clairement les mots \u00ab Gin de la Victoire \u00bb. Le liquide r\u00e9pandait une odeur huileuse, \u00e9c\u0153urante comme celle de l&rsquo;eau-de-vie de riz des Chinois. Winston en versa presque une pleine tasse, s&rsquo;arma de courage pour supporter le choc et avala le gin comme une<br>m\u00e9decine. Instantan\u00e9ment, son visage devint \u00e9carlate et des larmes lui sortirent des yeux. Le breuvage \u00e9tait comme de l&rsquo;acide nitrique et, de plus, on avait en l&rsquo;avalant la sensation d&rsquo;\u00eatre frapp\u00e9 \u00e0 la nuque<br>par une trique de caoutchouc. La minute d&rsquo;apr\u00e8s, cependant, la br\u00fblure de son estomac avait disparu et le monde commen\u00e7a \u00e0 lui para\u00eetre plus agr\u00e9able. Il prit une cigarette dans un paquet froiss\u00e9 marqu\u00e9 \u00ab Cigarettes de la Victoire \u00bb, et, imprudemment, la tint<br>verticalement, ce qui fit tomber le tabac sur le parquet. Il fut plus heureux avec la cigarette suivante. Il retourna dans le living-room et s&rsquo;assit \u00e0 une petite table qui se trouvait \u00e0 gauche du t\u00e9l\u00e9cran. Il sortit du tiroir un porte-plume, un flacon d&rsquo;encre, un in-quarto \u00e9pais et vierge au dos rouge et \u00e0 la couverture marbr\u00e9e.<br>Le t\u00e9l\u00e9cran du living-room \u00e9tait, pour une raison quelconque, plac\u00e9 en un endroit inhabituel. Au lieu de se trouver, comme il \u00e9tait normal, dans le mur du fond o\u00f9 il aurait command\u00e9 toute la pi\u00e8ce, il \u00e9tait dans le mur plus long qui faisait face \u00e0 la fen\u00eatre.<br>Sur un de ses c\u00f4t\u00e9s, l\u00e0 o\u00f9 Winston \u00e9tait assis, il y avait une alc\u00f4ve peu profonde qui, lorsque les appartements avaient \u00e9t\u00e9 am\u00e9nag\u00e9s, \u00e9tait probablement destin\u00e9e \u00e0 recevoir des rayons de biblioth\u00e8que. Quand il s&rsquo;asseyait dans l&rsquo;alc\u00f4ve, bien en arri\u00e8re, Winston pouvait se maintenir en dehors du champ de vision du<br>t\u00e9l\u00e9cran. Il pouvait \u00eatre entendu, bien s\u00fbr, mais aussi longtemps qu&rsquo;il demeurait dans sa position actuelle, il ne pourrait \u00eatre vu.<\/li>\n\n\n\n<li>8 &#8211;<br>C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;am\u00e9nagement particulier de la pi\u00e8ce qui avait en partie<br>fait na\u00eetre en lui l&rsquo;id\u00e9e de ce qu&rsquo;il allait maintenant entreprendre.<br>Mais cette id\u00e9e lui avait aussi \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9e par l&rsquo;album qu&rsquo;il<br>venait de prendre dans le tiroir. C&rsquo;\u00e9tait un livre sp\u00e9cialement<br>beau. Son papier cr\u00e9meux et lisse, un peu jauni par le temps, \u00e9tait<br>d&rsquo;une qualit\u00e9 qui n&rsquo;\u00e9tait plus fabriqu\u00e9e depuis quarante ans au<br>moins. Winston estimait cependant que le livre \u00e9tait beaucoup<br>plus vieux que cela. Il l&rsquo;avait vu tra\u00eener \u00e0 la vitrine d&rsquo;un bric-\u00e0brac moisissant, dans un sordide quartier de la ville (lequel<br>exactement, il ne s&rsquo;en souvenait pas) et avait imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9<br>saisi du d\u00e9sir irr\u00e9sistible de le poss\u00e9der. Les membres du Parti,<br>normalement, ne devaient pas entrer dans les boutiques<br>ordinaires (cela s&rsquo;appelait acheter au march\u00e9 libre), mais la r\u00e8gle<br>n&rsquo;\u00e9tait pas strictement observ\u00e9e, car il y avait diff\u00e9rents articles,<br>tels que les lacets de souliers, les lames de rasoir, sur lesquels il<br>\u00e9tait impossible de mettre la main autrement. Il avait d&rsquo;un rapide<br>coup d&rsquo;\u0153il parcouru la rue du haut en bas, puis s&rsquo;\u00e9tait gliss\u00e9 dans<br>la boutique et avait achet\u00e9 le livre deux dollars cinquante. Il<br>n&rsquo;avait pas conscience, \u00e0 ce moment-l\u00e0, que son d\u00e9sir impliqu\u00e2t<br>un but d\u00e9termin\u00e9. Comme un criminel, il avait emport\u00e9 dans sa<br>serviette ce livre qui, m\u00eame sans aucun texte, \u00e9tait<br>compromettant.<br>Ce qu&rsquo;il allait commencer, c&rsquo;\u00e9tait son journal. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas<br>ill\u00e9gal (rien n&rsquo;\u00e9tait ill\u00e9gal, puisqu&rsquo;il n&rsquo;y avait plus de lois), mais s&rsquo;il<br>\u00e9tait d\u00e9couvert, il serait, sans aucun doute, puni de mort ou de<br>vingt-cinq ans au moins de travaux forc\u00e9s dans un camp. Winston<br>adapta une plume au porte-plume et la su\u00e7a pour en enlever la<br>graisse. Une plume \u00e9tait un article archa\u00efque, rarement employ\u00e9,<br>m\u00eame pour les signatures. Il s&rsquo;en \u00e9tait procur\u00e9 une, furtivement<br>et avec quelque difficult\u00e9, simplement parce qu&rsquo;il avait le<br>sentiment que le beau papier cr\u00e9meux appelait le trac\u00e9 d&rsquo;une<br>r\u00e9elle plume plut\u00f4t que les \u00e9raflures d&rsquo;un crayon \u00e0 encre. \u00c0 dire<br>vrai, il n&rsquo;avait pas l&rsquo;habitude d&rsquo;\u00e9crire \u00e0 la main. En dehors de tr\u00e8s<br>courtes notes, il \u00e9tait d&rsquo;usage de tout dicter au phonoscript, ce<br>qui, naturellement, \u00e9tait impossible pour ce qu&rsquo;il projetait. Il<br>plongea la plume dans l&rsquo;encre puis h\u00e9sita une seconde. Un<\/li>\n\n\n\n<li>9 &#8211;<br>tremblement lui parcourait les entrailles. Faire un trait sur le<br>papier \u00e9tait un acte d\u00e9cisif. En petites lettres maladroites, il<br>\u00e9crivit :<br>4 avril 1984<br>Il se redressa. Un sentiment de compl\u00e8te impuissance s&rsquo;\u00e9tait<br>empar\u00e9 de lui. Pour commencer, il n&rsquo;avait aucune certitude que ce<br>f\u00fbt vraiment 1984. On devait \u00eatre aux alentours de cette date, car<br>il \u00e9tait s\u00fbr d&rsquo;avoir trente-neuf ans, et il croyait \u00eatre n\u00e9 en 1944 ou<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>Mais, par les temps qui couraient, il n&rsquo;\u00e9tait possible de fixer<br>une date qu&rsquo;\u00e0 un ou deux ans pr\u00e8s.<br>Pour qui \u00e9crivait-il ce journal ? Cette question, brusquement,<br>s&rsquo;imposa \u00e0 lui. Pour l&rsquo;avenir, pour des gens qui n&rsquo;\u00e9taient pas n\u00e9s.<br>Son esprit erra un moment autour de la date approximative \u00e9crite<br>sur la page, puis bondit sur un mot novlangue : doublepens\u00e9e.<br>Pour la premi\u00e8re fois, l&rsquo;ampleur de son entreprise lui apparut.<br>Comment communiquer avec l&rsquo;avenir. C&rsquo;\u00e9tait impossible<br>intrins\u00e8quement. Ou l&rsquo;avenir ressemblerait au pr\u00e9sent, et on ne<br>l&rsquo;\u00e9couterait pas, ou il serait diff\u00e9rent, et son enseignement, dans<br>ce cas, n&rsquo;aurait aucun sens.<br>Pendant un moment, il fixa stupidement le papier. L&rsquo;\u00e9mission<br>du t\u00e9l\u00e9cran s&rsquo;\u00e9tait chang\u00e9e en une stridente musique militaire.<br>Winston semblait, non seulement avoir perdu le pouvoir de<br>s&rsquo;exprimer, mais avoir m\u00eame oubli\u00e9 ce qu&rsquo;il avait d&rsquo;abord eu<br>l&rsquo;intention de dire. Depuis des semaines, il se pr\u00e9parait \u00e0 ce<br>moment et il ne lui \u00e9tait jamais venu \u00e0 l&rsquo;esprit que ce dont il<br>aurait besoin, c&rsquo;\u00e9tait de courage. Ecrire \u00e9tait facile. Tout ce qu&rsquo;il<br>avait \u00e0 faire, c&rsquo;\u00e9tait transcrire l&rsquo;interminable monologue<br>ininterrompu qui, litt\u00e9ralement depuis des ann\u00e9es, se poursuivait<br>dans son cerveau. En ce moment, cependant, m\u00eame le monologue<br>s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9. Par-dessus le march\u00e9, son ulc\u00e8re variqueux<br>commen\u00e7ait \u00e0 le d\u00e9manger d&rsquo;une fa\u00e7on insupportable. Il n&rsquo;osait<br>pas le gratter car l&rsquo;ulc\u00e8re s&rsquo;enflammait toujours lorsqu&rsquo;il y<br>touchait. Les secondes passaient. Winston n&rsquo;\u00e9tait conscient que<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<p>351 &#8211;<\/p>\n\n\n\n<p>10 &#8211;<br>du vide de la page qui \u00e9tait devant lui, de la d\u00e9mangeaison de sa<br>peau au-dessus de la cheville, du beuglement de la musique et de<br>la l\u00e9g\u00e8re ivresse provoqu\u00e9e par le gin.<br>Il se mit soudain \u00e0 \u00e9crire, dans une v\u00e9ritable panique,<br>imparfaitement conscient de ce qu&rsquo;il couchait sur le papier.<br>Minuscule quoique enfantine, son \u00e9criture montait et descendait<br>sur la page, abandonnant, d&rsquo;abord les majuscules, finalement<br>m\u00eame les points.<br>4 avril 1984. Hier, soir\u00e9e au cin\u00e9. Rien que des films de<br>guerre. Un tr\u00e8s bon film montrait un navire plein de r\u00e9fugi\u00e9s,<br>bombard\u00e9 quelque part dans la M\u00e9diterran\u00e9e. Auditoire tr\u00e8s<br>amus\u00e9 par les tentatives d&rsquo;un gros homme gras qui essayait<br>d&rsquo;\u00e9chapper en nageant \u00e0 la poursuite d&rsquo;un h\u00e9licopt\u00e8re. On le<br>voyait d&rsquo;abord se vautrer dans l&rsquo;eau comme un marsouin. Puis<br>on l&rsquo;apercevait \u00e0 travers le viseur du canon de l&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re. Il<br>\u00e9tait ensuite cribl\u00e9 de trous et la mer devenait rose autour de lui.<br>Puis il sombrait aussi brusquement que si les trous avaient laiss\u00e9<br>p\u00e9n\u00e9trer l&rsquo;eau. Le public riait \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e quand il<br>s&rsquo;enfon\u00e7a. On vit ensuite un canot de sauvetage plein d&rsquo;enfants<br>que survolait un h\u00e9licopt\u00e8re. Une femme d&rsquo;\u00e2ge moyen, qui \u00e9tait<br>peut-\u00eatre une Juive, \u00e9tait assise \u00e0 l&rsquo;avant, un gar\u00e7on d&rsquo;environ<br>trois ans dans les bras, petit gar\u00e7on criait de frayeur et se<br>cachait la t\u00eate entre les seins de sa m\u00e8re comme s&rsquo;il essayait de<br>se terrer en elle et la femme l&rsquo;entourait de ses bras et le<br>r\u00e9confortait alors qu&rsquo;elle \u00e9tait elle-m\u00eame verte de frayeur, elle le<br>recouvrait autant que possible comme si elle croyait que ses bras<br>pourraient \u00e9carter de lui les balles, ensuite l&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re l\u00e2cha<br>sur eux une bombe de vingt kilos qui \u00e9clata avec un \u00e9clair<br>terrifiant et le bateau vola en \u00e9clats. Il y eut ensuite l&rsquo;\u00e9tonnante<br>projection d&rsquo;un bras d&rsquo;enfant montant droit dans l&rsquo;air, un<br>h\u00e9licopt\u00e8re muni d&rsquo;une cam\u00e9ra a d\u00fb le suivre et il y eut des<br>applaudissements nourris venant des fauteuils mais une femme<br>qui se trouvait au poulailler s&rsquo;est mise brusquement \u00e0 faire du<br>bruit en frappant du pied et en criant on ne doit pas montrer<br>cela pas devant les petits on ne doit pas ce n&rsquo;est pas bien pas<br>devant les enfants ce n&rsquo;est pas jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la police la saisisse<\/p>\n\n\n\n<p>11 &#8211;<br>et la mette \u00e0 la porte je ne pense pas qu&rsquo;il lui soit arriv\u00e9 quoi que<br>ce soit personne ne s&rsquo;occupe de ce que disent les prol\u00e9taires les<br>typiques r\u00e9actions prol\u00e9taires jamais on &#8211;<br>Winston s&rsquo;arr\u00eata d&rsquo;\u00e9crire, en partie parce qu&rsquo;il souffrait d&rsquo;une<br>crampe. Il ne savait ce qui l&rsquo;avait pouss\u00e9 \u00e0 d\u00e9verser ce torrent<br>d&rsquo;absurdit\u00e9s, mais le curieux \u00e9tait que, tandis qu&rsquo;il \u00e9crivait, un<br>souvenir totalement diff\u00e9rent s&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9 dans son esprit, au<br>point qu&rsquo;il se sentait presque capable de l&rsquo;\u00e9crire. Il r\u00e9alisait<br>maintenant que c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 cause de cet autre incident qu&rsquo;il avait<br>soudain d\u00e9cid\u00e9 de rentrer chez lui et de commencer son journal<br>ce jour-l\u00e0.<br>Cet incident avait eu lieu le matin au minist\u00e8re, si l&rsquo;on peut<br>dire d&rsquo;une chose si n\u00e9buleuse qu&rsquo;elle a eu lieu.<br>Il \u00e9tait presque onze heures et, au Commissariat aux<br>Archives, o\u00f9 travaillait Winston, on tirait les chaises hors des<br>bureaux pour les grouper au centre du hall, face au grand t\u00e9l\u00e9cran<br>afin de pr\u00e9parer les Deux Minutes de la Haine. Winston prenait<br>place dans un des rangs du milieu quand deux personnes qu&rsquo;il<br>connaissait de vue, mais \u00e0 qui il n&rsquo;avait jamais parl\u00e9, entr\u00e8rent<br>dans la salle \u00e0 l&rsquo;improviste. L&rsquo;une \u00e9tait une fille qu&rsquo;il croisait<br>souvent dans les couloirs. Il ne savait pas son nom, mais il savait<br>qu&rsquo;elle travaillait au Commissariat aux Romans. Il l&rsquo;avait parfois<br>vue avec des mains huileuses et tenant une clef anglaise. Elle<br>s&rsquo;occupait probablement \u00e0 quelque besogne m\u00e9canique sur l&rsquo;une<br>des machines \u00e0 \u00e9crire des romans. C&rsquo;\u00e9tait une fille d&rsquo;aspect hardi,<br>d&rsquo;environ vingt-sept ans, aux \u00e9pais cheveux noirs, au visage<br>couvert de taches de rousseur, \u00e0 l&rsquo;allure vive et sportive. Une<br>\u00e9troite ceinture rouge, embl\u00e8me de la Ligue Anti-Sexe des<br>Juniors, plusieurs fois enroul\u00e9e \u00e0 sa taille, par-dessus sa<br>combinaison, \u00e9tait juste assez serr\u00e9e pour faire ressortir la forme<br>agile et dure de ses hanches. Winston l&rsquo;avait d\u00e9test\u00e9e d\u00e8s le<br>premier coup d&rsquo;\u0153il. Il savait pourquoi. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 cause de<br>l&rsquo;atmosph\u00e8re de terrain de hockey, de bains froids, de randonn\u00e9es<br>en commun, de rigoureuse propret\u00e9 morale qu&rsquo;elle s&rsquo;arrangeait<br>pour transporter avec elle. Il d\u00e9testait presque toutes les femmes,<\/p>\n\n\n\n<p>12 &#8211;<br>surtout celles qui \u00e9taient jeunes et jolies. C&rsquo;\u00e9taient toujours les<br>femmes, et sp\u00e9cialement les jeunes, qui \u00e9taient les bigotes du<br>Parti : avaleuses de slogans, espionnes amateurs, d\u00e9pisteuses<br>d&rsquo;h\u00e9r\u00e9sies. Mais cette fille en particulier lui donnait l&rsquo;impression<br>qu&rsquo;elle \u00e9tait plus dangereuse que les autres. Une fois, alors qu&rsquo;ils<br>se croisaient dans le corridor, elle lui avait lanc\u00e9 un rapide regard<br>de c\u00f4t\u00e9 qui semblait le transpercer et l&rsquo;avait rempli un moment<br>d&rsquo;une atroce terreur. L&rsquo;id\u00e9e lui avait m\u00eame travers\u00e9 l&rsquo;esprit qu&rsquo;elle<br>\u00e9tait peut-\u00eatre un agent de la Police de la Pens\u00e9e. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 vrai<br>dire tr\u00e8s improbable. N\u00e9anmoins, il continuait \u00e0 ressentir un<br>malaise particulier, fait de frayeur autant que d&rsquo;hostilit\u00e9, chaque<br>fois qu&rsquo;elle se trouvait pr\u00e8s de lui quelque part.<br>L&rsquo;autre personne \u00e9tait un homme nomm\u00e9 O&rsquo;Brien, membre<br>du Parti int\u00e9rieur. Il occupait un poste si important et si \u00e9lev\u00e9 que<br>Winston n&rsquo;avait qu&rsquo;une id\u00e9e obscure de ce qu&rsquo;il pouvait \u00eatre. Un<br>silence momentan\u00e9 s&rsquo;\u00e9tablit dans le groupe des personnes qui<br>entouraient les chaises quand elles virent approcher sa<br>combinaison noire, celle d&rsquo;un membre du Parti int\u00e9rieur. O&rsquo;Brien<br>\u00e9tait un homme grand et corpulent, au cou \u00e9pais, au visage rude,<br>brutal et caustique. En d\u00e9pit de cette formidable apparence, il<br>avait un certain charme dans les mani\u00e8res. Il avait une fa\u00e7on<br>d&rsquo;assurer ses lunettes sur son nez qui \u00e9tait curieusement<br>d\u00e9sarmante \u2013 et, d&rsquo;une mani\u00e8re ind\u00e9finissable, curieusement<br>civilis\u00e9e. C&rsquo;\u00e9tait un geste qui, si quelqu&rsquo;un pouvait encore penser<br>en termes semblables, aurait rappel\u00e9 celui d&rsquo;un homme du XVIIIe<br>offrant sa tabati\u00e8re. Winston avait vu O&rsquo;Brien une douzaine de<br>fois peut-\u00eatre, dans un nombre presque \u00e9gal d&rsquo;ann\u00e9es. Il se<br>sentait vivement attir\u00e9 par lui. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas seulement parce<br>qu&rsquo;il \u00e9tait intrigu\u00e9 par le contraste entre l&rsquo;urbanit\u00e9 des mani\u00e8res<br>d&rsquo;O&rsquo;Brien et son physique de champion de lutte. C&rsquo;\u00e9tait, beaucoup<br>plus, \u00e0 cause de la croyance secr\u00e8te \u2013 ce n&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre m\u00eame<br>pas une croyance, mais seulement un espoir \u2013 que l&rsquo;orthodoxie de<br>la politique d&rsquo;O&rsquo;Brien n&rsquo;\u00e9tait pas parfaite. Quelque chose dans son<br>visage le sugg\u00e9rait irr\u00e9sistiblement. Mais peut-\u00eatre n&rsquo;\u00e9tait-ce<br>m\u00eame pas la non-orthodoxie qui \u00e9tait inscrite sur son visage,<br>mais, simplement, l&rsquo;intelligence. De toute fa\u00e7on, il paraissait \u00eatre<br>quelqu&rsquo;un \u00e0 qui l&rsquo;on pourrait parler si l&rsquo;on pouvait duper le<\/p>\n\n\n\n<p>13 &#8211;<br>t\u00e9l\u00e9cran et le voir seul. Winston n&rsquo;avait jamais fait le moindre<br>effort pour v\u00e9rifier cette supposition ; en v\u00e9rit\u00e9, il n&rsquo;y avait aucun<br>moyen de la v\u00e9rifier. O&rsquo;Brien, \u00e0 ce moment, regarda son braceletmontre, vit qu&rsquo;il \u00e9tait pr\u00e8s de onze heures et d\u00e9cida, de toute<br>\u00e9vidence, de rester dans le Commissariat aux Archives jusqu&rsquo;\u00e0 la<br>fin des Deux Minutes de la Haine. Il prit une chaise sur le m\u00eame<br>rang que Winston, deux places plus loin. Une petite femme<br>rousse, qui travaillait dans la cellule voisine de celle de Winston,<br>les s\u00e9parait. La fille aux cheveux noirs \u00e9tait assise imm\u00e9diatement<br>derri\u00e8re eux.<br>Un instant plus tard, un horrible crissement, comme celui de<br>quelque monstrueuse machine tournant sans huile, \u00e9clata dans le<br>grand t\u00e9l\u00e9cran du bout de la salle. C&rsquo;\u00e9tait un bruit \u00e0 vous faire<br>grincer des dents et \u00e0 vous h\u00e9risser les cheveux. La Haine avait<br>commenc\u00e9.<br>Comme d&rsquo;habitude, le visage d&rsquo;Emmanuel Goldstein,<br>l&rsquo;Ennemi du Peuple, avait jailli sur l&rsquo;\u00e9cran. Il y eut des coups de<br>sifflet \u00e7\u00e0 et l\u00e0 dans l&rsquo;assistance. La petite femme rousse jeta un cri<br>de frayeur et de d\u00e9go\u00fbt. Goldstein \u00e9tait le ren\u00e9gat et le tra\u00eetre. Il y<br>avait longtemps (combien de temps, personne ne le savait<br>exactement) il avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un des meneurs du Parti presque au<br>m\u00eame titre que Big Brother lui-m\u00eame. Il s&rsquo;\u00e9tait engag\u00e9 dans une<br>activit\u00e9 contre-r\u00e9volutionnaire, avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 mort, s&rsquo;\u00e9tait<br>myst\u00e9rieusement \u00e9chapp\u00e9 et avait disparu. Le programme des<br>Deux Minutes de la Haine variait d&rsquo;un jour \u00e0 l&rsquo;autre, mais il n&rsquo;y en<br>avait pas dans lequel Goldstein ne f\u00fbt la principale figure. Il \u00e9tait<br>le tra\u00eetre fondamental, le premier profanateur de la puret\u00e9 du<br>Parti. Tous les crimes subs\u00e9quents contre le Parti, trahisons, actes<br>de sabotage, h\u00e9r\u00e9sies, d\u00e9viations, jaillissaient directement de son<br>enseignement. Quelque part, on ne savait o\u00f9, il vivait encore et<br>ourdissait des conspirations. Peut-\u00eatre au-del\u00e0 des mers, sous la<br>protection des ma\u00eetres \u00e9trangers qui le payaient. Peut-\u00eatre,<br>comme on le murmurait parfois, dans l&rsquo;Oc\u00e9ania m\u00eame, en<br>quelque lieu secret.<\/p>\n\n\n\n<p>14 &#8211;<br>Le diaphragme de Winston s&rsquo;\u00e9tait contract\u00e9. Il ne pouvait voir<br>le visage de Goldstein sans \u00e9prouver un p\u00e9nible m\u00e9lange<br>d&rsquo;\u00e9motions. C&rsquo;\u00e9tait un mince visage de Juif, largement aur\u00e9ol\u00e9 de<br>cheveux blancs vaporeux, qui portait une barbiche en forme de<br>bouc, un visage intelligent et pourtant m\u00e9prisable par quelque<br>chose qui lui \u00e9tait propre, avec une sorte de sottise s\u00e9nile dans le<br>long nez mince sur lequel, pr\u00e8s de l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9, \u00e9tait perch\u00e9e une<br>paire de lunettes. Ce visage ressemblait \u00e0 celui d&rsquo;un mouton, et la<br>voix, elle aussi, \u00e9tait du genre b\u00ealant. Goldstein d\u00e9bitait sa<br>venimeuse attaque habituelle contre les doctrines du Parti. Une<br>attaque si exag\u00e9r\u00e9e et si perverse qu&rsquo;un enfant aurait pu la percer<br>\u00e0 jour, et cependant juste assez plausible pour emplir chacun de<br>la crainte que d&rsquo;autres, moins bien \u00e9quilibr\u00e9s pussent s&rsquo;y laisser<br>prendre. Goldstein insultait Big Brother, d\u00e9non\u00e7ait la dictature<br>du Parti, exigeait l&rsquo;imm\u00e9diate conclusion de la paix avec l&rsquo;Eurasia,<br>d\u00e9fendait la libert\u00e9 de parler, la libert\u00e9 de la presse, la libert\u00e9 de<br>r\u00e9union, la libert\u00e9 de pens\u00e9e. Il criait hyst\u00e9riquement que la<br>r\u00e9volution avait \u00e9t\u00e9 trahie, et cela en un rapide discours<br>polysyllabique qui \u00e9tait une parodie du style habituel des orateurs<br>du Parti et comprenait m\u00eame des mots novlangue, plus de mots<br>novlangue m\u00eame qu&rsquo;aucun orateur du Parti n&rsquo;aurait normalement<br>employ\u00e9s dans la vie r\u00e9elle. Et pendant ce temps, pour que<br>personne ne p\u00fbt douter de la r\u00e9alit\u00e9 de ce que recouvrait le<br>boniment sp\u00e9cieux de Goldstein, derri\u00e8re sa t\u00eate, sur l&rsquo;\u00e9cran,<br>marchaient les colonnes sans fin de l&rsquo;arm\u00e9e eurasienne, rang<br>apr\u00e8s rang d&rsquo;hommes \u00e0 l&rsquo;aspect robuste, aux visages inexpressifs<br>d&rsquo;Asiatiques, qui venaient d\u00e9boucher sur l&rsquo;\u00e9cran et<br>s&rsquo;\u00e9vanouissaient, pour \u00eatre imm\u00e9diatement remplac\u00e9s par<br>d&rsquo;autres exactement semblables. Le sourd mart\u00e8lement rythm\u00e9<br>des bottes des soldats formait l&rsquo;arri\u00e8re-plan de la voix b\u00ealante de<br>Goldstein.<br>Avant les trente secondes de la Haine, la moiti\u00e9 des assistants<br>laissait \u00e9chapper des exclamations de rage. Le visage de mouton<br>satisfait et la terrifiante puissance de l&rsquo;arm\u00e9e eurasienne \u00e9taient<br>plus qu&rsquo;on n&rsquo;en pouvait supporter. Par ailleurs, voir Goldstein, ou<br>m\u00eame penser \u00e0 lui, produisait automatiquement la crainte et la<br>col\u00e8re. Il \u00e9tait un objet de haine plus constant que l&rsquo;Eurasia ou<\/p>\n\n\n\n<p>15 &#8211;<br>l&rsquo;Estasia, puisque lorsque l&rsquo;Oc\u00e9ania \u00e9tait en guerre avec une de<br>ces puissances, elle \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement en paix avec l&rsquo;autre. Mais<br>l&rsquo;\u00e9trange \u00e9tait que, bien que Goldstein f\u00fbt ha\u00ef et m\u00e9pris\u00e9 par tout<br>le monde, bien que tous les jours et un millier de fois par jour, sur<br>les estrades, aux t\u00e9l\u00e9crans, dans les journaux, dans les livres, ses<br>th\u00e9ories fussent r\u00e9fut\u00e9es, \u00e9cras\u00e9es, ridiculis\u00e9es, que leur pitoyable<br>sottise f\u00fbt expos\u00e9e aux regards de tous, en d\u00e9pit de tout cela, son<br>influence ne semblait jamais diminu\u00e9e. Il y avait toujours de<br>nouvelles dupes qui attendaient d&rsquo;\u00eatre s\u00e9duites par lui. Pas un<br>jour ne se passait que des espions et des saboteurs \u00e0 ses ordres ne<br>fussent d\u00e9masqu\u00e9s par la Police de la Pens\u00e9e. Il commandait une<br>grande arm\u00e9e t\u00e9n\u00e9breuse, un r\u00e9seau clandestin de conspirateurs<br>qui se consacraient \u00e0 la chute de l&rsquo;\u00c9tat. On croyait que cette<br>arm\u00e9e s&rsquo;appelait la Fraternit\u00e9. Il y avait aussi des histoires que<br>l&rsquo;on chuchotait \u00e0 propos d&rsquo;un livre terrible, r\u00e9sum\u00e9 de toutes les<br>h\u00e9r\u00e9sies, dont Goldstein \u00e9tait l&rsquo;auteur, et qui circulait<br>clandestinement \u00e7\u00e0 et l\u00e0. Ce livre n&rsquo;avait pas de titre. Les gens s&rsquo;y<br>r\u00e9f\u00e9raient, s&rsquo;ils s&rsquo;y r\u00e9f\u00e9raient jamais, en disant simplement le<br>livre. Mais on ne savait de telles choses que par de vagues<br>rumeurs. Ni la Fraternit\u00e9, ni le livre, n&rsquo;\u00e9taient des sujets qu&rsquo;un<br>membre ordinaire du Parti mentionnerait s&rsquo;il pouvait l&rsquo;\u00e9viter.<br>\u00c0 la seconde minute, la Haine tourna au d\u00e9lire. Les gens<br>sautaient sur place et criaient de toutes leurs forces pour<br>s&rsquo;efforcer de couvrir le b\u00ealement affolant qui venait de l&rsquo;\u00e9cran.<br>M\u00eame le lourd visage d&rsquo;O&rsquo;Brien \u00e9tait rouge. Il \u00e9tait assis tr\u00e8s droit<br>sur sa chaise. Sa puissante poitrine se gonflait et se contractait<br>comme pour r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;assaut d&rsquo;une vague. La petite femme aux<br>cheveux roux avait tourn\u00e9 au rose vif, et sa bouche s&rsquo;ouvrait et se<br>fermait comme celle d&rsquo;un poisson hors de l&rsquo;eau. La fille brune qui<br>\u00e9tait derri\u00e8re Winston criait : \u00ab Cochon ! Cochon ! Cochon ! \u00bb Elle<br>saisit soudain un lourd dictionnaire novlangue et le lan\u00e7a sur<br>l&rsquo;\u00e9cran. Il atteignit le nez de Goldstein et rebondit. La voix<br>continuait, inexorable. Dans un moment de lucidit\u00e9, Winston se<br>vit criant avec les autres et frappant violemment du talon contre<br>les barreaux de sa chaise. L&rsquo;horrible, dans ces Deux Minutes de la<br>Haine, \u00e9tait, non qu&rsquo;on f\u00fbt oblig\u00e9 d&rsquo;y jouer un r\u00f4le, mais que l&rsquo;on<br>ne pouvait, au contraire, \u00e9viter de s&rsquo;y joindre. Au bout de trente<\/p>\n\n\n\n<p>16 &#8211;<br>secondes, toute feinte, toute d\u00e9robade devenait inutile. Une<br>hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un d\u00e9sir de tuer, de<br>torturer, d&rsquo;\u00e9craser des visages sous un marteau, semblait se<br>r\u00e9pandre dans l&rsquo;assistance comme un courant \u00e9lectrique et<br>transformer chacun, m\u00eame contre sa volont\u00e9, en un fou<br>vocif\u00e9rant et grima\u00e7ant.<br>Mais la rage que ressentait chacun \u00e9tait une \u00e9motion<br>abstraite, indirecte, que l&rsquo;on pouvait tourner d&rsquo;un objet vers un<br>autre comme la flamme d&rsquo;un photophore. Ainsi, \u00e0 un moment, la<br>haine qu&rsquo;\u00e9prouvait Winston n&rsquo;\u00e9tait pas du tout dirig\u00e9e contre<br>Goldstein, mais contre Big Brother, le Parti et la Police de la<br>Pens\u00e9e. \u00c0 de tels instants, son c\u0153ur allait au solitaire h\u00e9r\u00e9tique<br>bafou\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9cran, seul gardien de la v\u00e9rit\u00e9 et du bon sens dans<br>un monde de mensonge. Pourtant, l&rsquo;instant d&rsquo;apr\u00e8s, Winston \u00e9tait<br>de c\u0153ur avec les gens qui l&rsquo;entouraient et tout ce que l&rsquo;on disait de<br>Goldstein lui semblait vrai. Sa secr\u00e8te aversion contre Big Brother<br>se changeait alors en adoration. Big Brother semblait s&rsquo;\u00e9lever,<br>protecteur invincible et sans frayeur dress\u00e9 comme un roc contre<br>les hordes asiatiques. Goldstein, en d\u00e9pit de son isolement, de son<br>impuissance et du doute qui planait sur son existence m\u00eame,<br>semblait un sinistre enchanteur capable, par le seul pouvoir de sa<br>voix, de briser la structure de la civilisation.<br>On pouvait m\u00eame, par moments, tourner le courant de sa<br>haine dans une direction ou une autre par un acte volontaire. Par<br>un violent effort analogue \u00e0 celui par lequel, dans un cauchemar,<br>la t\u00eate s&rsquo;arrache de l&rsquo;oreiller, Winston r\u00e9ussit soudain \u00e0 transf\u00e9rer<br>sa haine, du visage qui \u00e9tait sur l&rsquo;\u00e9cran, \u00e0 la fille aux cheveux<br>noirs plac\u00e9e derri\u00e8re lui. De vivaces et splendides hallucinations<br>lui travers\u00e8rent rapidement l&rsquo;esprit. Cette fille, il la fouettait \u00e0<br>mort avec une trique de caoutchouc. Il l&rsquo;attachait nue \u00e0 un poteau<br>et la criblait de fl\u00e8ches comme un saint S\u00e9bastien. Il la violait et,<br>au moment de la jouissance, lui coupait la gorge. Il r\u00e9alisa alors,<br>mieux qu&rsquo;auparavant, pour quelle raison, exactement, il la<br>d\u00e9testait. Il la d\u00e9testait parce qu&rsquo;elle \u00e9tait jeune, jolie et asexu\u00e9e,<br>parce qu&rsquo;il d\u00e9sirait coucher avec elle et qu&rsquo;il ne le ferait jamais,<br>parce qu&rsquo;autour de sa douce et souple taille qui semblait appeler<\/p>\n\n\n\n<p>17 &#8211;<br>un bras, il n&rsquo;y avait que l&rsquo;odieuse ceinture rouge, agressif symbole<br>de chastet\u00e9.<br>La Haine \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 son paroxysme. La voix de Goldstein \u00e9tait<br>devenue un v\u00e9ritable b\u00ealement de mouton et, pour un instant,<br>Goldstein devint un mouton. Puis le visage de mouton se fondit<br>en une silhouette de soldat eurasien qui avan\u00e7a, puissant et<br>terrible dans le grondement de sa mitrailleuse et sembla jaillir de<br>l&rsquo;\u00e9cran, si bien que quelques personnes du premier rang<br>recul\u00e8rent sur leurs si\u00e8ges. Mais au m\u00eame instant, ce qui<br>provoqua chez tous un profond soupir de soulagement, la figure<br>hostile fut remplac\u00e9e, en fondu, par le visage de Big Brother, aux<br>cheveux et \u00e0 la moustache noirs, plein de puissance et de calme<br>myst\u00e9rieux, et si large qu&rsquo;il occupa presque tout l&rsquo;\u00e9cran. Personne<br>n&rsquo;entendit ce que disait Big Brother. C&rsquo;\u00e9taient simplement<br>quelques mots d&rsquo;encouragement, le genre de mots que l&rsquo;on<br>prononce dans le fracas d&rsquo;un combat. Ils ne sont pas pr\u00e9cis\u00e9ment<br>distincts, mais ils restaurent la confiance par le fait m\u00eame qu&rsquo;ils<br>sont dits. Le visage de Big Brother disparut ensuite et, \u00e0 sa place,<br>les trois slogans du Parti s&rsquo;inscrivirent en grosses majuscules :<br>LA GUERRE C&rsquo;EST LA PAIX<br>LA LIBERTE C&rsquo;EST L&rsquo;ESCLAVAGE<br>L&rsquo;IGNORANCE C&rsquo;EST LA FORCE<br>Mais le visage de Big Brother sembla persister plusieurs<br>secondes sur l&rsquo;\u00e9cran, comme si l&rsquo;impression faite sur les r\u00e9tines<br>\u00e9tait trop vive pour s&rsquo;effacer imm\u00e9diatement. La petite femme<br>aux cheveux roux s&rsquo;\u00e9tait jet\u00e9e en avant sur le dos d&rsquo;une chaise.<br>Avec un murmure tremblotant qui sonnait comme \u00ab Mon<br>Sauveur \u00bb, elle tendit les bras vers l&rsquo;\u00e9cran. Puis elle cacha son<br>visage dans ses mains. Elle priait.<br>L&rsquo;assistance fit alors \u00e9clater en ch\u0153ur un chant profond,<br>rythm\u00e9 et lent : B-B !\u2026 B-B !\u2026 B-B !\u2026 \u2013 encore et encore, tr\u00e8s<\/p>\n\n\n\n<p>18 &#8211;<br>lentement, avec une longue pause entre le premier \u00ab B \u00bb et le<br>second. C&rsquo;\u00e9tait un lourd murmure sonore, curieusement sauvage,<br>derri\u00e8re lequel semblaient retentir un bruit de pieds nus et un<br>battement de tam-tams. Le chant dura peut-\u00eatre trente secondes.<br>C&rsquo;\u00e9tait un refrain que l&rsquo;on entendait souvent aux moments<br>d&rsquo;irr\u00e9sistible \u00e9motion. C&rsquo;\u00e9tait en partie une sorte d&rsquo;hymne \u00e0 la<br>sagesse et \u00e0 la majest\u00e9 de Big Brother, mais c&rsquo;\u00e9tait, plus encore,<br>un acte d&rsquo;hypnose personnelle, un \u00e9touffement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de la<br>conscience par le rythme. Winston en avait froid au ventre.<br>Pendant les Deux Minutes de la Haine, il ne pouvait s&#8217;emp\u00eacher<br>de partager le d\u00e9lire g\u00e9n\u00e9ral, mais ce chant sous-humain de \u00ab BB !\u2026 B-B !\u2026 \u00bb l&#8217;emplissait toujours d&rsquo;horreur. Naturellement il<br>chantait avec les autres. Il \u00e9tait impossible de faire autrement.<br>D\u00e9guiser ses sentiments, ma\u00eetriser son expression, faire ce que<br>faisaient les autres \u00e9taient des r\u00e9actions instinctives. Mais il y<br>avait une couple de secondes durant lesquelles l&rsquo;expression de ses<br>yeux aurait pu le trahir. C&rsquo;est exactement \u00e0 ce moment-l\u00e0 que la<br>chose significative arriva \u2013 si, en fait, elle \u00e9tait arriv\u00e9e.<br>Son regard saisit un instant celui d&rsquo;O&rsquo;Brien. O&rsquo;Brien s&rsquo;\u00e9tait<br>lev\u00e9. Il avait enlev\u00e9 ses lunettes et, de son geste caract\u00e9ristique, il<br>les rajustait sur son nez. Mais il y eut une fraction de seconde<br>pendant laquelle leurs yeux se rencontr\u00e8rent, et dans ce laps de<br>temps Winston sut \u2013 il en eut l&rsquo;absolue certitude \u2013 qu&rsquo;O&rsquo;Brien<br>pensait la m\u00eame chose que lui. Un message clair avait pass\u00e9.<br>C&rsquo;\u00e9tait comme si leurs deux esprits s&rsquo;\u00e9taient ouverts et que leurs<br>pens\u00e9es avaient coul\u00e9 de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre par leurs yeux. \u00ab Je suis<br>avec vous \u00bb semblait lui dire O&rsquo;Brien. \u00ab Je sais exactement ce que<br>vous ressentez. Je connais votre m\u00e9pris, votre haine, votre<br>d\u00e9go\u00fbt. Mais ne vous en faites pas, je suis avec vous ! \u00bb L&rsquo;\u00e9clair de<br>compr\u00e9hension s&rsquo;\u00e9tait alors \u00e9teint et le visage d&rsquo;O&rsquo;Brien \u00e9tait<br>devenu aussi ind\u00e9chiffrable que celui des autres.<br>C&rsquo;\u00e9tait tout, et Winston doutait d\u00e9j\u00e0 que cela se f\u00fbt pass\u00e9. De<br>tels incidents n&rsquo;avaient jamais aucune suite. Leur seul effet \u00e9tait<br>de garder vivace en lui la croyance, l&rsquo;espoir, que d&rsquo;autres que lui<br>\u00e9taient les ennemis du Parti. Peut-\u00eatre les rumeurs de vastes<br>conspirations \u00e9taient-elles apr\u00e8s tout exactes ! Peut-\u00eatre la<\/p>\n\n\n\n<p>19 &#8211;<br>Fraternit\u00e9 existait-elle r\u00e9ellement ! Il \u00e9tait impossible, en d\u00e9pit<br>des innombrables arrestations, confessions et ex\u00e9cutions, d&rsquo;\u00eatre<br>s\u00fbr que la Fraternit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas simplement un mythe. Il y avait<br>des jours o\u00f9 il y croyait, des jours o\u00f9 il n&rsquo;y croyait pas. On ne<br>poss\u00e9dait pas de preuves, mais seulement de vacillantes lueurs<br>qui pouvaient tout signifier, ou rien : bribes entendues de<br>conversations, griffonnages indistincts sur les murs des waters \u2013<br>une fois m\u00eame, lors de la rencontre de deux \u00e9trangers, un l\u00e9ger<br>mouvement des mains qui aurait pu \u00eatre un signe de<br>reconnaissance. Ce n&rsquo;\u00e9taient que des suppositions. Il avait<br>probablement tout imagin\u00e9. Il \u00e9tait retourn\u00e9 \u00e0 son bureau sans<br>avoir de nouveau regard\u00e9 O&rsquo;Brien. L&rsquo;id\u00e9e de prolonger leur<br>contact momentan\u00e9 lui traversa \u00e0 peine l&rsquo;esprit. Cela aurait \u00e9t\u00e9<br>tout \u00e0 fait dangereux, m\u00eame s&rsquo;il avait su comment s&rsquo;y prendre.<br>Pendant une, deux secondes, ils avaient \u00e9chang\u00e9 un regard<br>\u00e9quivoque, et l&rsquo;histoire s&rsquo;arr\u00eatait l\u00e0. M\u00eame cela, pourtant, \u00e9tait un<br>\u00e9v\u00e9nement m\u00e9morable, dans la solitude ferm\u00e9e o\u00f9 chacun devait<br>vivre.<br>Winston se r\u00e9veilla et se redressa. Il \u00e9ructa. Le gin lui<br>remontait de l&rsquo;estomac.<br>Son attention se concentra de nouveau sur la page. Il<br>s&rsquo;aper\u00e7ut que pendant qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait oubli\u00e9 \u00e0 m\u00e9diter, il avait \u00e9crit<br>d&rsquo;une fa\u00e7on automatique. Ce n&rsquo;\u00e9tait plus la m\u00eame \u00e9criture<br>maladroite et serr\u00e9e. Sa plume avait gliss\u00e9 voluptueusement sur<br>le papier lisse et avait trac\u00e9 plusieurs fois, en grandes majuscules<br>nettes, les mots :<br>\u00c0 BAS BIG BROTHER<br>\u00c0 BAS BIG BROTHER<br>\u00c0 BAS BIG BROTHER<br>\u00c0 BAS BIG BROTHER<\/p>\n\n\n\n<p>20 &#8211;<br>\u00c0 BAS BIG BROTHER<br>La moiti\u00e9 d&rsquo;une page en \u00e9tait couverte.<br>Il ne put lutter contre un acc\u00e8s de panique. C&rsquo;\u00e9tait absurde,<br>car le fait d&rsquo;\u00e9crire ces mots n&rsquo;\u00e9tait pas plus dangereux que l&rsquo;acte<br>initial d&rsquo;ouvrir un journal, mais il fut tent\u00e9 un moment de<br>d\u00e9chirer les pages g\u00e2ch\u00e9es et d&rsquo;abandonner enti\u00e8rement son<br>entreprise.<br>Il n&rsquo;en fit cependant rien, car il savait que c&rsquo;\u00e9tait inutile. Qu&rsquo;il<br>\u00e9criv\u00eet ou n&rsquo;\u00e9criv\u00eet pas \u00c0 BAS BIG BROTHER n&rsquo;avait pas<br>d&rsquo;importance. Qu&rsquo;il continu\u00e2t ou arr\u00eat\u00e2t le journal n&rsquo;avait pas<br>d&rsquo;importance. De toute fa\u00e7on, la Police de la Pens\u00e9e ne le raterait<br>pas. Il avait perp\u00e9tr\u00e9 \u2013 et aurait perp\u00e9tr\u00e9, m\u00eame s&rsquo;il n&rsquo;avait jamais<br>pos\u00e9 la plume sur le papier \u2013 le crime fondamental qui contenait<br>tous les autres. Crime par la pens\u00e9e, disait-on. Le crime par la<br>pens\u00e9e n&rsquo;\u00e9tait pas de ceux que l&rsquo;on peut \u00e9ternellement dissimuler.<br>On pouvait ruser avec succ\u00e8s pendant un certain temps, m\u00eame<br>pendant des ann\u00e9es, mais t\u00f4t ou tard, c&rsquo;\u00e9tait forc\u00e9, ils vous<br>avaient.<br>C&rsquo;\u00e9tait toujours la nuit. Les arrestations avaient<br>invariablement lieu la nuit. Il y avait le brusque sursaut du r\u00e9veil,<br>la main rude qui secoue l&rsquo;\u00e9paule, les lumi\u00e8res qui \u00e9blouissent, le<br>cercle de visages durs autour du lit. Dans la grande majorit\u00e9 des<br>cas, il n&rsquo;y avait pas de proc\u00e8s, pas de d\u00e9claration d&rsquo;arrestation.<br>Des gens disparaissaient, simplement, toujours pendant la nuit.<br>Leurs noms \u00e9taient supprim\u00e9s des registres, tout souvenir de<br>leurs actes \u00e9tait effac\u00e9, leur existence \u00e9tait ni\u00e9e, puis oubli\u00e9e. Ils<br>\u00e9taient abolis, rendus au n\u00e9ant. Vaporis\u00e9s, comme on disait.<br>Winston, un instant, fut en proie \u00e0 une sorte d&rsquo;hyst\u00e9rie.<br>Il se mit \u00e0 \u00e9crire en un gribouillage rapide et d\u00e9sordonn\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p>21 &#8211;<br>ils me fusilleront \u00e7a m&rsquo;est \u00e9gal ils me troueront la nuque cela<br>m&rsquo;est \u00e9gal \u00e0 bas Big Brother ils visent toujours la nuque cela<br>m&rsquo;est \u00e9gal \u00c0 bas Big Brother.<br>Il se renversa sur sa chaise, l\u00e9g\u00e8rement honteux de lui-m\u00eame<br>et d\u00e9posa son porte-plume. Puis il sursauta violemment. On<br>frappait \u00e0 la porte.<br>D\u00e9j\u00e0 ! Il resta assis, immobile comme une souris, dans<br>l&rsquo;espoir futile que le visiteur, quel qu&rsquo;il f\u00fbt, s&rsquo;en irait apr\u00e8s un seul<br>appel. Mais non, le bruit se r\u00e9p\u00e9ta. Le pire serait de faire attendre.<br>Son c\u0153ur battait \u00e0 se rompre, mais son visage, gr\u00e2ce \u00e0 une longue<br>habitude, \u00e9tait probablement sans expression. Il se leva et se<br>dirigea lourdement vers la porte.<br>CHAPITRE II<br>Winston posait la main sur la poign\u00e9e de la porte quand il<br>s&rsquo;aper\u00e7ut qu&rsquo;il avait laiss\u00e9 le journal ouvert sur la table. \u00c0 BAS<br>BIG BROTHER y \u00e9tait \u00e9crit de haut en bas en lettres assez<br>grandes pour \u00eatre lisibles de la porte. C&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;une stupidit\u00e9<br>inconcevable, mais il comprit que, m\u00eame dans sa panique, il<br>n&rsquo;avait pas voulu, en fermant le livre alors que l&rsquo;encre \u00e9tait<br>humide, tacher le papier cr\u00e9meux.<br>Il retint sa respiration et ouvrit la porte. Instantan\u00e9ment, une<br>chaude vague de soulagement le parcourut. Une femme incolore,<br>aux cheveux en m\u00e8ches, au visage rid\u00e9, et qui semblait accabl\u00e9e,<br>se tenait devant la porte.<br>\u2013 Oh ! camarade, dit-elle d&rsquo;une voix lugubre et geignarde, je<br>pensais bien vous avoir entendu rentrer. Pourriez-vous jeter un<br>coup d&rsquo;\u0153il sur notre \u00e9vier ? Il est bouch\u00e9 et\u2026<br>C&rsquo;\u00e9tait Mme Parsons, la femme d&rsquo;un voisin de palier.<br>\u00ab Madame \u00bb \u00e9tait un mot quelque peu d\u00e9sapprouv\u00e9 par le Parti.<\/p>\n\n\n\n<p>22 &#8211;<br>Normalement, on devait appeler tout le monde \u00ab camarade \u00bb \u2013<br>mais avec certaines femmes, on employait \u00ab Madame \u00bb<br>instinctivement. C&rsquo;\u00e9tait une femme d&rsquo;environ trente ans, mais qui<br>paraissait beaucoup plus \u00e2g\u00e9e. On avait l&rsquo;impression que, dans les<br>plis de son visage, il y avait de la poussi\u00e8re. Winston la suivit le<br>long du palier. Ces besognes d&rsquo;amateur, pour des r\u00e9parations<br>presque journali\u00e8res, l&rsquo;irritaient chaque fois. Les appartements du<br>bloc de la Victoire \u00e9taient anciens (ils avaient \u00e9t\u00e9 construits en<br>1930 environ), et tombaient en morceaux. Le pl\u00e2tre des plafonds<br>et des murs s&rsquo;\u00e9caillait continuellement, les conduites \u00e9clataient \u00e0<br>chaque gel\u00e9e dure, le toit crevait d\u00e8s qu&rsquo;il neigeait, le chauffage<br>central marchait habituellement \u00e0 basse pression, quand, par<br>\u00e9conomie, il n&rsquo;\u00e9tait pas ferm\u00e9 tout \u00e0 fait. Les r\u00e9parations, sauf<br>celles qu&rsquo;on pouvait faire soi-m\u00eame, devaient \u00eatre autoris\u00e9es par<br>de lointains comit\u00e9s. Elles \u00e9taient sujettes \u00e0 des retards de deux<br>ans, m\u00eame s&rsquo;il ne s&rsquo;agissait que d&rsquo;un carreau de fen\u00eatre.<br>\u2014 Naturellement, si je viens, c&rsquo;est que Tom n&rsquo;est pas l\u00e0,<br>autrement\u2026 dit vaguement Mme Parsons.<br>L&rsquo;appartement des Parsons \u00e9tait plus grand que celui de<br>Winston. Il \u00e9tait m\u00e9diocre d&rsquo;une autre fa\u00e7on. Tout avait un air<br>battu et pi\u00e9tin\u00e9, comme si l&rsquo;endroit venait de recevoir la visite<br>d&rsquo;un grand et violent animal. Sur le parquet tra\u00eenaient partout des<br>instruments de jeu \u2013 des b\u00e2tons de hockey, des gants de boxe, un<br>ballon de football crev\u00e9, un short \u00e0 l&rsquo;envers, tremp\u00e9 de sueur. Il y<br>avait sur la table un fouillis de plats sales et de cahiers \u00e9corn\u00e9s.<br>Sur les murs, on voyait des banni\u00e8res \u00e9carlates des Espions et de<br>la Ligue de la Jeunesse, et un portrait grandeur nature de Big<br>Brother. Il y avait l&rsquo;odeur habituelle de chou cuit, commune \u00e0<br>toute la maison, mais qui \u00e9tait ici travers\u00e9e par un relent de sueur<br>plus accentu\u00e9. Et cette sueur, on s&rsquo;en apercevait d\u00e8s la premi\u00e8re<br>bouff\u00e9e \u2013 bien qu&rsquo;il f\u00fbt difficile d&rsquo;expliquer comment \u2013 \u00e9tait la<br>sueur d&rsquo;une personne pour le moment absente. Dans une autre<br>pi\u00e8ce, quelqu&rsquo;un essayait, \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un peigne et d&rsquo;un bout de<br>papier hygi\u00e9nique, d&rsquo;harmoniser son chant avec la musique<br>militaire que continuait \u00e0 \u00e9mettre le t\u00e9l\u00e9cran.<\/p>\n\n\n\n<p>23 &#8211;<br>\u2013 Ce sont les enfants, dit Mme Parsons, en jetant un regard \u00e0<br>moiti\u00e9 craintif vers la porte. Ils ne sont pas sortis aujourd&rsquo;hui et,<br>naturellement\u2026<br>Elle avait l&rsquo;habitude de s&rsquo;arr\u00eater au milieu de ses phrases.<br>L&rsquo;\u00e9vier de la cuisine \u00e9tait rempli, presque jusqu&rsquo;au bord, d&rsquo;une<br>eau verd\u00e2tre et sale qui sentait plus que jamais le chou. Winston<br>s&rsquo;agenouilla et examina le joint du tuyau. Il d\u00e9testait se servir de<br>ses mains, il d\u00e9testait se baisser, ce qui pouvait le faire tousser.<br>Mme Parsons regardait, impuissante.<br>\u2013 Naturellement, dit-elle, si Tom \u00e9tait l\u00e0, il aurait r\u00e9par\u00e9 cela<br>tout de suite. Il aime ce genre de travaux. Il est tellement adroit<br>de ses mains, Tom.<br>Parsons \u00e9tait un coll\u00e8gue de Winston au minist\u00e8re de la<br>V\u00e9rit\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait un homme grassouillet mais actif, d&rsquo;une stupidit\u00e9<br>paralysante, un monceau d&rsquo;enthousiasmes imb\u00e9ciles, un de ces<br>esclaves d\u00e9vots qui ne mettent rien en question et sur qui, plus<br>que sur la Police de la Pens\u00e9e, reposait la stabilit\u00e9 du Parti. \u00c0<br>trente-cinq ans, il venait, contre sa volont\u00e9, d&rsquo;\u00eatre \u00e9vinc\u00e9 de la<br>Ligue de la Jeunesse et avant d&rsquo;obtenir le grade qui lui avait<br>ouvert l&rsquo;acc\u00e8s de cette ligue, il s&rsquo;\u00e9tait arrang\u00e9 pour passer parmi<br>les Espions une ann\u00e9e de plus que le voulait l&rsquo;\u00e2ge r\u00e9glementaire.<br>Au minist\u00e8re, il occupait un poste subalterne o\u00f9 l&rsquo;intelligence<br>n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire, mais il \u00e9tait, par ailleurs, une figure<br>directrice du Comit\u00e9 des Sports et de tous les autres comit\u00e9s<br>organisateurs de randonn\u00e9es en commun, de manifestations<br>spontan\u00e9es, de campagnes pour l&rsquo;\u00e9conomie et, g\u00e9n\u00e9ralement,<br>d&rsquo;activit\u00e9s volontaires. Il pouvait, entre deux bouff\u00e9es de sa pipe,<br>vous faire savoir avec une fiert\u00e9 tranquille que, pendant ces<br>quatre derni\u00e8res ann\u00e9es, il s&rsquo;\u00e9tait montr\u00e9 chaque soir au Centre<br>communautaire. Une accablante odeur de sueur, inconscient<br>t\u00e9moignage de l&rsquo;ardeur qu&rsquo;il d\u00e9ployait, le suivait partout et,<br>m\u00eame, demeurait derri\u00e8re lui alors qu&rsquo;il \u00e9tait parti.<\/p>\n\n\n\n<p>24 &#8211;<br>\u2013 Avez-vous une clef anglaise ? demanda Winston qui<br>tournait et retournait l&rsquo;\u00e9crou sur le joint.<br>\u2013 Une clef anglaise, r\u00e9p\u00e9ta Mme Parsons imm\u00e9diatement<br>devenue amorphe. Je ne sais pas, bien s\u00fbr. Peut-\u00eatre que les<br>enfants\u2026<br>Il y eut un pi\u00e9tinement de souliers et les enfants entr\u00e8rent au<br>pas de charge dans le living-room, en soufflant sur le peigne.<br>Mme Parsons apporta la clef anglaise. Winston fit couler l&rsquo;eau et<br>enleva avec d\u00e9go\u00fbt le tortillon de cheveux qui avait bouch\u00e9 le<br>tuyau. Il se nettoya les doigts comme il put sous l&rsquo;eau froide du<br>robinet et retourna dans l&rsquo;autre pi\u00e8ce.<br>\u2013 Haut les mains ! hurla une voix sauvage.<br>Un gar\u00e7on de neuf ans, beau, l&rsquo;air pas commode, s&rsquo;\u00e9tait<br>brusquement relev\u00e9 de derri\u00e8re la table et le mena\u00e7ait de son<br>jouet, un pistolet automatique. Sa s\u0153ur, de deux ans plus jeune<br>environ, faisait le m\u00eame geste avec un bout de bois. Ils \u00e9taient<br>tous deux rev\u00eatus du short bleu, de la chemise grise et du foulard<br>rouge qui composaient l&rsquo;uniforme des Espions.<br>Winston leva les mains au-dessus de sa t\u00eate, mais l&rsquo;attitude<br>du gar\u00e7on \u00e9tait \u00e0 ce point malveillante qu&rsquo;il en \u00e9prouvait un<br>malaise et le sentiment que ce n&rsquo;\u00e9tait pas tout \u00e0 fait un jeu.<br>\u2013 Vous \u00eates un tra\u00eetre, hurla le gar\u00e7on. Vous trahissez par la<br>pens\u00e9e ! Vous \u00eates un espion eurasien ! Je vais vous fusiller, vous<br>vaporiser, vous envoyer dans les mines de sel !<br>Les deux enfants se mirent soudain \u00e0 sauter autour de lui et \u00e0<br>crier : \u00ab Tra\u00eetre ! Criminel de la Pens\u00e9e ! \u00bb La petite fille imitait<br>tous les mouvements de son fr\u00e8re. C&rsquo;\u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement effrayant,<br>cela ressemblait \u00e0 des gambades de petits tigres qui bient\u00f4t<br>grandiraient et deviendraient des mangeurs d&rsquo;hommes. Il y avait<br>comme une f\u00e9rocit\u00e9 calcul\u00e9e dans l&rsquo;\u0153il du gar\u00e7on, un d\u00e9sir tout \u00e0<\/p>\n\n\n\n<p>25 &#8211;<br>fait \u00e9vident de frapper Winston des mains et des pieds, et la<br>conscience d&rsquo;\u00eatre presque assez grand pour le faire. C&rsquo;\u00e9tait une<br>chance pour Winston que le pistolet ne f\u00fbt pas un vrai pistolet.<br>Les yeux de Mme Parsons voltig\u00e8rent nerveusement de<br>Winston aux enfants et inversement. Winston, dans la lumi\u00e8re<br>plus vive du living-room, remarqua avec int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;elle avait<br>v\u00e9ritablement de la poussi\u00e8re dans les plis de son visage.<br>\u2013 Ils sont si bruyants ! dit-elle. Ils sont d\u00e9sappoint\u00e9s parce<br>qu&rsquo;ils ne peuvent aller voir la pendaison. C&rsquo;est pour cela. Je suis<br>trop occup\u00e9e pour les conduire et Tom ne sera pas rentr\u00e9 \u00e0 temps<br>de son travail.<br>\u2013 Pourquoi ne pouvons-nous pas aller voir la pendaison ?<br>rugit le gar\u00e7on de sa voix pleine.<br>\u2013 Veux voir la pendaison ! Veux voir la pendaison ! chanta la<br>petite fille qui gambadait encore autour d&rsquo;eux.<br>Winston se souvint que quelques prisonniers eurasiens,<br>coupables de crimes de guerre, devaient \u00eatre pendus dans le parc<br>cet apr\u00e8s-midi-l\u00e0. Cela se r\u00e9p\u00e9tait chaque mois environ et c&rsquo;\u00e9tait<br>un spectacle populaire. Les enfants criaient pour s&rsquo;y faire<br>conduire.<br>Winston salua Mme Parsons et sortit. Mais il n&rsquo;avait pas fait<br>six pas sur le palier que quelque chose le frappait \u00e0 la nuque. Le<br>coup fut atrocement douloureux. C&rsquo;\u00e9tait comme si on l&rsquo;avait<br>transperc\u00e9 avec un fil de fer chauff\u00e9 au rouge. Il se retourna juste<br>\u00e0 temps pour voir Mme Parsons tirer son fils pour le faire rentrer<br>tandis que le gar\u00e7on mettait une fronde dans sa poche.<br>\u00ab Goldstein ! \u00bb hurla le gar\u00e7on, tandis que la porte se<br>refermait sur lui. Mais ce qui frappa le plus Winston, ce fut<br>l&rsquo;expression de frayeur impuissante du visage gris\u00e2tre de la<br>femme.<\/p>\n\n\n\n<p>26 &#8211;<br>De retour dans son appartement, il passa rapidement devant<br>l&rsquo;\u00e9cran et se rassit devant la table, tout en se frottant le cou. La<br>musique du t\u00e9l\u00e9cran s&rsquo;\u00e9tait tue. Elle \u00e9tait remplac\u00e9e par une voix<br>coupante et militaire qui lisait, avec une sorte de plaisir brutal,<br>une description de la nouvelle forteresse flottante qui venait<br>d&rsquo;\u00eatre ancr\u00e9e entre la Terre de Glace et les \u00eeles F\u00e9ro\u00e9.<br>Cette pauvre femme, pensa Winston, doit vivre dans la<br>terreur de ses enfants. Dans un an ou deux, ils surveilleront nuit<br>et jour chez elle les sympt\u00f4mes de non-orthodoxie. Presque tous<br>les enfants \u00e9taient maintenant horribles. Le pire c&rsquo;est qu&rsquo;avec des<br>organisations telles que celle des Espions, ils \u00e9taient<br>syst\u00e9matiquement transform\u00e9s en ingouvernables petits<br>sauvages. Pourtant cela ne produisait chez eux aucune tendance \u00e0<br>se r\u00e9volter contre la discipline du Parti. Au contraire, ils adoraient<br>le parti et tout ce qui s&rsquo;y rapportait : les chansons, les processions,<br>les banni\u00e8res, les randonn\u00e9es en bandes, les exercices avec des<br>fusils factices, l&rsquo;aboiement des slogans, le culte de Big Brother.<br>C&rsquo;\u00e9tait pour eux comme un jeu magnifique. Toute leur f\u00e9rocit\u00e9<br>\u00e9tait ext\u00e9rioris\u00e9e contre les ennemis de l&rsquo;\u00c9tat, contre les<br>\u00e9trangers, les tra\u00eetres, les saboteurs, les criminels par la pens\u00e9e. Il<br>\u00e9tait presque normal que des gens de plus de trente ans aient<br>peur de leurs propres enfants. Et ils avaient raison. Il se passait<br>en effet rarement une semaine sans qu&rsquo;un paragraphe du Times<br>ne relat\u00e2t comment un petit mouchard quelconque \u2013 \u00ab enfant<br>h\u00e9ros \u00bb, disait-on \u2013 avait, en \u00e9coutant aux portes, entendu une<br>remarque compromettante et d\u00e9nonc\u00e9 ses parents \u00e0 la Police de<br>la Pens\u00e9e.<br>La br\u00fblure caus\u00e9e par le projectile s&rsquo;\u00e9tait \u00e9teinte. Winston prit<br>sa plume sans entrain. Il se demandait s&rsquo;il trouverait quelque<br>chose de plus \u00e0 \u00e9crire dans son journal. Tout d&rsquo;un coup, sa pens\u00e9e<br>se reporta vers O&rsquo;Brien.<br>Il y avait longtemps \u2013 combien de temps ? sept ans, peut-\u00eatre,<br>\u2013 il avait r\u00eav\u00e9 qu&rsquo;il traversait une salle o\u00f9 il faisait noir comme<br>dans un four. Quelqu&rsquo;un, assis dans cette salle, avait dit, alors que<\/p>\n\n\n\n<p>27 &#8211;<br>Winston passait devant lui : \u00ab Nous nous rencontrerons l\u00e0 o\u00f9 il<br>n&rsquo;y a pas de t\u00e9n\u00e8bres. \u00bb Ce fut dit calmement, comme par hasard.<br>C&rsquo;\u00e9tait une constatation, non un ordre. Winston \u00e9tait sorti sans<br>s&rsquo;arr\u00eater. Le curieux \u00e9tait qu&rsquo;\u00e0 ce moment, dans le r\u00eave, les mots<br>ne l&rsquo;avaient pas beaucoup impressionn\u00e9. C&rsquo;est seulement plus<br>tard, et par degr\u00e9s, qu&rsquo;ils avaient pris tout leur sens. Il ne pouvait<br>maintenant se rappeler si c&rsquo;\u00e9tait avant ou apr\u00e8s ce r\u00eave qu&rsquo;il avait<br>vu O&rsquo;Brien pour la premi\u00e8re fois. Il ne pouvait non plus se<br>rappeler \u00e0 quel moment il avait identifi\u00e9 la voix comme \u00e9tant celle<br>d&rsquo;O&rsquo;Brien. L&rsquo;identification en tout cas \u00e9tait faite. C&rsquo;\u00e9tait O&rsquo;Brien<br>qui avait parl\u00e9 dans l&rsquo;obscurit\u00e9.<br>Winston n&rsquo;avait jamais pu savoir avec certitude si O&rsquo;Brien<br>\u00e9tait un ami ou un ennemi. M\u00eame apr\u00e8s le coup d&rsquo;\u0153il de ce matin,<br>il \u00e9tait encore impossible de le savoir. Cela ne semblait pas<br>d&rsquo;ailleurs avoir une grande importance. Il y avait entre eux un lien<br>bas\u00e9 sur la compr\u00e9hension r\u00e9ciproque, qui \u00e9tait plus important<br>que l&rsquo;affection ou le rattachement \u00e0 un m\u00eame parti. \u00ab Nous nous<br>rencontrerons l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y a pas de t\u00e9n\u00e8bres \u00bb, avait dit O&rsquo;Brien.<br>Winston ne savait pas ce que cela signifiait, il savait seulement<br>que, d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre, cela se r\u00e9aliserait.<br>La voix du t\u00e9l\u00e9cran se tut. Une sonnerie de clairon, claire et<br>belle, flotta dans l&rsquo;air stagnant. La voix grin\u00e7ante reprit :<br>\u2013 Attention ! Attention ! je vous prie. Un t\u00e9l\u00e9gramme vient<br>d&rsquo;arriver du front de Malabar. Nos forces ont remport\u00e9 une<br>brillante victoire dans le sud de l&rsquo;Inde. Je suis autoris\u00e9 \u00e0 vous dire<br>que cet engagement pourrait bien rapprocher le moment o\u00f9 la<br>guerre prendra fin. Voici le t\u00e9l\u00e9gramme\u2026<br>\u00ab Cela pr\u00e9sage une mauvaise nouvelle \u00bb, pensa Winston. En<br>effet, apr\u00e8s une description r\u00e9aliste de l&rsquo;an\u00e9antissement de<br>l&rsquo;arm\u00e9e eurasienne et la proclamation du nombre stup\u00e9fiant de<br>tu\u00e9s et de prisonniers, la voix annon\u00e7a qu&rsquo;\u00e0 partir de la semaine<br>suivante, la ration de chocolat serait r\u00e9duite de trente \u00e0 vingt<br>grammes.<\/p>\n\n\n\n<p>28 &#8211;<br>Winston \u00e9ructa encore. Le gin s&rsquo;\u00e9vaporait, laissant une<br>sensation de d\u00e9gonflement. Le t\u00e9l\u00e9cran, peut-\u00eatre pour c\u00e9l\u00e9brer la<br>victoire, peut-\u00eatre pour noyer le souvenir du chocolat perdu, se<br>lan\u00e7a dans le chant : Oc\u00e9ania, c&rsquo;est pour toi ! On \u00e9tait cens\u00e9 \u00eatre<br>au garde-\u00e0-vous. Mais l\u00e0 o\u00f9 il se tenait, Winston \u00e9tait invisible.<br>Oc\u00e9ania, c&rsquo;est pour toi ! fit place \u00e0 une musique plus l\u00e9g\u00e8re.<br>Winston alla \u00e0 la fen\u00eatre, le dos au t\u00e9l\u00e9cran. C&rsquo;\u00e9tait une journ\u00e9e<br>encore froide et claire. Quelque part, au loin, une bombe explosa<br>avec un grondement sourd qui se r\u00e9percuta. Il y avait chaque<br>semaine environ vingt ou trente de ces bombes qui tombaient sur<br>Londres.<br>Dans la rue, le vent faisait claquer de droite \u00e0 gauche l&rsquo;affiche<br>d\u00e9chir\u00e9e et le mot ANGSOC apparaissait et disparaissait tour \u00e0<br>tour. Angsoc. Les principes sacr\u00e9s de l&rsquo;Angsoc. Noviangue,<br>double-pens\u00e9e, mutabilit\u00e9 du pass\u00e9. Winston avait l&rsquo;impression<br>d&rsquo;errer dans les for\u00eats des profondeurs sous-marines, perdu dans<br>un monde monstrueux dont il \u00e9tait lui-m\u00eame le monstre. Il \u00e9tait<br>seul. Le pass\u00e9 \u00e9tait mort, le futur inimaginable. Quelle certitude<br>avait-il qu&rsquo;une seule des cr\u00e9atures humaines actuellement<br>vivantes pensait comme lui ? Et comment savoir si la<br>souverainet\u00e9 du Parti ne durerait pas \u00e9ternellement ? Comme une<br>r\u00e9ponse, les trois slogans inscrits sur la fa\u00e7ade blanche du<br>minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9 lui revinrent \u00e0 l&rsquo;esprit.<br>LA GUERRE C&rsquo;EST LA PAIX<br>LA LIBERTE C&rsquo;EST L&rsquo;ESCLAVAGE<br>L&rsquo;IGNORANCE C&rsquo;EST LA FORCE<br>Il prit dans sa poche une pi\u00e8ce de vingt-cinq cents. L\u00e0 aussi,<br>en lettres minuscules et distinctes, les m\u00eames slogans \u00e9taient<br>grav\u00e9s. Sur l&rsquo;autre face de la pi\u00e8ce, il y avait la t\u00eate de Big Brother<br>dont les yeux, m\u00eame l\u00e0, vous poursuivaient. Sur les pi\u00e8ces de<\/p>\n\n\n\n<p>29 &#8211;<br>monnaie, sur les timbres, sur les livres, sur les banni\u00e8res, sur les<br>affiches, sur les paquets de cigarettes, partout ! Toujours ces yeux<br>qui vous observaient, cette voix qui vous enveloppait. Dans le<br>sommeil ou la veille, au travail ou \u00e0 table, au-dedans ou audehors, au bain ou au lit, pas d&rsquo;\u00e9vasion. Vous ne poss\u00e9diez rien,<br>en dehors des quelques centim\u00e8tres cubes de votre cr\u00e2ne.<br>Le soleil avait tourn\u00e9 et les myriades de fen\u00eatres du minist\u00e8re<br>de la V\u00e9rit\u00e9 qui n&rsquo;\u00e9taient plus \u00e9clair\u00e9es par la lumi\u00e8re paraissaient<br>sinistres comme les meurtri\u00e8res d&rsquo;une forteresse. Le c\u0153ur de<br>Winston d\u00e9faillit devant l&rsquo;\u00e9norme construction pyramidale. Elle<br>\u00e9tait trop puissante, on ne pourrait la prendre d&rsquo;assaut. Un millier<br>de bombes ne pourraient l&rsquo;abattre.<br>Winston se demanda de nouveau pour qui il \u00e9crivait son<br>journal. Pour l&rsquo;avenir ? Pour le pass\u00e9 ? Pour un \u00e2ge qui pourrait<br>n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;imaginaire ? Il avait devant lui la perspective, non de la<br>mort, mais de l&rsquo;an\u00e9antissement. Son journal serait r\u00e9duit en<br>cendres et lui-m\u00eame en vapeur. Seule, la Police de la Pens\u00e9e lirait<br>ce qu&rsquo;il aurait \u00e9crit avant de l&rsquo;effacer de l&rsquo;existence et de la<br>m\u00e9moire. Comment pourrait-on faire appel au futur alors que pas<br>une trace, pas m\u00eame un mot anonyme griffonn\u00e9 sur un bout de<br>papier ne pouvait mat\u00e9riellement survivre ?<br>Le t\u00e9l\u00e9cran sonna quatorze heures. Winston devait partir<br>dans dix minutes. Il lui fallait \u00eatre \u00e0 son travail \u00e0 quatorze heures<br>trente.<br>Curieusement, le carillon de l&rsquo;heure parut lui communiquer<br>un courage nouveau. C&rsquo;\u00e9tait un fant\u00f4me solitaire qui exprimait<br>une v\u00e9rit\u00e9 que personne n&rsquo;entendrait jamais. Mais aussi<br>longtemps qu&rsquo;il l&rsquo;exprimerait, la continuit\u00e9, par quelque obscur<br>processus, ne serait pas bris\u00e9e. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas en se faisant<br>entendre, mais en conservant son \u00e9quilibre que l&rsquo;on portait plus<br>loin l&rsquo;h\u00e9ritage humain. Winston retourna \u00e0 sa table, trempa sa<br>plume et \u00e9crivit :<\/p>\n\n\n\n<p>30 &#8211;<br>Au futur ou au pass\u00e9, au temps o\u00f9 la pens\u00e9e est libre, o\u00f9 les<br>hommes sont dissemblables mais ne sont pas solitaires, au<br>temps o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 existe, o\u00f9 ce qui est fait ne peut \u00eatre d\u00e9fait, de<br>l&rsquo;\u00e2ge de l&rsquo;uniformit\u00e9, de l&rsquo;\u00e2ge de la solitude, de l&rsquo;\u00e2ge de Big<br>Brocher, de l&rsquo;\u00e2ge de la double pens\u00e9e, Salut !<br>Il r\u00e9fl\u00e9chit qu&rsquo;il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mort. Il lui apparut que c&rsquo;\u00e9tait<br>seulement lorsqu&rsquo;il avait commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre capable de formuler<br>ses id\u00e9es qu&rsquo;il avait fait le pas d\u00e9cisif. Les cons\u00e9quences d&rsquo;un acte<br>sont incluses dans l&rsquo;acte lui-m\u00eame. Il \u00e9crivit :<br>Le crime de penser n&rsquo;entra\u00eene pas la mort. Le crime de<br>penser est la mort.<br>Maintenant qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait reconnu comme mort, il devenait<br>important de rester vivant aussi longtemps que possible. Deux<br>doigts de sa main droite \u00e9taient tach\u00e9s d&rsquo;encre. C&rsquo;\u00e9tait exactement<br>le genre de d\u00e9tail qui pouvait vous trahir. Au minist\u00e8re, quelque<br>z\u00e9lateur au flair subtil (une femme, probablement, la petite<br>femme rousse ou la fille brune du Commissariat aux Romans)<br>pourrait se demander pourquoi il avait \u00e9crit \u00e0 l&rsquo;heure du<br>d\u00e9jeuner, pourquoi il s&rsquo;\u00e9tait servi d&rsquo;une plume d\u00e9mod\u00e9e, et<br>surtout ce qu&rsquo;il avait \u00e9crit, puis glisser une insinuation au service<br>comp\u00e9tent. Winston alla dans la salle de bains et frotta<br>soigneusement avec du savon l&rsquo;encre de son doigt. Ce savon, brun<br>fonc\u00e9, \u00e9tait granuleux et r\u00e2pait la peau comme du papier \u00e9meri. Il<br>convenait donc parfaitement.<br>Winston rangea ensuite le journal dans son tiroir. Il \u00e9tait<br>absolument inutile de chercher \u00e0 le cacher, mais Winston<br>pourrait au moins savoir s&rsquo;il \u00e9tait d\u00e9couvert ou non. Un cheveu au<br>travers de l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 des pages serait trop visible. Du bout de son<br>doigt, il ramassa un grain de poussi\u00e8re blanch\u00e2tre qu&rsquo;il pourrait<br>reconna\u00eetre, et le d\u00e9posa sur un coin de la couverture. Le grain<br>serait ainsi rejet\u00e9 si le livre \u00e9tait d\u00e9plac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>31 &#8211;<br>CHAPITRE III<br>Winston r\u00eavait de sa m\u00e8re.<br>Il devait avoir dix ou onze ans, croyait-il, quand sa m\u00e8re avait<br>disparu. Elle \u00e9tait grande, sculpturale, plut\u00f4t silencieuse, avec de<br>lents mouvements et une magnifique chevelure blonde. Le<br>souvenir qu&rsquo;il avait de son p\u00e8re \u00e9tait plus vague. C&rsquo;\u00e9tait un<br>homme brun et mince, toujours v\u00eatu de costumes sombres et<br>nets, qui portait des lunettes. (Winston se rappelait surtout les<br>minces semelles des chaussures de son p\u00e8re.) Tous deux avaient<br>probablement \u00e9t\u00e9 engloutis dans l&rsquo;une des premi\u00e8res grandes<br>\u00e9purations des ann\u00e9es 50.<br>Sa m\u00e8re, dans ce r\u00eave, \u00e9tait assise en quelque lieu profond audessous de Winston, avec, dans ses bras, la jeune s\u0153ur de celui-ci.<br>Il ne se souvenait pas du tout de sa s\u0153ur, sauf que c&rsquo;\u00e9tait un b\u00e9b\u00e9<br>petit, faible, toujours silencieux, aux grands yeux attentifs. Toutes<br>les deux le regardaient. Elles \u00e9taient dans un endroit souterrain \u2013<br>le fond d&rsquo;un puits, par exemple, ou une tombe tr\u00e8s profonde \u2013<br>mais c&rsquo;\u00e9tait un endroit qui, bien que d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s bas, continuait \u00e0<br>descendre. Elles se trouvaient dans le salon d&rsquo;un bateau qui<br>sombrait et le regardaient \u00e0 travers l&rsquo;eau de plus en plus opaque.<br>Il y avait de l&rsquo;air dans le salon, ils pouvaient encore se voir les uns<br>les autres, mais elles s&rsquo;enfon\u00e7aient de plus en plus dans l&rsquo;eau verte<br>qui bient\u00f4t les cacherait pour jamais. Il \u00e9tait dehors, dans l&rsquo;air et<br>la lumi\u00e8re tandis qu&rsquo;elles \u00e9taient aspir\u00e9es vers la mort. Et elles<br>\u00e9taient l\u00e0 parce que lui \u00e9tait en haut.<br>Il le savait et il pouvait voir sur leurs visages qu&rsquo;elles le<br>savaient. Il n&rsquo;y avait de reproche ni sur leurs visages, ni dans leurs<br>c\u0153urs. Il y avait seulement la certitude qu&rsquo;elles devaient mourir<br>pour qu&rsquo;il vive et que cela faisait partie de l&rsquo;ordre in\u00e9vitable des<br>choses.<br>Il ne pouvait se souvenir de ce qui \u00e9tait arriv\u00e9, mais il savait<br>dans son r\u00eave que les vies de sa m\u00e8re et de sa s\u0153ur avaient \u00e9t\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>32 &#8211;<br>sacrifi\u00e9es \u00e0 la sienne. C&rsquo;\u00e9tait un de ces r\u00eaves qui, tout en offrant le<br>d\u00e9cor caract\u00e9ristique du r\u00eave, permettent et prolongent l&rsquo;activit\u00e9<br>de l&rsquo;intelligence. Au cours de tels r\u00eaves, on prend conscience de<br>faits et d&rsquo;id\u00e9es qui gardent leur valeur quand on s&rsquo;est r\u00e9veill\u00e9. Ce<br>qui frappa soudain Winston, c&rsquo;est que la mort de sa m\u00e8re,<br>survenue il y avait pr\u00e8s de trente ans, avait \u00e9t\u00e9 d&rsquo;un tragique et<br>d&rsquo;une tristesse qui seraient actuellement impossibles. Il comprit<br>que le tragique \u00e9tait un \u00e9l\u00e9ment des temps anciens, des temps o\u00f9<br>existaient encore l&rsquo;intimit\u00e9, l&rsquo;amour et l&rsquo;amiti\u00e9, quand les<br>membres d&rsquo;une famille s&rsquo;entraidaient sans se demander au nom<br>de quoi. Le souvenir de sa m\u00e8re le d\u00e9chirait parce qu&rsquo;elle \u00e9tait<br>morte en l&rsquo;aimant, alors qu&rsquo;il \u00e9tait trop jeune et trop \u00e9go\u00efste pour<br>l&rsquo;aimer en retour. C&rsquo;\u00e9tait aussi parce qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait sacrifi\u00e9e, il ne<br>se rappelait plus comment, \u00e0 une conception, personnelle et<br>inalt\u00e9rable, de la loyaut\u00e9. Il se rendait compte que de telles choses<br>ne pouvaient plus se produire. Aujourd&rsquo;hui, il y avait de la peur,<br>de la haine, de la souffrance, mais il n&rsquo;y avait aucune dignit\u00e9 dans<br>l&rsquo;\u00e9motion. Il n&rsquo;y avait aucune profondeur, aucune complexit\u00e9<br>dans les tristesses. Il lui semblait voir tout cela dans les grands<br>yeux de sa m\u00e8re et de sa s\u0153ur qui, \u00e0 des centaines de brasses de<br>profondeur, le regardaient \u00e0 travers les eaux vertes et<br>s&rsquo;enfon\u00e7aient encore.<br>Il se trouva soudain debout sur du gazon \u00e9lastique, par un<br>soir d&rsquo;\u00e9t\u00e9, alors que les rayons obliques du soleil dorent la terre.<br>Le paysage qu&rsquo;il regardait revenait si souvent dans ses r\u00eaves qu&rsquo;il<br>n&rsquo;\u00e9tait jamais tout \u00e0 fait s\u00fbr de ne pas l&rsquo;avoir vu dans le monde<br>r\u00e9el. Lorsque \u00e0 son r\u00e9veil il s&rsquo;en souvenait, il l&rsquo;appelait le Pays<br>Dor\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait un ancien p\u00e2turage, d\u00e9vor\u00e9 par les lapins et que<br>traversait un sentier sinueux. Des taupini\u00e8res l&rsquo;accidentaient \u00e7\u00e0 et<br>l\u00e0. Dans la haie mal taill\u00e9e qui se trouvait de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du<br>champ, des branches d&rsquo;ormes se balan\u00e7aient doucement dans la<br>brise et leurs feuilles se d\u00e9pla\u00e7aient par masses \u00e9paisses comme<br>des chevelures de femmes. Quelque part, tout pr\u00e8s, bien que<br>cach\u00e9 au regard, il y avait un ruisseau lent et clair. Il formait, sous<br>les saules, des \u00e9tangs dans lesquels nageaient des poissons dor\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>33 &#8211;<br>La fille aux cheveux noirs se dirigeait vers Winston \u00e0 travers<br>le champ. D&rsquo;un seul geste, lui sembla-t-il, elle d\u00e9chira ses<br>v\u00eatements et les rejeta d\u00e9daigneusement. Son corps \u00e9tait blanc et<br>lisse, mais il n&rsquo;\u00e9veilla aucun d\u00e9sir chez Winston, qui le regarda \u00e0<br>peine. Ce qui en cet instant le transportait d&rsquo;admiration, c&rsquo;\u00e9tait le<br>geste avec lequel elle avait rejet\u00e9 ses v\u00eatements. La gr\u00e2ce<br>n\u00e9gligente de ce geste semblait an\u00e9antir toute une culture, tout un<br>syst\u00e8me de pens\u00e9es, comme si Big Brother, le Parti, la Police de la<br>Pens\u00e9e, pouvaient \u00eatre rejet\u00e9s au n\u00e9ant par un unique et<br>splendide mouvement du bras. Cela aussi \u00e9tait un geste de<br>l&rsquo;ancien temps.<br>Winston se r\u00e9veilla avec sur les l\u00e8vres le mot \u00ab Shakespeare \u00bb.<br>Le t\u00e9l\u00e9cran \u00e9mettait un coup de sifflet assourdissant sur une<br>note unique qui dura trente secondes. Il \u00e9tait sept heures un<br>quart, heure du lever des employ\u00e9s de bureau. Winston s&rsquo;arracha<br>du lit. Il \u00e9tait nu, car les membres du Parti Ext\u00e9rieur ne<br>recevaient annuellement que trois mille points textiles, et il en<br>fallait six cents pour un pyjama. Il attrapa sur une chaise un<br>m\u00e9diocre gilet de flanelle et un short. L&rsquo;heure de culture physique<br>allait commencer dans trois minutes. Une violente quinte de toux,<br>qui presque toujours le prenait tout de suite apr\u00e8s son r\u00e9veil,<br>l&rsquo;obligea \u00e0 se plier en deux. L&rsquo;air lui manquait \u00e0 tel point qu&rsquo;il ne<br>put reprendre son souffle qu&rsquo;apr\u00e8s une s\u00e9rie de profondes<br>inspirations, couch\u00e9 sur le dos. Ses veines s&rsquo;\u00e9taient gonfl\u00e9es dans<br>l&rsquo;effort qu&rsquo;il avait fait pour tousser et son ulc\u00e8re variqueux<br>commen\u00e7ait \u00e0 le d\u00e9manger.<br>\u2013 Groupe trente \u00e0 quarante ! glapit une voix per\u00e7ante de<br>femme. Groupe trente \u00e0 quarante ! En place, s&rsquo;il vous pla\u00eet. Les<br>trente \u00e0 quarante.<br>Winston se mit rapidement au garde-\u00e0-vous en face du<br>t\u00e9l\u00e9cran sur lequel venait d&rsquo;appara\u00eetre l&rsquo;image d&rsquo;une femme assez<br>jeune, fine, mais muscl\u00e9e, v\u00eatue d&rsquo;une tunique et chauss\u00e9e de<br>sandales de gymnastique.<\/p>\n\n\n\n<p>34 &#8211;<br>\u2013 Flexion et extension des bras ! lan\u00e7a-t-elle. En m\u00eame temps<br>que moi. Un, deux, trois, quatre ! Un, deux, trois quatre ! Allons,<br>camarades ! un peu d&rsquo;\u00e9nergie ! Un, deux, trois, quatre ! Un, deux,<br>trois quatre !\u2026<br>La souffrance caus\u00e9e par sa quinte n&rsquo;avait pas tout \u00e0 fait<br>effac\u00e9 de l&rsquo;esprit de Winston l&rsquo;impression faite par son r\u00eave, et les<br>mouvements rythm\u00e9s de l&rsquo;exercice la raviv\u00e8rent. Tandis qu&rsquo;il<br>lan\u00e7ait m\u00e9caniquement ses bras en arri\u00e8re et en avant et<br>maintenait sur son visage l&rsquo;expression de satisfaction et de<br>s\u00e9rieux que l&rsquo;on consid\u00e9rait comme normale pendant la culture<br>physique, il luttait pour retourner mentalement \u00e0 la p\u00e9riode<br>impr\u00e9cise de sa petite enfance. C&rsquo;\u00e9tait extr\u00eamement difficile. Audel\u00e0 des derni\u00e8res ann\u00e9es 50, tout se d\u00e9colorait. Lorsque<br>quelqu&rsquo;un n&rsquo;a pas de points de rep\u00e8re ext\u00e9rieurs \u00e0 quoi se r\u00e9f\u00e9rer,<br>le trac\u00e9 m\u00eame de sa propre vie perd de sa nettet\u00e9. Il se souvient<br>d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements importants qui n&rsquo;ont probablement pas eu lieu, il<br>retrouve le d\u00e9tail d&rsquo;incidents dont il ne peut recr\u00e9er l&rsquo;atmosph\u00e8re,<br>et il y a de longues p\u00e9riodes vides \u00e0 quoi rien ne se rapporte. Tout<br>\u00e9tait alors diff\u00e9rent. M\u00eame les noms des pays et leur forme sur la<br>carte \u00e9taient diff\u00e9rents. La premi\u00e8re R\u00e9gion A\u00e9rienne, par<br>exemple, \u00e9tait appel\u00e9e autrement dans ce temps-l\u00e0. On l&rsquo;appelait<br>Angleterre, ou Grande-Bretagne. Mais la ville de Londres, il en<br>\u00e9tait s\u00fbr, avait toujours \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9e Londres.<br>Winston ne pouvait se souvenir avec pr\u00e9cision d&rsquo;une \u00e9poque<br>pendant laquelle son pays n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 en guerre. Il \u00e9tait<br>\u00e9vident cependant que, durant son enfance, il y avait eu un assez<br>long intervalle de paix. Un de ses plus anciens souvenirs, en effet,<br>\u00e9tait celui d&rsquo;un raid a\u00e9rien qui avait paru surprendre tout le<br>monde. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 la bombe atomique \u00e9tait<br>tomb\u00e9e sur Colchester. Il ne se souvenait pas du raid lui-m\u00eame,<br>mais il se rappelait l&rsquo;\u00e9treinte sur la sienne de la main de son p\u00e8re,<br>tandis qu&rsquo;ils d\u00e9gringolaient toujours plus bas, vers le centre de la<br>terre, un escalier sonore en spirale qui fuyait sous leurs pieds et<br>lui fatigua tellement les jambes qu&rsquo;il se mit \u00e0 pleurnicher. Ils<br>durent s&rsquo;arr\u00eater pour se reposer. Sa m\u00e8re, \u00e0 sa mani\u00e8re lente et<\/p>\n\n\n\n<p>35 &#8211;<br>r\u00eaveuse, les suivait tr\u00e8s loin en arri\u00e8re. Elle portait la petite s\u0153ur,<br>ou peut-\u00eatre \u00e9tait-ce seulement un paquet de couvertures ?<br>Winston n&rsquo;\u00e9tait pas certain que sa s\u0153ur f\u00fbt d\u00e9j\u00e0 n\u00e9e. Ils<br>\u00e9merg\u00e8rent \u00e0 la fin dans un endroit bruyant et bond\u00e9 de gens.<br>C&rsquo;\u00e9tait, il le comprit, une station de m\u00e9tro.<br>Partout, sur le sol dall\u00e9, il y avait des gens assis. D&rsquo;autres se<br>pressaient les uns contre les autres sur des banquettes de m\u00e9tal.<br>Winston, son p\u00e8re et sa m\u00e8re trouv\u00e8rent une place sur le sol. Pr\u00e8s<br>d&rsquo;eux, deux vieillards \u00e9taient assis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur une couchette.<br>L&rsquo;homme \u00e9tait d\u00e9cemment v\u00eatu d&rsquo;un costume sombre. Une<br>casquette de drap, noire, repouss\u00e9e en arri\u00e8re, d\u00e9couvrait ses<br>cheveux tr\u00e8s blancs. Son visage \u00e9tait \u00e9carlate, ses yeux \u00e9taient<br>bleus et pleins de larmes. Il sentait le gin \u00e0 plein nez. L&rsquo;odeur<br>semblait sourdre de sa peau \u00e0 la place de la sueur et l&rsquo;on pouvait<br>imaginer que les larmes qui jaillissaient de ses yeux \u00e9taient du gin<br>pur. Mais, bien que l\u00e9g\u00e8rement ivre, il \u00e9tait sous le coup d&rsquo;un<br>chagrin sinc\u00e8re et intol\u00e9rable. Winston, d&rsquo;une mani\u00e8re enfantine,<br>comprit qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement terrible, un \u00e9v\u00e9nement impardonnable<br>et pour lequel il n&rsquo;y avait pas de rem\u00e8de, venait de se passer. Il lui<br>sembla aussi qu&rsquo;il savait ce que c&rsquo;\u00e9tait. Quelqu&rsquo;un que le vieillard<br>aimait, une petite fille peut-\u00eatre, avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9. Le vieillard r\u00e9p\u00e9tait<br>toutes les deux minutes : \u00ab Nous n&rsquo;aurions pas d\u00fb leur faire<br>confiance. Je l&rsquo;avais dit, maman, n&rsquo;est-ce pas ? C&rsquo;est ce qui arrive<br>quand on leur fait confiance. Je l&rsquo;ai toujours dit. Nous n&rsquo;aurions<br>pas d\u00fb faire confiance \u00e0 ces types. \u00bb<br>Mais \u00e0 quels types ils n&rsquo;auraient pas d\u00fb se fier, Winston ne<br>s&rsquo;en souvenait plus.<br>\u00c0 partir de ce moment, la guerre, pour ainsi dire, n&rsquo;avait<br>jamais cess\u00e9, mais, \u00e0 proprement parler, ce n&rsquo;\u00e9tait pas toujours la<br>m\u00eame guerre. Pendant plusieurs mois de l&rsquo;enfance de Winston, il<br>y avait eu des combats de rue confus dans Londres m\u00eame, et il se<br>souvenait avec pr\u00e9cision de quelques-uns d&rsquo;entre eux. Mais<br>retrouver l&rsquo;histoire de toute la p\u00e9riode, dire qui combattait contre<br>qui \u00e0 un moment donn\u00e9 \u00e9tait absolument impossible. Tous les<br>rapports \u00e9crits ou oraux ne faisaient jamais allusion qu&rsquo;\u00e0<\/p>\n\n\n\n<p>36 &#8211;<br>l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement actuel. En ce moment, par exemple, en 1984 (Si<br>c&rsquo;\u00e9tait bien 1984) l&rsquo;Oc\u00e9ania \u00e9tait alli\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Estasia et en guerre avec<br>l&rsquo;Eurasia. Dans aucune \u00e9mission publique ou priv\u00e9e il n&rsquo;\u00e9tait<br>admis que les trois puissances avaient \u00e9t\u00e9, \u00e0 une autre \u00e9poque,<br>group\u00e9es diff\u00e9remment. Winston savait fort bien qu&rsquo;il y avait<br>seulement quatre ans, l&rsquo;Oc\u00e9ania \u00e9tait en guerre avec l&rsquo;Estasia et<br>alli\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Eurasia. Mais ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un renseignement furtif et<br>frauduleux qu&rsquo;il avait retenu par hasard parce qu&rsquo;il ne ma\u00eetrisait<br>pas suffisamment sa m\u00e9moire. Officiellement, le changement de<br>partenaires n&rsquo;avait jamais eu lieu. L&rsquo;Oc\u00e9ania \u00e9tait en guerre avec<br>l&rsquo;Eurasia. L&rsquo;Oc\u00e9ania avait, par cons\u00e9quent, toujours \u00e9t\u00e9 en guerre<br>avec l&rsquo;Eurasia. L&rsquo;ennemi du moment repr\u00e9sentait toujours le mal<br>absolu et il s&rsquo;ensuivait qu&rsquo;aucune entente pass\u00e9e ou future avec<br>lui n&rsquo;\u00e9tait possible.<br>L&rsquo;effrayant, pensait Winston pour la dix milli\u00e8me fois, tandis<br>que d&rsquo;un mouvement douloureux il for\u00e7ait ses \u00e9paules \u00e0 tourner<br>en arri\u00e8re (mains aux hanches, ils faisaient virer leurs bustes<br>autour de la taille, exercice qui \u00e9tait bon, para\u00eet-il, pour les<br>muscles du dos), l&rsquo;effrayant \u00e9tait que tout pouvait \u00eatre vrai. Que le<br>Parti puisse \u00e9tendre le bras vers le pass\u00e9 et dire d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement :<br>cela ne fut jamais, c&rsquo;\u00e9tait bien plus terrifiant que la simple torture<br>ou que la mort.<br>Le Parti disait que l&rsquo;Oc\u00e9ania n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 l&rsquo;alli\u00e9e de<br>l&rsquo;Eurasia. Lui, Winston Smith, savait que l&rsquo;Oc\u00e9ania avait \u00e9t\u00e9<br>l&rsquo;alli\u00e9e de l&rsquo;Eurasia, il n&rsquo;y avait de cela que quatre ans. Mais o\u00f9<br>existait cette connaissance ? Uniquement dans sa propre<br>conscience qui, dans tous les cas, serait bient\u00f4t an\u00e9antie. Si tous<br>les autres acceptaient le mensonge impos\u00e9 par le Parti \u2013 si tous<br>les rapports racontaient la m\u00eame chose \u2013, le mensonge passait<br>dans l&rsquo;histoire et devenait v\u00e9rit\u00e9. \u00ab Celui qui a le contr\u00f4le du<br>pass\u00e9, disait le slogan du Parti, a le contr\u00f4le du futur. Celui qui a<br>le contr\u00f4le du pr\u00e9sent a le contr\u00f4le du pass\u00e9. \u00bb Et cependant le<br>pass\u00e9, bien que par nature susceptible d&rsquo;\u00eatre modifi\u00e9, n&rsquo;avait<br>jamais \u00e9t\u00e9 retouch\u00e9. La v\u00e9rit\u00e9 actuelle, quelle qu&rsquo;elle f\u00fbt, \u00e9tait<br>vraie d&rsquo;un infini \u00e0 un autre infini. C&rsquo;\u00e9tait tout \u00e0 fait simple. Ce<br>qu&rsquo;il fallait \u00e0 chacun, c&rsquo;\u00e9tait avoir en m\u00e9moire une interminable<\/p>\n\n\n\n<p>37 &#8211;<br>s\u00e9rie de victoires. Cela s&rsquo;appelait \u00ab Contr\u00f4le de la R\u00e9alit\u00e9 \u00bb. On<br>disait en novlangue, double pens\u00e9e.<br>\u2013 Repos ! aboya la monitrice, un peu plus cordialement.<br>Winston laissa tomber ses bras et remplit lentement d&rsquo;air ses<br>poumons. Son esprit s&rsquo;\u00e9chappa vers le labyrinthe de la doublepens\u00e9e. Conna\u00eetre et ne pas conna\u00eetre. En pleine conscience et<br>avec une absolue bonne foi, \u00e9mettre des mensonges<br>soigneusement agenc\u00e9s. Retenir simultan\u00e9ment deux opinions<br>qui s&rsquo;annulent alors qu&rsquo;on les sait contradictoires et croire \u00e0<br>toutes deux. Employer la logique contre la logique. R\u00e9pudier la<br>morale alors qu&rsquo;on se r\u00e9clame d&rsquo;elle. Croire en m\u00eame temps que<br>la d\u00e9mocratie est impossible et que le Parti est gardien de la<br>d\u00e9mocratie. Oublier tout ce qu&rsquo;il est n\u00e9cessaire d&rsquo;oublier, puis le<br>rappeler \u00e0 sa m\u00e9moire quand on en a besoin, pour l&rsquo;oublier plus<br>rapidement encore. Surtout, appliquer le m\u00eame processus au<br>processus lui-m\u00eame. L\u00e0 \u00e9tait l&rsquo;ultime subtilit\u00e9. Persuader<br>consciemment l&rsquo;inconscient, puis devenir ensuite inconscient de<br>l&rsquo;acte d&rsquo;hypnose que l&rsquo;on vient de perp\u00e9trer. La compr\u00e9hension<br>m\u00eame du mot \u00ab double pens\u00e9e \u00bb impliquait l&#8217;emploi de la double<br>pens\u00e9e.<br>La monitrice les avait rappel\u00e9s au garde-\u00e0-vous.<br>\u2013 Voyons maintenant, dit-elle avec enthousiasme, quels sont<br>ceux d&rsquo;entre nous qui peuvent toucher leurs orteils. Droits sur les<br>hanches, camarades ! Un-deux ! Un-deux !\u2026<br>Winston d\u00e9testait cet exercice qui provoquait, des talons aux<br>fesses, des \u00e9lancements douloureux et finissait par provoquer une<br>autre quinte de toux. Ses m\u00e9ditations en perdirent leur agr\u00e9ment<br>mitig\u00e9. Le pass\u00e9, r\u00e9fl\u00e9chit-il, n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 seulement modifi\u00e9, il<br>avait \u00e9t\u00e9 bel et bien d\u00e9truit. Comment en effet \u00e9tablir, m\u00eame le<br>fait le plus patent, s&rsquo;il n&rsquo;en existait aucun enregistrement que<br>celui d&rsquo;une seule m\u00e9moire ? Il essaya de se rappeler en quelle<br>ann\u00e9e il avait pour la premi\u00e8re fois entendu parler de Big Brother.<\/p>\n\n\n\n<p>38 &#8211;<br>Ce devait \u00eatre vers les ann\u00e9es 60, mais comment en \u00eatre s\u00fbr ?<br>Dans l&rsquo;histoire du Parti, naturellement, Big Brother figurait<br>comme chef et gardien de la R\u00e9volution depuis les premiers jours.<br>Ses exploits avaient \u00e9t\u00e9 peu \u00e0 peu recul\u00e9s dans le temps et ils<br>s&rsquo;\u00e9tendaient maintenant jusqu&rsquo;au monde fabuleux des ann\u00e9es 40<br>et 30, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 les capitalistes, coiff\u00e9s d&rsquo;\u00e9tranges chapeaux<br>cylindriques, parcouraient les rues de Londres dans de grandes<br>automobiles \u00e9tincelantes ou dans des voitures vitr\u00e9es tir\u00e9es par<br>des chevaux. Il \u00e9tait impossible de savoir jusqu&rsquo;\u00e0 quel point la<br>l\u00e9gende de Big Brother \u00e9tait vraie ou invent\u00e9e. Winston ne<br>pouvait m\u00eame pas se rappeler \u00e0 quelle date le Parti lui-m\u00eame<br>\u00e9tait n\u00e9. Il ne croyait pas avoir jamais entendu le mot Angsoc<br>avant 1960, mais il \u00e9tait possible que sous la forme \u00ab Socialisme<br>anglais \u00bb qu&rsquo;il avait dans l&rsquo;Ancien Langage, il e\u00fbt exist\u00e9 plus t\u00f4t.<br>Tout se fondait dans le brouillard. Parfois, certainement, on<br>pouvait poser le doigt sur un mensonge pr\u00e9cis. Il \u00e9tait faux, par<br>exemple, que le Parti, ainsi que le clamaient les livres d&rsquo;histoire,<br>e\u00fbt invent\u00e9 les a\u00e9roplanes. Winston se souvenait d&rsquo;avoir vu des<br>a\u00e9roplanes d\u00e8s sa plus tendre enfance. Mais on ne pouvait rien<br>prouver. Il n&rsquo;y avait jamais de t\u00e9moignage. Une seule fois, dans<br>toute son existence, Winston avait tenu entre les mains la preuve<br>\u00e9crite ind\u00e9niable de la falsification d&rsquo;un fait historique. Et cette<br>fois-l\u00e0\u2026<br>\u2013 Smith ! cria la voix acari\u00e2tre dans le t\u00e9l\u00e9cran, 6079 Smith<br>W ! Oui, vous-m\u00eame ! Baissez-vous plus bas, s&rsquo;il vous pla\u00eet ! Vous<br>pouvez faire mieux que cela. Vous ne faites pas d&rsquo;efforts. Plus bas,<br>je vous prie ! Cette fois c&rsquo;est mieux, camarade. Maintenant, repos,<br>tous, et regardez-moi.<br>Le corps de Winston s&rsquo;\u00e9tait brusquement recouvert d&rsquo;une<br>ond\u00e9e de sueur chaude, mais son visage demeura absolument<br>impassible. Ne jamais montrer d&rsquo;\u00e9pouvante ! Ne jamais montrer<br>de ressentiment ! Un seul fr\u00e9missement des yeux peut vous<br>trahir. Winston resta debout \u00e0 regarder tandis que la monitrice<br>levait les bras au-dessus de la t\u00eate et, on ne pouvait dire avec<br>gr\u00e2ce, mais avec une pr\u00e9cision et une efficacit\u00e9 remarquables, se<\/p>\n\n\n\n<p>39 &#8211;<br>courba et rentra sous ses orteils la premi\u00e8re phalange de ses<br>doigts.<br>\u2013 Voil\u00e0, camarades ! Voil\u00e0 comment je veux vous voir faire ce<br>mouvement. Regardez-moi. J&rsquo;ai trente-neuf ans et j&rsquo;ai quatre<br>enfants. Maintenant, attention ! \u2013 Elle se pencha de nouveau. \u2013<br>Vous voyez que mes genoux ne sont pas pli\u00e9s. Vous pouvez tous le<br>faire, si vous voulez, ajouta-t-elle en se redressant. N&rsquo;importe qui,<br>au-dessous de quarante-cinq ans, est parfaitement capable de<br>toucher ses orteils. Nous n&rsquo;avons pas tous le privil\u00e8ge de nous<br>battre sur le front, mais nous pouvons au moins nous garder en<br>forme. Pensez \u00e0 nos gar\u00e7ons qui sont sur le front de Malabar !<br>Pensez aux marins des Forteresses flottantes ! Imaginez ce qu&rsquo;ils<br>ont, eux, \u00e0 endurer. Maintenant, essayez encore. C&rsquo;est mieux,<br>camarade, beaucoup mieux, ajouta-t-elle sur un ton<br>encourageant, comme Winston, pour la premi\u00e8re fois depuis des<br>ann\u00e9es, r\u00e9ussissait, d&rsquo;un brusque mouvement, \u00e0 toucher ses<br>orteils sans plier les genoux.<br>CHAPITRE IV<br>Avec le soupir inconscient et profond que la proximit\u00e9 m\u00eame<br>du t\u00e9l\u00e9cran ne pouvait l&#8217;emp\u00eacher de pousser lorsqu&rsquo;il<br>commen\u00e7ait son travail journalier, Winston rapprocha de lui le<br>phonoscript, souffla la poussi\u00e8re du microphone et mit ses<br>lunettes.<br>Il d\u00e9roula ensuite et agrafa ensemble quatre petits cylindres<br>de papier qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9s du tube pneumatique qui se<br>trouvait \u00e0 la droite du bureau.<br>Il y avait trois orifices aux murs de l\u00e0 cabine. \u00c0 droite du<br>phonoscript se trouvait un petit tube pneumatique pour les<br>messages \u00e9crits. \u00c0 gauche, il y avait un tube plus large pour les<br>journaux. Dans le mur de c\u00f4t\u00e9, \u00e0 port\u00e9e de la main de Winston, il<br>y avait une large fente ovale prot\u00e9g\u00e9e par un grillage m\u00e9tallique.<\/p>\n\n\n\n<p>40 &#8211;<br>On se servait de cette fente pour jeter les vieux papiers. Il y avait<br>des milliers et des milliers de fentes semblables dans l&rsquo;\u00e9difice. Il<br>s&rsquo;en trouvait, non seulement dans chaque pi\u00e8ce mais, \u00e0 de courts<br>intervalles, dans chaque couloir. On les surnommait trous de<br>m\u00e9moire. Lorsqu&rsquo;un document devait \u00eatre d\u00e9truit, ou qu&rsquo;on<br>apercevait le moindre bout de papier qui tra\u00eenait, on soulevait le<br>clapet du plus proche trou de m\u00e9moire, l&rsquo;action \u00e9tait<br>automatique, et on laissait tomber le papier, lequel \u00e9tait<br>rapidement emport\u00e9 par un courant d&rsquo;air chaud jusqu&rsquo;aux<br>\u00e9normes fournaises cach\u00e9es quelque part dans les profondeurs de<br>l&rsquo;\u00e9difice.<br>Winston examina les quatre bouts de papier qu&rsquo;il avait<br>d\u00e9roul\u00e9s. Ils contenaient chacun un message d&rsquo;une ou deux lignes<br>seulement, dans le jargon abr\u00e9g\u00e9 employ\u00e9 au minist\u00e8re pour le<br>service int\u00e9rieur. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas exactement du novlangue, mais il<br>comprenait un grand nombre de mots novlangue. Ces messages<br>\u00e9taient ainsi r\u00e9dig\u00e9s :<br>times 17-3-84 discours malreport\u00e9 afrique rectifier<br>times 19-12-83 pr\u00e9visions 3 ap 4e trimestre 83 erreurs typo<br>v\u00e9rifier num\u00e9ro de ce jour.<br>times 14-2-84 miniplein chocolat malcot\u00e9 rectifier<br>times 3-12-83 report ordrejour bb tr\u00e8smauvais ref<br>unpersonnes r\u00e9crire entier soumettrehaut anteclassement.<br>Avec un l\u00e9ger soupir de satisfaction, Winston mit de c\u00f4t\u00e9 le<br>quatri\u00e8me message. C&rsquo;\u00e9tait un travail compliqu\u00e9 qui comportait<br>des responsabilit\u00e9s et qu&rsquo;il valait mieux entreprendre en dernier<br>lieu. Les trois autres ne demandaient que de la routine, quoique<br>le second impliqu\u00e2t probablement une fastidieuse \u00e9tude de listes<br>de chiffres.<\/p>\n\n\n\n<p>41 &#8211;<br>Winston composa sur le t\u00e9l\u00e9cran les mots : \u00ab num\u00e9ros<br>anciens \u00bb et demanda les num\u00e9ros du journal le Times qui lui<br>\u00e9taient n\u00e9cessaires. Quelques minutes seulement plus tard, ils<br>glissaient du tube pneumatique. Les messages qu&rsquo;il avait re\u00e7us se<br>rapportaient \u00e0 des articles, ou \u00e0 des passages d&rsquo;articles que, pour<br>une raison ou pour une autre, on pensait n\u00e9cessaire de modifier<br>ou, plut\u00f4t, suivant le terme officiel, de rectifier.<br>Par exemple, dans le Times du 17 mars, il apparaissait que<br>Big Brother dans son discours de la veille, avait pr\u00e9dit que le front<br>de l&rsquo;Inde du Sud resterait calme. L&rsquo;offensive eurasienne serait<br>bient\u00f4t lanc\u00e9e contre l&rsquo;Afrique du Nord. Or, le haut<br>commandement eurasien avait lanc\u00e9 son offensive contre l&rsquo;Inde<br>du Sud et ne s&rsquo;\u00e9tait pas occup\u00e9 de l&rsquo;Afrique du Nord. Il \u00e9tait donc<br>n\u00e9cessaire de r\u00e9\u00e9crire le paragraphe erron\u00e9 du discours de Big<br>Brother afin qu&rsquo;il pr\u00e9dise ce qui \u00e9tait r\u00e9ellement arriv\u00e9.<br>De m\u00eame, le Times du 19 d\u00e9cembre avait publi\u00e9 les pr\u00e9visions<br>officielles pour la production de diff\u00e9rentes sortes de<br>marchandises de consommation au cours du quatri\u00e8me trimestre<br>1983 qui \u00e9tait en m\u00eame temps le sixi\u00e8me trimestre du neuvi\u00e8me<br>plan triennal. Le journal du jour publiait un \u00e9tat de la production<br>r\u00e9elle. Il en ressortait que les pr\u00e9visions avaient \u00e9t\u00e9, dans tous les<br>cas, grossi\u00e8rement erron\u00e9es. Le travail de Winston \u00e9tait de<br>rectifier les chiffres primitifs pour les faire concorder avec les<br>derniers parus.<br>Quant au troisi\u00e8me message, il se rapportait \u00e0 une simple<br>erreur qui pouvait \u00eatre corrig\u00e9e en deux minutes. Il n&rsquo;y avait pas<br>tr\u00e8s longtemps, c&rsquo;\u00e9tait au mois de f\u00e9vrier, le minist\u00e8re de<br>l&rsquo;Abondance avait publi\u00e9 la promesse (en termes officiels,<br>l&rsquo;engagement cat\u00e9gorique) de ne pas r\u00e9duire la ration de chocolat<br>durant l&rsquo;ann\u00e9e 1984. Or, la ration, comme le savait Winston,<br>devait \u00eatre r\u00e9duite de trente \u00e0 vingt grammes \u00e0 partir de la fin de<br>la semaine. Tout ce qu&rsquo;il y avait \u00e0 faire, c&rsquo;\u00e9tait de substituer \u00e0 la<br>promesse primitive l&rsquo;avis qu&rsquo;il serait probablement n\u00e9cessaire de<br>r\u00e9duire la ration de chocolat dans le courant du mois d&rsquo;avril.<\/p>\n\n\n\n<p>42 &#8211;<br>D\u00e8s qu&rsquo;il avait fini de s&rsquo;occuper de l&rsquo;un des messages, Winston<br>agrafait ses corrections phonoscript\u00e9es au num\u00e9ro correspondant<br>du Times et les introduisait dans le tube pneumatique. Ensuite,<br>d&rsquo;un geste autant que possible inconscient, il chiffonnait le<br>message et les notes qu&rsquo;il avait lui-m\u00eame faites et les jetait dans le<br>trou de m\u00e9moire afin que le tout f\u00fbt d\u00e9vor\u00e9 par les flammes.<br>Que se passait-il dans le labyrinthe o\u00f9 conduisaient les<br>pneumatiques ? Winston ne le savait pas en d\u00e9tail, mais il en<br>connaissait les grandes lignes. Lorsque toutes les corrections qu&rsquo;il<br>\u00e9tait n\u00e9cessaire d&rsquo;apporter \u00e0 un num\u00e9ro sp\u00e9cial du Times avaient<br>\u00e9t\u00e9 rassembl\u00e9es et collationn\u00e9es, le num\u00e9ro \u00e9tait r\u00e9imprim\u00e9. La<br>copie originale \u00e9tait d\u00e9truite et remplac\u00e9e dans la collection par la<br>copie corrig\u00e9e.<br>Ce processus de continuelles retouches \u00e9tait appliqu\u00e9, non<br>seulement aux journaux, mais aux livres, p\u00e9riodiques, pamphlets,<br>affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures,<br>photographies. Il \u00e9tait appliqu\u00e9 \u00e0 tous les genres imaginables de<br>litt\u00e9rature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque<br>signification politique ou id\u00e9ologique. Jour par jour, et presque<br>minute par minute, le pass\u00e9 \u00e9tait mis \u00e0 jour. On pouvait ainsi<br>prouver, avec documents \u00e0 l&rsquo;appui, que les pr\u00e9dictions faites par<br>le Parti s&rsquo;\u00e9taient trouv\u00e9es v\u00e9rifi\u00e9es. Aucune opinion, aucune<br>information ne restait consign\u00e9e, qui aurait pu se trouver en<br>conflit avec les besoins du moment. L&rsquo;Histoire tout enti\u00e8re \u00e9tait<br>un palimpseste gratt\u00e9 et r\u00e9\u00e9crit aussi souvent que c&rsquo;\u00e9tait<br>n\u00e9cessaire. Le changement effectu\u00e9, il n&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 possible en<br>aucun cas de prouver qu&rsquo;il y avait eu falsification.<br>La plus grande section du Commissariat aux Archives, bien<br>plus grande que celle o\u00f9 travaillait Winston, \u00e9tait simplement<br>compos\u00e9e de gens dont la t\u00e2che \u00e9tait de rechercher et rassembler<br>toutes les copies de livres, de journaux et autres documents qui<br>avaient \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9es et qui devaient \u00eatre d\u00e9truites. Un num\u00e9ro<br>du Times pouvait avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9crit une douzaine de fois, soit par<br>suite de changement dans la ligne politique, soit par suite<br>d&rsquo;erreurs dans les proph\u00e9ties de Big Brother. Mais il se trouvait<\/p>\n\n\n\n<p>43 &#8211;<br>encore dans la collection avec sa date primitive. Aucun autre<br>exemplaire n&rsquo;existait qui p\u00fbt le contredire. Les livres aussi \u00e9taient<br>retir\u00e9s de la circulation et plusieurs fois r\u00e9\u00e9crits. On les r\u00e9\u00e9ditait<br>ensuite sans aucune mention de modification. M\u00eame les<br>instructions \u00e9crites que recevait Winston et dont il se d\u00e9barrassait<br>invariablement d\u00e8s qu&rsquo;il n&rsquo;en avait plus besoin, ne d\u00e9claraient ou<br>n&rsquo;impliquaient jamais qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de faire un faux. Il \u00e9tait<br>toujours fait mention de fautes, d&rsquo;omissions, d&rsquo;erreurs<br>typographiques, d&rsquo;erreurs de citation, qu&rsquo;il \u00e9tait n\u00e9cessaire de<br>corriger dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de l&rsquo;exactitude.<br>\u00c0 proprement parler, il ne s&rsquo;agit m\u00eame pas de falsification,<br>pensa Winston tandis qu&rsquo;il rajustait les chiffres du minist\u00e8re de<br>l&rsquo;Abondance. Il ne s&rsquo;agit que de la substitution d&rsquo;un non-sens \u00e0 un<br>autre. La plus grande partie du mat\u00e9riel dans lequel on trafiquait<br>n&rsquo;avait aucun lien avec les donn\u00e9es du monde r\u00e9el, pas m\u00eame<br>cette sorte de lien que contient le mensonge direct. Les<br>statistiques \u00e9taient aussi fantaisistes dans leur version originale<br>que dans leur version rectifi\u00e9e. On comptait au premier chef sur<br>les statisticiens eux-m\u00eames pour qu&rsquo;ils ne s&rsquo;en souvinssent plus.<br>Ainsi, le minist\u00e8re de l&rsquo;Abondance avait, dans ses pr\u00e9visions,<br>estim\u00e9 le nombre de bottes fabriqu\u00e9es dans le trimestre \u00e0 cent<br>quarante-cinq millions de paires. Le chiffre indiqu\u00e9 par la<br>production r\u00e9elle \u00e9tait soixante-deux millions. Winston,<br>cependant, en r\u00e9crivant les pr\u00e9visions donna le chiffre de<br>cinquante-sept millions, afin de permettre la d\u00e9claration<br>habituelle que les pr\u00e9visions avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9es. Dans tous les<br>cas, soixante-deux millions n&rsquo;\u00e9tait pas plus pr\u00e8s de la v\u00e9rit\u00e9 que<br>cinquante-sept millions ou que cent quarante-cinq millions. Tr\u00e8s<br>probablement, personne ne savait combien, dans l&rsquo;ensemble, on<br>en avait fabriqu\u00e9. Il se pouvait \u00e9galement que pas une seule n&rsquo;ait<br>\u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9e. Et personne, en r\u00e9alit\u00e9, ne s&rsquo;en souciait. Tout ce<br>qu&rsquo;on savait, c&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 chaque trimestre un nombre<br>astronomique de bottes \u00e9taient produites, sur le papier, alors que<br>la moiti\u00e9 peut-\u00eatre de la population de l&rsquo;Oc\u00e9ania marchait pieds<br>nus.<\/p>\n\n\n\n<p>44 &#8211;<br>Il en \u00e9tait de m\u00eame pour le report des faits de tous ordres,<br>qu&rsquo;ils fussent importants ou insignifiants. Tout s&rsquo;\u00e9vanouissait<br>dans une ombre dans laquelle, finalement, la date m\u00eame de<br>l&rsquo;ann\u00e9e devenait incertaine.<br>Winston jeta un coup d&rsquo;\u0153il \u00e0 travers la galerie. De l&rsquo;autre<br>c\u00f4t\u00e9, dans la cabine correspondant \u00e0 la sienne, un petit homme<br>d&rsquo;aspect m\u00e9ticuleux, au menton bleui, nomm\u00e9 Tillotson,<br>travaillait avec ardeur. Il avait un journal pli\u00e9 sur les genoux et sa<br>bouche \u00e9tait plac\u00e9e tout contre l&#8217;embouchure du phonoscript,<br>comme s&rsquo;il essayait de garder secret entre le t\u00e9l\u00e9cran et lui ce qu&rsquo;il<br>disait. Il leva les yeux et ses verres lanc\u00e8rent un \u00e9clair hostile dans<br>la direction de Winston.<br>Winston connaissait \u00e0 peine Tillotson et n&rsquo;avait aucune id\u00e9e<br>de la nature du travail auquel il \u00e9tait employ\u00e9. Les gens du<br>Commissariat aux Archives ne parlaient pas volontiers de leur<br>travail. Dans la longue galerie sans fen\u00eatres o\u00f9 l&rsquo;on voyait une<br>double rang\u00e9e de cabines o\u00f9 l&rsquo;on entendait un \u00e9ternel bruit de<br>papier froiss\u00e9 et le bourdonnement continu des voix qui<br>murmuraient dans les phonoscripts, il y avait bien une douzaine<br>de personnes. Winston ne savait m\u00eame pas leurs noms, bien qu&rsquo;il<br>les v\u00eet chaque jour se d\u00e9p\u00eacher dans un sens ou dans l&rsquo;autre dans<br>les couloirs ou gesticuler pendant les Deux Minutes de la Haine.<br>Il savait que, dans la cabine voisine de la sienne, la petite<br>femme rousse peinait, un jour dans l&rsquo;autre, \u00e0 rechercher dans la<br>presse et \u00e0 \u00e9liminer les noms des gens qui avaient \u00e9t\u00e9 vaporis\u00e9s et<br>qui \u00e9taient par cons\u00e9quent, consid\u00e9r\u00e9s comme n&rsquo;ayant jamais<br>exist\u00e9. Il y avait l\u00e0 un certain \u00e0-propos puisque son propre mari,<br>deux ans plus t\u00f4t, avait \u00e9t\u00e9 vaporis\u00e9.<br>Quelques cabines plus loin, se trouvait une cr\u00e9ature douce,<br>effac\u00e9e, r\u00eaveuse, nomm\u00e9e Ampleforth, qui avait du poil plein les<br>oreilles et poss\u00e9dait un talent surprenant pour jongler avec les<br>rimes et les m\u00e8tres. Cet Ampleforth \u00e9tait employ\u00e9 \u00e0 produire des<br>versions inexactes \u2013 on les appelait \u00ab textes d\u00e9finitifs \u00bb \u2013 de<\/p>\n\n\n\n<p>45 &#8211;<br>po\u00e8mes qui \u00e9taient devenus id\u00e9ologiquement offensants mais que<br>pour une raison ou pour une autre, on devrait conserver dans les<br>anthologies.<br>Et cette galerie, avec ses cinquante employ\u00e9s environ, n&rsquo;\u00e9tait<br>qu&rsquo;une sous-section, un seul \u00e9l\u00e9ment, en somme, de l&rsquo;infinie<br>complexit\u00e9 du Commissariat aux Archives. Plus loin, au-dessus,<br>au-dessous, il y avait d&rsquo;autres essaims de travailleurs engag\u00e9s<br>dans une multitude inimaginable d&rsquo;activit\u00e9s.<br>Il y avait les immenses ateliers d&rsquo;impression, avec leurs sous\u00e9diteurs, leurs experts typographes, leurs studios soigneusement<br>\u00e9quip\u00e9s pour le truquage des photographies. Il y avait la section<br>des programmes de t\u00e9l\u00e9vision, avec ses ing\u00e9nieurs, ses<br>producteurs, ses \u00e9quipes d&rsquo;acteurs sp\u00e9cialement choisis pour leur<br>habilet\u00e9 \u00e0 imiter les voix. Il y avait les arm\u00e9es d&rsquo;archivistes dont le<br>travail consistait simplement \u00e0 dresser les listes des livres et des<br>p\u00e9riodiques qu&rsquo;il fallait retirer de la circulation. Il y avait les<br>vastes archives o\u00f9 \u00e9taient class\u00e9s les documents corrig\u00e9s et les<br>fournaises cach\u00e9es o\u00f9 les copies originales \u00e9taient d\u00e9truites. Et<br>quelque part, absolument anonymes, il y avait les cerveaux<br>directeurs qui coordonnaient tous les efforts et \u00e9tablissaient la<br>ligne politique qui exigeait que tel fragment du pass\u00e9 f\u00fbt pr\u00e9serv\u00e9,<br>tel autre falsifi\u00e9, tel autre encore an\u00e9anti.<br>Et le Commissariat aux Archives n&rsquo;\u00e9tait lui-m\u00eame, en somme,<br>qu&rsquo;une branche du minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9, dont l&rsquo;activit\u00e9<br>essentielle n&rsquo;\u00e9tait pas de reconstruire le pass\u00e9, mais de fournir<br>aux citoyens de l&rsquo;Oc\u00e9ania des journaux, des films, des manuels,<br>des programmes de t\u00e9l\u00e9cran, des pi\u00e8ces, des romans, le tout<br>accompagn\u00e9 de toutes sortes d&rsquo;informations, d&rsquo;instructions et de<br>distractions imaginables, d&rsquo;une statue \u00e0 un slogan, d&rsquo;un po\u00e8me<br>lyrique \u00e0 un trait\u00e9 de biologie et d&rsquo;un alphabet d&rsquo;enfant \u00e0 un<br>nouveau dictionnaire novlangue. De plus, le minist\u00e8re n&rsquo;avait pas<br>\u00e0 satisfaire seulement les besoins du Parti, il avait encore \u00e0<br>r\u00e9p\u00e9ter toute l&rsquo;op\u00e9ration \u00e0 une \u00e9chelle inf\u00e9rieure pour le b\u00e9n\u00e9fice<br>du prol\u00e9tariat.<\/p>\n\n\n\n<p>46 &#8211;<br>Il existait toute une suite de d\u00e9partements sp\u00e9ciaux qui<br>s&rsquo;occupaient, pour les prol\u00e9taires, de litt\u00e9rature, de musique, de<br>th\u00e9\u00e2tre et, en g\u00e9n\u00e9ral, de d\u00e9lassement. L\u00e0, on produisait des<br>journaux stupides qui ne traitaient presque enti\u00e8rement que de<br>sport, de crime et d&rsquo;astrologie, de petits romans \u00e0 cinq francs, des<br>films juteux de sexualit\u00e9, des chansons sentimentales compos\u00e9es<br>par des moyens enti\u00e8rement m\u00e9caniques sur un genre de<br>kal\u00e9idoscope sp\u00e9cial appel\u00e9 versificateur.<br>Il y avait m\u00eame une sous-section enti\u00e8re \u2013 appel\u00e9e, en<br>novlangue, Pornosex \u2013 occup\u00e9e \u00e0 produire le genre le plus bas de<br>pornographie. Cela s&rsquo;exp\u00e9diait en paquets scell\u00e9s qu&rsquo;aucun<br>membre du Parti, \u00e0 part ceux qui y travaillaient, n&rsquo;avait le droit de<br>regarder.<br>Trois autres messages \u00e9taient tomb\u00e9s du tube pneumatique<br>pendant que Winston travaillait. Mais ils traitaient de questions<br>simples et Winston les avait liquid\u00e9s avant d&rsquo;\u00eatre interrompu par<br>les Deux Minutes de la Haine.<br>Lorsque la Haine eut pris fin, il retourna \u00e0 sa Cellule. Il prit<br>sur une \u00e9tag\u00e8re le dictionnaire novlangue, \u00e9carta le phonoscript,<br>essuya ses verres et s&rsquo;attaqua au travail principal de la matin\u00e9e.<br>C&rsquo;est dans son travail que Winston trouvait le plus grand<br>plaisir de sa vie. Ce travail n&rsquo;\u00e9tait, le plus souvent, qu&rsquo;une<br>fastidieuse routine. Mais il comprenait aussi des parties si<br>difficiles et si embrouill\u00e9es, que l&rsquo;on pouvait s&rsquo;y perdre autant que<br>dans la complexit\u00e9 d&rsquo;un probl\u00e8me de math\u00e9matique.<br>Il y avait de d\u00e9licats morceaux de falsification o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;avait<br>pour se guider que la connaissance des principes Angsoc et sa<br>propre estimation de ce que le Parti attendait de vous. Winston<br>\u00e9tait bon dans cette partie. On lui avait m\u00eame parfois confi\u00e9 la<br>rectification d&rsquo;articles de fond du journal le Times, qui \u00e9taient<br>\u00e9crits enti\u00e8rement en novlangue. Il d\u00e9roula le message qu&rsquo;il avait<br>mis de c\u00f4t\u00e9 plus t\u00f4t. Ce message \u00e9tait ainsi libell\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p>47 &#8211;<br>times 3-12-83 report ordrejour bb plusnonsatisf. ref<br>non\u00eatres r\u00e9crire entier soumhaut avantclassement<br>En ancien langage (en anglais ordinaire) cela pouvait se<br>traduire ainsi :<br>Le compte rendu de l&rsquo;ordre du jour de Big Brother, dans le<br>num\u00e9ro du journal le Times du 3 d\u00e9cembre 1983, est<br>extr\u00eamement insatisfaisant et fait allusion \u00e0 des personnes non<br>existantes. R\u00e9crire en entier et soumettre votre projet aux<br>autorit\u00e9s comp\u00e9tentes avant d&rsquo;envoyer au classement.<br>Winston parcourut l&rsquo;article incrimin\u00e9. L\u2019ordre du jour de Big<br>Brother avait, semblait-il, principalement consist\u00e9 en \u00e9loges<br>adress\u00e9s \u00e0 une organisation connue sous les initiales C. C. F. F.<br>qui fournissait des cigarettes et autres douceurs aux marins des<br>Forteresses Flottantes. Un certain camarade Withers, membre<br>\u00e9minent du Parti int\u00e9rieur, avait \u00e9t\u00e9 distingu\u00e9, sp\u00e9cialement cit\u00e9<br>et d\u00e9cor\u00e9 de la seconde classe de l&rsquo;ordre du M\u00e9rite Insigne.<br>Trois mois plus tard, le C. C. F. F. avait brusquement \u00e9t\u00e9<br>dissous. Aucune raison n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e de cette dissolution. On<br>pouvait pr\u00e9sumer que Withers et ses associ\u00e9s \u00e9taient alors en<br>disgr\u00e2ce, mais il n&rsquo;y avait eu aucun commentaire de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement<br>dans la presse ou au t\u00e9l\u00e9cran. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e9tonnant, car il \u00e9tait<br>rare que les criminels politiques fussent jug\u00e9s ou m\u00eame<br>publiquement d\u00e9nonc\u00e9s. Les grandes \u00e9purations embrassant des<br>milliers d&rsquo;individus, accompagn\u00e9es du proc\u00e8s public de tra\u00eetres et<br>de criminels de la pens\u00e9e qui faisaient d&rsquo;abjectes confessions de<br>leurs crimes et \u00e9taient ensuite ex\u00e9cut\u00e9s, \u00e9taient des spectacles<br>sp\u00e9ciaux, mont\u00e9s environ une fois tous les deux ans. Plus<br>commun\u00e9ment, les gens qui avaient encouru le d\u00e9plaisir du Parti<br>disparaissaient simplement et on n&rsquo;entendait plus jamais parler<br>d&rsquo;eux. On n&rsquo;avait jamais le moindre indice sur ce qui leur \u00e9tait<br>advenu. Dans quelques cas, ils pouvaient m\u00eame ne pas \u00eatre<br>morts. Il y avait trente individus, personnellement connus de<\/p>\n\n\n\n<p>48 &#8211;<br>Winston qui, sans compter ses parents, avaient disparu \u00e0 une<br>\u00e9poque ou \u00e0 une autre.<br>Winston se gratta doucement le nez avec un trombone. Dans<br>la cabine d&rsquo;en face, le camarade Tillotson, ramass\u00e9 sur son<br>phonoscript, y d\u00e9versait encore des secrets. Il leva un moment la<br>t\u00eate. M\u00eame \u00e9clair hostile des lunettes. Winston se demanda si le<br>camarade Tillotson faisait en ce moment le m\u00eame travail que lui.<br>C&rsquo;\u00e9tait parfaitement plausible. Un travail si d\u00e9licat n&rsquo;aurait pu<br>\u00eatre confi\u00e9 \u00e0 une seule personne. D&rsquo;autre part, le confier \u00e0 un<br>comit\u00e9 e\u00fbt \u00e9t\u00e9 admettre ouvertement qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une<br>falsification. Il y avait tr\u00e8s probablement, en cet instant, une<br>douzaine d&rsquo;individus qui rivalisaient dans la fabrication de<br>versions sur ce qu&rsquo;avait r\u00e9ellement dit Big Brother. Quelque<br>cerveau directeur du Parti int\u00e9rieur s\u00e9lectionnerait ensuite une<br>version ou une autre, la ferait r\u00e9\u00e9diter et mettrait en mouvement<br>le complexe processus de contre-corrections et d&rsquo;ant\u00e9r\u00e9f\u00e9rences<br>qu&rsquo;entra\u00eenerait ce choix. Le mensonge choisi passerait ensuite<br>aux archives et deviendrait v\u00e9rit\u00e9 permanente.<br>Winston ne savait pas pourquoi Withers avait \u00e9t\u00e9 disgraci\u00e9.<br>Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce pour corruption ou incomp\u00e9tence. Peut-\u00eatre Big<br>Brother s&rsquo;\u00e9tait-il simplement d\u00e9barrass\u00e9 d&rsquo;un subordonn\u00e9 trop<br>populaire. Peut-\u00eatre Withers ou un de ses proches avait-il \u00e9t\u00e9<br>suspect de tendances h\u00e9r\u00e9tiques. Ou, ce qui \u00e9tait plus probable,<br>c&rsquo;\u00e9tait arriv\u00e9 simplement parce que les \u00e9purations et les<br>vaporisations font n\u00e9cessairement partie du m\u00e9canisme de l&rsquo;Etat.<br>Le seul indice r\u00e9el reposait sur les mots : ref non\u00eatres, qui<br>indiquaient que Withers \u00e9tait actuellement mort. On ne pouvait<br>toujours pr\u00e9sumer que tel \u00e9tait le cas chaque fois que des gens<br>\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s. Quelquefois, ils \u00e9taient rel\u00e2ch\u00e9s et on leur<br>permettait de rester en libert\u00e9 pendant un an ou m\u00eame deux<br>avant de les ex\u00e9cuter. Parfois, tr\u00e8s rarement, un individu qu&rsquo;on<br>avait cru mort depuis longtemps r\u00e9apparaissait comme un<br>fant\u00f4me dans quelque proc\u00e8s public, impliquait par son<br>t\u00e9moignage une centaine d&rsquo;autres personnes puis disparaissait,<br>cette fois pour toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>49 &#8211;<br>Withers, cependant, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un non\u00eatre. Il n&rsquo;existait pas, il<br>n&rsquo;avait jamais exist\u00e9. Winston d\u00e9cida qu&rsquo;il ne serait pas suffisant<br>de se borner \u00e0 inverser le sens de l&rsquo;allocution de Big Brother. Il<br>valait mieux la faire rouler sur un sujet sans aucun rapport avec le<br>sujet primitif.<br>Il aurait pu faire de ce discours l&rsquo;habituelle d\u00e9nonciation des<br>tra\u00eetres et des criminels par la pens\u00e9e, mais ce serait trop flagrant.<br>Inventer une victoire sur le front ou quelque triomphe de la<br>surproduction dans le Neuvi\u00e8me Plan triennal compliquerait trop<br>le travail des Archives. Ce qu&rsquo;il fallait, c&rsquo;\u00e9tait un morceau de pure<br>fantaisie. L\u2019image, toute pr\u00eate, d&rsquo;un certain camarade Ogilvy, qui<br>serait r\u00e9cemment mort \u00e0 la guerre en d&rsquo;h\u00e9ro\u00efques circonstances,<br>lui vint soudain \u00e0 l&rsquo;esprit.<br>En effet, Big Brother, en certaines circonstances, consacrait<br>son ordre du jour \u00e0 la glorification de quelque humble et simple<br>soldat, membre du Parti, dont la vie aussi bien que la mort offrait<br>un exemple digne d&rsquo;\u00eatre suivi. Cette fois, Big Brother glorifierait<br>le camarade Ogilvy. \u00c0 la v\u00e9rit\u00e9, il n&rsquo;y avait pas de camarade<br>Ogilvy, mais quelques lignes imprim\u00e9es et deux photographies<br>maquill\u00e9es l&rsquo;am\u00e8neraient \u00e0 exister.<br>Winston r\u00e9fl\u00e9chit un moment, puis rapprocha de lui le<br>phonoscript et se mit \u00e0 dicter dans le style familier \u00e0 Big Brother.<br>Un style \u00e0 la fois militaire et p\u00e9dant, facile \u00e0 imiter \u00e0 cause de<br>l&rsquo;habitude de Big Brother de poser des questions et d&rsquo;y r\u00e9pondre<br>tout de suite. (\u00ab Quelle le\u00e7on pouvons-nous tirer de ce fait,<br>camarades ? La le\u00e7on\u2026 qui est aussi un des principes<br>fondamentaux de l&rsquo;Angsoc\u2026 que\u2026 \u00bb et ainsi de suite.)<br>\u00c0 trois ans, le camarade Ogilvy refusait tous les jouets. Il<br>n&rsquo;acceptait qu&rsquo;un tambour, une mitraillette et un h\u00e9licopt\u00e8re en<br>miniature. \u00c0 six ans, une ann\u00e9e \u00e0 l&rsquo;avance, par une dispense toute<br>sp\u00e9ciale, il rejoignait les Espions. \u00c0 neuf, il \u00e9tait chef de groupe. \u00c0<br>onze, il d\u00e9non\u00e7ait son oncle \u00e0 la Police de la Pens\u00e9e. Il avait<\/p>\n\n\n\n<p>50 &#8211;<br>entendu une conversation dont les tendances lui avaient paru<br>criminelles. \u00c0 dix-sept ans, il \u00e9tait moniteur d&rsquo;une section de la<br>Ligue Anti-Sexe des Juniors. \u00c0 dix-neuf ans, il inventait une<br>grenade \u00e0 main qui \u00e9tait adopt\u00e9e par le minist\u00e8re de la Paix. Au<br>premier essai, cette grenade tuait d&rsquo;un coup trente prisonniers<br>eurasiens. \u00c0 vingt-trois ans, il \u00e9tait tu\u00e9 en service command\u00e9.<br>Poursuivi par des chasseurs ennemis, alors qu&rsquo;il survolait l&rsquo;oc\u00e9an<br>Indien avec d&rsquo;importantes d\u00e9p\u00eaches, il s&rsquo;\u00e9tait lest\u00e9 de sa<br>mitrailleuse, et il avait saut\u00e9, avec les d\u00e9p\u00eaches et tout, de<br>l&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re dans l&rsquo;eau profonde.<br>C&rsquo;\u00e9tait une fin, disait Big Brother, qu&rsquo;il \u00e9tait impossible de<br>contempler sans un sentiment d&rsquo;envie. Big Brother ajoutait<br>quelques remarques sur la puret\u00e9 et la rectitude de la vie du<br>camarade Ogilvy. Il avait renonc\u00e9 \u00e0 tout alcool, m\u00eame au vin et \u00e0<br>la bi\u00e8re. Il ne fumait pas. Il ne prenait aucune heure de<br>r\u00e9cr\u00e9ation, sauf celle qu&rsquo;il passait chaque jour au gymnase. Il<br>avait fait v\u0153u de c\u00e9libat. Le mariage et le soin d&rsquo;une famille<br>\u00e9taient, pensait-il, incompatibles avec un d\u00e9vouement de vingtquatre heures par jour au devoir. Il n&rsquo;avait comme sujet de<br>conversation que les principes de l&rsquo;Angsoc. Rien dans la vie ne<br>l&rsquo;int\u00e9ressait que la d\u00e9faite de l&rsquo;arm\u00e9e eurasienne et la chasse aux<br>espions, aux saboteurs, aux criminels par la pens\u00e9e, aux tra\u00eetres<br>en g\u00e9n\u00e9ral.<br>Winston d\u00e9battit s&rsquo;il accorderait au camarade Ogilvy l&rsquo;ordre<br>du M\u00e9rite Insigne. Il d\u00e9cida que non, \u00e0 cause du suppl\u00e9mentaire<br>renvoi aux r\u00e9f\u00e9rences que cette r\u00e9compense aurait entra\u00een\u00e9.<br>Il regarda une fois encore son rival de la cabine d&rsquo;en face.<br>Quelque chose lui disait que certainement Tillotson \u00e9tait occup\u00e9 \u00e0<br>la m\u00eame besogne que lui. Il n&rsquo;y avait aucun moyen de savoir<br>qu&rsquo;elle r\u00e9daction serait finalement adopt\u00e9e, mais il avait la<br>conviction profonde que ce serait la sienne. Le camarade Ogilvy,<br>inexistant une heure plus t\u00f4t, \u00e9tait maintenant une r\u00e9alit\u00e9. Une<br>\u00e9trange id\u00e9e frappa Winston. On pouvait cr\u00e9er des morts, mais il<br>\u00e9tait impossible de cr\u00e9er des vivants. Le camarade Ogilvy, qui<br>n&rsquo;avait jamais exist\u00e9 dans le pr\u00e9sent, existait maintenant dans le<\/p>\n\n\n\n<p>51 &#8211;<br>pass\u00e9, et quand la falsification serait oubli\u00e9e, son existence aurait<br>autant d&rsquo;authenticit\u00e9, autant d&rsquo;\u00e9vidence que celle de Charlemagne<br>ou de Jules C\u00e9sar.<br>CHAPITRE V<br>Dans la cantine au plafond bas, situ\u00e9e dans un sous-sol<br>profond, la queue pour le lunch avan\u00e7ait lentement par saccades.<br>La pi\u00e8ce \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 comble et le bruit assourdissant. \u00c0 travers le<br>grillage du comptoir, la fum\u00e9e du rago\u00fbt se r\u00e9pandait avec une<br>aigre odeur m\u00e9tallique qui ne couvrait pas enti\u00e8rement le fumet<br>du gin de la Victoire. \u00c0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de la pi\u00e8ce, il y avait un petit<br>bar. C&rsquo;\u00e9tait un simple trou dans le mur o\u00f9 l&rsquo;on pouvait acheter du<br>gin \u00e0 dix cents le grand verre \u00e0 liqueur.<br>\u00ab Voil\u00e0 tout juste l&rsquo;homme que je cherchais \u00bb, dit une voix<br>derri\u00e8re Winston.<br>Celui-ci se retourna. C&rsquo;\u00e9tait son ami Syme, qui travaillait au<br>Service des Recherches. Peut-\u00eatre \u00ab ami \u00bb n&rsquo;\u00e9tait-il pas tout \u00e0 fait<br>le mot juste. On n&rsquo;avait pas d&rsquo;amis, \u00e0 l&rsquo;heure actuelle, on avait des<br>camarades. Mais il y avait des camarades dont la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tait plus<br>agr\u00e9able que celle des autres. Syme \u00e9tait un philologue, un<br>sp\u00e9cialiste en novlangue. \u00c0 la v\u00e9rit\u00e9, il \u00e9tait un des membres de<br>l&rsquo;\u00e9norme \u00e9quipe d&rsquo;experts occup\u00e9s alors \u00e0 compiler la onzi\u00e8me<br>\u00e9dition du dictionnaire novlangue. C&rsquo;\u00e9tait un gar\u00e7on minuscule,<br>plus petit que Winston, aux cheveux noirs, aux yeux grands et<br>globuleux, tristes et ironiques \u00e0 la fois. Il paraissait scruter de<br>pr\u00e8s, en parlant, le visage de ceux \u00e0 qui il s&rsquo;adressait.<br>\u2013 Je voulais vous demander si vous avez des lames de rasoir,<br>dit-il.<br>\u2013 Pas une, r\u00e9pondit Winston avec une sorte de h\u00e2te qui<br>dissimulait un sentiment de culpabilit\u00e9. J&rsquo;ai cherch\u00e9 partout, il<br>n&rsquo;en existe plus.<\/p>\n\n\n\n<p>52 &#8211;<br>Tout le monde demandait des lames de rasoir. Il en avait<br>actuellement deux neuves qu&rsquo;il gardait pr\u00e9cieusement. Depuis des<br>mois, une disette de lames s\u00e9vissait. Il y avait toujours quelque<br>article de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 que les magasins du Parti \u00e9taient<br>incapables de fournir. Parfois c&rsquo;\u00e9taient les boutons, parfois la<br>laine \u00e0 repriser. D&rsquo;autres fois, c&rsquo;\u00e9taient les lacets de souliers.<br>C&rsquo;\u00e9taient maintenant les lames de rasoir qui manquaient. On ne<br>pouvait mettre la mains dessus, quand on y arrivait, qu&rsquo;en<br>trafiquant plus ou moins en cachette au march\u00e9 \u00ab libre \u00bb.<br>\u2013 Il y a six semaines que je me sers de la m\u00eame lame, ajouta<br>Winston qui mentait.<br>La queue avan\u00e7ait d&rsquo;une autre saccade. Lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;arr\u00eata,<br>Winston se retourna encore vers Syme. Chacun d&rsquo;eux pr\u00e9leva,<br>dans une pile qui se trouvait au bord du comptoir, un plateau de<br>m\u00e9tal graisseux.<br>\u2013 \u00cates-vous all\u00e9 voir hier la pendaison des prisonniers ?<br>demanda Syme.<br>\u2013 Je travaillais, r\u00e9pondit Winston avec indiff\u00e9rence. Je verrai<br>cela au t\u00e9l\u00e9cran, je pense.<br>\u2013 C&rsquo;est un succ\u00e9dan\u00e9 tout \u00e0 fait insuffisant, dit Syme.<br>Ses yeux moqueurs d\u00e9visageaient Winston. \u00ab Je vous connais,<br>semblaient-ils dire. Je vous perce \u00e0 jour. Je sais parfaitement<br>pourquoi vous n&rsquo;\u00eates pas all\u00e9 voir ces prisonniers. \u00bb<br>Intellectuellement, Syme \u00e9tait d&rsquo;une orthodoxie venimeuse. Il<br>pouvait parler, avec une d\u00e9sagr\u00e9able jubilation satisfaite, des<br>raids d&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8res sur les villages ennemis, des proc\u00e8s et des<br>confessions des criminels de la pens\u00e9e, des ex\u00e9cutions dans les<br>caves du minist\u00e8re de l&rsquo;Amour. Pour avoir avec lui une<br>conversation agr\u00e9able, il fallait avant tout l&rsquo;\u00e9loigner de tels sujets<\/p>\n\n\n\n<p>53 &#8211;<br>et le pousser, si possible, \u00e0 parler de la technicit\u00e9 du novlangue,<br>mati\u00e8re dans laquelle il faisait autorit\u00e9 et se montrait int\u00e9ressant.<br>Winston tourna l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate pour \u00e9viter le regard<br>scrutateur des grands yeux sombres.<br>\u2013 C&rsquo;\u00e9tait une belle pendaison, dit Syme, qui revoyait le<br>spectacle. Mais je trouve qu&rsquo;on l&rsquo;a g\u00e2ch\u00e9e en attachant les pieds.<br>J&rsquo;aime les voir frapper du pied. J&rsquo;aime surtout, \u00e0 la fin, voir la<br>langue se projeter toute droite et bleue, d&rsquo;un bleu \u00e9clatant. Ce<br>sont ces d\u00e9tails-l\u00e0 qui m&rsquo;attirent.<br>\u2013 Aux suivants, s&rsquo;il vous pla\u00eet ! glapit la \u00ab prol\u00e9taire \u00bb en<br>tablier bleu qui tenait une louche.<br>Winston et Syme pass\u00e8rent leurs plateaux sous le grillage. Sur<br>chacun furent rapidement amoncel\u00e9s les \u00e9l\u00e9ments du d\u00e9jeuner<br>r\u00e9glementaire : un petit bol en m\u00e9tal plein d&rsquo;un rago\u00fbt d&rsquo;un gris<br>ros\u00e2tre, un quignon de pain, un carr\u00e9 de fromage, une timbale de<br>caf\u00e9 de la Victoire, sans lait, et une tablette de saccharine.<br>\u2013 Il y a une table l\u00e0-bas, sous le t\u00e9l\u00e9cran, dit Syme. Nous<br>prendrons un gin en passant.<br>Le gin leur fut servi dans des tasses chinoises sans anse. Ils se<br>faufil\u00e8rent \u00e0 travers la salle encombr\u00e9e et d\u00e9charg\u00e8rent leurs<br>plateaux sur la surface m\u00e9tallique d&rsquo;une table. Sur un coin de<br>cette table, quelqu&rsquo;un avait laiss\u00e9 une plaque de rago\u00fbt, immonde<br>brouet liquide qui ressemblait \u00e0 une vomissure. Winston saisit sa<br>tasse de gin, s&rsquo;arr\u00eata un instant pour prendre son \u00e9lan et avala le<br>liquide m\u00e9dicamenteux \u00e0 go\u00fbt d&rsquo;huile. Des larmes lui firent<br>clignoter les yeux. Il s&rsquo;aper\u00e7ut soudain, quand il les eut essuy\u00e9es,<br>qu&rsquo;il avait faim. Il se mit \u00e0 avaler des cuiller\u00e9es de ce rago\u00fbt qui<br>montrait, au milieu d&rsquo;une abondante lavasse, des cubes d&rsquo;une<br>spongieuse substance ros\u00e2tre qui \u00e9tait probablement une<br>pr\u00e9paration de viande. Aucun d&rsquo;eux ne parla avant qu&rsquo;ils<br>n&rsquo;eussent vid\u00e9 leurs r\u00e9cipients. \u00c0 la table qui se trouvait \u00e0 gauche,<br>un peu en arri\u00e8re de Winston, quelqu&rsquo;un parlait avec volubilit\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p>54 &#8211;<br>sans arr\u00eat. C&rsquo;\u00e9tait un baragouinage discordant presque analogue \u00e0<br>un caquetage d&rsquo;un canard, qui per\u00e7ait \u00e0 travers le vacarme<br>ambiant.<br>\u2013 Comment va le dictionnaire ? demanda Winston en \u00e9levant<br>la voix pour dominer le bruit.<br>\u2013 Lentement, r\u00e9pondit Syme. J&rsquo;en suis aux adjectifs. C&rsquo;est<br>fascinant.<br>\u2013 Le visage de Syme s&rsquo;\u00e9tait imm\u00e9diatement \u00e9clair\u00e9 au seul<br>mot de dictionnaire. Il poussa de c\u00f4t\u00e9 le r\u00e9cipient qui avait<br>contenu le rago\u00fbt, prit d&rsquo;une main d\u00e9licate son quignon de pain,<br>de l&rsquo;autre son fromage et se pencha au-dessus de la table pour se<br>faire entendre sans crier.<br>\u2013 La onzi\u00e8me \u00e9dition est l&rsquo;\u00e9dition d\u00e9finitive, dit-il. Nous<br>donnons au novlangue sa forme finale, celle qu&rsquo;il aura quand<br>personne ne parlera plus une autre langue. Quand nous aurons<br>termin\u00e9, les gens comme vous devront le r\u00e9apprendre<br>enti\u00e8rement.<br>Vous croyez, n&rsquo;est-ce pas, que notre travail principal est<br>d&rsquo;inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous d\u00e9truisons<br>chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de<br>mots. Nous taillons le langage jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;os. La onzi\u00e8me \u00e9dition ne<br>renfermera pas un seul mot qui puisse vieillir avant l&rsquo;ann\u00e9e 2050.<br>Il mordit dans son pain avec app\u00e9tit, avala deux bouch\u00e9es,<br>puis continua \u00e0 parler avec une sorte de p\u00e9dantisme passionn\u00e9.<br>Son mince visage brun s&rsquo;\u00e9tait anim\u00e9, ses yeux avaient perdu leur<br>expression moqueuse et \u00e9taient devenus r\u00eaveurs.<br>\u2013 C&rsquo;est une belle chose, la destruction des mots.<br>Naturellement, c&rsquo;est dans les verbes et les adjectifs qu&rsquo;il y a le plus<br>de d\u00e9chets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi<br>se d\u00e9barrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les<\/p>\n\n\n\n<p>55 &#8211;<br>antonymes. Apr\u00e8s tout, quelle raison d&rsquo;exister y a-t-il pour un<br>mot qui n&rsquo;est que le contraire d&rsquo;un autre ? Les mots portent en<br>eux-m\u00eames leur contraire. Prenez \u00ab bon \u00bb, par exemple. Si vous<br>avez un mot comme \u00ab bon \u00bb quelle n\u00e9cessit\u00e9 y a-t-il \u00e0 avoir un<br>mot comme \u00ab mauvais \u00bb ? \u00ab Inbon \u00bb fera tout aussi bien, mieux<br>m\u00eame, parce qu&rsquo;il est l&rsquo;oppos\u00e9 exact de bon, ce que n&rsquo;est pas<br>l&rsquo;autre mot. Et si l&rsquo;on d\u00e9sire un mot plus fort que \u00ab bon \u00bb, quel<br>sens y a-t-il \u00e0 avoir toute une cha\u00eene de mots vagues et inutiles<br>comme \u00ab excellent \u00bb, \u00ab splendide \u00bb et tout le reste ? \u00ab Plusbon \u00bb<br>englobe le sens de tous ces mots, et, si l&rsquo;on veut un mot encore<br>plus fort, il y a \u00ab double-plusbon \u00bb. Naturellement, nous<br>employons d\u00e9j\u00e0 ces formes, mais dans la version d\u00e9finitive du<br>novlangue, il n&rsquo;y aura plus rien d&rsquo;autre. En r\u00e9sum\u00e9, la notion<br>compl\u00e8te du bon et du mauvais sera couverte par six mots<br>seulement, en r\u00e9alit\u00e9 un seul mot. Voyez-vous, Winston,<br>l&rsquo;originalit\u00e9 de cela ? Naturellement, ajouta-t-il apr\u00e8s coup, l&rsquo;id\u00e9e<br>vient de Big Brother.<br>Au nom de Big Brother, une sorte d&rsquo;ardeur froide flotta sur le<br>visage de Winston. Syme, n\u00e9anmoins, per\u00e7ut imm\u00e9diatement un<br>certain manque d&rsquo;enthousiasme.<br>\u2013 Vous n&rsquo;appr\u00e9ciez pas r\u00e9ellement le novlangue, Winston, ditil presque tristement. M\u00eame quand vous \u00e9crivez, vous pensez en<br>ancilangue. J&rsquo;ai lu quelques-uns des articles que vous \u00e9crivez<br>parfois dans le Times. Ils sont assez bons, mais ce sont des<br>traductions. Au fond, vous auriez pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rester fid\u00e8le \u00e0 l&rsquo;ancien<br>langage, \u00e0 son impr\u00e9cision et ses nuances inutiles. Vous ne<br>saisissez pas la beaut\u00e9 qu&rsquo;il y a dans la destruction des mots.<br>Savez-vous que le novlangue est la seule langue dont le<br>vocabulaire diminue chaque ann\u00e9e ?<br>Winston l&rsquo;ignorait, naturellement. Il sourit avec sympathie,<br>du moins il l&rsquo;esp\u00e9rait, car il n&rsquo;osait se risquer \u00e0 parler.<br>Syme prit une autre bouch\u00e9e de pain noir, la m\u00e2cha<br>rapidement et continua :<\/p>\n\n\n\n<p>56 &#8211;<br>\u2013 Ne voyez-vous pas que le v\u00e9ritable but du novlangue est de<br>restreindre les limites de la pens\u00e9e ? \u00c0 la fin, nous rendrons<br>litt\u00e9ralement impossible le crime par la pens\u00e9e car il n&rsquo;y aura plus<br>de mots pour l&rsquo;exprimer. Tous les concepts n\u00e9cessaires seront<br>exprim\u00e9s chacun exactement par un seul mot dont le sens sera<br>d\u00e9limit\u00e9. Toutes les significations subsidiaires seront supprim\u00e9es<br>et oubli\u00e9es. D\u00e9j\u00e0, dans la onzi\u00e8me \u00e9dition, nous ne sommes pas<br>loin de ce r\u00e9sultat. Mais le processus continuera encore<br>longtemps apr\u00e8s que vous et moi nous serons morts. Chaque<br>ann\u00e9e, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience<br>de plus en plus restreint. Il n&rsquo;y a plus, d\u00e8s maintenant, c&rsquo;est<br>certain, d&rsquo;excuse ou de raison au crime par la pens\u00e9e. C&rsquo;est<br>simplement une question de discipline personnelle, de ma\u00eetrise<br>de soi-m\u00eame. Mais m\u00eame cette discipline sera inutile en fin de<br>compte. La R\u00e9volution sera compl\u00e8te quand le langage sera<br>parfait. Le novlangue est l&rsquo;angsoc et l&rsquo;angsoc est le novlangue,<br>ajouta-t-il avec une sorte de satisfaction mystique. Vous est-il<br>jamais arriv\u00e9 de penser, Winston, qu&rsquo;en l&rsquo;ann\u00e9e 2050, au plus<br>tard, il n&rsquo;y aura pas un seul \u00eatre humain vivant capable de<br>comprendre une conversation comme celle que nous tenons<br>maintenant ?<br>\u2013 Sauf\u2026, commen\u00e7a Winston avec un accent dubitatif, mais il<br>s&rsquo;interrompit.<br>Il avait sur le bout de la langue les mots : \u00ab Sauf les<br>prol\u00e9taires \u00bb, mais il se ma\u00eetrisa. Il n&rsquo;\u00e9tait pas absolument certain<br>que cette remarque f\u00fbt tout \u00e0 fait orthodoxe. Syme, cependant,<br>avait devin\u00e9 ce qu&rsquo;il allait dire.<br>\u2013 Les prol\u00e9taires ne sont pas des \u00eatres humains, dit-il<br>n\u00e9gligemment. Vers 2050, plus t\u00f4t probablement, toute<br>connaissance de l&rsquo;ancienne langue aura disparu. Toute la<br>litt\u00e9rature du pass\u00e9 aura \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite. Chaucer, Shakespeare,<br>Milton, Byron n&rsquo;existeront plus qu&rsquo;en versions novlangue. Ils ne<br>seront pas chang\u00e9s simplement en quelque chose de diff\u00e9rent, ils<br>seront chang\u00e9s en quelque chose qui sera le contraire de ce qu&rsquo;ils<\/p>\n\n\n\n<p>57 &#8211;<br>\u00e9taient jusque-l\u00e0. M\u00eame la litt\u00e9rature du Parti changera. M\u00eame<br>les slogans changeront. Comment pourrait-il y avoir une devise<br>comme \u00ab La libert\u00e9 c&rsquo;est l&rsquo;esclavage \u00bb alors que le concept m\u00eame<br>de la libert\u00e9 aura \u00e9t\u00e9 aboli ? Le climat total de la pens\u00e9e sera<br>autre. En fait, il n&rsquo;y aura pas de pens\u00e9e telle que nous la<br>comprenons maintenant. Orthodoxie signifie non-pensant, qui<br>n&rsquo;a pas besoin de pens\u00e9e, l\u2019orthodoxie, c&rsquo;est l&rsquo;inconscience.<br>\u00ab Un de ces jours, pensa soudain Winston avec une<br>conviction certaine, Syme sera vaporis\u00e9. Il est trop intelligent. Il<br>voit trop clairement et parle trop franchement. Le Parti n&rsquo;aime<br>pas ces individus-l\u00e0. Un jour, il dispara\u00eetra. C&rsquo;est \u00e9crit sur son<br>visage. \u00bb<br>Winston avait fini son pain et son fromage. Il se tourna un<br>peu de c\u00f4t\u00e9 sur sa chaise pour boire son caf\u00e9. \u00c0 la table qui se<br>trouvait \u00e0 sa gauche, l&rsquo;homme \u00e0 la voix stridente continuait<br>impitoyablement \u00e0 parler. Une jeune femme, qui \u00e9tait peut-\u00eatre<br>sa secr\u00e9taire et qui tournait le dos \u00e0 Winston, l&rsquo;\u00e9coutait et<br>semblait approuver avec ardeur tout ce qu&rsquo;il disait. De temps en<br>temps, Winston saisissait quelques remarques comme \u00ab Je pense<br>que vous avez raison \u00e0 un tel point ! \u00bb, \u00ab Si vous saviez comme je<br>vous approuve \u00bb, \u00e9mises d&rsquo;une voix f\u00e9minine jeune et plut\u00f4t sotte.<br>Mais l&rsquo;autre ne s&rsquo;arr\u00eatait jamais, m\u00eame quand la fille parlait.<br>Winston connaissait l&rsquo;homme de vue. Tout ce qu&rsquo;il savait, c&rsquo;est<br>qu&rsquo;il occupait un poste important au Commissariat aux Romans.<br>C&rsquo;\u00e9tait un homme d&rsquo;environ trente ans, au cou muscl\u00e9, \u00e0 la<br>bouche large et fr\u00e9missante. Sa t\u00eate \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement rejet\u00e9e en<br>arri\u00e8re et, \u00e0 cause de l&rsquo;angle sous lequel il \u00e9tait assis, ses lunettes<br>r\u00e9fractaient la lumi\u00e8re et pr\u00e9sentaient, \u00e0 la place des yeux, deux<br>disques vides. Ce qui \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement horrible, c&rsquo;est qu&rsquo;il \u00e9tait<br>presque impossible de distinguer un seul mot du flot de paroles<br>qui se d\u00e9versait de sa bouche. Une fois seulement, Winston<br>per\u00e7ut une phrase (\u00ab compl\u00e8te et finale \u00e9limination de<br>Goldstein \u00bb) lanc\u00e9e brusquement, avec volubilit\u00e9 et d&rsquo;un bloc,<br>semblait-il, comme une ligne de caract\u00e8res typographiques<br>compos\u00e9e pleine. Le reste n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un bruit, qu&rsquo;un caquetage.<br>Pourtant, bien qu&rsquo;on ne p\u00fbt entendre, on ne pouvait avoir aucun<\/p>\n\n\n\n<p>58 &#8211;<br>doute sur la nature g\u00e9n\u00e9rale de ce que disait l&rsquo;homme. Peut-\u00eatre<br>d\u00e9non\u00e7ait-il Goldstein et demandait-il des mesures plus s\u00e9v\u00e8res<br>contre les criminels par la pens\u00e9e et les saboteurs ; peut-\u00eatre<br>fulminait-il contre les atrocit\u00e9s de l&rsquo;arm\u00e9e eurasienne ; peut-\u00eatre<br>encore glorifiait-il Big Brother et les h\u00e9ros du front de Malabar.<br>Peu importait. Quel que f\u00fbt le sujet de sa conversation, on pouvait<br>\u00eatre s\u00fbr que tous les mots en \u00e9taient d&rsquo;une pure orthodoxie, d&rsquo;un<br>pur angsoc.<br>Tandis qu&rsquo;il regardait le visage sans yeux dont la m\u00e2choire<br>man\u0153uvrait rapidement dans le sens vertical, Winston avait<br>l&rsquo;\u00e9trange impression que cet homme n&rsquo;\u00e9tait pas un \u00eatre humain<br>r\u00e9el, mais quelque chose comme un mannequin articul\u00e9 : ce<br>n&rsquo;\u00e9tait pas le cerveau de l&rsquo;homme qui s&rsquo;exprimait, c&rsquo;\u00e9tait son<br>larynx. La substance qui sortait de lui \u00e9tait faite de mots, mais ce<br>n&rsquo;\u00e9tait pas du langage dans le vrai sens du terme. C&rsquo;\u00e9tait un bruit<br>\u00e9mis en \u00e9tat d&rsquo;inconscience, comme le caquetage d&rsquo;un canard.<br>Syme, depuis un moment, \u00e9tait silencieux et tra\u00e7ait des<br>dessins avec le manche de sa cuiller dans la flaque de rago\u00fbt. La<br>voix, \u00e0 l&rsquo;autre table, continuait son caquetage volubile, ais\u00e9ment<br>audible en d\u00e9pit du vacarme environnant.<br>\u2013 Il y a un mot en novlangue, dit Syme, je ne sais si vous le<br>connaissez : canelangue, \u00ab caquetage du canard \u00bb. C&rsquo;est un de ces<br>mots int\u00e9ressants qui ont deux sens oppos\u00e9s. Appliqu\u00e9 \u00e0 un<br>adversaire, c&rsquo;est une insulte. Adress\u00e9 \u00e0 quelqu&rsquo;un avec qui l&rsquo;on est<br>d&rsquo;accord, c&rsquo;est un \u00e9loge.<br>\u00ab Indubitablement, Syme sera vaporis\u00e9 \u00bb, pensa de nouveau<br>Winston. Il le pensa avec une sorte de tristesse, bien qu&rsquo;il s\u00fbt que<br>Syme le m\u00e9prisait et \u00e9prouvait pour lui une l\u00e9g\u00e8re antipathie.<br>Syme \u00e9tait parfaitement capable de le d\u00e9noncer comme criminel<br>par la pens\u00e9e s&rsquo;il voyait une raison quelconque de le faire. Il y<br>avait quelque chose qui clochait subtilement chez Syme. Quelque<br>chose lui manquait. Il manquait de discr\u00e9tion, de r\u00e9serve, d&rsquo;une<br>sorte de stupidit\u00e9 restrictive. On ne pouvait dire qu&rsquo;il ne f\u00fbt pas<\/p>\n\n\n\n<p>59 &#8211;<br>orthodoxe. Il croyait aux principes de l&rsquo;angsoc, il v\u00e9n\u00e9rait Big<br>Brother, il se r\u00e9jouissait des victoires, il d\u00e9testait les h\u00e9r\u00e9tiques, et<br>pas simplement avec sinc\u00e9rit\u00e9, mais avec une sorte de z\u00e8le<br>incessant, un savoir chaque jour r\u00e9vis\u00e9 dont n&rsquo;approchaient pas<br>les membres ordinaires du Parti. Cependant, une \u00e9quivoque et<br>bizarre atmosph\u00e8re s&rsquo;attachait \u00e0 lui. Il disait des choses qu&rsquo;il<br>aurait mieux valu taire, il avait lu trop de livres, il fr\u00e9quentait le<br>caf\u00e9 du Ch\u00e2taignier, rendez-vous de peintres et de musiciens. Il<br>n&rsquo;y avait pas de loi, m\u00eame pas de loi verbale, qui d\u00e9fend\u00eet de<br>fr\u00e9quenter le caf\u00e9 du Ch\u00e2taignier, cependant, y aller constituait<br>en quelque sorte un mauvais pr\u00e9sage. Les vieux meneurs<br>discr\u00e9dit\u00e9s du Parti avaient l&rsquo;habitude de se r\u00e9unir l\u00e0 avant qu&rsquo;ils<br>fussent finalement emport\u00e9s par l&rsquo;\u00e9puration. Goldstein lui-m\u00eame,<br>disait-on, avait parfois \u00e9t\u00e9 vu l\u00e0, il y avait des dizaines d&rsquo;ann\u00e9es.<br>Le sort de Syme n&rsquo;\u00e9tait pas difficile \u00e0 pr\u00e9voir.<br>C&rsquo;\u00e9tait un fait, pourtant, que s&rsquo;il soup\u00e7onnait, ne f\u00fbt-ce que<br>trois secondes, la nature des opinions de Winston, il le<br>d\u00e9noncerait instantan\u00e9ment \u00e0 la Police de la Pens\u00e9e. Ainsi,<br>d&rsquo;ailleurs, ferait n&rsquo;importe qui, mais Syme, plus s\u00fbrement que<br>tout autre. Ce z\u00e8le, cependant, \u00e9tait insuffisant. La supr\u00eame<br>orthodoxie \u00e9tait l&rsquo;inconscience.<br>Syme leva les yeux. \u00ab Voil\u00e0 Parsons \u00bb, dit-il.<br>Quelque chose dans le son de sa voix sembla ajouter : \u00ab Ce<br>bougre d&rsquo;imb\u00e9cile. \u00bb<br>Parsons, colocataire de Winston au bloc de la Victoire, se<br>faufilait en effet \u00e0 travers la salle. C&rsquo;\u00e9tait un gros homme de taille<br>moyenne, aux cheveux blonds et au visage de grenouille. \u00c0 trentecinq ans, il prenait d\u00e9j\u00e0 de la graisse et montrait des rouleaux au<br>cou et \u00e0 la taille, mais ses gestes \u00e9taient vifs et pu\u00e9rils. Toute son<br>apparence rappelait celle d&rsquo;un petit gar\u00e7on trop pouss\u00e9, si bien<br>qu&rsquo;en d\u00e9pit de la combinaison r\u00e9glementaire qu&rsquo;il portait, il \u00e9tait<br>presque impossible de l&rsquo;imaginer autrement que v\u00eatu du short<br>bleu, de la chemise grise et du foulard rouge des Espions.<\/p>\n\n\n\n<p>60 &#8211;<br>Lorsqu&rsquo;on l&rsquo;\u00e9voquait, on se repr\u00e9sentait toujours des genoux \u00e0<br>fossettes et des manches roul\u00e9es sur des avant-bras dodus.<br>Parsons, en fait, revenait invariablement au short chaque fois<br>qu&rsquo;une sortie collective ou une autre activit\u00e9 physique lui en<br>fournissait le pr\u00e9texte.<br>Il les salua tous deux d&rsquo;un joyeux \u00ab hol\u00e0 ! \u00bb et s&rsquo;assit \u00e0 leur<br>table. Il d\u00e9gageait une forte odeur de sueur. Des gouttes<br>recouvraient tout son visage ros\u00e9. Son pouvoir de transpiration<br>\u00e9tait extraordinaire. Au Centre communautaire, on pouvait<br>toujours, par l&rsquo;humidit\u00e9 du manche de la raquette, savoir s&rsquo;il avait<br>jou\u00e9 au ping-pong.<br>Syme avait sorti une bande de papier sur laquelle il y avait<br>une longue colonne de mots et il \u00e9tudiait, un crayon \u00e0 encre \u00e0 la<br>main.<br>\u2013 Regardez-le travailler \u00e0 l&rsquo;heure du d\u00e9jeuner, dit Parsons en<br>poussant Winston du coude. C&rsquo;est du z\u00e8le, hein ? Qu&rsquo;est-ce que<br>vous avez l\u00e0, vieux fr\u00e8re ? Quelque chose d&rsquo;un peu trop savant<br>pour moi, je suppose. Smith, mon vieux, je vais vous dire<br>pourquoi je vous poursuis. C&rsquo;est \u00e0 cause de cette cotisation que<br>vous avez oubli\u00e9 de me payer.<br>\u2013 Quelle cotisation ? demanda Winston en se t\u00e2tant les<br>poches automatiquement pour trouver de la monnaie.<br>Un quart environ du salaire de chaque individu \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9<br>aux souscriptions volontaires, lesquelles \u00e9taient si nombreuses<br>qu&rsquo;il \u00e9tait difficile d&rsquo;en tenir une comptabilit\u00e9.<br>\u2013 Pour la Semaine de la Haine. On collecte maison par<br>maison, vous savez ce que c&rsquo;est. Je suis le tr\u00e9sorier de notre<br>immeuble. Nous faisons un effort prodigieux. Nous allons<br>pouvoir en mettre plein la vue. Ce ne sera pas ma faute, je vous le<br>dis, si ce vieux bloc de la Victoire n&rsquo;a pas le plus bel assortiment<\/p>\n\n\n\n<p>61 &#8211;<br>de drapeaux de toute la rue. C&rsquo;est deux dollars que vous m&rsquo;avez<br>promis.<br>Winston trouva deux dollars graisseux et sales qu&rsquo;il tendit \u00e0<br>Parsons. Celui-ci, de l&rsquo;\u00e9criture nette des illettr\u00e9s, nota le montant<br>de la somme sur un petit carnet.<br>\u2013 \u00c0 propos, vieux, dit-il, on m&rsquo;a racont\u00e9 que mon petit coquin<br>de gar\u00e7on a l\u00e2ch\u00e9 sur vous hier un coup de son lance-pierres. Je<br>lui ai pas mal lav\u00e9 la t\u00eate. En fait, je lui ai dit que je lui enl\u00e8verais<br>son engin s&rsquo;il recommen\u00e7ait.<br>\u2013 Je crois qu&rsquo;il \u00e9tait un peu boulevers\u00e9 de ne pas aller \u00e0<br>l&rsquo;ex\u00e9cution, dit Winston.<br>\u2013 Ah ! Oui ! Je veux dire, il montre un bon esprit, n&rsquo;est-ce<br>pas ? Des petits galopins, bien turbulents, tous les deux, mais<br>vous parlez d&rsquo;une ardeur ! Ils ne pensent qu&rsquo;aux Espions. \u00c0 la<br>guerre aussi, naturellement. Savez-vous ce qu&rsquo;a fait mon num\u00e9ro<br>de petite fille samedi dernier, quand elle \u00e9tait avec sa troupe sur<br>la route de Bukhamsted ? Elle et deux autres petites filles se sont<br>\u00e9chapp\u00e9es pendant la marche. Elles ont pass\u00e9 tout l&rsquo;apr\u00e8s-midi,<br>figurez-vous, \u00e0 suivre un type. Pendant deux heures, elles n&rsquo;ont<br>pas quitt\u00e9 ses talons, droit dans le bois et, quand elles sont<br>arriv\u00e9es \u00e0 Amersham, elles l&rsquo;ont fait prendre par une patrouille.<br>\u2013 Pourquoi ont-elles fait cela ? demanda Winston un peu<br>abasourdi.<br>Parsons continua sur un ton triomphant :<br>\u2013 La gosse \u00e9tait convaincue qu&rsquo;il \u00e9tait une sorte d&rsquo;agent de<br>l&rsquo;ennemi. Il avait pu \u00eatre parachut\u00e9, par exemple. Mais l\u00e0 est le<br>point, mon vieux. Qu&rsquo;est-ce que vous croyez qui a en premier lieu<br>\u00e9veill\u00e9 ses soup\u00e7ons ? Elle avait remarqu\u00e9 qu&rsquo;il portait de dr\u00f4les<br>de chaussures. Elle dit qu&rsquo;elle n&rsquo;avait jamais vu personne porter<\/p>\n\n\n\n<p>62 &#8211;<br>des chaussures pareilles. Il y avait donc des chances pour qu&rsquo;il<br>soit un \u00e9tranger. Assez fort, pas ? pour une gamine de sept ans.<br>\u2013 Qu&rsquo;est-ce qui est arriv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;homme ? demanda Winston.<br>\u2013 \u00c7a, je ne pourrais pas vous le dire, naturellement, mais je<br>ne serais pas du tout surpris si\u2026<br>Ici Parsons fit le geste d&rsquo;\u00e9pauler un fusil et fit claquer sa<br>langue pour imiter la d\u00e9tonation.<br>\u2013 Bien, dit Syme distraitement, sans lever les yeux de sa<br>bande de papier.<br>\u2013 Naturellement, nous devons nous m\u00e9fier de tout, convint<br>Winston.<br>\u2013 Ce que je veux dire, c&rsquo;est que nous sommes en guerre, dit<br>Parsons.<br>Comme pour confirmer ces mots, un appel de clairon fut<br>lanc\u00e9 du t\u00e9l\u00e9cran juste au-dessus de leurs t\u00eates. Cette fois,<br>pourtant, ce n&rsquo;\u00e9tait pas la proclamation d&rsquo;une victoire militaire,<br>mais simplement une annonce du minist\u00e8re de l&rsquo;Abondance.<br>\u2013 Camarades ! cria une jeune voix ardente. Attention,<br>camarades ! Nous avons une grande nouvelle pour vous. Nous<br>avons gagn\u00e9 la bataille de la production ! Les statistiques,<br>maintenant compl\u00e8tes, du rendement dans tous les genres de<br>produits de consommation, montrent que le standard de vie s&rsquo;est<br>\u00e9lev\u00e9 de rien moins que vingt pour cent au-dessus du niveau de<br>celui de l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re. Il y a eu ce matin, dans tout l&rsquo;Oc\u00e9ania<br>d&rsquo;irr\u00e9sistibles manifestations spontan\u00e9es de travailleurs qui sont<br>sortis des usines et des bureaux et ont d\u00e9fil\u00e9 avec des banni\u00e8res<br>dans les rues. Ils criaient leur gratitude \u00e0 Big Brother pour la vie<br>nouvelle et heureuse que sa sage direction nous a procur\u00e9e. Voici<br>quelques-uns des chiffres obtenus : Denr\u00e9es alimentaires\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>63 &#8211;<br>La phrase, \u00ab notre vie nouvelle et heureuse \u00bb, revint plusieurs<br>fois. C&rsquo;\u00e9tait, depuis peu, une phrase favorite du minist\u00e8re de<br>l&rsquo;Abondance. Parsons, son attention \u00e9veill\u00e9e par l&rsquo;appel du<br>clairon, \u00e9coutait bouche b\u00e9e, avec une sorte de solennit\u00e9, de pieux<br>ennui. Il ne pouvait suivre les chiffres, mais il n&rsquo;ignorait pas qu&rsquo;ils<br>\u00e9taient une cause de satisfaction. Il avait sorti une pipe \u00e9norme et<br>sale, d\u00e9j\u00e0 bourr\u00e9e \u00e0 moiti\u00e9 de tabac noirci. Avec la ration de cent<br>grammes par semaine de tabac, il \u00e9tait rarement possible de<br>remplir une pipe jusqu&rsquo;au bord. Winston fumait une cigarette de<br>la Victoire qu&rsquo;il tenait soigneusement horizontale. La nouvelle<br>ration ne serait pas distribu\u00e9e avant le lendemain et il ne lui<br>restait que quatre cigarettes. Il avait pour l&rsquo;instant ferm\u00e9 ses<br>oreilles au bruit de la salle et \u00e9coutait les balivernes qui<br>ruisselaient du t\u00e9l\u00e9cran. Il apparaissait qu&rsquo;il y avait m\u00eame eu des<br>manifestations pour remercier Big Brother d&rsquo;avoir augment\u00e9<br>jusqu&rsquo;\u00e0 vingt grammes par semaine la ration de chocolat.<br>Et ce n&rsquo;est qu&rsquo;hier, r\u00e9fl\u00e9chit-il, qu&rsquo;on a annonc\u00e9 que la ration<br>allait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 vingt grammes par semaine. Est-il possible<br>que les gens avalent cela apr\u00e8s vingt-quatre heures seulement ?<br>Oui, ils l&rsquo;avalaient. Parsons l&rsquo;avalait facilement, avec une stupidit\u00e9<br>animale. La cr\u00e9ature sans yeux de l&rsquo;autre table l&rsquo;avalait<br>passionn\u00e9ment, fanatiquement, avec un furieux d\u00e9sir de traquer,<br>de d\u00e9noncer et de vaporiser quiconque s&rsquo;aviserait de sugg\u00e9rer que<br>la ration \u00e9tait de trente grammes, il n&rsquo;y avait de cela qu&rsquo;une<br>semaine. Syme lui aussi avalait cela, par des cheminements,<br>toutefois, plus complexes qui impliquaient la double-pens\u00e9e.<br>Winston \u00e9tait-il donc le seul \u00e0 poss\u00e9der une m\u00e9moire ?<br>Les fabuleuses statistiques continuaient \u00e0 couler du t\u00e9l\u00e9cran.<br>Comparativement \u00e0 l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, il y avait plus de<br>nourriture, plus de maisons, plus de meubles, plus de casseroles,<br>plus de combustible, plus de navires, plus d&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8res, plus de<br>livres, plus de b\u00e9b\u00e9s, plus de tout en dehors de la maladie, du<br>crime et de la d\u00e9mence. D&rsquo;ann\u00e9e en ann\u00e9e, de minute en minute,<br>tout, les choses, les gens, tout s&rsquo;\u00e9levait, dans un bourdonnement.<\/p>\n\n\n\n<p>64 &#8211;<br>Winston, comme Syme l&rsquo;avait fait plus t\u00f4t, avait pris sa cuiller<br>et barbotait dans la sauce p\u00e2le qui coulait sur la table. Il \u00e9tirait en<br>un dessin une longue bande de cette sauce et songeait avec<br>irritation aux conditions mat\u00e9rielles de la vie. Est-ce qu&rsquo;elle avait<br>toujours \u00e9t\u00e9 ainsi ? Est-ce que la nourriture avait toujours eu ce<br>go\u00fbt-l\u00e0 ? Il jeta un regard circulaire dans la cantine. Une salle<br>comble, au plafond bas, aux murs salis par le contact de corps<br>innombrables. Des tables et des chaises de m\u00e9tal caboss\u00e9, plac\u00e9es<br>si pr\u00e8s les unes des autres que les coudes des gens se touchaient.<br>Des cuillers tordues. Des plateaux bossel\u00e9s. De grossi\u00e8res tasses<br>blanches. Toutes les surfaces graisseuses et de la crasse dans<br>toutes les fentes. Une odeur composite et aigre de mauvais gin, de<br>mauvais caf\u00e9, de rago\u00fbt m\u00e9tallique et de v\u00eatements sales. On<br>avait toujours dans l&rsquo;estomac et dans la peau une sorte de<br>protestation, la sensation qu&rsquo;on avait \u00e9t\u00e9 dup\u00e9, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de<br>quelque chose \u00e0 quoi on avait droit.<br>Il \u00e9tait vrai que Winston ne se souvenait de rien qui f\u00fbt tr\u00e8s<br>diff\u00e9rent. \u00c0 aucune \u00e9poque dont il p\u00fbt se souvenir avec pr\u00e9cision,<br>il n&rsquo;y avait eu tout \u00e0 fait assez \u00e0 manger. On n&rsquo;avait jamais eu de<br>chaussettes ou de sous-v\u00eatements qui ne fussent pleins de trous.<br>Le mobilier avait toujours \u00e9t\u00e9 bossel\u00e9 et branlant, les pi\u00e8ces<br>insuffisamment chauff\u00e9es, les rames de m\u00e9tro bond\u00e9es, les<br>maisons d\u00e9labr\u00e9es, le pain noir. Le th\u00e9 \u00e9tait une raret\u00e9, le caf\u00e9<br>avait un go\u00fbt d&rsquo;eau sale, les cigarettes \u00e9taient en nombre<br>insuffisant. Rien n&rsquo;\u00e9tait bon march\u00e9 et abondant, \u00e0 part le gin<br>synth\u00e9tique. Cet \u00e9tat de chose devenait plus p\u00e9nible \u00e0 mesure que<br>le corps vieillissait mais, de toute fa\u00e7on, que quelqu&rsquo;un f\u00fbt \u00e9c\u0153ur\u00e9<br>par l&rsquo;inconfort, la malpropret\u00e9 et la p\u00e9nurie, par les interminables<br>hivers, par les chaussettes gluantes, les ascenseurs qui ne<br>marchaient jamais, l&rsquo;eau froide, le savon gr\u00e9seux, les cigarettes<br>qui tombaient en morceaux, les aliments infects au go\u00fbt \u00e9trange,<br>n&rsquo;\u00e9tait-ce pas un signe que l&rsquo;ordre naturel des choses \u00e9tait viol\u00e9.<br>Pourquoi avait-il du mal \u00e0 supporter la vie actuelle, si ce n&rsquo;est<br>qu&rsquo;il y avait une sorte de souvenir ancestral d&rsquo;une \u00e9poque o\u00f9 tout<br>\u00e9tait diff\u00e9rent ?<\/p>\n\n\n\n<p>65 &#8211;<br>Encore une fois, Winston fit du regard le tour de la cantine.<br>Presque tous \u00e9taient laids et ils auraient encore \u00e9t\u00e9 laids, m\u00eame<br>s&rsquo;ils avaient \u00e9t\u00e9 v\u00eatus autrement que de la combinaison bleue<br>d&rsquo;uniforme. \u00c0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de la pi\u00e8ce, assis seul \u00e0 une table, un<br>petit homme, qui ressemblait curieusement \u00e0 un scarab\u00e9e, buvait<br>une tasse de caf\u00e9. Ses petits yeux lan\u00e7aient des regards<br>soup\u00e7onneux de chaque c\u00f4t\u00e9. Comme il est facile \u00e0 condition<br>d&rsquo;\u00e9viter de regarder autour de soi, pensa Winston, de croire que le<br>type physique id\u00e9al fix\u00e9 par le Parti existait, et m\u00eame<br>pr\u00e9dominait : gar\u00e7ons grands et muscl\u00e9s, filles \u00e0 la poitrine<br>abondante, blonds, pleins de vitalit\u00e9, bronz\u00e9s par le soleil,<br>insouciants. Actuellement, autant qu&rsquo;il pouvait en juger, la<br>plupart des gens de la premi\u00e8re R\u00e9gion a\u00e9rienne \u00e9taient petits,<br>bruns et disgracieux. Il \u00e9tait curieux de constater combien le type<br>scarab\u00e9e prolif\u00e9rait dans les minist\u00e8res. On y voyait de petits<br>hommes courtauds qui, tr\u00e8s t\u00f4t, devenaient corpulents. Ils<br>avaient de petites jambes, des mouvements rapides et pr\u00e9cipit\u00e9s,<br>des visages gras sans expression, de tr\u00e8s petits yeux. C&rsquo;\u00e9tait le<br>type qui semblait prosp\u00e9rer le mieux sous la domination du Parti.<br>L\u2019annonce du minist\u00e8re de l&rsquo;Abondance s&rsquo;acheva sur un autre<br>appel de clairon et fit place \u00e0 une musique criarde. Parsons, que<br>le bombardement des chiffres avait anim\u00e9 d&rsquo;un vague<br>enthousiasme, enleva sa pipe de sa bouche.<br>\u2013 Le minist\u00e8re de l&rsquo;Abondance a certainement fait du bon<br>travail cette ann\u00e9e, dit-il en secouant la t\u00eate d&rsquo;un air entendu. \u00c0<br>propos, vieux Smith, je suppose que vous n&rsquo;avez aucune lame de<br>rasoir \u00e0 me c\u00e9der ?<br>\u2013 Pas une, r\u00e9pondit Winston. Il y a six semaines que je me<br>sers de la m\u00eame lame moi-m\u00eame.<br>\u2013 Ah ! bon. Je voulais seulement tenter ma chance, vieux.<br>\u2013 Je regrette, dit Winston.<\/p>\n\n\n\n<p>66 &#8211;<br>La voix cancanante, \u00e0 l&rsquo;autre table, momentan\u00e9ment r\u00e9duite<br>au silence pendant l&rsquo;annonce du minist\u00e8re, avait recommenc\u00e9 \u00e0 se<br>faire entendre plus forte que jamais.<br>Winston se surprit soudain \u00e0 penser \u00e0 Mme Parsons. Il<br>revoyait ses cheveux en m\u00e8ches, la poussi\u00e8re des plis de son<br>visage. D&rsquo;ici deux ans, ses enfants la d\u00e9nonceraient \u00e0 la Police de<br>la Pens\u00e9e. Mme Parsons serait vaporis\u00e9e. Syme serait vaporis\u00e9.<br>Winston serait vaporis\u00e9. O&rsquo;Brien serait vaporis\u00e9. D&rsquo;autre part,<br>Parsons, lui, ne serait jamais vaporis\u00e9. La cr\u00e9ature sans yeux \u00e0 la<br>voix de canard serait jamais vaporis\u00e9e. Les petits hommes<br>scarab\u00e9es qui se h\u00e2taient avec tant d&rsquo;agilit\u00e9 dans le labyrinthe des<br>couloirs du minist\u00e8re ne seraient jamais, eux non plus, vaporis\u00e9s.<br>Et la fille aux cheveux noirs, la fille du Commissariat aux<br>Romans, elle non plus, ne serait jamais vaporis\u00e9e. Il semblait \u00e0<br>Winston qu&rsquo;il savait, instinctivement, qui survivrait et qui<br>p\u00e9rirait, bien qu&rsquo;il ne f\u00fbt pas facile de dire quel \u00e9l\u00e9ment entra\u00eenait<br>la survivance.<br>Il sortit \u00e0 ce moment de sa r\u00eaverie avec un violent sursaut. La<br>fille assise \u00e0 la table voisine s&rsquo;\u00e9tait \u00e0 demi retourn\u00e9e et le<br>regardait. C&rsquo;\u00e9tait la fille aux cheveux noirs. Elle le regardait du<br>coin de l&rsquo;\u0153il, mais avec une curieuse intensit\u00e9. D\u00e8s que leurs<br>regards se rencontr\u00e8rent, elle d\u00e9tourna les yeux.<br>Winston eut le dos mouill\u00e9 de sueur. Un horrible frisson de<br>terreur l&rsquo;\u00e9treignit. La souffrance disparut presque aussit\u00f4t, mais<br>non sans laisser une sorte de malaise irritant. Pourquoi le<br>surveillait-elle ? Pourquoi s&rsquo;obstinait-elle \u00e0 le poursuivre ? Il ne<br>pouvait malheureusement pas se rappeler si elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 cette<br>table quand il \u00e9tait arriv\u00e9 ou si elle y \u00e9tait venue apr\u00e8s. Mais la<br>veille, de toute fa\u00e7on, elle s&rsquo;\u00e9tait assise imm\u00e9diatement derri\u00e8re<br>lui quand il n&rsquo;y avait pour cela aucune raison. Tr\u00e8s probablement,<br>son but r\u00e9el avait \u00e9t\u00e9 de l&rsquo;\u00e9couter pour savoir s&rsquo;il criait assez fort.<br>Sa premi\u00e8re id\u00e9e lui revint. Elle n&rsquo;\u00e9tait probablement pas<br>r\u00e9ellement un membre de la Police de la Pens\u00e9e, mais c&rsquo;\u00e9tait<\/p>\n\n\n\n<p>67 &#8211;<br>pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;espion amateur qui \u00e9tait le plus \u00e0 craindre de tous.<br>Il ne savait pas depuis combien de temps elle le regardait. Peut\u00eatre \u00e9tait-ce depuis cinq bonnes minutes et il \u00e9tait possible que<br>Winston n&rsquo;ait pas ma\u00eetris\u00e9 compl\u00e8tement l&rsquo;expression de son<br>visage. Il \u00e9tait terriblement dangereux de laisser les pens\u00e9es<br>s&rsquo;\u00e9garer quand on \u00e9tait dans un lieu public ou dans le champ d&rsquo;un<br>t\u00e9l\u00e9cran. La moindre des choses pouvait vous trahir. Un tic<br>nerveux, un inconscient regard d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, l&rsquo;habitude de<br>marmonner pour soi-m\u00eame, tout ce qui pouvait sugg\u00e9rer que l&rsquo;on<br>\u00e9tait anormal, que l&rsquo;on avait quelque chose \u00e0 cacher. En tout cas,<br>porter sur son visage une expression non appropri\u00e9e (para\u00eetre<br>incr\u00e9dule quand une victoire \u00e9tait annonc\u00e9e, par exemple) \u00e9tait<br>en soi une offense punissable. Il y avait m\u00eame en novlangue un<br>mot pour d\u00e9signer cette offense. On l&rsquo;appelait facecrime.<br>La fille lui avait de nouveau tourn\u00e9 le dos. Peut-\u00eatre apr\u00e8s<br>tout ne le suivait-elle pas r\u00e9ellement. Peut-\u00eatre n&rsquo;\u00e9tait-ce qu&rsquo;une<br>co\u00efncidence si elle s&rsquo;\u00e9tait assise si pr\u00e8s de lui deux jours de suite.<br>Sa cigarette s&rsquo;\u00e9tait \u00e9teinte. Il la d\u00e9posa avec pr\u00e9caution au<br>bord de la table. Il finirait de la fumer apr\u00e8s son travail s&rsquo;il<br>pouvait garder le tabac qui restait. Il \u00e9tait tout \u00e0 fait possible que<br>la personne assise \u00e0 la table voisine f\u00fbt une espionne. Il \u00e9tait tout<br>\u00e0 fait possible qu&rsquo;avant trois jours il se trouv\u00e2t dans les caves du<br>minist\u00e8re de l&rsquo;Amour, mais un bout de cigarette ne devait pas \u00eatre<br>g\u00e2ch\u00e9.<br>Syme avait pli\u00e9 sa bande de papier et l&rsquo;avait rang\u00e9e dans sa<br>poche. Parsons recommen\u00e7a \u00e0 parler.<br>\u2013 Est-ce que je vous ai d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9, vieux, commen\u00e7a-t-il en<br>tapotant autour de lui le tuyau de sa pipe, que mes deux gamins<br>ont mis le feu \u00e0 la jupe d&rsquo;une vieille du march\u00e9 ? Ils l&rsquo;avaient vue<br>envelopper du saucisson dans une affiche de B.B. Ils se sont<br>gliss\u00e9s derri\u00e8re elle et ils ont mis le feu \u00e0 sa jupe avec une bo\u00eete<br>d&rsquo;allumettes. Ils lui ont fait une tr\u00e8s mauvaise br\u00fblure, je crois.<br>Quels petits coquins, pas ? mais malins comme des renards ! C&rsquo;est<\/p>\n\n\n\n<p>68 &#8211;<br>une \u00e9ducation de premier ordre qu&rsquo;on leur donne maintenant,<br>aux Espions, meilleure m\u00eame que de mon temps. Dites, que<br>croyez-vous qu&rsquo;on leur ait donn\u00e9 derni\u00e8rement ? Des cornets<br>acoustiques pour \u00e9couter par les trous des serrures ! Ma petite<br>fille en a apport\u00e9 un \u00e0 la maison l&rsquo;autre soir. Elle l&rsquo;a essay\u00e9 sur la<br>porte de notre salon et elle estime qu&rsquo;elle peut entendre deux fois<br>mieux qu&rsquo;avec son oreille sur le trou. Naturellement, vous savez,<br>ce n&rsquo;est qu&rsquo;un jouet, mais cela leur donne de bonnes id\u00e9es, pas ?<br>Le t\u00e9l\u00e9cran, \u00e0 ce moment, \u00e9mit un coup de sifflet per\u00e7ant.<br>C&rsquo;\u00e9tait le signal de la reprise du travail. Les trois hommes<br>bondirent sur leurs pieds et se joignirent \u00e0 la bousculade autour<br>des ascenseurs. Le reste du tabac tomba de la cigarette de<br>Winston.<br>CHAPITRE VI<br>Winston \u00e9crivait dans son journal :<br>Il y a de cela trois ans. C&rsquo;\u00e9tait par un sombre apr\u00e8s-midi,<br>dans une \u00e9troite rue de traverse, pr\u00e8s de l&rsquo;une des grandes gares<br>de chemin de fer. Elle \u00e9tait debout pr\u00e8s d&rsquo;un porche, sous un<br>r\u00e9verb\u00e8re qui \u00e9clairait \u00e0 peine. Elle avait un visage jeune,<br>recouvert d&rsquo;une \u00e9paisse couche de fard. C&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 le fard<br>qui m&rsquo;attire, sa blancheur analogue \u00e0 celle d&rsquo;un masque, et le<br>rouge \u00e9clatant des l\u00e8vres. Les femmes du Parti ne fardent jamais<br>leur visage. Il n&rsquo;y avait personne d&rsquo;autre dans la rue, pas de<br>t\u00e9l\u00e9cran. Elle dit deux dollars. Je\u2026<br>Il \u00e9tait pour l&rsquo;instant trop difficile de continuer. Winston<br>ferma les yeux et les pressa de ses doigts, pour essayer d&rsquo;en<br>expurger le tableau qui s&rsquo;obstinait \u00e0 revenir. Il sentait le d\u00e9sir,<br>presque irr\u00e9sistible, de prof\u00e9rer \u00e0 tue-t\u00eate un chapelet d&rsquo;injures,<br>ou de se cogner la t\u00eate contre le mur, ou de donner des coups de<br>pieds \u00e0 la table et de lancer l&rsquo;encrier par la fen\u00eatre, de faire<\/p>\n\n\n\n<p>69 &#8211;<br>n&rsquo;importe quoi de violent, de bruyant ou de douloureux qui<br>pourrait brouiller et effacer le souvenir qui le tourmentait.<br>\u00ab Le pire ennemi, r\u00e9fl\u00e9chit-il, est le syst\u00e8me nerveux. \u00c0<br>n&rsquo;importe quel moment, la tension int\u00e9rieure peut se manifester<br>par quelque sympt\u00f4me visible. \u00bb Il pensa \u00e0 un homme qu&rsquo;il avait<br>crois\u00e9 dans la rue il y avait quelques semaines, un homme<br>d&rsquo;aspect tout \u00e0 fait quelconque, un membre du Parti, de trentecinq ans ou quarante ans, assez grand, mince, qui portait une<br>serviette. Ils \u00e9taient \u00e0 quelques m\u00e8tres l&rsquo;un de l&rsquo;autre. Le c\u00f4t\u00e9<br>gauche du visage de l&rsquo;homme fut soudain tordu par une sorte de<br>spasme. Cela se produisit encore juste quand ils se croisaient. Ce<br>n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une crispation, un fr\u00e9missement, aussi rapide que le<br>d\u00e9clic d&rsquo;un obturateur de cam\u00e9ra, mais visiblement habituel.<br>Winston se souvint d&rsquo;avoir pens\u00e9 \u00e0 ce moment : ce pauvre diable<br>est perdu. L\u2019effrayant \u00e9tait que ce tic \u00e9tait peut-\u00eatre inconscient.<br>Le danger le plus grand \u00e9tait celui de parler en dormant. Mais,<br>autant que pouvait le savoir Winston, il n&rsquo;y avait aucun moyen de<br>se garantir contre ce danger-l\u00e0.<br>Il reprit son souffle et continua \u00e0 \u00e9crire :<br>Je la suivis \u00e0 travers le porche et une cour int\u00e9rieure jusqu&rsquo;\u00e0<br>une cuisine en sous-sol. Il y avait un lit contre le mur et, sur la<br>table, une lampe dont la flamme \u00e9tait tr\u00e8s basse. Elle\u2026<br>Les dents de Winston \u00e9taient glac\u00e9es. Il aurait aim\u00e9 cracher.<br>En m\u00eame temps qu&rsquo;\u00e0 la femme du sous-sol, il pensait \u00e0 Catherine,<br>sa femme. Il \u00e9tait mari\u00e9, ou, tout au moins, s&rsquo;\u00e9tait mari\u00e9. Il \u00e9tait<br>probablement encore mari\u00e9 car, pour autant qu&rsquo;il le s\u00fbt, sa<br>femme n&rsquo;\u00e9tait pas morte. Il lui sembla respirer encore la chaude<br>odeur lourde de la cuisine du sous-sol, une odeur compos\u00e9e de<br>punaises, de v\u00eatements sales, de mauvais parfums \u00e0 bon march\u00e9,<br>mais pourtant attirante, parce que les femmes du Parti ne se<br>servaient jamais de parfum et on ne pouvait les imaginer<br>parfum\u00e9es. Seuls, les prol\u00e9taires se servaient de parfums. Dans<\/p>\n\n\n\n<p>70 &#8211;<br>son esprit, l&rsquo;odeur \u00e9tait inextricablement m\u00eal\u00e9e \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de<br>fornication.<br>Son aventure avec cette femme avait \u00e9t\u00e9 son premier \u00e9cart<br>apr\u00e8s deux ans environ. Fr\u00e9quenter les prostitu\u00e9es \u00e9tait<br>naturellement d\u00e9fendu, mais c&rsquo;\u00e9tait une de ces r\u00e8gles qu&rsquo;on<br>pouvait parfois prendre sur soi de transgresser. C&rsquo;\u00e9tait dangereux,<br>mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas une question de vie ou de mort. \u00catre pris avec<br>une prostitu\u00e9e pouvait signifier cinq ans de travaux forc\u00e9s, pas<br>plus, si l&rsquo;on n&rsquo;avait commis aucune autre offense. Et c&rsquo;\u00e9tait assez<br>facile, pourvu qu&rsquo;on p\u00fbt \u00e9viter d&rsquo;\u00eatre pris sur le fait. Les quartiers<br>pauvres fourmillaient de femmes pr\u00eates \u00e0 se vendre. Quelquesunes pouvaient m\u00eame \u00eatre achet\u00e9es avec une bouteille de gin,<br>liquide que les prol\u00e9taires \u00e9taient cens\u00e9s ne pas boire.<br>Tacitement, le Parti \u00e9tait m\u00eame enclin \u00e0 encourager la<br>prostitution pour laisser une soupape aux instincts qui ne<br>pouvaient \u00eatre enti\u00e8rement refoul\u00e9s. La simple d\u00e9bauche n&rsquo;avait<br>pas beaucoup d&rsquo;importance aussi longtemps qu&rsquo;elle \u00e9tait furtive et<br>sans joie et n&rsquo;engageait que les femmes d&rsquo;une classe m\u00e9pris\u00e9e et<br>d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9e. Le crime impardonnable \u00e9tait le contact sexuel entre<br>membres du Parti. Mais, bien que ce f\u00fbt l&rsquo;un des crimes que les<br>accus\u00e9s confessaient invariablement lors des grandes \u00e9purations,<br>il \u00e9tait difficile d&rsquo;imaginer qu&rsquo;un tel contact pourrait survenir<br>actuellement.<br>Le but du Parti n&rsquo;\u00e9tait pas simplement d&#8217;emp\u00eacher les<br>hommes et les femmes de se vouer une fid\u00e9lit\u00e9 qu&rsquo;il pourrait \u00eatre<br>difficile de contr\u00f4ler. Son but inavou\u00e9, mais r\u00e9el, \u00e9tait d&rsquo;enlever<br>tout plaisir \u00e0 l&rsquo;acte sexuel. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas tellement l&rsquo;amour, mais<br>l&rsquo;\u00e9rotisme qui \u00e9tait l&rsquo;ennemi, que ce f\u00fbt dans le mariage ou hors<br>du mariage.<br>Tous les mariages entre membres du Parti devaient \u00eatre<br>approuv\u00e9s par un comit\u00e9 appoint\u00e9 et, bien que le principe n&rsquo;en<br>e\u00fbt jamais \u00e9t\u00e9 clairement \u00e9tabli, la permission \u00e9tait toujours<\/p>\n\n\n\n<p>71 &#8211;<br>refus\u00e9e quand les membres du couple en question donnaient<br>l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre physiquement attir\u00e9s l&rsquo;un vers l&rsquo;autre.<br>La seule fin du mariage qui f\u00fbt admise \u00e9tait de faire na\u00eetre des<br>enfants pour le service du Parti. Le commerce sexuel devait \u00eatre<br>consid\u00e9r\u00e9 comme une op\u00e9ration sans importance, l\u00e9g\u00e8rement<br>d\u00e9go\u00fbtante, comme de prendre un lavement. Cela non plus<br>n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 exprim\u00e9 franchement mais, d&rsquo;une mani\u00e8re<br>indirecte, on le rab\u00e2chait d\u00e8s l&rsquo;enfance \u00e0 tous les membres du<br>Parti. Il y avait m\u00eame des organisations, comme celle de la ligue<br>Anti-Sexe des Juniors, qui plaidaient en faveur du c\u00e9libat pour les<br>deux sexes. Tous les enfants devraient \u00eatre procr\u00e9\u00e9s par<br>ins\u00e9mination artificielle (artsem, en novlangue) et \u00e9lev\u00e9s dans des<br>institutions publiques. Winston savait que ce n&rsquo;\u00e9tait pas avanc\u00e9<br>tout \u00e0 fait s\u00e9rieusement, mais ce genre de concept s&rsquo;accordait avec<br>l&rsquo;id\u00e9ologie g\u00e9n\u00e9rale du Parti.<br>Le Parti essayait de tuer l&rsquo;instinct sexuel ou, s&rsquo;il ne pouvait le<br>tuer, de le d\u00e9naturer et de le salir. Winston ne savait pas pourquoi<br>il en \u00e9tait ainsi, mais il semblait naturel qu&rsquo;il en f\u00fbt ainsi et, en ce<br>qui concernait les femmes, les efforts du Parti \u00e9taient largement<br>couronn\u00e9s de succ\u00e8s.<br>Il pensa de nouveau \u00e0 Catherine. Il devait y avoir neuf, dix,<br>peut-\u00eatre onze ans qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9taient s\u00e9par\u00e9s. Qu&rsquo;il pens\u00e2t si peu \u00e0<br>elle, c&rsquo;\u00e9tait tout de m\u00eame curieux. Il \u00e9tait capable d&rsquo;oublier<br>pendant des jours qu&rsquo;il avait jamais \u00e9t\u00e9 mari\u00e9. Ils \u00e9taient rest\u00e9s<br>ensemble environ quinze mois seulement. Le Parti ne permettait<br>pas le divorce, mais il encourageait plut\u00f4t les s\u00e9parations lorsqu&rsquo;il<br>n&rsquo;y avait pas d&rsquo;enfants.<br>Catherine \u00e9tait une fille grande, blonde, tr\u00e8s droite, aux<br>gestes magnifiques. Elle avait un visage hardi, aquilin, un visage<br>que l&rsquo;on aurait pu qualifier de noble si l&rsquo;on ne d\u00e9couvrait que,<br>derri\u00e8re ce visage, il n&rsquo;y avait \u00e0 peu pr\u00e8s rien. Tout au d\u00e9but de<br>leur vie conjugale, il avait d\u00e9cid\u00e9 (mais peut-\u00eatre \u00e9tait-ce<br>seulement parce qu&rsquo;il la connaissait plus intimement) qu&rsquo;elle<\/p>\n\n\n\n<p>72 &#8211;<br>avait, sans contredit, l&rsquo;esprit le plus stupide, le plus vulgaire, le<br>plus vide qu&rsquo;il e\u00fbt jamais rencontr\u00e9. Elle n&rsquo;avait pas une id\u00e9e dans<br>la t\u00eate qui ne f\u00fbt un slogan et il n&rsquo;y avait aucune imb\u00e9cillit\u00e9,<br>absolument aucune, qu&rsquo;elle ne f\u00fbt capable d&rsquo;avaler si le Parti la lui<br>sugg\u00e9rait. Il la surnomma mentalement : \u00ab L\u2019enregistrement<br>sonore. \u00bb Cependant, il aurait support\u00e9 de vivre avec elle s&rsquo;il n&rsquo;y<br>avait eu, pr\u00e9cis\u00e9ment, le sexe. D\u00e8s qu&rsquo;il la touchait, elle semblait<br>reculer et se roidir. L\u2019embrasser \u00e9tait comme embrasser une<br>image de bois articul\u00e9e. Ce qui \u00e9tait \u00e9trange, c&rsquo;est que m\u00eame<br>quand elle semblait le serrer contre elle, il avait l&rsquo;impression<br>qu&rsquo;elle le repoussait en m\u00eame temps de toutes ses forces. C&rsquo;\u00e9tait<br>la rigidit\u00e9 de ses muscles qui produisait cette impression. Elle<br>restait \u00e9tendue, les yeux ferm\u00e9s, sans r\u00e9sister ni coop\u00e9rer, mais en<br>se soumettant. C&rsquo;\u00e9tait extr\u00eamement embarrassant et, apr\u00e8s<br>quelque temps, horrible. M\u00eame alors, il aurait support\u00e9 pourtant<br>de vivre avec elle s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 entendu qu&rsquo;il y avait entre eux une<br>s\u00e9paration de corps. Mais, assez curieusement, c&rsquo;est Catherine qui<br>avait refus\u00e9. Ils devaient, disait-elle, donner naissance \u00e0 un<br>enfant, s&rsquo;ils le pouvaient. La performance continua donc une fois<br>par semaine, r\u00e9guli\u00e8rement. Elle avait m\u00eame l&rsquo;habitude, chaque<br>fois que ce n&rsquo;\u00e9tait pas impossible, de la lui rappeler le matin,<br>comme une chose qui devait \u00eatre faite le soir et qu&rsquo;on ne devait<br>pas oublier. Elle avait deux phrases pour d\u00e9signer cela. L\u2019une<br>\u00e9tait : \u00ab fabriquer un b\u00e9b\u00e9 \u00bb et l&rsquo;autre : \u00ab Notre devoir envers le<br>Parti. \u00bb (Oui, elle avait r\u00e9ellement employ\u00e9 cette phrase.) Il se mit<br>tr\u00e8s vite \u00e0 \u00e9prouver un v\u00e9ritable sentiment de frayeur chaque fois<br>que le jour fix\u00e9 revenait. Heureusement, aucun enfant n&rsquo;apparut<br>et, \u00e0 la fin, elle accepta de renoncer \u00e0 essayer. Bient\u00f4t apr\u00e8s, ils se<br>s\u00e9paraient.<br>Winston soupira sans bruit. Il reprit sa plume et \u00e9crivit :<br>Elle se jeta sur le lit et, tout de suite, sans aucune sorte de<br>pr\u00e9liminaire, de la fa\u00e7on la plus grossi\u00e8re et la plus horrible que<br>l&rsquo;on puisse imaginer, elle releva sa jupe.<br>Il se vit l\u00e0, debout dans la lumi\u00e8re obscure avec, dans les<br>narines, l&rsquo;odeur de punaises et du parfum \u00e0 bon march\u00e9 et, dans<\/p>\n\n\n\n<p>73 &#8211;<br>le c\u0153ur, un sentiment de d\u00e9faite et de rancune qui, m\u00eame alors,<br>\u00e9tait m\u00eal\u00e9 au souvenir du corps blanc de Catherine, fig\u00e9 \u00e0 jamais<br>par le pouvoir hypnotique du Parti. Pourquoi devait-il toujours en<br>\u00eatre ainsi ? Pourquoi ne pouvait-il avoir une femme \u00e0 lui et non, \u00e0<br>des ann\u00e9es d&rsquo;intervalle, ces immondes m\u00e9g\u00e8res ? Mais une r\u00e9elle<br>aventure d&rsquo;amour \u00e9tait un \u00e9v\u00e9nement presque inimaginable. Les<br>femmes du Parti \u00e9taient toutes semblables. La chastet\u00e9 \u00e9tait aussi<br>profond\u00e9ment enracin\u00e9e chez elles que la fid\u00e9lit\u00e9 au Parti. Le<br>sentiment naturel leur avait \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 par des conditions de vie<br>sp\u00e9ciales, appliqu\u00e9es tr\u00e8s t\u00f4t, par des jeux et par l&rsquo;eau froide, par<br>les absurdit\u00e9s qu&rsquo;on leur cornait aux oreilles \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, chez les<br>Espions, \u00e0 la Ligue de la Jeunesse, par des lectures, des parades,<br>des chansons, des slogans, de la musique martiale. Sa raison lui<br>disait qu&rsquo;il devait y avoir des exceptions, mais son c\u0153ur n&rsquo;en<br>croyait rien. Elles \u00e9taient toutes imprenables, telles que le Parti<br>entendait qu&rsquo;elles fussent et ce qu&rsquo;il d\u00e9sirait plus encore que<br>d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait, une seule fois dans sa vie, abattre ce mur de<br>vertu. L\u2019acte sexuel accompli avec succ\u00e8s \u00e9tait un acte de<br>r\u00e9bellion. Le d\u00e9sir \u00e9tait un crime de la pens\u00e9e. Eveiller les sens de<br>Catherine, bien qu&rsquo;elle f\u00fbt sa femme, e\u00fbt \u00e9t\u00e9, s&rsquo;il avait pu y<br>parvenir, comme une violation.<br>Mais le reste de son histoire valait d&rsquo;\u00eatre \u00e9crit. Il continua :<br>Je tournai le bouton de la lampe. Quand je la vis en pleine<br>lumi\u00e8re\u2026<br>Apr\u00e8s l&rsquo;obscurit\u00e9, la faible lumi\u00e8re de la lampe \u00e0 p\u00e9trole avait<br>paru tr\u00e8s brillante. Pour la premi\u00e8re fois, il avait pu voir la femme<br>distinctement. Il s&rsquo;\u00e9tait avanc\u00e9 d&rsquo;un pas vers elle puis s&rsquo;\u00e9tait<br>arr\u00eat\u00e9, plein de convoitise et de terreur. Il \u00e9tait douloureusement<br>conscient du risque qu&rsquo;il courait en venant l\u00e0. Il \u00e9tait<br>parfaitement possible que les policiers le cueillent \u00e0 la sortie. \u00c0<br>bien y penser, ils \u00e9taient peut-\u00eatre en ce moment en train de<br>l&rsquo;attendre de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la porte. S&rsquo;il s&rsquo;en allait sans m\u00eame<br>faire ce qu&rsquo;il \u00e9tait venu faire ?\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>74 &#8211;<br>Il devait l&rsquo;\u00e9crire, il devait le confesser. Ce qu&rsquo;il avait soudain<br>vu \u00e0 la lumi\u00e8re de la lampe, c&rsquo;est que la femme \u00e9tait vieille. Son<br>visage \u00e9tait pl\u00e2tr\u00e9 d&rsquo;une telle \u00e9paisseur de fard qu&rsquo;il semblait<br>pouvoir craquer comme un masque de carton. Il y avait des raies<br>blanches dans sa chevelure, mais le d\u00e9tail vraiment horrible est<br>que sa bouche, qui s&rsquo;\u00e9tait un peu ouverte, ne r\u00e9v\u00e9lait qu&rsquo;une<br>noirceur caverneuse. Elle n&rsquo;avait pas de dents du tout.<br>Winston \u00e9crivit rapidement, d&rsquo;une \u00e9criture griffonn\u00e9e :<br>\u00c0 la lumi\u00e8re, je vis qu&rsquo;elle \u00e9tait tout \u00e0 fait une vieille -femme,<br>de cinquante ans au moins. Mais j&rsquo;allai de l&rsquo;avant et le fis tout de<br>m\u00eame.<br>Il pressa de nouveau ses paupi\u00e8res de ses doigts. Il l&rsquo;avait<br>enfin \u00e9crit, mais cela ne changeait rien. La th\u00e9rapeutique n&rsquo;avait<br>pas agi. Le besoin de crier des mots sales \u00e0 tue-t\u00eate \u00e9tait aussi<br>violent que jamais.<br>CHAPITRE VII<br>S&rsquo;il y a un espoir, \u00e9crivait Winston, il r\u00e9side chez les<br>prol\u00e9taires.<br>S&rsquo;il y avait un espoir, il devait en effet se trouver chez les<br>prol\u00e9taires car l\u00e0 seulement, dans ces fourmillantes masses<br>d\u00e9daign\u00e9es, quatre-vingt-cinq pour cent de la population de<br>l&rsquo;Oc\u00e9ania, pourrait na\u00eetre la force qui d\u00e9truirait le Parti. Le Parti<br>ne pouvait \u00eatre renvers\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9rieur. Ses ennemis, s&rsquo;il en avait,<br>ne poss\u00e9daient aucun moyen de se grouper ou m\u00eame de se<br>reconna\u00eetre les uns les autres. Si m\u00eame la l\u00e9gendaire Fraternit\u00e9<br>existait, ce qui \u00e9tait possible, il \u00e9tait inconcevable que ses<br>membres puissent se rassembler en nombre sup\u00e9rieur \u00e0 deux ou<br>trois. La r\u00e9bellion, chez eux, c&rsquo;\u00e9tait un regard des yeux, une<br>inflexion de voix, au plus, un mot chuchot\u00e9 \u00e0 l&rsquo;occasion. Mais les<br>prol\u00e9taires n&rsquo;auraient pas besoin de conspirer, si seulement ils<\/p>\n\n\n\n<p>75 &#8211;<br>pouvaient, d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre, prendre conscience de leur<br>propre force. Ils n&rsquo;avaient qu&rsquo;\u00e0 se dresser et se secouer comme un<br>cheval qui s&rsquo;\u00e9broue pour chasser les mouches. S&rsquo;ils le voulaient,<br>ils pouvaient d\u00e8s le lendemain souffler sur le Parti et le mettre en<br>pi\u00e8ces. S\u00fbrement, t\u00f4t ou tard, il leur viendrait \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de le faire ?<br>Et pourtant !<br>Il se souvint qu&rsquo;une fois, alors qu&rsquo;il descendait une rue<br>bond\u00e9e de gens, une effrayante clameur d&rsquo;une centaine de voix,<br>des voix de femmes, avait \u00e9clat\u00e9 un peu plus loin, dans une rue<br>transversale. C&rsquo;\u00e9tait un formidable cri de col\u00e8re et de d\u00e9sespoir,<br>un \u00ab Oh-o-o-oh ! \u00bb profond et retentissant dont l&rsquo;\u00e9cho se<br>prolongeait comme le son d&rsquo;une cloche. Son c\u0153ur avait bondi.<br>\u00ab On a commenc\u00e9 avait-il pens\u00e9. Une \u00e9meute ! \u00c0 la fin, les<br>prol\u00e9taires brisent leurs cha\u00eenes. \u00bb<br>Quand il arriva \u00e0 l&rsquo;endroit du vacarme, ce fut pour voir une<br>cohue de deux ou trois cents femmes press\u00e9es autour des \u00e9tals<br>d&rsquo;un march\u00e9 en plein air. Elles avaient des visages aussi tragiques<br>que si elles avaient \u00e9t\u00e9 les passagers condamn\u00e9s d&rsquo;un bateau en<br>train de sombrer. Mais \u00e0 ce moment, le d\u00e9sespoir g\u00e9n\u00e9ral se brisa<br>en une multitude de querelles individuelles. Il apparut qu&rsquo;\u00e0 un<br>des \u00e9tals on vendait des casseroles de fer-blanc. C&rsquo;\u00e9tait une<br>camelote mis\u00e9rable, mais les ustensiles de cuisine \u00e9taient<br>toujours difficiles \u00e0 obtenir. Le stock s&rsquo;\u00e9tait brusquement \u00e9puis\u00e9.<br>Les femmes qui avaient r\u00e9ussi \u00e0 en avoir, pouss\u00e9es et bouscul\u00e9es<br>par les autres, essayaient de se retirer avec leurs casseroles,<br>tandis que des douzaines d&rsquo;autres criaient autour de l&rsquo;\u00e9tal,<br>accusaient le vendeur de favoritisme et pr\u00e9tendaient qu&rsquo;il avait<br>des casseroles en r\u00e9serve quelque part.<br>Il y eut une nouvelle explosion de glapissements. Deux<br>femmes \u00e9normes, dont l&rsquo;une avait les cheveux d\u00e9faits, s&rsquo;\u00e9taient<br>empar\u00e9es de la m\u00eame casserole et essayaient de se l&rsquo;arracher l&rsquo;une<br>l&rsquo;autre des mains. Elles tir\u00e8rent violemment toutes deux un<br>moment, puis le manche se d\u00e9tacha : Winston les regarda avec<br>d\u00e9go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>76 &#8211;<br>Pourtant, quelle puissance presque effrayante avait un<br>moment sonn\u00e9 dans ce cri jailli de quelques centaines de gosiers<br>seulement. Comment se faisait-il qu&rsquo;ils ne pouvaient jamais crier<br>ainsi pour des raisons importantes ? Winston \u00e9crivit :<br>Ils ne se r\u00e9volteront que lorsqu&rsquo;ils seront devenus conscients<br>et ils ne pourront devenir conscients qu&rsquo;apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre r\u00e9volt\u00e9s.<br>\u00ab Cela, pensa-t-il, pourrait presque \u00eatre une transcription de<br>l&rsquo;un des manuels du Parti. \u00bb Le Parti pr\u00e9tendait, naturellement,<br>avoir d\u00e9livr\u00e9 les prol\u00e9taires de l&rsquo;esclavage. Avant la R\u00e9volution, ils<br>\u00e9taient hideusement opprim\u00e9s par les capitalistes. Ils \u00e9taient<br>affam\u00e9s et fouett\u00e9s. Les femmes \u00e9taient oblig\u00e9es de travailler<br>dans des mines de charbon (des femmes, d&rsquo;ailleurs, travaillaient<br>encore dans des mines de charbon). Les enfants \u00e9taient vendus<br>aux usines \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de six ans.<br>Mais en m\u00eame temps que ces d\u00e9clarations, en vertu des<br>principes de la double-pens\u00e9e, le Parti enseignait que les<br>prol\u00e9taires \u00e9taient des inf\u00e9rieurs naturels, qui devaient \u00eatre tenus<br>en \u00e9tat de d\u00e9pendance, comme les animaux, par l&rsquo;application de<br>quelques r\u00e8gles simples. En r\u00e9alit\u00e9, on savait peu de chose des<br>prol\u00e9taires. Il n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire d&rsquo;en savoir beaucoup. Aussi<br>longtemps qu&rsquo;ils continueraient \u00e0 travailler et \u00e0 engendrer, leurs<br>autres activit\u00e9s seraient sans importance. Laiss\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames,<br>comme le b\u00e9tail l\u00e2ch\u00e9 dans les plaines de l&rsquo;Argentine, ils \u00e9taient<br>revenus \u00e0 un style de vie qui leur paraissait naturel, selon une<br>sorte de canon ancestral. Ils naissaient, ils poussaient dans la rue,<br>ils allaient au travail \u00e0 partir de douze ans. Ils traversaient une<br>br\u00e8ve p\u00e9riode de beaut\u00e9 florissante et de d\u00e9sir, ils se mariaient \u00e0<br>vingt ans, \u00e9taient en pleine maturit\u00e9 \u00e0 trente et mouraient, pour<br>la plupart, \u00e0 soixante ans. Le travail physique \u00e9puisant, le souci<br>de la maison et des enfants, les querelles mesquines entre voisins,<br>les films, le football, la bi\u00e8re et, surtout, le jeu, formaient tout leur<br>horizon et comblaient leurs esprits. Les garder sous contr\u00f4le<br>n&rsquo;\u00e9tait pas difficile. Quelques agents de la Police de la Pens\u00e9e<br>circulaient constamment parmi eux, r\u00e9pandaient de fausses<\/p>\n\n\n\n<p>77 &#8211;<br>rumeurs, notaient et \u00e9liminaient les quelques individus qui<br>\u00e9taient susceptibles de devenir dangereux.<br>On n&rsquo;essayait pourtant pas de les endoctriner avec l&rsquo;id\u00e9ologie<br>du Parti. Il n&rsquo;\u00e9tait pas d\u00e9sirable que les prol\u00e9taires puissent avoir<br>des sentiments politiques profonds. Tout ce qu&rsquo;on leur<br>demandait, c&rsquo;\u00e9tait un patriotisme primitif auquel on pouvait faire<br>appel chaque fois qu&rsquo;il \u00e9tait n\u00e9cessaire de leur faire accepter plus<br>d&rsquo;heures de travail ou des rations plus r\u00e9duites. Ainsi, m\u00eame<br>quand ils se f\u00e2chaient, comme ils le faisaient parfois, leur<br>m\u00e9contentement ne menait nulle part car il n&rsquo;\u00e9tait pas soutenu<br>par des id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales. Ils ne pouvaient le concentrer que sur des<br>griefs personnels et sans importance. Les maux plus grands<br>\u00e9chappaient invariablement \u00e0 leur attention. La plupart des<br>prol\u00e9taires n&rsquo;avaient m\u00eame pas de t\u00e9l\u00e9crans chez eux. La police<br>civile elle-m\u00eame se m\u00ealait tr\u00e8s peu de leurs affaires. La<br>criminalit\u00e9, \u00e0 Londres, \u00e9tait consid\u00e9rable. Il y avait tout un \u00c9tat<br>dans l&rsquo;\u00c9tat, fait de voleurs, de bandits, de prostitu\u00e9es, de<br>marchands de drogue, de hors-la-loi de toutes sortes. Mais<br>comme cela se passait entre prol\u00e9taires, cela n&rsquo;avait aucune<br>importance. Pour toutes les questions de morale, on leur<br>permettait de suivre leur code ancestral. Le puritanisme sexuel du<br>Parti ne leur \u00e9tait pas impos\u00e9. L&rsquo;inversion sexuelle n&rsquo;\u00e9tait pas<br>punie, le divorce \u00e9tait autoris\u00e9. Entre parenth\u00e8ses, la d\u00e9votion<br>religieuse elle-m\u00eame aurait \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9e si les prol\u00e9taires avaient<br>manifest\u00e9 par le moindre signe qu&rsquo;ils la d\u00e9siraient ou en avaient<br>besoin. Ils \u00e9taient au-dessous de toute suspicion. Comme<br>l&rsquo;exprimait le slogan du Parti : \u00ab Les prol\u00e9taires et les animaux<br>sont libres. \u00bb<br>Winston se baissa et gratta avec pr\u00e9caution son ulc\u00e8re<br>variqueux qui commen\u00e7ait \u00e0 le d\u00e9manger. Ce \u00e0 quoi on revenait<br>invariablement, \u00e9tait l&rsquo;impossibilit\u00e9 de savoir ce qu&rsquo;avait<br>r\u00e9ellement \u00e9t\u00e9 la vie avant la R\u00e9volution. Il prit dans son tiroir un<br>exemplaire d&rsquo;un manuel d&rsquo;histoire \u00e0 l&rsquo;usage des enfants, qu&rsquo;il<br>avait emprunt\u00e9 \u00e0 Mme Parsons, et se mit \u00e0 en copier un passage<br>dans son journal. Le voici :<\/p>\n\n\n\n<p>78 &#8211;<br>Anciennement, avant la glorieuse R\u00e9volution, Londres<br>n&rsquo;\u00e9tait pas la superbe cit\u00e9 que nous connaissons aujourd&rsquo;hui.<br>C&rsquo;\u00e9tait une ville sombre, sale, mis\u00e9rable, o\u00f9 presque personne<br>n&rsquo;avait suffisamment de nourriture, o\u00f9 des centaines et des<br>milliers de pauvres gens n&rsquo;avaient pas de chaussures aux pieds,<br>ni m\u00eame de toit sous lequel ils pussent dormir. Des enfants, pas<br>plus \u00e2g\u00e9s que vous, devaient travailler douze heures par jour<br>pour des ma\u00eetres cruels qui les fouettaient s&rsquo;ils travaillaient trop<br>lentement et ne les nourrissaient que de cro\u00fbtes de pain rassis et<br>d&rsquo;eau. Au milieu de cette horrible pauvret\u00e9, il y avait quelques<br>belles maisons, hautes et larges, o\u00f9 vivaient des hommes riches<br>qui avaient pour les servir jusqu&rsquo;\u00e0 trente domestiques. C&rsquo;\u00e9taient<br>des hommes gras et laids, aux visages cruels, comme celui que<br>vous voyez sur l&rsquo;image de la page ci-contre. Vous pouvez voir<br>qu&rsquo;il est v\u00eatu d&rsquo;une longue veste noire appel\u00e9e redingote et qu&rsquo;il<br>est coiff\u00e9 d&rsquo;un \u00e9trange chapeau luisant, en forme de tuyau de<br>po\u00eale, qu&rsquo;on appelait haut-de-forme. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;uniforme des<br>capitalistes, et personne d&rsquo;autre n&rsquo;avait la permission de le<br>porter.<br>Les capitalistes poss\u00e9daient tout et tous les autres hommes<br>\u00e9taient leurs esclaves. Ils poss\u00e9daient toute la terre, toutes les<br>maisons, toutes les usines, tout l&rsquo;argent. Ils pouvaient, si<br>quelqu&rsquo;un leur d\u00e9sob\u00e9issait, le jeter en prison, ou lui enlever son<br>gagne-pain et le faire mourir de faim. Quand une personne<br>ordinaire parlait \u00e0 un capitaliste, elle devait prendre une<br>attitude servile, saluer, enlever sa casquette et donner du<br>\u00ab Monseigneur \u00bb. Le chef de tous les capitalistes s&rsquo;appelait le Roi<br>et\u2026<br>Mais Winston savait le reste de r\u00e9mun\u00e9ration. On<br>mentionnerait les \u00e9v\u00eaques et leurs manches de fine batiste, les<br>juges dans leurs robes d&rsquo;hermine, les piloris de toutes sortes, les<br>moulins de discipline, le chat \u00e0 neuf queues, le banquet du Lord<br>Maire, la coutume d&#8217;embrasser l&rsquo;orteil du pape. Il y avait aussi, ce<br>qu&rsquo;on appelait le droit de cuissage qui n&rsquo;\u00e9tait probablement pas<br>mentionn\u00e9 dans un livre pour enfants. C&rsquo;\u00e9tait la loi qui donnait<\/p>\n\n\n\n<p>79 &#8211;<br>aux capitalistes le droit de coucher avec n&rsquo;importe laquelle des<br>femmes qui travaillaient dans leurs usines.<br>Comment, dans ce r\u00e9cit, faire la part du mensonge ? Ce<br>pouvait \u00eatre vrai, que le niveau humain f\u00fbt plus \u00e9lev\u00e9 apr\u00e8s<br>qu&rsquo;avant la R\u00e9volution. La seule preuve du contraire \u00e9tait la<br>protestation silencieuse que l&rsquo;on sentait dans la moelle de ses os,<br>c&rsquo;\u00e9tait le sentiment instinctif que les conditions dans lesquelles on<br>vivait \u00e9taient intol\u00e9rables et, qu&rsquo;\u00e0 une \u00e9poque quelconque, elles<br>devaient avoir \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rentes.<br>L&rsquo;id\u00e9e lui vint que la vraie caract\u00e9ristique de la vie moderne<br>\u00e9tait, non pas sa cruaut\u00e9, son ins\u00e9curit\u00e9, mais simplement son<br>aspect nu, terne, soumis.<br>La vie, quand on regardait autour de soi, n&rsquo;offrait aucune<br>ressemblance, non seulement avec les mensonges qui s&rsquo;\u00e9coulaient<br>des t\u00e9l\u00e9crans, mais m\u00eame avec l&rsquo;id\u00e9al que le Parti essayait de<br>r\u00e9aliser. D&rsquo;importantes tranches de vie, m\u00eame pour un membre<br>du Parti, \u00e9taient neutres et en dehors de la politique : peiner \u00e0 des<br>travaux ennuyeux, se battre pour une place dans le m\u00e9tro,<br>repriser des chaussettes us\u00e9es, mendier une tablette de<br>saccharine, mettre de c\u00f4t\u00e9 un bout de cigarette. L&rsquo;id\u00e9al fix\u00e9 par le<br>Parti \u00e9tait quelque chose d&rsquo;\u00e9norme, de terrible, de rayonnant, un<br>monde d&rsquo;acier et de b\u00e9ton, de machines monstrueuses et d&rsquo;armes<br>terrifiantes, une nation de guerriers et de fanatiques qui<br>marchaient avec un ensemble parfait, pensaient les m\u00eames<br>pens\u00e9es, clamaient les m\u00eames slogans, qui perp\u00e9tuellement<br>travaillaient, luttaient, triomphaient et pers\u00e9cutaient, c&rsquo;\u00e9taient<br>trois cents millions d&rsquo;\u00eatres aux visages semblables.<br>La r\u00e9alit\u00e9 montrait des cit\u00e9s d\u00e9labr\u00e9es et sales o\u00f9 des gens<br>sous-aliment\u00e9s tra\u00eenaient \u00e7\u00e0 et l\u00e0 des chaussures crev\u00e9es, dans<br>des maisons du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle rafistol\u00e9es qui sentaient<br>toujours le chou et les cabinets sans confort.<\/p>\n\n\n\n<p>80 &#8211;<br>Winston avait, de Londres, la vision d&rsquo;une cit\u00e9 vaste et en<br>ruine, peupl\u00e9e d&rsquo;un million de poubelles et, m\u00eal\u00e9 \u00e0 cette vision, il<br>voyait un portrait de Mme Parsons, d&rsquo;une femme au visage rid\u00e9 et<br>aux cheveux en m\u00e8ches, farfouillant sans succ\u00e8s, dans un tuyau<br>de vidange bouch\u00e9.<br>Il se baissa et gratta encore son cou-de-pied. Tout au long du<br>jour et de la nuit, les t\u00e9l\u00e9crans vous cassaient les oreilles avec des<br>statistiques qui prouvaient que les gens, aujourd&rsquo;hui, avaient plus<br>de nourriture, plus de v\u00eatements, qu&rsquo;ils avaient des maisons plus<br>confortables, des distractions plus agr\u00e9ables, qu&rsquo;ils vivaient plus<br>longtemps, travaillaient moins d&rsquo;heures, \u00e9taient plus gros, en<br>meilleure sant\u00e9, plus forts, plus heureux, plus intelligents, mieux<br>\u00e9lev\u00e9s que les gens d&rsquo;il y avait cinquante ans. Pas un mot de ces<br>statistiques ne pouvait jamais \u00eatre prouv\u00e9 ou r\u00e9fut\u00e9. Le Parti<br>pr\u00e9tendait, par exemple, qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui quarante pour cent des<br>prol\u00e9taires adultes savaient lire et \u00e9crire. Avant la R\u00e9volution,<br>disait-on, leur nombre \u00e9tait seulement de quinze pour cent. Le<br>Parti clamait que le taux de mortalit\u00e9 infantile \u00e9tait maintenant<br>de cent soixante pour mille seulement, tandis qu&rsquo;avant la<br>R\u00e9volution il \u00e9tait de trois cents pour mille. Et ainsi de tout.<br>C&rsquo;\u00e9tait comme si on avait une seule \u00e9quation \u00e0 deux inconnues.<br>Il se pouvait fort bien que litt\u00e9ralement tous les mots des<br>livres d&rsquo;histoire, m\u00eame ce que l&rsquo;on acceptait sans discussion,<br>soient purement fantaisistes. Pour ce qu&rsquo;on en savait, il se pouvait<br>qu&rsquo;il n&rsquo;y e\u00fbt jamais eu de loi telle que le droit de cuissage, ou de<br>cr\u00e9ature telle que le capitaliste, ou de chapeau tel que le haut-deforme.<br>Tout se perdait dans le brouillard. Le pass\u00e9 \u00e9tait ratur\u00e9, la<br>rature oubli\u00e9e et le mensonge devenait v\u00e9rit\u00e9. Une seule fois, au<br>cours de sa vie \u2013 apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, c&rsquo;est ce qui comptait \u2013, il<br>avait poss\u00e9d\u00e9 la preuve palpable, irr\u00e9futable, d&rsquo;un acte de<br>falsification. Il l&rsquo;avait tenue entre ses doigts au moins trente<br>secondes. Ce devait \u00eatre en 1973. En tout cas, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0<br>l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 Catherine et lui s&rsquo;\u00e9taient s\u00e9par\u00e9s. Mais la date \u00e0<br>consid\u00e9rer \u00e9tait ant\u00e9rieure de sept ou huit ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>81 &#8211;<br>L&rsquo;histoire commen\u00e7a en v\u00e9rit\u00e9 vers 1965, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque des<br>grandes \u00e9purations par lesquelles les premiers meneurs de la<br>R\u00e9volution furent balay\u00e9s pour toujours. Vers 1970, il n&rsquo;en restait<br>aucun, sauf Big Brother lui-m\u00eame. Tous les autres, \u00e0 ce moment,<br>avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9masqu\u00e9s comme tra\u00eetres et contre-r\u00e9volutionnaires.<br>Goldstein s&rsquo;\u00e9tait enfui, et se cachait nul ne savait o\u00f9. Pour ce qui<br>\u00e9tait des autres, quelques-uns avaient simplement disparu. Mais<br>la plupart avaient \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9s apr\u00e8s de spectaculaires proc\u00e8s<br>publics au cours desquels ils confessaient leurs crimes.<br>Parmi les derniers survivants, il y avait trois hommes<br>nomm\u00e9s Jones, Aaronson et Rutherford. Ce devait \u00eatre en 1965<br>que ces trois-l\u00e0 avaient \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s. Comme il arrivait souvent, ils<br>avaient disparu pendant plus d&rsquo;un an, de sorte qu&rsquo;on ne savait pas<br>s&rsquo;ils \u00e9taient vivants ou morts puis, soudain, on les avait ramen\u00e9s \u00e0<br>la lumi\u00e8re afin qu&rsquo;ils s&rsquo;accusent, comme \u00e0 l&rsquo;ordinaire.<br>Ils s&rsquo;\u00e9taient accus\u00e9s d&rsquo;intelligence avec l&rsquo;ennemi (\u00e0 cette date<br>aussi, l&rsquo;ennemi c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;Eurasia), de d\u00e9tournement des fonds<br>publics, du meurtre de divers membres fid\u00e8les au Parti,<br>d&rsquo;intrigues contre la direction de Big Brother, qui avaient<br>commenc\u00e9 longtemps avant la R\u00e9volution, d&rsquo;actes de sabotage qui<br>avaient caus\u00e9 la mort de centaines de milliers de personnes.<br>Apr\u00e8s ces confessions, ils avaient \u00e9t\u00e9 pardonn\u00e9s, r\u00e9int\u00e9gr\u00e9s dans<br>le Parti et nomm\u00e9s \u00e0 des postes honorifiques qui \u00e9taient en fait<br>des sin\u00e9cures. Tous trois avaient \u00e9crit de longs et abjects articles<br>dans le Times pour analyser les raisons de leur d\u00e9fection et<br>promettre de s&rsquo;amender.<br>Quelque temps apr\u00e8s leur lib\u00e9ration, Winston les avait vus<br>tous trois au Caf\u00e9 du Ch\u00e2taignier. Il se rappelait cette sorte de<br>fascination terrifi\u00e9e qui l&rsquo;avait incit\u00e9 \u00e0 les regarder du coin de<br>l&rsquo;\u0153il.<br>C&rsquo;\u00e9taient des hommes beaucoup plus \u00e2g\u00e9s que lui, des<br>reliques de l&rsquo;ancien monde, les derni\u00e8res grandes figures peut-<\/p>\n\n\n\n<p>82 &#8211;<br>\u00eatre des premiers jours h\u00e9ro\u00efques du Parti. Le prestige de la lutte<br>clandestine et de la guerre civile s&rsquo;attachait encore \u00e0 eux dans une<br>faible mesure. Winston avait l&rsquo;impression, bien que d\u00e9j\u00e0 \u00e0 cette<br>\u00e9poque, les faits et les dates fussent confus, qu&rsquo;il avait su leurs<br>noms bien des ann\u00e9es avant celui de Big Brother. Mais ils \u00e9taient<br>aussi des hors-la-loi, des ennemis, des intouchables, dont le<br>destin, in\u00e9luctable, \u00e9tait la mort dans une ann\u00e9e ou deux. Aucun<br>de ceux qui \u00e9taient tomb\u00e9s une fois entre les mains de la Police de<br>la Pens\u00e9e, n&rsquo;avait jamais, en fin de compte, \u00e9chapp\u00e9. C&rsquo;\u00e9taient des<br>corps qui attendaient d&rsquo;\u00eatre renvoy\u00e9s \u00e0 leurs tombes.<br>Aux tables qui les entouraient, il n&rsquo;y avait personne. Il n&rsquo;\u00e9tait<br>pas prudent d&rsquo;\u00eatre m\u00eame seulement vu dans le voisinage de telles<br>personnes. Ils \u00e9taient assis silencieux, devant des verres de gin<br>parfum\u00e9 au clou de girofle qui \u00e9tait la sp\u00e9cialit\u00e9 du caf\u00e9. Des trois,<br>c&rsquo;\u00e9tait Rutherford qui avait le plus impressionn\u00e9 Winston.<br>Rutherford avait, \u00e0 un moment, \u00e9t\u00e9 un caricaturiste fameux<br>dont les dessins cruels avaient aid\u00e9 \u00e0 enflammer l&rsquo;opinion avant<br>et apr\u00e8s la R\u00e9volution. Maintenant encore, \u00e0 de longs intervalles,<br>ses caricatures paraissaient dans le Times. Ce n&rsquo;\u00e9taient que des<br>imitations de sa premi\u00e8re mani\u00e8re. Elles \u00e9taient curieusement<br>sans vie et peu convaincantes. Elles n&rsquo;offraient qu&rsquo;un rab\u00e2chage<br>des th\u00e8mes anciens : logements des quartiers sordides, enfants<br>affam\u00e9s, batailles de rues, capitalistes en haut-de-forme (m\u00eame<br>sur les barricades, les capitalistes semblaient encore s&rsquo;attacher \u00e0<br>leurs hauts-de-forme). C&rsquo;\u00e9tait un effort infini et sans espoir pour<br>revenir au pass\u00e9. Rutherford \u00e9tait un homme monstrueux, aux<br>cheveux gris, graisseux, en crini\u00e8re, au visage coutur\u00e9, \u00e0 la peau<br>fiasque, aux \u00e9paisses l\u00e8vres n\u00e9gro\u00efdes. Il devait avoir \u00e9t\u00e9<br>extr\u00eamement fort. Mais son grand corps s&rsquo;affaissait, s&rsquo;inclinait,<br>devenait bossu, s&rsquo;\u00e9parpillait dans tous les sens. Il semblait<br>s&rsquo;effondrer sous les yeux des gens comme une montagne qui<br>s&rsquo;\u00e9miette.<br>Il \u00e9tait trois heures de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, heure o\u00f9 il n&rsquo;y a<br>personne. Winston ne pouvait maintenant se souvenir comment<br>il avait pu se trouver au caf\u00e9 \u00e0 cette heure-l\u00e0. L&rsquo;endroit \u00e9tait<\/p>\n\n\n\n<p>83 &#8211;<br>presque vide. Une musique douce coulait lentement des t\u00e9l\u00e9crans.<br>Les trois hommes \u00e9taient assis dans leur coin, presque sans<br>bouger, et sans parler. Le gar\u00e7on, sans attendre la commande,<br>apporta des verres de gin frais. Il y avait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;eux, sur la table,<br>un jeu d&rsquo;\u00e9checs dont les pi\u00e8ces \u00e9taient en place, mais aucun jeu<br>n&rsquo;avait commenc\u00e9. Il arriva alors un accident au t\u00e9l\u00e9cran, pendant<br>peut-\u00eatre une demi-minute. L&rsquo;air qui se jouait changea et le ton<br>de la musique aussi. Il y eut alors\u2026 mais c&rsquo;\u00e9tait un son difficile \u00e0<br>d\u00e9crire, c&rsquo;\u00e9tait une note sp\u00e9ciale, syncop\u00e9e, dans laquelle entrait<br>du braiement et du rire. Winston l&rsquo;appela en lui-m\u00eame une note<br>jaune. Une voix, ensuite, chanta dans le t\u00e9l\u00e9cran :<br>Sous le ch\u00e2taignier qui s&rsquo;\u00e9tale,<br>Je vous ai vendu, vous m&rsquo;avez vendu.<br>Ils reposent l\u00e0-bas. Nous sommes \u00e9tendus,<br>Sous le ch\u00e2taignier qui s&rsquo;\u00e9tale.<br>Les trois hommes n&rsquo;avaient pas boug\u00e9, mais quand Winston<br>regarda le visage ravag\u00e9 de Rutherford, il vit que ses yeux \u00e9taient<br>pleins de larmes. Et il remarqua pour la premi\u00e8re fois, avec<br>comme un frisson int\u00e9rieur, mais sans savoir pourtant pourquoi il<br>frissonnait, qu&rsquo;Aaronson et Rutherford avaient tous deux le nez<br>cass\u00e9.<br>Un peu plus tard, tous trois furent arr\u00eat\u00e9s. Il apparut qu&rsquo;ils<br>s&rsquo;\u00e9taient engag\u00e9s dans de nouvelles conspirations d\u00e8s l&rsquo;instant de<br>leur lib\u00e9ration. \u00c0 leur second proc\u00e8s, ils confess\u00e8rent encore leurs<br>anciens crimes ainsi que toute une suite de nouveaux. Ils furent<br>ex\u00e9cut\u00e9s et leur vie fut consign\u00e9e dans les annales du Parti, pour<br>servir d&rsquo;avertissement \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9.<br>Environ cinq ans apr\u00e8s, en 1973, Winston d\u00e9roulait une liasse<br>de documents qui venait de tomber du tube pneumatique sur son<br>bureau quand il tomba sur un fragment de papier qui avait<br>probablement \u00e9t\u00e9 gliss\u00e9 parmi les autres puis oubli\u00e9. Il ne l&rsquo;avait<br>pas \u00e9tal\u00e9 que, d\u00e9j\u00e0, il avait vu ce qu&rsquo;il signifiait. C&rsquo;\u00e9tait une demipage d\u00e9chir\u00e9e d&rsquo;un num\u00e9ro du Times d&rsquo;il y avait dix ans \u2013 comme<\/p>\n\n\n\n<p>84 &#8211;<br>c&rsquo;\u00e9tait la moiti\u00e9 sup\u00e9rieure de la page, elle portait la date. Cette<br>page pr\u00e9sentait une photo des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s \u00e0 une r\u00e9union du Parti<br>qui se tenait \u00e0 New York. Au milieu du groupe, on pouvait<br>remarquer Jones, Aaronson et Rutherford. On ne pouvait se<br>tromper. D&rsquo;ailleurs leurs noms figuraient dans la l\u00e9gende, audessous de la photo.<br>Le fait \u00e9tait qu&rsquo;aux deux proc\u00e8s les trois hommes avaient<br>confess\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 cette date ils se trouvaient sur le sol eurasien. Ils<br>avaient pris l&rsquo;avion \u00e0 un a\u00e9rodrome secret du Canada pour aller \u00e0<br>un rendez-vous quelque part en Sib\u00e9rie. L\u00e0, ils avaient conf\u00e9r\u00e9<br>avec des membres de l&rsquo;\u00e9tat-major eurasien \u00e0 qui ils avaient confi\u00e9<br>d&rsquo;importants secrets militaires. La date s&rsquo;\u00e9tait fix\u00e9e dans la<br>m\u00e9moire de Winston parce qu&rsquo;il se trouvait que, par hasard,<br>c&rsquo;\u00e9tait le jour de la Saint-Jean. Mais l&rsquo;histoire compl\u00e8te devait se<br>retrouver sur d&rsquo;innombrables autres documents. Il n&rsquo;y avait<br>qu&rsquo;une seule conclusion possible, les confessions \u00e9taient des<br>mensonges.<br>Naturellement, cette conclusion n&rsquo;\u00e9tait pas en elle-m\u00eame une<br>d\u00e9couverte. M\u00eame \u00e0 cette \u00e9poque, Winston n&rsquo;imaginait pas que<br>les gens qui \u00e9taient an\u00e9antis au cours des \u00e9purations avaient<br>r\u00e9ellement commis les crimes dont on les accusait. Mais ceci \u00e9tait<br>une preuve concr\u00e8te. C&rsquo;\u00e9tait un fragment du pass\u00e9 aboli. C&rsquo;\u00e9tait le<br>fossile qui, d\u00e9couvert dans une couche de terrain o\u00f9 on ne croyait<br>pas le trouver, d\u00e9truit une th\u00e9orie g\u00e9ologique. Ce document, s&rsquo;il<br>avait pu \u00eatre publi\u00e9 et expliqu\u00e9, aurait suffi pour faire sauter le<br>Parti et le r\u00e9duire en poussi\u00e8re.<br>Winston avait continu\u00e9 \u00e0 travailler. Sit\u00f4t qu&rsquo;il avait vu ce<br>qu&rsquo;\u00e9tait la photographie et ce qu&rsquo;elle signifiait, il l&rsquo;avait recouverte<br>d&rsquo;une autre feuille de papier. Heureusement, quand il l&rsquo;avait<br>d\u00e9roul\u00e9e, elle s&rsquo;\u00e9tait trouv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;envers par rapport au t\u00e9l\u00e9cran.<br>Il posa son sous-main sur ses genoux et recula sa chaise pour<br>se placer aussi loin que possible du t\u00e9l\u00e9cran. Garder un visage<br>impassible n&rsquo;\u00e9tait pas difficile et, avec un effort, on peut contr\u00f4ler<\/p>\n\n\n\n<p>85 &#8211;<br>jusqu&rsquo;au rythme de sa respiration. Mais on ne peut ma\u00eetriser les<br>battements de son c\u0153ur et le t\u00e9l\u00e9cran \u00e9tait assez sensible pour les<br>relever.<br>Il laissa passer, autant qu&rsquo;il put en juger, dix minutes,<br>pendant lesquelles il fut tourment\u00e9 par la crainte que ne le<br>trahisse quelque accident \u2013 un courant d&rsquo;air inattendu, par<br>exemple, qui soufflerait sur son bureau. Ensuite, sans la<br>d\u00e9couvrir, il jeta la photographie avec d&rsquo;autres vieux papiers dans<br>le trou de m\u00e9moire. En moins d&rsquo;une minute peut-\u00eatre, elle avait<br>d\u00fb \u00eatre r\u00e9duite en cendres.<br>L&rsquo;incident avait eu lieu dix, onze ans plus t\u00f4t. Aujourd&rsquo;hui,<br>probablement, Winston aurait gard\u00e9 la photographie. Il \u00e9tait<br>curieux que le fait de l&rsquo;avoir tenue entre ses doigts semblait<br>constituer pour lui une diff\u00e9rence, m\u00eame \u00e0 cette heure o\u00f9 la<br>photographie elle-m\u00eame, aussi bien que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement qu&rsquo;elle<br>rappelait, n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un souvenir. \u00ab L&#8217;emprise du Parti sur le pass\u00e9<br>\u00e9tait-elle moins forte, se demanda-t-il, du fait qu&rsquo;une pi\u00e8ce qui<br>n&rsquo;existait plus avait \u00e0 un moment exist\u00e9 ? \u00bb<br>Mais \u00e0 l&rsquo;heure actuelle, en supposant qu&rsquo;elle e\u00fbt pu \u00eatre,<br>d&rsquo;une mani\u00e8re quelconque ressuscit\u00e9e de ses cendres, la<br>photographie n&rsquo;aurait m\u00eame pas constitu\u00e9 une preuve.<br>Au moment o\u00f9 Winston l&rsquo;avait d\u00e9couverte, d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;Oc\u00e9ania<br>n&rsquo;\u00e9tait plus en guerre contre l&rsquo;Eurasia, et il aurait fallu que ce f\u00fbt<br>en faveur des agents de l&rsquo;Estasia que les trois hommes trahissent<br>leur pays. Depuis, il y avait eu d&rsquo;autres changements. Deux ?<br>Trois ? Winston ne pouvait se rappeler combien. Tr\u00e8s<br>probablement, les confessions avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9crites et r\u00e9crites<br>encore, si bien que les faits et dates primitifs n&rsquo;avaient plus la<br>moindre signification. Le pass\u00e9, non seulement changeait, mais<br>changeait continuellement.<br>Ce qui affligeait le plus Winston et lui donnait une sensation<br>de cauchemar, c&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais clairement compris<\/p>\n\n\n\n<p>86 &#8211;<br>pourquoi cette colossale imposture \u00e9tait entreprise. Les avantages<br>imm\u00e9diats tir\u00e9s de la falsification du pass\u00e9 \u00e9taient \u00e9vidents, mais<br>le mobile final restait myst\u00e9rieux. Il reprit sa plume et \u00e9crivit :<br>Je comprends comment. Je ne comprends pas pourquoi.<br>Il se demanda, comme il l&rsquo;avait fait plusieurs fois d\u00e9j\u00e0, s&rsquo;il<br>n&rsquo;\u00e9tait pas lui-m\u00eame fou. Peut-\u00eatre un fou n&rsquo;\u00e9tait-il qu&rsquo;une<br>minorit\u00e9 r\u00e9duite \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9. \u00c0 une certaine \u00e9poque, c&rsquo;\u00e9tait un signe<br>de folie que de croire aux r\u00e9volutions de la terre autour du soleil.<br>Aujourd&rsquo;hui, la folie \u00e9tait de croire que le pass\u00e9 \u00e9tait immuable.<br>Peut-\u00eatre \u00e9tait-il le seul \u00e0 avoir cette croyance. S&rsquo;il \u00e9tait le seul, il<br>\u00e9tait donc fou. Mais la pens\u00e9e d&rsquo;\u00eatre fou ne le troublait pas<br>beaucoup. L&rsquo;horreur \u00e9tait qu&rsquo;il se pouvait qu&rsquo;il se tromp\u00e2t.<br>Il prit le livre d&rsquo;Histoire \u00e9l\u00e9mentaire et regarda le portrait de<br>Big Brother qui en formait le frontispice. Les yeux hypnotiseurs le<br>regardaient dans les yeux. C&rsquo;\u00e9tait comme si une force \u00e9norme<br>exer\u00e7ait sa pression sur vous. Cela p\u00e9n\u00e9trait votre cr\u00e2ne, frappait<br>contre votre cerveau, vous effrayait jusqu&rsquo;\u00e0 vous faire renier vos<br>croyances, vous persuadant presque de nier le t\u00e9moignage de vos<br>sens.<br>Le Parti finirait par annoncer que deux et deux font cinq et il<br>faudrait le croire. Il \u00e9tait in\u00e9luctable que, t\u00f4t ou tard, il fasse cette<br>d\u00e9claration. La logique de sa position l&rsquo;exigeait. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas<br>seulement la validit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience, mais l&rsquo;existence m\u00eame d&rsquo;une<br>r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure qui \u00e9tait tacitement ni\u00e9e par sa philosophie.<br>L&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie des h\u00e9r\u00e9sies \u00e9tait le sens commun. Et le terrible n&rsquo;\u00e9tait<br>pas que le Parti tuait ceux qui pensaient autrement, mais qu&rsquo;il se<br>pourrait qu&rsquo;il e\u00fbt raison.<br>Apr\u00e8s tout, comment pouvons-nous savoir que deux et deux<br>font quatre ? Ou que la gravitation exerce une force ? Ou que le<br>pass\u00e9 est immuable ? Si le pass\u00e9 et le monde ext\u00e9rieur n&rsquo;existent<br>que dans l&rsquo;esprit et si l&rsquo;esprit est susceptible de recevoir des<br>directives ? Alors quoi ?<\/p>\n\n\n\n<p>87 &#8211;<br>Mais non. De lui-m\u00eame, le courage de Winston se durcit. Le<br>visage d&rsquo;O&rsquo;Brien, qu&rsquo;aucune association d&rsquo;id\u00e9e \u00e9vidente n&rsquo;avait<br>\u00e9voqu\u00e9, se pr\u00e9senta \u00e0 son esprit. Il sut, avec plus de certitude<br>qu&rsquo;auparavant, qu&rsquo;O&rsquo;Brien \u00e9tait du m\u00eame bord que lui. Il \u00e9crivait<br>son journal pour O&rsquo;Brien, \u00e0 O&rsquo;Brien. C&rsquo;\u00e9tait comme une<br>interminable lettre que personne ne lirait jamais mais qui,<br>adress\u00e9e \u00e0 une personne particuli\u00e8re, prendrait de ce fait sa<br>couleur.<br>Le Parti disait de rejeter le t\u00e9moignage des yeux et des<br>oreilles. C&rsquo;\u00e9tait le commandement final et le plus essentiel. Son<br>c\u0153ur faiblit quand il pensa \u00e0 l&rsquo;\u00e9norme puissance d\u00e9ploy\u00e9e contre<br>lui, \u00e0 la facilit\u00e9 avec laquelle n&rsquo;importe quel intellectuel du Parti le<br>vaincrait dans une discussion, aux subtils arguments qu&rsquo;il serait<br>incapable de comprendre, et auxquels il serait encore moins<br>capable de r\u00e9pondre. Et cependant, il \u00e9tait dans le vrai. Le Parti<br>se trompait et lui \u00e9tait dans le vrai. L&rsquo;\u00e9vidence, le sens commun,<br>la v\u00e9rit\u00e9, devaient \u00eatre d\u00e9fendus. Les truismes sont vrais. Il fallait<br>s&rsquo;appuyer dessus. Le monde mat\u00e9riel existe, ses lois ne changent<br>pas. Les pierres sont dures, l&rsquo;eau humide, et les objets qu&rsquo;on laisse<br>tomber se dirigent vers le centre de la terre.<br>Avec la sensation qu&rsquo;il s&rsquo;adressait \u00e0 O&rsquo;Brien, et aussi qu&rsquo;il<br>posait un important axiome, il \u00e9crivit :<br>La libert\u00e9, c&rsquo;est la libert\u00e9 de dire que deux et deux font<br>quatre. Lorsque cela est accord\u00e9, le reste suit.<br>CHAPITRE VIII<br>Un parfum de caf\u00e9 grill\u00e9 \u2013 de vrai caf\u00e9, pas de caf\u00e9 de la<br>Victoire \u2013 venait de quelque part au bas d&rsquo;un passage et flottait<br>dans la rue. Winston s&rsquo;arr\u00eata involontairement. Il retrouva, peut\u00eatre deux secondes, le monde \u00e0 moiti\u00e9 oubli\u00e9 de son enfance. Puis<\/p>\n\n\n\n<p>88 &#8211;<br>une porte claqua, qui sembla couper l&rsquo;odeur aussi brusquement<br>que s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un son.<br>Il avait, pendant plusieurs kilom\u00e8tres, march\u00e9 sur des pav\u00e9s,<br>et son ulc\u00e8re variqueux lui donnait des \u00e9lancements. C&rsquo;\u00e9tait la<br>seconde fois, en trois semaines, qu&rsquo;il manquait une soir\u00e9e au<br>Centre communautaire. C&rsquo;\u00e9tait une grave imprudence, car on<br>pouvait \u00eatre certain que les pr\u00e9sences au Centre \u00e9taient<br>soigneusement contr\u00f4l\u00e9es.<br>En principe, un membre du Parti n&rsquo;avait pas de loisirs et<br>n&rsquo;\u00e9tait jamais seul, sauf quand il \u00e9tait au lit. On tenait pour acquis<br>que lorsqu&rsquo;il ne travaillait, ne mangeait ou ne dormait pas, il<br>prenait part \u00e0 quelque distraction collective. Faire n&rsquo;importe quoi<br>qui pourrait indiquer un go\u00fbt pour la solitude, ne f\u00fbt-ce qu&rsquo;une<br>promenade, \u00e9tait toujours l\u00e9g\u00e8rement dangereux. Il y avait, en<br>novlangue, un mot pour d\u00e9signer ce go\u00fbt. C&rsquo;\u00e9tait egovie, qui<br>signifiait individualisme et excentricit\u00e9. Mais ce soir-l\u00e0, quand il<br>\u00e9tait sorti du minist\u00e8re, le parfum de l&rsquo;air d&rsquo;avril l&rsquo;avait tent\u00e9. Le<br>ciel \u00e9tait d&rsquo;un bleu plus chaud qu&rsquo;il ne l&rsquo;avait encore \u00e9t\u00e9 de l&rsquo;ann\u00e9e<br>et, soudain, la longue soir\u00e9e bruyante au Centre, les jeux<br>assommants et fatigants, les conf\u00e9rences, la camaraderie criarde,<br>facilit\u00e9e par le gin, lui avaient paru intol\u00e9rables. D&rsquo;un mouvement<br>impulsif, il s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9tourn\u00e9 de l&rsquo;arr\u00eat de l&rsquo;autobus et avait err\u00e9<br>dans le labyrinthe londonien, d&rsquo;abord au Sud, puis \u00e0 l&rsquo;Est, puis au<br>Nord. Il s&rsquo;\u00e9tait \u00e9gar\u00e9 dans des rues inconnues, se pr\u00e9occupant \u00e0<br>peine de la direction qu&rsquo;il prenait.<br>S&rsquo;il y a un espoir, avait-il \u00e9crit dans son journal, il est chez<br>les prol\u00e9taires.<br>Ces mots, affirmation d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 mystique, mais d&rsquo;une<br>palpable absurdit\u00e9, le hant\u00e8rent pendant sa promenade. Il se<br>trouvait quelque part dans les quartiers sordides et vagues, peints<br>de brun, vers le Nord-Est de ce qui, \u00e0 une \u00e9poque, avait \u00e9t\u00e9 la gare<br>de Saint-Pancrace. Il remontait une rue grossi\u00e8rement pav\u00e9e,<br>bord\u00e9e de petites maisons \u00e0 deux \u00e9tages dont les portes d\u00e9labr\u00e9es<\/p>\n\n\n\n<p>89 &#8211;<br>ouvraient directement sur le trottoir et donnaient curieusement<br>l&rsquo;impression de trous de rats. Il y avait \u00e7\u00e0 et l\u00e0, au milieu des<br>pav\u00e9s, des flaques d&rsquo;eau sale. \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur et \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur des<br>porches sombres et le long d&rsquo;\u00e9troites ruelles lat\u00e9rales qui<br>s&rsquo;ouvraient de chaque c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;art\u00e8re principale un nombre<br>\u00e9tonnant de gens fourmillaient : filles en pleine floraison, aux<br>l\u00e8vres violemment rougies, gar\u00e7ons qui poursuivaient les filles,<br>femmes enfl\u00e9es \u00e0 la d\u00e9marche lourde, images de ce que seraient<br>les filles dans dix ans, cr\u00e9atures vieilles et courb\u00e9es tra\u00eenant des<br>pieds plats, enfants pieds nus et haillonneux qui jouaient dans les<br>flaques d&rsquo;eau et s&rsquo;\u00e9gaillaient aux cris furieux de leur m\u00e8re. Un<br>quart peut-\u00eatre des fen\u00eatres de la rue \u00e9tait r\u00e9par\u00e9 au moyen de<br>planches. La plupart des gens ne faisaient pas attention \u00e0<br>Winston. Quelques-uns le regardaient avec une sorte de curiosit\u00e9<br>circonspecte. Deux femmes monstrueuses, aux avant-bras d&rsquo;un<br>rouge brique crois\u00e9s sur leur tablier, bavardaient devant une<br>porte. Winston saisit en passant des bribes de conversation.<br>\u2013 Oui, que je lui ai dit, tout \u00e7a c&rsquo;est tr\u00e8s bien, oui, mais \u00e0 ma<br>place, vous auriez fait comme moi. C&rsquo;est facile de critiquer, je lui<br>ai dit, mais vous n&rsquo;avez pas les m\u00eames ennuis que moi.<br>\u2013 Ah ! r\u00e9pondait l&rsquo;autre, c&rsquo;est tout juste comme vous dites,<br>c&rsquo;est l\u00e0 que \u00e7a cloche.<br>Les voix stridentes s&rsquo;arr\u00eat\u00e8rent brusquement. Les femmes<br>l&rsquo;examin\u00e8rent au passage dans un silence hostile. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas<br>exactement de l&rsquo;hostilit\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t une sorte de<br>circonspection, de raidissement momentan\u00e9, comme au passage<br>d&rsquo;un animal non familier. On ne devait pas voir souvent, dans une<br>telle rue, la combinaison bleue du Parti.<br>Il \u00e9tait en v\u00e9rit\u00e9 imprudent de se montrer dans de tels lieux \u00e0<br>moins que l&rsquo;on y f\u00fbt appel\u00e9 par une affaire pr\u00e9cise. On pouvait<br>\u00eatre arr\u00eat\u00e9 par des patrouilles. \u00ab Puis-je voir vos papiers,<br>camarade ? Que faites-vous l\u00e0 ? \u00c0 quelle heure avez-vous laiss\u00e9<br>votre travail ? Est-ce votre chemin habituel pour rentrer chez<\/p>\n\n\n\n<p>90 &#8211;<br>vous ? \u00bb Et ainsi de suite. Non qu&rsquo;il y e\u00fbt aucune r\u00e8gle interdisant<br>de rentrer chez soi par un chemin inhabituel, mais cela suffisait<br>pour attirer sur vous l&rsquo;attention, si la Police de la Pens\u00e9e \u00e9tait<br>pr\u00e9venue.<br>Brusquement, toute la rue fut en \u00e9bullition. Le cri de sauvequi-peut fusa de tous c\u00f4t\u00e9s. Les gens filaient chez eux comme des<br>lapins. Une jeune femme jaillit d&rsquo;une porte, s&#8217;empara d&rsquo;un petit<br>enfant qui jouait dans une flaque, l&rsquo;enveloppa vivement de son<br>tablier et rentra chez elle d&rsquo;un bond.<br>Au m\u00eame instant, un homme v\u00eatu d&rsquo;un habit noir en<br>accord\u00e9on, qui avait surgi d&rsquo;une rue transversale, courut \u00e0<br>Winston et, d&rsquo;un air boulevers\u00e9, lui montra du doigt le ciel.<br>\u2013 Marmites ! hurla-t-il. Attention, patron ! patron ! Pan ! sur<br>la t\u00eate. \u00c0 plat ventre ! Vite !<br>\u00ab Marmites \u00bb \u00e9tait le nom donn\u00e9, on ne savait pourquoi, par<br>les prol\u00e9taires, aux bombes-fus\u00e9es. Winston se jeta promptement<br>sur le sol. Les prol\u00e9taires ne se trompaient presque jamais quand<br>ils vous donnaient de tels avis. Ils semblaient poss\u00e9der une sorte<br>d&rsquo;instinct qui les pr\u00e9venait plusieurs secondes \u00e0 l&rsquo;avance de<br>l&rsquo;approche d&rsquo;une fus\u00e9e, bien que celle-ci soit cens\u00e9e voyager plus<br>vite que le son. Winston se couvrit la t\u00eate de ses bras repli\u00e9s. On<br>entendit un grondement sourd qui sembla soulever le pav\u00e9. Une<br>pluie d&rsquo;objets l\u00e9gers lui tomb\u00e8rent en gr\u00eale sur le dos. Quand il se<br>releva, il vit qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 couvert de fragments de vitre tomb\u00e9s<br>d&rsquo;une fen\u00eatre voisine.<br>Il reprit sa marche. La bombe avait d\u00e9moli un groupe de<br>maisons \u00e0 deux cents m\u00e8tres dans le haut de la rue. Une colonne<br>de fum\u00e9e noire pendait du ciel et, au-dessous, il y avait un nuage<br>de poussi\u00e8re de pl\u00e2tre dans lequel, autour des d\u00e9combres, une<br>foule se groupait d\u00e9j\u00e0. Il vit devant lui, sur le pav\u00e9, un petit<br>morceau de pl\u00e2tre ray\u00e9 d&rsquo;un brillant trait rouge. Quand il<br>l&rsquo;atteignit, il identifia une main, sectionn\u00e9e au poignet. La<\/p>\n\n\n\n<p>91 &#8211;<br>coupure \u00e9tait rouge, mais la main \u00e9tait si bl\u00eame qu&rsquo;elle<br>ressemblait \u00e0 un moulage de pl\u00e2tre.<br>Il poussa la chose du pied dans le caniveau puis, pour \u00e9viter<br>la foule, tourna \u00e0 droite dans une rue transversale. En trois ou<br>quatre minutes, il \u00e9tait hors de la zone sinistr\u00e9e et les rues<br>sordides avaient repris leur animation grouillante, comme s&rsquo;il ne<br>s&rsquo;\u00e9tait rien pass\u00e9.<br>Il \u00e9tait pr\u00e8s de huit heures et les caf\u00e9s que fr\u00e9quentaient les<br>prol\u00e9taires (on les appelait des \u00ab bistrots \u00bb) \u00e9taient combles. Par<br>leurs crasseuses portes tournantes, qui s&rsquo;ouvraient et se<br>refermaient sans cesse, venait une odeur d&rsquo;urine, de sciure de<br>bois et de bi\u00e8re aigre. Dans un angle form\u00e9 par une fa\u00e7ade en<br>saillie, trois hommes \u00e9taient group\u00e9s. Celui du milieu tenait un<br>journal pli\u00e9 que les deux autres \u00e9tudiaient par-dessus son \u00e9paule.<br>Avant m\u00eame qu&rsquo;il f\u00fbt assez pr\u00e8s pour d\u00e9chiffrer l&rsquo;expression de<br>leurs visages, Winston put constater leur \u00e9tat de tension par<br>toutes les lignes de leurs corps. C&rsquo;\u00e9taient \u00e9videmment des<br>nouvelles s\u00e9rieuses qu&rsquo;ils lisaient. Il les avait d\u00e9pass\u00e9s de<br>quelques pas quand, soudain, le groupe se disloqua et deux<br>hommes entr\u00e8rent dans une violente altercation. Ils sembl\u00e8rent,<br>un moment, presque sur le point d&rsquo;en venir aux mains.<br>\u2013 Est-ce que vous ne pouvez pas, bon sang, \u00e9couter ce que je<br>vous dis ? Je vous dis qu&rsquo;aucun nombre termin\u00e9 par sept n&rsquo;a<br>gagn\u00e9 depuis au moins quatorze mois.<br>\u2013 Oui, il a gagn\u00e9 !<br>\u2013 Non, il n&rsquo;a pas gagn\u00e9 ! \u00c0 la maison, j&rsquo;ai tous les num\u00e9ros<br>gagnants depuis au moins deux ans, inscrits sur un papier. Je les<br>note aussi r\u00e9guli\u00e8rement qu&rsquo;une horloge. Et je vous le dis, aucun<br>nombre termin\u00e9 par sept\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>92 &#8211;<br>\u2013 Oui, un sept a gagn\u00e9. Je pourrais presque vous dire ce sacr\u00e9<br>nombre. Il finissait par quatre, z\u00e9ro, sept. C&rsquo;\u00e9tait en f\u00e9vrier, la<br>deuxi\u00e8me semaine de f\u00e9vrier.<br>\u2013 Des prunes, votre f\u00e9vrier. J&rsquo;ai tout not\u00e9, noir sur blanc. Et je<br>vous dis, aucun nombre\u2026<br>\u2013 Oh ! la ferme ! dit le troisi\u00e8me homme.<br>Ils parlaient de la loterie. Winston, trente m\u00e8tres plus loin, se<br>retourna. Ils discutaient encore avec des visages pleins d&rsquo;ardeur<br>et de passion. La loterie et les \u00e9normes prix qu&rsquo;elle payait chaque<br>semaine, \u00e9tait le seul \u00e9v\u00e9nement public auquel les prol\u00e9taires<br>portaient une s\u00e9rieuse attention. Il y avait probablement quelques<br>millions de prol\u00e9taires pour lesquels c&rsquo;\u00e9tait la principale, sinon la<br>seule raison de vivre. C&rsquo;\u00e9tait leur plaisir, leur folie, leur calmant,<br>leur stimulant intellectuel. Quand il s&rsquo;agissait de loterie, m\u00eame les<br>gens qui savaient \u00e0 peine lire et \u00e9crire, semblaient capables de<br>calculs compliqu\u00e9s et de prodiges de m\u00e9moire d\u00e9concertants. Il y<br>avait toute une classe de gens qui gagnaient leur vie simplement<br>en vendant des syst\u00e8mes, des pr\u00e9visions, des amulettes portebonheur. Winston n&rsquo;avait rien \u00e0 voir avec le m\u00e9canisme de la<br>loterie qui \u00e9tait dirig\u00e9 par le minist\u00e8re de l&rsquo;Abondance. Mais il<br>savait, en v\u00e9rit\u00e9 tout le monde dans le Parti le savait, que les prix<br>\u00e9taient pour la plupart fictifs. Il n&rsquo;y avait que les petites sommes<br>qui fussent r\u00e9ellement pay\u00e9es. Les gagnants des gros prix \u00e9taient<br>des gens qui n&rsquo;existaient pas. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas difficile \u00e0 arranger, vu<br>l&rsquo;absence de toute r\u00e9elle communication entre une partie et<br>l&rsquo;autre de l&rsquo;Oc\u00e9ania.<br>Mais s&rsquo;il y avait un espoir, il se trouvait chez les prol\u00e9taires. Il<br>fallait s&rsquo;accrocher \u00e0 cela. La formule, exprim\u00e9e en mots, paraissait<br>raisonnable. C&rsquo;est quand on regardait les \u00eatres humains qui vous<br>croisaient sur le pav\u00e9 qu&rsquo;elle devenait un acte de foi. La rue dans<br>laquelle Winston avait tourn\u00e9 descendait une colline. Il avait<br>l&rsquo;impression de s&rsquo;\u00eatre d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9 dans ces parages et qu&rsquo;il y avait,<br>pas tr\u00e8s loin, une art\u00e8re importante. Un vacarme de voix criardes<\/p>\n\n\n\n<p>93 &#8211;<br>venait de quelque part en avant. La rue fit un coude brusque puis<br>se termina par un escalier qui menait \u00e0 une all\u00e9e encaiss\u00e9e o\u00f9<br>quelques marchands vendaient en plein air des l\u00e9gumes fan\u00e9s.<br>Winston, alors, reconnut l&rsquo;endroit. L&rsquo;all\u00e9e s&rsquo;ouvrait sur la rue<br>principale et au premier tournant, \u00e0 moins de cinq minutes, se<br>trouvait le magasin d&rsquo;antiquit\u00e9s o\u00f9 il avait achet\u00e9 le livre neuf qui<br>\u00e9tait maintenant son journal. Pas tr\u00e8s loin, dans une petite<br>papeterie, il avait achet\u00e9 son porte-plume et sa bouteille d&rsquo;encre.<br>Il s&rsquo;arr\u00eata un instant en haut de l&rsquo;escalier. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de<br>l&rsquo;all\u00e9e, il y avait un petit bistrot sale dont les fen\u00eatres paraissaient<br>couvertes de givre, mais qui \u00e9taient simplement, en r\u00e9alit\u00e9,<br>enduites de poussi\u00e8re. Un tr\u00e8s vieil homme, courb\u00e9, mais actif,<br>dont les moustaches blanches se h\u00e9rissaient comme celles d&rsquo;une<br>crevette, poussa la porte tournante et entra. Tandis que Winston<br>le regardait, il lui vint \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que le vieillard, qui devait avoir au<br>moins quatre-vingts ans, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un homme m\u00fbr au moment de<br>la R\u00e9volution. Lui, et quelques autres comme lui, \u00e9taient les<br>derniers liens existant actuellement avec le monde capitaliste<br>disparu. Dans le Parti lui-m\u00eame, il ne restait pas beaucoup de<br>gens dont les id\u00e9es avaient \u00e9t\u00e9 form\u00e9es avant la R\u00e9volution. La<br>vieille g\u00e9n\u00e9ration avait en grande partie \u00e9t\u00e9 balay\u00e9e au cours des<br>grandes \u00e9purations qui avaient eu lieu entre mil neuf cent<br>cinquante et mil neuf cent soixante-dix. Le petit nombre de ceux<br>qui avaient surv\u00e9cu avait depuis longtemps \u00e9t\u00e9 amen\u00e9, terrifi\u00e9, \u00e0<br>une compl\u00e8te abdication intellectuelle. S&rsquo;il y avait quelqu&rsquo;un au<br>monde capable de faire un expos\u00e9 exact des conditions de vie<br>dans la premi\u00e8re partie du si\u00e8cle, ce ne pouvait \u00eatre qu&rsquo;un<br>prol\u00e9taire.<br>Winston se rem\u00e9mora soudain le passage du livre d&rsquo;Histoire<br>qu&rsquo;il avait copi\u00e9 dans son journal et une folle impulsion s&#8217;empara<br>de lui. Il irait dans le bistrot, il r\u00e9ussirait \u00e0 entrer en relation avec<br>le vieillard, puis il le questionnerait. Il lui dirait : \u00ab Parlez-moi de<br>votre vie quand vous \u00e9tiez un petit gar\u00e7on. \u00c0 quoi ressemblait-elle<br>\u00e0 cette \u00e9poque ? Les choses \u00e9taient-elles meilleures, ou pires qu&rsquo;\u00e0<br>pr\u00e9sent ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>94 &#8211;<br>Il pressa le pas pour ne pas se donner le temps d&rsquo;avoir peur,<br>puis descendit les marches et traversa la rue \u00e9troite. C&rsquo;\u00e9tait une<br>folie, naturellement.<br>Comme d&rsquo;habitude, il n&rsquo;y avait pas de r\u00e8gle pr\u00e9cise<br>interdisant de parler aux prol\u00e9taires et de fr\u00e9quenter leurs caf\u00e9s,<br>mais c&rsquo;\u00e9tait un acte beaucoup trop inhabituel pour qu&rsquo;il ne f\u00fbt pas<br>remarqu\u00e9. Si la patrouille apparaissait, il all\u00e9guerait une faiblesse<br>subite, mais il \u00e9tait peu probable qu&rsquo;on d\u00fbt y ajouter foi.<br>Il poussa la porte et une horrible odeur cas\u00e9euse de bi\u00e8re<br>aigre le frappa au visage. Comme il entrait, le bruit des voix<br>diminua de la moiti\u00e9 environ de son volume. Il sentit derri\u00e8re lui<br>tous les regards fix\u00e9s sur sa combinaison bleue. Une partie de<br>fl\u00e8ches qui \u00e9tait en train \u00e0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 de la pi\u00e8ce fut<br>interrompue pendant trente secondes au moins. Le vieillard qu&rsquo;il<br>avait suivi \u00e9tait au bar o\u00f9 il discutait avec le barman, un jeune<br>homme grand, corpulent, au nez en bec d&rsquo;aigle, aux avant-bras<br>\u00e9normes. Un groupe de consommateurs, des verres \u00e0 la main, les<br>entouraient et suivaient la sc\u00e8ne.<br>\u2013 Je vous parle assez poliment, pas ? disait le vieillard en<br>redressant les \u00e9paules d&rsquo;un air batailleur. Vous dites que vous<br>n&rsquo;avez pas un verre d&rsquo;une pinte dans tout votre bon sang de<br>bistrot ?<br>\u2013 Eh nom de nom ! qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est qu&rsquo;une pinte ?<br>demanda le barman en se penchant en avant, l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de ses<br>doigts appuy\u00e9e au comptoir.<br>\u2013 Entendez-moi \u00e7a ! \u00c7a s&rsquo;appelle barman et \u00e7a n&rsquo;sait pas c&rsquo;que<br>c&rsquo;est qu&rsquo;une pinte. Quoi ! Une pinte, c&rsquo;est un d&rsquo;mi quart et il y a<br>quatre quarts dans un gallon. La prochaine fois, faudra vous<br>apprendre l&rsquo;A B C.<\/p>\n\n\n\n<p>95 &#8211;<br>\u2013 Jamais entendu parler de \u00e7a, r\u00e9pondit bri\u00e8vement le<br>barman. Litres et demi-litres, c&rsquo;est tout ce que nous servons. Voil\u00e0<br>les verres sur l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re devant vous.<br>\u2013 J&rsquo;veux une pinte, persista le vieillard. Vous pouvez bien me<br>soutirer une pinte. Nous n&rsquo;avions pas ces bon sang de litres quand<br>j&rsquo;\u00e9tais un jeune homme.<br>\u2013 Quand vous \u00e9tiez jeune, nous vivions tous au sommet des<br>arbres, dit le barman avec un coup d&rsquo;\u0153il aux autres<br>consommateurs.<br>Il y eut un bruyant \u00e9clat de rire et le malaise caus\u00e9 par<br>l&rsquo;entr\u00e9e de Winston sembla dispara\u00eetre. Le visage au poil blanc du<br>vieillard s&rsquo;\u00e9tait enflamm\u00e9. Il se d\u00e9tourna en marmonnant et se<br>heurta \u00e0 Winston qui le prit gentiment par le bras.<br>\u2013 Un verre ? demanda-t-il.<br>\u2013 Vous \u00eates un homme, dit l&rsquo;autre en redressant les \u00e9paules.<br>Il ne paraissait pas avoir remarqu\u00e9 la combinaison bleue de<br>Winston.<br>\u2013 Une pinte ! ajouta-t-il agressivement \u00e0 l&rsquo;adresse du barman.<br>Une pinte de wallop.<br>Le barman ouvrit et versa deux demi-litres de bi\u00e8re d&rsquo;un brun<br>sombre dans des verres \u00e9pais qu&rsquo;il avait rinc\u00e9s dans un baquet<br>sous le comptoir. La bi\u00e8re \u00e9tait la seule boisson qu&rsquo;on p\u00fbt obtenir<br>dans les caf\u00e9s de prol\u00e9taires. Les prol\u00e9taires n&rsquo;\u00e9taient pas cens\u00e9s<br>boire du gin, mais en pratique, ils pouvaient en obtenir assez<br>facilement.<br>Le jeu de va-et-vient des fl\u00e8ches battait son plein et le groupe<br>qui \u00e9tait au bar s&rsquo;\u00e9tait mis \u00e0 parler de billets de loterie. La<\/p>\n\n\n\n<p>96 &#8211;<br>pr\u00e9sence de Winston, pour un moment, \u00e9tait oubli\u00e9e. Il y avait<br>sous une fen\u00eatre une table de bois blanc o\u00f9 le vieil homme et lui<br>pouvaient parler sans crainte d&rsquo;\u00eatre entendus. C&rsquo;\u00e9tait<br>extr\u00eamement dangereux mais, en tout cas, il n&rsquo;y avait pas de<br>t\u00e9l\u00e9cran dans la pi\u00e8ce. Winston s&rsquo;en \u00e9tait assur\u00e9 aussit\u00f4t entr\u00e9.<br>\u2013 I&rsquo; aurait pu m&rsquo;tirer une pinte, grommelait le vieillard en<br>s&rsquo;installant devant son verre. Un d&rsquo;mi-litre, c&rsquo;est pas assez. On n&rsquo;a<br>pas son content. Et tout un litre, c&rsquo;est trop. \u00c7a fait travailler ma<br>vessie. Sans compter l&rsquo;prix.<br>\u2013 Vous avez d\u00fb voir de grands changements, depuis que vous<br>\u00e9tiez jeune, dit timidement Winston.<br>Les yeux bleu p\u00e2le du vieillard erraient de la cible des fl\u00e8ches<br>au bar et du bar \u00e0 la porte, comme s&rsquo;il pensait que c&rsquo;\u00e9tait dans le<br>bar que les changements avaient eu lieu.<br>\u2013 La bi\u00e8re \u00e9tait meilleure, dit-il finalement. Et moins ch\u00e8re !<br>Quand j&rsquo;tais jeune, la bi\u00e8re blonde, nous l&rsquo;appelions wallop, elle<br>co\u00fbtait quatre sous la pinte. C&rsquo;tait avant la guerre, bien s\u00fbr.<br>\u2013 Quelle guerre \u00e9tait-ce ? demanda Winston.<br>\u2013 C&rsquo;est tout des guerres, r\u00e9pondit vaguement le vieillard.<br>Il prit son verre, redressa de nouveau les \u00e9paules.<br>\u2013 \u00c0 la v\u00f4tre !<br>Dans son cou \u00e9troit, la pomme d&rsquo;Adam saillante fit un rapide<br>et surprenant mouvement de va-et-vient, et la bi\u00e8re disparut.<br>Winston alla au bar et revint avec deux autres demi-litres. Le<br>vieillard parut avoir oubli\u00e9 sa pr\u00e9vention contre l&rsquo;absorption d&rsquo;un<br>litre entier.<\/p>\n\n\n\n<p>97 &#8211;<br>\u2013 Vous \u00eates beaucoup plus vieux que moi, dit Winston. Vous<br>deviez \u00eatre d\u00e9j\u00e0 un homme fait quand je suis n\u00e9. Vous pouvez<br>vous rappeler comment \u00e9tait la vie avant la R\u00e9volution. Les gens<br>de mon \u00e2ge ne connaissent r\u00e9ellement rien de ce temps-l\u00e0. Nous<br>pouvons seulement nous renseigner en lisant des livres, mais ce<br>que disent les livres peut ne pas \u00eatre vrai. Je voudrais avoir votre<br>opinion l\u00e0-dessus. Les livres d&rsquo;Histoire content que la vie avant la<br>R\u00e9volution \u00e9tait absolument diff\u00e9rente de ce qu&rsquo;elle est<br>maintenant. Il y avait une oppression, une injustice, une<br>pauvret\u00e9, terribles, pires que tout ce que nous pouvons imaginer.<br>Ici, \u00e0 Londres, la grande masse du peuple n&rsquo;avait jamais rien \u00e0<br>manger, de la naissance \u00e0 la mort. On travaillait douze heures par<br>jour, on laissait l&rsquo;\u00e9cole \u00e0 neuf ans, on couchait dix dans une pi\u00e8ce.<br>\u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, il y avait un tout petit nombre de gens,<br>seulement quelques milliers, les capitalistes, disait-on, qui \u00e9taient<br>riches et puissants. Ils poss\u00e9daient tout ce qu&rsquo;il y avait \u00e0 poss\u00e9der.<br>Ils vivaient dans de grandes maisons somptueuses avec trente<br>serviteurs, ils se promenaient en automobile ou en voiture \u00e0<br>quatre chevaux, buvaient du champagne, portaient des hauts-deforme.<br>Le visage du vieillard s&rsquo;\u00e9claira soudain.<br>\u2013 Haut-de-forme, r\u00e9p\u00e9ta-t-il. C&rsquo;est dr\u00f4le qu&rsquo;vous en parlez. La<br>m\u00eame chose m&rsquo;est v&rsquo;nue dans l&rsquo;esprit, seul&rsquo;ment hier, j&rsquo; sais pas<br>pourquoi. J&rsquo; m&rsquo; disais justement, y a du temps qu&rsquo; j&rsquo;ai pas vu un<br>haut-de-forme. Tous partis, oui. La derni\u00e8re fois qu&rsquo;j&rsquo;en portais<br>un, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 l&rsquo;enterrement d&rsquo; ma s\u0153ur. Et c&rsquo;tait\u2026 non, j&rsquo; pourrais<br>pas vous dire la date, mais \u00e7a d&rsquo;vait \u00eatre y a cinquante ans. Bien<br>s\u00fbr, on l&rsquo;avait seulement lou\u00e9 pour la circonstance, vous<br>comprenez.<br>\u2013 Ce n&rsquo;est pas tr\u00e8s important, les hauts-de-forme, dit Winston<br>patiemment. Le point est que ces capitalistes, et quelques<br>hommes de loi et quelques pr\u00eatres qui vivaient d&rsquo;eux, \u00e9taient les<br>seigneurs de la terre. Tout \u00e9tait pour eux. Vous, les gens<br>ordinaires, les travailleurs, vous \u00e9tiez leurs esclaves. Ils pouvaient<br>faire de vous ce qu&rsquo;ils voulaient. Ils pouvaient vous embarquer<\/p>\n\n\n\n<p>98 &#8211;<br>pour le Canada comme des bestiaux. Ils pouvaient coucher avec<br>vos filles s&rsquo;ils le d\u00e9siraient. Ils pouvaient vous faire fouetter avec<br>quelque chose qu&rsquo;on appelait le chat \u00e0 neuf queues. Quand vous<br>passiez devant eux, vous deviez enlever vos casquettes. Tous les<br>capitalistes ne se d\u00e9pla\u00e7aient qu&rsquo;entour\u00e9s d&rsquo;une bande de laquais<br>qui\u2026<br>Le visage du vieillard s&rsquo;\u00e9claira encore.<br>\u2013 Laquais, dit-il. \u00c7a c&rsquo;est un mot qu&rsquo; j&rsquo;ai pas entendu &lsquo;y a bien<br>longtemps. Laquais ! \u00c7a me ram\u00e8ne en arri\u00e8re, vrai ! \u00c7a m&rsquo;<br>revient, oh ! &lsquo;y a combien d&rsquo;ann\u00e9es, j&rsquo; sais pas. Qu\u00e9quefois, j&rsquo;allais<br>\u00e0 Hyde Park l&rsquo; dimanche apr\u00e8s-midi entendre les types parler.<br>L&rsquo;arm\u00e9e du Salut, les catholiques romains, les Juifs, les Indiens.<br>&lsquo;Y en avait de toutes sortes. Et &lsquo;y avait un type, non j&rsquo; peux pas<br>vous dire son nom, mais un vrai bon orateur, c&rsquo;\u00e9tait, et \u00e9loquent !<br>I&rsquo; m\u00e2chait pas les mots. &lsquo;Laquais ! i&rsquo; disait. &lsquo;Laquais d&rsquo; la<br>bourgeoisie ! Valets d&rsquo; la classe dirigeante ! \u00ab Parasite \u00bb aussi,<br>\u00e9tait un d&rsquo; ses mots. Et aussi hy\u00e8nes ! &lsquo;i les appelait, juste des<br>hy\u00e8nes. Bien s\u00fbr, &lsquo;i parlait du parti travailliste, vous comprenez !<br>Winston avait l&rsquo;impression qu&rsquo;il jouait aux propos<br>interrompus.<br>\u2013 Ce que je voudrais r\u00e9ellement savoir est ceci\u2026 dit-il.<br>Pensez-vous que vous avez maintenant plus de libert\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 cette<br>\u00e9poque ? Est-ce que vous \u00eates davantage trait\u00e9 comme un \u00eatre<br>humain ? Dans l&rsquo;ancien temps, les gens riches, les gens qui<br>dirigeaient\u2026<br>Le vieillard eut une r\u00e9miniscence.<br>\u2013 La chambre des Lords, jeta-t-il.<br>\u2013 La chambre des Lords, si vous voulez. Ce que je vous<br>demande est si ces gens pouvaient vous traiter en inf\u00e9rieurs,<br>simplement parce qu&rsquo;ils \u00e9taient riches et vous pauvres. Est-ce<\/p>\n\n\n\n<p>99 &#8211;<br>vrai, par exemple, que vous deviez les appeler \u00ab Monseigneur \u00bb et<br>enlever votre casquette quand vous les croisiez ?<br>Le vieillard parut r\u00e9fl\u00e9chir profond\u00e9ment. Il but environ le<br>quart de sa bi\u00e8re avant de r\u00e9pondre.<br>\u2013 Oui, dit-il. Ils aimaient qu&rsquo;on les salue. Cela montrait l&rsquo;<br>respect. J&rsquo;aimais pas \u00e7a moi-m\u00eame, mais j&rsquo; l&rsquo; faisais assez souvent.<br>Il fallait, comm&rsquo; on pourrait dire.<br>\u2013 Et est-ce que c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;habitude, je r\u00e9p\u00e8te seulement ce que<br>j&rsquo;ai lu dans les livres d&rsquo;Histoire, est-ce que c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;habitude que<br>ces gens et leurs domestiques vous fassent descendre du trottoir<br>dans le caniveau ?<br>\u2013 Un d&rsquo;eux m&rsquo;a pouss\u00e9 un&rsquo; fois, dit le vieillard. J&rsquo; m&rsquo; souviens<br>comme si c&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;hier. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;soir des r\u00e9gates. I&rsquo; \u00e9taient<br>toujours bien tapageurs, les soirs d&rsquo; r\u00e9gates, et j&rsquo; rentre dans un<br>jeun&rsquo; type dans l&rsquo;av&rsquo;nue d&rsquo;Shaftesbury. Tout \u00e0 fait chic, qu&rsquo;i \u00e9tait.<br>Chemise, tuyau de po\u00eale, par&rsquo;dessus noir. Et comme i zigzaguait<br>su&rsquo; l&rsquo; trottoir j&rsquo; lui ai rentr\u00e9 d&rsquo;dans sans faire attention. I&rsquo; dit :<br>\u00ab Vous pouvez pas r&rsquo;garder o\u00f9 vous allez, non ? \u00bb J&rsquo; dis : \u00ab Vous<br>l&rsquo;avez achet\u00e9, l&rsquo; bon sang d&rsquo; trottoir ? \u00bb I&rsquo; dit : \u00ab J&rsquo;vais vous tordre<br>l&rsquo; cou si vous prenez c&rsquo; ton. \u00bb J&rsquo;dis : \u00ab V&rsquo; z\u00eates ivre, j&rsquo;vais vous<br>aplatir dans une demi-minute ! \u00bb Et vous n&rsquo; croirez pas, i&rsquo; a mis sa<br>main su&rsquo; ma poitrine et m&rsquo;a donn\u00e9 un&rsquo; pouss\u00e9e qui m&rsquo;a envoy\u00e9<br>presqu&rsquo; sous les roues d&rsquo;un bus. Mais j&rsquo;\u00e9tais jeune en c&rsquo; temps-l\u00e0<br>et j&rsquo; lui en aurais lanc\u00e9 une, mais\u2026<br>Un sentiment d&rsquo;impuissance s&#8217;empara de Winston. La<br>m\u00e9moire du vieil homme n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un monceau de d\u00e9tails,<br>d\u00e9combres de sa vie. On pourrait l&rsquo;interroger toute une journ\u00e9e<br>sans obtenir aucune information r\u00e9elle. Les histoires du Parti<br>pouvaient encore \u00eatre vraies \u00e0 leur fa\u00e7on. Elles pouvaient m\u00eame<br>\u00eatre compl\u00e8tement vraies. Il fit une derni\u00e8re tentative :<\/p>\n\n\n\n<p>100 &#8211;<br>\u2013 Peut-\u00eatre ne me suis-je pas exprim\u00e9 clairement, dit-il. Ce<br>que je veux dire est ceci : Vous avez v\u00e9cu longtemps. Vous avez<br>v\u00e9cu la moiti\u00e9 de votre vie avant la R\u00e9volution. En 1925, par<br>exemple, vous \u00e9tiez d\u00e9j\u00e0 un homme. Diriez-vous, d&rsquo;apr\u00e8s vos<br>souvenirs, que la vie en 1925 \u00e9tait meilleure qu&rsquo;elle ne l&rsquo;est<br>maintenant ? Ou \u00e9tait-elle pire ? Si vous pouviez choisir,<br>pr\u00e9f\u00e9reriez-vous vivre alors, ou maintenant ?<br>\u2013 J&rsquo; sais c&rsquo; que vous attendez d&rsquo; moi, r\u00e9pondit-il. Vous<br>attendez qu&rsquo; je dise que j&rsquo; voudrais \u00eatre encore jeune. Beaucoup d&rsquo;<br>gens diraient qu&rsquo;ils pr\u00e9f\u00e9reraient \u00eatre jeunes, si on leur d&rsquo;mandait.<br>Quand on arrive \u00e0 mon \u00e2ge, on n&rsquo;est jamais bien. J&rsquo;ai un&rsquo; vilain&rsquo;<br>chose aux pieds qui m&rsquo; font souffrir et ma vessie est terrible. Ell\u2019<br>m&rsquo; fait sortir du lit six, m\u00eame sept fois dans la nuit. D&rsquo;aut&rsquo; part, y a<br>d&rsquo; grands avantages \u00e0 \u00eatre un vieillard. On n&rsquo;a plus les m\u00eames<br>emb\u00eatements. Pas d&rsquo; trucs de femmes et c&rsquo; t&rsquo;un grand avantage. J&rsquo;<br>n&rsquo;ai pas vu un&rsquo; femme d&rsquo;puis au moins trente ans, vous pouvez m&rsquo;<br>croire. Je n&rsquo; l&rsquo;ai pas d\u00e9sir\u00e9, c&rsquo; qui est plus.<br>Winston s&rsquo;adossa \u00e0 l&rsquo;appui de la fen\u00eatre. Il \u00e9tait inutile de<br>continuer. Il allait acheter encore de l\u00e0 bi\u00e8re quand le vieillard se<br>leva et se tra\u00eena en toute h\u00e2te vers l&rsquo;urinoir puant qui \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9<br>de la salle. Le demi-litre suppl\u00e9mentaire le travaillait d\u00e9j\u00e0.<br>Winston resta assis une minute ou deux, les yeux fix\u00e9s sur son<br>verre vide et remarqua \u00e0 peine ensuite \u00e0 quel moment ses pieds le<br>ramen\u00e8rent dans la rue.<br>En moins de vingt ans au plus, r\u00e9fl\u00e9chit-il, on aura cess\u00e9 de<br>pouvoir r\u00e9pondre \u00e0 cette simple et importante question : \u00ab La vie<br>\u00e9tait-elle meilleure avant la R\u00e9volution qu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent ? \u00bb En fait,<br>on ne pouvait d\u00e9j\u00e0 pas y r\u00e9pondre, puisque les quelques<br>survivants \u00e9pars de l&rsquo;ancien monde \u00e9taient incapables de<br>comparer une \u00e9poque \u00e0 l&rsquo;autre. Ils se rappelaient un millier de<br>choses sans importance : une querelle avec un coll\u00e8gue, la<br>recherche d&rsquo;une pompe \u00e0 bicyclette perdue, l&rsquo;expression de visage<br>d&rsquo;une s\u0153ur morte depuis longtemps, les tourbillons de poussi\u00e8re<br>par un matin de vent d&rsquo;il y avait soixante-dix ans, mais tous les<br>faits importants \u00e9taient en dehors du champ de leur vision. Ils<\/p>\n\n\n\n<p>101 &#8211;<br>\u00e9taient comme des fourmis. Elles peuvent voir les petits objets,<br>mais non les gros.<br>La m\u00e9moire \u00e9tait d\u00e9faillante et les documents falsifi\u00e9s, la<br>pr\u00e9tention du Parti \u00e0 avoir am\u00e9lior\u00e9 les conditions de la vie<br>humaine devait alors \u00eatre accept\u00e9e, car il n&rsquo;existait pas et ne<br>pourrait jamais exister de mod\u00e8le \u00e0 quoi comparer les conditions<br>actuelles.<br>Le cours des r\u00e9flexions de Winston fut brusquement<br>interrompu. Il s&rsquo;arr\u00eata et leva les yeux. Il se trouvait dans une rue<br>\u00e9troite bord\u00e9e de quelques petites boutiques sombres,<br>diss\u00e9min\u00e9es parmi des maisons d&rsquo;habitation. Trois globes de<br>m\u00e9tal d\u00e9color\u00e9, qui paraissaient avoir dans le temps \u00e9t\u00e9 dor\u00e9s,<br>\u00e9taient suspendus imm\u00e9diatement au-dessus de sa t\u00eate. Il lui<br>semblait reconna\u00eetre l&rsquo;endroit. Naturellement ! Il se trouvait<br>devant le magasin d&rsquo;antiquit\u00e9s o\u00f9 il avait achet\u00e9 l&rsquo;album. Un<br>frisson de peur le traversa. Acheter l&rsquo;album avait d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 un<br>acte suffisamment imprudent, et il s&rsquo;\u00e9tait jur\u00e9 de ne jamais<br>revenir dans les environs du magasin. Mais sit\u00f4t qu&rsquo;il avait laiss\u00e9<br>vagabonder sa pens\u00e9e, ses pieds l&rsquo;avaient d&rsquo;eux-m\u00eames ramen\u00e9<br>l\u00e0. C&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment contre ces sortes d&rsquo;impulsions qui \u00e9taient<br>de v\u00e9ritables suicides, qu&rsquo;il avait esp\u00e9r\u00e9 se garder en \u00e9crivant son<br>journal. Il remarqua au m\u00eame instant que le magasin \u00e9tait encore<br>ouvert, bien qu&rsquo;il f\u00fbt pr\u00e8s de neuf heures. Avec l&rsquo;impression qu&rsquo;il<br>serait moins remarqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur que s&rsquo;il tra\u00eenait sur le trottoir,<br>il passa la porte. Si on le questionnait, il pourrait dire avec<br>vraisemblance qu&rsquo;il essayait d&rsquo;acheter des lames de rasoir.<br>Le propri\u00e9taire venait d&rsquo;allumer une suspension \u00e0 p\u00e9trole qui<br>r\u00e9pandait une odeur trouble, mais amicale. C&rsquo;\u00e9tait un homme de<br>soixante ans, peut-\u00eatre, fr\u00eale et courb\u00e9, au nez long et<br>bienveillant, dont les yeux au regard doux \u00e9taient d\u00e9form\u00e9s par<br>des lunettes \u00e9paisses. Ses cheveux \u00e9taient presque blancs, mais<br>ses sourcils broussailleux \u00e9taient encore noirs. Ses lunettes, ses<br>gestes affair\u00e9s et courtois et le fait qu&rsquo;il portait une jaquette de<br>velours noir us\u00e9, lui pr\u00eataient un vague air d&rsquo;intellectualit\u00e9,<br>comme s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 quelque homme de lettres, ou peut-\u00eatre un<\/p>\n\n\n\n<p>102 &#8211;<br>musicien. Sa voix \u00e9tait douce, comme d\u00e9su\u00e8te, et son accent<br>moins vulgaire que celui de la plupart des prol\u00e9taires.<br>\u2013Je vous ai reconnu sur le trottoir, dit-il imm\u00e9diatement.<br>Vous \u00eates le monsieur qui avez achet\u00e9 l&rsquo;album de souvenirs de<br>jeune femme. C&rsquo;\u00e9tait un superbe morceau, certes. Verg\u00e9 blanc, on<br>appelait ce papier. On n&rsquo;en a pas fabriqu\u00e9 comme cela depuis\u2026<br>Oh ! je puis dire cinquante ans ! \u2013 Il regarda Winston par-dessus<br>ses lunettes. \u2013 D\u00e9sirez-vous quelque chose ? Ou voulez-vous<br>seulement jeter un coup d&rsquo;\u0153il ?<br>\u2013 Je suis entr\u00e9 en passant, r\u00e9pondit vaguement Winston. Je<br>ne d\u00e9sire rien de sp\u00e9cial.<br>\u2013 Tant mieux, dit l&rsquo;autre, car je ne pense pas que je pourrais<br>vous satisfaire. \u2013 Il fit un geste d&rsquo;excuse de sa main \u00e0 la paume<br>grassouillette. \u2013 Vous voyez comment c&rsquo;est. On pourrait dire un<br>magasin vide. De vous \u00e0 moi, le commerce d&rsquo;antiquit\u00e9s est mort.<br>Plus aucune demande, plus de marchandises. Meubles,<br>porcelaine, verres, tout s&rsquo;est cass\u00e9 au fur et \u00e0 mesure. Et,<br>naturellement, la marchandise en m\u00e9tal, en grande partie, a \u00e9t\u00e9<br>fondue. Il y a des ann\u00e9es que je n&rsquo;ai vu un bougeoir en cuivre, des<br>ann\u00e9es !<br>L&rsquo;int\u00e9rieur \u00e9troit du magasin \u00e9tait, en fait, bourr\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre<br>inconfortable, mais il n&rsquo;y avait presque rien qui e\u00fbt la moindre<br>valeur. L&rsquo;espace du parquet libre \u00e9tait tr\u00e8s r\u00e9duit car, tout autour,<br>sur les murs, d&rsquo;innombrables cadres poussi\u00e9reux \u00e9taient empil\u00e9s.<br>Il y avait en devanture des plateaux d&rsquo;\u00e9crous et de boulons,<br>des ciseaux us\u00e9s, des canifs aux lames cass\u00e9es, des montres<br>ternies qui n&rsquo;avaient m\u00eame pas la pr\u00e9tention de pouvoir marcher,<br>et d&rsquo;autres bricoles de tous genres. Seul, un fouillis d&rsquo;objets<br>d\u00e9pareill\u00e9s et de morceaux qui se trouvait dans un coin, sur une<br>petite table \u2013 tabati\u00e8res laqu\u00e9es, broches en agate et autres \u2013<br>pouvait contenir quelque chose d&rsquo;int\u00e9ressant.<\/p>\n\n\n\n<p>103 &#8211;<br>Winston se dirigeait vers la table quand son regard fut attir\u00e9<br>par un objet rond et lisse qui brillait doucement \u00e0 la lumi\u00e8re de la<br>lampe. Il s&rsquo;en saisit.<br>C&rsquo;\u00e9tait un lourd bloc de verre, courbe d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, aplati de<br>l&rsquo;autre, qui formait presque un h\u00e9misph\u00e8re. Il y avait une douceur<br>particuli\u00e8re, rappelant celle de l&rsquo;eau de pluie, \u00e0 la fois dans la<br>couleur et la texture du verre. Au milieu du bloc, magnifi\u00e9 par la<br>surface courbe, se trouvait un \u00e9trange objet, rose et convolut\u00e9, qui<br>rappelait une rose ou une an\u00e9mone de mer.<br>\u2013 Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est ? demanda Winston fascin\u00e9.<br>\u2013 C&rsquo;est du corail, r\u00e9pondit le vieillard. Il doit provenir de<br>l&rsquo;oc\u00e9an Indien. On l&rsquo;encastrait d&rsquo;ordinaire dans du verre. Il y a au<br>moins cent ans que cet objet a \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9. Plus m\u00eame, d&rsquo;apr\u00e8s<br>son aspect.<br>\u2013 C&rsquo;est une superbe chose, dit Winston.<br>\u2013 C&rsquo;est une belle chose, approuva l&rsquo;autre. Mais il n&rsquo;y a pas<br>beaucoup de gens qui le diraient, aujourd&rsquo;hui. \u2013 Il toussa. \u2013 Eh<br>bien, si vous d\u00e9siriez par hasard l&rsquo;acheter, il vous co\u00fbterait quatre<br>dollars. Je me souviens d&rsquo;un temps o\u00f9 un objet comme celui-l\u00e0<br>aurait atteint huit livres, et huit livres, c&rsquo;\u00e9tait\u2026 je ne peux le<br>calculer, mais c&rsquo;\u00e9tait pas mal d&rsquo;argent. Mais qui, aujourd&rsquo;hui,<br>s&rsquo;int\u00e9resse aux antiquit\u00e9s authentiques, m\u00eame au peu qui en<br>existe encore ?<br>Winston paya imm\u00e9diatement les quatre dollars et glissa<br>dans sa poche l&rsquo;objet convoit\u00e9. Ce qui lui plaisait dans cet objet, ce<br>n&rsquo;\u00e9tait pas tellement sa beaut\u00e9, que son air d&rsquo;appartenir \u00e0 un \u00e2ge<br>tout \u00e0 fait diff\u00e9rent de l&rsquo;\u00e2ge actuel. Le verre doux et couleur d&rsquo;eau<br>de pluie ne ressemblait \u00e0 aucun verre qu&rsquo;il e\u00fbt jamais vu.<br>L&rsquo;apparente inutilit\u00e9 de l&rsquo;objet le rendait doublement attrayant.<br>Winston, pourtant, devinait qu&rsquo;il devait avoir \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9 pour<br>servir de presse-papier. Il \u00e9tait tr\u00e8s lourd dans sa poche mais,<\/p>\n\n\n\n<p>104 &#8211;<br>heureusement, la bosse qu&rsquo;il formait n&rsquo;\u00e9tait pas tr\u00e8s apparente.<br>C&rsquo;\u00e9tait un objet \u00e9trange, m\u00eame compromettant, pour un membre<br>du Parti. Tout ce qui \u00e9tait ancien, en somme, tout ce qui \u00e9tait<br>beau, \u00e9tait toujours vaguement suspect. Le vieillard, apr\u00e8s avoir<br>re\u00e7u les quatre dollars, \u00e9tait devenu beaucoup plus enjou\u00e9.<br>Winston comprit qu&rsquo;il en aurait accept\u00e9 trois, ou m\u00eame deux.<br>\u2013 Il y a une autre pi\u00e8ce l\u00e0-haut qui pourrait vous int\u00e9resser,<br>dit-il. Elle ne contient pas grand-chose, quelques objets<br>seulement. Nous prendrons une lampe pour monter.<br>Il alluma une lampe et pr\u00e9c\u00e9da Winston dans un escalier aux<br>marches raides et us\u00e9es puis le long d&rsquo;un passage \u00e9troit. La pi\u00e8ce<br>dans laquelle ils entr\u00e8rent ne donnait pas sur la rue. Elle avait vue<br>sur une cour pav\u00e9e de galets et une for\u00eat de chemin\u00e9es. Winston<br>remarqua que les meubles \u00e9taient encore dispos\u00e9s comme si la<br>pi\u00e8ce devait \u00eatre habit\u00e9e. Il y avait une carpette sur le parquet, un<br>tableau ou deux aux murs, et, tir\u00e9 pr\u00e8s de la chemin\u00e9e, un fauteuil<br>profond et us\u00e9. Une horloge ancienne en verre, qui n&rsquo;avait que<br>douze chiffres sur son cadran, faisait entendre son tic-tac sur la<br>chemin\u00e9e. Sous la fen\u00eatre, un grand lit sur lequel se trouvait<br>encore un matelas, occupait pr\u00e8s du quart de la pi\u00e8ce.<br>\u2013 Nous avons v\u00e9cu ici jusqu&rsquo;\u00e0 la mort de ma femme, dit le<br>vieillard en s&rsquo;excusant \u00e0 demi. Je vends le mobilier petit \u00e0 petit.<br>Voil\u00e0 un beau lit de mahogany, ou du moins, ce serait un beau lit<br>si on pouvait en enlever les punaises. Mais j&rsquo;ose dire que vous le<br>trouveriez un peu encombrant.<br>Il soulevait la lampe pour \u00e9clairer toute la pi\u00e8ce et, dans la<br>chaude lumi\u00e8re douteuse, l&rsquo;endroit paraissait curieusement<br>hospitalier. L&rsquo;id\u00e9e traversa l&rsquo;esprit de Winston qu&rsquo;il serait<br>probablement tr\u00e8s facile de louer la pi\u00e8ce pour quelques dollars<br>par semaine, s&rsquo;il osait s&rsquo;y risquer. C&rsquo;\u00e9tait une id\u00e9e folle et<br>impossible qui devait \u00eatre abandonn\u00e9e aussit\u00f4t que pens\u00e9e, mais<br>la pi\u00e8ce avait \u00e9veill\u00e9 en lui une sorte de nostalgie, une sorte de<br>m\u00e9moire ancestrale. Il lui semblait savoir exactement ce que l&rsquo;on<\/p>\n\n\n\n<p>105 &#8211;<br>ressentait en s&rsquo;asseyant dans une pi\u00e8ce comme celle-ci, dans ce<br>fauteuil aupr\u00e8s du feu, avec les pieds sur le garde-feu et une<br>bouilloire \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du foyer. \u00catre absolument seul, dans une paix<br>compl\u00e8te, sans personne qui vous surveille, sans voix qui vous<br>poursuive, n&rsquo;entendre que le chant de la bouilloire et le tic-tac<br>amical de l&rsquo;horloge.<br>\u2013 Il n&rsquo;y a pas de t\u00e9l\u00e9cran, ne put-il s&#8217;emp\u00eacher de murmurer.<br>\u2013 Oh ! fit le vieil homme, je n&rsquo;en ai jamais eu. C&rsquo;est trop cher.<br>Et je n&rsquo;en ai d&rsquo;ailleurs jamais senti le besoin. Voil\u00e0 une jolie table<br>pliante, dans ce coin. Mais naturellement, si vous vouliez vous<br>servir des battants, il vous faudrait mettre de nouveaux gonds.<br>Il y avait une toute petite biblioth\u00e8que dans l&rsquo;autre coin et,<br>d\u00e9j\u00e0 Winston se dirigeait de ce c\u00f4t\u00e9. Elle ne contenait que des<br>livres sans int\u00e9r\u00eat. La chasse aux livres et leur destruction avaient<br>\u00e9t\u00e9 faites avec autant de soin dans les quartiers prol\u00e9taires que<br>partout ailleurs. Il \u00e9tait tout \u00e0 fait improbable qu&rsquo;il exist\u00e2t,<br>quelque part dans l&rsquo;Oc\u00e9ania, un exemplaire de livre imprim\u00e9<br>avant 1960.<br>Le vieil homme, qui portait toujours la lampe, \u00e9tait debout<br>devant un tableau encadr\u00e9 de bois de rose qui \u00e9tait suspendu en<br>face du lit, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la chemin\u00e9e.<br>\u2013 Si par hasard vous vous int\u00e9ressiez aux vieux tableaux,<br>commen\u00e7a-t-il d\u00e9licatement.<br>Winston traversa la pi\u00e8ce pour examiner le tableau. C&rsquo;\u00e9tait<br>une gravure sur acier repr\u00e9sentant un \u00e9difice de forme ovale aux<br>fen\u00eatres rectangulaires, avec une petite tour en avant. Une grille<br>entourait l&rsquo;\u00e9difice et, en arri\u00e8re, on voyait quelque chose qui<br>semblait \u00eatre une statue. Winston regarda un moment la gravure.<br>Le tableau lui semblait vaguement familier, bien qu&rsquo;il ne se<br>souv\u00eent pas de la statue.<\/p>\n\n\n\n<p>106 &#8211;<br>\u2013 Le cadre est fix\u00e9 au mur, dit le vieillard, mais je pourrais<br>vous le d\u00e9visser, si vous le d\u00e9siriez.<br>\u2013 Je connais cet \u00e9difice, dit finalement Winston. C&rsquo;est<br>maintenant une ruine. Il est au milieu de la rue qui se trouve de<br>l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du Palais de justice.<br>\u2013 C&rsquo;est exact. Il a \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 en\u2026 oh ! il y a pas mal<br>d&rsquo;ann\u00e9es. \u00c0 un moment, c&rsquo;\u00e9tait une \u00e9glise. On l&rsquo;appelait l&rsquo;\u00e9glise<br>Saint-Cl\u00e9ment. \u2013 Il eut un sourire d&rsquo;excuse, comme conscient de<br>dire quelque chose de l\u00e9g\u00e8rement ridicule, et ajouta : \u2013 Oranges<br>et citrons, disent les cloches de Saint-Cl\u00e9ment.<br>\u2013 Qu&rsquo;est-ce que cela ? demanda Winston.<br>\u2013 Oh ! \u00ab Oranges et citrons, disent les cloches de SaintCl\u00e9ment. \u00bb C&rsquo;est une chanson que l&rsquo;on chantait quand j&rsquo;\u00e9tais un<br>petit gar\u00e7on. Je ne me souviens pas de la suite, mais je sais qu&rsquo;elle<br>se terminait ainsi : Voici une bougie pour aller au lit, voici un<br>couperet pour vous couper la t\u00eate. Les enfants levaient les bras<br>pour que vous passiez en dessous et quand on arrivait \u00e0 : Voici un<br>couperet pour vous couper la t\u00eate, ils baissaient les bras et vous<br>attrapaient. Toutes les \u00e9glises de Londres y passaient. Les<br>principales, du moins.<br>Winston se demanda vaguement de quel si\u00e8cle \u00e9tait l&rsquo;\u00e9glise. Il<br>\u00e9tait toujours difficile de d\u00e9terminer l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;un \u00e9difice de Londres.<br>Tous ceux qui \u00e9taient vastes et imposants \u00e9taient<br>automatiquement class\u00e9s parmi les constructions d&rsquo;apr\u00e8s la<br>R\u00e9volution s&rsquo;ils \u00e9taient d&rsquo;aspect raisonnablement nouveau. Mais<br>tous ceux qui, visiblement, \u00e9taient plus anciens, \u00e9taient imput\u00e9s \u00e0<br>une p\u00e9riode mal d\u00e9finie appel\u00e9e Moyen \u00c2ge. On consid\u00e9rait que<br>les si\u00e8cles du capitalisme n&rsquo;avaient rien produit qui e\u00fbt quelque<br>valeur. On ne pouvait pas plus \u00e9tudier l&rsquo;histoire par l&rsquo;architecture<br>que par les livres. Les statues, les inscriptions, les pierres<br>comm\u00e9moratives, les noms de rues, tout ce qui aurait pu jeter une<br>lumi\u00e8re sur le pass\u00e9, avait \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>107 &#8211;<br>\u2013 Je ne savais pas qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 une \u00e9glise, dit Winston.<br>\u2013 Il y en a en r\u00e9alit\u00e9 encore pas mal, dit le vieillard, mais on<br>leur a donn\u00e9 une autre affectation. Quelle \u00e9tait donc la suite de<br>cette chanson ? Ah ! Je sais. \u00ab Oranges et citrons, disent les<br>cloches de Saint-Cl\u00e9ment. Tu me dois trois farthings, disent les<br>cloches de Saint-Martin. \u00bb L\u00e0, maintenant, je ne peux aller plus<br>loin. Un farthing \u00e9tait une petite pi\u00e8ce de cuivre qui ressemblait<br>un peu \u00e0 un cent.<br>\u2013 O\u00f9 \u00e9tait Saint-Martin ? demanda Winston.<br>\u2013 L&rsquo;\u00e9glise de Saint-Martin ? Elle est encore debout. C&rsquo;est au<br>square de la Victoire, contigu \u00e0 la galerie de peinture ; un \u00e9difice<br>qui a une sorte de porche triangulaire, des piliers en avant et un<br>escalier monumental.<br>Winston connaissait bien l&rsquo;endroit. C&rsquo;\u00e9tait un mus\u00e9e affect\u00e9 \u00e0<br>des expositions de propagande de diverses sortes : mod\u00e8les<br>r\u00e9duits de bombes volantes et de Forteresses flottantes, tableaux<br>en cire illustrant les atrocit\u00e9s de l&rsquo;ennemi, et ainsi de suite.<br>\u2013 On l&rsquo;appelait Saint-Martin-des-Champs, ajouta le vieillard,<br>bien que je ne me souvienne d&rsquo;aucun champ de ce c\u00f4t\u00e9.<br>Winston n&rsquo;acheta pas le tableau. Le poss\u00e9der e\u00fbt \u00e9t\u00e9 encore<br>plus incongru que poss\u00e9der le presse-papier de verre, et Winston<br>n&rsquo;aurait pu le transporter chez lui, \u00e0 moins de l&rsquo;enlever de son<br>cadre. Mais il s&rsquo;attarda quelques minutes de plus \u00e0 parler au<br>vieillard. Il d\u00e9couvrit que le nom de celui-ci n&rsquo;\u00e9tait pas Weeks,<br>comme on aurait pu le croire d&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;inscription de la fa\u00e7ade du<br>magasin, mais Charrington.<br>M. Charrington \u00e9tait, semblait-il, un veuf de soixante-trois<br>ans et habitait ce magasin depuis trente ans. Il avait toujours eu<br>l&rsquo;intention de changer le nom qui \u00e9tait au-dessus de la fen\u00eatre,<\/p>\n\n\n\n<p>108 &#8211;<br>mais ne s&rsquo;y \u00e9tait jamais d\u00e9cid\u00e9. Pendant qu&rsquo;ils causaient, la moiti\u00e9<br>de la chanson rappel\u00e9e continua \u00e0 trotter dans le cerveau de<br>Winston. \u00ab Oranges et citrons, disent les cloches de SaintCl\u00e9ment. Tu me dois trois farthings, disent les cloches de SaintMartin. \u00bb C&rsquo;\u00e9tait curieux, mais quand on se le disait, on avait<br>l&rsquo;illusion d&rsquo;entendre r\u00e9ellement des cloches, les cloches d&rsquo;un<br>Londres perdu qui existerait encore quelque part, d\u00e9guis\u00e9 et<br>oubli\u00e9. D&rsquo;un clocher fant\u00f4me \u00e0 un autre, il lui semblait les<br>entendre sonner \u00e0 toute vol\u00e9e. Pourtant, autant qu&rsquo;il pouvait s&rsquo;en<br>souvenir, il n&rsquo;avait jamais entendu, dans la vie r\u00e9elle, sonner des<br>cloches d&rsquo;\u00e9glise.<br>Il laissa M. Charrington et descendit seul l&rsquo;escalier, pour que<br>le vieillard ne le v\u00eet pas \u00e9tudier la rue avant de franchir la porte. Il<br>avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9 qu&rsquo;apr\u00e8s un laps de temps raisonnable, disons<br>un mois, il se risquerait \u00e0 faire une nouvelle visite au magasin. Ce<br>n&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre pas plus dangereux que d&rsquo;esquiver une soir\u00e9e au<br>Centre. L&rsquo;acte de folie le plus grave avait \u00e9t\u00e9 d&rsquo;abord de revenir l\u00e0<br>apr\u00e8s avoir achet\u00e9 l&rsquo;album et sans savoir s&rsquo;il pouvait se fier au<br>propri\u00e9taire du magasin. Cependant !\u2026<br>\u00ab Oui, pensa-t-il encore, je reviendrai. J&rsquo;ach\u00e8terai d&rsquo;autres<br>\u00e9chantillons de beaux laiss\u00e9s pour compte, j&rsquo;ach\u00e8terai la gravure<br>de Saint-Cl\u00e9ment, je l&rsquo;enl\u00e8verai du cadre et la rapporterai chez<br>moi cach\u00e9e sous le haut de ma combinaison. J&rsquo;extrairai le reste de<br>la chanson de la m\u00e9moire de M. Charrington. \u00bb<br>M\u00eame le projet fou de louer la chambre du premier traversa<br>encore son esprit. Pendant cinq secondes, peut-\u00eatre, l&rsquo;exaltation<br>le rendit inattentif et il sortit sur le trottoir sans m\u00eame un coup<br>d&rsquo;\u0153il pr\u00e9liminaire par la fen\u00eatre. Il avait m\u00eame commenc\u00e9 \u00e0<br>fredonner sur un air improvis\u00e9 :<br>Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Cl\u00e9ment,<br>Tu me dois trois farthings, disent les\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>109 &#8211;<br>Son c\u0153ur se gla\u00e7a soudain, et il sentit ses entrailles se fondre.<br>Une silhouette rev\u00eatue de la combinaison bleue descendait le<br>trottoir \u00e0 moins de dix m\u00e8tres. C&rsquo;\u00e9tait la fille du Commissariat aux<br>Romans, la fille aux cheveux noirs. La lumi\u00e8re baissait, mais il<br>n&rsquo;\u00e9tait pas difficile de la reconna\u00eetre. Elle le regarda en face, puis<br>continua rapidement, comme si elle ne l&rsquo;avait pas vu.<br>Pendant quelques secondes, Winston se trouva trop paralys\u00e9<br>pour se mouvoir. Puis il tourna \u00e0 droite et s&rsquo;en alla lourdement,<br>sans remarquer \u00e0 ce moment qu&rsquo;il s&rsquo;engageait dans une mauvaise<br>direction. De toute fa\u00e7on, une question \u00e9tait r\u00e9gl\u00e9e. Il ne pouvait<br>plus douter que la fille l&rsquo;espionnait. Elle devait l&rsquo;avoir suivi. Il<br>n&rsquo;\u00e9tait pas vraisemblable, en effet, qu&rsquo;un pur hasard ait conduit sa<br>promenade, le m\u00eame apr\u00e8s-midi, dans la m\u00eame rue obscure et<br>\u00e9cart\u00e9e que Winston, \u00e0 des kilom\u00e8tres de distance des quartiers<br>o\u00f9 vivaient les membres du Parti. C&rsquo;\u00e9tait une co\u00efncidence trop<br>grande. Qu&rsquo;elle f\u00fbt r\u00e9ellement un agent de la Police de la Pens\u00e9e,<br>ou simplement un espion amateur pouss\u00e9 par un z\u00e8le indiscret,<br>importait peu. Le principal \u00e9tait qu&rsquo;elle le surveillait. Elle l&rsquo;avait<br>probablement aussi vu entrer dans le caf\u00e9.<br>Il lui fallait faire un effort pour marcher. Dans sa poche, le<br>morceau de verre lui frappait la cuisse \u00e0 chaque pas et il eut<br>presque envie de le jeter. Le pire \u00e9tait le mal au ventre. Pendant<br>deux secondes, il sentit qu&rsquo;il mourrait s&rsquo;il n&rsquo;arrivait pas tout de<br>suite \u00e0 un water. Mais il ne devait pas y avoir de water public dans<br>un tel quartier. Puis le spasme disparut, laissant une douleur<br>sourde.<br>La rue \u00e9tait une impasse. Winston s&rsquo;arr\u00eata, resta quelques<br>secondes immobile \u00e0 se demander vaguement ce qu&rsquo;il allait faire,<br>puis revint sur ses pas. Il pensa alors que la fille l&rsquo;avait crois\u00e9 il n&rsquo;y<br>avait que trois minutes, et qu&rsquo;en courant il pourrait la rattraper. Il<br>la suivrait jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;ils fussent en quelque endroit d\u00e9sert et il<br>lui briserait le cr\u00e2ne avec un pav\u00e9. Le morceau de verre qu&rsquo;il avait<br>dans la poche serait assez lourd. Mais il abandonna tout de suite<br>cette id\u00e9e, car m\u00eame la pens\u00e9e d&rsquo;un effort physique quelconque<\/p>\n\n\n\n<p>110 &#8211;<br>\u00e9tait insupportable. Il ne pourrait courir, il ne pourrait assener un<br>coup. En outre, elle \u00e9tait jeune et robuste et se d\u00e9fendrait.<br>Winston pensa aussi \u00e0 se rendre rapidement au Centre<br>communautaire et \u00e0 y rester jusqu&rsquo;\u00e0 la fermeture pour \u00e9tablir un<br>alibi partiel pour l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Mais cela aussi \u00e9tait impossible.<br>Une lassitude mortelle l&rsquo;avait saisi. Tout ce qu&rsquo;il voulait, c&rsquo;\u00e9tait<br>rentrer vite chez lui, puis s&rsquo;asseoir et \u00eatre tranquille.<br>Il \u00e9tait plus de dix heures quand il arriva \u00e0 son appartement.<br>La lumi\u00e8re devait \u00eatre \u00e9teinte au plus tard \u00e0 onze heures et demie.<br>Il alla \u00e0 la cuisine et avala une tasse presque remplie de gin de la<br>Victoire. Puis il s&rsquo;assit \u00e0 la table de l&rsquo;alc\u00f4ve et sortit le livre du<br>tiroir. Mais il ne l&rsquo;ouvrit pas tout de suite.<br>Au t\u00e9l\u00e9cran, une voix de femme claironnante braillait un<br>chant patriotique. Il \u00e9tait assis, les yeux fix\u00e9s sur la couverture<br>marbr\u00e9e du livre, et il essayait sans succ\u00e8s de ne pas \u00e9couter la<br>voix.<br>C&rsquo;\u00e9tait toujours la nuit qu&rsquo;ils venaient vous prendre. Toujours<br>la nuit ! La seule chose \u00e0 faire \u00e9tait de se tuer avant. Sans doute,<br>quelques personnes le faisaient. Beaucoup de disparitions \u00e9taient<br>r\u00e9ellement des suicides. Mais il fallait un courage d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 pour<br>se tuer dans un monde o\u00f9 on ne pouvait se procurer ni arme \u00e0<br>feu, ni poison rapide et s\u00fbr. Il pensa avec une sorte d&rsquo;\u00e9tonnement<br>\u00e0 l&rsquo;inutilit\u00e9 biologique de la souffrance et de la frayeur, \u00e0 la<br>perfidie du corps humain qui toujours se fige et devient inerte \u00e0<br>l&rsquo;instant pr\u00e9cis o\u00f9 un effort sp\u00e9cial est n\u00e9cessaire. Il aurait pu<br>r\u00e9duire au silence la fille aux cheveux noirs si seulement il avait<br>agi assez vite. Mais c&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;imminence du danger qui<br>lui avait fait perdre le pouvoir d&rsquo;agir. Il pensa qu&rsquo;aux moments de<br>crise, ce n&rsquo;est pas contre un ennemi ext\u00e9rieur qu&rsquo;on lutte, mais<br>toujours contre son propre corps. En cet instant m\u00eame, en d\u00e9pit<br>du gin, la douleur sourde qu&rsquo;il sentait au ventre rendait<br>impossibles des r\u00e9flexions suivies.<\/p>\n\n\n\n<p>111 &#8211;<br>Il en est de m\u00eame, comprit-il, dans toutes les situations qui<br>semblent h\u00e9ro\u00efques ou tragiques. Sur le champ de bataille, dans<br>la chambre de torture, dans un bateau qui sombre, les raisons<br>pour lesquelles on se bat sont toujours oubli\u00e9es, car le corps<br>s&rsquo;enfle jusqu&rsquo;\u00e0 emplir l&rsquo;univers, et m\u00eame quand on n&rsquo;est pas<br>paralys\u00e9 par la frayeur, ou qu&rsquo;on ne hurle pas de douleur, la vie<br>est une lutte de tous les instants contre la faim, le froid ou<br>l&rsquo;insomnie, contre des aigreurs d&rsquo;estomac ou contre un mal aux<br>dents.<br>Il ouvrit son journal. Il fallait y \u00e9crire quelque chose. La<br>femme du t\u00e9l\u00e9cran avait commenc\u00e9 une autre chanson. Sa voix<br>semblait s&rsquo;enfoncer dans le cerveau comme des \u00e9clats pointus de<br>verre bris\u00e9. Il essaya de penser \u00e0 O&rsquo;Brien pour qui ou \u00e0 qui il<br>\u00e9crivait, mais sa pens\u00e9e se porta sur ce qui lui arriverait apr\u00e8s son<br>arrestation par la Police de la Pens\u00e9e. Si on \u00e9tait tu\u00e9 tout de suite,<br>cela n&rsquo;aurait pas d&rsquo;importance. \u00catre tu\u00e9 \u00e9tait ce \u00e0 quoi on<br>s&rsquo;attendait. Mais avant la mort, (personne n&rsquo;en parlait, mais tout<br>le monde le savait), il fallait passer par l&rsquo;habituelle routine de la<br>confession : ramper sur le sol en criant gr\u00e2ce, sentir le<br>craquement des os que l&rsquo;on brise, des dents que l&rsquo;on \u00e9miette et<br>des touffes de cheveux sanguinolents que l&rsquo;on vous arrache.<br>Pourquoi devait-on supporter cela, puisque la fin \u00e9tait toujours la<br>m\u00eame ? Pourquoi n&rsquo;\u00e9tait-il pas possible de supprimer de sa vie<br>quelques jours, ou quelques semaines ? Personne n&rsquo;\u00e9chappait \u00e0 la<br>surveillance et personne ne manquait de se confesser. Lorsqu&rsquo;on<br>avait une fois succomb\u00e9 au crime par la pens\u00e9e, on pouvait \u00eatre<br>certain qu&rsquo;\u00e0 une date donn\u00e9e on serait mort. Pourquoi cette<br>horreur, qui ne changeait rien, devait-elle \u00eatre comprise dans<br>l&rsquo;avenir ?<br>Il essaya, cette fois avec un peu plus de succ\u00e8s, d&rsquo;\u00e9voquer<br>l&rsquo;image d&rsquo;O&rsquo;Brien.<br>\u2013 Nous nous rencontrerons l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y a pas de t\u00e9n\u00e8bres, lui<br>avait dit O&rsquo;Brien.<\/p>\n\n\n\n<p>112 &#8211;<br>Il savait ce que cela signifiait, ou pensait le savoir. Le lieu o\u00f9 il<br>n&rsquo;y avait pas de t\u00e9n\u00e8bres \u00e9tait un avenir imagin\u00e9 qu&rsquo;on ne verrait<br>jamais mais que la pens\u00e9e permettait d&rsquo;imaginer.<br>La voix du t\u00e9l\u00e9cran qui criaillait dans son oreille l&#8217;emp\u00eacha de<br>suivre plus loin le fil de sa pens\u00e9e. Il porta une cigarette \u00e0 sa<br>bouche. La moiti\u00e9 du tabac lui tomba tout de suite sur la langue.<br>C&rsquo;\u00e9tait une poussi\u00e8re am\u00e8re qu&rsquo;il eut du mal \u00e0 recracher. Le visage<br>de Big Brother se glissa dans son esprit, effa\u00e7ant celui d&rsquo;O&rsquo;Brien.<br>Comme il l&rsquo;avait fait quelques jours plus t\u00f4t, il tira une pi\u00e8ce de<br>monnaie de sa poche et la regarda. Dans le visage lourd, calme,<br>protecteur, les yeux regardaient Winston. Mais quelle sorte de<br>sourire se cachait sous la moustache noire ? Comme le battement<br>lourd d&rsquo;un glas, les mots de la devise lui revinrent :<br>LA GUERRE C&rsquo;EST LA PAIX<br>LA LIBERTE C&rsquo;EST L&rsquo;ESCLAVAGE<br>L&rsquo;IGNORANCE C&rsquo;EST LA FORCE<\/p>\n\n\n\n<p>113 &#8211;<br>DEUXIEME PARTIE<br>CHAPITRE I<br>C&rsquo;\u00e9tait le milieu de la matin\u00e9e et Winston avait laiss\u00e9 sa<br>cabine pour aller aux lavabos.<br>Une silhouette solitaire venait vers lui de l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 du long<br>couloir brillamment \u00e9clair\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait la fille aux cheveux noirs.<br>Quatre jours \u00e9taient pass\u00e9s depuis l&rsquo;apr\u00e8s-midi o\u00f9 il l&rsquo;avait<br>inopin\u00e9ment rencontr\u00e9e devant le magasin d&rsquo;antiquit\u00e9s.<br>Lorsqu&rsquo;elle fut plus pr\u00e8s de lui, il vit qu&rsquo;elle avait le bras droit en<br>\u00e9charpe, mais l&rsquo;\u00e9charpe ne se voyait pas de loin parce qu&rsquo;elle \u00e9tait<br>de la m\u00eame couleur que sa combinaison. Sa main s&rsquo;\u00e9tait<br>probablement prise tandis qu&rsquo;elle tournait autour de l&rsquo;un des<br>\u00e9normes kal\u00e9idoscopes sur lesquels s&rsquo;obtenaient les brouillons<br>des plans de romans. C&rsquo;\u00e9tait un accident commun au<br>Commissariat aux Romans.<br>Ils \u00e9taient peut-\u00eatre \u00e0 quatre m\u00e8tres l&rsquo;un de l&rsquo;autre quand la<br>fille tr\u00e9bucha et tomba presque \u00e0 plat sur le sol. La douleur lui<br>arracha un cri aigu. Elle avait d\u00fb tomber en plein sur le bras<br>bless\u00e9. Winston s&rsquo;arr\u00eata net. La fille s&rsquo;\u00e9tait relev\u00e9e sur ses genoux.<br>Son visage avait pris une teinte jaun\u00e2tre de lait, sur laquelle<br>tranchait la couleur de sa bouche plus rouge que jamais. Ses yeux<br>\u00e9taient fix\u00e9s sur les siens avec une expression de pri\u00e8re qui<br>paraissait traduire plus de frayeur que de souffrance.<br>Le c\u0153ur de Winston fut remu\u00e9 d&rsquo;une \u00e9trange \u00e9motion.<br>Devant lui se trouvait un ennemi qui essayait de le tuer. Devant<br>lui, aussi, \u00e9tait une cr\u00e9ature humaine en d\u00e9tresse qui avait peut\u00eatre un os bris\u00e9. D\u00e9j\u00e0, il s&rsquo;\u00e9tait instinctivement avanc\u00e9 pour<br>l&rsquo;aider. Quand il l&rsquo;avait vue tomber sur son bras band\u00e9, il avait cru<br>sentir la douleur dans son propre corps.<br>\u2013 Vous \u00eates bless\u00e9e, demanda-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>114 &#8211;<br>\u2013 Ce n&rsquo;est rien. Mon bras. Cela ira mieux dans une seconde.<br>Elle parlait comme si elle avait eu des palpitations. Elle \u00e9tait<br>assur\u00e9ment devenue tr\u00e8s p\u00e2le.<br>\u2013 Vous n&rsquo;avez rien de cass\u00e9 ?<br>\u2013 Non. Je vais tr\u00e8s bien. J&rsquo;ai eu mal sur le moment, c&rsquo;est tout.<br>Elle tendit vers lui sa main valide et il l&rsquo;aida \u00e0 se relever. Elle<br>avait repris des couleurs et paraissait beaucoup mieux.<br>\u2013 Ce n&rsquo;est rien, r\u00e9p\u00e9ta-t-elle bri\u00e8vement. Je me suis<br>simplement un peu foul\u00e9 le poignet. Merci, camarade.<br>Sur ces mots, elle s&rsquo;\u00e9loigna dans la direction qu&rsquo;elle avait<br>jusque-l\u00e0 suivie, aussi alerte que si r\u00e9ellement ce n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 rien.<br>L&rsquo;incident avait dur\u00e9 moins d&rsquo;une demi-minute.<br>Ne pas laisser les sentiments appara\u00eetre sur le visage \u00e9tait une<br>habitude qui \u00e9tait devenue un instinct et, en tout cas, ils \u00e9taient<br>debout juste devant un t\u00e9l\u00e9cran quand l&rsquo;incident avait eu lieu.<br>N\u00e9anmoins, il avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s difficile \u00e0 Winston de ne pas trahir<br>une surprise momentan\u00e9e car, pendant les deux ou trois secondes<br>qu&rsquo;il avait employ\u00e9es \u00e0 la relever, la fille lui avait gliss\u00e9 quelque<br>chose dans la main. Il n&rsquo;y avait pas \u00e0 douter qu&rsquo;elle ne l&rsquo;ait fait<br>intentionnellement. C&rsquo;\u00e9tait quelque chose de petit et de plat. En<br>passant la porte des lavabos, il le mit dans sa poche et le t\u00e2ta du<br>bout des doigts. C&rsquo;\u00e9tait un bout de papier pli\u00e9 en quatre.<br>Pendant qu&rsquo;il \u00e9tait debout devant l&rsquo;urinoir, il s&rsquo;arrangea pour<br>le d\u00e9plier avec ses doigts. Il y avait sans doute, \u00e9crit dessus, un<br>message quelconque. Il fut un moment tent\u00e9 de rentrer dans un<br>water et de le lire tout de suite. Mais il savait bien que cela aurait<\/p>\n\n\n\n<p>115 &#8211;<br>\u00e9t\u00e9 une \u00e9pouvantable folie. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;endroit o\u00f9 on \u00e9tait le plus<br>certain d&rsquo;\u00eatre continuellement surveill\u00e9 par les t\u00e9l\u00e9crans.<br>Il revint \u00e0 sa cabine et, d&rsquo;un geste d\u00e9sinvolte, jeta le fragment<br>de papier parmi ceux qui se trouvaient sur le bureau. Puis il mit<br>ses lunettes et, d&rsquo;une secousse, rapprocha le t\u00e9l\u00e9cran. \u00ab Cinq<br>minutes, se dit-il, cinq minutes au bas mot ! \u00bb Son c\u0153ur battait<br>dans sa poitrine avec un bruit effrayant. Heureusement, le travail<br>qu&rsquo;il avait en train \u00e9tait un travail de simple routine. C&rsquo;\u00e9tait la<br>rectification d&rsquo;une longue liste de chiffres qui ne n\u00e9cessitait pas<br>une attention soutenue.<br>Quoi que p\u00fbt \u00eatre ce qui \u00e9tait \u00e9crit sur le papier, cela devait<br>avoir un sens politique. Autant que pouvait en juger Winston, il y<br>avait deux possibilit\u00e9s. L&rsquo;une, la plus vraisemblable, \u00e9tait que la<br>fille f\u00fbt, comme il l&rsquo;avait justement craint, un agent de la Police de<br>la Pens\u00e9e. Il ne comprenait pas pourquoi la Police de la Pens\u00e9e<br>choisissait une telle mani\u00e8re de d\u00e9livrer ses messages, mais elle<br>avait peut-\u00eatre ses raisons. La chose \u00e9crite sur le papier pouvait<br>\u00eatre une menace, une convocation, un ordre de suicide, un<br>traquenard quelconque.<br>Mais il y avait une autre possibilit\u00e9 plus folle qui lui faisait<br>relever la t\u00eate, bien qu&rsquo;il essay\u00e2t, mais vainement, de n&rsquo;y pas<br>penser. C&rsquo;\u00e9tait que le message ne v\u00eent pas de la Police de la<br>Pens\u00e9e, mais de quelque organisation clandestine. Peut-\u00eatre la<br>Fraternit\u00e9 existait-elle, apr\u00e8s tout ! Peut-\u00eatre la fille en faisait-elle<br>partie.<br>L&rsquo;id\u00e9e \u00e9tait sans aucun doute absurde, mais elle lui avait jailli<br>dans l&rsquo;esprit \u00e0 l&rsquo;instant m\u00eame o\u00f9 il avait senti dans sa main le<br>fragment de papier. Ce n&rsquo;est que deux minutes plus tard que<br>l&rsquo;autre explication, la plus vraisemblable, lui \u00e9tait venue \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e.<br>Et m\u00eame en cet instant, alors que son intelligence lui disait que le<br>message repr\u00e9sentait, signifiait la mort, il n&rsquo;y croyait pas et<br>l&rsquo;espoir d\u00e9raisonnable persistait. Son c\u0153ur battait. Il arrivait<\/p>\n\n\n\n<p>116 &#8211;<br>difficilement \u00e0 emp\u00eacher sa voix de trembler tandis qu&rsquo;il<br>murmurait des chiffres au phonoscript.<br>Il fit un rouleau de toute la liasse de son travail et la glissa<br>dans le tube pneumatique. Huit minutes s&rsquo;\u00e9taient \u00e9coul\u00e9es. Il<br>ajusta ses lunettes sur son nez, soupira et rapprocha de lui le<br>paquet de travail suivant sur lequel se trouvait le fragment de<br>papier. Il le mit \u00e0 plat. D&rsquo;une haute \u00e9criture informe, ces mots<br>\u00e9taient trac\u00e9s : \u00ab Je vous aime. \u00bb<br>Pendant quelques secondes, il fut trop abasourdi m\u00eame pour<br>jeter le papier incrimin\u00e9 dans le trou de m\u00e9moire. Quand il le fit,<br>bien qu&rsquo;il s\u00fbt fort bien le danger de montrer trop d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, il ne<br>put r\u00e9sister \u00e0 la tentation de le lire encore, juste pour s&rsquo;assurer<br>qu&rsquo;il avait bien lu.<br>Durant le reste de la matin\u00e9e, il lui fut tr\u00e8s difficile de<br>travailler. Cacher son agitation au t\u00e9l\u00e9cran \u00e9tait plus difficile<br>encore que de concentrer son attention sur une s\u00e9rie de travaux<br>minutieux. Il sentait comme du feu lui br\u00fbler les entrailles.<br>Le d\u00e9jeuner dans la cantine chaude, bond\u00e9e de gens, pleine<br>de bruits, fut un supplice. Il avait esp\u00e9r\u00e9 \u00eatre seul un moment<br>pendant l&rsquo;heure du d\u00e9jeuner, mais la mauvaise chance voulut que<br>cet imb\u00e9cile de Parsons s&rsquo;ass\u00eet lourdement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. L&rsquo;odeur<br>de sa sueur dominait presque l&rsquo;odeur m\u00e9tallique du rago\u00fbt et il<br>d\u00e9versa un flot de paroles au sujet des pr\u00e9paratifs faits pour la<br>Semaine de la Haine. Il \u00e9tait particuli\u00e8rement enthousiaste au<br>sujet d&rsquo;une reproduction en papier m\u00e2ch\u00e9 de la t\u00eate de Big<br>Brother, de deux m\u00e8tres de large. Elle \u00e9tait fabriqu\u00e9e pour<br>l&rsquo;occasion par la troupe d&rsquo;Espions \u00e0 laquelle appartenait sa fille.<br>L&rsquo;irritant \u00e9tait que, dans le vacarme des voix, Winston pouvait \u00e0<br>peine entendre ce que disait Parsons et devait constamment lui<br>demander de r\u00e9p\u00e9ter quelque sotte remarque. Il entrevit une fois<br>seulement la fille qui se trouvait assise \u00e0 une table, avec deux<br>autres filles semblables, \u00e0 l&rsquo;autre bout de la salle. Elle ne parut<br>pas l&rsquo;avoir vu et il ne regarda pas dans sa direction.<\/p>\n\n\n\n<p>117 &#8211;<br>L&rsquo;apr\u00e8s-midi fut plus supportable. Imm\u00e9diatement apr\u00e8s le<br>d\u00e9jeuner, il lui arriva un travail difficile et d\u00e9licat qui l&rsquo;occupa<br>plusieurs heures, et pour lequel il dut mettre de c\u00f4t\u00e9 tout le reste.<br>Il consistait \u00e0 falsifier une s\u00e9rie d&rsquo;expos\u00e9s sur la production<br>d&rsquo;il y avait deux ans, de fa\u00e7on \u00e0 jeter le discr\u00e9dit sur un membre<br>\u00e9minent du Parti int\u00e9rieur, qui \u00e9tait actuellement en disgr\u00e2ce.<br>C&rsquo;\u00e9tait un genre de travail dans lequel il \u00e9tait bon et, pendant plus<br>de deux heures, il r\u00e9ussit \u00e0 chasser compl\u00e8tement la fille de sa<br>pens\u00e9e. Puis le souvenir de son visage lui revint et, avec lui, un<br>d\u00e9sir lancinant, intol\u00e9rable, d&rsquo;\u00eatre seul. La soir\u00e9e \u00e9tait une de<br>celles qu&rsquo;il passait au Centre communautaire. Il engloutit un<br>autre repas sans go\u00fbt \u00e0 la cantine, se d\u00e9p\u00eacha de se rendre au<br>Centre, prit part \u00e0 la solennelle niaiserie d&rsquo;une \u00ab discussion de<br>groupe \u00bb, joua deux parties de ping-pong, avala plusieurs verres<br>de gin et lut pendant une demi-heure un livre intitul\u00e9 : Rapports<br>entre l&rsquo;Angsoc et les \u00e9checs.<br>L&rsquo;ennui lui contractait l&rsquo;\u00e2me mais, pour une fois, il n&rsquo;avait pas<br>\u00e9prouv\u00e9 le d\u00e9sir d&rsquo;esquiver sa soir\u00e9e au Centre. \u00c0 la vue des<br>mots : \u00ab Je vous aime \u00bb, le d\u00e9sir de rester en vie avait jailli en lui<br>et prendre des risques secondaires lui avait soudain paru stupide.<br>Il ne put r\u00e9fl\u00e9chir d&rsquo;une mani\u00e8re suivie qu&rsquo;apr\u00e8s onze heures du<br>soir, chez lui et au lit, dans la s\u00e9curit\u00e9 de l&rsquo;ombre qui fait que l&rsquo;on<br>n&rsquo;a m\u00eame pas \u00e0 craindre le t\u00e9l\u00e9cran, pourvu que l&rsquo;on demeure<br>silencieux.<br>C&rsquo;\u00e9tait un probl\u00e8me mat\u00e9riel qu&rsquo;il avait \u00e0 r\u00e9soudre. Comment<br>toucher la fille et arranger une rencontre ? Il ne pensait plus \u00e0 la<br>possibilit\u00e9 qu&rsquo;il p\u00fbt y avoir l\u00e0, pour lui, une sorte de pi\u00e8ge. Il<br>savait qu&rsquo;il n&rsquo;en \u00e9tait rien, \u00e0 cause de l&rsquo;agitation r\u00e9elle qu&rsquo;elle avait<br>montr\u00e9e en lui remettant le papier. Visiblement, elle avait \u00e9t\u00e9<br>effray\u00e9e et hors d&rsquo;elle autant qu&rsquo;elle pouvait l&rsquo;\u00eatre. L&rsquo;id\u00e9e de<br>refuser ses avances ne lui traversa m\u00eame pas l&rsquo;esprit non plus.<br>Cinq jours auparavant seulement, il avait envisag\u00e9 de lui \u00e9craser<br>la t\u00eate sous un pav\u00e9. Mais cela n&rsquo;avait aucune importance. Il<br>pensa \u00e0 son corps jeune et nu, comme il l&rsquo;avait vu dans son r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p>118 &#8211;<br>Il avait cru qu&rsquo;elle \u00e9tait une sotte comme les autres, que sa t\u00eate<br>\u00e9tait farcie de mensonges et de haine, que ses entrailles \u00e9taient<br>glac\u00e9es. Une sorte de fi\u00e8vre le saisit \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il pourrait la<br>perdre, que son jeune corps blanc pourrait s&rsquo;\u00e9loigner de lui. Ce<br>qu&rsquo;il craignait le plus, c&rsquo;est qu&rsquo;elle change\u00e2t simplement d&rsquo;id\u00e9e s&rsquo;il<br>ne la rencontrait rapidement. Mais la difficult\u00e9 mat\u00e9rielle de se<br>rencontrer \u00e9tait \u00e9norme. C&rsquo;\u00e9tait essayer de bouger un pion aux<br>\u00e9checs alors qu&rsquo;on est d\u00e9j\u00e0 \u00e9chec et mat. Quelque chemin que l&rsquo;on<br>pr\u00eet, on avait le t\u00e9l\u00e9cran devant soi. En r\u00e9alit\u00e9, toutes les mani\u00e8res<br>possibles de communiquer avec elle lui \u00e9taient pass\u00e9es par l&rsquo;esprit<br>moins de cinq minutes apr\u00e8s avoir lu la note. Mais maintenant<br>qu&rsquo;il avait le temps de r\u00e9fl\u00e9chir, il les examina l&rsquo;une apr\u00e8s l&rsquo;autre<br>comme une rang\u00e9e d&rsquo;instruments qu&rsquo;il disposerait sur une table.<br>Le genre de rencontre qui avait eu lieu le matin ne pouvait<br>\u00e9videmment se r\u00e9p\u00e9ter. Si elle travaillait au Commissariat aux<br>Archives, cela aurait pu \u00eatre relativement simple, mais il n&rsquo;avait<br>qu&rsquo;une vague id\u00e9e de la situation, dans l&rsquo;\u00e9difice, du Commissariat<br>aux Romans et il n&rsquo;avait aucun pr\u00e9texte pour s&rsquo;y rendre.<br>S&rsquo;il savait o\u00f9 elle habitait et \u00e0 quelle heure elle laissait son<br>travail, il aurait pu s&rsquo;arranger pour la rencontrer quelque part sur<br>le chemin du retour. Mais essayer de la suivre chez elle \u00e9tait<br>imprudent car il faudrait tra\u00eener aux alentours du minist\u00e8re, ce<br>qui pourrait \u00eatre remarqu\u00e9.<br>Lui envoyer une lettre par la poste \u00e9tait hors de question.<br>Suivant une routine qui n&rsquo;\u00e9tait m\u00eame pas un secret, toutes les<br>lettres \u00e9taient ouvertes en route. Peu de gens, actuellement,<br>\u00e9crivaient des lettres. Pour les messages qu&rsquo;on avait parfois<br>besoin d&rsquo;envoyer, il y avait des cartes postales sur lesquelles<br>\u00e9taient imprim\u00e9es de longues listes de phrases, et l&rsquo;on biffait<br>celles qui \u00e9taient inutiles. Dans tous les cas, sans compter son<br>adresse, il ne savait pas le nom de la fille.<br>Il d\u00e9cida finalement que l&rsquo;endroit le plus s\u00fbr \u00e9tait la cantine.<br>S&rsquo;il pouvait la voir seule \u00e0 une table quelque part au milieu de la<\/p>\n\n\n\n<p>119 &#8211;<br>pi\u00e8ce, pas trop pr\u00e8s des t\u00e9l\u00e9crans, avec un bourdonnement<br>suffisant de conversations tout autour, et que ces conditions<br>soient r\u00e9unies pendant, disons trente secondes, il pourrait, peut\u00eatre, \u00e9changer avec elle quelques mots.<br>La vie, apr\u00e8s cela, fut pendant une semaine comme un r\u00eave<br>agit\u00e9. Le jour suivant, elle n&rsquo;apparut \u00e0 la cantine qu&rsquo;au moment<br>o\u00f9 il la laissait. Le coup de sifflet avait d\u00e9j\u00e0 retenti. Ses heures de<br>travail avaient peut-\u00eatre chang\u00e9. Ils se crois\u00e8rent sans un regard.<br>Le deuxi\u00e8me jour, elle \u00e9tait \u00e0 la cantine \u00e0 l&rsquo;heure habituelle, mais<br>avec trois autres filles, et imm\u00e9diatement sous un t\u00e9l\u00e9cran. Puis,<br>pendant trois horribles jours, elle n&rsquo;apparut pas du tout.<br>Il sembla \u00e0 Winston qu&rsquo;il souffrait, d&rsquo;esprit et de corps, d&rsquo;une<br>insupportable sensibilit\u00e9, d&rsquo;une sorte de transparence qui faisait<br>de chaque mouvement, de chaque son, de chaque contact, de<br>chaque mot qu&rsquo;il devait prononcer ou \u00e9couter une agonie.<br>M\u00eame en dormant, il ne pouvait \u00e9chapper compl\u00e8tement au<br>visage de la fille. Ces jours-l\u00e0, il ne toucha pas \u00e0 son journal. Il ne<br>trouvait de soulagement, quand il en avait un, que dans son<br>travail. Parfois il pouvait oublier pendant dix minutes d&rsquo;affil\u00e9e. Il<br>n&rsquo;avait absolument aucune id\u00e9e de ce qui avait pu lui arriver. Il ne<br>pouvait faire d&rsquo;enqu\u00eate. Elle avait pu \u00eatre vaporis\u00e9e, elle avait pu<br>se suicider, elle avait pu \u00eatre transf\u00e9r\u00e9e \u00e0 l&rsquo;autre bout de<br>l&rsquo;Oc\u00e9ania. Pire, et plus probablement, elle avait simplement pu<br>changer d&rsquo;id\u00e9e et d\u00e9cider de l&rsquo;\u00e9viter.<br>Le jour suivant, elle reparut. Son bras n&rsquo;\u00e9tait plus en \u00e9charpe<br>et elle avait une bande de diachylon autour du poignet. Le<br>soulagement qu&rsquo;il \u00e9prouva \u00e0 la voir fut si grand qu&rsquo;il ne put<br>s&#8217;emp\u00eacher de la regarder en face plusieurs secondes.<br>Le lendemain, il r\u00e9ussit presque \u00e0 lui parler. Quand il entra<br>dans la cantine, elle \u00e9tait assise \u00e0 une table assez loin du mur et<br>\u00e9tait absolument seule. Il \u00e9tait t\u00f4t et la cantine n&rsquo;\u00e9tait pas comble.<br>La queue avan\u00e7ait et Winston \u00e9tait presque au comptoir. Le<\/p>\n\n\n\n<p>120 &#8211;<br>mouvement fut arr\u00eat\u00e9 une minute par quelqu&rsquo;un qui se plaignait<br>de n&rsquo;avoir pas re\u00e7u sa tablette de saccharine. Mais la fille \u00e9tait<br>encore seule quand Winston re\u00e7ut son plateau et avan\u00e7a vers sa<br>table. Il se dirigeait comme par hasard dans sa direction, en<br>cherchant des yeux une place \u00e0 une table plus \u00e9loign\u00e9e. Elle \u00e9tait<br>peut-\u00eatre \u00e0 trois m\u00e8tres de lui. En deux secondes il y serait.<br>Une voix, derri\u00e8re lui, appela : \u00ab Smith ! \u00bb Il fit semblant de<br>ne pas entendre. \u00ab Smith ! \u00bb r\u00e9p\u00e9ta la voix plus haut. C&rsquo;\u00e9tait<br>inutile. Il se retourna. Un jeune homme blond, au visage<br>inintelligent, nomm\u00e9 Wilsher, qu&rsquo;il connaissait \u00e0 peine, l&rsquo;invitait<br>avec un sourire \u00e0 occuper une place libre \u00e0 sa table. Il l&rsquo;\u00e9tait<br>imprudent de refuser. Il ne pouvait, ayant \u00e9t\u00e9 reconnu, s&rsquo;en aller<br>s&rsquo;asseoir \u00e0 une table pr\u00e8s d&rsquo;une fille seule. Cela se remarquerait<br>trop.<br>Il s&rsquo;assit avec un sourire amical. Le blond visage inintelligent<br>sourit largement en le regardant. Winston, dans une<br>hallucination, se vit lui lan\u00e7ant une pioche en plein visage. La<br>table de la fille, quelques minutes plus tard, \u00e9tait compl\u00e8tement<br>occup\u00e9e.<br>Mais elle devait l&rsquo;avoir vu se diriger vers elle, et peut-\u00eatre<br>agirait-elle en cons\u00e9quence ? Le jour d&rsquo;apr\u00e8s, il eut soin d&rsquo;arriver<br>t\u00f4t. Naturellement, elle \u00e9tait \u00e0 une table \u00e0 peu pr\u00e8s au m\u00eame<br>endroit, et de nouveau seule. Winston \u00e9tait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 dans la queue<br>par un petit homme scarab\u00e9e aux mouvements rapides, au visage<br>plat, aux yeux minuscules et soup\u00e7onneux. Tandis que Winston<br>s&rsquo;\u00e9loignait du comptoir avec son plateau, il vit le petit homme se<br>diriger tout droit vers la table de la fille. Son espoir, de nouveau,<br>tomba. Il y avait une place libre \u00e0 une table plus \u00e9loign\u00e9e, mais<br>quelque chose dans l&rsquo;apparence du petit homme sugg\u00e9rait qu&rsquo;il<br>devait \u00eatre assez attentif \u00e0 son confort pour choisir la table la<br>moins encombr\u00e9e. Winston le suivit, le c\u0153ur glac\u00e9. Il y eut \u00e0 ce<br>moment un violent fracas. Le petit homme \u00e9tait \u00e9tal\u00e9 les quatre<br>fers en l&rsquo;air. Son plateau lui avait \u00e9chapp\u00e9 et deux ruisseaux de<br>soupe et de caf\u00e9 coulaient sur le parquet. Il se remit sur pieds<br>avec un regard m\u00e9chant \u00e0 l&rsquo;adresse de Winston qu&rsquo;il soup\u00e7onnait<\/p>\n\n\n\n<p>121 &#8211;<br>de lui avoir fait un croc-en-jambe. Mais il n&rsquo;en \u00e9tait rien. Cinq<br>secondes plus tard, le c\u0153ur battant, Winston \u00e9tait assis \u00e0 la table<br>de la fille.<br>Il ne la regarda pas. Il d\u00e9lesta son plateau et commen\u00e7a \u00e0<br>manger. Il fallait surtout parler tout de suite, avant que personne<br>ne v\u00eent, mais une terrible frayeur s&rsquo;\u00e9tait empar\u00e9e de lui. Une<br>semaine s&rsquo;\u00e9tait \u00e9coul\u00e9e depuis qu&rsquo;elle l&rsquo;avait approch\u00e9. Elle<br>pouvait avoir chang\u00e9, elle devait avoir chang\u00e9 ! Il \u00e9tait impossible<br>que cette affaire puisse se terminer avec succ\u00e8s. De telles choses<br>ne se passent pas dans la vie r\u00e9elle. Il aurait compl\u00e8tement<br>flanch\u00e9 et n&rsquo;aurait pas parl\u00e9 s&rsquo;il n&rsquo;avait \u00e0 ce moment vu<br>Ampleforth, le po\u00e8te aux oreilles poilues, qui errait mollement \u00e0<br>travers la salle avec un plateau, \u00e0 la recherche d&rsquo;une place libre.<br>Ampleforth, \u00e0 sa mani\u00e8re vague, \u00e9tait attach\u00e9 \u00e0 Winston et<br>s&rsquo;assi\u00e9rait certainement \u00e0 sa table s&rsquo;il l&rsquo;apercevait. Il restait peut\u00eatre une minute pour agir. Winston et la fille mangeaient tous<br>deux sans broncher. La substance qu&rsquo;ils avalaient \u00e9tait un rago\u00fbt<br>clair, plut\u00f4t une soupe, de haricots. Winston se mit \u00e0 murmurer<br>tout bas. Aucun d&rsquo;eux ne leva les yeux. Ils portaient r\u00e9guli\u00e8rement<br>\u00e0 leur bouche des cuiller\u00e9es de substance liquide et, entre les<br>cuiller\u00e9es, \u00e9changeaient les quelques mots n\u00e9cessaires d&rsquo;une voix<br>basse et inexpressive.<br>\u2013 \u00c0 quelle heure laissez-vous le travail ?<br>\u2013 \u00c0 six heures et demie.<br>\u2013 O\u00f9 pouvons-nous nous rencontrer ?<br>\u2013 Au square de la Victoire, pr\u00e8s du monument.<br>\u2013 Il y a plein de t\u00e9l\u00e9crans.<br>\u2013 Cela n&rsquo;a pas d&rsquo;importance s&rsquo;il y a foule.<br>\u2013 Me ferez-vous signe ?<\/p>\n\n\n\n<p>122 &#8211;<br>\u2013 Non. Ne vous approchez de moi que lorsque vous me verrez<br>parmi un tas de gens. Et ne me regardez pas. Tenez-vous<br>seulement pr\u00e8s de moi.<br>\u2013 \u00c0 quelle heure ?<br>\u2013 \u00c0 sept heures.<br>\u2013 Entendu.<br>Ampleforth ne vit pas Winston et s&rsquo;assit \u00e0 une autre table. Ils<br>ne parl\u00e8rent plus et, autant que cela \u00e9tait possible \u00e0 deux<br>personnes assises en face d&rsquo;une de l&rsquo;autre \u00e0 la m\u00eame table, ils ne<br>se regard\u00e8rent pas. La fille termina rapidement son repas et s&rsquo;en<br>alla, tandis que Winston restait pour fumer une cigarette.<br>Winston se trouva au square de la Victoire avant le moment<br>fix\u00e9. Il se promena autour du socle de l&rsquo;\u00e9norme colonne cannel\u00e9e<br>au sommet de laquelle la statue de Big Brother regardait, vers le<br>Sud, les cieux o\u00f9 il avait vaincu les a\u00e9roplanes eurasiens (qui<br>\u00e9taient, quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, des a\u00e9roplanes estasiens) dans<br>la bataille de la premi\u00e8re R\u00e9gion a\u00e9rienne.<br>Dans la rue qui se trouvait vis-\u00e0-vis de la colonne, se dressait<br>la statue d&rsquo;un homme \u00e0 cheval qui \u00e9tait cens\u00e9e repr\u00e9senter Olivier<br>Cromwell.<br>Cinq minutes apr\u00e8s l&rsquo;heure fix\u00e9e, la fille n&rsquo;\u00e9tait pas encore<br>arriv\u00e9e. L&rsquo;angoisse terrible s&#8217;empara de nouveau de Winston. Elle<br>ne venait pas. Elle avait chang\u00e9 d&rsquo;id\u00e9e. Il se dirigea lentement vers<br>le c\u00f4t\u00e9 nord du square et \u00e9prouva un vague plaisir \u00e0 identifier<br>l&rsquo;\u00e9glise Saint-Martin, dont les cloches, quand elle en avait, avaient<br>carillonn\u00e9 : \u00ab Tu me dois trois farthings. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>123 &#8211;<br>Il vit alors la fille debout au pied du monument de Big<br>Brother. Elle lisait, ou faisait semblant de lire une affiche qui<br>s&rsquo;\u00e9levait en spirale autour de la colonne. Il n&rsquo;\u00e9tait pas prudent de<br>se rapprocher d&rsquo;elle tant qu&rsquo;il n&rsquo;y aurait pas plus de gens r\u00e9unis.<br>Tout autour du fronton, il y avait des t\u00e9l\u00e9crans. Un vacarme de<br>voix se fit entendre et il y eut, quelque part sur la gauche, un<br>d\u00e9marrage de lourds v\u00e9hicules. Tout le monde se mit soudain \u00e0<br>courir \u00e0 travers le square. La fille coupa lestement autour des<br>lions qui \u00e9taient \u00e0 la base du monument et se joignit \u00e0 la foule qui<br>se pr\u00e9cipitait. Winston suivit. Pendant qu&rsquo;il courait, quelques<br>remarques jet\u00e9es \u00e0 haute voix lui firent comprendre qu&rsquo;un convoi<br>de prisonniers eurasiens passait.<br>D\u00e9j\u00e0 une masse compacte de gens bloquait le c\u00f4t\u00e9 sud du<br>square. Winston qui, en temps normal, \u00e9tait le genre d&rsquo;individu<br>qui gravite \u00e0 la limite ext\u00e9rieure de tous les genres de bousculade,<br>joua des coudes, de la t\u00eate, se glissa en avant, au c\u0153ur de la foule.<br>Il fut bient\u00f4t \u00e0 une longueur de bras de la fille. Mais le chemin<br>\u00e9tait ferm\u00e9 par un prol\u00e9taire \u00e9norme et par une femme presque<br>aussi \u00e9norme que lui, probablement sa femme, qui paraissaient<br>former un mur de chair imp\u00e9n\u00e9trable. Winston, en se tortillant,<br>se tourna sur le c\u00f4t\u00e9 et, d&rsquo;un violent mouvement en avant,<br>s&rsquo;arrangea pour passer son \u00e9paule entre eux. Il crut un moment<br>que ses entrailles \u00e9taient broy\u00e9es et transform\u00e9es en bouillie par<br>les deux hanches muscl\u00e9es, puis il les s\u00e9para et passa en<br>transpirant un peu. Il \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la fille. Ils se trouvaient<br>\u00e9paule contre \u00e9paule, tous deux regardaient fixement devant eux.<br>Une longue rang\u00e9e de camions, portant, dress\u00e9s \u00e0 chaque<br>coin, des gardes au visage de bois, arm\u00e9s de mitrailleuses,<br>descendait lentement la rue. Dans les camions, de petits hommes<br>jaunes, v\u00eatus d&rsquo;uniformes verd\u00e2tres us\u00e9s, \u00e9taient accroupis, serr\u00e9s<br>les uns contre les autres. Leurs tristes visages mongols,<br>absolument indiff\u00e9rents, regardaient par-dessus les bords des<br>camions. Parfois, au cahot d&rsquo;un camion, il y avait un cliquetis de<br>m\u00e9tal. Tous les prisonniers avaient des fers aux pieds. Des<br>camions et des camions d\u00e9fil\u00e8rent, charg\u00e9s de visages mornes.<\/p>\n\n\n\n<p>124 &#8211;<br>Winston savait qu&rsquo;ils \u00e9taient l\u00e0, mais il ne les voyait que par<br>intermittence. L&rsquo;\u00e9paule de la fille, et son bras droit, nu jusqu&rsquo;au<br>coude, \u00e9taient press\u00e9s contre son bras. Sa joue \u00e9tait presque assez<br>proche de la sienne pour qu&rsquo;il en sent\u00eet la chaleur. Elle avait<br>imm\u00e9diatement pris en charge la situation, exactement comme<br>elle l&rsquo;avait fait \u00e0 la cantine. Elle se mit \u00e0 parler de la m\u00eame voix<br>sans expression, les l\u00e8vres bougeant \u00e0 peine, d&rsquo;un simple<br>murmure ais\u00e9ment noy\u00e9 dans le vacarme des voix et le fracas des<br>camions qui roulaient.<br>\u2013 M&rsquo;entendez-vous ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 Pouvez-vous vous rendre libre dimanche apr\u00e8s-midi ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 Alors, \u00e9coutez-moi bien. Vous aurez \u00e0 vous rappeler ceci.<br>Allez \u00e0 la gare de Paddington\u2026<br>Avec une pr\u00e9cision militaire qui \u00e9tonna Winston, elle lui<br>indiqua la route qu&rsquo;il devait suivre. Un trajet en chemin de fer<br>d&rsquo;une demi-heure. Au sortir de la station, tourner \u00e0 gauche.<br>Marcher sur la route pendant deux kilom\u00e8tres. Une porte dont la<br>barre sup\u00e9rieure manque. Un chemin \u00e0 travers champs, un<br>sentier couvert d&rsquo;herbe, un passage dans des buissons, un arbre<br>mort couvert de mousse. C&rsquo;\u00e9tait comme si elle avait eu une carte<br>dans la t\u00eate.<br>\u2013 Pourrez-vous vous souvenir de tout cela ? murmura-t-elle \u00e0<br>la fin.<br>\u2013 Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>125 &#8211;<br>\u2013 Vous tournez \u00e0 gauche, puis \u00e0 droite, puis de nouveau \u00e0<br>gauche, et la porte n&rsquo;a pas de barre sup\u00e9rieure.<br>\u2013 Oui. Quelle heure ?<br>\u2013 \u00c0 trois heures environ. Peut-\u00eatre aurez-vous \u00e0 attendre.<br>J&rsquo;irai par un autre chemin. \u00cates-vous s\u00fbr de tout vous rappeler ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 Alors \u00e9loignez-vous de moi aussi vite que vous le pourrez.<br>Elle n&rsquo;avait pas besoin de le lui dire. Mais pendant un instant<br>ils ne purent se d\u00e9gager de la foule. Les camions d\u00e9filaient encore,<br>et les gens insatiables regardaient bouche b\u00e9e. Il y avait eu au<br>d\u00e9but quelques hu\u00e9es et quelques coups de sifflet, mais ils<br>venaient de membres du Parti qui \u00e9taient dans la foule et s&rsquo;\u00e9taient<br>bient\u00f4t arr\u00eat\u00e9s. Le sentiment qui dominait \u00e9tait une simple<br>curiosit\u00e9. Les \u00e9trangers, qu&rsquo;ils fussent Eurasiens ou Estasiens,<br>\u00e9taient comme des animaux inconnus. On ne les voyait<br>litt\u00e9ralement jamais, si ce n&rsquo;\u00e9tait sous l&rsquo;aspect de prisonniers et,<br>m\u00eame alors, on n&rsquo;en avait jamais qu&rsquo;une vision fugitive. Personne<br>ne savait non plus ce qu&rsquo;il advenait d&rsquo;eux. On ne connaissait que<br>le sort de ceux qui \u00e9taient pendus comme criminels de guerre. Les<br>autres disparaissaient simplement. Ils \u00e9taient probablement<br>envoy\u00e9s dans des camps de travail.<br>Aux ronds visages mongols avaient succ\u00e9d\u00e9 des visages d&rsquo;un<br>type plus europ\u00e9en, sales, couverts de barbe et \u00e9puis\u00e9s. Au-dessus<br>de pommettes broussailleuses, les yeux plongeaient leur \u00e9clair<br>dans ceux de Winston, parfois avec une \u00e9trange intensit\u00e9, puis se<br>d\u00e9tournaient. Le convoi tirait \u00e0 sa fin. Dans le dernier camion,<br>Winston put voir un homme \u00e2g\u00e9, au visage recouvert d&rsquo;une masse<br>de poils gris, qui se tenait debout, les mains crois\u00e9es en avant,<br>comme s&rsquo;il \u00e9tait habitu\u00e9 \u00e0 les avoir attach\u00e9es. Il \u00e9tait presque<br>temps que Winston et la fille se s\u00e9parent. Mais au dernier<\/p>\n\n\n\n<p>126 &#8211;<br>moment, pendant qu&rsquo;ils \u00e9taient encore cern\u00e9s par la foule, la<br>main de la fille chercha celle de Winston et la pressa rapidement.<br>Cela ne dura pas dix secondes, et cependant il sembla \u00e0<br>Winston que leurs mains \u00e9taient rest\u00e9es longtemps jointes. Il eut<br>le temps d&rsquo;\u00e9tudier tous les d\u00e9tails de sa main. Il explora les doigts<br>longs, les ongles bomb\u00e9s, les paumes durcies par le travail avec<br>ses lignes calleuses, et la chair lisse sous le poignet. Pour l&rsquo;avoir<br>simplement touch\u00e9e, il pourrait la reconna\u00eetre en la voyant.<br>Il pensa au m\u00eame instant qu&rsquo;il ne connaissait pas la couleur<br>des yeux de la fille. Ils \u00e9taient probablement bruns. Mais les gens<br>qui ont des cheveux noirs ont parfois les yeux bleus. Tourner la<br>t\u00eate et la regarder e\u00fbt \u00e9t\u00e9 une inconcevable folie. Les mains<br>nou\u00e9es l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre, invisibles parmi les corps serr\u00e9s, ils<br>regardaient droit devant eux, et ce furent, au lieu des yeux de la<br>fille, les yeux du prisonnier \u00e2g\u00e9 qui, enfouis dans un nid de barbe,<br>se fix\u00e8rent lugubres sur Winston.<br>CHAPITRE II<br>Winston retrouva son chemin le long du sentier, \u00e0 travers des<br>taches d&rsquo;ombre et de lumi\u00e8re. L\u00e0 o\u00f9 les buissons s&rsquo;\u00e9cartaient, il<br>marchait d&rsquo;un pas allong\u00e9 dans des flaques d&rsquo;or. \u00c0 sa gauche, sous<br>les arbres, le sol \u00e9tait couvert d&rsquo;un voile de jacinthes. On sentait<br>sur la peau la caresse de l&rsquo;air. C&rsquo;\u00e9tait le deux mai. De quelque part,<br>au fond du bois \u00e9pais, venait le roucoulement des ramiers.<br>Il \u00e9tait un peu en avance. Il n&rsquo;y avait pas eu de difficult\u00e9 pour<br>le voyage et la fille \u00e9tait si \u00e9videmment exp\u00e9riment\u00e9e qu&rsquo;il \u00e9tait<br>moins effray\u00e9 qu&rsquo;il e\u00fbt d\u00fb l&rsquo;\u00eatre normalement. On pouvait<br>probablement se fier \u00e0 elle pour trouver un endroit s\u00fbr. On ne<br>pouvait en g\u00e9n\u00e9ral pr\u00e9sumer que l&rsquo;on se trouvait plus en s\u00e9curit\u00e9<br>\u00e0 la campagne qu&rsquo;\u00e0 Londres. Il n&rsquo;y avait naturellement pas de<br>t\u00e9l\u00e9crans. Mais il y avait toujours le danger de microphones<br>cach\u00e9s par lesquels la voix peut \u00eatre enregistr\u00e9e et reconnue. Il<\/p>\n\n\n\n<p>127 &#8211;<br>n&rsquo;\u00e9tait pas facile, en outre, de voyager seul sans attirer l&rsquo;attention.<br>Pour des distances inf\u00e9rieures \u00e0 une centaine de kilom\u00e8tres, il<br>n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de faire viser son passeport, mais il y avait<br>parfois des patrouilles qui r\u00f4daient du c\u00f4t\u00e9 des gares,<br>examinaient les papiers de tous les membres du Parti qu&rsquo;elles<br>rencontraient, et posaient des questions embarrassantes.<br>Cependant, aucune patrouille n&rsquo;\u00e9tait apparue et, sorti de la gare,<br>il s&rsquo;\u00e9tait assur\u00e9 en chemin, par de prudents regards jet\u00e9s en<br>arri\u00e8re, qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas suivi.<br>Le train \u00e9tait bond\u00e9 de prol\u00e9taires mis en humeur de<br>vacances par la douceur du temps. La voiture aux si\u00e8ges de bois<br>dans laquelle il voyagea \u00e9tait plus que remplie par une seule<br>\u00e9norme famille qui allait d&rsquo;une arri\u00e8re-grand-m\u00e8re \u00e9dent\u00e9e \u00e0 un<br>b\u00e9b\u00e9 d&rsquo;un mois. Elle allait passer l&rsquo;apr\u00e8s-midi \u00e0 la campagne, chez<br>des beaux-parents, et essayer d&rsquo;obtenir, ainsi qu&rsquo;on l&rsquo;expliqua<br>ouvertement \u00e0 Winston, un peu de beurre au march\u00e9 noir.<br>Le sentier s&rsquo;\u00e9largit et, en une minute, il arriva au chemin<br>qu&rsquo;elle lui avait indiqu\u00e9, simple route \u00e0 bestiaux, qui plongeait<br>entre les buissons. Il n&rsquo;avait pas de montre, mais il ne pouvait<br>d\u00e9j\u00e0 \u00eatre trois heures. Les jacinthes \u00e9taient si nombreuses qu&rsquo;il<br>\u00e9tait impossible de ne pas les fouler au pied. Il s&rsquo;agenouilla et se<br>mit \u00e0 en cueillir quelques-unes, en partie pour passer le temps, en<br>partie avec l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il aimerait avoir une gerbe de fleurs \u00e0 offrir \u00e0<br>la fille quand ils se rencontreraient.<br>Il avait cueilli un gros bouquet et respirait leur \u00e9trange<br>parfum l\u00e9g\u00e8rement fade quand un bruit derri\u00e8re lui le gla\u00e7a.<br>C&rsquo;\u00e9tait, \u00e0 n&rsquo;en pas douter, le craquement du bois sec sous un pied.<br>Il continua \u00e0 cueillir des jacinthes. C&rsquo;est ce qu&rsquo;il avait de mieux \u00e0<br>faire. Ce pouvait \u00eatre la fille. Il se pouvait aussi qu&rsquo;il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 suivi.<br>Regarder autour de lui c&rsquo;\u00e9tait prendre une attitude coupable. Il<br>cueillit une fleur, puis une autre. Une main s&rsquo;appuya l\u00e9g\u00e8rement<br>sur son \u00e9paule.<\/p>\n\n\n\n<p>128 &#8211;<br>Il leva les yeux. C&rsquo;\u00e9tait la fille. Elle secoua la t\u00eate, lui<br>enjoignant ainsi de rester silencieux, puis \u00e9carta les branches et le<br>pr\u00e9c\u00e9da sur le chemin \u00e9troit de la for\u00eat. Visiblement, elle \u00e9tait<br>d\u00e9j\u00e0 venue l\u00e0, car elle \u00e9vitait les fondri\u00e8res comme si elle en avait<br>l&rsquo;habitude.<br>Winston suivit, le bouquet de fleurs serr\u00e9 dans la main. Sa<br>premi\u00e8re impression fut une impression de soulagement, mais<br>tandis qu&rsquo;il regardait le corps mince et vigoureux qui se d\u00e9pla\u00e7ait<br>devant lui, la ceinture \u00e9carlate juste assez serr\u00e9e pour faire<br>ressortir la courbe des hanches, le sens de sa propre inf\u00e9riorit\u00e9 lui<br>pesa lourdement. M\u00eame \u00e0 ce moment, il lui semblait qu&rsquo;elle<br>pourrait apr\u00e8s tout reculer lorsqu&rsquo;elle se retournerait et le<br>regarderait. La douceur de l&rsquo;air et le vert des feuilles le<br>d\u00e9courageaient. D\u00e9j\u00e0, sur le chemin qui partait de la gare, il<br>s&rsquo;\u00e9tait senti sale et rabougri, sous le soleil de mai. Il avait<br>l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre une cr\u00e9ature d&rsquo;appartement avec, dans les<br>pores, la poussi\u00e8re fuligineuse et la suie de Londres.<br>Il pensa que, jusqu&rsquo;alors, elle ne l&rsquo;avait probablement jamais<br>vu au-dehors, en plein jour. Ils arriv\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;arbre tomb\u00e9 dont<br>elle avait parl\u00e9. La fille l&rsquo;enjamba et \u00e9carta les buissons entre<br>lesquels il ne semblait pas y avoir de passage. Quand Winston la<br>rejoignit, il vit qu&rsquo;ils se trouvaient dans une clairi\u00e8re naturelle, un<br>petit monticule herbeux entour\u00e9 de jeunes arbres de haute taille<br>qui l&rsquo;isolaient compl\u00e8tement. La fille s&rsquo;arr\u00eata et se retourna.<br>\u2013 Nous y sommes, dit-elle.<br>Il \u00e9tait en face d&rsquo;elle, \u00e0 plusieurs pas de distance. Il n&rsquo;avait pas<br>encore os\u00e9 se rapprocher d&rsquo;elle.<br>\u2013 Je ne voulais rien dire dans le sentier, continua-t-elle, pour<br>le cas o\u00f9 il y aurait eu un micro cach\u00e9. Je ne pense pas qu&rsquo;il y en<br>ait, mais il aurait pu y en avoir. On peut toujours craindre que<br>l&rsquo;un de ces cochons reconnaisse votre voix. Mais ici, nous sommes<br>en s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>129 &#8211;<br>Il n&rsquo;avait toujours pas le courage de l&rsquo;approcher. Il r\u00e9p\u00e9ta<br>stupidement :<br>\u2013 Nous sommes en s\u00e9curit\u00e9 ici ?<br>\u2013 Oui. Voyez les arbres.<br>C&rsquo;\u00e9taient de petits sorbiers qui avaient \u00e9t\u00e9 abattus, puis<br>avaient repouss\u00e9 et envoy\u00e9 une for\u00eat de tiges dont aucune<br>n&rsquo;\u00e9taient plus grosse qu&rsquo;un poignet.<br>\u2013 Il n&rsquo;y a rien d&rsquo;assez \u00e9pais pour cacher un micro. En outre, je<br>suis d\u00e9j\u00e0 venue ici.<br>Ils faisaient semblant de converser. Il s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 se<br>rapprocher d&rsquo;elle. Elle se tenait devant lui, tr\u00e8s droite, avec sur les<br>l\u00e8vres un sourire un peu ironique, comme si elle se demandait<br>pourquoi il \u00e9tait si lent \u00e0 agir. Les jacinthes \u00e9taient tomb\u00e9es sur le<br>sol. Elles semblaient \u00eatre tomb\u00e9es de leur propre volont\u00e9. Il lui<br>prit la main.<br>\u2013 Le croiriez-vous ? dit-il, jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, je ne savais pas de<br>quelle couleur \u00e9taient vos yeux.<br>Il remarqua qu&rsquo;ils \u00e9taient bruns, d&rsquo;un brun plut\u00f4t clair et que<br>les cils \u00e9taient noirs.<br>\u2013 Maintenant que vous avez vu ce que je suis r\u00e9ellement,<br>pouvez-vous encore supporter de me regarder ?<br>\u2013 Oui. Facilement.<br>\u2013 J&rsquo;ai trente-neuf ans. J&rsquo;ai une femme d&rsquo;avec laquelle je ne<br>puis divorcer. J&rsquo;ai des varices. J&rsquo;ai cinq fausses dents.<\/p>\n\n\n\n<p>130 &#8211;<br>\u2013 Cela ne pourrait pas m&rsquo;\u00eatre plus \u00e9gal, dit-elle.<br>La minute d&rsquo;apr\u00e8s, il serait difficile de dire lequel en avait pris<br>l&rsquo;initiative, elle \u00e9tait dans ses bras. Il n&rsquo;\u00e9prouva tout d&rsquo;abord<br>qu&rsquo;une impression de compl\u00e8te incr\u00e9dulit\u00e9. Le jeune corps \u00e9tait<br>press\u00e9 contre le sien, la masse des cheveux noirs \u00e9tait contre son<br>visage et, oui ! elle relevait la t\u00eate et il embrassait la large bouche<br>rouge. Elle lui avait entour\u00e9 le cou de ses bras et l&rsquo;appelait ch\u00e9ri,<br>amour, bien-aim\u00e9. Il l&rsquo;\u00e9tendit sur le sol. Elle ne r\u00e9sistait<br>aucunement et il aurait pu faire d&rsquo;elle ce qu&rsquo;il voulait. Mais la<br>v\u00e9rit\u00e9 est qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9prouvait aucune sensation, sauf celle de simple<br>contact. Tout ce qu&rsquo;il ressentait, c&rsquo;\u00e9tait de l&rsquo;incr\u00e9dulit\u00e9 et de la<br>fiert\u00e9. Il \u00e9tait heureux de ce qui se passait, mais n&rsquo;avait aucun<br>d\u00e9sir physique. C&rsquo;\u00e9tait trop t\u00f4t. Sa jeunesse et sa beaut\u00e9 l&rsquo;avaient<br>effray\u00e9, ou bien il \u00e9tait trop habitu\u00e9 \u00e0 vivre sans femme. Il ne<br>savait pas pourquoi il restait froid.<br>La fille se releva et d\u00e9tacha une jacinthe de ses cheveux. Elle<br>s&rsquo;assit contre lui, lui entoura la taille de son bras.<br>\u2013 Ne t&rsquo;inqui\u00e8te pas, ch\u00e9ri. Nous ne sommes pas press\u00e9s. Nous<br>avons tout l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Est-ce que ce n&rsquo;est pas une splendide<br>cachette ? Je l&rsquo;ai trouv\u00e9e un jour que je me suis \u00e9gar\u00e9e au cours<br>d&rsquo;une randonn\u00e9e. S&rsquo;il venait quelqu&rsquo;un, on pourrait l&rsquo;entendre<br>d&rsquo;une distance de cent m\u00e8tres\u2026<br>\u2013 Comment vous appelez-vous, demanda Winston.<br>\u2013 Julia. Je connais votre nom. C&rsquo;est Winston. Winston Smith.<br>\u2013 Comment l&rsquo;avez-vous appris ?<br>\u2013 Je crois, ch\u00e9ri, que j&rsquo;ai plus d&rsquo;adresse que vous pour<br>d\u00e9couvrir les choses. Dites-moi, qu&rsquo;avez-vous pens\u00e9 de moi avant<br>le jour o\u00f9 je vous ai remis mon bout de billet ?<\/p>\n\n\n\n<p>131 &#8211;<br>Il ne fut nullement tent\u00e9 de lui mentir. Commencer par<br>avouer le pire \u00e9tait m\u00eame une sorte d&rsquo;holocauste \u00e0 l&rsquo;amour.<br>\u2013 Je d\u00e9testais vous voir, r\u00e9pondit-il. J&rsquo;aurais voulu vous<br>enlever et vous tuer. Il y a deux semaines, j&rsquo;ai s\u00e9rieusement song\u00e9<br>\u00e0 vous \u00e9craser la t\u00eate sous un pav\u00e9. Si vous voulez r\u00e9ellement<br>savoir, j&rsquo;imaginais que vous aviez quelque chose \u00e0 voir avec la<br>Police de la Pens\u00e9e.<br>La fille rit joyeusement. Elle prenait \u00e9videmment cette<br>d\u00e9claration pour un tribut \u00e0 la perfection de son d\u00e9guisement.<br>\u2013 La Police de la Pens\u00e9e ? Vous n&rsquo;avez pas r\u00e9ellement pens\u00e9<br>cela ?<br>\u2013 Eh bien, peut-\u00eatre pas exactement. Mais, \u00e0 cause de votre<br>apparence g\u00e9n\u00e9rale, simplement parce que vous \u00eates jeune,<br>fra\u00eeche et saine, vous comprenez, je pensais que, probablement\u2026<br>\u2013 Vous pensiez que j&rsquo;\u00e9tais un membre loyal du Parti, pure en<br>paroles, et en actes. Banni\u00e8res, processions, slogans, jeux, sorties<br>collectives\u2026 toute la marmelade. Et vous pensiez que si j&rsquo;avais le<br>quart d&rsquo;une occasion, je vous d\u00e9noncerais comme criminel par la<br>pens\u00e9e et vous ferais tuer ?<br>\u2013 Oui, quelque chose comme cela. Un grand nombre de<br>jeunes filles sont ainsi, vous savez.<br>\u2013 C&rsquo;est cette maudite ceinture qui en est cause, dit-elle en<br>arrachant de sa taille la ceinture rouge de la Ligue Anti-Sexe des<br>Juniors et en la lan\u00e7ant sur une branche.<br>Puis, comme si de toucher sa ceinture lui avait rappel\u00e9<br>quelque chose, elle fouilla la poche de sa blouse et en tira une<br>petite tablette de chocolat. Elle la cassa en deux et en donna une<br>part \u00e0 Winston. Avant m\u00eame qu&rsquo;il l&rsquo;e\u00fbt prise, le parfum lui avait<br>indiqu\u00e9 qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait pas de chocolat ordinaire. Celui-ci \u00e9tait<\/p>\n\n\n\n<p>132 &#8211;<br>sombre et brillant, envelopp\u00e9 de papier d&rsquo;\u00e9tain. Le chocolat \u00e9tait<br>normalement une substance friable d&rsquo;un brun terne qui avait,<br>autant qu&rsquo;on pouvait le d\u00e9crire, le go\u00fbt de la fum\u00e9e d&rsquo;un feu de<br>d\u00e9tritus. Mais il \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 Winston, il ne savait quand, de<br>go\u00fbter \u00e0 du chocolat semblable \u00e0 celui que Julia venait de lui<br>donner. La premi\u00e8re bouff\u00e9e du parfum de ce chocolat avait<br>\u00e9veill\u00e9 en lui un souvenir qu&rsquo;il ne pouvait fixer, mais qui \u00e9tait<br>puissant et troublant.<br>\u2013 O\u00f9 avez-vous eu cela ? demanda-t-il.<br>\u2013 March\u00e9 noir, r\u00e9pondit-elle avec indiff\u00e9rence. \u00c0 voir les<br>choses, je suis bien cette sorte de fille. Je suis bonne aux jeux. Aux<br>Espions, j&rsquo;\u00e9tais chef de groupe. Trois soirs par semaine, je fais du<br>travail suppl\u00e9mentaire pour la Ligue Anti-Sexe des Juniors. J&rsquo;ai<br>pass\u00e9 des heures et des heures \u00e0 afficher leurs saloperies dans<br>tout Londres. Dans les processions, je porte toujours un coin de<br>banni\u00e8re. Je parais toujours de bonne humeur et je n&rsquo;esquive<br>jamais une corv\u00e9e. Il faut toujours hurler avec les loups, voil\u00e0 ce<br>que je pense. C&rsquo;est la seule mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre en s\u00e9curit\u00e9.<br>Le premier fragment de chocolat avait fondu sur la langue de<br>Winston. Il avait un go\u00fbt d\u00e9licieux. Mais il y avait toujours ce<br>souvenir qui tournait aux limites de sa conscience, quelque chose<br>ressenti fortement, mais irr\u00e9ductible \u00e0 une forme d\u00e9finie, comme<br>un objet vu du coin de l&rsquo;\u0153il. Il l&rsquo;\u00e9carta, conscient seulement qu&rsquo;il<br>s&rsquo;agissait du souvenir d&rsquo;un acte qu&rsquo;il aurait aim\u00e9 annuler, mais<br>qu&rsquo;il ne pouvait annuler.<br>\u2013 Vous \u00eates tr\u00e8s jeune, dit-il. Vous avez dix ou quinze ans de<br>moins que moi. Que pouvez-vous trouver de s\u00e9duisant dans un<br>homme comme moi ?<br>\u2013 C&rsquo;est quelque chose dans votre visage. J&rsquo;ai pens\u00e9 que je<br>pouvais courir ma chance. Je suis habile \u00e0 d\u00e9pister les gens qui<br>n&rsquo;en sont pas. D\u00e8s que je vous ai vu, j&rsquo;ai su que vous \u00e9tiez contre<br>lui.<\/p>\n\n\n\n<p>133 &#8211;<br>Lui, apparemment, d\u00e9signait le Parti, et surtout le Parti<br>int\u00e9rieur dont elle parlait ouvertement avec une haine ironique<br>qui mettait Winston mal \u00e0 l&rsquo;aise, bien qu&rsquo;il s\u00fbt que s&rsquo;il y avait un<br>lieu o\u00f9 ils pouvaient \u00eatre en s\u00e9curit\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait celui o\u00f9 ils se<br>trouvaient. Quelque chose l&rsquo;\u00e9tonnait en elle. C&rsquo;\u00e9tait la grossi\u00e8ret\u00e9<br>de son langage. Les membres du Parti \u00e9taient cens\u00e9s ne pas jurer<br>et Winston lui-m\u00eame jurait rarement, en tout cas pas tout haut.<br>Julia, elle, semblait incapable de parler du Parti, sp\u00e9cialement du<br>Parti int\u00e9rieur, sans employer le genre de mots que l&rsquo;on voit \u00e9crits<br>\u00e0 la craie dans les ruelles suintantes. Il ne d\u00e9testait pas cela. Ce<br>n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un sympt\u00f4me de sa r\u00e9volte contre le Parti et ses<br>proc\u00e9d\u00e9s. Cela semblait en quelque sorte naturel et sain, comme<br>l&rsquo;\u00e9ternuement d&rsquo;un cheval \u00e0 l&rsquo;odeur d&rsquo;un foin mauvais.<br>Ils avaient laiss\u00e9 la clairi\u00e8re et erraient \u00e0 travers des taches<br>d&rsquo;ombre et de lumi\u00e8re. Ils mettaient chacun le bras autour de la<br>taille de l&rsquo;autre d\u00e8s qu&rsquo;il y avait assez de place pour marcher deux<br>de front. Il remarqua combien sa taille paraissait plus souple<br>maintenant qu&rsquo;elle avait enlev\u00e9 la ceinture. Leurs voix ne<br>s&rsquo;\u00e9levaient pas au-dessus du chuchotement. Hors de la clairi\u00e8re,<br>avait dit Julia, il valait mieux y aller doucement. Ils atteignirent la<br>limite du petit bois. Elle l&rsquo;arr\u00eata.<br>\u2013 Ne sortez pas \u00e0 d\u00e9couvert. Il pourrait y avoir quelqu&rsquo;un qui<br>surveille. Nous sommes en s\u00e9curit\u00e9 si nous restons derri\u00e8re les<br>branches.<br>Ils \u00e9taient debout \u00e0 l&rsquo;ombre d&rsquo;un buisson de noisetiers. Ils<br>sentaient sur leurs visages les rayons encore chauds du soleil qui<br>s&rsquo;infiltraient \u00e0 travers d&rsquo;innombrables feuilles. Winston regarda le<br>champ qui s&rsquo;\u00e9tendait plus loin et re\u00e7ut un choc \u00e9trange et lent. Il<br>le reconnaissait. Il l&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 vu. C&rsquo;\u00e9tait un ancien p\u00e2turage<br>tondu de pr\u00e8s o\u00f9 s&rsquo;\u00e9levaient \u00e7\u00e0 et l\u00e0 des taupini\u00e8res et que<br>traversait un sentier sinueux. Dans la haie in\u00e9gale qui \u00e9tait en<br>face, les branches des ormeaux se balan\u00e7aient imperceptiblement<br>dans la brise, et leurs feuilles se d\u00e9pla\u00e7aient faiblement, en<br>masses denses comme une chevelure de femme. Quelque part<\/p>\n\n\n\n<p>134 &#8211;<br>tout pr\u00e8s, s\u00fbrement, mais cach\u00e9 \u00e0 la vue, il devait y avoir un<br>ruisseau formant des \u00e9tangs verts o\u00f9 nageaient des poissons<br>d\u2019or ?<br>\u2013 N&rsquo;y a-t-il pas un ruisseau quelque part pr\u00e8s d&rsquo;ici ?<br>chuchota-t-il.<br>\u2013 C&rsquo;est vrai. Il y a un ruisseau. Il est exactement au bord du<br>champ voisin. Il y a des poissons, dedans. De grands, de gros<br>poissons. On peut les voir flotter. Ils font marcher leur queue<br>dans les \u00e9tangs qui sont sous les saules.<br>\u2013 C&rsquo;est presque le Pays Dor\u00e9, murmura-t-il.<br>\u2013 Le Pays Dor\u00e9 ?<br>\u2013 Ce n&rsquo;est rien. Ce n&rsquo;est rien. Un paysage que j&rsquo;ai parfois vu en<br>r\u00eave.<br>\u2013 Regardez, chuchota Julia.<br>Une grive s&rsquo;\u00e9tait pos\u00e9e sur une branche \u00e0 moins de cinq<br>m\u00e8tres, presque au niveau de leurs visages. Peut-\u00eatre ne les avaitelle pas vus. Elle \u00e9tait au soleil, eux \u00e0 l&rsquo;ombre. Elle ouvrit les ailes,<br>les replia ensuite soigneusement, baissa la t\u00eate un moment<br>comme pour rendre hommage au soleil, puis se mit \u00e0 d\u00e9verser un<br>flot d&rsquo;harmonie. Dans le silence de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, l&rsquo;ampleur de la<br>voix \u00e9tait surprenante. Winston et Julia s&rsquo;accroch\u00e8rent l&rsquo;un \u00e0<br>l&rsquo;autre, fascin\u00e9s. La musique continuait, encore et encore, minute<br>apr\u00e8s minute, avec des variations \u00e9tonnantes qui ne se r\u00e9p\u00e9taient<br>jamais, comme si l&rsquo;oiseau, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, voulait montrer sa<br>virtuosit\u00e9. Parfois il s&rsquo;arr\u00eatait quelques secondes, ouvrait les ailes<br>et les refermait, gonflait son jabot tachet\u00e9 et, de nouveau, faisait<br>\u00e9clater son chant.<br>Winston le regardait avec un vague respect. Pour qui, pour<br>quoi cet oiseau chantait-il ? Aucun compagnon, aucun rival ne le<\/p>\n\n\n\n<p>135 &#8211;<br>regardait. Qu&rsquo;est-ce qui le poussait \u00e0 se poser au bord d&rsquo;un bois<br>solitaire et \u00e0 verser sa musique dans le n\u00e9ant ?<br>Il se demanda si, apr\u00e8s tout, il n&rsquo;y aurait pas un microphone<br>cach\u00e9 quelque part \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Julia et lui n&rsquo;avaient parl\u00e9 qu&rsquo;en<br>chuchotant. Il n&rsquo;enregistrerait pas ce qu&rsquo;ils avaient dit, mais il<br>enregistrerait le chant de la grive. \u00c0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 de<br>l&rsquo;instrument, peut-\u00eatre quelque petit homme scarab\u00e9e \u00e9coutait<br>intens\u00e9ment, \u00e9coutait cela.<br>Mais le flot de musique balaya par degr\u00e9s de son esprit toute<br>pr\u00e9occupation. C&rsquo;\u00e9tait comme une substance liquide qui se<br>d\u00e9versait sur lui et se m\u00ealait \u00e0 la lumi\u00e8re du soleil filtrant \u00e0<br>travers les feuilles. Il cessa de penser et se contenta de sentir. La<br>taille de la fille \u00e9tait douce et chaude au creux de son bras. Il la<br>tourna vers lui et ils se trouv\u00e8rent poitrine contre poitrine. Le<br>corps de Julia semblait se fondre dans le sien. Il fl\u00e9chissait<br>partout comme de l&rsquo;eau sous les mains. Leurs bouches<br>s&rsquo;attach\u00e8rent l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre. C&rsquo;\u00e9tait tout \u00e0 fait diff\u00e9rent des durs<br>baisers qu&rsquo;ils avaient \u00e9chang\u00e9s plus t\u00f4t. Quand ils s\u00e9par\u00e8rent<br>leurs bouches, tous deux soupir\u00e8rent profond\u00e9ment. L&rsquo;oiseau prit<br>peur et s&rsquo;envola dans un claquement d&rsquo;ailes.<br>Winston approcha ses l\u00e8vres de l&rsquo;oreille de Julia.<br>\u2013 Maintenant, chuchota-t-il.<br>\u2013 Pas ici, r\u00e9pondit-elle en chuchotant aussi. Venez sous le<br>couvert. C&rsquo;est plus s\u00fbr.<br>Ils se faufil\u00e8rent rapidement jusqu&rsquo;\u00e0 la clairi\u00e8re en faisant<br>parfois craquer des branches mortes. Quand ils furent \u00e0<br>l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;anneau de jeunes arbres, elle se retourna et le<br>regarda. Leur respiration \u00e0 tous deux \u00e9tait pr\u00e9cipit\u00e9e, mais au<br>coin de la bouche de Julia, le sourire \u00e9tait revenu. Elle le regarda<br>un instant puis chercha la fermeture-Eclair de sa combinaison.<\/p>\n\n\n\n<p>136 &#8211;<br>Ensuite, oui ! ce fut presque comme dans le r\u00eave de Winston.<br>D&rsquo;un geste presque aussi rapide qu&rsquo;il l&rsquo;avait imagin\u00e9, elle avait<br>arrach\u00e9 ses v\u00eatements et quand elle les jeta de c\u00f4t\u00e9, ce fut avec le<br>m\u00eame geste magnifique qui semblait an\u00e9antir toute une<br>civilisation. Son corps blanc \u00e9tincelait au soleil, mais, durant un<br>instant, il ne regarda pas son corps. Ses yeux \u00e9taient retenus par<br>le visage couvert de taches de rousseur et par le demi-sourire<br>hardi. Il s&rsquo;agenouilla devant elle et prit ses mains dans les<br>siennes.<br>\u2013 As-tu d\u00e9j\u00e0 fait cela ?<br>\u2013 Naturellement. Des centaines de fois\u2026 Allons ! Des<br>vingtaines de fois, de toute fa\u00e7on.<br>\u2013 Avec des membres du Parti ?<br>\u2013 Oui. Toujours avec des membres du Parti.<br>\u2013 Avec des membres du Parti int\u00e9rieur ?<br>\u2013 Pas avec ces cochons, non. Mais il y en a des tas qui<br>voudraient, s&rsquo;ils avaient le quart d&rsquo;une chance. Ils ne sont pas les<br>petits saints qu&rsquo;ils veulent se faire croire !<br>Le c\u0153ur de Winston bondit. Elle l&rsquo;avait fait des vingtaines de<br>fois. Il aurait voulu que ce f\u00fbt des centaines, des milliers de fois.<br>Tout ce qui laissait entrevoir une corruption l&#8217;emplissait toujours<br>d&rsquo;un espoir fou. Qui sait ? Peut-\u00eatre le Parti \u00e9tait-il pourri en<br>dessous ? Peut-\u00eatre son culte de l&rsquo;abn\u00e9gation et de l&rsquo;\u00e9nergie<br>n&rsquo;\u00e9tait-il simplement qu&rsquo;une com\u00e9die destin\u00e9e \u00e0 cacher son<br>iniquit\u00e9, Si Winston avait pu leur donner \u00e0 tous la l\u00e8pre ou la<br>syphilis, comme il l&rsquo;aurait fait de bon c\u0153ur ! N&rsquo;importe quoi qui<br>p\u00fbt pourrir, affaiblir, miner. Il l&rsquo;attira vers le sol et ils se<br>trouv\u00e8rent \u00e0 genoux, face \u00e0 face.<\/p>\n\n\n\n<p>137 &#8211;<br>\u2013 Ecoute. Plus tu as eu d&rsquo;hommes, plus je t&rsquo;aime. Comprendstu cela ?<br>\u2013 Oui. Parfaitement.<br>\u2013 Je hais la puret\u00e9. Je hais la bont\u00e9. Je ne voudrais d&rsquo;aucune<br>vertu nulle part. Je voudrais que tous soient corrompus jusqu&rsquo;\u00e0 la<br>moelle. Aimes-tu l&rsquo;amour ? Je ne veux pas parler simplement de<br>moi, je veux dire l&rsquo;acte lui-m\u00eame.<br>\u2013 J&rsquo;adore cela.<br>C&rsquo;\u00e9tait par-dessus tout ce qu&rsquo;il d\u00e9sirait entendre. Pas<br>simplement l&rsquo;amour qui s&rsquo;adresse \u00e0 une seule personne, mais<br>l&rsquo;instinct animal, le d\u00e9sir simple et indiff\u00e9renci\u00e9. L\u00e0 \u00e9tait la force<br>qui mettrait le Parti en pi\u00e8ces. Il la pressa sur l&rsquo;herbe, parmi les<br>jacinthes tomb\u00e9es. Cette fois, il n&rsquo;y eut aucune difficult\u00e9. Le<br>souffle qui gonflait et abaissait leurs poitrines ralentit son rythme<br>et reprit sa cadence normale. Ils se s\u00e9par\u00e8rent dans une sorte<br>d&rsquo;agr\u00e9able impuissance. Le soleil semblait \u00eatre devenu plus<br>chaud. Ils avaient tous deux sommeil. Il chercha la combinaison<br>mise de c\u00f4t\u00e9 et l&rsquo;\u00e9tendit en partie sur elle. Et presque<br>imm\u00e9diatement ils s&rsquo;endormirent. Ils dormirent environ une<br>demi-heure.<br>Winston se r\u00e9veilla le premier. Il s&rsquo;assit et regarda le visage<br>couvert de taches, encore calmement endormi, qu&rsquo;elle avait<br>appuy\u00e9 sur la paume de sa main. La bouche mise \u00e0 part, on ne<br>pouvait dire qu&rsquo;elle f\u00fbt belle. On voyait une ou deux rides autour<br>des yeux quand on la regardait de pr\u00e8s. Les courts cheveux noirs<br>\u00e9taient extraordinairement \u00e9pais et doux. Il pensa qu&rsquo;il ne savait<br>encore ni son nom, ni son adresse.<br>Le corps jeune et vigoureux, maintenant abandonn\u00e9 dans le<br>sommeil, \u00e9veilla en lui un sentiment de piti\u00e9 protectrice. Mais la<br>tendresse irr\u00e9fl\u00e9chie qu&rsquo;il avait ressentie pour elle sous le<br>noisetier pendant que la grive chantait n&rsquo;\u00e9tait pas tout \u00e0 fait<\/p>\n\n\n\n<p>138 &#8211;<br>revenue. Il repoussa la combinaison et \u00e9tudia le flanc doux et<br>blanc. Dans les jours d&rsquo;antan, pensa-t-il, un homme regardait le<br>corps d&rsquo;une fille, voyait qu&rsquo;il \u00e9tait d\u00e9sirable, et l&rsquo;histoire finissait<br>l\u00e0. Mais on ne pouvait aujourd&rsquo;hui avoir d&rsquo;amour ou de plaisir<br>pur. Aucune \u00e9motion n&rsquo;\u00e9tait pure car elle \u00e9tait m\u00eal\u00e9e de peur et de<br>haine. Leur embrassement avait \u00e9t\u00e9 une bataille, leur jouissance<br>une victoire. C&rsquo;\u00e9tait un coup port\u00e9 au Parti. C&rsquo;\u00e9tait un acte<br>politique.<br>CHAPITRE III<br>\u2013 Nous pourrons revenir ici une fois, dit Julia. G\u00e9n\u00e9ralement,<br>on peut employer une cachette deux fois sans crainte. Mais pas<br>avant un mois ou deux, naturellement.<br>D\u00e8s qu&rsquo;elle se r\u00e9veilla, son attitude changea. Elle devint alerte<br>et affair\u00e9e, se rhabilla, attacha \u00e0 sa taille la ceinture rouge et se<br>mit \u00e0 organiser les d\u00e9tails de leur retour chez eux. Elle avait<br>visiblement une intelligence pratique qui faisait d\u00e9faut \u00e0 Winston.<br>Elle semblait poss\u00e9der une connaissance approfondie,<br>emmagasin\u00e9e au cours d&rsquo;innombrables sorties en commun, de la<br>campagne qui entourait Londres. La route qu&rsquo;elle lui indiqua \u00e9tait<br>tout \u00e0 fait diff\u00e9rente de celle par laquelle il \u00e9tait venu et le<br>conduisait \u00e0 une autre gare.<br>\u2013 Ne jamais retourner chez soi par le chemin par lequel on est<br>venu, dit-elle, comme si elle \u00e9non\u00e7ait un important principe<br>g\u00e9n\u00e9ral.<br>Elle devait partir la premi\u00e8re et Winston attendrait une demiheure avant de la suivre.<br>Elle lui avait indiqu\u00e9 un endroit o\u00f9 ils pourraient dans quatre<br>jours se rencontrer apr\u00e8s le travail. C&rsquo;\u00e9tait une rue d&rsquo;un des<br>quartiers pauvres, dans laquelle il y avait un march\u00e9 d\u00e9couvert,<br>qui \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement bruyant et bond\u00e9 de gens. Elle fl\u00e2nerait<\/p>\n\n\n\n<p>139 &#8211;<br>parmi les \u00e9tals et ferait semblant de chercher des lacets de<br>souliers et du fil \u00e0 repriser. Si elle jugeait que la route \u00e9tait libre,<br>elle se moucherait \u00e0 son approche. Autrement, il devrait passer<br>sans la reconna\u00eetre. Mais avec de la chance, au milieu de la foule,<br>ils pourraient parler sans risque un quart d&rsquo;heure et arranger une<br>autre rencontre.<br>\u2013 Et maintenant, il me faut partir, dit-elle, d\u00e8s qu&rsquo;il eut<br>compris ses instructions. J&rsquo;ai rendez-vous \u00e0 sept heures et demie.<br>Je dois consacrer deux heures \u00e0 la Ligue Anti-Sexe des Juniors<br>pour distribuer des prospectus ou autre chose. C&rsquo;est assommant.<br>Donne-moi un coup de brosse, veux-tu ? Ai-je des brindilles dans<br>les cheveux ? Tu es s\u00fbr que non ? Alors au revoir, mon amour, au<br>revoir.<br>Elle se jeta dans ses bras, l&#8217;embrassa presque avec violence.<br>Un instant apr\u00e8s, elle \u00e9cartait les jeunes tiges pour passer et<br>disparaissait presque sans bruit dans le bois.<br>Il n&rsquo;avait pas m\u00eame au point o\u00f9 il en \u00e9tait, appris son nom et<br>son adresse. Mais cela n&rsquo;avait aucune importance car il \u00e9tait<br>inconcevable qu&rsquo;ils pussent jamais se rencontrer sous un toit ou<br>\u00e9changer aucune sorte de communication \u00e9crite.<br>Le destin fit qu&rsquo;ils ne retourn\u00e8rent jamais \u00e0 la clairi\u00e8re du<br>bois. Pendant le mois de mai, ils ne r\u00e9ussirent qu&rsquo;une seule fois \u00e0<br>faire r\u00e9ellement l&rsquo;amour. Ce fut dans un autre lieu secret que<br>connaissait Julia, le beffroi d&rsquo;une \u00e9glise en ruine dans une contr\u00e9e<br>presque d\u00e9serte, o\u00f9 une bombe atomique \u00e9tait tomb\u00e9e trente ans<br>plus t\u00f4t. C&rsquo;\u00e9tait une bonne cachette quand on y \u00e9tait arriv\u00e9, mais<br>le voyage \u00e9tait tr\u00e8s dangereux. Pour le reste, ils ne pouvaient se<br>rencontrer que dans la rue, en diff\u00e9rents endroits chaque soir, et<br>jamais plus d&rsquo;une demi-heure d&rsquo;affil\u00e9e.<br>Dans la rue, il \u00e9tait d&rsquo;habitude possible de se parler d&rsquo;une<br>certaine fa\u00e7on. Tandis qu&rsquo;ils se laissaient emporter par la foule<br>sur les trottoirs, pas tout \u00e0 fait de front et sans jamais se regarder,<\/p>\n\n\n\n<p>140 &#8211;<br>ils poursuivaient une curieuse conversation intermittente qui<br>reprenait et s&rsquo;interrompait comme le pinceau d&rsquo;un phare. Elle<br>\u00e9tait soudain coup\u00e9e d&rsquo;un silence par l&rsquo;approche d&rsquo;un uniforme du<br>Parti ou par la proximit\u00e9 d&rsquo;un t\u00e9l\u00e9cran, puis elle reprenait<br>quelques minutes plus tard au milieu d&rsquo;une phrase, pour<br>s&rsquo;interrompre ensuite brusquement quand ils se s\u00e9paraient \u00e0<br>l&rsquo;endroit convenu et continuer presque sans introduction le<br>lendemain.<br>Julia paraissait tout \u00e0 fait habitu\u00e9e \u00e0 ce genre de<br>conversation, qu&rsquo;elle appelait \u00ab parler par acomptes \u00bb. Elle \u00e9tait<br>aussi \u00e9tonnamment habile \u00e0 parler sans bouger les l\u00e8vres. Une<br>fois seulement, au cours d&rsquo;un mois de rencontres journali\u00e8res, ils<br>s&rsquo;arrang\u00e8rent pour \u00e9changer un baiser. Ils descendaient en<br>silence une rue transversale (Julia ne parlait jamais hors des rues<br>principales), quand il se produisit un grondement assourdissant.<br>La terre trembla, l&rsquo;air s&rsquo;obscurcit, et Winston se retrouva couch\u00e9<br>sur le c\u00f4t\u00e9, meurtri et terrifi\u00e9. Une bombe fus\u00e9e devait \u00eatre<br>tomb\u00e9e tout pr\u00e8s. Il prit soudain conscience du visage de Julia<br>tout pr\u00e8s du sien. Il \u00e9tait d&rsquo;une p\u00e2leur de mort, aussi blanc que de<br>la craie. Elle \u00e9tait morte ! Il la serra contre lui et se rendit compte<br>qu&rsquo;il embrassait un visage vivant et chaud. Mais ses l\u00e8vres<br>rencontraient une substance poudreuse. Leurs deux visages<br>\u00e9taient couverts d&rsquo;une \u00e9paisse couche de pl\u00e2tre.<br>Il y eut des soirs o\u00f9, arriv\u00e9s au rendez-vous, ils devaient se<br>croiser, sans un signe, parce qu&rsquo;une patrouille venait de tourner le<br>coin de la rue, ou qu&rsquo;un h\u00e9licopt\u00e8re planait au-dessus d&rsquo;eux.<br>M\u00eame si cela avait \u00e9t\u00e9 moins dangereux, il leur e\u00fbt \u00e9t\u00e9 difficile de<br>trouver le temps de se rencontrer. La semaine de travail de<br>Winston \u00e9tait de soixante heures, celle de Julia \u00e9tait m\u00eame plus<br>longue et leurs jours de libert\u00e9 variaient suivant la presse du<br>moment et ne co\u00efncidaient pas toujours. Julia, de toute fa\u00e7on,<br>avait rarement une soir\u00e9e compl\u00e8tement libre. Elle passait un<br>temps incroyable \u00e0 \u00e9couter des conf\u00e9rences, \u00e0 prendre part \u00e0 des<br>manifestations, \u00e0 distribuer de la litt\u00e9rature pour la Ligue AntiSexe des Juniors, \u00e0 pr\u00e9parer des banni\u00e8res pour la Semaine de la<br>Haine, \u00e0 faire des collectes pour la campagne d&rsquo;\u00e9conomie, ou \u00e0<\/p>\n\n\n\n<p>141 &#8211;<br>d&rsquo;autres activit\u00e9s du m\u00eame genre. Cela payait, disait-elle. C&rsquo;\u00e9tait<br>du camouflage. Si on respectait les petites r\u00e8gles, on pouvait<br>briser les grandes. Elle entra\u00eena m\u00eame Winston \u00e0 engager encore<br>une autre de ses soir\u00e9es. Il s&rsquo;enr\u00f4la pour un travail de munitions<br>qui \u00e9tait fait \u00e0 tour de r\u00f4le par des volontaires z\u00e9l\u00e9s membres du<br>Parti.<br>Un soir par semaine, donc, Winston passait quatre heures<br>d&rsquo;ennui paralysant \u00e0 visser ensemble de petits bouts de m\u00e9taux<br>qui \u00e9taient probablement des parties de bombes fus\u00e9es, dans un<br>atelier mal \u00e9clair\u00e9 et plein de courants d&rsquo;air o\u00f9 le bruit des<br>marteaux se mariait tristement \u00e0 la musique des t\u00e9l\u00e9crans.<br>Quand ils se rencontr\u00e8rent dans le beffroi, les trous de leurs<br>conversations fragmentaires furent combl\u00e9s. C&rsquo;\u00e9tait par un apr\u00e8smidi flamboyant. Dans la petite chambre carr\u00e9e qui \u00e9tait audessus des cloches, il y avait un air chaud et stagnant o\u00f9 dominait<br>l&rsquo;odeur de la fiente des pigeons. Pendant des heures, ils rest\u00e8rent<br>\u00e0 parler, assis sur le parquet poussi\u00e9reux couvert de brindilles.<br>L&rsquo;un d&rsquo;eux se levait de temps en temps pour jeter un coup d&rsquo;\u0153il<br>par les meurtri\u00e8res et s&rsquo;assurer que personne ne venait.<br>Julia avait vingt-six ans. Elle vivait dans un \u00ab foyer \u00bb avec<br>trente autres filles. \u00ab Toujours dans l&rsquo;odeur des femmes ! Ce que<br>je d\u00e9teste les femmes ! \u00bb dit-elle entre parenth\u00e8ses. Elle<br>travaillait, comme il l&rsquo;avait devin\u00e9, aux machines du<br>Commissariat aux Romans, qui \u00e9crivaient des romans. Elle aimait<br>son travail qui consistait surtout \u00e0 alimenter et faire marcher un<br>moteur \u00e9lectrique puissant, mais d\u00e9licat. Elle n&rsquo;\u00e9tait pas<br>intelligente mais aimait se servir de ses mains et se sentait \u00e0 son<br>aise avec les machines. Elle pouvait d\u00e9crire dans son entier le<br>processus de la composition d&rsquo;un roman, depuis les directives<br>g\u00e9n\u00e9rales \u00e9manant du Comit\u00e9 du plan, jusqu&rsquo;\u00e0 la touche finale<br>donn\u00e9e par l&rsquo;\u00e9quipe qui r\u00e9crivait. Mais le livre obtenu ne<br>l&rsquo;int\u00e9ressait pas. Elle n&rsquo;aimait pas beaucoup la lecture, dit-elle.<br>Les livres \u00e9taient seulement un article qu&rsquo;on devait produire,<br>comme la confiture ou les lacets de souliers.<\/p>\n\n\n\n<p>142 &#8211;<br>Elle ne se souvenait de rien avant 1960. La seule personne<br>qu&rsquo;elle e\u00fbt jamais connue, qui parlait fr\u00e9quemment du temps<br>d&rsquo;avant la R\u00e9volution, \u00e9tait un grand-p\u00e8re qui avait disparu<br>quand elle avait huit ans. \u00c0 l&rsquo;\u00e9cole, elle avait \u00e9t\u00e9 capitaine de<br>l&rsquo;\u00e9quipe de hockey et avait gagn\u00e9 le prix de gymnastique deux ans<br>de suite. Elle avait \u00e9t\u00e9 chef de groupe chez les Espions et<br>secr\u00e9taire auxiliaire dans la Ligue de la Jeunesse avant d&rsquo;entrer<br>dans la Ligue Anti-Sexe des Juniors. Elle avait toujours eu une<br>excellente r\u00e9putation. Elle avait m\u00eame \u00e9t\u00e9 choisie, ce qui \u00e9tait la<br>marque infaillible d&rsquo;une bonne r\u00e9putation, pour travailler au<br>Pornosec, sous-section du Commissariat aux Romans, qui<br>produisait la pornographie \u00e0 bon march\u00e9 que l&rsquo;on distribuait aux<br>prol\u00e9taires. Les gens qui y travaillaient l&rsquo;appelaient \u00ab bo\u00eete \u00e0<br>fumier \u00bb, remarqua-t-elle. Elle \u00e9tait rest\u00e9e l\u00e0 un an. Elle aidait \u00e0<br>la production, en paquets scell\u00e9s, de fascicules qui avaient des<br>titres comme : Histoires \u00e9patantes ou Une nuit dans une \u00e9cole de<br>filles. Ces fascicules \u00e9taient achet\u00e9s en cachette par les jeunes<br>prol\u00e9taires qui avaient l&rsquo;impression de faire quelque chose<br>d&rsquo;ill\u00e9gal.<br>\u2013 Comment sont ces livres ? demanda Winston avec curiosit\u00e9.<br>\u2013 Oh ! affreusement stupides. Barbants comme tout. Pense, il<br>n&rsquo;y a que six mod\u00e8les d&rsquo;intrigue dont on interchange les \u00e9l\u00e9ments<br>tour \u00e0 tour. Naturellement, je ne travaillais qu&rsquo;aux kal\u00e9idoscopes.<br>Je n&rsquo;ai jamais fait partie de l&rsquo;escouade de ceux qui r\u00e9crivent. Je ne<br>suis pas litt\u00e9raire, ch\u00e9ri, pas m\u00eame assez pour cela.<br>Winston apprit avec \u00e9tonnement que, sauf le directeur du<br>Commissariat, tous les travailleurs du Pornosec \u00e9taient des<br>femmes. On pr\u00e9tendait que l&rsquo;instinct sexuel des hommes \u00e9tant<br>moins facile \u00e0 ma\u00eetriser que celui des femmes, ils risquaient<br>beaucoup plus d&rsquo;\u00eatre corrompus par les obsc\u00e9nit\u00e9s qu&rsquo;ils<br>maniaient.<\/p>\n\n\n\n<p>143 &#8211;<br>\u2013 Ils n&rsquo;aiment pas avoir l\u00e0 des femmes mari\u00e9es, ajouta-t-elle.<br>On suppose toujours que les filles sont tellement pures ! En tout<br>cas, il y en a une ici qui ne l&rsquo;est pas.<br>Elle avait eu son premier commerce amoureux \u00e0 seize ans<br>avec un membre du Parti \u00e2g\u00e9 de soixante ans, qui se suicida plus<br>tard pour \u00e9viter d&rsquo;\u00eatre arr\u00eat\u00e9.<br>\u2013 C&rsquo;\u00e9tait une veine, autrement, ils auraient appris mon nom<br>par lui quand il se serait confess\u00e9, ajouta-t-elle.<br>Depuis, il y en avait eu divers autres. La vie telle qu&rsquo;elle la<br>concevait \u00e9tait tout \u00e0 fait simple. On voulait du bon temps.<br>\u00ab Eux \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire les gens du Parti, voulaient vous emp\u00eacher<br>de l&rsquo;avoir. On tournait les r\u00e8gles de son mieux. Elle semblait<br>trouver tout aussi naturel qu&rsquo; \u00ab eux \u00bb voulussent d\u00e9rober aux gens<br>leurs plaisirs et que les gens voulussent \u00e9viter d&rsquo;\u00eatre pris. Elle<br>d\u00e9testait le Parti et exprimait sa haine par les mots les plus crus.<br>Cependant elle n&rsquo;en faisait aucune critique g\u00e9n\u00e9rale. Elle ne<br>s&rsquo;int\u00e9ressait \u00e0 la doctrine du Parti que lorsque celle-ci touchait \u00e0<br>sa propre vie. Il remarqua qu&rsquo;elle ne se servait jamais de mots<br>novlangue, sauf ceux qui \u00e9taient devenus d&rsquo;un usage journalier.<br>Elle n&rsquo;avait jamais entendu parler de la Fraternit\u00e9 et refusait<br>de croire \u00e0 son existence. Toute r\u00e9volte organis\u00e9e contre le Parti<br>lui paraissait stupide, car elle ne pourrait \u00eatre qu&rsquo;un \u00e9chec. L\u2019acte<br>intelligent \u00e9tait d&rsquo;agir \u00e0 l&rsquo;encontre des r\u00e8gles et de rester quand<br>m\u00eame vivant.<br>Winston se demanda vaguement combien il pouvait y en<br>avoir comme elle dans la jeune g\u00e9n\u00e9ration, qui avaient grandi<br>dans le monde de la R\u00e9volution, qui ne connaissaient rien d&rsquo;autre,<br>et acceptaient le Parti comme quelque chose d&rsquo;inalt\u00e9rable, comme<br>le ciel. Ils ne se r\u00e9voltaient pas contre son autorit\u00e9, mais,<br>simplement, l&rsquo;\u00e9vitaient, comme un lapin se soustrait \u00e0 la<br>poursuite d&rsquo;un chien.<\/p>\n\n\n\n<p>144 &#8211;<br>Ils ne discut\u00e8rent pas la possibilit\u00e9 de se marier. C&rsquo;\u00e9tait une<br>possibilit\u00e9 trop vague pour qu&rsquo;on pr\u00eet la peine d&rsquo;y penser. Aucun<br>comit\u00e9 imaginable ne sanctifierait jamais une telle union, m\u00eame<br>si Winston avait pu se lib\u00e9rer de Catherine, sa femme. M\u00eame en<br>r\u00eave, il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;espoir.<br>\u2013 Comment \u00e9tait-elle, ta femme ? demanda Julia.<br>\u2013 Elle \u00e9tait\u2026 Connais-tu le mot novlangue \u00ab bienpensant \u00bb<br>qui veut dire naturellement orthodoxe, incapable d&rsquo;une pens\u00e9e<br>mauvaise ?<br>\u2013 Non. Je ne connais pas le mot, mais je connais assez bien ce<br>genre de personnes.<br>Il se mit \u00e0 lui raconter l&rsquo;histoire de sa vie maritale, mais elle<br>paraissait en conna\u00eetre curieusement d\u00e9j\u00e0 les parties essentielles.<br>Elle lui d\u00e9crivit, presque comme si elle l&rsquo;avait vu ou ressenti, le<br>raidissement du corps de Catherine d\u00e8s qu&rsquo;il la touchait, et la<br>mani\u00e8re dont elle semblait le repousser de toutes ses forces,<br>m\u00eame quand ses bras \u00e9taient \u00e9troitement serr\u00e9s autour de lui.<br>Il n&rsquo;\u00e9prouvait aucune difficult\u00e9 \u00e0 aborder de tels sujets avec<br>Julia. Catherine, de toute fa\u00e7on, avait depuis longtemps cess\u00e9<br>d&rsquo;\u00eatre un souvenir p\u00e9nible. Elle \u00e9tait simplement devenue un<br>souvenir d\u00e9sagr\u00e9able.<br>\u2013 Je l&rsquo;aurais support\u00e9e, s&rsquo;il n&rsquo;y avait pas eu une chose, dit-il.<br>Il raconta \u00e0 Julia la petite c\u00e9r\u00e9monie frigide \u00e0 laquelle<br>Catherine le for\u00e7ait \u00e0 prendre part, un soir, chaque semaine.<br>\u2013 Elle d\u00e9testait cela, mais rien ne pouvait l&#8217;emp\u00eacher de le<br>faire. Elle avait l&rsquo;habitude d&rsquo;appeler cela\u2026 mais tu ne devineras<br>jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>145 &#8211;<br>\u2013 Notre devoir envers le Parti, acheva promptement Julia.<br>\u2013 Comment le sais-tu ?<br>\u2013 J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 en classe aussi, cher. Il y avait des causeries sur le<br>sexe pour les plus de seize ans, une fois par mois. Il y en avait<br>aussi au Mouvement de la Jeunesse. On vous le rab\u00e2che pendant<br>des ann\u00e9es. Je crois que cela r\u00e9ussit dans bon nombre de cas.<br>Mais, naturellement, on ne peut jamais dire. Les gens sont de tels<br>hypocrites !<br>Elle se mit \u00e0 d\u00e9velopper le sujet. Avec Julia, tout revenait \u00e0 sa<br>propre sexualit\u00e9. D\u00e8s que l&rsquo;on y touchait d&rsquo;une fa\u00e7on quelconque,<br>elle \u00e9tait capable d&rsquo;une grande acuit\u00e9 de jugement. Contrairement<br>\u00e0 Winston, elle avait saisi le sens cach\u00e9 du puritanisme du Parti.<br>Ce n&rsquo;\u00e9tait pas seulement parce que l&rsquo;instinct sexuel se cr\u00e9ait un<br>monde \u00e0 lui hors du contr\u00f4le du Parti, qu&rsquo;il devait, si possible,<br>\u00eatre d\u00e9truit. Ce qui \u00e9tait plus important, c&rsquo;est que la privation<br>sexuelle entra\u00eenait l&rsquo;hyst\u00e9rie, laquelle \u00e9tait d\u00e9sirable, car on<br>pouvait la transformer en fi\u00e8vre guerri\u00e8re et en d\u00e9votion pour les<br>dirigeants. Julia expliquait ainsi sa pens\u00e9e :<br>\u2013 Quand on fait l&rsquo;amour, on br\u00fble son \u00e9nergie. Apr\u00e8s, on se<br>sent heureux et on se moque du reste. Ils ne peuvent admettre<br>que l&rsquo;on soit ainsi. Ils veulent que l&rsquo;\u00e9nergie \u00e9clate<br>continuellement. Toutes ces marches et contre-marches, ces<br>acclamations, ces drapeaux flottants, sont simplement de<br>l&rsquo;instinct sexuel aigri. Si l&rsquo;on \u00e9tait heureux int\u00e9rieurement,<br>pourquoi s&rsquo;exciterait-on sur Big Brother, les plans de trois ans, les<br>Deux Minutes de Haine et tout le reste de leurs foutues<br>balivernes ?<br>Il pensa que c&rsquo;\u00e9tait tout \u00e0 fait exact. Il y avait un lien direct<br>entre la chastet\u00e9 et l&rsquo;orthodoxie politique. Sinon, comment auraiton pu maintenir au degr\u00e9 voulu, chez les membres du Parti, la<br>haine et la cr\u00e9dulit\u00e9 folles dont le Parti avait besoin, si l&rsquo;on<\/p>\n\n\n\n<p>146 &#8211;<br>n&#8217;emmagasinait quelque puissant instinct et ne l&#8217;employait<br>comme force motrice ?<br>L\u2019impulsion sexuelle \u00e9tait dangereuse pour le Parti et le Parti<br>l&rsquo;avait d\u00e9tourn\u00e9e \u00e0 son profit. Il avait jou\u00e9 le m\u00eame jeu avec<br>l&rsquo;instinct paternel. La famille ne pouvait \u00eatre r\u00e9ellement abolie et,<br>en v\u00e9rit\u00e9, on encourageait les gens \u00e0 aimer leurs enfants presque<br>\u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;autrefois. D&rsquo;autre part, on poussait<br>syst\u00e9matiquement les enfants contre leurs parents. On leur<br>apprenait \u00e0 les espionner et \u00e0 rapporter leurs \u00e9carts. La famille,<br>en fait, \u00e9tait devenue une extension de la Police de la Pens\u00e9e.<br>C&rsquo;\u00e9tait un stratag\u00e8me gr\u00e2ce auquel tous, nuit et jour, \u00e9taient<br>entour\u00e9s d&rsquo;espions qui les connaissaient intimement.<br>Son esprit revint brusquement \u00e0 Catherine. Elle l&rsquo;aurait<br>indubitablement d\u00e9nonc\u00e9 \u00e0 la Police de la Pens\u00e9e si elle n&rsquo;avait<br>\u00e9t\u00e9 trop stupide pour deviner la non-orthodoxie de ses opinions.<br>Mais ce n&rsquo;est pas cette pens\u00e9e qui avait ramen\u00e9 son esprit \u00e0<br>Catherine. C&rsquo;\u00e9tait la chaleur \u00e9touffante de l&rsquo;apr\u00e8s-midi qui<br>mouillait son front de sueur. Il se mit \u00e0 raconter \u00e0 Julia ce qui<br>\u00e9tait arriv\u00e9, ou avait failli arriver, il y avait onze ans, par un lourd<br>apr\u00e8s-midi d&rsquo;\u00e9t\u00e9.<br>C&rsquo;\u00e9tait trois ou quatre mois apr\u00e8s leur mariage. Ils s&rsquo;\u00e9taient<br>\u00e9gar\u00e9s au cours d&rsquo;une sortie collective, quelque part dans le Kent.<br>Ils \u00e9taient rest\u00e9s en arri\u00e8re des autres pendant deux minutes. Ils<br>tourn\u00e8rent o\u00f9 il ne fallait pas et se trouv\u00e8rent arr\u00eat\u00e9s net par le<br>bord d&rsquo;une vieille carri\u00e8re de craie. C&rsquo;\u00e9tait une pente \u00e0 pic de dix<br>ou vingt m\u00e8tres qui se terminait \u00e0 la base par des rochers. Il n&rsquo;y<br>avait personne \u00e0 qui ils auraient pu demander leur chemin.<br>Catherine, d\u00e8s qu&rsquo;elle se rendit compte qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9taient \u00e9gar\u00e9s, fut<br>tr\u00e8s mal \u00e0 son aise. Se trouver \u00e9loign\u00e9e, m\u00eame pour un instant, de<br>la foule bruyante de la randonn\u00e9e lui donnait l&rsquo;impression de mal<br>agir. Elle voulait revenir rapidement en arri\u00e8re et se mettre \u00e0<br>chercher dans une autre direction. Mais Winston, \u00e0 ce moment,<br>remarqua quelques touffes de lysimaques qui poussaient audessous d&rsquo;eux dans les anfractuosit\u00e9s de la falaise. Il y avait une<br>touffe de deux couleurs, rouge brique et bleu, qui poussaient<\/p>\n\n\n\n<p>147 &#8211;<br>apparemment sur la m\u00eame racine. Il n&rsquo;avait jamais rien vu de ce<br>genre. Il appela Catherine et lui dit de venir voir la touffe.<br>\u2013 Voyez, Catherine ! Regardez ces fleurs. Cette touffe en bas,<br>pr\u00e8s du pied de la falaise. Voyez-vous ? Ces fleurs sont de deux<br>couleurs diff\u00e9rentes.<br>Elle s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 retourn\u00e9e pour partir mais, d&rsquo;assez mauvaise<br>gr\u00e2ce, elle revint un instant. Elle se pencha m\u00eame par-dessus la<br>falaise pour voir l&rsquo;endroit qu&rsquo;il lui d\u00e9signait. Il \u00e9tait debout un peu<br>derri\u00e8re elle et il posa la main sur sa ceinture pour la retenir. Il se<br>rendit soudain compte \u00e0 ce moment combien ils \u00e9taient<br>compl\u00e8tement seuls. Il n&rsquo;y avait nulle part de cr\u00e9ature humaine,<br>pas une feuille ne bougeait, pas m\u00eame un oiseau n&rsquo;\u00e9tait \u00e9veill\u00e9.<br>Dans un endroit comme celui-l\u00e0, le danger qu&rsquo;il y e\u00fbt un<br>microphone cach\u00e9 \u00e9tait minime et, m\u00eame s&rsquo;il y en avait eu un, il<br>n&rsquo;aurait enregistr\u00e9 que des bruissements.<br>C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;heure de l&rsquo;apr\u00e8s-midi la plus chaude, la plus propice<br>au sommeil. Le soleil flamboyait, la sueur perlait au front de<br>Winston. L&rsquo;id\u00e9e lui vint alors\u2026<br>\u2013 Pourquoi ne lui as-tu pas donn\u00e9 une bonne pouss\u00e9e ? dit<br>Julia. Je l&rsquo;aurais fait.<br>\u2013 Oui, ch\u00e9rie, tu l&rsquo;aurais fait. Moi aussi, si j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 alors ce<br>que je suis maintenant. Ou peut-\u00eatre l&rsquo;aurais-je\u2026 je n&rsquo;en suis pas<br>certain.<br>\u2013 Regrettes-tu de ne pas l&rsquo;avoir fait ?<br>Ils \u00e9taient assis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur le parquet poussi\u00e9reux. Il<br>l&rsquo;attira plus pr\u00e8s de lui. La t\u00eate de Julia reposait sur son \u00e9paule, le<br>parfum agr\u00e9able de sa chevelure dominait l&rsquo;odeur de fiente de<br>pigeon. \u00ab Elle est jeune, pensa-t-il, elle attend encore quelque<br>chose de la vie. Elle ne comprend pas que pousser par-dessus une<br>falaise quelqu&rsquo;un qui ne vous convient pas ne r\u00e9sout rien. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>148 &#8211;<br>\u2013 Cela n&rsquo;aurait \u00e0 vrai dire rien chang\u00e9, dit-il.<br>\u2013 Alors pourquoi regrettes-tu de ne l&rsquo;avoir pas pouss\u00e9e ?<br>\u2013 Parce que je pr\u00e9f\u00e8re un positif \u00e0 un n\u00e9gatif, voil\u00e0 tout. Au<br>jeu que nous jouons, nous ne pouvons gagner, mais il y a des<br>genres d&rsquo;\u00e9chec qui valent mieux que d&rsquo;autres, rien de plus.<br>Il sentit l&rsquo;\u00e9paule de Julia qui s&rsquo;agitait en signe de d\u00e9n\u00e9gation.<br>Elle le contredisait toujours quand il disait quelque chose de ce<br>genre. Elle n&rsquo;acceptait pas que ce f\u00fbt une loi de la nature que<br>l&rsquo;individu soit toujours vaincu. Elle aussi, en quelque fa\u00e7on, se<br>rendait compte qu&rsquo;elle \u00e9tait condamn\u00e9e, t\u00f4t ou tard la Police de la<br>Pens\u00e9e la prendrait et la tuerait. Mais, d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, elle<br>pensait qu&rsquo;il \u00e9tait possible de b\u00e2tir un monde secret dans lequel<br>on pouvait vivre selon ses go\u00fbts. Tout ce qui \u00e9tait n\u00e9cessaire,<br>c&rsquo;\u00e9tait de la chance, de l&rsquo;habilet\u00e9 et de l&rsquo;audace. Elle ne<br>comprenait pas qu&rsquo;il n&rsquo;existait point de bonheur, que la seule<br>victoire r\u00e9sidait dans l&rsquo;avenir, longtemps apr\u00e8s la mort et, que du<br>moment que l&rsquo;on avait d\u00e9clar\u00e9 la guerre au Parti, il valait mieux se<br>consid\u00e9rer, tout de suite, comme un cadavre.<br>\u2013 Nous sommes des morts, disait-il.<br>\u2013 Minute ! Nous ne sommes pas encore morts, r\u00e9pondait<br>Julia prosa\u00efquement.<br>\u2013 Pas physiquement. On peut imaginer que nous en avons<br>pour six mois, un an, cinq ans. J&rsquo;ai peur de la mort. Toi, tu es<br>jeune, tu as probablement plus peur que moi. Evidemment, nous<br>repousserons la mort aussi longtemps que nous serons humains,<br>la vie et la mort seront la m\u00eame chose.<br>\u2013 Oh ! Des blagues ! Avec qui pr\u00e9f\u00e8res-tu coucher ? Avec moi,<br>ou avec un squelette ? Est-ce que tu n&rsquo;es pas content d&rsquo;\u00eatre<br>vivant ? Est-ce que tu n&rsquo;aimes pas sentir que ceci est toi, ceci ta<\/p>\n\n\n\n<p>149 &#8211;<br>main, ceci ta jambe, que tu es r\u00e9el, solide, vivant ? Et \u00e7a, dis, tu<br>n&rsquo;aimes pas \u00e7a ?<br>Elle tourna vers lui son buste et appuya contre lui sa poitrine.<br>Il pouvait sentir, \u00e0 travers la blouse, les seins lourds, mais fermes.<br>Le corps de Julia semblait verser dans le sien un peu de sa<br>jeunesse, de sa vigueur.<br>\u2013 Oui, j&rsquo;aime cela, r\u00e9pondit-il.<br>\u2013 Alors, cesse de parler de mourir. Et maintenant, \u00e9coute, il<br>nous faut fixer notre prochain rendez-vous. Nous pourrons<br>retourner \u00e0 la clairi\u00e8re du bois. Nous l&rsquo;avons laiss\u00e9e reposer un<br>bon bout de temps. Mais cette fois, tu t&rsquo;y rendras par un autre<br>chemin que la derni\u00e8re fois. J&rsquo;ai tout combin\u00e9. Tu prends le<br>train\u2026 Mais, regarde, je vais te le dessiner.<br>Et, \u00e0 sa mani\u00e8re pratique, elle racla et amassa un petit carr\u00e9<br>de poussi\u00e8re. Ensuite, \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une brindille prise dans un nid de<br>pigeon, elle se mit \u00e0 dessiner une carte \u00e0 m\u00eame le sol.<br>CHAPITRE IV<br>Winston jeta un regard circulaire dans la petite chambre<br>r\u00e2p\u00e9e qui \u00e9tait au-dessus du magasin de M. Charrington. Le<br>grand lit, pr\u00e8s de la fen\u00eatre, \u00e9tait fait, avec des couvertures<br>d\u00e9chir\u00e9es et un traversin d\u00e9couvert. La pendule ancienne, au<br>cadran de douze heures, faisait entendre son tic-tac sur la<br>chemin\u00e9e. Dans un coin, sur la table pliante, le presse-papier de<br>verre qu&rsquo;il avait achet\u00e9 lors de sa derni\u00e8re visite luisait faiblement<br>dans la demi-obscurit\u00e9. Sur la galerie de la chemin\u00e9e, il y avait un<br>fourneau \u00e0 p\u00e9trole en \u00e9tain martel\u00e9, une casserole et deux tasses<br>fournis par M. Charrington. Winston alluma le br\u00fbleur et mit \u00e0<br>bouillir de l&rsquo;eau et quelques tablettes de saccharine. Les aiguilles<br>de la pendule indiquaient sept, vingt. Il \u00e9tait r\u00e9ellement dix-neuf<br>heures vingt. Elle devait arriver \u00e0 dix-neuf heures trente.<\/p>\n\n\n\n<p>150 &#8211;<br>Folie, folie, lui r\u00e9p\u00e9tait son c\u0153ur. Folie consciente, gratuite,<br>qui m\u00e8nerait au d\u00e9sastre. De tous les crimes que pouvait<br>commettre un membre du Parti, c&rsquo;\u00e9tait celui-ci qui pouvait le<br>moins se dissimuler. \u00c0 la v\u00e9rit\u00e9, l&rsquo;id\u00e9e l&rsquo;avait d&rsquo;abord hant\u00e9 sous<br>forme d&rsquo;une vision de presse-papier de verre refl\u00e9t\u00e9 par la surface<br>de la table. Ainsi qu&rsquo;il l&rsquo;avait pr\u00e9vu, M. Charrington n&rsquo;avait fait<br>aucune difficult\u00e9 pour louer la chambre. Il \u00e9tait visiblement<br>content de gagner quelques dollars. Il ne fut pas non plus choqu\u00e9<br>et ne se montra pas agressivement compr\u00e9hensif quand il fut<br>entendu que Winston d\u00e9sirait la chambre pour des rendez-vous<br>d&rsquo;amour. Au contraire, son regard se fit lointain, il parla de<br>g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s, d&rsquo;un air si d\u00e9licat qu&rsquo;il donnait l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre<br>devenu en partie invisible.<br>L&rsquo;isolement, dit-il, avait son prix. Chacun d\u00e9sirait disposer<br>d&rsquo;un endroit o\u00f9 se trouver seul \u00e0 l&rsquo;occasion. Cet endroit trouv\u00e9,<br>c&rsquo;\u00e9tait la moindre des politesses que celui qui \u00e9tait au courant<br>gard\u00e2t pour lui ce qu&rsquo;il savait. Il ajouta m\u00eame, avec presque l&rsquo;air<br>de s&rsquo;effacer et de cesser d&rsquo;exister, qu&rsquo;il y avait deux entr\u00e9es \u00e0 la<br>maison, dont l&rsquo;une par la cour de derri\u00e8re, qui donnait sur une<br>all\u00e9e.<br>Quelqu&rsquo;un chantait sous la fen\u00eatre. Winston, prot\u00e9g\u00e9 par le<br>rideau de mousseline, regarda au-dehors. Le soleil de juin \u00e9tait<br>encore haut dans le ciel et, en bas, dans la cour baign\u00e9e de soleil,<br>une femme aux avant-bras d&rsquo;un brun rouge, qui portait, attach\u00e9 \u00e0<br>la taille, un tablier en toile \u00e0 sac, marchait en clopinant entre un<br>baquet \u00e0 laver et une corde \u00e0 s\u00e9cher. Monstrueuse et solide<br>comme une colonne romane, elle \u00e9pinglait sur la corde des carr\u00e9s<br>blancs dans lesquels Winston reconnut des couches de b\u00e9b\u00e9. D\u00e8s<br>que sa bouche n&rsquo;\u00e9tait pas obstru\u00e9e par des \u00e9pingles \u00e0 linge, elle<br>chantait d&rsquo;une voix puissante de contralto.<br>Ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un r\u00eave sans espoir.<br>Il passa comme un soir d&rsquo;avril, un soir.<br>Mais un regard, un mot, les r\u00eaves ont recommenc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>151 &#8211;<br>Ils ont pris mon c\u0153ur, ils l&rsquo;ont emport\u00e9.<br>L&rsquo;air avait couru dans Londres pendant les derni\u00e8res<br>semaines. C&rsquo;\u00e9tait une de ces innombrables chansons, toutes<br>semblables, que la sous-section du Commissariat \u00e0 la Musique<br>publiait pour les prol\u00e9taires. Les paroles de ces chansons \u00e9taient<br>compos\u00e9es, sans aucune intervention humaine, par un<br>instrument appel\u00e9 versificateur. Mais la femme chantait d&rsquo;une<br>voix si m\u00e9lodieuse qu&rsquo;elle transformait en un chant presque<br>agr\u00e9able la plus horrible stupidit\u00e9.<br>Winston pouvait entendre le chant de la femme, le<br>claquement de ses chaussures sur les dalles, les cris des enfants<br>dans la rue et, quelque part dans le lointain, le grondement sourd<br>du trafic de la cit\u00e9. La chambre paraissait cependant<br>curieusement silencieuse, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;absence de t\u00e9l\u00e9cran.<br>\u00ab Folie ! folie ! folie ! \u00bb pensa-t-il encore. Il \u00e9tait inconcevable<br>qu&rsquo;ils pussent fr\u00e9quenter cet endroit plus de quelques semaines<br>sans \u00eatre pris. Mais la tentation d&rsquo;avoir un coin secret qui f\u00fbt<br>vraiment \u00e0 eux, qui f\u00fbt dans une maison, accessible, sous la main,<br>avait \u00e9t\u00e9 trop forte pour tous deux. Apr\u00e8s leur visite au beffroi, il<br>leur avait \u00e9t\u00e9 impossible, pendant quelque temps, d&rsquo;organiser des<br>rencontres. En pr\u00e9vision de la Semaine de la Haine, les heures de<br>travail avaient \u00e9t\u00e9 rigoureusement augment\u00e9es. Elle n&rsquo;aurait lieu<br>que dans plus d&rsquo;un mois, mais les pr\u00e9paratifs grandioses et<br>compliqu\u00e9s qu&rsquo;elle exigeait, entra\u00eenaient pour tout le monde un<br>surcro\u00eet de travail. Finalement, ils s&rsquo;arrang\u00e8rent tous deux pour<br>avoir le m\u00eame jour un apr\u00e8s-midi de libert\u00e9. Ils s&rsquo;\u00e9taient entendus<br>pour retourner \u00e0 la clairi\u00e8re du bois. La veille, ils se rencontr\u00e8rent<br>un court instant dans la rue. Comme d&rsquo;habitude, Winston<br>regardait \u00e0 peine Julia tandis qu&rsquo;ils se laissaient emporter par la<br>foule. Mais le bref coup d&rsquo;\u0153il qu&rsquo;il lui jeta lui apprit qu&rsquo;elle \u00e9tait<br>plus p\u00e2le que de coutume.<br>\u2013 Rien \u00e0 faire, murmura-t-elle aussit\u00f4t qu&rsquo;elle jugea pouvoir<br>parler sans danger. Pour demain, je veux dire.<\/p>\n\n\n\n<p>152 &#8211;<br>\u2013 Quoi ?<br>\u2013 Demain apr\u00e8s-midi, je ne peux pas venir.<br>\u2013 Pourquoi ?<br>\u2013 Oh ! Pour la raison habituelle. C&rsquo;est venu plus t\u00f4t cette fois.<br>Il fut, pendant un moment, pris d&rsquo;une violente col\u00e8re.<br>Pendant ce mois de fr\u00e9quentation, la nature de son sentiment<br>pour elle avait chang\u00e9. Au d\u00e9but, il comportait peu de vraie<br>sensualit\u00e9. Leur premier contact amoureux avait \u00e9t\u00e9 simplement<br>un acte de volont\u00e9. Mais ce fut diff\u00e9rent apr\u00e8s la deuxi\u00e8me fois.<br>L&rsquo;odeur de ses cheveux, le go\u00fbt de sa bouche, le contact de sa<br>peau, semblaient s&rsquo;\u00eatre introduits en lui ou dans l&rsquo;air qui<br>l&rsquo;entourait. Quand elle dit qu&rsquo;elle ne pouvait venir, il eut<br>l&rsquo;impression qu&rsquo;elle le trompait. Mais, juste \u00e0 cet instant, la foule<br>les poussa l&rsquo;un contre l&rsquo;autre et leurs mains se rencontr\u00e8rent par<br>hasard. Elle pressa rapidement le bout des doigts de Winston,<br>comme pour solliciter, non son d\u00e9sir, mais son affection. L&rsquo;id\u00e9e<br>vint \u00e0 Winston que, lorsqu&rsquo;on vivait avec une femme, ce<br>d\u00e9sappointement p\u00e9riodique \u00e9tait un \u00e9v\u00e9nement normal. Une<br>profonde tendresse, qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas encore ressentie pour elle,<br>s&#8217;empara de lui.<br>Il aurait voulu qu&rsquo;ils fussent un couple de mari\u00e9s de dix ans. Il<br>aurait voulu pouvoir se promener avec elle dans la rue,<br>exactement comme ils le faisaient, mais ouvertement et sans<br>crainte, et parler de choses ordinaires en achetant de petits objets<br>pour leur m\u00e9nage. Il aurait voulu par-dessus tout avoir un endroit<br>o\u00f9 ils pourraient \u00eatre seuls sans se sentir oblig\u00e9s de faire l&rsquo;amour<br>chaque fois qu&rsquo;ils se rencontraient.<br>Ce ne fut pas r\u00e9ellement \u00e0 cet instant, mais \u00e0 un moment du<br>jour suivant que l&rsquo;id\u00e9e lui vint de louer la chambre de<br>M. Charrington. Quand il en parla \u00e0 Julia, elle accepta avec une<\/p>\n\n\n\n<p>153 &#8211;<br>promptitude inattendue. Tous deux savaient que c&rsquo;\u00e9tait une folie.<br>C&rsquo;\u00e9tait comme s&rsquo;ils se rapprochaient volontairement de leurs<br>tombes. Tandis qu&rsquo;il attendait, assis au bord du lit, il pensa une<br>fois de plus aux caves du minist\u00e8re de l&rsquo;Amour. Le rythme suivant<br>lequel l&rsquo;horrible destin\u00e9e \u00e0 laquelle ils \u00e9taient vou\u00e9s entrait dans<br>la conscience et en sortait, \u00e9tait curieux. Il \u00e9tait l\u00e0, ce destin, son<br>heure \u00e9tait fix\u00e9e dans l&rsquo;avenir. Il pr\u00e9c\u00e9dait la mort aussi s\u00fbrement<br>que 99 pr\u00e9c\u00e8de 100. On ne pouvait l&rsquo;\u00e9viter, mais peut-\u00eatre<br>pouvait-on en reculer l&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance. Et pourtant, il arrivait que l&rsquo;on<br>choisisse, par un acte conscient, volontaire, d&rsquo;\u00e9courter l&rsquo;intervalle<br>par lequel on en \u00e9tait s\u00e9par\u00e9.<br>Un pas rapide se fit entendre dans l&rsquo;escalier. Julia fit<br>irruption dans la pi\u00e8ce. Elle portait un sac \u00e0 outils, en grosse toile<br>brune, dont il l&rsquo;avait vue charg\u00e9e, maintes fois, dans les b\u00e2timents<br>du minist\u00e8re. Il s&rsquo;\u00e9lan\u00e7a pour la prendre dans ses bras, mais elle<br>se d\u00e9gagea assez rapidement, car elle tenait encore le sac \u00e0 outils.<br>\u2013 Une seconde, dit-elle. Laisse-moi seulement te montrer ce<br>que j&rsquo;apporte. Tu as apport\u00e9 de cet immonde caf\u00e9 de la Victoire ?<br>Je pensais que tu l&rsquo;aurais fait. Tu peux le mettre de c\u00f4t\u00e9, nous<br>n&rsquo;en aurons pas besoin. Regarde.<br>Elle s&rsquo;agenouilla, ouvrit le sac et en sortit p\u00eale-m\u00eale quelques<br>clefs anglaises et un tournevis qui en remplissaient la partie<br>sup\u00e9rieure. En dessous, il y avait une quantit\u00e9 de paquets bien<br>faits, envelopp\u00e9s de papier.<br>Le premier paquet qu&rsquo;elle passa \u00e0 Winston provoquait une<br>sensation \u00e9trange, mais vaguement famili\u00e8re. Il \u00e9tait plein d&rsquo;une<br>substance lourde et friable qui c\u00e9dait quand on y touchait.<br>\u2013 Ce n&rsquo;est pas du sucre ? demanda-t-il.<br>\u2013 Du vrai sucre. Pas de la saccharine, du sucre. Et voil\u00e0 une<br>miche de pain, du vrai pain blanc, pas notre horrible substance, et<br>un petit pot de confitures. Et voici une bo\u00eete de lait. Mais vois ! Je<\/p>\n\n\n\n<p>154 &#8211;<br>suis vraiment fi\u00e8re de celui-l\u00e0. J&rsquo;ai d\u00fb l&rsquo;envelopper d&rsquo;un bout de<br>toile \u00e0 sac parce que\u2026<br>Mais elle n&rsquo;avait pas besoin de lui dire pourquoi elle l&rsquo;avait<br>envelopp\u00e9. Le parfum se r\u00e9pandait d\u00e9j\u00e0 dans la pi\u00e8ce, un parfum<br>riche et chaud qui semblait \u00eatre une \u00e9manation de sa premi\u00e8re<br>enfance, mais qu&rsquo;on pouvait encore rencontrer. Parfois, avant le<br>claquement d&rsquo;une porte, il se r\u00e9pandait dans un passage, parfois il<br>se diffusait myst\u00e9rieusement dans la foule. On le respirait un<br>instant puis on le perdait.<br>\u2013 C&rsquo;est du caf\u00e9, murmura-t-il, du vrai caf\u00e9.<br>\u2013 C&rsquo;est le caf\u00e9 du Parti int\u00e9rieur. Il y en a l\u00e0 un kilo entier, ditelle.<br>\u2013 Comment as-tu fait pour te procurer tout cela ?<br>\u2013 C&rsquo;est tout des victuailles du Parti int\u00e9rieur. Ils ne sont<br>priv\u00e9s de rien, ces porcs, de rien. Mais naturellement, les gar\u00e7ons,<br>les serviteurs, les gens chipent des choses et\u2026 vois, j&rsquo;ai aussi un<br>petit paquet de th\u00e9.<br>Winston s&rsquo;\u00e9tait accroupi pr\u00e8s d&rsquo;elle. Il d\u00e9chira un coin de<br>paquet et l&rsquo;ouvrit.<br>\u2013 C&rsquo;est du vrai th\u00e9. Pas des feuilles de m\u00fbres.<br>\u2013 Il y a eu derni\u00e8rement un arrivage de th\u00e9. Ils ont pris l&rsquo;Inde<br>ou quelque autre pays, dit-elle vaguement. Mais \u00e9coute, mon<br>ch\u00e9ri. Je voudrais que tu me tournes le dos pendant trois<br>minutes. Va t&rsquo;asseoir de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du lit. Pas trop pr\u00e8s de la<br>fen\u00eatre. Et ne te retourne pas avant que je ne te le dise.<br>Winston regarda distraitement \u00e0 travers le rideau de<br>mousseline. En bas, dans la cour, la femme aux bras rouges<\/p>\n\n\n\n<p>155 &#8211;<br>\u00e9voluait encore entre le baquet et la corde. Elle \u00f4ta de sa bouche<br>deux \u00e9pingles de bois et chanta avec sentiment :<br>On dit que le temps gu\u00e9rit toute blessure,<br>On dit que l&rsquo;on peut toujours oublier.<br>Mais la vie est toujours l\u00e0 et tout le temps qu&rsquo;elle dure,<br>Par la joie ou par les pleurs toujours mon c\u0153ur est travaill\u00e9.<br>Elle semblait conna\u00eetre par c\u0153ur toute la rengaine. Sa voix<br>s&rsquo;\u00e9levait dans la douceur de l&rsquo;air d&rsquo;\u00e9t\u00e9, m\u00e9lodieuse et charg\u00e9e<br>d&rsquo;heureuse m\u00e9lancolie. On avait l&rsquo;impression qu&rsquo;elle e\u00fbt \u00e9t\u00e9<br>parfaitement heureuse, pourvu que le soir de juin f\u00fbt infini et le<br>nombre de couches in\u00e9puisable, heureuse de rester l\u00e0 des milliers<br>d&rsquo;ann\u00e9es \u00e0 attacher des couches et chanter des stupidit\u00e9s.<br>Winston fut frapp\u00e9 par le fait \u00e9trange qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais entendu<br>chanter, seul et spontan\u00e9ment, un membre du Parti. Cela aurait<br>paru l\u00e9g\u00e8rement non orthodoxe, ce serait une excentricit\u00e9<br>dangereuse, comme de se parler \u00e0 soi-m\u00eame. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce<br>seulement quand les gens n&rsquo;\u00e9taient pas loin de la famine qu&rsquo;ils<br>avaient des raisons de chanter.<br>\u2013 Maintenant, tu peux te retourner, dit Julia.<br>Il se retourna et, pendant une seconde, faillit presque ne pas<br>la reconna\u00eetre. Il s&rsquo;\u00e9tait attendu \u00e0 la voir nue. Mais elle n&rsquo;\u00e9tait pas<br>nue. La transformation qu&rsquo;elle avait op\u00e9r\u00e9e \u00e9tait beaucoup plus<br>surprenante que cela. Elle s&rsquo;\u00e9tait fard\u00e9 le visage.<br>Elle avait d\u00fb se glisser dans quelque magasin des quartiers<br>prol\u00e9taires et acheter un assortiment complet de produits de<br>beaut\u00e9. Ses l\u00e8vres \u00e9taient d&rsquo;un rouge fonc\u00e9, ses joues \u00e9taient<br>fard\u00e9es, son nez poudr\u00e9. Il y avait m\u00eame sous les yeux un soup\u00e7on<br>de quelque chose qui les avivait. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas fait tr\u00e8s<br>habilement. Mais les r\u00e9f\u00e9rences de Winston en la mati\u00e8re ne<br>valaient pas cher. Jamais auparavant il n&rsquo;avait vu ou imagin\u00e9 une<br>femme du Parti avec du fard sur le visage. Avec seulement<br>quelques touches de couleur o\u00f9 il fallait, elle \u00e9tait devenue, non<\/p>\n\n\n\n<p>156 &#8211;<br>seulement beaucoup plus jolie, mais, surtout, beaucoup plus<br>f\u00e9minine. Ses cheveux courts et sa blouse de jeune gar\u00e7on<br>ajoutaient plut\u00f4t \u00e0 cet effet. Quand il la prit dans ses bras, une<br>vague de parfum de violette synth\u00e9tique lui vint aux narines. Il se<br>souvint de la p\u00e9nombre d&rsquo;une cuisine en sous-sol et de la bouche<br>caverneuse d&rsquo;une femme. Elle avait employ\u00e9 exactement le m\u00eame<br>parfum, mais cela ne semblait pas, en cet instant, avoir<br>d&rsquo;importance.<br>\u2013 Du parfum aussi ! dit-il.<br>\u2013 Oui, ch\u00e9ri, du parfum aussi. Et sais-tu ce que je vais faire la<br>prochaine fois ? Je vais me procurer une r\u00e9elle robe de femme et<br>la porter \u00e0 la place de ces saloperies de culottes. J&rsquo;aurai des bas de<br>soie et des chaussures \u00e0 talons hauts. Dans cette pi\u00e8ce, je serai<br>une femme, pas une camarade du Parti.<br>Ils enlev\u00e8rent leurs v\u00eatements et grimp\u00e8rent sur l&rsquo;immense lit<br>de mahogany. C&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois que Winston se d\u00e9shabillait<br>et se mettait nu en sa pr\u00e9sence. Jusqu&rsquo;alors, il avait \u00e9t\u00e9 trop<br>honteux de son corps p\u00e2le et maigre, des varices en saillie sur ses<br>mollets, de la tache d\u00e9color\u00e9e au-dessus de son cou-de-pied.<br>Il n&rsquo;y avait pas de draps, mais la couverture sur laquelle ils<br>s&rsquo;\u00e9tendirent \u00e9tait \u00e9lim\u00e9e et lisse. Les dimensions et l&rsquo;\u00e9lasticit\u00e9 du<br>lit les \u00e9tonn\u00e8rent tous deux.<br>\u2013 C&rsquo;est certainement plein de punaises, mais qu&rsquo;importe ! dit<br>Julia.<br>On ne voyait jamais alors de lit pour deux, sauf chez les<br>prol\u00e9taires. Il \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 Winston, pendant son enfance, de<br>dormir dans un lit de ce genre. Julia, autant qu&rsquo;elle p\u00fbt s&rsquo;en<br>souvenir, ne s&rsquo;\u00e9tait jamais trouv\u00e9e dans un semblable lit.<br>Ils dormirent un moment. Quand Winston se r\u00e9veilla, les<br>aiguilles de la pendule avaient tourn\u00e9 et atteignaient presque le<\/p>\n\n\n\n<p>157 &#8211;<br>chiffre neuf. Il ne bougea point, parce que, au creux de son bras,<br>la t\u00eate de Julia endormie reposait. Une grande partie de son fard<br>\u00e9tait pass\u00e9e sur le visage de Winston et sur le traversin, mais une<br>l\u00e9g\u00e8re teinte rouge faisait encore ressortir la beaut\u00e9 de sa<br>pommette. Un rayon jaune du soleil couchant tombait au pied du<br>lit et \u00e9clairait la chemin\u00e9e o\u00f9 l&rsquo;eau bouillait \u00e0 gros bouillons dans<br>la casserole. Dans la cour, en bas, la femme avait cess\u00e9 de<br>chanter, mais les cris des enfants dans la rue flottaient assourdis<br>dans la chambre.<br>Winston se demanda vaguement si, dans le pass\u00e9 aboli, cela<br>avait \u00e9t\u00e9 un \u00e9v\u00e9nement normal de dormir dans un lit comme<br>celui-ci, dans la fra\u00eecheur d&rsquo;un soir d&rsquo;\u00e9t\u00e9, d&rsquo;\u00eatre un homme et une<br>femme sans v\u00eatements, de faire l&rsquo;amour quand on le voulait, de<br>converser sur des sujets que l&rsquo;on choisissait, de ne sentir aucune<br>obligation de se lever, d&rsquo;\u00eatre simplement \u00e9tendu et d&rsquo;\u00e9couter les<br>sons paisibles de l&rsquo;ext\u00e9rieur. S\u00fbrement, il n&rsquo;y avait jamais eu<br>d&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 cela aurait paru naturel\u2026<br>Julia se r\u00e9veilla, se frotta les yeux, se souleva et s&rsquo;appuya sur<br>un coude pour regarder le fourneau \u00e0 p\u00e9trole.<br>\u2013 La moiti\u00e9 de l&rsquo;eau s&rsquo;est \u00e9vapor\u00e9e, dit-elle. Je vais tout de<br>suite me lever et faire du caf\u00e9. Nous avons une heure. \u00c0 quelle<br>heure \u00e9teint-on, chez toi ?<br>\u2013 \u00c0 vingt-trois heures et demie.<br>\u2013 \u00c0 mon foyer, c&rsquo;est vingt-trois heures. Mais il nous faudra<br>rentrer plus t\u00f4t que cela parce que\u2026 H\u00e9 ! Dehors, sale b\u00eate !<br>Elle se retourna dans le lit, attrapa un soulier sur le parquet et<br>le lan\u00e7a avec violence dans un angle de la pi\u00e8ce, d&rsquo;une d\u00e9tente<br>brusque et juv\u00e9nile du bras, exactement comme il l&rsquo;avait vue, un<br>matin, lancer le dictionnaire contre Goldstein pendant les Deux<br>Minutes de la Haine.<\/p>\n\n\n\n<p>158 &#8211;<br>\u2013 Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;\u00e9tait ? demanda-t-il surpris.<br>\u2013 Un rat. J&rsquo;ai vu pointer son sale museau hors de la boiserie.<br>Il y a un trou, l\u00e0. Mais je lui ai foutu les foies.<br>\u2013 Des rats, murmura Winston. Dans cette chambre !<br>\u2013 Il y en a partout, dit Julia avec indiff\u00e9rence en se<br>recouchant. Nous en avons m\u00eame dans la cuisine, au foyer. Il y a<br>des parties de Londres o\u00f9 ils fourmillent. Savais-tu qu&rsquo;ils<br>attaquent les enfants ? Oui, des enfants. Dans certaines rues, les<br>femmes n&rsquo;osent pas laisser un b\u00e9b\u00e9 tout seul deux minutes. Ce<br>sont les grands gros bruns. Et l&rsquo;horrible, c&rsquo;est que ces sales b\u00eates,<br>toujours\u2026<br>\u2013 Tais-toi, dit Winston, les yeux \u00e9troitement ferm\u00e9s.<br>\u2013 Ch\u00e9ri ! Tu es devenu tout p\u00e2le ! Qu&rsquo;y a-t-il ? Ce sont les rats<br>qui te donnent mal au c\u0153ur ?<br>\u2013 De toutes les horreurs du monde\u2026 un rat !<br>Elle se pressa contre lui, enroula ses membres autour de lui,<br>comme pour le rassurer avec la chaleur de son corps. Il ne rouvrit<br>pas les yeux imm\u00e9diatement. Il avait eu, pendant quelques<br>minutes, l&rsquo;impression de revivre un cauchemar qui, au cours des<br>ann\u00e9es, revenait de temps en temps. C&rsquo;\u00e9tait toujours \u00e0 peu pr\u00e8s le<br>m\u00eame. Il \u00e9tait debout devant un mur d&rsquo;ombre, et de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9<br>de ce mur, il y avait quelque chose d&rsquo;intol\u00e9rable, quelque chose de<br>trop horrible pour \u00eatre affront\u00e9. Dans son r\u00eave, son sentiment<br>profond \u00e9tait toujours un sentiment de duperie volontaire, car, en<br>fait, il savait ce qu&rsquo;il y avait derri\u00e8re le mur d&rsquo;ombre. Il aurait<br>m\u00eame pu, d&rsquo;un effort mortel, comme s&rsquo;il arrachait un morceau de<br>son propre c\u0153ur, tirer la chose en pleine lumi\u00e8re. Il se r\u00e9veillait<br>toujours sans avoir d\u00e9couvert ce que c&rsquo;\u00e9tait. Mais cela se<br>rapportait, d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre, \u00e0 ce qu&rsquo;allait dire Julia<br>quand il lui avait coup\u00e9 la parole.<\/p>\n\n\n\n<p>159 &#8211;<br>\u2013 Excuse-moi, dit-il. Ce n&rsquo;est rien. Je n&rsquo;aime pas les rats, c&rsquo;est<br>tout.<br>\u2013 Ne te tourmente pas, ch\u00e9ri, ces sales brutes de rats<br>n&rsquo;entreront pas ici. Avant que nous partions, je vais boucher le<br>trou avec un bout de toile \u00e0 sac et la prochaine fois que nous<br>viendrons, j&rsquo;apporterai un peu de pl\u00e2tre et je le fermerai<br>proprement, tu verras.<br>L&rsquo;instant de panique aveugle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 moiti\u00e9 oubli\u00e9.<br>L\u00e9g\u00e8rement honteux de lui-m\u00eame, Winston s&rsquo;assit, appuy\u00e9 au<br>dossier du lit. Julia se leva, enfila sa combinaison et fit le caf\u00e9.<br>L&rsquo;odeur qui montait de la casserole \u00e9tait si puissante et si<br>excitante qu&rsquo;ils ferm\u00e8rent la fen\u00eatre, de peur qu&rsquo;elle ne f\u00fbt<br>remarqu\u00e9e par quelqu&rsquo;un du dehors et qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9veill\u00e2t la<br>curiosit\u00e9. Ce qui \u00e9tait m\u00eame meilleur que le go\u00fbt du caf\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait le<br>velout\u00e9 donn\u00e9 par le sucre, sensation que Winston, apr\u00e8s des<br>ann\u00e9es de saccharine, avait presque oubli\u00e9e.<br>Une main dans sa poche, l&rsquo;autre tenant une tartine de<br>confiture, Julia errait dans la pi\u00e8ce. Elle regarda la biblioth\u00e8que<br>avec indiff\u00e9rence, indiqua le meilleur moyen de r\u00e9parer la table<br>pliante, se laissa tomber dans le fauteuil us\u00e9 pour voir s&rsquo;il \u00e9tait<br>confortable, regarda l&rsquo;absurde pendule aux douze chiffres avec un<br>amusement bienveillant. Elle apporta le presse-papier de verre<br>sur le lit pour le voir sous une lumi\u00e8re plus vive. Winston le lui<br>prit des mains, fascin\u00e9 comme toujours par l&rsquo;aspect doux et la<br>transparence liquide du verre.<br>\u2013 Que penses-tu que ce soit ? demanda Julia.<br>\u2013 Je ne pense pas que ce soit quelque chose. Je veux dire, je<br>ne pense pas que cela ait jamais \u00e9t\u00e9 destin\u00e9 \u00e0 servir. C&rsquo;est ce que<br>j&rsquo;aime en lui. C&rsquo;est un petit morceau d&rsquo;Histoire que l&rsquo;on a oubli\u00e9<br>de falsifier. C&rsquo;est un message d&rsquo;il y a cent ans, si l&rsquo;on sait comment<br>le lire.<\/p>\n\n\n\n<p>160 &#8211;<br>\u2013 Et ce tableau, l\u00e0-haut ? (elle indiquait, de la t\u00eate, la gravure<br>sur le mur en face d&rsquo;elle) est-ce qu&rsquo;il est vieux d&rsquo;un si\u00e8cle ?<br>\u2013 Plus que cela. Deux si\u00e8cles, peut-\u00eatre. Il est absolument<br>impossible aujourd&rsquo;hui de d\u00e9couvrir l&rsquo;\u00e2ge de quoi que ce soit.<br>Elle traversa la pi\u00e8ce.<br>\u2013 Voici l&rsquo;endroit o\u00f9 cette saloperie de b\u00eate a pass\u00e9 le nez, ditelle, en frappant sur la boiserie imm\u00e9diatement sous le tableau. \u2013<br>Elle regarda le tableau. \u2013 O\u00f9 \u00e7a se tient ? J&rsquo;ai vu \u00e7a quelque part.<br>\u2013 C&rsquo;est une \u00e9glise, ou tout au moins c&rsquo;en \u00e9tait une. On<br>l&rsquo;appelait l&rsquo;\u00e9glise de Saint-Cl\u00e9ment.<br>Le fragment de refrain que lui avait appris M. Charrigton lui<br>revint \u00e0 l&rsquo;esprit, et il ajouta, \u00e0 demi nostalgique : \u00ab Oranges et<br>citrons, disent les cloches de Saint-Cl\u00e9ment. \u00bb<br>\u00c0 sa stup\u00e9faction, elle r\u00e9pondit au vers par un vers.<br>\u2013 Tu me dois trois farthings, disent les cloches de SaintMartin.<br>\u2013 Quand me paieras-tu ? disent les cloches du Vieux Bailey.<br>\u2013 Je ne me souviens pas de la suite. Mais je me rappelle en<br>tout cas que cela se termine ainsi : \u00ab Voici une chandelle pour<br>aller vous coucher, voici un couperet pour vous couper la t\u00eate ! \u00bb<br>C&rsquo;\u00e9tait comme les deux moiti\u00e9s d&rsquo;un contreseing. Mais il<br>devait y avoir une autre ligne apr\u00e8s \u00ab les cloches du Vieux<br>Bailey \u00bb. Peut-\u00eatre pourrait-on l&rsquo;extraire de la m\u00e9moire de<br>M. Charrington, si elle \u00e9tait convenablement excit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>161 &#8211;<br>\u2013 Qui t&rsquo;a appris cela ? demanda-t-il.<br>\u2013 Mon grand-p\u00e8re. Il avait l&rsquo;habitude de me le r\u00e9p\u00e9ter quand<br>j&rsquo;\u00e9tais petite. Il a \u00e9t\u00e9 vaporis\u00e9 quand j&rsquo;avais huit ans. En tout cas,<br>il disparut. Je me demande ce que c&rsquo;\u00e9tait, un citron, ajouta-t-elle,<br>sans logique. J&rsquo;ai vu des oranges. C&rsquo;est une sorte de fruit rond et<br>jaune, avec une peau \u00e9paisse.<br>\u2013 Je me souviens des citrons, dit Winston. Ils \u00e9taient tr\u00e8s<br>connus entre 1950 et 1959. Ils \u00e9taient tellement acides qu&rsquo;on avait<br>les dents glac\u00e9es, rien qu&rsquo;\u00e0 les sentir.<br>\u2014 Je suis s\u00fbre qu&rsquo;il y a des punaises derri\u00e8re ce tableau, dit<br>Julia. Je le descendrai un de ces jours et je lui donnerai un bon<br>coup de torchon. Je crois qu&rsquo;il est presque temps de nous en aller.<br>Il faut que je lave ma figure pour enlever ce fard. Quel ennui !<br>J&rsquo;enl\u00e8verai ensuite de ton visage le rouge \u00e0 l\u00e8vres.<br>Winston resta couch\u00e9 quelques minutes encore. La chambre<br>s&rsquo;assombrissait. Il se tourna vers la lumi\u00e8re et resta \u00e9tendu, les<br>yeux fix\u00e9s sur le presse-papier de verre. Il y avait en cet objet une<br>telle profondeur ! Il \u00e9tait pourtant presque aussi transparent que<br>l&rsquo;air. C&rsquo;\u00e9tait comme si la surface du verre \u00e9tait une arche du ciel<br>enfermant un monde minuscule avec son atmosph\u00e8re compl\u00e8te.<br>Il avait l&rsquo;impression de pouvoir y p\u00e9n\u00e9trer. Il s&rsquo;imaginait, il<br>ressentait que, pour de bon, il \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du verre, avec le<br>lit de mahogany, la table pliante, la pendule, la gravure ancienne<br>et le presse-papier lui-m\u00eame. Le presse-papier \u00e9tait la pi\u00e8ce dans<br>laquelle il se trouvait, et le corail \u00e9tait la vie de Julia et la sienne,<br>fix\u00e9es dans une sorte d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 au c\u0153ur du cristal.<br>CHAPITRE V<br>Syme avait disparu. Un matin, il avait \u00e9t\u00e9 absent de son<br>travail. Quelques personnes sans cervelle comment\u00e8rent son<br>absence. Le jour suivant, personne ne mentionna son nom. Le<\/p>\n\n\n\n<p>162 &#8211;<br>troisi\u00e8me jour, Winston se rendit au vestibule du Commissariat<br>aux Archives pour regarder le tableau des informations. L&rsquo;une des<br>notices contenait une liste imprim\u00e9e des membres du Comit\u00e9 des<br>Echecs dont Syme avait fait partie. Cette liste paraissait \u00e0 peu<br>pr\u00e8s semblable \u00e0 ce qu&rsquo;elle \u00e9tait auparavant. Rien n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9<br>ratur\u00e9. Mais elle avait un nom en moins. C&rsquo;\u00e9tait suffisant. Syme<br>avait cess\u00e9 d&rsquo;exister, il n&rsquo;avait jamais exist\u00e9.<br>Le temps chauffait dur. Dans le labyrinthe du minist\u00e8re, les<br>pi\u00e8ces sans fen\u00eatres, dont l&rsquo;air \u00e9tait conditionn\u00e9, gardaient leur<br>temp\u00e9rature normale, mais \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, les pav\u00e9s br\u00fblaient les<br>pieds et la puanteur du m\u00e9tro aux heures d&rsquo;affluence \u00e9tait<br>horrible. Les pr\u00e9paratifs pour la Semaine de la Haine battaient<br>leur plein et le personnel de tous les minist\u00e8res faisait des heures<br>suppl\u00e9mentaires.<br>Processions, r\u00e9unions, parades militaires, conf\u00e9rences,<br>exhibition d&rsquo;effigies, spectacles de cin\u00e9ma, programmes de<br>t\u00e9l\u00e9cran, tout devait \u00eatre organis\u00e9. Des tribunes devaient \u00eatre<br>dress\u00e9es, des effigies model\u00e9es, des slogans invent\u00e9s, des<br>chansons \u00e9crites, des rumeurs mises en circulation, des<br>photographies maquill\u00e9es. On avait enlev\u00e9 \u00e0 la Section de Julia,<br>dans le Commissariat aux Romans, la production des romans. Ce<br>D\u00e9partement sortait maintenant, \u00e0 une cadence pr\u00e9cipit\u00e9e, une<br>s\u00e9rie d&rsquo;atroces pamphlets. Winston, en plus de son travail<br>habituel, passait de longues heures chaque jour \u00e0 parcourir<br>d&rsquo;anciennes collections du Times et \u00e0 changer et embellir des<br>paragraphes concernant les nouvelles qui devaient \u00eatre<br>comment\u00e9es dans des discours. Tard dans la nuit, alors qu&rsquo;une<br>foule de prol\u00e9taires bruyants erraient par les rues, la ville avait un<br>curieux air de f\u00e9brilit\u00e9. Les bombes-fus\u00e9es s&rsquo;abattaient avec fracas<br>plus souvent que jamais. Parfois, dans le lointain, il y avait<br>d&rsquo;\u00e9normes explosions que personne ne pouvait expliquer et \u00e0<br>propos desquelles circulaient de folles rumeurs.<br>Le nouvel air qui devait \u00eatre la chanson-th\u00e8me de la Semaine<br>de la Haine (on l&rsquo;appelait la chanson de la Haine), avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9<br>compos\u00e9 et on le donnait sans arr\u00eat au t\u00e9l\u00e9cran. Il avait un<\/p>\n\n\n\n<p>163 &#8211;<br>rythme d&rsquo;aboiement sauvage qu&rsquo;on ne pouvait exactement<br>appeler de la musique, mais qui ressemblait au battement d&rsquo;un<br>tambour. Quand, chant\u00e9 par des centaines de voix, il scandait le<br>bruit des pas, il \u00e9tait terrifiant. Les prol\u00e9taires s&rsquo;en \u00e9taient<br>entich\u00e9s et, au milieu de la nuit, il rivalisait dans les rues avec l&rsquo;air<br>encore populaire \u00ab Ce n&rsquo;est qu&rsquo;un r\u00eave sans espoir. \u00bb Les enfants<br>de Parsons le jouaient de fa\u00e7on insupportable \u00e0 toutes les heures<br>du jour et de la nuit, sur un peigne et un bout de papier<br>hygi\u00e9nique. Les soir\u00e9es de Winston \u00e9taient plus occup\u00e9es que<br>jamais. Des escouades de volontaires, organis\u00e9es par Parsons,<br>pr\u00e9paraient la rue pour la Semaine de la Haine. Elles cousaient<br>des banni\u00e8res, peignaient des affiches, \u00e9rigeaient des hampes de<br>drapeaux sur les toits, risquaient leur vie pour lancer des fils pardessus la rue et accrocher des banderoles.<br>Parsons se vantait que seul le bloc de la Victoire d\u00e9ploierait<br>quatre cents m\u00e8tres de pavoisement. La chaleur et les travaux<br>manuels lui avaient m\u00eame fourni un pr\u00e9texte pour revenir dans la<br>soir\u00e9e aux shorts et aux chemises ouvertes. Il \u00e9tait partout \u00e0 la<br>fois \u00e0 pousser, tirer, scier, clouer, improviser, \u00e0 r\u00e9jouir tout le<br>monde par ses exhortations famili\u00e8res et \u00e0 r\u00e9pandre par tous les<br>plis de son corps un stock qui semblait in\u00e9puisable de sueur<br>acide.<br>Les murs de Londres avaient soudain \u00e9t\u00e9 couverts d&rsquo;une<br>nouvelle affiche. Elle ne portait pas de l\u00e9gende et repr\u00e9sentait<br>simplement la monstrueuse silhouette de trois ou quatre m\u00e8tres<br>de haut d&rsquo;un soldat eurasien au visage mongol impassible aux<br>bottes \u00e9normes, qui avan\u00e7ait \u00e0 grands pas avec sur la hanche, une<br>mitrailleuse point\u00e9e en avant. Sous quelque angle qu&rsquo;on regard\u00e2t<br>l&rsquo;affiche, la gueule de la mitrailleuse semblait point\u00e9e droit sur<br>vous.<br>Ces affiches avaient \u00e9t\u00e9 coll\u00e9es sur tous les espaces vides des<br>murs et leur nombre d\u00e9passait m\u00eame celles qui repr\u00e9sentaient<br>Big Brother. Les prol\u00e9taires, habituellement indiff\u00e9rents \u00e0 la<br>guerre, \u00e9taient excit\u00e9s et pouss\u00e9s \u00e0 l&rsquo;un de leurs p\u00e9riodiques<br>d\u00e9lires patriotiques. Comme pour s&rsquo;harmoniser avec l&rsquo;humeur<\/p>\n\n\n\n<p>164 &#8211;<br>g\u00e9n\u00e9rale, les bombes-fus\u00e9es avaient tu\u00e9 un nombre de gens plus<br>grand que d&rsquo;habitude. L&rsquo;une d&rsquo;elles tomba sur un cin\u00e9ma bond\u00e9<br>de Stepney et ensevelit sous les d\u00e9combres plusieurs centaines de<br>victimes. Toute la population du voisinage sortit pour les<br>fun\u00e9railles. Elle forma un long cort\u00e8ge qui dura des heures et fut,<br>en fait, une manifestation d&rsquo;indignation. Une autre bombe tomba<br>dans un terrain abandonn\u00e9 qui servait de terrain de jeu. Plusieurs<br>douzaines d&rsquo;enfants furent atteints et mis en pi\u00e8ces. Il y eut<br>d&rsquo;autres manifestations de col\u00e8re. On br\u00fbla l&rsquo;effigie de Goldsitein.<br>Des centaines d&rsquo;exemplaires de l&rsquo;affiche du soldat eurasien furent<br>arrach\u00e9s et ajout\u00e9s aux flammes et un grand nombre de magasins<br>furent pill\u00e9s dans le tumulte. Puis le bruit courut que des espions<br>dirigeaient les bombes par ondes, et on mit le feu \u00e0 la maison<br>d&rsquo;un vieux couple suspect d&rsquo;\u00eatre d&rsquo;origine \u00e9trang\u00e8re. Il p\u00e9rit<br>\u00e9touff\u00e9. Dans la pi\u00e8ce qui se trouvait au-dessus du magasin de<br>M. Charrington, Winston et Julia, quand ils pouvaient s&rsquo;y rendre,<br>se couchaient c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur le lit sans couvertures, nus sous la<br>fen\u00eatre ouverte pour avoir frais. Le rat n&rsquo;\u00e9tait jamais revenu, mais<br>les punaises s&rsquo;\u00e9taient hideusement multipli\u00e9es avec la chaleur.<br>Cela ne semblait pas avoir d&rsquo;importance. Sale ou propre, la<br>chambre \u00e9tait un paradis.<br>Quand ils arrivaient, Winston et Julia saupoudraient tout de<br>poivre achet\u00e9 au march\u00e9 noir, enlevaient leurs v\u00eatements,<br>faisaient l&rsquo;amour avec leurs corps en sueur, puis s&rsquo;endormaient. \u00c0<br>leur r\u00e9veil, ils d\u00e9couvraient que les punaises \u00e9taient revenues en<br>masse pour une contre-attaque.<br>Pendant le mois de juin, ils se rencontr\u00e8rent quatre, cinq, six,<br>sept fois. Winston avait perdu l&rsquo;habitude de boire du gin \u00e0<br>n&rsquo;importe quelle heure. Il semblait n&rsquo;en avoir plus besoin. Il avait<br>grossi, son ulc\u00e8re variqueux s&rsquo;\u00e9tait cicatris\u00e9, ne laissant qu&rsquo;une<br>tache brune au-dessus du cou-de-pied. Ses quintes de toux<br>matinales s&rsquo;\u00e9taient arr\u00eat\u00e9es. Le cours de la vie avait cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre<br>intol\u00e9rable. Il n&rsquo;\u00e9tait plus tent\u00e9 de faire des grimaces aux<br>t\u00e9l\u00e9crans ou de prof\u00e9rer des jurons \u00e0 tue-t\u00eate. Maintenant qu&rsquo;ils<br>poss\u00e9daient tous deux un endroit secret et s\u00fbr, il ne leur<br>paraissait m\u00eame pas p\u00e9nible de ne pouvoir se rencontrer que<\/p>\n\n\n\n<p>165 &#8211;<br>rarement et pour deux heures chaque fois. L&rsquo;important \u00e9tait que<br>cette chambre au-dessus du magasin d&rsquo;antiquit\u00e9s exist\u00e2t. Savoir<br>qu&rsquo;elle \u00e9tait l\u00e0, inviol\u00e9e, c&rsquo;\u00e9tait presque s&rsquo;y trouver. La chambre<br>\u00e9tait un monde, une poche du pass\u00e9 o\u00f9 auraient pu marcher des<br>animaux dont la race \u00e9tait \u00e9teinte.<br>Winston pensait que M. Charrington faisait partie, lui aussi,<br>de la race disparue. Avant de monter, il s&rsquo;arr\u00eatait d&rsquo;habitude<br>quelques minutes pour causer avec lui. Le vieillard semblait ne<br>sortir que rarement, ou m\u00eame jamais et, d&rsquo;autre part, n&rsquo;avoir<br>presque aucun client. Il menait une existence de fant\u00f4me entre le<br>minuscule magasin et une arri\u00e8re-cuisine encore plus minuscule<br>o\u00f9 il pr\u00e9parait ses repas. Cette cuisine contenait, entre autres<br>choses, un gramophone incroyablement ancien, muni d&rsquo;un<br>\u00e9norme pavillon. M. Charrington paraissait heureux d&rsquo;avoir une<br>occasion de parler. Tandis qu&rsquo;il errait d&rsquo;un objet \u00e0 l&rsquo;autre de son<br>stock sans valeur, le nez long, les lunettes \u00e9paisses, les \u00e9paules<br>courb\u00e9es, v\u00eatu d&rsquo;une veste de velours, il avait toujours vaguement<br>l&rsquo;air d&rsquo;\u00eatre plut\u00f4t un collectionneur qu&rsquo;un commer\u00e7ant\u2026 Il<br>palpait, avec une sorte d&rsquo;enthousiasme d\u00e9suet, un fragment ou un<br>autre d&rsquo;objets sans valeur \u2013 le bouchon d&rsquo;un flacon d&rsquo;encre de<br>Chine, le couvercle peint d&rsquo;une tabati\u00e8re cass\u00e9e, un m\u00e9daillon en<br>simili contenant une m\u00e8che des cheveux d&rsquo;un b\u00e9b\u00e9 mort depuis<br>longtemps. Il ne demandait jamais \u00e0 Winston d&rsquo;acheter. Il se<br>contentait de solliciter son admiration.<br>Causer avec lui \u00e9tait comme \u00e9couter le son d&rsquo;une bo\u00eete \u00e0<br>musique us\u00e9e. Il avait ramen\u00e9 des profondeurs de sa m\u00e9moire<br>quelques autres fragments de chansons oubli\u00e9es. Il y en avait une<br>qui parlait de vingt-quatre merles, dans une autre il \u00e9tait question<br>d&rsquo;une vache \u00e0 la corne bris\u00e9e. Une autre encore racontait la mort<br>du jeune coq Robin. \u00ab J&rsquo;ai pens\u00e9 que cela pourrait vous<br>int\u00e9resser \u00bb, disait-il avec un petit rire d&rsquo;excuse chaque fois qu&rsquo;il<br>produisait un nouveau fragment. Mais il ne se rappelait jamais<br>que quelques vers de chaque chanson.<br>Winston et Julia savaient tous deux \u2013 dans une certaine<br>mesure, ce n&rsquo;\u00e9tait jamais absent de leurs esprits \u2013 que le cours<\/p>\n\n\n\n<p>166 &#8211;<br>actuel des choses ne pouvait durer longtemps. Il y avait des<br>moments o\u00f9 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une mort imminente \u00e9tait aussi palpable que<br>le lit sur lequel ils se couchaient et ils s&rsquo;accrochaient l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre<br>avec une sorte de sensualit\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, comme les damn\u00e9s qui,<br>cinq minutes avant que sonne la pendule, saisissent leur derni\u00e8re<br>bouch\u00e9e de plaisir.<br>Mais il y avait aussi des moments o\u00f9 ils avaient l&rsquo;illusion non<br>seulement de la s\u00e9curit\u00e9, mais de la permanence. Tant qu&rsquo;ils se<br>trouvaient dans la chambre, ils avaient tous deux l&rsquo;impression<br>qu&rsquo;aucun mal ne pourrait leur advenir. Y arriver \u00e9tait difficile et<br>dangereux, mais la chambre elle-m\u00eame \u00e9tait un sanctuaire<br>inviolable. C&rsquo;\u00e9tait comme lorsque Winston avait regard\u00e9<br>l&rsquo;int\u00e9rieur du presse-papier. Il avait eu l&rsquo;impression qu&rsquo;il pourrait<br>p\u00e9n\u00e9trer dans le monde de verre et, qu&rsquo;une fois l\u00e0, la marche du<br>temps pourrait \u00eatre arr\u00eat\u00e9e.<br>Ils se laissaient aller \u00e0 des r\u00eaves d&rsquo;\u00e9vasion. Leur chance<br>durerait ind\u00e9finiment et leur intrigue continuerait, exactement<br>semblable, pendant tout le reste de leur vie naturelle. Catherine<br>mourait et, par des man\u0153uvres habiles, ils r\u00e9ussissaient \u00e0 se<br>marier. Ou ils se suicidaient ensemble. Ou ils disparaissaient,<br>modifiaient leur apparence pour ne pas \u00eatre reconnus, apprenant<br>\u00e0 parler avec l&rsquo;accent des prol\u00e9taires, obtenaient du travail dans<br>une usine et passaient leur vie dans une rue \u00e9cart\u00e9e o\u00f9 on ne les<br>d\u00e9couvrait pas.<br>Tout cela n&rsquo;avait pas de sens. Ils le savaient tous deux. En<br>r\u00e9alit\u00e9, il n&rsquo;y avait aucun moyen d&rsquo;\u00e9vasion. Ils n&rsquo;avaient m\u00eame pas<br>l&rsquo;intention de r\u00e9aliser le seul plan qui f\u00fbt praticable, le suicide.<br>S&rsquo;accrocher jour apr\u00e8s jour, semaine apr\u00e8s semaine, pour<br>prolonger un pr\u00e9sent qui n&rsquo;avait pas de futur, \u00e9tait un instinct<br>qu&rsquo;on ne pouvait vaincre, comme on ne peut emp\u00eacher les<br>poumons d&rsquo;aspirer l&rsquo;air tant qu&rsquo;il y a de l&rsquo;air \u00e0 respirer.<br>Parfois aussi, ils parlaient de s&rsquo;engager dans une r\u00e9bellion<br>active contre le Parti, mais ils ne savaient pas du tout comment<\/p>\n\n\n\n<p>167 &#8211;<br>commencer. M\u00eame si la fabuleuse Fraternit\u00e9 \u00e9tait une r\u00e9alit\u00e9, il<br>restait encore la difficult\u00e9 de trouver le moyen d&rsquo;en faire partie.<br>Winston fit part \u00e0 Julia de l&rsquo;\u00e9trange intimit\u00e9 qui existait ou<br>semblait exister, entre O&rsquo;Brien et lui et de la tentation qui le<br>prenait parfois de se mettre simplement en pr\u00e9sence d&rsquo;O&rsquo;Brien,<br>de lui annoncer qu&rsquo;il \u00e9tait l&rsquo;ennemi du Parti et de lui demander<br>son aide. Assez \u00e9trangement, l&rsquo;impossibilit\u00e9 et la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 de cet<br>acte ne la frapp\u00e8rent pas. Elle \u00e9tait habitu\u00e9e \u00e0 juger des gens par<br>leur visage et il lui semblait naturel que Winston put croire en la<br>loyaut\u00e9 d&rsquo;O&rsquo;Brien sur la seule foi d&rsquo;un \u00e9clair des yeux. De plus, elle<br>consid\u00e9rait comme admis que tout le monde, ou presque tout le<br>monde, ha\u00efssait en secret le Parti et violerait les r\u00e8gles s&rsquo;il \u00e9tait<br>possible de le faire sans danger.<br>Mais elle refusait de croire qu&rsquo;une opposition vaste et<br>organis\u00e9e exist\u00e2t ou p\u00fbt exister. Les histoires sur Goldstein et son<br>arm\u00e9e clandestine, disait-elle, n&rsquo;\u00e9taient qu&rsquo;un tas de balivernes<br>que le Parti avait invent\u00e9es pour des fins personnelles et qu&rsquo;on<br>devait faire semblant de croire.<br>Elle avait, un nombre incalculable de fois, lors des<br>rassemblements du Parti, et au cours de manifestations<br>spontan\u00e9es, demand\u00e9 en criant \u00e0 tue-t\u00eate, pour des crimes<br>suppos\u00e9s auxquels elle n&rsquo;ajoutait pas la moindre cr\u00e9ance,<br>l&rsquo;ex\u00e9cution de gens dont elle n&rsquo;avait jamais entendu les noms.<br>Quand il y avait des proc\u00e8s publics, elle tenait sa place dans les<br>d\u00e9tachements de la Ligue de la Jeunesse qui entouraient les<br>tribunaux du matin au soir et chantaient \u00e0 intervalles r\u00e9guliers<br>\u00ab Mort aux tra\u00eetres \u00bb. Pendant les Deux Minutes de la Haine, les<br>insultes qu&rsquo;elle prof\u00e9rait contre Goldstein dominaient toujours<br>celles des autres. Elle n&rsquo;avait pourtant qu&rsquo;une id\u00e9e tr\u00e8s vague de<br>Goldstein et des doctrines qu&rsquo;il \u00e9tait cens\u00e9 repr\u00e9senter. Elle avait<br>grandi apr\u00e8s la R\u00e9volution et \u00e9tait trop jeune pour se rappeler les<br>batailles id\u00e9ologiques de 1950 \u00e0 1969. Une chose telle qu&rsquo;un<br>mouvement politique ind\u00e9pendant d\u00e9passait le pouvoir de son<br>imagination et, en tout cas, le Parti \u00e9tait invincible. Il existerait<br>toujours et serait toujours le m\u00eame. On ne pouvait se r\u00e9volter<br>contre lui que par une d\u00e9sob\u00e9issance secr\u00e8te ou, au plus, par des<\/p>\n\n\n\n<p>168 &#8211;<br>actes isol\u00e9s de violence, comme de tuer quelqu&rsquo;un ou de lui lancer<br>quelque chose \u00e0 la t\u00eate.<br>Elle \u00e9tait, par certains c\u00f4t\u00e9s, beaucoup plus fine que Winston<br>et beaucoup moins perm\u00e9able \u00e0 la propagande du Parti. Il arriva<br>une fois \u00e0 Winston de parler, \u00e0 propos d&rsquo;autre chose, de la guerre<br>contre l&rsquo;Eurasia. Elle le surprit en disant avec d\u00e9sinvolture qu&rsquo;\u00e0<br>son avis il n&rsquo;y avait pas de guerre. Les bombes-fus\u00e9es qui<br>tombaient chaque jour sur Londres \u00e9taient probablement lanc\u00e9es<br>par le gouvernement de l&rsquo;Oc\u00e9ania lui-m\u00eame, \u00ab juste pour<br>maintenir les gens dans la peur \u00bb. C&rsquo;\u00e9tait une id\u00e9e qui,<br>litt\u00e9ralement, n&rsquo;\u00e9tait jamais venue \u00e0 Winston. Julia \u00e9veilla encore<br>en lui une sorte d&rsquo;envie lorsqu&rsquo;elle lui dit que, pendant les Deux<br>Minutes de la Haine, le plus difficile pour elle \u00e9tait de se retenir<br>d&rsquo;\u00e9clater de rire. Mais elle ne mettait en question les<br>enseignements du Parti que lorsqu&rsquo;ils touchaient, de quelque<br>fa\u00e7on, \u00e0 sa propre vie. Elle \u00e9tait souvent pr\u00eate \u00e0 accepter le mythe<br>officiel, simplement parce que la diff\u00e9rence entre la v\u00e9rit\u00e9 et le<br>mensonge ne lui semblait pas importante.<br>Elle croyait, par exemple, l&rsquo;ayant appris \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, que le Parti<br>avait invent\u00e9 les a\u00e9roplanes. Winston se souvenait qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque<br>o\u00f9 il \u00e9tait, lui, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, vers 1958-59, c&rsquo;\u00e9tait seulement<br>l&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re que le Parti pr\u00e9tendait avoir invent\u00e9. Une douzaine<br>d&rsquo;ann\u00e9es plus tard, pendant les ann\u00e9es de classe de Julia, il<br>pr\u00e9tendait d\u00e9j\u00e0 avoir invent\u00e9 l&rsquo;a\u00e9roplane. Dans une g\u00e9n\u00e9ration, il<br>s&rsquo;attribuerait l&rsquo;invention des machines \u00e0 vapeur. Et quand il lui<br>dit que les a\u00e9roplanes existaient avant qu&rsquo;il f\u00fbt n\u00e9 et longtemps<br>avant la R\u00e9volution, elle trouva le fait sans int\u00e9r\u00eat aucun. Apr\u00e8s<br>tout, quelle importance cela avait-il que ce f\u00fbt celui-ci ou celui-l\u00e0<br>qui ait invent\u00e9 les a\u00e9roplanes ?<br>Ce fut plut\u00f4t un choc pour Winston de d\u00e9couvrir, \u00e0 propos<br>d&rsquo;une remarque faite par hasard, qu&rsquo;elle ne se souvenait pas que<br>l&rsquo;Oc\u00e9ania, il y avait quatre ans, \u00e9tait en guerre contre l&rsquo;Estasia et<br>en paix avec l&rsquo;Eurasia. Il est vrai qu&rsquo;elle consid\u00e9rait toute la<br>guerre comme une com\u00e9die. Mais elle n&rsquo;avait apparemment<br>m\u00eame pas remarqu\u00e9 que le nom de l&rsquo;ennemi avait chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>169 &#8211;<br>\u2013 Je croyais que nous avions toujours \u00e9t\u00e9 en guerre contre<br>l&rsquo;Eurasia, dit-elle vaguement.<br>Winston en fut un peu effray\u00e9. L&rsquo;invention des a\u00e9roplanes<br>\u00e9tait de beaucoup ant\u00e9rieure \u00e0 sa naissance, mais le nouvel<br>aiguillage donn\u00e9 \u00e0 la guerre datait de quatre ans seulement, bien<br>apr\u00e8s qu&rsquo;elle e\u00fbt grandi. Il discuta \u00e0 ce sujet avec elle pendant<br>peut-\u00eatre un quart d&rsquo;heure. \u00c0 la fin, il r\u00e9ussit \u00e0 l&rsquo;obliger \u00e0 creuser<br>sa m\u00e9moire jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle se souv\u00eent confus\u00e9ment qu&rsquo;\u00e0 une<br>\u00e9poque c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;Estasia et non l&rsquo;Eurasia qui \u00e9tait l&rsquo;ennemi. Mais la<br>conclusion lui parut encore sans importance.<br>\u2013 Qui s&rsquo;en soucie ? dit-elle avec impatience. C&rsquo;est toujours<br>une sale guerre apr\u00e8s une autre et on sait que, de toute fa\u00e7on, les<br>nouvelles sont toujours fausses.<br>Il lui parlait parfois du Commissariat aux Archives et des<br>impudentes falsifications qui s&rsquo;y perp\u00e9traient. De telles pratiques<br>ne semblaient pas l&rsquo;horrifier. Elle ne sentait pas l&rsquo;ab\u00eeme s&rsquo;ouvrir<br>sous ses pieds \u00e0 la pens\u00e9e que des mensonges devenaient des<br>v\u00e9rit\u00e9s.<br>Il lui raconta l&rsquo;histoire de Jones, Aaronson et Rutherford et<br>de l&rsquo;important fragment de papier qu&rsquo;il avait une fois tenu entre<br>ses doigts. Elle n&rsquo;en fut pas tr\u00e8s impressionn\u00e9e. Elle ne saisit pas<br>tout de suite, d&rsquo;ailleurs, le n\u0153ud de l&rsquo;histoire.<br>\u2013 \u00c9taient-ce tes amis ? demanda-t-elle.<br>\u2013 Non. Je ne les ai jamais connus. C&rsquo;\u00e9taient des membres du<br>Parti int\u00e9rieur. En outre, ils \u00e9taient beaucoup plus \u00e2g\u00e9s que moi.<br>Ils appartenaient \u00e0 l&rsquo;ancienne \u00e9poque, d&rsquo;avant la R\u00e9volution. Je<br>les connaissais tout juste de vue.<br>\u2013 Alors qu&rsquo;y avait-il l\u00e0 pour te tracasser ? Il y a toujours eu<br>des gens tu\u00e9s, n&rsquo;est-ce pas ?<\/p>\n\n\n\n<p>170 &#8211;<br>Il essaya de lui faire comprendre. C&rsquo;\u00e9tait un cas exceptionnel.<br>Il ne s&rsquo;agissait pas seulement du meurtre d&rsquo;un individu.<br>\u2013 Te rends-tu compte que le pass\u00e9 a \u00e9t\u00e9 aboli jusqu&rsquo;\u00e0 hier ?<br>S&rsquo;il survit quelque part, c&rsquo;est dans quelques objets auxquels n&rsquo;est<br>attach\u00e9 aucun mot, comme ce bloc de verre sur la table. D\u00e9j\u00e0,<br>nous ne savons litt\u00e9ralement presque rien de la R\u00e9volution et des<br>ann\u00e9es qui la pr\u00e9c\u00e9d\u00e8rent. Tous les documents ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits ou<br>falsifi\u00e9s, tous les livres r\u00e9crits, tous les tableaux repeints. Toutes<br>les statues, les rues, les \u00e9difices, ont chang\u00e9 de nom, toutes les<br>dates ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9es. Et le processus continue tous les jours, \u00e0<br>chaque minute. L&rsquo;histoire s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9e. Rien n&rsquo;existe qu&rsquo;un<br>pr\u00e9sent \u00e9ternel dans lequel le Parti a toujours raison. Je sais<br>naturellement que le pass\u00e9 est falsifi\u00e9, mais il me serait<br>impossible de le prouver, alors m\u00eame que j&rsquo;ai personnellement<br>proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la falsification. La chose faite, aucune preuve ne<br>subsiste. La seule preuve est \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de mon cerveau et je n&rsquo;ai<br>aucune certitude qu&rsquo;un autre \u00eatre humain quelconque partage<br>mes souvenirs. De toute ma vie, il ne m&rsquo;est arriv\u00e9 qu&rsquo;une seule<br>fois de tenir la preuve r\u00e9elle et concr\u00e8te. Des ann\u00e9es apr\u00e8s.<br>\u2013 Et \u00e0 quoi cela t&rsquo;avan\u00e7ait-il ?<br>\u2013 \u00c0 rien, parce que quelques minutes plus tard j&rsquo;ai jet\u00e9 le<br>papier. Mais aujourd&rsquo;hui, si le cas se reproduisait, je garderais le<br>papier.<br>\u2013 Eh bien, pas moi, r\u00e9pondit Julia. Je suis pr\u00eate \u00e0 courir des<br>risques, mais pour quelque chose qui en vaut la peine, pas pour<br>des bouts de vieux journaux. Qu&rsquo;en aurais-tu fait, m\u00eame si tu<br>l&rsquo;avais gard\u00e9 ?<br>\u2013 Pas grand-chose, peut-\u00eatre, mais c&rsquo;\u00e9tait une preuve. Elle<br>aurait pu implanter quelques doutes \u00e7\u00e0 et l\u00e0 si j&rsquo;avais os\u00e9 la<br>montrer. Je ne pense pas que nous puissions changer quoi que ce<br>soit pendant notre existence. Mais on peut imaginer que de petits<\/p>\n\n\n\n<p>171 &#8211;<br>n\u0153uds de r\u00e9sistance puissent jaillir \u00e7\u00e0 et l\u00e0, de petits groupes de<br>gens qui se ligueraient et dont le nombre augmenterait peu \u00e0 peu.<br>Ils pourraient m\u00eame laisser apr\u00e8s eux quelques documents pour<br>que la g\u00e9n\u00e9ration suivante reprenne leur action au point o\u00f9 ils<br>l&rsquo;auraient laiss\u00e9e.<br>\u2013 La prochaine g\u00e9n\u00e9ration ne m&rsquo;int\u00e9resse pas, ch\u00e9ri. Ce qui<br>m&rsquo;int\u00e9resse, c&rsquo;est nous.<br>\u2013 De la taille aux orteils, tu n&rsquo;es qu&rsquo;une rebelle, ch\u00e9rie.<br>Elle trouva la phrase tr\u00e8s spirituelle et, ravie, jeta ses bras<br>autour de lui.<br>Elle ne pr\u00eatait pas le moindre int\u00e9r\u00eat aux ramifications de la<br>doctrine du Parti. Quand il se mettait \u00e0 parler des principes de<br>l&rsquo;Angsoc, de la double-pens\u00e9e, de la mutabilit\u00e9 du pass\u00e9, de la<br>n\u00e9gation de la r\u00e9alit\u00e9 objective, et qu&rsquo;il employait des mots<br>novlangue, elle \u00e9tait ennuy\u00e9e et confuse et disait qu&rsquo;elle n&rsquo;avait<br>jamais fait attention \u00e0 ces choses. On savait que tout cela n&rsquo;\u00e9tait<br>que balivernes, alors pourquoi s&rsquo;en pr\u00e9occuper ? Elle savait \u00e0 quel<br>moment applaudir, \u00e0 quel moment pousser des hu\u00e9es et c&rsquo;est tout<br>ce qu&rsquo;il \u00e9tait n\u00e9cessaire de savoir. Quand il persistait \u00e0 parler sur<br>de tels sujets, elle avait la d\u00e9concertante habitude de s&rsquo;endormir.<br>Elle \u00e9tait de ces gens qui peuvent s&rsquo;endormir \u00e0 n&rsquo;importe quelle<br>heure et dans n&rsquo;importe quelle position.<br>En causant avec elle, Winston se rendit compte \u00e0 quel point il<br>\u00e9tait facile de pr\u00e9senter l&rsquo;apparence de l&rsquo;orthodoxie sans avoir la<br>moindre notion de ce que signifiait l&rsquo;orthodoxie. Dans un sens,<br>c&rsquo;est sur les gens incapables de la comprendre que la vision du<br>monde qu&rsquo;avait le Parti s&rsquo;imposait avec le plus de succ\u00e8s. On<br>pouvait leur faire accepter les violations les plus flagrantes de la<br>r\u00e9alit\u00e9 parce qu&rsquo;ils ne saisissaient jamais enti\u00e8rement l&rsquo;\u00e9normit\u00e9<br>de ce qui leur \u00e9tait demand\u00e9 et n&rsquo;\u00e9taient pas suffisamment<br>int\u00e9ress\u00e9s par les \u00e9v\u00e9nements publics pour remarquer ce qui se<br>passait. Par manque de compr\u00e9hension, ils restaient sains. Ils<\/p>\n\n\n\n<p>172 &#8211;<br>avalaient simplement tout, et ce qu&rsquo;ils avalaient ne leur faisait<br>aucun mal, car cela ne laissait en eux aucun r\u00e9sidu, exactement<br>comme un grain de bl\u00e9, qui passe dans le corps d&rsquo;un oiseau sans<br>\u00eatre dig\u00e9r\u00e9.<br>CHAPITRE VI<br>C&rsquo;\u00e9tait enfin arriv\u00e9. Le message attendu \u00e9tait venu. Il semblait<br>\u00e0 Winston qu&rsquo;il avait toute sa vie attendu ce moment.<br>Il longeait le couloir du minist\u00e8re et il \u00e9tait presque \u00e0 l&rsquo;endroit<br>o\u00f9 Julia lui avait gliss\u00e9 le mot dans la main, quand il s&rsquo;aper\u00e7ut<br>que quelqu&rsquo;un plus corpulent que lui marchait juste derri\u00e8re lui.<br>La personne, qu&rsquo;il n&rsquo;identifiait pas encore, fit entendre une petite<br>toux, pr\u00e9lude \u00e9vident de ce qu&rsquo;elle allait dire. Winston s&rsquo;arr\u00eata<br>brusquement et se retourna. C&rsquo;\u00e9tait O&rsquo;Brien.<br>Ils \u00e9taient enfin face \u00e0 face et il semblait \u00e0 Winston que son<br>seul d\u00e9sir \u00e9tait de s&rsquo;enfuir. Son c\u0153ur battait \u00e0 se rompre. Il aurait<br>\u00e9t\u00e9 incapable de parler. O&rsquo;Brien, cependant, continuait \u00e0 marcher<br>du m\u00eame pas, sa main un moment pos\u00e9e sur le bras de Winston<br>d&rsquo;un geste amical, de sorte que tous deux march\u00e8rent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te.<br>Il se mit \u00e0 parler avec la courtoisie grave et particuli\u00e8re qui le<br>diff\u00e9renciait de la plupart des membres du Parti int\u00e9rieur.<br>\u2013 J&rsquo;attendais une occasion de vous parler, dit-il. J&rsquo;ai lu l&rsquo;autre<br>jour un de vos articles novlangue dans le Times. Vous vous<br>int\u00e9ressez en \u00e9rudit au novlangue, je crois ?<br>Winston avait recouvr\u00e9 une partie de son sang-froid.<br>\u2013 Erudit ? Oh ! \u00c0 peine, dit-il. Je ne suis qu&rsquo;un amateur. Ce<br>n&rsquo;est pas ma partie. Je n&rsquo;ai jamais rien eu \u00e0 faire avec l&rsquo;actuelle<br>construction du langage.<\/p>\n\n\n\n<p>173 &#8211;<br>\u2013 Mais vous \u00e9crivez tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gamment, dit O&rsquo;Brien. Je ne suis<br>pas seul \u00e0 le penser. Je parlais r\u00e9cemment \u00e0 un de vos amis qui<br>est un expert. Son nom m&rsquo;\u00e9chappe pour l&rsquo;instant.<br>Le c\u0153ur de Winston battit de nouveau douloureusement. Il<br>\u00e9tait inconcevable que cette phrase ne se rapport\u00e2t point \u00e0 Syme.<br>Mais Syme n&rsquo;\u00e9tait pas seulement mort, il \u00e9tait aboli, il \u00e9tait un<br>non\u00eatre. Toute \u00e9vidente r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 lui \u00e9tait mortellement<br>dangereuse. La remarque d&rsquo;O&rsquo;Brien devait certainement \u00eatre<br>comprise comme un signal, un mot de code. En partageant avec<br>Winston un petit crime par la pens\u00e9e, il avait fait de tous deux des<br>complices.<br>Ils avaient continu\u00e9 \u00e0 marcher lentement dans le corridor,<br>mais O&rsquo;Brien s&rsquo;arr\u00eata. Avec cette curieuse, d\u00e9sarmante amiti\u00e9<br>qu&rsquo;il s&rsquo;arrangeait pour mettre dans son geste, il \u00e9quilibra ses<br>lunettes sur son nez. Puis il poursuivit :<br>\u2013 Ce que je voulais surtout vous dire, c&rsquo;est que, dans votre<br>article, vous avez employ\u00e9 deux mots qui sont p\u00e9rim\u00e9s. Mais ils<br>ne le sont que depuis peu. Avez-vous vu la dixi\u00e8me \u00e9dition du<br>dictionnaire novlangue ?<br>\u2013 Non, r\u00e9pondit Winston. Je ne pensais pas qu&rsquo;elle e\u00fbt d\u00e9j\u00e0<br>paru. Nous nous servons encore, au D\u00e9partement des Archives,<br>de la neuvi\u00e8me \u00e9dition.<br>\u2013 La dixi\u00e8me \u00e9dition ne para\u00eetra pas avant quelques mois, je<br>crois. Mais quelques exemplaires ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mis en circulation.<br>J&rsquo;en ai moi-m\u00eame un. Peut-\u00eatre vous int\u00e9resserait-il de le voir ?<br>\u2013 Tr\u00e8s certainement, r\u00e9pondit Winston qui comprit<br>imm\u00e9diatement \u00e0 quoi tendait O&rsquo;Brien.<br>\u2013 Quelques-unes des nouvelles trouvailles sont tr\u00e8s<br>ing\u00e9nieuses. La r\u00e9duction du nombre de verbes. C&rsquo;est cette partie<br>qui vous plaira, je pense. Voyons, vous l&rsquo;enverrai-je par un<\/p>\n\n\n\n<p>174 &#8211;<br>messager ? Mais j&rsquo;oublie invariablement, je crois, toutes les<br>choses de ce genre. Peut-\u00eatre pourriez-vous passer \u00e0 mon<br>appartement ? Quand cela vous conviendra. Attendez. Laissezmoi vous donner mon adresse.<br>Ils \u00e9taient debout devant un t\u00e9l\u00e9cran. D&rsquo;un geste d\u00e9sinvolte,<br>O&rsquo;Brien fouilla ses poches et en sortit un petit carnet couvert de<br>cuir et un crayon \u00e0 encre en or. Imm\u00e9diatement sous le t\u00e9l\u00e9cran,<br>dans une posture telle que n&rsquo;importe qui, \u00e0 l&rsquo;autre bout de<br>l&rsquo;instrument, pouvait lire ce qu&rsquo;il \u00e9crivait, il griffonna une adresse,<br>d\u00e9chira la page et la tendit \u00e0 Winston.<br>\u2013 Je suis d&rsquo;habitude chez moi dans la soir\u00e9e, dit-il. Si je n&rsquo;y<br>\u00e9tais pas, mon domestique vous remettrait le dictionnaire.<br>Il partit, laissant Winston avec le bout de papier entre les<br>mains. Il n&rsquo;\u00e9tait pas besoin, cette fois, de le cacher. N\u00e9anmoins,<br>Winston \u00e9tudia soigneusement ce qui y \u00e9tait \u00e9crit et, quelques<br>heures plus tard, le jeta, avec un tas d&rsquo;autres papiers, dans le trou<br>de m\u00e9moire.<br>Ils ne s&rsquo;\u00e9taient parl\u00e9 que pendant deux minutes au plus.<br>L&rsquo;\u00e9pisode ne pouvait avoir qu&rsquo;une signification. Il n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9<br>machin\u00e9 que pour faire conna\u00eetre \u00e0 Winston l&rsquo;adresse d&rsquo;O&rsquo;Brien.<br>C&rsquo;\u00e9tait n\u00e9cessaire, car il n&rsquo;\u00e9tait jamais possible, si on ne le lui<br>demandait directement, de d\u00e9couvrir o\u00f9 vivait quelqu&rsquo;un. Il n&rsquo;y<br>avait, en cette mati\u00e8re, de fil d&rsquo;Ariane d&rsquo;aucune sorte.<br>\u2013 Si jamais vous vouliez me voir, c&rsquo;est l\u00e0 que vous me<br>trouveriez.<br>Voil\u00e0 ce que lui avait dit O&rsquo;Brien. Peut-\u00eatre m\u00eame y aurait-il<br>un message cach\u00e9 quelque part dans le dictionnaire. Mais, en tout<br>cas, une chose \u00e9tait certaine. La conspiration dont il avait r\u00eav\u00e9<br>existait et il en avait atteint la pointe ext\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p>175 &#8211;<br>Il savait que t\u00f4t ou tard il ob\u00e9irait aux ordres d&rsquo;O&rsquo;Brien. Peut\u00eatre serait-ce le lendemain, peut-\u00eatre serait-ce apr\u00e8s un long<br>d\u00e9lai, il l&rsquo;ignorait. Ce qui arrivait n&rsquo;\u00e9tait que le r\u00e9sultat d&rsquo;un<br>processus qui avait commenc\u00e9 depuis des ann\u00e9es. Le premier pas<br>avait \u00e9t\u00e9 une pens\u00e9e secr\u00e8te, involontaire. Le deuxi\u00e8me \u00e9tait<br>l&rsquo;ouverture de son journal. Il avait pass\u00e9 des pens\u00e9es aux mots et<br>il passait maintenant des mots aux actes. Le dernier pas serait<br>quelque chose qui aurait lieu au minist\u00e8re de l&rsquo;Amour. Il l&rsquo;avait<br>accept\u00e9. La fin \u00e9tait impliqu\u00e9e dans le commencement. Mais<br>c&rsquo;\u00e9tait effrayant. Plus exactement, c&rsquo;\u00e9tait comme un avant-go\u00fbt de<br>la mort, c&rsquo;\u00e9tait comme d&rsquo;\u00eatre un peu moins vivant. M\u00eame pendant<br>qu&rsquo;il parlait \u00e0 O&rsquo;Brien, alors que le sens des mots le p\u00e9n\u00e9trait, il<br>avait \u00e9t\u00e9 secou\u00e9 d&rsquo;un frisson glacial. Il avait la sensation de<br>marcher dans l&rsquo;humidit\u00e9 d&rsquo;une tombe, et qu&rsquo;il ait toujours su que<br>la tombe \u00e9tait l\u00e0 et qu&rsquo;elle l&rsquo;attendait n&rsquo;am\u00e9liorait rien.<br>CHAPITRE VII<br>Winston s&rsquo;\u00e9tait redress\u00e9, les yeux pleins de larmes. Julia, tout<br>ensommeill\u00e9e, roula contre lui et murmura quelque chose qui<br>pouvait \u00eatre :<br>\u2013 Qu&rsquo;est-ce que tu as ?<br>\u2013 Je r\u00eavais\u2026 commen\u00e7a-t-il.<br>Mais il s&rsquo;arr\u00eata net. C&rsquo;\u00e9tait trop complexe pour \u00eatre traduit<br>par des mots. Il y avait le r\u00eave lui-m\u00eame et il y avait le souvenir li\u00e9<br>\u00e0 ce r\u00eave, qui s&rsquo;\u00e9tait gliss\u00e9 dans son esprit quelques secondes<br>apr\u00e8s son r\u00e9veil.<br>Il s&rsquo;allongea, les yeux ferm\u00e9s, encore plong\u00e9 dans<br>l&rsquo;atmosph\u00e8re du r\u00eave. C&rsquo;\u00e9tait un r\u00eave vaste et lumineux dans<br>lequel toute sa vie semblait s&rsquo;\u00e9tendre devant lui comme, un soir<br>d&rsquo;\u00e9t\u00e9, un paysage apr\u00e8s la pluie.<\/p>\n\n\n\n<p>176 &#8211;<br>Tout s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du presse-papier en verre, mais<br>la surface du verre \u00e9tait le d\u00f4me du ciel et, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ce<br>d\u00f4me, tout \u00e9tait plong\u00e9 dans une claire et douce lumi\u00e8re qui<br>permettait de voir \u00e0 des distances infinies. Le r\u00eave comprenait<br>aussi en v\u00e9rit\u00e9 \u2013 c&rsquo;est en quoi en un sens il avait consist\u00e9 \u2013, un<br>geste du bras fait par sa m\u00e8re et r\u00e9p\u00e9t\u00e9 trente ans plus tard par la<br>femme juive qu&rsquo;il avait vue sur le film d&rsquo;actualit\u00e9s. Avant que les<br>h\u00e9licopt\u00e8res les r\u00e9duisent tous deux en pi\u00e8ces, elle avait essay\u00e9<br>d&rsquo;abriter des balles un petit gar\u00e7on.<br>\u2013 Sais-tu, dit Winston, que jusqu&rsquo;\u00e0 ce moment L je croyais<br>avoir tu\u00e9 ma m\u00e8re ?<br>\u2013 Pourquoi l&rsquo;as-tu tu\u00e9 ? demanda Julia presque endormie.<br>\u2013 Je ne l&rsquo;ai pas tu\u00e9e. Pas mat\u00e9riellement.<br>Il s&rsquo;\u00e9tait rappel\u00e9 dans son r\u00eave la derni\u00e8re vision qu&rsquo;il avait<br>eue de sa m\u00e8re et, pendant les quelques minutes de son r\u00e9veil, le<br>faisceau de petits faits qui accompagnaient cette vision lui \u00e9tait<br>revenu \u00e0 l&rsquo;esprit. C&rsquo;\u00e9tait un souvenir qu&rsquo;il avait volontairement<br>repouss\u00e9 de sa conscience pendant des ann\u00e9es. Il n&rsquo;\u00e9tait pas<br>certain de la date \u00e0 laquelle cela s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9, mais il ne devait pas<br>avoir moins de dix ans, il en avait peut-\u00eatre m\u00eame douze, quand<br>l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement avait eu lieu.<br>Son p\u00e8re avait disparu quelque temps auparavant. Combien<br>de temps avant, il ne pouvait se le rappeler. Il se souvenait mieux<br>du tumulte, du malaise qui marquaient cette \u00e9poque. Les<br>paniques p\u00e9riodiques \u00e0 propos de raids a\u00e9riens, la recherche d&rsquo;un<br>abri dans les stations de m\u00e9tro, les tas de moellons partout, les<br>proclamations inintelligibles affich\u00e9es \u00e0 tous les carrefours, les<br>\u00e9quipes de jeunes en chemises de m\u00eame couleur, les<br>interminables queues devant les boulangeries, le bruit<br>intermittent du canon dans le lointain et, surtout, le fait qu&rsquo;il n&rsquo;y<br>avait jamais assez \u00e0 manger.<\/p>\n\n\n\n<p>177 &#8211;<br>Il se souvenait de longs apr\u00e8s-midi pass\u00e9s avec d&rsquo;autres<br>gar\u00e7ons \u00e0 fouiller les poubelles et les tas de d\u00e9tritus pour en<br>extraire des nervures de feuilles de chou, des \u00e9pluchures de<br>pommes de terre, parfois m\u00eame de vieilles cro\u00fbtes de pain rassis<br>sur lesquelles ils grattaient soigneusement la cendre. Ils<br>attendaient aussi le passage de camions sur une certaine route.<br>On savait qu&rsquo;ils transportaient de la nourriture \u00e0 bestiaux et que<br>parfois, \u00e0 la faveur de cahots dans les mauvais passages de la<br>route, ils r\u00e9pandaient des fragments de tourteau.<br>Quand son p\u00e8re eut disparu, sa m\u00e8re n&rsquo;accusa ni surprise ni<br>chagrin violent, mais il y eut en elle un changement soudain. Elle<br>semblait avoir perdu toute \u00e9nergie. Il \u00e9tait \u00e9vident, m\u00eame pour<br>Winston, qu&rsquo;elle attendait un \u00e9v\u00e9nement qu&rsquo;elle savait devoir se<br>produire. Elle faisait tout ce qui \u00e9tait n\u00e9cessaire, cuisinait, lavait,<br>raccommodait, faisait le lit, balayait le parquet, essuyait la<br>chemin\u00e9e, toujours tr\u00e8s lentement et avec un manque \u00e9trange de<br>mouvements superflus, comme un personnage dessin\u00e9 qui, de sa<br>propre initiative, se mettrait en mouvement. Son corps<br>volumineux et bien proportionn\u00e9 semblait retomber<br>naturellement dans l&rsquo;immobilit\u00e9. Des heures et des heures, elle<br>restait assise sur le lit, presque immobile, \u00e0 nourrir la jeune s\u0153ur<br>de Winston, enfant de deux ou trois ans, petite, malade,<br>silencieuse, dont le visage \u00e9tait simiesque \u00e0 force de minceur.<br>Quelquefois, rarement, elle prenait Winston dans ses bras et le<br>serrait contre elle longtemps sans rien dire. Il comprenait, en<br>d\u00e9pit de sa jeunesse et de son \u00e9go\u00efsme, que ce geste \u00e9tait en<br>quelque sorte li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, mais lequel ? qui devait survenir.<br>Il se souvenait de la pi\u00e8ce dans laquelle ils vivaient, une pi\u00e8ce<br>sombre, sentant le renferm\u00e9, qui paraissait \u00e0 moiti\u00e9 remplie par<br>un lit recouvert d&rsquo;une courtepointe blanche. Il y avait un fourneau<br>\u00e0 gaz dans la galerie de la chemin\u00e9e, une \u00e9tag\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;on gardait la<br>nourriture et, \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, sur le palier, un \u00e9vier de fa\u00efence brune<br>commun \u00e0 plusieurs pi\u00e8ces.<br>Il se souvenait du corps sculptural de sa m\u00e8re courb\u00e9 sur le<br>fourneau \u00e0 gaz pour remuer quelque chose dans la casserole. Il se<\/p>\n\n\n\n<p>178 &#8211;<br>souvenait surtout de sa faim presque continuelle et des batailles<br>f\u00e9roces et sordides au moment des repas. Il ne cessait d&rsquo;adresser<br>des reproches \u00e0 sa m\u00e8re et de lui demander pourquoi il n&rsquo;y avait<br>pas plus de nourriture. Il criait et temp\u00eatait contre elle. (Il se<br>souvenait m\u00eame des diff\u00e9rents tons de sa voix qui commen\u00e7ait \u00e0<br>muer pr\u00e9matur\u00e9ment et explosait parfois d&rsquo;une fa\u00e7on<br>particuli\u00e8re.) Ou bien, il essayait une hypocrite note path\u00e9tique<br>pour obtenir plus que sa part. Sa m\u00e8re \u00e9tait tout \u00e0 fait pr\u00eate \u00e0 lui<br>donner plus que sa part. Elle consid\u00e9rait comme admis que lui, le<br>\u00ab gar\u00e7on \u00bb, re\u00e7\u00fbt la plus grosse portion. Mais quelque quantit\u00e9<br>qu&rsquo;elle lui donn\u00e2t, il en r\u00e9clamait invariablement davantage. \u00c0<br>chaque repas, elle le suppliait de ne pas \u00eatre \u00e9go\u00efste, de se<br>rappeler que sa petite s\u0153ur \u00e9tait malade et avait besoin, elle<br>aussi, de nourriture. Mais c&rsquo;\u00e9tait inutile. Il criait de rage quand<br>elle s&rsquo;arr\u00eatait de le servir, il essayait de lui arracher la casserole et<br>la cuiller des mains, il s&rsquo;appropriait des morceaux dans l&rsquo;assiette<br>de sa s\u0153ur. Il savait qu&rsquo;il affamait sa m\u00e8re et sa s\u0153ur, mais il ne<br>pouvait s&rsquo;en emp\u00eacher. Il sentait m\u00eame qu&rsquo;il avait le droit de le<br>faire. La faim qui lui faisait crier les entrailles semblait le justifier.<br>Entre les repas, si sa m\u00e8re ne montait pas la garde, il puisait<br>continuellement dans la mis\u00e9rable r\u00e9serve de nourriture qui \u00e9tait<br>sur l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re.<br>Un jour, on distribua une ration de chocolat. Il n&rsquo;y en avait<br>pas eu depuis des semaines et des mois. Winston se souvenait<br>clairement du pr\u00e9cieux petit morceau de chocolat. C&rsquo;\u00e9tait une<br>tablette de deux onces (on parlait encore d&rsquo;onces \u00e0 cette \u00e9poque)<br>\u00e0 partager entre eux trois. Il \u00e9tait \u00e9vident qu&rsquo;elle devait \u00eatre<br>divis\u00e9e en trois parts \u00e9gales. Winston, comme s&rsquo;il \u00e9coutait<br>quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre, s&rsquo;entendit soudain demander d&rsquo;une voix<br>mugissante la tablette enti\u00e8re pour lui seul. Sa m\u00e8re lui dit de ne<br>pas \u00eatre gourmand. Il y eut une longue discussion avec des<br>reproches de part et d&rsquo;autre, des cris, des g\u00e9missements, des<br>pleurs, des remontrances, des march\u00e9s. Sa minuscule petite s\u0153ur,<br>qui s&rsquo;accrochait \u00e0 sa m\u00e8re des deux mains, exactement comme un<br>petit de singe, \u00e9tait assise et, de ses grands yeux tristes, le<br>regardait par-dessus l&rsquo;\u00e9paule de sa m\u00e8re. \u00c0 la fin, celle-ci cassa les<br>trois quarts de la tablette et les donna \u00e0 Winston. L\u2019autre quart<\/p>\n\n\n\n<p>179 &#8211;<br>fut pour la petite s\u0153ur. La petite fille s&rsquo;en empara et la fixa d&rsquo;un<br>air morne. Elle ne savait peut-\u00eatre pas ce que c&rsquo;\u00e9tait. Winston la<br>regarda un moment puis, d&rsquo;un bond rapide et soudain, arracha le<br>chocolat d&rsquo;entre les mains de sa s\u0153ur et s&rsquo;enfuit vers la porte.<br>\u2013 Winston ! Winston ! appela sa m\u00e8re. Reviens, rends son<br>chocolat \u00e0 ta s\u0153ur.<br>Il s&rsquo;arr\u00eata mais ne revint pas. Les yeux anxieux de sa m\u00e8re<br>\u00e9taient fix\u00e9s sur son visage. M\u00eame \u00e0 ce moment-l\u00e0, elle pensait \u00e0<br>l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, il ne savait lequel, qui \u00e9tait sur le point de se<br>produire. Sa s\u0153ur, consciente d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 frustr\u00e9e de quelque<br>chose, avait pouss\u00e9 une faible plainte. Sa m\u00e8re entoura l&rsquo;enfant de<br>son bras et lui pressa le visage contre sa poitrine. Quelque chose<br>lui dit que sa s\u0153ur \u00e9tait mourante. Il se retourna et s&rsquo;envola dans<br>l&rsquo;escalier avec le chocolat qui lui collait aux doigts.<br>Il ne revit jamais sa m\u00e8re. Apr\u00e8s avoir d\u00e9vor\u00e9 le chocolat, il se<br>sentit quelque peu honteux de lui-m\u00eame et tra\u00eena par les rues<br>pendant plusieurs heures, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la faim le ramen\u00e2t \u00e0 la<br>maison.<br>Quand il rentra, sa m\u00e8re avait disparu. \u00c0 cette \u00e9poque, c&rsquo;\u00e9tait<br>un \u00e9v\u00e9nement d\u00e9j\u00e0 normal. Rien n&rsquo;avait disparu de la pi\u00e8ce, sauf<br>sa m\u00e8re et sa s\u0153ur. On n&rsquo;avait pris aucun v\u00eatement, pas m\u00eame le<br>manteau de sa m\u00e8re. Il n&rsquo;avait, \u00e0 ce jour, aucune certitude de la<br>mort de sa m\u00e8re. Il \u00e9tait tr\u00e8s possible qu&rsquo;elle e\u00fbt \u00e9t\u00e9 simplement<br>envoy\u00e9e dans un camp de travail. Quant \u00e0 sa s\u0153ur, elle pouvait<br>avoir \u00e9t\u00e9 vers\u00e9e, comme le fut Winston lui-m\u00eame, dans une des<br>colonies d&rsquo;enfants sans foyer (on les appelait Centres de<br>Conversion) qui s&rsquo;\u00e9taient d\u00e9velopp\u00e9es \u00e0 la faveur des guerres<br>civiles. Ou on l&rsquo;avait peut-\u00eatre envoy\u00e9e au camp de travail avec sa<br>m\u00e8re. Ou bien encore on l&rsquo;avait simplement laiss\u00e9e mourir<br>n&rsquo;importe o\u00f9.<br>Le r\u00eave \u00e9tait encore tr\u00e8s net dans l&rsquo;esprit de Winston, surtout<br>le geste du bras, enveloppant, protecteur, dans lequel la compl\u00e8te<\/p>\n\n\n\n<p>180 &#8211;<br>signification de ce r\u00eave semblait contenue. Son esprit se tourna<br>vers un autre r\u00eave qu&rsquo;il avait eu deux mois auparavant.<br>Exactement comme sa m\u00e8re \u00e9tait assise sur le petit lit sale<br>recouvert d&rsquo;un couvre-pied blanc, l&rsquo;enfant agripp\u00e9e \u00e0 elle, il l&rsquo;avait<br>vue assise dans un navire qui sombrait, loin au-dessous de lui.<br>Elle s&rsquo;enfon\u00e7ait de plus en plus \u00e0 chaque minute, mais levait<br>encore les yeux vers lui, \u00e0 travers l&rsquo;eau qui s&rsquo;assombrissait.<br>Il raconta \u00e0 Julia l&rsquo;histoire de la disparition de sa m\u00e8re. Sans<br>ouvrir les yeux, elle se retourna et s&rsquo;installa dans une position<br>confortable.<br>\u2013 Je crois que tu \u00e9tais un sale petit cochon dans ce temps-l\u00e0,<br>dit-elle indistinctement. Tous les enfants sont des cochons.<br>\u2013 Oui. Mais le sens r\u00e9el de l&rsquo;histoire\u2026<br>Il \u00e9tait \u00e9vident, \u00e0 sa respiration, qu&rsquo;elle s&rsquo;endormait encore. Il<br>aurait aim\u00e9 continuer \u00e0 parler de sa m\u00e8re. D&rsquo;apr\u00e8s ce qu&rsquo;il pouvait<br>s&rsquo;en rappeler, il ne pensait pas qu&rsquo;elle e\u00fbt \u00e9t\u00e9 une femme<br>extraordinaire, encore moins une femme intelligente. Elle<br>poss\u00e9dait cependant une sorte de noblesse, de puret\u00e9,<br>simplement parce que les r\u00e8gles auxquelles elle ob\u00e9issait lui<br>\u00e9taient personnelles. Ses sentiments lui \u00e9taient propres et ne<br>pouvaient \u00eatre chang\u00e9s de l&rsquo;ext\u00e9rieur. Elle n&rsquo;aurait pas pens\u00e9<br>qu&rsquo;une action inefficace est, par l\u00e0, d\u00e9pourvue de signification.<br>Quand on aimait, on aimait, et quand on n&rsquo;avait rien d&rsquo;autre \u00e0<br>donner, on donnait son amour. Quand le dernier morceau de<br>chocolat avait \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9, la m\u00e8re avait serr\u00e9 l&rsquo;enfant dans ses<br>bras. C&rsquo;\u00e9tait un geste inutile, qui ne changeait rien, qui ne<br>produisait pas plus de chocolat, qui n&#8217;emp\u00eachait pas la mort de<br>l&rsquo;enfant ou la sienne, mais il lui semblait naturel de le faire. La<br>femme r\u00e9fugi\u00e9e du bateau avait aussi couvert le petit gar\u00e7on de<br>son bras, qui n&rsquo;\u00e9tait pas plus efficace contre les balles qu&rsquo;une<br>feuille de papier.<\/p>\n\n\n\n<p>181 &#8211;<br>Le Parti avait commis le crime de persuader que les<br>impulsions naturelles, les sentiments naturels \u00e9taient sans valeur,<br>alors qu&rsquo;il d\u00e9robait en m\u00eame temps \u00e0 l&rsquo;individu tout pouvoir sur<br>le monde mat\u00e9riel. Quand on se trouvait entre les griffes du Parti,<br>ce que l&rsquo;on sentait ou ne sentait pas, ce que l&rsquo;on faisait ou se<br>retenait de faire n&rsquo;avait litt\u00e9ralement aucune importance. On<br>disparaissait et personne n&rsquo;entendait plus parler de vous, de vos<br>actes. Vous \u00e9tiez aspir\u00e9 hors du cours de l&rsquo;Histoire.<br>Les gens de deux g\u00e9n\u00e9rations auparavant n&rsquo;essayaient pas de<br>changer l&rsquo;Histoire. Ils \u00e9taient dirig\u00e9s par leur fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 des r\u00e8gles<br>personnelles qu&rsquo;ils ne mettaient pas en question. Ce qui<br>importait, c&rsquo;\u00e9taient les relations individuelles, et un geste<br>absolument inefficace, un baiser, une larme, un mot dit \u00e0 un<br>mourant, pouvaient avoir en eux-m\u00eames leur signification.<br>Winston pensa soudain que les prol\u00e9taires \u00e9taient demeur\u00e9s<br>dans cette condition. Ils n&rsquo;\u00e9taient pas fid\u00e8les \u00e0 un Parti, un pays<br>ou une id\u00e9e, ils \u00e9taient fid\u00e8les l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre. Pour la premi\u00e8re fois<br>de sa vie, il ne m\u00e9prisa pas les prol\u00e9taires et ne pensa pas \u00e0 eux<br>simplement comme \u00e0 une force inerte qui un jour na\u00eetrait \u00e0 la vie<br>et r\u00e9g\u00e9n\u00e9rerait le monde. Les prol\u00e9taires \u00e9taient rest\u00e9s humains.<br>Ils ne s&rsquo;\u00e9taient pas durcis int\u00e9rieurement. Ils avaient retenu les<br>\u00e9motions primitives qu&rsquo;il avait, lui, \u00e0 r\u00e9apprendre par un effort<br>conscient. \u00c0 cette pens\u00e9e, il se souvint, sans soulagement<br>apparent, d&rsquo;avoir, il y avait quelques semaines, vu sur le pav\u00e9 une<br>main arrach\u00e9e, et de l&rsquo;avoir pouss\u00e9e du pied dans le caniveau<br>comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un trognon de chou.<br>\u2013 Les prol\u00e9taires sont des \u00eatres humains, dit-il tout haut.<br>Nous ne sommes pas des humains.<br>\u2013 Pourquoi ? demanda Julia, qui \u00e9tait de nouveau r\u00e9veill\u00e9e.<br>Il r\u00e9fl\u00e9chit un instant.<\/p>\n\n\n\n<p>182 &#8211;<br>\u2013 Est-ce qu&rsquo;il t&rsquo;est jamais venu \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e, dit-il, que le mieux<br>que nous ayons \u00e0 faire est simplement de nous en aller d&rsquo;ici avant<br>qu&rsquo;il soit trop tard et de ne jamais nous revoir.<br>\u2013 Oui, ch\u00e9ri. J&rsquo;y ai pens\u00e9, plusieurs fois, mais je ne le ferai<br>tout de m\u00eame pas.<br>\u2013 Nous avons eu de la chance, dit-il, mais \u00e7a ne peut pas<br>durer beaucoup plus longtemps. Tu es jeune, tu parais normale et<br>innocente. Si tu te tiens \u00e0 distance de gens comme moi, tu peux<br>vivre encore cinquante ans.<br>\u2013 Non. J&rsquo;ai r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 tout cela. Ce que tu fais, je le fais. Mais<br>ne sois pas si d\u00e9prim\u00e9. Je m&rsquo;entends assez \u00e0 rester en vie.<br>\u2013 Il se peut que nous restions ensemble encore six mois,<br>peut-\u00eatre un an, on ne sait pas, mais au bout du compte, nous<br>sommes certains d&rsquo;\u00eatre s\u00e9par\u00e9s. Est-ce que tu te rends compte \u00e0<br>quel point nous serons seuls ? Quand ils se seront empar\u00e9s de<br>nous, nous ne pourrons rien, absolument rien l&rsquo;un pour l&rsquo;autre. Si<br>je me confesse, ils te fusilleront. Si je ne me confesse pas, ils te<br>fusilleront de la m\u00eame fa\u00e7on. Quoi que je dise, quoi que je fasse,<br>et m\u00eame si je me retiens de parler, rien ne retardera ta mort de<br>cinq minutes. Aucun de nous deux ne saura si l&rsquo;autre est vivant ou<br>mort. Nous serons absolument d\u00e9munis, absolument d\u00e9sarm\u00e9s.<br>La seule chose qui importe, c&rsquo;est que nous ne nous trahissions pas<br>l&rsquo;un l&rsquo;autre, mais, au fond, rien ne changera rien.<br>\u2013 Pour ce qui est de la confession, dit-elle, nous nous<br>confesserons, c&rsquo;est s\u00fbr. Tout le monde se confesse. On ne peut pas<br>faire autrement. Ils vous torturent.<br>\u2013 Je ne parle pas de confession. Se confesser n&rsquo;est pas trahir.<br>Ce que l&rsquo;on dit ou fait ne compte pas. Seuls les sentiments<br>comptent. S&rsquo;ils peuvent m&rsquo;amener \u00e0 cesser de t&rsquo;aimer, l\u00e0 sera la<br>vraie trahison.<\/p>\n\n\n\n<p>183 &#8211;<br>Elle consid\u00e9ra la question.<br>\u2013 Ils ne le peuvent pas, dit-elle finalement. C&rsquo;est la seule<br>chose qu&rsquo;ils ne puissent faire. Ils peuvent nous faire dire<br>n&rsquo;importe quoi, absolument n&rsquo;importe quoi, mais ils ne peuvent<br>nous le faire croire. Ils ne peuvent entrer en nous.<br>\u2013 Non, dit-il avec un peu d&rsquo;espoir. Non. C&rsquo;est bien vrai. Ils ne<br>peuvent entrer en nous. Si l&rsquo;on peut sentir qu&rsquo;il vaut la peine de<br>rester humain, m\u00eame s&rsquo;il ne doit rien en r\u00e9sulter, on les a battus.<br>Il pensa au t\u00e9l\u00e9cran et \u00e0 son oreille toujours ouverte. Ils<br>pouvaient vous espionner nuit et jour, mais si l&rsquo;on ne perdait pas<br>la t\u00eate, on pouvait les d\u00e9jouer. Malgr\u00e9 toute leur intelligence, ils<br>ne s&rsquo;\u00e9taient jamais rendus ma\u00eetres du secret qui permettrait de<br>d\u00e9couvrir ce que pense un autre homme. Peut-\u00eatre cela \u00e9tait-il<br>moins vrai quand on se trouvait entre leurs mains. On ne savait<br>pas ce qui se passait au minist\u00e8re de l&rsquo;Amour, mais on pouvait le<br>deviner : tortures, drogues, enregistrement des r\u00e9actions<br>nerveuses par des appareils sensibles, usure graduelle de la<br>r\u00e9sistance par le manque de sommeil, la solitude et les<br>interrogatoires continuels. Les faits, en tout cas, ne pouvaient \u00eatre<br>dissimul\u00e9s. Ils \u00e9taient d\u00e9couverts par des enqu\u00eates, on vous en<br>arrachait l&rsquo;aveu par la torture.<br>Mais si le but poursuivi \u00e9tait, non de rester vivant, mais de<br>rester humain, qu&rsquo;importait, en fin de compte, la d\u00e9couverte des<br>faits ? On ne pouvait changer les sentiments. M\u00eame soi-m\u00eame, on<br>ne pouvait pas les changer, l&rsquo;e\u00fbt-on d\u00e9sir\u00e9. Le Parti pouvait<br>mettre \u00e0 nu les plus petits d\u00e9tails de tout ce que l&rsquo;on avait dit ou<br>pens\u00e9, mais les profondeurs de votre c\u0153ur, dont les mouvements<br>\u00e9taient myst\u00e9rieux, m\u00eame pour vous, demeuraient inviolables.<br>CHAPITRE VIII<br>Ils l&rsquo;avaient fait, \u00e0 la fin. Ils l&rsquo;avaient fait.<\/p>\n\n\n\n<p>184 &#8211;<br>La pi\u00e8ce dans laquelle ils se trouvaient \u00e9tait longue et \u00e9clair\u00e9e<br>d&rsquo;une lumi\u00e8re douce. La voix diminu\u00e9e du t\u00e9l\u00e9cran n&rsquo;\u00e9tait plus<br>qu&rsquo;un murmure bas. La richesse du tapis bleu sombre donnait,<br>quand on marchait, l&rsquo;impression du velours. \u00c0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de la<br>pi\u00e8ce, O&rsquo;Brien, assis \u00e0 une table, sous une lampe \u00e0 abat-jour vert,<br>avait, de chaque c\u00f4t\u00e9 de lui, un monceau de papiers. Il n&rsquo;avait pas<br>pris la peine de lever les yeux quand le domestique avait introduit<br>Winston et Julia.<br>Le c\u0153ur de Winston battait si fort qu&rsquo;il se demandait s&rsquo;il<br>pourrait parler. \u00ab Ils l&rsquo;avaient fait, ils l&rsquo;avaient fait. \u00bb C&rsquo;est tout ce<br>qu&rsquo;il pouvait penser. Cela avait \u00e9t\u00e9 un acte imprudent de venir l\u00e0,<br>et une pure folie d&rsquo;arriver ensemble, bien qu&rsquo;\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 ils fussent<br>venus par des chemins diff\u00e9rents et ne se soient rencontr\u00e9s qu&rsquo;\u00e0<br>la porte d&rsquo;O&rsquo;Brien. Mais de marcher seulement dans un tel lieu<br>demandait un effort des nerfs.<br>Ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;en de tr\u00e8s rares occasions qu&rsquo;on voyait l&rsquo;int\u00e9rieur<br>d&rsquo;appartements de membres du Parti int\u00e9rieur ou m\u00eame que l&rsquo;on<br>p\u00e9n\u00e9trait dans le quartier de la ville o\u00f9 ils vivaient. L&rsquo;atmosph\u00e8re<br>g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;\u00e9norme bloc d&rsquo;appartements, la richesse et les vastes<br>dimensions de tout ce qui s&rsquo;y trouvait, les odeurs non famili\u00e8res<br>de la bonne nourriture et du bon tabac, les ascenseurs silencieux<br>et incroyablement rapides qui montaient et descendaient sans<br>secousses, les serviteurs, en veste blanche qui se d\u00e9p\u00eachaient \u00e7\u00e0 et<br>l\u00e0, tout \u00e9tait intimidant.<br>Quoiqu&rsquo;il e\u00fbt un bon pr\u00e9texte pour venir l\u00e0, Winston \u00e9tait<br>hant\u00e9 \u00e0 chaque pas par la crainte qu&rsquo;un garde en uniforme noir<br>n&rsquo;apparaisse soudain \u00e0 un d\u00e9tour, ne lui demande ses papiers et<br>ne lui ordonne de sortir. Le domestique d&rsquo;O&rsquo;Brien, cependant, les<br>avait re\u00e7us tous deux sans h\u00e9sitation. C&rsquo;\u00e9tait un petit homme aux<br>cheveux noirs, v\u00eatu d&rsquo;une veste blanche, qui avait un visage en<br>forme de losange, absolument sans expression, qui pouvait \u00eatre<br>un visage de Chinois.<\/p>\n\n\n\n<p>185 &#8211;<br>Dans le passage \u00e0 travers lequel il les conduisit, le parquet<br>\u00e9tait couvert d&rsquo;un \u00e9pais tapis. Les murs \u00e9taient couverts d&rsquo;un<br>papier cr\u00e8me, les lambris \u00e9taient blancs, le tout d&rsquo;une propret\u00e9<br>exquise. Cela aussi \u00e9tait intimidant. Winston ne pouvait se<br>rappeler avoir jamais vu un couloir dont les murs ne fussent pas<br>salis par le frottement des corps.<br>O&rsquo;Brien avait entre les mains un bout de papier et semblait<br>l&rsquo;\u00e9tudier attentivement. Son lourd visage, pench\u00e9 de telle sorte<br>qu&rsquo;on pouvait voir la ligne de son nez, paraissait \u00e0 la fois<br>formidable et intelligent. Pendant peut-\u00eatre vingt secondes, il<br>resta assis sans bouger. Puis il rapprocha de lui le phonoscript et<br>lan\u00e7a un message dans le jargon hybride des minist\u00e8res :<br>Item un virgule cinq virgule sept approuv\u00e9s enti\u00e8rement<br>stop suggestion contenue item six absolument ridicule frisant<br>crimepens\u00e9e annuler stop interrompre construction sage<br>d&rsquo;abord avoir estimations plus compl\u00e8tes machinerie a\u00e9rienne<br>stop fin message.<br>Il se leva d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de sa chaise et s&rsquo;avan\u00e7a vers eux d&rsquo;un<br>pas assourdi par le tapis. Un peu de l&rsquo;atmosph\u00e8re officielle<br>semblait s&rsquo;\u00eatre d\u00e9tach\u00e9e de lui en m\u00eame temps que les mots<br>novlangue, mais son expression \u00e9tait plus sombre que de<br>coutume, comme s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas content d&rsquo;\u00eatre d\u00e9rang\u00e9.<br>La terreur que ressentait Winston fut soudain travers\u00e9e par<br>une pointe d&#8217;embarras. Il lui parut tout \u00e0 fait possible qu&rsquo;il e\u00fbt<br>simplement commis une stupide erreur. Quelle preuve r\u00e9elle<br>avait-il, en effet, qu&rsquo;O&rsquo;Brien f\u00fbt une sorte de conspirateur<br>politique ? Rien qu&rsquo;un \u00e9clair des yeux et une unique remarque<br>\u00e9quivoque. Hors cela, il n&rsquo;y avait que ses propres secr\u00e8tes<br>suppositions fond\u00e9es sur un r\u00eave. Il ne pouvait m\u00eame pas se<br>rabattre sur le pr\u00e9texte qu&rsquo;il \u00e9tait venu emprunter le dictionnaire<br>car, dans ce cas, la pr\u00e9sence de Julia ne s&rsquo;expliquait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>186 &#8211;<br>O&rsquo;Brien, en passant devant le t\u00e9l\u00e9cran, parut frapp\u00e9 d&rsquo;une<br>id\u00e9e. Il s&rsquo;arr\u00eata, se tourna et pressa un bouton sur le mur. Il y eut<br>un bruit sec et aigu. La voix s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e.<br>Julia laissa \u00e9chapper un petit cri, une sorte de cri de surprise.<br>M\u00eame dans sa panique, Winston fut trop abasourdi pour pouvoir<br>tenir sa langue.<br>\u2013 Vous pouvez le fermer ! s&rsquo;exclama-t-il.<br>\u2013 Oui, r\u00e9pondit O&rsquo;Brien. Nous pouvons le fermer. Nous avons<br>ce privil\u00e8ge.<br>Il \u00e9tait maintenant devant eux. Sa carrure solide dominait<br>celle des deux autres et l&rsquo;expression de son visage \u00e9tait encore<br>ind\u00e9chiffrable. Il attendait, avec quelque rigidit\u00e9, que Winston<br>parl\u00e2t. Mais sur quel sujet ? M\u00eame alors, on pouvait parfaitement<br>concevoir qu&rsquo;il \u00e9tait simplement un homme occup\u00e9 qui se<br>demandait avec irritation pourquoi on l&rsquo;avait interrompu.<br>Personne ne parlait. Apr\u00e8s l&rsquo;arr\u00eat du t\u00e9l\u00e9cran, un silence de mort<br>parut r\u00e9gner dans la pi\u00e8ce. Les secondes passaient, \u00e9normes.<br>Winston, avec difficult\u00e9, continua \u00e0 tenir les yeux fix\u00e9s sur ceux<br>de O&rsquo;Brien. Le visage sombre s&rsquo;adoucit alors soudain en ce qui<br>aurait pu \u00eatre une \u00e9bauche de sourire. De son geste<br>caract\u00e9ristique, O&rsquo;Brien ajusta ses lunettes sur son nez.<br>\u2013 Le dirai-je, ou voulez-vous le dire ? demanda-t-il.<br>\u2013 Je le dirai, r\u00e9pondit promptement Winston. Cette chose<br>est-elle r\u00e9ellement ferm\u00e9e ?<br>\u2013 Oui. Tout est ferm\u00e9. Nous sommes seuls.<br>\u2013 Nous sommes venus ici parce que\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>187 &#8211;<br>Il s&rsquo;arr\u00eata, r\u00e9alisant pour la premi\u00e8re fois le manque de<br>pr\u00e9cision de ses propres motifs. Comme il ne savait pas, en fait,<br>quelle sorte d&rsquo;aide il attendait d&rsquo;O&rsquo;Brien, il ne lui \u00e9tait pas facile<br>de dire pourquoi il \u00e9tait venu. Il poursuivit, conscient que ce qu&rsquo;il<br>disait devait avoir un son faible et pr\u00e9tentieux.<br>\u2013 Nous croyons qu&rsquo;il existe une sorte de conspiration, de<br>secr\u00e8te organisation qui travaille contre le Parti, et que vous en<br>\u00eates un des membres. Nous d\u00e9sirons nous joindre \u00e0 cette<br>organisation et travailler pour elle. Nous sommes des ennemis du<br>Parti. Nous ne croyons pas aux principes de l&rsquo;Angsoc. Nous<br>sommes des criminels par la pens\u00e9e. Nous commettons l&rsquo;adult\u00e8re.<br>Je vous dis cela parce que nous voulons nous mettre \u00e0 votre<br>merci. Si vous d\u00e9sirez que nous nous accusions d&rsquo;une autre fa\u00e7on,<br>nous sommes pr\u00eats.<br>Winston s&rsquo;arr\u00eata et regarda par-dessus son \u00e9paule avec la<br>sensation que la porte s&rsquo;\u00e9tait ouverte. En effet, le petit serviteur<br>au visage jaune \u00e9tait entr\u00e9 sans frapper. Winston vit qu&rsquo;il portait<br>un plateau sur lequel se trouvaient des verres et une carafe.<br>\u2013 Martin est des n\u00f4tres, dit O&rsquo;Brien impassible. Par ici les<br>verres, Martin. D\u00e9posez-les sur la table ronde. Assez de chaises ?<br>Alors nous ferions aussi bien de nous asseoir confortablement<br>pour parler. Apportez une chaise pour vous, Martin. Nous allons<br>parler affaires. Vous pouvez, pendant dix minutes, cesser d&rsquo;\u00eatre<br>un domestique.<br>Le petit homme s&rsquo;assit, tout \u00e0 fait \u00e0 son aise, et cependant<br>avec encore l&rsquo;air d&rsquo;un serviteur, l&rsquo;air d&rsquo;un valet jouissant d&rsquo;un<br>privil\u00e8ge. Winston le regarda du coin de l&rsquo;\u0153il. Il comprit que<br>l&rsquo;homme jouait une partie qui engageait toute sa vie et qu&rsquo;il<br>estimait dangereux d&rsquo;abandonner, m\u00eame pour un instant, la<br>personnalit\u00e9 qu&rsquo;il avait adopt\u00e9e.<br>O&rsquo;Brien saisit la carafe par le col et emplit les verres d&rsquo;un<br>liquide rouge fonc\u00e9. Ce geste \u00e9veilla chez Winston le souvenir<\/p>\n\n\n\n<p>188 &#8211;<br>confus de quelque chose qu&rsquo;il avait vu il y avait longtemps sur un<br>mur ou une palissade, une grande bouteille faite de becs<br>\u00e9lectriques, qui semblait s&rsquo;\u00e9lever et s&rsquo;abaisser et verser son<br>contenu dans un verre. Vue de dessus, la substance paraissait<br>presque noire, mais dans la carafe, elle luisait comme un rubis.<br>Elle avait une odeur aigre-douce. Il vit Julia prendre son verre et<br>le flairer avec une franche curiosit\u00e9.<br>\u2013 Cela s&rsquo;appelle du vin, dit O&rsquo;Brien avec un faible sourire.<br>Vous le connaissez par les livres, sans doute. Je crains qu&rsquo;il n&rsquo;y en<br>ait pas beaucoup qui aille au Parti ext\u00e9rieur. \u2013 Son visage reprit<br>son expression solennelle et il leva son verre. Je pense qu&rsquo;il est<br>bon de commencer par porter un toast. \u00c0 Notre Chef, Emmanuel<br>Goldstein.<br>Winston prit son verre avec une certaine avidit\u00e9. Le vin \u00e9tait<br>un breuvage qu&rsquo;il connaissait par ses lectures et dont il r\u00eavait.<br>Comme le presse-papier de verre ou les bouts-rim\u00e9s que<br>M. Charrington se rappelait \u00e0 demi, il appartenait \u00e0 un pass\u00e9<br>romantique disparu, le vieux temps, comme il l&rsquo;appelait en secret.<br>Il avait toujours pens\u00e9, il ne savait pourquoi, que le vin \u00e9tait<br>excessivement sucr\u00e9, comme la confiture de m\u00fbres, et qu&rsquo;il avait<br>un effet imm\u00e9diatement enivrant. En r\u00e9alit\u00e9, quand il en vint \u00e0<br>l&rsquo;avaler, il fut tout \u00e0 fait d\u00e9sappoint\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9, apr\u00e8s avoir bu du<br>gin pendant des ann\u00e9es, c&rsquo;est \u00e0 peine s&rsquo;il \u00e9tait capable de sentir le<br>go\u00fbt du vin. Il posa le verre vide.<br>\u2013 Il existe donc quelqu&rsquo;un qui est Goldstein ? demanda-t-il.<br>\u2013 Oui. Il existe et il est vivant. O\u00f9, je ne sais.<br>\u2013 Et la conspiration ? L\u2019organisation ? Est-elle r\u00e9elle ? Elle<br>n&rsquo;est pas simplement une invention de la Police de la Pens\u00e9e ?<br>\u2013 Non, elle est r\u00e9elle. Nous l&rsquo;appelons la Fraternit\u00e9. Vous n&rsquo;en<br>apprendrez jamais beaucoup plus sur la Fraternit\u00e9, hors qu&rsquo;elle<br>existe et que vous en faites partie. J&rsquo;y reviendrai tout \u00e0 l&rsquo;heure. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>189 &#8211;<br>\u2013 Il regarda sa montre. \u2013 Il est imprudent, m\u00eame pour les<br>membres du Parti int\u00e9rieur, de fermer le t\u00e9l\u00e9cran plus d&rsquo;une<br>demi-heure. Vous n&rsquo;auriez pas d\u00fb venir ensemble et il vous faudra<br>partir s\u00e9par\u00e9ment. Vous, camarade, dit-il en inclinant la t\u00eate dans<br>la direction de Julia, vous allez partir la premi\u00e8re. Nous avons<br>environ vingt minutes \u00e0 notre disposition. Vous comprenez que je<br>dois commencer par vous poser certaines questions. Qu&rsquo;\u00eates-vous<br>pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 faire en g\u00e9n\u00e9ral ?<br>\u2013 Tout ce dont nous sommes capables, r\u00e9pondit Winston.<br>O&rsquo;Brien s&rsquo;\u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement retourn\u00e9 sur sa chaise, de sorte<br>qu&rsquo;il faisait face \u00e0 Winston. Il ignora presque Julia, tenant pour<br>convenu que Winston pouvait parler en son nom. Ses paupi\u00e8res<br>battirent un moment sur ses yeux. Il se mit \u00e0 poser des questions<br>d&rsquo;une voix basse, sans expression, comme si c&rsquo;\u00e9tait une routine,<br>une sorte de cat\u00e9chisme, dont il connaissait d\u00e9j\u00e0 la plupart des<br>r\u00e9ponses.<br>\u2013 \u00cates-vous pr\u00eats \u00e0 donner vos vies ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 \u00cates-vous pr\u00eats \u00e0 tuer ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 \u00c0 commettre des actes de sabotage pouvant entra\u00eener la<br>mort de centaines d&rsquo;innocents ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 \u00c0 trahir votre pays aupr\u00e8s de puissances \u00e9trang\u00e8res ?<br>\u2013 Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>190 &#8211;<br>\u2013 Vous \u00eates pr\u00eats \u00e0 tromper, \u00e0 faire des faux, \u00e0 extorquer, \u00e0<br>corrompre les esprits des enfants, \u00e0 distribuer les drogues qui<br>font na\u00eetre des habitudes, \u00e0 encourager la prostitution, \u00e0 propager<br>les maladies v\u00e9n\u00e9riennes, \u00e0 faire tout ce qui est susceptible de<br>causer la d\u00e9moralisation du Parti et de l&rsquo;affaiblir ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 Si votre int\u00e9r\u00eat exigeait, par exemple, que de l&rsquo;acide<br>sulfurique f\u00fbt jet\u00e9 au visage d&rsquo;un enfant seriez-vous pr\u00eats \u00e0 le<br>faire ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 \u00cates-vous pr\u00eats \u00e0 perdre votre identit\u00e9 et \u00e0 vivre le reste de<br>votre existence comme gar\u00e7on de caf\u00e9 ou docker ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 \u00cates-vous pr\u00eats \u00e0 vous suicider si nous vous l&rsquo;ordonnons et<br>quand nous vous l&rsquo;ordonnerons ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 \u00cates-vous pr\u00eats, tous deux, \u00e0 vous s\u00e9parer et \u00e0 ne jamais<br>vous revoir ?<br>\u2013 Non ! jeta Julia.<br>Il sembla \u00e0 Winston qu&rsquo;un long moment s&rsquo;\u00e9coulait avant qu&rsquo;il<br>p\u00fbt r\u00e9pondre. Un instant m\u00eame, il crut \u00eatre priv\u00e9 du pouvoir de<br>parler. Sa langue s&rsquo;agitait sans \u00e9mettre de son. Elle commen\u00e7ait<br>les premi\u00e8res syllabes d&rsquo;un mot, puis d&rsquo;un autre, recommen\u00e7ait<br>encore et encore. Il ne savait pas, avant qu&rsquo;il l&rsquo;e\u00fbt dit, quel mot il<br>allait prononcer.<\/p>\n\n\n\n<p>191 &#8211;<br>\u2013 Non ! dit-il enfin.<br>\u2013 Vous faites bien de me le faire savoir, dit O&rsquo;Brien. Il est<br>n\u00e9cessaire que nous sachions tout.<br>Il se tourna vers Julia et ajouta, d&rsquo;une voix un peu plus<br>expressive :<br>\u2013 Comprenez-vous que, m\u00eame s&rsquo;il survit, ce sera peut-\u00eatre<br>sous l&rsquo;aspect d&rsquo;une personne diff\u00e9rente ? Nous pouvons \u00eatre<br>oblig\u00e9s de lui donner une autre identit\u00e9. Son visage, ses gestes, la<br>forme de ses mains, la couleur de ses cheveux, m\u00eame sa voix,<br>seraient diff\u00e9rents. Et vous-m\u00eame pourrez \u00eatre devenue une<br>personne diff\u00e9rente. Nos chirurgiens peuvent changer les gens et<br>les rendre absolument m\u00e9connaissables. Il arrive que ce soit<br>n\u00e9cessaire. Nous faisons m\u00eame parfois l&rsquo;amputation d&rsquo;un<br>membre.<br>Winston ne put s&#8217;emp\u00eacher de lancer de c\u00f4t\u00e9 un autre regard<br>au visage mongolien de Martin. Il ne put voir aucune cicatrice.<br>Julia avait un peu p\u00e2li, ce qui fit ressortir ses taches de rousseur,<br>mais elle affronta bravement O&rsquo;Brien. Elle murmura quelque<br>chose qui ressemblait \u00e0 un assentiment.<br>\u2013 Bien. Ainsi, c&rsquo;est r\u00e9gl\u00e9.<br>Il v avait sur la table une bo\u00eete de cigarettes en argent.<br>O&rsquo;Brien, d&rsquo;un air quelque peu absent, la poussa vers eux. Il en prit<br>une lui-m\u00eame, puis se leva et se mit \u00e0 marcher lentement de long<br>en large comme si, debout, il pouvait mieux r\u00e9fl\u00e9chir. C&rsquo;\u00e9taient de<br>tr\u00e8s bonnes cigarettes tr\u00e8s \u00e9paisses et bien tass\u00e9es, au papier<br>d&rsquo;une douceur soyeuse non famili\u00e8re. O&rsquo;Brien regarda encore sa<br>montre-bracelet.<br>\u2013 Vous feriez mieux de retourner \u00e0 l&rsquo;office, Martin. Je<br>tournerai le bouton du t\u00e9l\u00e9cran dans un quart d&rsquo;heure. Regardez<\/p>\n\n\n\n<p>192 &#8211;<br>bien les visages de ces camarades avant de vous en aller. Vous les<br>reverrez. Moi, peut-\u00eatre pas.<br>Les yeux noirs du petit homme, exactement comme ils<br>l&rsquo;avaient fait \u00e0 la porte d&rsquo;entr\u00e9e, vacill\u00e8rent en regardant leurs<br>visages. Il classait leur aspect dans sa m\u00e9moire, mais il<br>n&rsquo;\u00e9prouvait pour eux aucun int\u00e9r\u00eat, ou du moins ne paraissait en<br>\u00e9prouver aucun.<br>Winston se dit qu&rsquo;un visage synth\u00e9tique \u00e9tait peut-\u00eatre<br>incapable de changer d&rsquo;expression. Sans parler ni faire aucune<br>sorte de salutation, Martin se retira en fermant silencieusement<br>la porte derri\u00e8re lui. O&rsquo;Brien arpentait la pi\u00e8ce, une main dans la<br>poche de sa combinaison noire, l&rsquo;autre tenant sa cigarette.<br>\u2013 Vous comprenez, dit-il, que vous lutterez dans l&rsquo;obscurit\u00e9.<br>Vous serez toujours dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Vous recevrez des ordres et<br>y ob\u00e9irez sans savoir pourquoi. Je vous enverrai plus tard un livre<br>dans lequel vous \u00e9tudierez la vraie nature de la soci\u00e9t\u00e9 dans<br>laquelle nous vivons et la tactique par laquelle nous la d\u00e9truirons.<br>Quand vous aurez lu ce livre, vous serez tout \u00e0 fait membres de la<br>Fraternit\u00e9. Mais entre les fins g\u00e9n\u00e9rales pour lesquelles nous<br>luttons et les devoirs imm\u00e9diats du moment, vous ne saurez<br>jamais rien. Je vous dis que la Fraternit\u00e9 existe, mais je ne peux<br>vous dire si elle comprend une centaine de membres ou dix<br>millions. Pour ce que vous en conna\u00eetrez personnellement, vous<br>ne serez jamais capables de dire si elle comprend m\u00eame une<br>douzaine de membres. Vous aurez des contacts avec trois ou<br>quatre personnes qui seront remplac\u00e9es de temps en temps au fur<br>et \u00e0 mesure de leur disparition. Comme ceci est votre premier<br>contact, il sera maintenu. les ordres que vous recevrez viendront<br>de moi. Si nous jugeons n\u00e9cessaire de communiquer avec vous, ce<br>sera par l&rsquo;entremise de Martin. Quand vous serez finalement pris,<br>vous vous confesserez. C&rsquo;est in\u00e9vitable. Mais, mis \u00e0 part vos<br>propres actes, vous aurez tr\u00e8s peu \u00e0 confesser. Vous ne pourrez<br>trahir qu&rsquo;une poign\u00e9e de gens sans importance. Vous ne me<br>trahirez probablement m\u00eame pas. D&rsquo;ici l\u00e0, je serai peut-\u00eatre mort,<\/p>\n\n\n\n<p>193 &#8211;<br>ou je serai devenu une personne diff\u00e9rente, avec un visage<br>diff\u00e9rent.<br>Il continuait \u00e0 marcher de long en large sur le tapis \u00e9pais. En<br>d\u00e9pit de sa corpulence, il y avait une gr\u00e2ce remarquable dans ses<br>mouvements. Elle se manifestait m\u00eame dans le geste avec lequel il<br>mettait sa main dans sa poche ou roulait une cigarette. Plus<br>m\u00eame que de face, il donnait une impression de s\u00fbret\u00e9 de soi et<br>d&rsquo;intelligence teint\u00e9e d&rsquo;ironie. Quelle que p\u00fbt \u00eatre son ardeur, il<br>n&rsquo;avait rien du fanatique m\u00fb par une id\u00e9e fixe. Quand il parlait de<br>meurtre, de suicide, de maladie v\u00e9n\u00e9rienne, de membres amput\u00e9s<br>et de visages modifi\u00e9s, c&rsquo;\u00e9tait avec un l\u00e9ger accent de persiflage.<br>\u00ab C&rsquo;est in\u00e9vitable, semblait dire sa voix. C&rsquo;est ce que nous devons<br>faire sans fl\u00e9chir. Mais ce n&rsquo;est pas ce que nous ferons quand la<br>vie vaudra de nouveau la peine d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cue. \u00bb<br>Une vague d&rsquo;admiration, presque de d\u00e9votion \u00e0 l&rsquo;adresse<br>d&rsquo;O&rsquo;Brien afflua en Winston. Il avait pour l&rsquo;instant oubli\u00e9 la<br>silhouette symbolique de Goldstein. Quand on regardait les<br>\u00e9paules puissantes d&rsquo;O&rsquo;Brien et son visage aux traits grossiers, si<br>laid et pourtant tellement civilis\u00e9, il \u00e9tait impossible de croire<br>qu&rsquo;il pourrait \u00eatre d\u00e9fait. Il n&rsquo;y avait pas de stratag\u00e8me \u00e0 la<br>hauteur duquel il ne f\u00fbt pas, de danger qu&rsquo;il ne p\u00fbt pr\u00e9voir. M\u00eame<br>Julia semblait impressionn\u00e9e. Elle avait laiss\u00e9 tomber sa cigarette<br>de sa bouche et \u00e9coutait attentivement. O&rsquo;Brien poursuivit :<br>\u2013 Vous devez avoir entendu des rumeurs sur l&rsquo;existence de la<br>Fraternit\u00e9. Sans doute vous en \u00eates-vous form\u00e9 une image qui<br>vous est personnelle. Vous avez probablement imagin\u00e9 une<br>puissante organisation clandestine de conspirateurs qui se<br>rencontrent secr\u00e8tement dans des caves, qui griffonnent des<br>messages sur les murs, qui se reconnaissent mutuellement par<br>des mots de passe ou par des mouvements sp\u00e9ciaux de la main. Il<br>n&rsquo;existe rien de ce genre. Les membres de la Fraternit\u00e9 n&rsquo;ont<br>aucun moyen de se reconna\u00eetre et un membre ne peut conna\u00eetre<br>l&rsquo;identit\u00e9 que de tr\u00e8s peu d&rsquo;autres. Goldstein lui-m\u00eame, s&rsquo;il<br>tombait entre les mains de la Police de la Pens\u00e9e, ne pourrait leur<br>donner une liste compl\u00e8te des membres ou aucune information<\/p>\n\n\n\n<p>194 &#8211;<br>qui pourrait les amener \u00e0 avoir une liste compl\u00e8te. Une telle liste<br>n&rsquo;existe pas. La Fraternit\u00e9 ne peut \u00eatre an\u00e9antie parce qu&rsquo;elle n&rsquo;est<br>pas une organisation, dans le sens ordinaire du terme. Rien ne<br>relie ses membres, sinon une id\u00e9e qui est indestructible. Vous<br>n&rsquo;aurez jamais, pour vous soutenir, que cette id\u00e9e. Vous n&rsquo;aurez<br>aucun camarade et aucun encouragement. \u00c0 la fin, quand vous<br>serez pris, vous ne recevrez aucune aide. Nous n&rsquo;aidons jamais<br>nos membres, jamais. S&rsquo;il est absolument n\u00e9cessaire que<br>quelqu&rsquo;un garde le silence, nous pouvons tout au plus introduire<br>parfois en cachette une lame de rasoir dans la cellule d&rsquo;un<br>prisonnier. Il faudra vous habituer \u00e0 vivre sans obtenir de<br>r\u00e9sultats et sans espoir. Vous travaillerez un bout de temps, vous<br>serez pris, vous vous confesserez et vous mourrez. Ce sont les<br>seuls r\u00e9sultats que vous verrez jamais. Il n&rsquo;y a aucune possibilit\u00e9<br>pour qu&rsquo;un changement perceptible ait lieu pendant la dur\u00e9e de<br>notre existence. Nous sommes des morts. Notre seule vie r\u00e9elle<br>est dans l&rsquo;avenir. Nous prendrons part \u00e0 cet avenir sous forme de<br>poign\u00e9es de poussi\u00e8re et d&rsquo;esquilles d&rsquo;os. Mais \u00e0 quelle distance<br>de nous peut \u00eatre ce futur, il est impossible de le savoir. Ce peut<br>\u00eatre un millier d&rsquo;ann\u00e9es. Actuellement, rien n&rsquo;est possible, sauf<br>d&rsquo;\u00e9tendre petit \u00e0 petit la surface du jugement sain. Nous ne<br>pouvons agir de concert. Nous pouvons seulement diffuser nos<br>connaissances d&rsquo;individu \u00e0 individu, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration.<br>En face de la Police de la Pens\u00e9e, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre voie.<br>Il s&rsquo;arr\u00eata et regarda sa montre pour la troisi\u00e8me fois.<br>\u2013 Il est presque temps que vous partiez, camarade, dit-il \u00e0<br>Julia. Attendez. Le carafon est encore \u00e0 moiti\u00e9 plein.<br>Il remplit les verres et, prenant le sien par le pied, l&rsquo;\u00e9leva.<br>\u2013 \u00c0 quoi devons-nous boire, cette fois ? dit-il avec toujours la<br>m\u00eame l\u00e9g\u00e8re teinte d&rsquo;ironie. \u00c0 la confusion de la Police de la<br>Pens\u00e9e ? \u00c0 la mort de Big Brother ? \u00c0 l&rsquo;humanit\u00e9 ? \u00c0 l&rsquo;avenir ?<br>\u2013 Au pass\u00e9, r\u00e9pondit Winston.<\/p>\n\n\n\n<p>195 &#8211;<br>\u2013 Le pass\u00e9 est plus important, consentit O&rsquo;Brien gravement.<br>Ils vid\u00e8rent leurs verres et un moment apr\u00e8s Julia se leva<br>pour partir. O&rsquo;Brien prit sur un secr\u00e9taire une petite bo\u00eete et<br>tendit \u00e0 Julia une tablette blanche et plate qu&rsquo;il lui dit de mettre<br>sur sa langue. Il \u00e9tait important de ne pas sortir avec l&rsquo;odeur de<br>vin sur soi. Les employ\u00e9s de l&rsquo;ascenseur \u00e9taient tr\u00e8s observateurs.<br>Sit\u00f4t que la porte se referma sur Julia, il sembla oublier son<br>existence. Il fit encore quelques pas dans la pi\u00e8ce, puis s&rsquo;arr\u00eata.<br>\u2013 Il y a des d\u00e9tails \u00e0 r\u00e9gler, dit-il. Je pr\u00e9sume que vous avez<br>un endroit quelconque o\u00f9 vous cacher ?<br>Winston parla de la pi\u00e8ce qui \u00e9tait au-dessus de la boutique<br>de M. Charrington.<br>\u2013 Pour l&rsquo;instant, cela suffira. Plus tard, nous arrangerons<br>quelque chose d&rsquo;autre pour vous. Il est important de changer<br>fr\u00e9quemment de cachette. Entre-temps, je vous enverrai un<br>exemplaire du livre. \u2013 M\u00eame O&rsquo;Brien, remarqua Winston,<br>semblait prononcer ce mot comme s&rsquo;il \u00e9tait en italique. \u2013 Le livre<br>de Goldstein, je veux dire, aussit\u00f4t que possible. Il faudra peut\u00eatre quelques jours pour que j&rsquo;en obtienne un. Il n&rsquo;en existe pas<br>beaucoup, comme vous pouvez l&rsquo;imaginer. La Police de la Pens\u00e9e<br>les pourchasse et les d\u00e9truit presque aussi rapidement que nous<br>pouvons les sortir. Cela importe tr\u00e8s peu. Le livre est<br>indestructible. Si le dernier exemplaire \u00e9tait d\u00e9truit, nous<br>pourrions le reproduire presque mot pour mot. Apportez-vous<br>une serviette pour travailler ?<br>\u2013 En g\u00e9n\u00e9ral, oui.<br>\u2013 Comment est-elle ?<\/p>\n\n\n\n<p>196 &#8211;<br>\u2013 Noire. Tr\u00e8s us\u00e9e. \u00c0 deux courroies.<br>\u2013 Noire, deux courroies, tr\u00e8s us\u00e9e. Bon. Un jour proche, je ne<br>peux vous donner de date, un des messages que l&rsquo;on vous envoie<br>pour votre travail contiendra un matin une coquille et vous aurez<br>\u00e0 r\u00e9clamer une autre copie. Le lendemain vous irez travailler sans<br>votre serviette. \u00c0 un moment de la journ\u00e9e, dans la rue, un<br>homme vous touchera le bras et vous dira : \u00ab Je crois que vous<br>avez laiss\u00e9 tomber votre serviette. \u00bb Celle qu&rsquo;il vous donnera<br>contiendra un exemplaire du livre de Goldstein. Vous le<br>retournerez avant quatorze jours.<br>Ils gard\u00e8rent un moment le silence.<br>\u2013 Il reste encore deux minutes avant que vous ayez \u00e0 partir,<br>dit O&rsquo;Brien. Nous nous rencontrerons encore, si nous devons<br>nous rencontrer\u2026<br>Winston leva vers lui les yeux.<br>\u2013 L\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y a plus de t\u00e9n\u00e8bres\u2026 continua-t-il en h\u00e9sitant.<br>O&rsquo;Brien acquies\u00e7a sans manifester de surprise.<br>\u2013 L\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y a plus de t\u00e9n\u00e8bres, r\u00e9p\u00e9ta-t-il, comme s&rsquo;il avait<br>reconnu l&rsquo;allusion. Et entre-temps, y a-t-il quelque chose que<br>vous d\u00e9siriez dire avant de partir ? Un message ? Une question ?<br>Winston r\u00e9fl\u00e9chit. Il ne semblait pas y avoir d&rsquo;autre question<br>qu&rsquo;il voul\u00fbt poser. Encore moins sentait-il le d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9mettre des<br>g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s ronflantes. Au lieu de penser \u00e0 quelque chose qui se<br>rapporterait directement \u00e0 O&rsquo;Brien ou \u00e0 la Fraternit\u00e9, il lui vint \u00e0<br>l&rsquo;esprit une sorte de tableau composite de la sombre chambre<br>dans laquelle sa m\u00e8re avait pass\u00e9 ses derniers jours, de la petite<br>pi\u00e8ce au-dessus du magasin de M. Charrington, du presse-papier<br>de verre et de la gravure sur acier dans son cadre de bois de ros\u00e9.<br>Presque au hasard, il dit :<\/p>\n\n\n\n<p>197 &#8211;<br>\u2013 Avez-vous jamais entendu une vieille chanson qui<br>commence ainsi :<br>\u00ab Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Cl\u00e9ment ? \u00bb<br>O&rsquo;Brien acquies\u00e7a. Avec une sorte de courtoisie grave, il<br>compl\u00e9ta la strophe :<br>Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Cl\u00e9ment,<br>Tu me dois trois farthings, disent les cloches de SaintMartin,<br>Quand me paieras-tu ? disent les cloches du Vieux Bailey,<br>Quand je serai riche, disent les cloches de Shoreditch.<br>\u2013 Vous saviez la derni\u00e8re ligne ! dit Winston.<br>\u2013 Oui, je savais la derni\u00e8re ligne. Et maintenant, je crois qu&rsquo;il<br>est temps que vous partiez. Vous feriez mieux de me laisser vous<br>donner une de ces tablettes.<br>Quand Winston se leva, O&rsquo;Brien tendit la main. Sa poigne<br>puissante serra la main de Winston jusqu&rsquo;aux os. \u00c0 la porte,<br>Winston se retourna, mais O&rsquo;Brien semblait d\u00e9j\u00e0 en train de le<br>rejeter de son esprit. Il attendait, sa main sur le bouton qui<br>commandait le t\u00e9l\u00e9cran. Winston put voir dans le fond la table \u00e0<br>\u00e9crire avec sa lampe \u00e0 abat-jour vert, le phonoscript et les<br>corbeilles \u00e0 t\u00e9l\u00e9grammes bourr\u00e9es de papiers. L&rsquo;incident \u00e9tait<br>clos. \u00ab Dans trente secondes, se dit-il, O&rsquo;Brien aurait repris, pour<br>le service du Parti, son important travail interrompu. \u00bb<br>CHAPITRE IX<br>Winston \u00e9tait g\u00e9latineux de fatigue. G\u00e9latineux \u00e9tait le mot<br>juste, qui lui \u00e9tait spontan\u00e9ment venu \u00e0 l&rsquo;esprit. Son corps lui<\/p>\n\n\n\n<p>198 &#8211;<br>semblait avoir, non seulement la faiblesse de la gel\u00e9e, mais son<br>aspect translucide. Il avait l&rsquo;impression que s&rsquo;il levait la main, il<br>pourrait voir la lumi\u00e8re \u00e0 travers elle. Tout le sang et toute la<br>lymphe de son corps avaient \u00e9t\u00e9 drain\u00e9s par une \u00e9norme<br>d\u00e9bauche de travail, ne laissant qu&rsquo;une fr\u00eale structure de nerfs,<br>d&rsquo;os et de peau. Toutes ses sensations semblaient amplifi\u00e9es. Sa<br>combinaison lui irritait les \u00e9paules, le pav\u00e9 lui chatouillait les<br>pieds, m\u00eame ouvrir et fermer la main demandait un effort qui<br>faisait craquer les jointures.<br>Il avait, en cinq jours, travaill\u00e9 plus de quatre-vingt dix<br>heures. Tous les autres du minist\u00e8re en avaient fait autant.<br>Maintenant, c&rsquo;\u00e9tait fini, et il n&rsquo;avait litt\u00e9ralement rien \u00e0 faire,<br>aucun travail d&rsquo;aucune sorte pour le Parti, jusqu&rsquo;au lendemain<br>matin. Il pourrait passer six heures dans la cachette et neuf dans<br>son propre lit.<br>Par un doux apr\u00e8s-midi ensoleill\u00e9, il remontait lentement une<br>rue sale en direction du magasin de M. Charrington. Il tenait l&rsquo;\u0153il<br>ouvert pour surveiller les patrouilles, mais, sans raison, il \u00e9tait<br>convaincu que cet apr\u00e8s-midi-l\u00e0 il n&rsquo;y avait aucun danger que<br>quelqu&rsquo;un vienne le g\u00eaner. La lourde serviette qu&rsquo;il portait lui<br>cognait le genou \u00e0 chaque pas et faisait monter et descendre, dans<br>la peau de sa jambe, une sensation de fourmillement. Dans la<br>serviette \u00e9tait plac\u00e9 le livre qu&rsquo;il poss\u00e9dait depuis six jours, et qu&rsquo;il<br>n&rsquo;avait pourtant pas ouvert ni m\u00eame regard\u00e9.<br>Au sixi\u00e8me jour de la Semaine de la Haine, apr\u00e8s les<br>processions, les discours, les cris, les chants, les banni\u00e8res, les<br>affiches, les films, les effigies de cire, le roulement des tambours,<br>le glapissement des trompettes, le bruit de pas des d\u00e9fil\u00e9s en<br>marche, le grincement des chenilles de tanks, le mugissement des<br>groupes d&rsquo;a\u00e9roplanes, le grondement des canons, apr\u00e8s six jours<br>de tout cela, alors que le grand orgasme palpitait vers son point<br>culminant, que la haine g\u00e9n\u00e9rale contre l&rsquo;Eurasia s&rsquo;\u00e9tait \u00e9chauff\u00e9e<br>et en \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 un d\u00e9lire tel que si la foule avait pu mettre la<br>main sur les deux mille criminels eurasiens qu&rsquo;on devait pendre<br>en public le dernier jour de la semaine, elle les aurait<\/p>\n\n\n\n<p>199 &#8211;<br>certainement mis en pi\u00e8ces ; juste \u00e0 ce moment, on annon\u00e7a<br>qu&rsquo;apr\u00e8s tout l&rsquo;Oc\u00e9ania n&rsquo;\u00e9tait pas en guerre contre l&rsquo;Eurasia.<br>L&rsquo;Oc\u00e9ania \u00e9tait en guerre contre l&rsquo;Estasia. L&rsquo;Eurasia \u00e9tait un alli\u00e9.<br>Il n&rsquo;y eut naturellement aucune d\u00e9claration d&rsquo;un changement<br>quelconque. On apprit simplement, partout \u00e0 la fois, avec une<br>extr\u00eame soudainet\u00e9, que l&rsquo;ennemi c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;Estasia et non l&rsquo;Eurasia.<br>Winston prenait part \u00e0 une manifestation dans l&rsquo;un des<br>squares du centre de Londres quand la nouvelle fut connue.<br>C&rsquo;\u00e9tait la nuit. Les visages et les banni\u00e8res rouges \u00e9taient \u00e9clair\u00e9s<br>d&rsquo;un flot de lumi\u00e8re blafarde. Le square \u00e9tait bond\u00e9 de plusieurs<br>milliers de personnes dont un groupe d&rsquo;environ un millier<br>d&rsquo;\u00e9coliers rev\u00eatus de l&rsquo;uniforme des Espions. Sur une plate-forme<br>drap\u00e9e de rouge, un orateur du Parti int\u00e9rieur, un petit homme<br>maigre aux longs bras disproportionn\u00e9s, au cr\u00e2ne large et chauve<br>sur lequel \u00e9taient diss\u00e9min\u00e9es quelques rares m\u00e8ches raides,<br>haranguait la foule. C&rsquo;\u00e9tait une petite silhouette de baudruche<br>hygi\u00e9nique, contorsionn\u00e9e par la haine. Une de ses mains<br>s&rsquo;agrippait au tube du microphone tandis que l&rsquo;autre, \u00e9norme et<br>mena\u00e7ante au bout d&rsquo;un bras osseux, d\u00e9chirait l&rsquo;air au-dessus de<br>sa t\u00eate.<br>Sa voix, rendue m\u00e9tallique par les haut-parleurs, faisait<br>retentir les mots d&rsquo;une interminable liste d&rsquo;atrocit\u00e9s, de<br>massacres, de d\u00e9portations, de pillages, de viols, de tortures de<br>prisonniers, de bombardements de civils, de propagande<br>mensong\u00e8re, d&rsquo;agressions injustes, de trait\u00e9s viol\u00e9s. Il \u00e9tait<br>presque impossible de l&rsquo;\u00e9couter sans \u00eatre d&rsquo;abord convaincu, puis<br>affol\u00e9. La fureur de la foule croissait \u00e0 chaque instant et la voix de<br>l&rsquo;orateur \u00e9tait noy\u00e9e dans un hurlement de b\u00eate sauvage qui<br>jaillissait involontairement des milliers de gosiers. Les<br>glapissements les plus sauvages venaient des \u00e9coliers.<br>L&rsquo;orateur parlait depuis peut-\u00eatre vingt minutes quand un<br>messager monta en toute h\u00e2te sur la plate-forme et lui glissa dans<br>la main un bout de papier. Il le d\u00e9plia et le lut sans interrompre<\/p>\n\n\n\n<p>200 &#8211;<br>son discours. Rien ne changea de sa voix ou de ses gestes ou du<br>contenu de ce qu&rsquo;il disait mais les noms, soudain, furent<br>diff\u00e9rents. Sans que rien f\u00fbt dit, une vague de compr\u00e9hension<br>parcourut la foule. L&rsquo;Oc\u00e9ania \u00e9tait en guerre contre l&rsquo;Estasia ! Il y<br>eut, le moment d&rsquo;apr\u00e8s, une terrible commotion. Les banni\u00e8res et<br>les affiches qui d\u00e9coraient le square tombaient toutes \u00e0 faux.<br>Presque la moiti\u00e9 d&rsquo;entre elles montraient des visages de l&rsquo;ennemi<br>actuel. C&rsquo;\u00e9tait du sabotage ! Les agents de Goldstein \u00e9taient<br>pass\u00e9s par l\u00e0. Il y eut un interlude tumultueux au cours duquel les<br>affiches furent arrach\u00e9es des murs, les banni\u00e8res r\u00e9duites en<br>lambeaux et pi\u00e9tin\u00e9es. Les Espions accomplirent des prodiges<br>d&rsquo;activit\u00e9 en grimpant jusqu&rsquo;au fa\u00eete des toits pour couper les<br>banderoles qui flottaient sur les chemin\u00e9es. Mais en deux ou trois<br>minutes, tout \u00e9tait termin\u00e9.<br>L&rsquo;orateur, qui \u00e9treignait encore le tube du microphone, les<br>\u00e9paules courb\u00e9es en avant, la main libre d\u00e9chirant l&rsquo;air, avait sans<br>interruption continu\u00e9 son discours. Une minute apr\u00e8s, les<br>sauvages hurlements de rage \u00e9clataient de nouveau dans la foule.<br>La Haine continuait exactement comme auparavant, sauf que la<br>cible avait \u00e9t\u00e9 chang\u00e9e.<br>Ce qui impressionna Winston quand il y repensa, c&rsquo;est que<br>l&rsquo;orateur avait pass\u00e9 d&rsquo;une ligne politique \u00e0 une autre exactement<br>au milieu d&rsquo;une phrase, non seulement sans arr\u00eater, mais sans<br>m\u00eame changer de syntaxe.<br>\u00c0 ce moment-l\u00e0, Winston avait eu d&rsquo;autres sujets de<br>pr\u00e9occupation. C&rsquo;est pendant le d\u00e9sordre du moment, pendant<br>que les affiches \u00e9taient d\u00e9chir\u00e9es et jet\u00e9es, qu&rsquo;un homme dont il<br>ne vit pas le visage lui avait frapp\u00e9 l&rsquo;\u00e9paule et dit : \u00ab Pardon, je<br>crois que vous avez laiss\u00e9 tomber votre serviette. \u00bb<br>Il prit la serviette d&rsquo;un geste distrait, sans mot dire. Il savait<br>qu&rsquo;il faudrait attendre quelques jours avant qu&rsquo;il e\u00fbt la possibilit\u00e9<br>de l&rsquo;ouvrir. D\u00e8s la fin de la manifestation, il se rendit tout droit au<br>minist\u00e8re, bien qu&rsquo;il f\u00fbt pr\u00e8s de vingt-trois heures. L&rsquo;\u00e9quipe<\/p>\n\n\n\n<p>201 &#8211;<br>enti\u00e8re du minist\u00e8re avait fait comme lui. Les ordres que d\u00e9j\u00e0<br>\u00e9mettaient les t\u00e9l\u00e9crans pour les rappeler \u00e0 leurs postes \u00e9taient \u00e0<br>peine n\u00e9cessaires.<br>L&rsquo;Oc\u00e9ania \u00e9tait en guerre contre l&rsquo;Estasia. L&rsquo;Oc\u00e9ania avait<br>donc toujours \u00e9t\u00e9 en guerre contre l&rsquo;Estasia. Une grande partie de<br>la litt\u00e9rature politique de cinq ann\u00e9es \u00e9tait maintenant<br>compl\u00e8tement surann\u00e9e. Expos\u00e9s et r\u00e9cits de toutes sortes,<br>journaux, livres, pamphlets, films, disques, photographies, tout<br>devait \u00eatre rectifi\u00e9, \u00e0 une vitesse \u00e9clair. Bien qu&rsquo;aucune directive<br>n&rsquo;e\u00fbt jamais \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e, on savait que les chefs du<br>Commissariat entendaient qu&rsquo;avant une semaine ne demeure<br>nulle part aucune mention de la guerre contre l&rsquo;Eurasia et de<br>l&rsquo;alliance avec l&rsquo;Estasia.<br>Le travail \u00e9tait \u00e9crasant, d&rsquo;autant plus que les proc\u00e9d\u00e9s qu&rsquo;il<br>impliquait ne pouvaient \u00eatre appel\u00e9s de leurs vrais noms. Au<br>Commissariat aux Archives, tout le monde travaillait dix-huit<br>heures sur vingt-quatre, avec deux intervalles de trois heures de<br>sommeil h\u00e2tif. Des matelas furent mont\u00e9s des caves et \u00e9tal\u00e9s dans<br>tous les couloirs. Les repas consistaient en sandwiches, et du caf\u00e9<br>de la Victoire \u00e9tait apport\u00e9 sur des chariots roulants par des gens<br>de la cantine.<br>Chaque fois que Winston s&rsquo;arr\u00eatait pour un de ses tours de<br>sommeil, il t\u00e2chait de ne pas laisser de travail \u00e0 faire sur son<br>bureau. Mais lorsqu&rsquo;il se tra\u00eenait, les yeux collants et malades,<br>vers sa cabine, c&rsquo;\u00e9tait pour trouver une autre pluie de cylindres de<br>papier qui recouvraient le bureau comme un monceau de neige et<br>commen\u00e7aient \u00e0 s&rsquo;abattre sur le parquet. Si bien que le premier<br>travail \u00e9tait toujours de les entasser en une pile assez r\u00e9guli\u00e8re<br>pour avoir la place de travailler. Le pire \u00e9tait que le travail n&rsquo;\u00e9tait<br>pas du tout purement m\u00e9canique. Souvent, il suffisait simplement<br>de substituer un nom \u00e0 un autre, mais tout rapport d\u00e9taill\u00e9<br>d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements demandait de l&rsquo;attention et de l&rsquo;imagination. Les<br>connaissances g\u00e9ographiques m\u00eames, n\u00e9cessaires pour transf\u00e9rer<br>la guerre d&rsquo;une partie du monde dans une autre, \u00e9taient<br>consid\u00e9rables.<\/p>\n\n\n\n<p>202 &#8211;<br>Au troisi\u00e8me jour, il avait des maux d&rsquo;yeux insupportables et<br>il lui fallait essuyer ses verres \u00e0 chaque instant. C&rsquo;\u00e9tait comme de<br>lutter contre une t\u00e2che physique \u00e9crasante, quelque chose qu&rsquo;on<br>aurait le droit de refuser, mais que l&rsquo;on \u00e9tait n\u00e9anmoins<br>nerveusement anxieux d&rsquo;accomplir. Autant qu&rsquo;il p\u00fbt s&rsquo;en<br>souvenir, Winston n&rsquo;\u00e9tait pas troubl\u00e9 par le fait que tous les mots<br>qu&rsquo;il murmurait au phonoscript, tous les traits de son crayon \u00e0<br>encre \u00e9taient des mensonges d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s. Il \u00e9tait aussi d\u00e9sireux que<br>n&rsquo;importe qui dans le D\u00e9partement, que la falsification f\u00fbt<br>parfaite.<br>Le sixi\u00e8me jour au matin, l&rsquo;\u00e9coulement des cylindres ralentit.<br>Pendant pr\u00e8s d&rsquo;une demi-heure, rien ne sortit du tube, puis il y<br>eut un autre cylindre, puis plus rien. Partout, au m\u00eame moment,<br>le travail ralentit. Un profond et secret soupir fut exhal\u00e9 dans tout<br>le Commissariat. Une \u0153uvre importante, dont on ne pourrait<br>jamais parler, venait d&rsquo;\u00eatre achev\u00e9e. Il \u00e9tait maintenant<br>impossible \u00e0 aucun \u00eatre humain de prouver par des documents<br>qu&rsquo;il y avait jamais eu une guerre contre l&rsquo;Eurasia.<br>\u00c0 douze heures, il fut annonc\u00e9 de fa\u00e7on inattendue que tous<br>les employ\u00e9s du minist\u00e8re \u00e9taient libres jusqu&rsquo;au lendemain<br>matin.<br>Winston portait encore la serviette qui contenait le livre. Elle<br>\u00e9tait rest\u00e9e entre ses pieds pendant qu&rsquo;il travaillait et sous son<br>corps pendant qu&rsquo;il dormait. Il rentra chez lui, se rasa, et<br>s&rsquo;endormit presque dans le bain, bien que l&rsquo;eau f\u00fbt \u00e0 peine plus<br>que ti\u00e8de.<br>Avec une sorte de voluptueux grincement de ses articulations,<br>il monta l&rsquo;escalier au-dessus du magasin de M. Charrington. Il<br>\u00e9tait fatigu\u00e9, mais n&rsquo;avait plus sommeil. Il ouvrit la fen\u00eatre,<br>alluma le petit fourneau \u00e0 p\u00e9trole sale et posa dessus une<br>casserole d&rsquo;eau pour le caf\u00e9. Julia arriverait bient\u00f4t. D&rsquo;ici l\u00e0, il y<\/p>\n\n\n\n<p>203 &#8211;<br>avait le livre. Il s&rsquo;assit dans le fauteuil us\u00e9 et d\u00e9fit les courroies de<br>la serviette.<br>C&rsquo;\u00e9tait un lourd volume noir, reli\u00e9 par un amateur, sans nom<br>ni titre sur la couverture. L&rsquo;impression paraissait l\u00e9g\u00e8rement<br>irr\u00e9guli\u00e8re. Les pages \u00e9taient us\u00e9es sur les bords et se s\u00e9paraient<br>facilement, comme si le livre avait pass\u00e9 entre beaucoup de<br>mains. Sur la page de garde, il y avait l&rsquo;inscription suivante :<br>TH\u00c9ORIE ET PRATIQUE<br>DU COLLECTIVISME OLIGARCHIQUE<br>par<br>Emmanuel Goldstein<br>Winston commen\u00e7a \u00e0 lire :<br>CHAPITRE I<br>L&rsquo;IGNORANCE C&rsquo;EST LA FORCE<br>Au cours des \u00e9poques historiques, et probablement depuis la<br>fin de l&rsquo;\u00e2ge n\u00e9olithique, il y eut dans le monde trois classes : la<br>classe sup\u00e9rieure, la classe moyenne, la classe inf\u00e9rieure. Elles<br>ont \u00e9t\u00e9 subdivis\u00e9es de beaucoup de fa\u00e7ons, elles ont port\u00e9<br>d&rsquo;innombrables noms diff\u00e9rents, la proportion du nombre<br>d&rsquo;individus que comportait chacune, aussi bien que leur attitude<br>les unes vis-\u00e0-vis des autres ont vari\u00e9 d&rsquo;\u00e2ge en \u00e2ge. Mais la<br>structure essentielle de la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;a jamais vari\u00e9. M\u00eame apr\u00e8s<br>d&rsquo;\u00e9normes pouss\u00e9es et des changements apparemment<br>irr\u00e9vocables, la m\u00eame structure s&rsquo;est toujours r\u00e9tablie,<br>exactement comme un gyroscope reprend toujours son \u00e9quilibre,<br>aussi loin qu&rsquo;on le pousse d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 ou de l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<p>204 &#8211;<br>Les buts de ces trois groupes sont absolument inconciliables.<br>Winston s&rsquo;arr\u00eata de lire, surtout pour jouir du fait qu&rsquo;il \u00e9tait<br>en train de lire, dans le confort et la s\u00e9curit\u00e9. Il \u00e9tait seul. Pas de<br>t\u00e9l\u00e9cran, pas d&rsquo;oreille au trou de la serrure, pas d&rsquo;impulsion<br>nerveuse le poussant \u00e0 regarder par-dessus son \u00e9paule ou \u00e0<br>couvrir la page de sa main. L&rsquo;air doux de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 se jouait contre son<br>visage. De quelque part, au loin, arrivaient des cris affaiblis<br>d&rsquo;enfants. Dans la chambre elle-m\u00eame, il n&rsquo;y avait aucun bruit,<br>sauf la voix d&rsquo;insecte de l&rsquo;horloge. Il s&rsquo;enfon\u00e7a plus profond\u00e9ment<br>dans le fauteuil et posa ses pieds sur le garde-feu. C&rsquo;\u00e9tait le<br>bonheur, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9.<br>Soudain, comme on fait parfois d&rsquo;un livre dont on sait qu&rsquo;en<br>fin de compte on lira et relira tous les mots, il l&rsquo;ouvrit \u00e0 une page<br>et se trouva au chapitre III. Il continua \u00e0 lire :<br>CHAPITRE III<br>LA GUERRE C&rsquo;EST LA PAIX<br>La division du monde en trois grands \u00c9tats principaux est un<br>\u00e9v\u00e9nement qui pouvait \u00eatre et, en v\u00e9rit\u00e9, \u00e9tait pr\u00e9vu avant le<br>milieu du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Avant l&rsquo;absorption de l&rsquo;Europe par la<br>Russie et de l&rsquo;Empire britannique par les \u00c9tats-Unis, deux des<br>trois puissances actuelles, l&rsquo;Eurasia et l&rsquo;Oc\u00e9ania, \u00e9taient d\u00e9j\u00e0<br>effectivement constitu\u00e9es. La troisi\u00e8me, l&rsquo;Estasia, n&rsquo;\u00e9mergea<br>comme unit\u00e9 distincte qu&rsquo;apr\u00e8s une autre d\u00e9cennie de luttes<br>confuses. Les fronti\u00e8res entre les trois super-\u00c9tats sont, en<br>quelques endroits arbitraires. En d&rsquo;autres, elles varient suivant la<br>fortune de la guerre, mais elles suivent en g\u00e9n\u00e9ral les trac\u00e9s<br>g\u00e9ographiques.<br>L&rsquo;Eurasia comprend toute la partie nord du continent<br>europ\u00e9en et asiatique, du Portugal au d\u00e9troit de Behring.<\/p>\n\n\n\n<p>205 &#8211;<br>L&rsquo;Oc\u00e9ania comprend les Am\u00e9riques, les \u00eeles de l&rsquo;Atlantique, y<br>compris les \u00eeles Britanniques, l&rsquo;Australie et le Sud de l&rsquo;Afrique.<br>L&rsquo;Estasia, plus petite que les autres, et avec une fronti\u00e8re<br>occidentale moins nette, comprend la Chine et les contr\u00e9es<br>m\u00e9ridionales de la Chine, les \u00eeles du Japon et une portion<br>importante, mais variable, de la Mandchourie, de la Mongolie et<br>du Tibet.<br>Group\u00e9s d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre, ces trois super-\u00c9tats<br>sont en guerre d&rsquo;une fa\u00e7on permanente depuis vingt-cinq ans. La<br>guerre, cependant, n&rsquo;est plus la lutte d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0<br>l&rsquo;an\u00e9antissement qu&rsquo;elle \u00e9tait dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies du<br>vingti\u00e8me si\u00e8cle. C&rsquo;est une lutte dont les buts sont limit\u00e9s, entre<br>combattants incapables de se d\u00e9truire l&rsquo;un l&rsquo;autre, qui n&rsquo;ont pas<br>de raison mat\u00e9rielle de se battre et ne sont divis\u00e9s par aucune<br>diff\u00e9rence id\u00e9ologique v\u00e9ritable. Cela ne veut pas dire que la<br>conduite de la guerre ou l&rsquo;attitude dominante en face d&rsquo;elle soit<br>moins sanguinaire ou plus chevaleresque. Au contraire, l&rsquo;hyst\u00e9rie<br>guerri\u00e8re est continue et universelle dans tous les pays, et le viol,<br>le pillage, le meurtre d&rsquo;enfants, la mise en esclavage des<br>populations, les repr\u00e9sailles contre les prisonniers qui vont m\u00eame<br>jusqu&rsquo;\u00e0 les faire bouillir ou \u00e0 les enterrer vivants, sont consid\u00e9r\u00e9s<br>comme normaux. Commis par des partisans et non par l&rsquo;ennemi,<br>ce sont des actes m\u00e9ritoires.<br>Mais, dans un sens mat\u00e9riel, la guerre engage un tr\u00e8s petit<br>nombre de gens qui sont surtout des sp\u00e9cialistes tr\u00e8s entra\u00een\u00e9s et,<br>comparativement, cause peu de morts. La lutte, quand il y en a<br>une, a lieu sur les vagues fronti\u00e8res dont l&rsquo;homme moyen peut<br>seulement deviner l&#8217;emplacement, ou autour des Forteresses<br>flottantes qui gardent les points strat\u00e9giques des routes<br>maritimes. Dans les centres civilis\u00e9s, la guerre signifie surtout<br>une diminution continuelle des produits de consommation et la<br>chute, parfois, d&rsquo;une bombe-fus\u00e9e qui peut causer quelques<br>vingtaines de morts.<\/p>\n\n\n\n<p>206 &#8211;<br>La guerre a, en fait, chang\u00e9 de caract\u00e8re. Plus exactement,<br>l&rsquo;ordre d&rsquo;importance des raisons pour lesquelles la guerre est<br>engag\u00e9e a chang\u00e9. Des motifs qui existaient d\u00e9j\u00e0, mais dans une<br>faible mesure, lors des grandes guerres du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle,<br>sont maintenant devenus essentiels. Ils sont ouvertement<br>reconnus et l&rsquo;on agit en cons\u00e9quence d&rsquo;apr\u00e8s eux.<br>Pour comprendre la nature de la pr\u00e9sente guerre, car en d\u00e9pit<br>des regroupements qui se succ\u00e8dent \u00e0 peu d&rsquo;intervalle, c&rsquo;est<br>toujours la m\u00eame guerre, on doit r\u00e9aliser d&rsquo;abord, qu&rsquo;il est<br>impossible qu&rsquo;elle soit d\u00e9cisive. Aucun des trois super-\u00c9tats ne<br>pourrait \u00eatre d\u00e9finitivement conquis, m\u00eame par les deux autres.<br>Les forces sont trop \u00e9galement partag\u00e9es, les d\u00e9fenses naturelles<br>trop formidables.<br>L\u2019Eurasia est prot\u00e9g\u00e9e par ses vastes \u00e9tendues de terre,<br>l&rsquo;Oc\u00e9ania par la largeur de l&rsquo;Atlantique et du Pacifique, l&rsquo;Estasia<br>par la f\u00e9condit\u00e9 et l&rsquo;habilet\u00e9 de ses habitants.<br>En deuxi\u00e8me lieu il n&rsquo;y a plus, au sens mat\u00e9riel, de raison<br>pour se battre. Avec l&rsquo;\u00e9tablissement des \u00e9conomies int\u00e9rieures<br>dans lesquelles la production et la consommation sont engren\u00e9es<br>l&rsquo;une dans l&rsquo;autre, la lutte pour les march\u00e9s, qui \u00e9tait l&rsquo;une des<br>principales causes des guerres ant\u00e9rieures, a disparu. La<br>comp\u00e9tition pour les mati\u00e8res premi\u00e8res n&rsquo;est plus une question<br>de vie ou de mort. Dans tous les cas, chacun des trois super-\u00c9tats<br>est si vaste qu&rsquo;il peut obtenir \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ses fronti\u00e8res<br>presque tous les mat\u00e9riaux qui lui sont n\u00e9cessaires.<br>Pour autant que la guerre ait un but directement \u00e9conomique,<br>c&rsquo;est une guerre engag\u00e9e pour la puissance de la main-d&rsquo;\u0153uvre.<br>Entre les fronti\u00e8res des trois super-\u00c9tats, dont aucun ne<br>parvient \u00e0 le poss\u00e9der en permanence, s&rsquo;\u00e9tend un quadrilat\u00e8re<br>approximatif dont les sommets sont \u00e0 Tanger, Brazzaville,<br>Darwin et Hong-Kong, et qui contient environ un cinqui\u00e8me de la<br>population du globe. C&rsquo;est pour la possession de ces r\u00e9gions<\/p>\n\n\n\n<p>207 &#8211;<br>surpeupl\u00e9es et du p\u00f4le glac\u00e9 du Nord que les trois puissances sont<br>constamment en guerre. En pratique, aucune puissance ne r\u00e9git<br>jamais la surface enti\u00e8re de l&rsquo;espace disput\u00e9. Des portions de cette<br>surface changent constamment de main et c&rsquo;est la volont\u00e9 de<br>s&#8217;emparer d&rsquo;un fragment ou d&rsquo;un autre de ces pays par une<br>soudaine trahison qui dicte les changements sans fin des<br>groupements.<br>Tous les territoires disput\u00e9s contiennent des min\u00e9raux de<br>valeur et quelques-uns fournissent d&rsquo;importants produits<br>v\u00e9g\u00e9taux comme le caoutchouc, dont il est n\u00e9cessaire, dans les<br>pays plus froids, de faire la synth\u00e8se, par des m\u00e9thodes<br>comparativement on\u00e9reuses. Mais ils contiennent surtout une<br>r\u00e9serve in\u00e9puisable de main-d&rsquo;\u0153uvre \u00e0 bon march\u00e9. La puissance<br>qui r\u00e9git l&rsquo;Afrique \u00e9quatoriale ou les contr\u00e9es du Moyen-Orient ou<br>l&rsquo;Inde du Sud, ou l&rsquo;archipel Indon\u00e9sien, dispose de vingtaines ou<br>de centaines de millions de coolies qui travaillent durement pour<br>des salaires de famine.<br>Les habitants de ces pays, r\u00e9duits plus ou moins ouvertement<br>\u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esclaves, passent continuellement d&rsquo;un conqu\u00e9rant \u00e0 un<br>autre. Ils sont employ\u00e9s, comme une quantit\u00e9 donn\u00e9e de charbon<br>ou d&rsquo;huile humains, \u00e0 produire plus d&rsquo;armes, \u00e0 s&#8217;emparer de plus<br>de territoires et \u00e0 poss\u00e9der une plus grande puissance de maind&rsquo;\u0153uvre pour produire plus d&rsquo;armes, pour s&#8217;emparer de plus de<br>territoires, et ainsi de suite ind\u00e9finiment.<br>Il est \u00e0 noter que la lutte ne d\u00e9passe jamais r\u00e9ellement les<br>limites des surfaces disput\u00e9es. Les fronti\u00e8res de l&rsquo;Eurasia reculent<br>et avancent entre le bassin du Congo et le rivage nord de la<br>M\u00e9diterran\u00e9e. Les \u00eeles de l&rsquo;oc\u00e9an Indien et du Pacifique sont<br>constamment prises et reprises par l&rsquo;Oc\u00e9ania ou par l&rsquo;Estasia. En<br>Mongolie, la ligne qui s\u00e9pare l&rsquo;Eurasia de l&rsquo;Estasia n&rsquo;est jamais<br>stable. Autour du p\u00f4le, les trois puissances revendiquent de<br>vastes territoires qui sont en fait, en grande partie, inhabit\u00e9s et<br>inexplor\u00e9s. Mais le niveau de puissance reste toujours<br>approximativement \u00e9quivalent, et le territoire qui forme le c\u0153ur<br>de chaque super-\u00c9tat demeure toujours inviol\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>208 &#8211;<br>Qui plus est, le travail des peuples exploit\u00e9s autour de<br>l&rsquo;Equateur n&rsquo;est pas r\u00e9ellement n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie mondiale.<br>Il n&rsquo;ajoute rien \u00e0 la richesse du monde, puisque tout ce qu&rsquo;il<br>produit est utilis\u00e9 \u00e0 des fins de guerre. Lorsqu&rsquo;on livre une guerre,<br>c&rsquo;est toujours pour \u00eatre en meilleure position pour livrer une<br>autre guerre. Par leur travail, les populations esclaves permettent<br>de h\u00e2ter la marche de l&rsquo;\u00e9ternelle guerre. Mais si elles n&rsquo;existaient<br>pas, la structure de la soci\u00e9t\u00e9 et le processus par lequel elle se<br>maintient ne seraient pas essentiellement diff\u00e9rents.<br>Le but primordial de la guerre moderne (en accord avec les<br>principes de la double-pens\u00e9e, ce but est en m\u00eame temps reconnu<br>et non reconnu par les cerveaux directeurs du Parti int\u00e9rieur) est<br>de consommer enti\u00e8rement les produits de la machine sans \u00e9lever<br>le niveau g\u00e9n\u00e9ral de la vie.<br>Depuis la fin du XIXe si\u00e8cle, le probl\u00e8me de l&rsquo;utilisation du<br>surplus des produits de consommation a \u00e9t\u00e9 latent dans la soci\u00e9t\u00e9<br>industrielle. Actuellement, alors que peu d&rsquo;\u00eatres humains ont<br>suffisamment \u00e0 manger, ce probl\u00e8me n&rsquo;est \u00e9videmment pas<br>urgent, et il pourrait ne pas le devenir, alors m\u00eame qu&rsquo;aucun<br>proc\u00e9d\u00e9 artificiel de destruction n&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 mis en \u0153uvre.<br>Le monde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui est un monde nu, affam\u00e9, dilapid\u00e9,<br>compar\u00e9 au monde qui existait avant 1914, et encore plus si on le<br>compare \u00e0 l&rsquo;avenir qu&rsquo;imaginaient les gens de cette \u00e9poque.<br>Dans les premi\u00e8res ann\u00e9es du XXe si\u00e8cle, la vision d&rsquo;une<br>soci\u00e9t\u00e9 future, incroyablement riche, jouissant de loisirs,<br>disciplin\u00e9e et efficiente, un monde aseptis\u00e9 et \u00e9tincelant de verre,<br>d&rsquo;acier, de b\u00e9ton d&rsquo;un blanc de neige, faisait partie de la<br>conscience de tous les gens qui avaient des lettres. La science et la<br>technologie se d\u00e9veloppaient avec une prodigieuse rapidit\u00e9 et il<br>semblait naturel de pr\u00e9sumer qu&rsquo;elles continueraient \u00e0 se<br>d\u00e9velopper. Cela ne se produisit pas, en partie, \u00e0 cause de<br>l&rsquo;appauvrissement qu&rsquo;entra\u00eena une longue s\u00e9rie de guerres et de<\/p>\n\n\n\n<p>209 &#8211;<br>r\u00e9volutions, en partie parce que le progr\u00e8s scientifique et<br>technique d\u00e9pendait d&rsquo;habitudes de pens\u00e9e empiriques qui ne<br>pouvaient survivre dans une soci\u00e9t\u00e9 strictement enr\u00e9giment\u00e9e.<br>Le monde est, dans son ensemble, plus primitif aujourd&rsquo;hui<br>qu&rsquo;il ne l&rsquo;\u00e9tait il y a cinquante ans. Certains territoires arri\u00e9r\u00e9s se<br>sont civilis\u00e9s et divers appareils, toujours par quelque c\u00f4t\u00e9 en<br>relation avec la guerre et l&rsquo;espionnage policier, ont \u00e9t\u00e9<br>perfectionn\u00e9s, mais les exp\u00e9riences et les inventions se sont en<br>grande partie arr\u00eat\u00e9es. De plus, les ravages de la guerre atomique<br>de l&rsquo;\u00e9poque 1950 n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement r\u00e9par\u00e9s.<br>N\u00e9anmoins, les dangers inh\u00e9rents \u00e0 la machine sont toujours<br>pr\u00e9sents.<br>D\u00e8s le moment de la parution de la premi\u00e8re machine, il fut<br>\u00e9vident, pour tous les gens qui r\u00e9fl\u00e9chissaient, que la n\u00e9cessit\u00e9 du<br>travail de l&rsquo;homme et, en cons\u00e9quence, dans une grande mesure,<br>de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 humaine, avait disparu. Si la machine \u00e9tait<br>d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment employ\u00e9e dans ce but, la faim, le surmenage, la<br>malpropret\u00e9, l&rsquo;ignorance et la maladie pourraient \u00eatre \u00e9limin\u00e9es<br>apr\u00e8s quelques g\u00e9n\u00e9rations. En effet, alors qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait pas employ\u00e9e dans cette intention, la machine, en produisant des<br>richesses qu&rsquo;il \u00e9tait parfois impossible de distribuer, \u00e9leva<br>r\u00e9ellement de beaucoup, par une sorte de processus automatique,<br>le niveau moyen de vie des humains, pendant une p\u00e9riode<br>d&rsquo;environ cinquante ans, \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du<br>XXe.<br>Mais il \u00e9tait aussi \u00e9vident qu&rsquo;un accroissement g\u00e9n\u00e9ral de la<br>richesse mena\u00e7ait d&rsquo;amener la destruction, \u00e9tait vraiment, en un<br>sens, la destruction, d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 hi\u00e9rarchis\u00e9e.<br>Dans un monde dans lequel le nombre d&rsquo;heures de travail<br>serait court, o\u00f9 chacun aurait suffisamment de nourriture, vivrait<br>dans une maison munie d&rsquo;une salle de bains et d&rsquo;un r\u00e9frig\u00e9rateur,<br>poss\u00e9derait une automobile ou m\u00eame un a\u00e9roplane, la plus<br>\u00e9vidente, et peut-\u00eatre la plus importante forme d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 aurait<\/p>\n\n\n\n<p>210 &#8211;<br>d\u00e9j\u00e0 disparu. Devenue g\u00e9n\u00e9rale, la richesse ne conf\u00e9rerait plus<br>aucune distinction.<br>Il \u00e9tait possible, sans aucun doute, d&rsquo;imaginer une soci\u00e9t\u00e9<br>dans laquelle la richesse dans le sens de possessions personnelles<br>et de luxe serait \u00e9galement distribu\u00e9e, tandis que le savoir<br>resterait entre les mains d&rsquo;une petite caste privil\u00e9gi\u00e9e. Mais, dans<br>la pratique, une telle soci\u00e9t\u00e9 ne pourrait demeurer longtemps<br>stable.<br>Si tous, en effet, jouissaient de la m\u00eame fa\u00e7on de loisirs et de<br>s\u00e9curit\u00e9, la grande masse d&rsquo;\u00eatres humains qui est normalement<br>abrutie par la pauvret\u00e9 pourrait s&rsquo;instruire et apprendre \u00e0<br>r\u00e9fl\u00e9chir par elle-m\u00eame, elle s&rsquo;apercevrait alors t\u00f4t ou tard que la<br>minorit\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9e n&rsquo;a aucune raison d&rsquo;\u00eatre, et la balaierait. En<br>r\u00e9sum\u00e9, une soci\u00e9t\u00e9 hi\u00e9rarchis\u00e9e n&rsquo;\u00e9tait possible que sur la base<br>de la pauvret\u00e9 et de l&rsquo;ignorance.<br>Revenir \u00e0 la p\u00e9riode agricole du pass\u00e9, comme l&rsquo;ont r\u00eav\u00e9<br>certains penseurs du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, n&rsquo;\u00e9tait pas une solution<br>pratique. Elle s&rsquo;opposait \u00e0 la tendance \u00e0 la m\u00e9canisation devenue<br>quasi instinctive dans le monde entier. De plus, une contr\u00e9e qui<br>serait arri\u00e9r\u00e9e industriellement, serait impuissante au point de<br>vue militaire et serait vite domin\u00e9e, directement ou<br>indirectement, par ses rivaux plus avanc\u00e9s.<br>Maintenir les masses dans la pauvret\u00e9 en restreignant la<br>production n&rsquo;\u00e9tait pas non plus une solution satisfaisante. Cette<br>solution fut appliqu\u00e9e sur une large \u00e9chelle durant la phase finale<br>du capitalisme, en gros entre 1920 et 1940. On laissa stagner<br>l&rsquo;\u00e9conomie d&rsquo;un grand nombre de pays, des terres furent laiss\u00e9es<br>en jach\u00e8re, on n&rsquo;ajouta pas au capital-\u00e9quipement et de grandes<br>masses de population furent emp\u00each\u00e9es de travailler. La charit\u00e9<br>d&rsquo;\u00c9tat les maintenait \u00e0 moiti\u00e9 en vie.<\/p>\n\n\n\n<p>211 &#8211;<br>Mais cette situation, elle aussi, entra\u00eenait la faiblesse<br>militaire, et comme les privations qu&rsquo;elle infligeait \u00e9taient<br>visiblement inutiles, elle rendait l&rsquo;opposition in\u00e9vitable.<br>Le probl\u00e8me \u00e9tait de faire tourner les roues de l&rsquo;industrie sans<br>accro\u00eetre la richesse r\u00e9elle du monde. Des marchandises devaient<br>\u00eatre produites, mais non distribu\u00e9es. En pratique, le seul moyen<br>d&rsquo;y arriver \u00e9tait de faire continuellement la guerre.<br>L\u2019acte essentiel de la guerre est la destruction, pas<br>n\u00e9cessairement de vies humaines, mais des produits du travail<br>humain. La guerre est le moyen de briser, de verser dans la<br>stratosph\u00e8re, ou de faire sombrer dans les profondeurs de la mer,<br>les mat\u00e9riaux qui, autrement, pourraient \u00eatre employ\u00e9s \u00e0 donner<br>trop de confort aux masses et, partant, trop d&rsquo;intelligence en fin<br>de compte. M\u00eame quand les armes de guerre ne sont pas<br>r\u00e9ellement d\u00e9truites, leur manufacture est encore un moyen facile<br>de d\u00e9penser la puissance de travail sans rien produire qui puisse<br>\u00eatre consomm\u00e9. Une Forteresse flottante, par exemple, a<br>immobilis\u00e9 pour sa construction, la main-d&rsquo;\u0153uvre qui aurait pu<br>construire plusieurs centaines de cargos. Plus tard, alors qu&rsquo;elle<br>n&rsquo;a apport\u00e9 aucun b\u00e9n\u00e9fice mat\u00e9riel, \u00e0 personne, elle est d\u00e9clar\u00e9e<br>surann\u00e9e et envoy\u00e9e \u00e0 la ferraille. Avec une d\u00e9pense plus \u00e9norme<br>de main-d&rsquo;\u0153uvre, une autre Forteresse flottante est alors<br>construite.<br>En principe, l&rsquo;effort de guerre est toujours organis\u00e9 de fa\u00e7on \u00e0<br>d\u00e9vorer le surplus qui pourrait exister apr\u00e8s que les justes besoins<br>de la population sont satisfaits.<br>En pratique, les justes besoins vitaux de la population sont<br>toujours sous-estim\u00e9s. Le r\u00e9sultat est que, d&rsquo;une fa\u00e7on chronique,<br>la moiti\u00e9 de ce qui est n\u00e9cessaire pour vivre manque toujours.<br>Mais est consid\u00e9r\u00e9 comme un avantage. C&rsquo;est par une politique<br>d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e que l&rsquo;on maintient tout le monde, y compris m\u00eame les<br>groupes favoris\u00e9s, au bord de la privation. Un \u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral de<\/p>\n\n\n\n<p>212 &#8211;<br>p\u00e9nurie accro\u00eet en effet l&rsquo;importance des petits privil\u00e8ges et<br>magnifie la distinction entre un groupe et un autre.<br>D&rsquo;apr\u00e8s les standards des premi\u00e8res ann\u00e9es du XXe si\u00e8cle, les<br>membres m\u00eames du Parti int\u00e9rieur m\u00e8nent une vie aust\u00e8re et<br>laborieuse. N\u00e9anmoins, le peu de confort dont ils jouissent, leurs<br>appartements larges et bien meubl\u00e9s, la solide texture de leurs<br>v\u00eatements, la bonne qualit\u00e9 de leur nourriture, de leur boisson,<br>de leur tabac, leurs deux ou trois domestiques, leurs voitures ou<br>leurs h\u00e9licopt\u00e8res personnels, les placent dans un monde<br>diff\u00e9rent de celui d&rsquo;un membre du Parti ext\u00e9rieur. Et les membres<br>du Parti ext\u00e9rieur ont des avantages similaires, comparativement<br>aux masses d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9es que nous appelons les prol\u00e9taires.<br>L\u2019atmosph\u00e8re sociale est celle d&rsquo;une cit\u00e9 assi\u00e9g\u00e9e dans<br>laquelle la possession d&rsquo;un morceau de viande de cheval constitue<br>la diff\u00e9rence entre la richesse et la pauvret\u00e9. En m\u00eame temps, la<br>conscience d&rsquo;\u00eatre en guerre, et par cons\u00e9quent en danger, fait que<br>la possession de tout le pouvoir par une petite caste semble \u00eatre la<br>condition naturelle et in\u00e9vitable de survie.<br>La guerre, comme on le verra, non seulement accomplit les<br>destructions n\u00e9cessaires, mais les accomplit d&rsquo;une fa\u00e7on<br>acceptable psychologiquement. Il serait en principe tr\u00e8s simple de<br>gaspiller le surplus de travail du monde en construisant des<br>temples et des pyramides, en creusant des trous et en les<br>rebouchant, en produisant m\u00eame de grandes quantit\u00e9s de<br>marchandises auxquelles on mettrait le feu. Ceci suffirait sur le<br>plan \u00e9conomique, mais la base psychologique d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9<br>hi\u00e9rarchis\u00e9e n&rsquo;y gagnerait rien. Ce qui intervient ici, ce n&rsquo;est pas la<br>morale des masses dont l&rsquo;attitude est sans importance tant<br>qu&rsquo;elles sont fermement maintenues dans le travail, mais la<br>morale du Parti lui-m\u00eame.<br>On demande au membre, m\u00eame le plus humble du Parti,<br>d&rsquo;\u00eatre comp\u00e9tent, industrieux et m\u00eame intelligent dans d&rsquo;\u00e9troites<br>limites. Il est de plus n\u00e9cessaire qu&rsquo;il soit un fanatique cr\u00e9dule<\/p>\n\n\n\n<p>213 &#8211;<br>ignorant, dont les caract\u00e9ristiques dominantes sont la crainte, la<br>haine, l&rsquo;humeur flagorneuse et le triomphe orgiaque.<br>En d&rsquo;autres mots, il est n\u00e9cessaire qu&rsquo;il ait la mentalit\u00e9<br>appropri\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de guerre. Peu importe que la guerre soit<br>r\u00e9ellement d\u00e9clar\u00e9e et, puisque aucune victoire d\u00e9cisive n&rsquo;est<br>possible, peu importe qu&rsquo;elle soit victorieuse ou non. Tout ce qui<br>est n\u00e9cessaire, c&rsquo;est que l&rsquo;\u00e9tat de guerre existe.<br>La syst\u00e9matisation de l&rsquo;intelligence que requiert le Parti de<br>ses membres et qui est plus facilement r\u00e9alis\u00e9e dans une<br>atmosph\u00e8re de guerre, est maintenant presque universelle, mais<br>plus le rang est \u00e9lev\u00e9, plus marqu\u00e9e devient cette sp\u00e9cialisation.<br>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans le Parti int\u00e9rieur que l&rsquo;hyst\u00e9rie de<br>guerre et la haine de l&rsquo;ennemi sont les plus fortes. Dans son r\u00f4le<br>d&rsquo;administrateur, il est souvent n\u00e9cessaire \u00e0 un membre du Parti<br>int\u00e9rieur de savoir qu&rsquo;un paragraphe ou un autre des nouvelles de<br>la guerre est faux et il lui arrive souvent de savoir que la guerre<br>enti\u00e8re est apocryphe, soit qu&rsquo;elle n&rsquo;existe pas, soit que les motifs<br>pour lesquels elle est d\u00e9clar\u00e9e soient tout \u00e0 fait diff\u00e9rents de ceux<br>que l&rsquo;on fait conna\u00eetre. Mais une telle connaissance est<br>neutralis\u00e9e par la technique de la doublepens\u00e9e. Entre-temps,<br>aucun membre du Parti int\u00e9rieur n&rsquo;est un instant \u00e9branl\u00e9 dans sa<br>conviction mystique que la guerre est r\u00e9elle et qu&rsquo;elle doit se<br>terminer victorieusement pour l&rsquo;Oc\u00e9ania qui restera ma\u00eetresse<br>incontest\u00e9e du monde entier.<br>Tous les membres du Parti int\u00e9rieur croient \u00e0 cette conqu\u00eate<br>comme \u00e0 un article de foi. Elle sera r\u00e9alis\u00e9e, soit par l&rsquo;acquisition<br>graduelle de territoires, ce qui permettra de construire une<br>puissance d&rsquo;une \u00e9crasante sup\u00e9riorit\u00e9, soit par la d\u00e9couverte<br>d&rsquo;une arme nouvelle contre laquelle il n&rsquo;y aura pas de d\u00e9fense.<br>La recherche de nouvelles armes se poursuit sans arr\u00eat. Elle<br>est l&rsquo;une des rares activit\u00e9s restantes dans lesquelles le type<br>d&rsquo;esprit inventif ou sp\u00e9culatif peut trouver un exutoire.<\/p>\n\n\n\n<p>214 &#8211;<br>Actuellement, la science, dans le sens ancien du mot, a presque<br>cess\u00e9 d&rsquo;exister dans l&rsquo;Oc\u00e9ania. Il n&rsquo;y a pas de mot pour science en<br>novlangue. La m\u00e9thode empirique de la pens\u00e9e sur laquelle sont<br>fond\u00e9es toutes les r\u00e9alisations du pass\u00e9, est oppos\u00e9e aux principes<br>les plus essentiels de l&rsquo;Angsoc. Les progr\u00e8s techniques eux-m\u00eames<br>ne se produisent que lorsqu&rsquo;ils peuvent, d&rsquo;une fa\u00e7on quelconque,<br>servir \u00e0 diminuer la libert\u00e9 humaine. Dans tous les arts utilitaires,<br>le monde pi\u00e9tine ou recule. Les champs sont cultiv\u00e9s avec des<br>charrues tir\u00e9es par des chevaux, tandis que les livres sont \u00e9crits \u00e0<br>la machine. Mais dans les mati\u00e8res d&rsquo;une importance vitale \u2013 ce<br>qui veut dire, en fait, la guerre et l&rsquo;espionnage policier \u2013<br>l&rsquo;approche empirique est encore encourag\u00e9e ou, du moins,<br>tol\u00e9r\u00e9e.<br>Les deux buts du Parti sont de conqu\u00e9rir toute la surface de la<br>terre et d&rsquo;\u00e9teindre une fois pour toutes les possibilit\u00e9s d&rsquo;une<br>pens\u00e9e ind\u00e9pendante. Il y a, en cons\u00e9quence, deux grands<br>probl\u00e8mes que le Parti a la charge de r\u00e9soudre : l&rsquo;un est le moyen<br>de d\u00e9couvrir, contre sa volont\u00e9, ce que pense un autre \u00eatre<br>humain, l&rsquo;autre est le moyen de tuer plusieurs centaines de<br>millions de gens en quelques secondes, sans qu&rsquo;ils en soient<br>avertis. Dans la mesure o\u00f9 continue la recherche scientifique, cela<br>est son principal objet.<br>Le savant d&rsquo;aujourd&rsquo;hui est, soit une mixture de psychologue<br>et d&rsquo;inquisiteur qui \u00e9tudie avec une extraordinaire minutie la<br>signification des expressions du visage, des gestes, des tons de la<br>voix, et exp\u00e9rimente les effets, pour l&rsquo;obtention de la v\u00e9rit\u00e9, des<br>drogues, des chocs th\u00e9rapeutiques, de l&rsquo;hypnose, de la torture<br>physique, soit un chimiste, un physicien ou un biologiste,<br>int\u00e9ress\u00e9 seulement par les branches de sa sp\u00e9cialit\u00e9 qui se<br>rapportent \u00e0 la suppression de la vie.<br>Dans les vastes laboratoires du minist\u00e8re de la Paix, et dans<br>les centres d&rsquo;exp\u00e9riences cach\u00e9s dans les for\u00eats br\u00e9siliennes, ou<br>dans le d\u00e9sert australien, ou dans les \u00eeles perdues de<br>l&rsquo;Antarctique, des \u00e9quipes d&rsquo;experts sont infatigablement au<br>travail.<\/p>\n\n\n\n<p>215 &#8211;<br>Quelques-uns s&rsquo;occupent d&rsquo;\u00e9tablir les plans des guerres<br>futures ; d&rsquo;autres inventent des bombes-fus\u00e9es de plus en plus<br>grosses, des explosifs de plus en plus puissants, des blindages de<br>plus en plus imp\u00e9n\u00e9trables ; d&rsquo;autres recherchent des gaz<br>nouveaux et plus mortels ou des poisons solubles que l&rsquo;on<br>pourrait produire en quantit\u00e9 suffisante pour d\u00e9truire la<br>v\u00e9g\u00e9tation de continents entiers, ou encore des esp\u00e8ces de germes<br>de maladie immunis\u00e9s contre tous les antidotes possibles ;<br>d&rsquo;autres travaillent \u00e0 la fabrication d&rsquo;un v\u00e9hicule qui pourrait<br>circuler sous terre comme un sous-marin sous l&rsquo;eau, ou pour<br>construire un a\u00e9roplane aussi ind\u00e9pendant de sa base qu&rsquo;un<br>navire \u00e0 voiles ; d&rsquo;autres explorent les possibilit\u00e9s m\u00eame les plus<br>lointaines, comme de concentrer les rayons du soleil \u00e0 travers des<br>lentilles suspendues \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres dans l&rsquo;espace, ou<br>bien de produire des tremblements de terre artificiels ou des raz<br>de mar\u00e9e, en agissant sur la chaleur du centre de la terre.<br>Mais aucun de ces projets n&rsquo;approche jamais de la r\u00e9alisation<br>et aucun des trois super-\u00c9tats ne gagne jamais sur les autres une<br>avance significative.<br>Le plus remarquable est que les trois puissances poss\u00e8dent<br>d\u00e9j\u00e0, dans la bombe atomique, une arme beaucoup plus puissante<br>que celles que leurs recherches actuelles sont susceptibles de<br>d\u00e9couvrir. Bien que le Parti, suivant son habitude, revendique<br>l&rsquo;honneur de cette invention, les bombes atomiques apparurent<br>d\u00e8s l&rsquo;\u00e9poque 1940-1949, et furent pour la premi\u00e8re fois employ\u00e9es<br>sur une large \u00e9chelle environ dix ans plus tard. Une centaine de<br>bombes furent alors l\u00e2ch\u00e9es sur les centres industriels, surtout<br>dans la Russie d&rsquo;Europe, l&rsquo;Ouest europ\u00e9en et l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord.<br>Elles avaient pour but de convaincre les groupes dirigeants de<br>tous les pays que quelques bombes atomiques de plus<br>entra\u00eeneraient la fin de la soci\u00e9t\u00e9 organis\u00e9e et, partant, de leur<br>propre puissance.<\/p>\n\n\n\n<p>216 &#8211;<br>Ensuite, bien qu&rsquo;aucun accord formel ne f\u00fbt jamais pass\u00e9 ou<br>qu&rsquo;on y f\u00eet m\u00eame allusion, il n&rsquo;y eut plus de l\u00e2chers de bombes.<br>Les trois puissances continuent simplement \u00e0 produire des<br>bombes atomiques et \u00e0 les emmagasiner en attendant une<br>occasion d\u00e9cisive qu&rsquo;elles croient toutes devoir se produire t\u00f4t ou<br>tard.<br>En attendant, l&rsquo;art de la guerre est rest\u00e9 stationnaire pendant<br>trente ou quarante ans. Les h\u00e9licopt\u00e8res sont plus employ\u00e9s qu&rsquo;ils<br>ne l&rsquo;\u00e9taient anciennement, les bombardiers ont \u00e9t\u00e9 en grande<br>partie supplant\u00e9s par des projectiles \u00e0 propulseurs, et le fragile et<br>mobile cuirass\u00e9 a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par la Forteresse flottante qu&rsquo;il est<br>presque impossible de couler. Mais autrement, il y a eu peu de<br>perfectionnements. Le tank, le sous-marin, la torpille, la<br>mitrailleuse, m\u00eame le fusil et la grenade \u00e0 main sont encore<br>employ\u00e9s. Et, en d\u00e9pit des interminables massacres rapport\u00e9s par<br>la presse et les t\u00e9l\u00e9crans, les batailles d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es des guerres<br>ant\u00e9rieures au cours desquelles des centaines de milliers ou<br>m\u00eame de millions d&rsquo;hommes \u00e9taient tu\u00e9s en quelques semaines<br>ne se sont jamais r\u00e9p\u00e9t\u00e9es.<br>Aucun des trois super-\u00c9tats ne tente jamais un mouvement<br>qui impliquerait le risque d&rsquo;une d\u00e9faite s\u00e9rieuse. Quand une<br>op\u00e9ration d&rsquo;envergure est entreprise, c&rsquo;est g\u00e9n\u00e9ralement une<br>attaque par surprise contre un alli\u00e9.<br>La strat\u00e9gie que les trois puissances suivent toutes trois, ou<br>pr\u00e9tendent suivre, est la m\u00eame. Le plan est, par une combinaison<br>de luttes, de marches, de coups de force au moment opportun,<br>d&rsquo;acqu\u00e9rir un anneau de bases encerclant compl\u00e8tement l&rsquo;un ou<br>l&rsquo;autre des \u00c9tats d&rsquo;un rival, puis de signer un pacte d&rsquo;amiti\u00e9 avec<br>ce rival et de rester avec lui en termes de paix assez longtemps<br>pour endormir sa suspicion. Pendant ce temps, des fus\u00e9es<br>charg\u00e9es de bombes atomiques seraient amoncel\u00e9es \u00e0 tous les<br>points strat\u00e9giques. Finalement, elles seraient toutes allum\u00e9es<br>simultan\u00e9ment et leurs effets seraient si d\u00e9vastateurs qu&rsquo;ils<br>rendraient impossible toute repr\u00e9saille. Il serait temps alors de<\/p>\n\n\n\n<p>217 &#8211;<br>risquer un pacte d&rsquo;amiti\u00e9 avec la puissance mondiale restante, en<br>vue d&rsquo;une autre attaque.<br>Ce plan, il est \u00e0 peine besoin de le dire, est un simple r\u00eave<br>\u00e9veill\u00e9 impossible \u00e0 r\u00e9aliser. De plus, il n&rsquo;y a jamais aucune<br>bataille, sauf dans les territoires disput\u00e9s autour de l&rsquo;Equateur et<br>du P\u00f4le. Aucune invasion de territoire ennemi n&rsquo;est jamais<br>entreprise. C&rsquo;est ce qui explique qu&rsquo;en certains endroits les<br>fronti\u00e8res entre les super-Etats soient arbitraires. L\u2019Eurasia, par<br>exemple, pourrait ais\u00e9ment conqu\u00e9rir les \u00eeles Britanniques qui,<br>g\u00e9ographiquement, font partie de l&rsquo;Europe. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, il<br>serait possible \u00e0 l&rsquo;Oc\u00e9ania de pousser ses fronti\u00e8res jusqu&rsquo;au<br>Rhin, ou m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 la Vistule. Mais ce serait violer le principe<br>suivi par tous, bien que jamais formul\u00e9, de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 culturelle.<br>Si l&rsquo;Oc\u00e9ania conqu\u00e9rait les territoires connus \u00e0 une \u00e9poque<br>sous les noms de France et d&rsquo;Allemagne, il lui faudrait, ou en<br>exterminer les habitants, t\u00e2che d&rsquo;une grande difficult\u00e9 mat\u00e9rielle,<br>ou assimiler une population d&rsquo;environ cent millions d&rsquo;habitants<br>qui, en ce qui concerne le d\u00e9veloppement technique, sont<br>approximativement au niveau oc\u00e9anien.<br>Le probl\u00e8me est le m\u00eame pour les trois super-\u00c9tats. Il est<br>absolument n\u00e9cessaire \u00e0 leur structure qu&rsquo;ils n&rsquo;aient aucun<br>contact avec l&rsquo;\u00e9tranger sauf, dans une mesure limit\u00e9e, avec les<br>prisonniers de guerre et les esclaves de couleur. M\u00eame l&rsquo;alli\u00e9<br>officiel du moment est toujours regard\u00e9 avec une sombre<br>suspicion. Mis \u00e0 part les prisonniers de guerre le citoyen<br>ordinaire de l&rsquo;Oc\u00e9ania ne pose jamais les yeux sur un citoyen de<br>l&rsquo;Eurasia ou de l&rsquo;Estasia et on lui d\u00e9fend d&rsquo;\u00e9tudier les langues<br>\u00e9trang\u00e8res.<br>Si les contacts avec les \u00e9trangers lui \u00e9taient permis, il<br>d\u00e9couvrirait que ce sont des cr\u00e9atures semblables \u00e0 lui-m\u00eame et<br>que la plus grande partie de ce qu&rsquo;on lui a racont\u00e9 d&rsquo;eux est<br>fausse. Le monde ferm\u00e9, scell\u00e9, dans lequel il vit, serait bris\u00e9, et la<\/p>\n\n\n\n<p>218 &#8211;<br>crainte, la haine, la certitude de son bon droit, desquelles d\u00e9pend<br>sa morale, pourraient dispara\u00eetre.<br>Il est par cons\u00e9quent admis de tous les c\u00f4t\u00e9s que, si souvent<br>que la Perse, l&rsquo;Egypte, Java ou Ceylan puissent changer de mains,<br>les fronti\u00e8res principales ne doivent jamais \u00eatre franchies que par<br>des bombes.<br>En dessous de tout cela, il est un fait, jamais exprim\u00e9 tout<br>haut, mais tacitement compris, et qui inspire la conduite de<br>chacun, c&rsquo;est que les conditions de vie dans les trois super-\u00c9tats<br>sont sensiblement les m\u00eames. Dans l&rsquo;Oc\u00e9ania, la philosophie<br>dominante s&rsquo;appelle l&rsquo;Angsoc, en Eurasia, elle s&rsquo;appelle N\u00e9oBolchevisme, en Estasia, elle est d\u00e9sign\u00e9e par un mot chinois<br>habituellement traduit par Culte de la Mort, mais qui serait peut\u00eatre mieux rendu par Oblit\u00e9ration du Moi.<br>On ne permet pas au citoyen de l&rsquo;Oc\u00e9ania de savoir quoi que<br>ce soit de la doctrine des deux autres philosophies. Mais on lui<br>enseigne \u00e0 les ex\u00e9crer et \u00e0 les consid\u00e9rer comme des outrages<br>barbares \u00e0 la morale et au sens commun. En v\u00e9rit\u00e9, les trois<br>philosophies se distinguent \u00e0 peine l&rsquo;une de l&rsquo;autre et les syst\u00e8mes<br>sociaux qu&rsquo;elles supportent ne se distinguent pas du tout.<br>Il y a partout la m\u00eame structure pyramidale, le m\u00eame culte<br>d&rsquo;un chef semi-divin, le m\u00eame syst\u00e8me \u00e9conomique existant par<br>et pour une guerre continuelle. Il s&rsquo;ensuit que les trois super\u00c9tats, non seulement ne peuvent se conqu\u00e9rir l&rsquo;un l&rsquo;autre, mais ne<br>tireraient aucun avantage de leur conqu\u00eate. Au contraire, tant<br>qu&rsquo;ils restent en conflit, ils se soutiennent l&rsquo;un l&rsquo;autre comme trois<br>gerbes de bl\u00e9.<br>Comme d&rsquo;habitude, les groupes directeurs des trois<br>puissances sont, et en m\u00eame temps ne sont pas au courant de ce<br>qu&rsquo;ils font. Leur vie est consacr\u00e9e \u00e0 la conqu\u00eate du monde, mais<br>ils savent aussi qu&rsquo;il est n\u00e9cessaire que la guerre continue<br>ind\u00e9finiment et sans victoire. Pendant ce temps, le fait qu&rsquo;il n&rsquo;y ait<\/p>\n\n\n\n<p>219 &#8211;<br>aucun danger de conqu\u00eate rend possible la n\u00e9gation de la r\u00e9alit\u00e9<br>qui est la caract\u00e9ristique sp\u00e9ciale de l&rsquo;Angsoc et des syst\u00e8mes de<br>pens\u00e9e qui lui sont rivaux. Il est ici n\u00e9cessaire de r\u00e9p\u00e9ter ce qui a<br>\u00e9t\u00e9 dit ci-dessus, c&rsquo;est qu&rsquo;en devenant continuelle la guerre a<br>chang\u00e9 de caract\u00e8re fondamental.<br>Anciennement, une guerre, par d\u00e9finition presque, \u00e9tait<br>quelque chose qui, t\u00f4t ou tard prenait fin, d&rsquo;habitude par une<br>victoire ou une d\u00e9faite d\u00e9cisive. Anciennement aussi, la guerre<br>\u00e9tait un des principaux instruments par lesquels les soci\u00e9t\u00e9s<br>humaines \u00e9taient maintenues en contact avec la r\u00e9alit\u00e9 physique.<br>Tous les chefs, \u00e0 toutes les \u00e9poques, ont essay\u00e9 d&rsquo;imposer \u00e0 leurs<br>adeptes une fausse vue du monde, mais ils ne pouvaient se<br>permettre d&rsquo;encourager aucune illusion qui tendrait \u00e0 diminuer<br>l&rsquo;efficacit\u00e9 militaire. Aussi longtemps que la d\u00e9faite signifiait<br>perte de l&rsquo;ind\u00e9pendance ou quelque autre r\u00e9sultat g\u00e9n\u00e9ralement<br>tenu pour ind\u00e9sirable, les pr\u00e9cautions contre la d\u00e9faite devaient<br>\u00eatre s\u00e9rieuses. Les faits mat\u00e9riels ne devaient pas \u00eatre ignor\u00e9s.<br>Dans la philosophie, la religion, l&rsquo;\u00e9thique ou la politique, deux et<br>deux peuvent faire cinq, mais quand le chiffre un d\u00e9signe un fusil<br>ou un a\u00e9roplane, deux et deux doivent faire quatre. Les nations<br>inefficientes sont toujours t\u00f4t ou tard conquises et la lutte pour<br>l&rsquo;efficience est ennemie des illusions.<br>De plus, il est n\u00e9cessaire, pour \u00eatre efficient, d&rsquo;\u00eatre capable de<br>recevoir les le\u00e7ons du pass\u00e9, ce qui signifiait avoir une id\u00e9e<br>absolument pr\u00e9cise des \u00e9v\u00e9nements du pass\u00e9. Journaux et livres<br>d&rsquo;histoire \u00e9taient naturellement toujours enjoliv\u00e9s et influenc\u00e9s,<br>mais le genre de falsification actuellement pratiqu\u00e9 aurait \u00e9t\u00e9<br>impossible. La guerre \u00e9tait une sauvegarde, m\u00eame de la sant\u00e9 et,<br>dans la mesure o\u00f9 les classes dirigeantes \u00e9taient affect\u00e9es, c&rsquo;\u00e9tait,<br>probablement, la plus s\u00fbre des sauvegardes. Tant que les guerres<br>pouvaient se gagner ou se perdre, aucune classe dirigeante ne<br>pouvait \u00eatre enti\u00e8rement irresponsable.<br>Mais quand la guerre devient litt\u00e9ralement continuelle, elle<br>cesse aussi d&rsquo;\u00eatre dangereuse. Il n&rsquo;y a plus de n\u00e9cessit\u00e9 militaire<br>quand la guerre est permanente. Le progr\u00e8s peut s&rsquo;arr\u00eater et les<\/p>\n\n\n\n<p>220 &#8211;<br>faits les plus patents peuvent \u00eatre ni\u00e9s ou n\u00e9glig\u00e9s. Comme nous<br>l&rsquo;avons vu, les recherches que l&rsquo;on pourrait appeler scientifiques<br>sont encore poursuivies, en vue de la guerre, mais elles sont<br>essentiellement du domaine du r\u00eave, et leur \u00e9chec \u00e0 fournir des<br>r\u00e9sultats n&rsquo;a aucune importance. L&rsquo;efficience, m\u00eame l&rsquo;efficience<br>militaire, n&rsquo;est plus n\u00e9cessaire. En Oc\u00e9ania, sauf la Police de la<br>Pens\u00e9e, rien n&rsquo;est efficient. Depuis que chacun des trois super\u00c9tats est imprenable, chacun est en effet un univers s\u00e9par\u00e9, \u00e0<br>l&rsquo;int\u00e9rieur duquel peuvent \u00eatre pratiqu\u00e9es, en toute s\u00e9curit\u00e9,<br>presque toutes les perversions de la pens\u00e9e.<br>La r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;exerce sa pression qu&rsquo;\u00e0 travers les besoins de la<br>vie de tous les jours, le besoin de manger et de boire, d&rsquo;avoir un<br>abri et des v\u00eatements, d&rsquo;\u00e9viter d&rsquo;avaler du poison ou de passer par<br>les fen\u00eatres du dernier \u00e9tage, et ainsi de suite. Entre la vie et la<br>mort, entre le plaisir et la peine physique, il y a encore une<br>distinction, mais c&rsquo;est tout.<br>Coup\u00e9 de tout contact avec le monde ext\u00e9rieur et avec le<br>pass\u00e9, le citoyen d&rsquo;Oc\u00e9ania est comme un homme des espaces<br>interstellaires qui n&rsquo;a aucun moyen de savoir quelle direction<br>monte et laquelle descend. Les dirigeants d&rsquo;un tel Etat sont<br>absolus, plus que n&rsquo;ont jamais pu l&rsquo;\u00eatre les Pharaons ou les<br>C\u00e9sars. Ils sont oblig\u00e9s d&#8217;emp\u00eacher leurs adeptes de mourir<br>d&rsquo;inanition en nombre assez grand pour \u00eatre un inconv\u00e9nient, et<br>ils sont oblig\u00e9s de s&rsquo;en tenir au m\u00eame bas niveau de technique<br>militaire que leurs rivaux, mais ce minimum r\u00e9alis\u00e9, ils peuvent<br>d\u00e9former la r\u00e9alit\u00e9 et lui donner la forme qu&rsquo;ils choisissent.<br>La guerre donc, si nous la jugeons sur le mod\u00e8le des guerres<br>ant\u00e9rieures, est une simple imposture. Elle ressemble aux<br>batailles entre certains ruminants dont les cornes sont plant\u00e9es \u00e0<br>un angle tel qu&rsquo;ils sont incapables de se blesser l&rsquo;un l&rsquo;autre. Mais,<br>bien qu&rsquo;irr\u00e9elle, elle n&rsquo;est pas sans signification. Elle d\u00e9vore le<br>surplus des produits de consommation et elle aide \u00e0 pr\u00e9server<br>l&rsquo;atmosph\u00e8re mentale sp\u00e9ciale dont a besoin une soci\u00e9t\u00e9<br>hi\u00e9rarchis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>221 &#8211;<br>Ainsi qu&rsquo;on le verra, la guerre est une affaire purement<br>int\u00e9rieure. Anciennement, les groupes dirigeants de tous les pays,<br>bien qu&rsquo;il leur f\u00fbt possible de reconna\u00eetre leur int\u00e9r\u00eat commun et,<br>par cons\u00e9quent, de limiter les d\u00e9g\u00e2ts de la guerre, luttaient<br>r\u00e9ellement les uns contre les autres, et celui qui \u00e9tait victorieux<br>pillait toujours le vaincu. De nos jours, ils ne luttent pas du tout<br>les uns contre les autres. La guerre est engag\u00e9e par chaque groupe<br>dirigeant contre ses propres sujets et l&rsquo;objet de la guerre n&rsquo;est pas<br>de faire ou d&#8217;emp\u00eacher des conqu\u00eates de territoires, mais de<br>maintenir intacte la structure de la soci\u00e9t\u00e9.<br>Le mot \u00ab guerre \u00bb, lui-m\u00eame, est devenu erron\u00e9. Il serait<br>probablement plus exact de dire qu&rsquo;en devenant continue, la<br>guerre a cess\u00e9 d&rsquo;exister. La pression particuli\u00e8re qu&rsquo;elle a exerc\u00e9e<br>sur les \u00eatres humains entre l&rsquo;\u00e2ge n\u00e9olithique et le d\u00e9but du<br>vingti\u00e8me si\u00e8cle a disparu et a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par quelque chose<br>de tout \u00e0 fait diff\u00e9rent. L&rsquo;effet aurait \u00e9t\u00e9 exactement le m\u00eame si les<br>trois super-\u00c9tats, au lieu de se battre l&rsquo;un contre l&rsquo;autre,<br>s&rsquo;entendaient pour vivre dans une paix perp\u00e9tuelle, chacun<br>inviol\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ses fronti\u00e8res. Dans ce cas, en effet, chacun<br>serait encore un univers clos, lib\u00e9r\u00e9 \u00e0 jamais de l&rsquo;influence<br>assoupissante du danger ext\u00e9rieur. Une paix qui serait vraiment<br>permanente serait exactement comme une guerre permanente.<br>Cela, bien que la majorit\u00e9 des membres du Parti ne le comprenne<br>que dans un sens superficiel, est la signification profonde du<br>slogan du Parti : La guerre, c&rsquo;est la Paix.<br>Winston arr\u00eata un moment sa lecture. Quelque part, dans le<br>lointain, tonna une bombe-fus\u00e9e. La f\u00e9licit\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9prouvait \u00e0 \u00eatre<br>seul avec le livre d\u00e9fendu, dans une pi\u00e8ce sans t\u00e9l\u00e9cran, n&rsquo;\u00e9tait<br>pas \u00e9puis\u00e9e. La solitude et la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9taient des sensations<br>m\u00eal\u00e9es en quelque sorte \u00e0 la fatigue de son corps, au moelleux du<br>fauteuil, au contact de la faible brise qui entrait par la fen\u00eatre et<br>se jouait sur son visage.<br>Le livre le passionnait ou, plus exactement, le rassurait. Dans<br>un sens, il ne lui apprenait rien de nouveau, mais il n&rsquo;en \u00e9tait que<br>plus attrayant. Il disait ce que lui, Winston, aurait dit, s&rsquo;il lui avait<\/p>\n\n\n\n<p>222 &#8211;<br>\u00e9t\u00e9 possible d&rsquo;ordonner ses pens\u00e9es \u00e9parses. Il \u00e9tait le produit<br>d&rsquo;un cerveau semblable au sien mais beaucoup plus puissant, plus<br>syst\u00e9matique, moins domin\u00e9 par la crainte.<br>\u00ab Les meilleurs livres, se dit-il, sont ceux qui racontent ce que<br>l&rsquo;on sait d\u00e9j\u00e0. \u00bb<br>Il revenait au chapitre I quand il entendit le pas de Julia dans<br>l&rsquo;escalier et se leva de son fauteuil pour aller au-devant d&rsquo;elle. Elle<br>d\u00e9posa sur le parquet son sac \u00e0 outils brun et se jeta dans les bras<br>de Winston. Il y avait plus d&rsquo;une semaine qu&rsquo;ils ne s&rsquo;\u00e9taient vus.<br>\u2013 J&rsquo;ai le livre, dit-il, quand ils se s\u00e9par\u00e8rent.<br>\u2013 Oh ! tu l&rsquo;as ? Bien, dit-elle, sans montrer beaucoup<br>d&rsquo;int\u00e9r\u00eat.<br>Presque imm\u00e9diatement elle s&rsquo;agenouilla devant le fourneau<br>\u00e0 p\u00e9trole pour faire le caf\u00e9.<br>Ils ne revinrent sur ce sujet qu&rsquo;apr\u00e8s \u00eatre rest\u00e9s au lit une<br>demi-heure. La soir\u00e9e \u00e9tait juste assez fra\u00eeche pour qu&rsquo;il f\u00fbt<br>n\u00e9cessaire de remonter le couvre-pied. D&rsquo;en bas venaient le bruit<br>familier des chansons et le claquement des bottes sur les pav\u00e9s.<br>La femme aux bras rouge brique que Winston avait vue l\u00e0 lors de<br>sa premi\u00e8re visite \u00e9tait presque \u00e0 demeure dans la cour. Il<br>semblait qu&rsquo;elle pass\u00e2t toutes les heures du jour \u00e0 marcher dans<br>un sens ou dans l&rsquo;autre entre le baquet \u00e0 laver et la corde \u00e0 linge.<br>Tant\u00f4t elle fermait la bouche sur des \u00e9pingles \u00e0 linge, tant\u00f4t elle<br>faisait \u00e9clater un chant lascif.<br>Julia s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9 et semblait d\u00e9j\u00e0 sur le point<br>de s&rsquo;endormir. Winston allongea le bras pour prendre le livre sur<br>le parquet et s&rsquo;assit, appuy\u00e9 au dossier du lit.<br>\u2013 Nous devons le lire, dit-il, toi aussi, tous les membres de la<br>Fraternit\u00e9 doivent le lire.<\/p>\n\n\n\n<p>223 &#8211;<br>\u2013 Lis-le, dit-elle les yeux ferm\u00e9s. Lis-le tout haut. C&rsquo;est la<br>meilleure mani\u00e8re. Ainsi, tu pourras me l&rsquo;expliquer au fur et \u00e0<br>mesure.<br>L&rsquo;aiguille de la pendule \u00e9tait sur six, ce qui signifiait dix-huit<br>heures. Ils avaient trois ou quatre heures devant eux. Winston<br>appuya le livre sur ses genoux et se mit \u00e0 lire.<br>CHAPITRE I<br>L&rsquo;IGNORANCE CEST LA FORCE<br>Au long des temps historiques, et probablement depuis la fin<br>de l&rsquo;\u00e2ge n\u00e9olithique, le monde a \u00e9t\u00e9 divis\u00e9 en trois classes. La<br>classe sup\u00e9rieure, la classe moyenne, la classe inf\u00e9rieure. Elles<br>ont \u00e9t\u00e9 subdivis\u00e9es de beaucoup de fa\u00e7ons, elles ont port\u00e9<br>d&rsquo;innombrables noms diff\u00e9rents, la proportion du nombre<br>d&rsquo;individus que comportait chacune, aussi bien que leur attitude<br>vis-\u00e0-vis les unes des autres ont vari\u00e9 d&rsquo;\u00e2ge en \u00e2ge. Mais la<br>structure essentielle de la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;a jamais vari\u00e9. M\u00eame apr\u00e8s<br>d&rsquo;\u00e9normes pouss\u00e9es et des changements apparemment<br>irr\u00e9vocables, la m\u00eame structure s&rsquo;est toujours r\u00e9tablie,<br>exactement comme un gyroscope reprend toujours son \u00e9quilibre,<br>aussi loin qu&rsquo;on le pousse d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 ou de l&rsquo;autre.<br>\u2013 Julia, es-tu r\u00e9veill\u00e9e ? demanda Winston.<br>\u2013 Oui, mon amour. J&rsquo;\u00e9coute. Continue. C&rsquo;est merveilleux.<br>Il continua \u00e0 lire :<br>Les buts de ces trois groupes sont absolument inconciliables.<br>Le but du groupe sup\u00e9rieur est de rester en place. Celui du groupe<br>moyen, de changer de place avec le groupe sup\u00e9rieur. Le but du<br>groupe inf\u00e9rieur, quand il en a un \u2013 car c&rsquo;est une caract\u00e9ristique<br>permanente des inf\u00e9rieurs qu&rsquo;ils sont trop \u00e9cras\u00e9s de travail pour<br>\u00eatre conscients, d&rsquo;une fa\u00e7on autre qu&rsquo;intermittente, d&rsquo;autre chose<\/p>\n\n\n\n<p>224 &#8211;<br>que de leur vie de chaque jour \u2013 est d&rsquo;abolir toute distinction et<br>de cr\u00e9er une soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle tous les hommes seraient<br>\u00e9gaux.<br>Ainsi, \u00e0 travers l&rsquo;Histoire, une lutte qui est la m\u00eame dans ses<br>lignes principales se r\u00e9p\u00e8te sans arr\u00eat. Pendant de longues<br>p\u00e9riodes, la classe sup\u00e9rieure semble \u00eatre solidement au pouvoir.<br>Mais t\u00f4t ou tard, il arrive toujours un moment o\u00f9 elle perd, ou sa<br>foi en elle-m\u00eame, ou son aptitude \u00e0 gouverner efficacement, ou<br>les deux. Elle est alors renvers\u00e9e par la classe moyenne qui enr\u00f4le<br>\u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s la classe inf\u00e9rieure en lui faisant croire qu&rsquo;elle lutte<br>pour la libert\u00e9 et la justice.<br>Sit\u00f4t qu&rsquo;elle a atteint son objectif, la classe moyenne rejette la<br>classe inf\u00e9rieure dans son ancienne servitude et devient ellem\u00eame sup\u00e9rieure. Un nouveau groupe moyen se d\u00e9tache alors de<br>l&rsquo;un des autres groupes, ou des deux, et la lutte recommence.<br>Des trois groupes, seul le groupe inf\u00e9rieur ne r\u00e9ussit jamais,<br>m\u00eame temporairement, \u00e0 atteindre son but. Ce serait une<br>exag\u00e9ration que de dire qu&rsquo;\u00e0 travers l&rsquo;histoire il n&rsquo;y a eu aucun<br>progr\u00e8s mat\u00e9riel. M\u00eame aujourd&rsquo;hui, dans une p\u00e9riode de d\u00e9clin,<br>l&rsquo;\u00eatre humain moyen jouit de conditions de vie meilleures que<br>celles d&rsquo;il y a quelques si\u00e8cles. Mais aucune augmentation de<br>richesse, aucun adoucissement des m\u0153urs, aucune r\u00e9forme ou<br>r\u00e9volution n&rsquo;a jamais rapproch\u00e9 d&rsquo;un millim\u00e8tre l&rsquo;\u00e9galit\u00e9<br>humaine. Du point de vue de la classe inf\u00e9rieure, aucun<br>changement historique n&rsquo;a jamais signifi\u00e9 beaucoup plus qu&rsquo;un<br>changement du nom des ma\u00eetres.<br>Vers la fin du XIXe si\u00e8cle, de nombreux observateurs se<br>rendirent compte de la r\u00e9p\u00e9tition constante de ce mod\u00e8le de<br>soci\u00e9t\u00e9. Des \u00e9coles de penseurs apparurent alors qui<br>interpr\u00e9t\u00e8rent l&rsquo;histoire comme un processus cyclique et<br>pr\u00e9tendirent d\u00e9montrer que l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 \u00e9tait une loi inalt\u00e9rable de<br>la vie humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>225 &#8211;<br>Cette doctrine, naturellement, avait toujours eu des<br>adh\u00e9rents, mais il y avait un changement significatif dans la fa\u00e7on<br>dont elle \u00e9tait mise en avant. Dans le pass\u00e9, la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une<br>forme hi\u00e9rarchis\u00e9e de soci\u00e9t\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 la doctrine sp\u00e9cifique de la<br>classe sup\u00e9rieure. Elle avait \u00e9t\u00e9 pr\u00each\u00e9e par les rois et les<br>aristocrates, par les pr\u00eatres, hommes de loi et autres qui \u00e9taient<br>les parasites des premiers et elle avait \u00e9t\u00e9 adoucie par des<br>promesses de compensation dans un monde imaginaire, par-del\u00e0<br>la tombe. La classe moyenne, tant qu&rsquo;elle luttait pour le pouvoir,<br>avait toujours employ\u00e9 des termes tels que libert\u00e9, justice et<br>fraternit\u00e9.<br>Cependant, le concept de la fraternit\u00e9 humaine commen\u00e7a \u00e0<br>\u00eatre attaqu\u00e9 par des gens qui n&rsquo;occupaient pas encore les postes<br>de commande, mais esp\u00e9raient y \u00eatre avant longtemps.<br>Anciennement, la classe moyenne avait fait des r\u00e9volutions sous<br>la banni\u00e8re de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, puis avait \u00e9tabli une nouvelle tyrannie d\u00e8s<br>que l&rsquo;ancienne avait \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9e. Les nouveaux groupes moyens<br>proclam\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;avance leur tyrannie.<br>Le socialisme, une th\u00e9orie qui apparut au d\u00e9but du XIXe<br>si\u00e8cle et constituait le dernier anneau de la cha\u00eene de pens\u00e9e qui<br>remontait aux r\u00e9bellions d&rsquo;esclaves de l&rsquo;antiquit\u00e9, \u00e9tait encore<br>profond\u00e9ment infect\u00e9 de l&rsquo;utopie des si\u00e8cles pass\u00e9s. Mais dans<br>toutes les variantes du socialisme qui apparurent \u00e0 partir de 1900<br>environ, le but d&rsquo;\u00e9tablir la libert\u00e9 et l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 \u00e9tait de plus en plus<br>ouvertement abandonn\u00e9.<br>Les nouveaux mouvements qui se firent conna\u00eetre dans les<br>ann\u00e9es du milieu du si\u00e8cle, l&rsquo;Angsoc en Oc\u00e9ania, le N\u00e9oBolchevisme en Eurasia, le Culte de la Mort, comme on l&rsquo;appelle<br>commun\u00e9ment, en Estasia, avaient la volont\u00e9 consciente de<br>perp\u00e9tuer la non-libert\u00e9 et l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9.<br>Ces nouveaux mouvements naissaient naturellement des<br>anciens. Ils tendaient \u00e0 conserver les noms de ceux-ci et \u00e0 payer<br>en paroles un hommage \u00e0 leur id\u00e9ologie. Mais leur but \u00e0 tous \u00e9tait<\/p>\n\n\n\n<p>226 &#8211;<br>d&rsquo;arr\u00eater le progr\u00e8s et d&rsquo;immobiliser l&rsquo;histoire \u00e0 un moment<br>choisi. Le balancement familier du pendule devait se produire<br>une fois de plus, puis s&rsquo;arr\u00eater. Comme d&rsquo;habitude, la classe<br>sup\u00e9rieure devait \u00eatre d\u00e9log\u00e9e par la classe moyenne qui<br>deviendrait alors la classe sup\u00e9rieure. Mais cette fois, par une<br>strat\u00e9gie consciente, cette classe sup\u00e9rieure serait capable de<br>maintenir perp\u00e9tuellement sa position.<br>Les nouvelles doctrines naquirent en partie gr\u00e2ce \u00e0<br>l&rsquo;accumulation de connaissances historiques et au d\u00e9veloppement<br>du sens historique qui existait \u00e0 peine avant le XIXe si\u00e8cle. Le<br>mouvement cyclique de l&rsquo;histoire \u00e9tait alors intelligible, ou<br>paraissait l&rsquo;\u00eatre, et s&rsquo;il \u00e9tait intelligible, il pouvait \u00eatre chang\u00e9.<br>Mais la cause principale et sous-jacente de ces doctrines \u00e9tait<br>que, d\u00e8s le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 humaine \u00e9tait devenue<br>techniquement possible. Il \u00e9tait encore vrai que les hommes<br>n&rsquo;\u00e9taient pas \u00e9gaux par leurs dispositions naturelles et que les<br>fonctions devaient \u00eatre sp\u00e9cialis\u00e9es en des directions qui<br>favorisaient les uns au d\u00e9triment des autres. Mais il n&rsquo;y avait plus<br>aucun besoin r\u00e9el de distinction de classes ou de diff\u00e9rences<br>importantes de richesse.<br>Dans les p\u00e9riodes ant\u00e9rieures, les distinctions de classes<br>avaient \u00e9t\u00e9 non seulement in\u00e9vitables, mais d\u00e9sirables. L&rsquo;in\u00e9galit\u00e9<br>\u00e9tait le prix de la civilisation. Le cas, cependant, n&rsquo;\u00e9tait plus le<br>m\u00eame avec le d\u00e9veloppement de la production par la machine.<br>M\u00eame s&rsquo;il \u00e9tait encore n\u00e9cessaire que les \u00eatres humains<br>s&rsquo;adonnent \u00e0 des travaux diff\u00e9rents, il n&rsquo;\u00e9tait plus utile qu&rsquo;ils<br>vivent \u00e0 des niveaux sociaux ou \u00e9conomiques diff\u00e9rents. C&rsquo;est<br>pourquoi, du point de vue des nouveaux groupes qui \u00e9taient sur le<br>point de s&#8217;emparer du pouvoir, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 humaine n&rsquo;\u00e9tait plus un<br>id\u00e9al \u00e0 poursuivre, mais un danger \u00e0 \u00e9viter. Dans les p\u00e9riodes<br>ant\u00e9rieures, quand une soci\u00e9t\u00e9 juste et paisible \u00e9tait en fait<br>impossible, il avait \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait facile d&rsquo;y croire. L\u2019id\u00e9e d&rsquo;un<br>paradis terrestre dans lequel les hommes vivraient ensemble dans<br>un \u00e9tat de fraternit\u00e9, sans lois et sans travail de brute, a hant\u00e9<br>l&rsquo;imagination humaine pendant des milliers d&rsquo;ann\u00e9es. Cette vision<\/p>\n\n\n\n<p>227 &#8211;<br>a eu une certaine emprise, m\u00eame sur les groupes qui profitaient<br>r\u00e9ellement de chaque changement historique.<br>Les h\u00e9ritiers des r\u00e9volutions fran\u00e7aises, anglaises et<br>am\u00e9ricaines ont, en partie, cru \u00e0 leurs propres phrases sur les<br>droits de l&rsquo;homme, la libert\u00e9 d&rsquo;expression, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 devant la loi, et<br>leur conduite, dans une certaine mesure, a m\u00eame \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9e<br>par elles.<br>Mais vers la quatri\u00e8me d\u00e9cennie du XXe si\u00e8cle, tous les<br>principaux courants de la pens\u00e9e politique \u00e9taient des courants<br>de doctrine autoritaire. Le paradis terrestre avait \u00e9t\u00e9 discr\u00e9dit\u00e9 au<br>moment exact o\u00f9 il devenait r\u00e9alisable. Toute nouvelle th\u00e9orie<br>politique, de quelque nom qu&rsquo;elle s&rsquo;appel\u00e2t, ramenait \u00e0 la<br>hi\u00e9rarchie et \u00e0 l&rsquo;enr\u00e9gimentation et, dans le g\u00e9n\u00e9ral durcissement<br>de perspective qui s&rsquo;\u00e9tablit vers 1930, des pratiques depuis<br>longtemps abandonn\u00e9es, parfois depuis des centaines d&rsquo;ann\u00e9es<br>(emprisonnement sans proc\u00e8s, emploi de prisonniers de guerre<br>comme esclaves, ex\u00e9cutions publiques, tortures pour arracher des<br>confessions, usage des otages et d\u00e9portation de populations<br>enti\u00e8res) non seulement redevinrent courantes, mais furent<br>tol\u00e9r\u00e9es et m\u00eame d\u00e9fendues par des gens qui se consid\u00e9raient<br>comme \u00e9clair\u00e9s et progressistes.<br>C&rsquo;est seulement apr\u00e8s une d\u00e9cennie de guerres<br>internationales, de guerres civiles, de r\u00e9volutions et contrer\u00e9volutions dans toutes les parties du monde, que l&rsquo;Angsoc et ses<br>rivaux \u00e9merg\u00e8rent sous forme de th\u00e9ories politiques enti\u00e8rement<br>pr\u00e9cis\u00e9es. Mais elles avaient \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9es par les syst\u00e8mes<br>divers, g\u00e9n\u00e9ralement nomm\u00e9s totalitaires, qui \u00e9taient apparus<br>plus t\u00f4t dans le si\u00e8cle, et les lignes principales, du monde qui<br>devait \u00e9merger du chaos r\u00e9gnant, \u00e9taient depuis longtemps<br>visibles.<br>La nouvelle aristocratie \u00e9tait constitu\u00e9e, pour la plus grande<br>part, de bureaucrates, de savants, de techniciens, d&rsquo;organisateurs<br>de syndicats, d&rsquo;experts en publicit\u00e9, de sociologues, de<\/p>\n\n\n\n<p>228 &#8211;<br>professeurs, de journalistes et de politiciens professionnels. Ces<br>gens, qui sortaient de la classe moyenne salari\u00e9e et des rangs<br>sup\u00e9rieurs de la classe ouvri\u00e8re, avaient \u00e9t\u00e9 form\u00e9s et r\u00e9unis par<br>le monde st\u00e9rile du monopole industriel et du gouvernement<br>centralis\u00e9. Compar\u00e9s aux groupes d&rsquo;opposition des \u00e2ges pass\u00e9s,<br>ils \u00e9taient moins avares, moins tent\u00e9s par le luxe ; plus avides de<br>puissance pure et, surtout, plus conscients de ce qu&rsquo;ils faisaient,<br>et plus r\u00e9solus \u00e0 \u00e9craser l&rsquo;opposition.<br>Cette derni\u00e8re diff\u00e9rence \u00e9tait essentielle. En comparaison de<br>ce qui existe aujourd&rsquo;hui, toutes les tyrannies du pass\u00e9<br>s&rsquo;exer\u00e7aient sans entrain et \u00e9taient inefficientes. Les groupes<br>dirigeants \u00e9taient toujours, dans une certaine mesure,<br>contamin\u00e9s par les id\u00e9es lib\u00e9rales, et \u00e9taient heureux de l\u00e2cher<br>partout la bride, de ne consid\u00e9rer que l&rsquo;acte patent, de se<br>d\u00e9sint\u00e9resser de ce que pensaient leurs sujets. L&rsquo;\u00c9glise catholique<br>du Moyen \u00c2ge elle-m\u00eame, se montrait tol\u00e9rante, compar\u00e9e aux<br>standards modernes.<br>La raison en est, en partie, que, dans le pass\u00e9, aucun<br>gouvernement n&rsquo;avait le pouvoir de maintenir ses citoyens sous<br>une surveillance constante. L&rsquo;invention de l&rsquo;imprimerie,<br>cependant, permit de diriger plus facilement l&rsquo;opinion publique.<br>Le film et la radio y aid\u00e8rent encore plus. Avec le d\u00e9veloppement<br>de la t\u00e9l\u00e9vision et le perfectionnement technique qui rendit<br>possibles, sur le m\u00eame instrument, la r\u00e9ception et la transmission<br>simultan\u00e9es, ce fut la fin de la vie priv\u00e9e.<br>Tout citoyen, ou au moins tout citoyen assez important pour<br>valoir la peine d&rsquo;\u00eatre surveill\u00e9, put \u00eatre tenu vingt-quatre heures<br>par jour sous les yeux de la police, dans le bruit de la propagande<br>officielle, tandis que tous les autres moyens de communication<br>\u00e9taient coup\u00e9s. La possibilit\u00e9 d&rsquo;imposer, non seulement une<br>compl\u00e8te ob\u00e9issance \u00e0 la volont\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat, mais une compl\u00e8te<br>uniformit\u00e9 d&rsquo;opinion sur tous les sujets, existait pour la premi\u00e8re<br>fois.<\/p>\n\n\n\n<p>229 &#8211;<br>Apr\u00e8s la p\u00e9riode r\u00e9volutionnaire qui se place entre 1950 et<br>1969, la soci\u00e9t\u00e9 se regroupa, comme toujours, en classe<br>sup\u00e9rieure, classe moyenne et classe inf\u00e9rieure. Mais le nouveau<br>groupe sup\u00e9rieur, contrairement \u00e0 tous ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs,<br>n&rsquo;agissait pas seulement suivant son instinct. Il savait ce qui \u00e9tait<br>n\u00e9cessaire pour sauvegarder sa position.<br>On avait depuis longtemps reconnu que la seule base s\u00fbre de<br>l&rsquo;oligarchie est le collectivisme. La richesse et les privil\u00e8ges sont<br>plus facilement d\u00e9fendus quand on les poss\u00e8de ensemble. Ce que<br>l&rsquo;on a appel\u00e9 l&rsquo; \u00ab abolition de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e \u00bb signifiait, en<br>fait, la concentration de la propri\u00e9t\u00e9 entre beaucoup moins de<br>mains qu&rsquo;auparavant, mais avec cette diff\u00e9rence que les nouveaux<br>propri\u00e9taires formaient un groupe au lieu d&rsquo;\u00eatre une masse<br>d&rsquo;individus.<br>Aucun membre du Parti ne poss\u00e8de, individuellement, quoi<br>que ce soit, sauf d&rsquo;insignifiants objets personnels. Collectivement,<br>le Parti poss\u00e8de tout en Oc\u00e9ania, car il contr\u00f4le tout et dispose<br>des produits comme il l&rsquo;entend.<br>Dans les ann\u00e9es qui suivirent la R\u00e9volution, il \u00e9tait possible<br>d&rsquo;atteindre ce poste de commande presque sans rencontrer<br>d&rsquo;opposition, car le syst\u00e8me tout entier \u00e9tait repr\u00e9sent\u00e9 comme<br>un acte de collectivisation. Il avait toujours \u00e9t\u00e9 entendu que si la<br>classe capitaliste \u00e9tait expropri\u00e9e, le socialisme devait lui<br>succ\u00e9der et, indubitablement, les capitalistes avaient \u00e9t\u00e9<br>expropri\u00e9s. Manufactures, mines, terres, maisons, transports, on<br>leur avait tout enlev\u00e9, et puisque ces biens n&rsquo;\u00e9taient plus<br>propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, il s&rsquo;ensuivait qu&rsquo;ils devaient \u00eatre propri\u00e9t\u00e9<br>publique.<br>L\u2019Angsoc, qui est sorti du mouvement socialiste primitif et a<br>h\u00e9rit\u00e9 de sa phras\u00e9ologie, a, en fait, ex\u00e9cut\u00e9 le principal article du<br>programme socialiste, avec le r\u00e9sultat, pr\u00e9vu et voulu, que<br>l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 \u00e9conomique a \u00e9t\u00e9 rendue permanente.<\/p>\n\n\n\n<p>230 &#8211;<br>Mais les probl\u00e8mes que pose la volont\u00e9 de rendre permanente<br>une soci\u00e9t\u00e9 hi\u00e9rarchis\u00e9e vont plus loin. Pour un groupe dirigeant,<br>il n&rsquo;y a que quatre mani\u00e8res de perdre le pouvoir. Il peut, soit \u00eatre<br>conquis de l&rsquo;ext\u00e9rieur, soit gouverner si mal que les masses se<br>r\u00e9voltent, soit laisser se former un groupe moyen fort et<br>m\u00e9content, soit perdre sa confiance en lui-m\u00eame et sa volont\u00e9 de<br>gouverner.<br>Ces causes n&rsquo;op\u00e8rent pas seule chacune et, en g\u00e9n\u00e9ral, toutes<br>quatre sont pr\u00e9sentes \u00e0 un degr\u00e9 quelconque. Une classe<br>dirigeante qui pourrait se d\u00e9fendre contre tous ces dangers<br>resterait au pouvoir d&rsquo;une fa\u00e7on permanente. En fin de compte, le<br>facteur d\u00e9cisif est l&rsquo;attitude mentale de la classe dirigeante ellem\u00eame.<br>Apr\u00e8s la moiti\u00e9 du si\u00e8cle actuel, le premier danger avait en<br>r\u00e9alit\u00e9 disparu. Chacune des trois puissances qui, maintenant, se<br>partagent le monde, est, en fait, invincible, et ne pourrait ne plus<br>l&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;apr\u00e8s de lents changements d\u00e9mographiques qu&rsquo;un<br>gouvernement aux pouvoirs \u00e9tendus peut ais\u00e9ment \u00e9viter.<br>Le second danger n&rsquo;est, lui aussi, que th\u00e9orique. Les masses<br>ne se r\u00e9voltent jamais de leur propre mouvement, et elles ne se<br>r\u00e9voltent jamais par le seul fait qu&rsquo;elles sont opprim\u00e9es. Aussi<br>longtemps qu&rsquo;elles n&rsquo;ont pas d&rsquo;\u00e9l\u00e9ment de comparaison, elles ne<br>se rendent jamais compte qu&rsquo;elles sont opprim\u00e9es.<br>Les crises \u00e9conomiques du pass\u00e9 \u00e9taient absolument inutiles<br>et on ne les laisse plus se produire, mais d&rsquo;autres<br>d\u00e9sorganisations \u00e9galement importantes peuvent survenir, et<br>surviennent, sans avoir de r\u00e9sultat politique, car il n&rsquo;y a aucun<br>moyen de formuler un m\u00e9contentement. Quant au probl\u00e8me de la<br>surproduction, qui est latent dans notre soci\u00e9t\u00e9 depuis le<br>d\u00e9veloppement de la technique par la machine, il est r\u00e9solu par le<br>stratag\u00e8me de la guerre continue (voir chapitre III) qui sert aussi<br>\u00e0 amener le moral public au degr\u00e9 n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n<p>231 &#8211;<br>Du point de vue de nos gouvernants actuels, par cons\u00e9quent,<br>les seuls dangers r\u00e9els seraient : la scission d&rsquo;avec les groupes<br>existants d&rsquo;un nouveau groupe de gens capables, occupants des<br>postes inf\u00e9rieurs \u00e0 leurs capacit\u00e9s, avides de pouvoir ; le<br>d\u00e9veloppement du lib\u00e9ralisme et du scepticisme dans leurs<br>propres rangs.<br>Le probl\u00e8me est donc un probl\u00e8me d&rsquo;\u00e9ducation. Il porte sur la<br>fa\u00e7on de modeler continuellement, et la conscience du groupe<br>directeur, et celle du groupe ex\u00e9cutant plus nombreux qui vient<br>apr\u00e8s lui. La conscience des masses n&rsquo;a besoin d&rsquo;\u00eatre influenc\u00e9e<br>que dans un sens n\u00e9gatif.<br>On pourrait de ces donn\u00e9es inf\u00e9rer, si on ne la connaissait<br>d\u00e9j\u00e0, la structure g\u00e9n\u00e9rale de la soci\u00e9t\u00e9 oc\u00e9anienne. Au sommet<br>de la pyramide est plac\u00e9 Big Brother.<br>Big Brother est infaillible et tout-puissant. Tout succ\u00e8s, toute<br>r\u00e9alisation, toute victoire, toute d\u00e9couverte scientifique, toute<br>connaissance, toute sagesse, tout bonheur, toute vertu, sont<br>consid\u00e9r\u00e9s comme \u00e9manant directement de sa direction et de son<br>inspiration. Personne n&rsquo;a jamais vu Big Brother. Il est un visage<br>sur les journaux, une voix au t\u00e9l\u00e9cran. Nous pouvons, en toute<br>lucidit\u00e9, \u00eatre s\u00fbrs qu&rsquo;il ne mourra jamais et, d\u00e9j\u00e0, il y a une grande<br>incertitude au sujet de la date de sa naissance. Big Brother est le<br>masque sous lequel le Parti choisit de se montrer au monde. Sa<br>fonction est d&rsquo;agir comme un point de concentration pour<br>l&rsquo;amour, la crainte et le respect, \u00e9motions plus facilement<br>ressenties pour un individu que pour une organisation.<br>En dessous de Big Brother vient le Parti int\u00e9rieur, dont le<br>nombre est de six millions, soit un peu moins de deux pour cent<br>de la population de l&rsquo;Oc\u00e9ania. En dessous du Parti int\u00e9rieur vient<br>le Parti ext\u00e9rieur qui, si le Parti int\u00e9rieur est consid\u00e9r\u00e9 comme le<br>cerveau de l&rsquo;\u00c9tat, peut justement \u00eatre compar\u00e9 aux mains de<br>l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>232 &#8211;<br>Apr\u00e8s le Parti ext\u00e9rieur viennent les masses amorphes que<br>nous d\u00e9signons g\u00e9n\u00e9ralement sous le nom de prol\u00e9taires et qui<br>comptent peut-\u00eatre quinze pour cent de la population. Dans<br>l&rsquo;\u00e9chelle de notre classification, les prol\u00e9taires sont plac\u00e9s au<br>degr\u00e9 le plus bas. Les populations esclaves des terres<br>\u00e9quatoriales, en effet, qui passent constamment d&rsquo;un conqu\u00e9rant<br>\u00e0 un autre, ne constituent pas un groupe permanent et n\u00e9cessaire<br>de la structure g\u00e9n\u00e9rale.<br>L\u2019appartenance \u00e0 ces trois groupes n&rsquo;est, en principe, pas<br>h\u00e9r\u00e9ditaire. Un enfant d&rsquo;un membre du Parti int\u00e9rieur n&rsquo;est pas,<br>en th\u00e9orie, n\u00e9 dans le Parti int\u00e9rieur. L\u2019admission \u00e0 l&rsquo;une ou<br>l&rsquo;autre branche du Parti se fait par examen, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de seize ans.<br>Il n&rsquo;y a non plus aucune discrimination sociale ni aucune<br>domination marqu\u00e9e d&rsquo;une province sur une autre. Aux rangs les<br>plus \u00e9lev\u00e9s du Parti, on trouve des Juifs, des N\u00e8gres, des SudAm\u00e9ricains de pur sang indien, et les administrateurs d&rsquo;un<br>territoire sont toujours choisis parmi les habitants de ce<br>territoire. Les habitants n&rsquo;ont, dans aucune partie de l&rsquo;Oc\u00e9ania, le<br>sentiment d&rsquo;\u00eatre une population coloniale gouvern\u00e9e par une<br>lointaine capitale et leur chef titulaire est quelqu&rsquo;un dont<br>personne ne conna\u00eet le si\u00e8ge. Sauf que l&rsquo;anglais est sa principale<br>langue courante et le novlangue sa langue officielle, l&rsquo;Oc\u00e9ania<br>n&rsquo;est centralis\u00e9e d&rsquo;aucune mani\u00e8re. Ses dirigeants ne sont pas<br>unis par les liens du sang, mais par leur adh\u00e9sion \u00e0 une doctrine<br>commune.<br>Il est vrai que notre soci\u00e9t\u00e9 est stratifi\u00e9e, et tr\u00e8s rigidement<br>stratifi\u00e9e, en des lignes qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, paraissent \u00eatre des<br>lignes h\u00e9r\u00e9ditaires. Il y a beaucoup moins de mouvements de vaet-vient entre les diff\u00e9rents groupes qu&rsquo;il n&rsquo;y en a eu \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du<br>capitalisme, ou m\u00eame aux p\u00e9riodes pr\u00e9industrielles.<br>Entre les deux branches du Parti, il y a un certain nombre<br>d&rsquo;\u00e9changes, dans la limite o\u00f9 il est n\u00e9cessaire d&rsquo;exclure du Parti<br>int\u00e9rieur les faibles, et de rendre inoffensifs, en les faisant<\/p>\n\n\n\n<p>233 &#8211;<br>monter, des membres ambitieux du Parti ext\u00e9rieur. En pratique,<br>l&rsquo;acc\u00e8s au grade qui permet de devenir membre du Parti n&rsquo;est pas<br>ouvert aux prol\u00e9taires. Les plus dou\u00e9s, qui pourraient peut-\u00eatre<br>former des noyaux de m\u00e9contents, sont simplement rep\u00e9r\u00e9s par<br>la Police de la Pens\u00e9e et \u00e9limin\u00e9s.<br>Mais cet \u00e9tat de choses n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement permanent,<br>il n&rsquo;est pas non plus une question de principe. Le Parti n&rsquo;est pas<br>une classe, dans le sens ancien du mot. Il ne vise pas \u00e0<br>transmettre le pouvoir \u00e0 ses enfants, parce qu&rsquo;ils sont ses enfants,<br>et s&rsquo;il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;autre moyen de maintenir au sommet les<br>gens les plus capables, il serait parfaitement pr\u00eat \u00e0 recruter une<br>g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8rement nouvelle dans les rangs du prol\u00e9tariat.<br>Pendant les ann\u00e9es cruciales, le fait que le Parti n&rsquo;\u00e9tait pas un<br>corps h\u00e9r\u00e9ditaire fit beaucoup pour neutraliser l&rsquo;opposition. Le<br>socialiste d&rsquo;ancien mod\u00e8le, qui avait \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9 \u00e0 lutter contre le<br>\u00ab privil\u00e8ge de classe \u00bb, supposait que ce qui n&rsquo;est pas h\u00e9r\u00e9ditaire<br>ne peut \u00eatre permanent. Il ne voyait pas que la continuit\u00e9 d&rsquo;une<br>oligarchie n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;\u00eatre physique, il ne s&rsquo;arr\u00eatait pas non<br>plus \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir que les aristocraties h\u00e9r\u00e9ditaires n&rsquo;ont jamais v\u00e9cu<br>longtemps, tandis que les organisations fond\u00e9es sur l&rsquo;adoption,<br>comme l&rsquo;Eglise catholique par exemple, ont parfois dur\u00e9 des<br>centaines ou des milliers d&rsquo;ann\u00e9es.<br>L&rsquo;essentiel de la r\u00e8gle oligarchique n&rsquo;est pas l&rsquo;h\u00e9ritage de p\u00e8re<br>en fils, mais la persistance d&rsquo;une certaine vue du monde et d&rsquo;un<br>certain mode de vie impos\u00e9e par les morts aux vivants. Un groupe<br>directeur est un groupe directeur aussi longtemps qu&rsquo;il peut<br>nommer ses successeurs. Le Parti ne s&rsquo;occupe pas de perp\u00e9tuer<br>son sang, mais de se perp\u00e9tuer lui-m\u00eame. Il n&rsquo;est pas important<br>de savoir qui d\u00e9tient le pouvoir, pourvu que la structure<br>hi\u00e9rarchique demeure toujours la m\u00eame.<br>Les croyances, habitudes, go\u00fbts, \u00e9motions, attitudes mentales<br>qui caract\u00e9risent notre \u00e9poque, sont destin\u00e9s \u00e0 soutenir la<br>mystique du Parti et \u00e0 emp\u00eacher que ne soit per\u00e7ue la vraie<\/p>\n\n\n\n<p>234 &#8211;<br>nature de la soci\u00e9t\u00e9 actuelle. Une r\u00e9bellion mat\u00e9rielle, ou un<br>mouvement pr\u00e9liminaire en vue d&rsquo;une r\u00e9bellion, sont<br>actuellement impossibles. Il n&rsquo;y a rien \u00e0 craindre des prol\u00e9taires.<br>Laiss\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames, ils continueront, de g\u00e9n\u00e9ration en<br>g\u00e9n\u00e9ration et de si\u00e8cle en si\u00e8cle, \u00e0 travailler, procr\u00e9er et mourir,<br>non seulement sans ressentir aucune tentation de se r\u00e9volter,<br>mais sans avoir le pouvoir de comprendre que le monde pourrait<br>\u00eatre autre que ce qu&rsquo;il est. Ils ne deviendraient dangereux que si le<br>progr\u00e8s de la technique industrielle exigeait qu&rsquo;on leur donne une<br>instruction plus \u00e9lev\u00e9e. Mais comme les rivalit\u00e9s militaires et<br>commerciales n&rsquo;ont plus d&rsquo;importance, le niveau de l&rsquo;\u00e9ducation<br>populaire d\u00e9cline. On consid\u00e8re qu&rsquo;il est indiff\u00e9rent de savoir<br>quelles opinions les masses soutiennent ou ne soutiennent pas.<br>On peut leur octroyer la libert\u00e9 intellectuelle, car elles n&rsquo;ont pas<br>d&rsquo;intelligence. Mais on ne peut tol\u00e9rer chez un membre du Parti,<br>le plus petit \u00e9cart d&rsquo;opinion, sur le sujet le plus futile.<br>De sa naissance \u00e0 sa mort, un membre du Parti vit sous l&rsquo;\u0153il<br>de la Police de la Pens\u00e9e. M\u00eame quand il est seul, il ne peut<br>jamais \u00eatre certain d&rsquo;\u00eatre r\u00e9ellement seul. O\u00f9 qu&rsquo;il se trouve,<br>endormi ou \u00e9veill\u00e9, au travail ou au repos, au bain ou au lit, il<br>peut \u00eatre inspect\u00e9 sans avertissement et sans savoir qu&rsquo;on<br>l&rsquo;inspecte. Rien de ce qu&rsquo;il fait n&rsquo;est indiff\u00e9rent. Ses amiti\u00e9s, ses<br>distractions, son attitude vis-\u00e0-vis de sa femme et de ses enfants,<br>l&rsquo;expression de son visage quand il est seul, les mots qu&rsquo;il<br>marmonne dans son sommeil, m\u00eame les mouvements<br>caract\u00e9ristiques de son corps, tout est jalousement examin\u00e9 de<br>pr\u00e8s.<br>Non seulement tout r\u00e9el m\u00e9fait, mais toute excentricit\u00e9,<br>quelque b\u00e9nigne qu&rsquo;elle soit, tout changement d&rsquo;habitude, toute<br>particularit\u00e9 nerveuse qui pourrait \u00eatre le sympt\u00f4me d&rsquo;une lutte<br>int\u00e9rieure, sont d\u00e9tect\u00e9s \u00e0 coup s\u00fbr. Il n&rsquo;a, dans aucune direction,<br>la libert\u00e9 de choisir. D&rsquo;autre part, ses actes ne sont pas d\u00e9termin\u00e9s<br>par des lois, ou du moins par des lois claires. Les pens\u00e9es et<br>actions qui, lorsqu&rsquo;elles sont surprises, entra\u00eenent une mort<br>certaine, ne sont pas formellement d\u00e9fendues et les \u00e9ternelles<br>\u00e9purations, les arrestations, tortures, emprisonnements et<\/p>\n\n\n\n<p>235 &#8211;<br>vaporisations ne sont pas inflig\u00e9s comme punitions pour des<br>crimes r\u00e9ellement commis. Ce sont simplement des moyens<br>d&rsquo;an\u00e9antir des gens qui pourraient peut-\u00eatre, \u00e0 un moment<br>quelconque, d\u00e9vier.<br>On exige d&rsquo;un membre du Parti, non seulement qu&rsquo;il ait des<br>opinions convenables, mais des instincts convenables. Nombre<br>des croyances et attitudes exig\u00e9es de lui ne sont pas clairement<br>sp\u00e9cifi\u00e9es, et ne pourraient \u00eatre clairement sp\u00e9cifi\u00e9es sans mettre<br>\u00e0 nu les contradictions inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;Angsoc. S&rsquo;il est<br>naturellement orthodoxe (en novlangue : bien-pensant), il saura,<br>en toutes circonstances, sans r\u00e9fl\u00e9chir, quelle croyance est la<br>vraie, quelle \u00e9motion est d\u00e9sirable. Mais en tout cas,<br>l&rsquo;entra\u00eenement mental minutieux auquel il est soumis pendant<br>son enfance, et qui tourne autour des mots novlangue<br>arr\u00eatducrime, blancnoir, et doublepens\u00e9e, le rend incapable de<br>r\u00e9fl\u00e9chir et de vouloir r\u00e9fl\u00e9chir trop profond\u00e9ment.<br>On attend d&rsquo;un membre du Parti qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9prouve aucune<br>\u00e9motion d&rsquo;ordre priv\u00e9 et que son enthousiasme ne se rel\u00e2che<br>jamais. Il est cens\u00e9 vivre dans une continuelle fr\u00e9n\u00e9sie de haine<br>contre les ennemis \u00e9trangers et les tra\u00eetres de l&rsquo;int\u00e9rieur, de<br>satisfaction triomphale pour les victoires, d&rsquo;humilit\u00e9 devant la<br>puissance et la sagesse du Parti. Les m\u00e9contentements caus\u00e9s par<br>la vie nue, insatisfaisante, sont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment canalis\u00e9s et dissip\u00e9s<br>par des stratag\u00e8mes comme les Deux Minutes de la Haine. Les<br>sp\u00e9culations qui pourraient peut-\u00eatre amener une attitude<br>sceptique ou rebelle, sont tu\u00e9es d&rsquo;avance par la discipline<br>int\u00e9rieure acquise dans sa jeunesse.<br>La premi\u00e8re et la plus simple phase de la discipline qui peut<br>\u00eatre enseign\u00e9e, m\u00eame \u00e0 de jeunes enfants, s&rsquo;appelle en novlangue<br>arr\u00eatducrime. L&rsquo;arr\u00eatducrime, c&rsquo;est la facult\u00e9 de s&rsquo;arr\u00eater net,<br>comme par instinct, au seuil d&rsquo;une pens\u00e9e dangereuse. Il inclut le<br>pouvoir de ne pas saisir les analogies, de ne pas percevoir les<br>erreurs de logique, de ne pas comprendre les arguments les plus<br>simples, s&rsquo;ils sont contre l&rsquo;Angsoc. Il comprend aussi le pouvoir<br>d&rsquo;\u00e9prouver de l&rsquo;ennui ou du d\u00e9go\u00fbt pour toute suite d&rsquo;id\u00e9es<\/p>\n\n\n\n<p>236 &#8211;<br>capable de mener dans une direction h\u00e9r\u00e9tique. Arr\u00eatducrime, en<br>r\u00e9sum\u00e9, signifie stupidit\u00e9 protectrice.<br>Mais la stupidit\u00e9 ne suffit pas. Au contraire, l&rsquo;orthodoxie,<br>dans son sens plein, exige de chacun un contr\u00f4le de ses processus<br>mentaux aussi complet que celui d&rsquo;un acrobate sur son corps. La<br>soci\u00e9t\u00e9 oc\u00e9anienne repose, en fin de compte, sur la croyance que<br>Big Brother est omnipotent et le Parti infaillible. Mais comme, en<br>r\u00e9alit\u00e9, Big Brother n&rsquo;est pas omnipotent, et que le Parti n&rsquo;est pas<br>infaillible, une inlassable flexibilit\u00e9 des faits est \u00e0 chaque instant<br>n\u00e9cessaire.<br>Le mot clef ici est noirblanc. Ce mot, comme beaucoup de<br>mots novlangue, a deux sens contradictoires. Appliqu\u00e9 \u00e0 un<br>adversaire, il d\u00e9signe l&rsquo;habitude de pr\u00e9tendre avec impudence que<br>le noir est blanc, contrairement aux faits \u00e9vidents. Appliqu\u00e9 \u00e0 un<br>membre du Parti, il d\u00e9signe la volont\u00e9 loyale de dire que le noir<br>est blanc, quand la discipline du Parti l&rsquo;exige. Mais il d\u00e9signe<br>aussi l&rsquo;aptitude \u00e0 croire que le noir est blanc, et, plus, \u00e0 savoir<br>que le noir est blanc, et \u00e0 oublier que l&rsquo;on n&rsquo;a jamais cru autre<br>chose. Cette aptitude exige un continuel changement du pass\u00e9,<br>que rend possible le syst\u00e8me mental qui r\u00e9ellement embrasse tout<br>le reste et qui est connu en novlangue sous le nom de<br>doublepens\u00e9e.<br>Le changement du pass\u00e9 est n\u00e9cessaire pour deux raisons<br>dont l&rsquo;une est subsidiaire et, pour ainsi dire, pr\u00e9ventive. Le<br>membre du Parti, comme le prol\u00e9taire, tol\u00e8re les conditions<br>pr\u00e9sentes en partie parce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas de terme de comparaison.<br>Il doit \u00eatre coup\u00e9 du pass\u00e9, exactement comme il doit \u00eatre coup\u00e9<br>d&rsquo;avec les pays \u00e9trangers car il est n\u00e9cessaire qu&rsquo;il croie vivre dans<br>des conditions meilleures que celles dans lesquelles vivaient ses<br>anc\u00eatres et qu&rsquo;il pense que le niveau moyen du confort mat\u00e9riel<br>s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve constamment.<br>Mais la plus importante raison qu&rsquo;a le Parti de rajuster le<br>pass\u00e9 est, de loin, la n\u00e9cessit\u00e9 de sauvegarder son infaillibilit\u00e9. Ce<\/p>\n\n\n\n<p>237 &#8211;<br>n&rsquo;est pas seulement pour montrer que les pr\u00e9dictions du Parti<br>sont dans tous les cas exactes, que les discours statistiques et<br>rapports de toutes sortes doivent \u00eatre constamment remani\u00e9s<br>selon les besoins du jour. C&rsquo;est aussi que le Parti ne peut admettre<br>un changement de doctrine ou de ligne politique. Changer de<br>d\u00e9cision, ou m\u00eame de politique est un aveu de faiblesse.<br>Si, par exemple, l&rsquo;Eurasia ou l&rsquo;Estasia, peu importe lequel, est<br>l&rsquo;ennemi du jour, ce pays doit toujours avoir \u00e9t\u00e9 l&rsquo;ennemi, et si les<br>faits disent autre chose, les faits doivent \u00eatre modifi\u00e9s. Aussi<br>l&rsquo;histoire est-elle continuellement r\u00e9crite. Cette falsification du<br>pass\u00e9 au jour le jour, ex\u00e9cut\u00e9e par le minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9, est<br>aussi n\u00e9cessaire \u00e0 la stabilit\u00e9 du r\u00e9gime que le travail de<br>r\u00e9pression et d&rsquo;espionnage r\u00e9alis\u00e9 par le minist\u00e8re de l&rsquo;Amour.<br>La mutabilit\u00e9 du pass\u00e9 est le principe de base de l&rsquo;Angsoc. Les<br>\u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s, pr\u00e9tend-on, n&rsquo;ont pas d&rsquo;existence objective et<br>ne survivent que par les documents et la m\u00e9moire des hommes.<br>Mais comme le Parti a le contr\u00f4le complet de tous les documents<br>et de l&rsquo;esprit de ses membres, il s&rsquo;ensuit que le pass\u00e9 est ce que le<br>Parti veut qu&rsquo;il soit. Il s&rsquo;ensuit aussi que le pass\u00e9, bien que<br>plastique, n&rsquo;a jamais, en aucune circonstance particuli\u00e8re, \u00e9t\u00e9<br>chang\u00e9. Car lorsqu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 recr\u00e9\u00e9 dans la forme exig\u00e9e par le<br>moment, cette nouvelle version, quelle qu&rsquo;elle soit, est alors le<br>pass\u00e9 et aucun pass\u00e9 diff\u00e9rent ne peut avoir jamais exist\u00e9. Cela est<br>encore vrai m\u00eame lorsque, comme il arrive souvent, un<br>\u00e9v\u00e9nement devient m\u00e9connaissable pour avoir \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9<br>plusieurs fois au cours d&rsquo;une ann\u00e9e. Le Parti est, \u00e0 tous les<br>instants, en possession de la v\u00e9rit\u00e9 absolue, et l&rsquo;absolu ne peut<br>avoir jamais \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rent de ce qu&rsquo;il est.<br>Le contr\u00f4le du pass\u00e9 d\u00e9pend surtout de la discipline de la<br>m\u00e9moire. S&rsquo;assurer que tous les documents s&rsquo;accordent avec<br>l&rsquo;orthodoxie du moment n&rsquo;est qu&rsquo;un acte m\u00e9canique. Il est aussi<br>n\u00e9cessaire de se rappeler que les \u00e9v\u00e9nements se sont d\u00e9roul\u00e9s de<br>la mani\u00e8re d\u00e9sir\u00e9e. Et s&rsquo;il faut rajuster ses souvenirs ou alt\u00e9rer<br>des documents, il est alors n\u00e9cessaire d&rsquo;oublier que l&rsquo;on a agi<br>ainsi. La mani\u00e8re de s&rsquo;y prendre peut \u00eatre apprise comme toute<\/p>\n\n\n\n<p>238 &#8211;<br>autre technique mentale. Elle est en effet \u00e9tudi\u00e9e par la majorit\u00e9<br>des membres du Parti et, certainement, par tous ceux qui sont<br>intelligents aussi bien qu&rsquo;orthodoxes. En novlangue, cela s&rsquo;appelle<br>doublepens\u00e9e, mais la doublepens\u00e9e comprend aussi beaucoup de<br>significations.<br>La doublepens\u00e9e est le pouvoir de garder \u00e0 l&rsquo;esprit<br>simultan\u00e9ment deux croyances contradictoires, et de les accepter<br>toutes deux. Un intellectuel du Parti sait dans quel sens ses<br>souvenirs doivent \u00eatre modifi\u00e9s. Il sait, par cons\u00e9quent, qu&rsquo;il joue<br>avec la r\u00e9alit\u00e9, mais, par l&rsquo;exercice de la doublepens\u00e9e, il se<br>persuade que la r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;est pas viol\u00e9e. Le processus doit \u00eatre<br>conscient, autrement il ne pourrait \u00eatre r\u00e9alis\u00e9 avec une pr\u00e9cision<br>suffisante, mais il doit aussi \u00eatre inconscient. Sinon, il apporterait<br>avec lui une impression de falsification et, partant, de culpabilit\u00e9.<br>La doublepens\u00e9e se place au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;Angsoc, puisque<br>l&rsquo;acte essentiel du Parti est d&#8217;employer la duperie consciente, tout<br>en retenant la fermet\u00e9 d&rsquo;intention qui va de pair avec l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9<br>v\u00e9ritable. Dire des mensonges d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s tout en y croyant<br>sinc\u00e8rement, oublier tous les faits devenus g\u00eanants puis, lorsque<br>c&rsquo;est n\u00e9cessaire, les tirer de l&rsquo;oubli pour seulement le laps de<br>temps utile, nier l&rsquo;existence d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 objective alors qu&rsquo;on<br>tient compte de la r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;on nie, tout cela est d&rsquo;une<br>indispensable n\u00e9cessit\u00e9.<br>Pour se servir m\u00eame du mot doublepens\u00e9e, il est n\u00e9cessaire<br>d&rsquo;user de la dualit\u00e9 de la pens\u00e9e, car employer le mot, c&rsquo;est<br>admettre que l&rsquo;on modifie la r\u00e9alit\u00e9. Par un nouvel acte de<br>doublepens\u00e9e, on efface cette connaissance, et ainsi de suite<br>ind\u00e9finiment, avec le mensonge toujours en avance d&rsquo;un bond sur<br>la v\u00e9rit\u00e9.<br>Enfin, c&rsquo;est par le moyen de la doublepens\u00e9e que le Parti a pu<br>et, pour autant que nous le sachions, pourra, pendant des milliers<br>d&rsquo;ann\u00e9es, arr\u00eater le cours de l&rsquo;Histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>239 &#8211;<br>Toutes les oligarchies du pass\u00e9 ont perdu le pouvoir, soit<br>parce qu&rsquo;elles se sont ossifi\u00e9es, soit parce que leur \u00e9nergie a<br>diminu\u00e9. Ou bien elles deviennent stupides et arrogantes,<br>n&rsquo;arrivent pas \u00e0 s&rsquo;adapter aux circonstances nouvelles et sont<br>renvers\u00e9es ; ou elles deviennent lib\u00e9rales et l\u00e2ches, font des<br>concessions alors qu&rsquo;elles devraient employer la force, et sont<br>encore renvers\u00e9es. Elles tombent, donc, ou parce qu&rsquo;elles sont<br>conscientes, ou parce qu&rsquo;elles sont inconscientes.<br>L&rsquo;\u0153uvre du Parti est d&rsquo;avoir produit un syst\u00e8me mental dans<br>lequel les deux \u00e9tats peuvent coexister. La domination du Parti<br>n&rsquo;aurait pu \u00eatre rendue permanente sur aucune autre base<br>intellectuelle. Pour diriger et continuer \u00e0 diriger, il faut \u00eatre<br>capable de modifier le sens de la r\u00e9alit\u00e9. Le secret de la<br>domination est d&rsquo;allier la foi en sa propre infaillibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aptitude<br>\u00e0 recevoir les le\u00e7ons du pass\u00e9.<br>Il est \u00e0 peine besoin de dire que les plus subtils praticiens de<br>la doublepens\u00e9e sont ceux qui l&rsquo;invent\u00e8rent et qui savent qu&rsquo;elle<br>est un vaste syst\u00e8me de duperie mentale. Dans notre soci\u00e9t\u00e9, ceux<br>qui ont la connaissance la plus compl\u00e8te de ce qui se passe, sont<br>aussi ceux qui sont les plus \u00e9loign\u00e9s de voir le monde tel qu&rsquo;il est.<br>En g\u00e9n\u00e9ral, plus vaste est la compr\u00e9hension, plus profonde est<br>l&rsquo;illusion. Le plus intelligent est le moins normal.<br>Le fait que l&rsquo;hyst\u00e9rie de guerre cro\u00eet en intensit\u00e9 au fur et \u00e0<br>mesure que l&rsquo;on monte l&rsquo;\u00e9chelle sociale illustre ce qui pr\u00e9c\u00e8de.<br>Ceux dont l&rsquo;attitude en face de la guerre est la plus proche d&rsquo;une<br>attitude rationnelle sont les peuples sujets des territoires<br>disput\u00e9s. Pour ces peuples, la guerre est simplement une<br>continuelle calamit\u00e9 qui, comme une vague de fond, va et vient en<br>les balayant. Il leur est compl\u00e8tement indiff\u00e9rent de savoir de<br>quel c\u00f4t\u00e9 est le gagnant. Un changement de direction veut<br>simplement dire pour eux le m\u00eame travail qu&rsquo;auparavant, pour de<br>nouveaux ma\u00eetres qui les traiteront exactement comme les<br>anciens.<\/p>\n\n\n\n<p>240 &#8211;<br>Les travailleurs l\u00e9g\u00e8rement plus favoris\u00e9s que nous appelons<br>les prol\u00e9taires ne sont que par intermittences conscients de la<br>guerre. On peut, quand c&rsquo;est n\u00e9cessaire, exciter en eux une<br>fr\u00e9n\u00e9sie de crainte et de haine, mais laiss\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames, ils sont<br>capables d&rsquo;oublier pendant de longues p\u00e9riodes que le pays est en<br>guerre.<br>C&rsquo;est dans les rangs du Parti, surtout du Parti int\u00e9rieur, que<br>l&rsquo;on trouve le v\u00e9ritable enthousiasme guerrier. Ce sont ceux qui la<br>savent impossible qui croient le plus fermement \u00e0 la conqu\u00eate du<br>monde. Cet encha\u00eenement sp\u00e9cial des contraires (savoir et<br>ignorance, cynisme et fanatisme) est un des principaux traits qui<br>distinguent la soci\u00e9t\u00e9 oc\u00e9anienne. L\u2019id\u00e9ologie officielle abonde en<br>contradictions, m\u00eame quand elles n&rsquo;ont aucune raison pratique<br>d&rsquo;exister.<br>Ainsi, le Parti rejette et diffame tous les principes qui furent \u00e0<br>l&rsquo;origine du mouvement socialiste, mais il pr\u00e9tend agir ainsi au<br>nom du socialisme. Il pr\u00eache, envers la classe ouvri\u00e8re, un m\u00e9pris<br>dont, depuis des si\u00e8cles, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;exemple, mais il rev\u00eat ses<br>membres d&rsquo;un uniforme qui, \u00e0 une \u00e9poque, appartenait aux<br>travailleurs manuels, et qu&rsquo;il a adopt\u00e9 pour cette raison. Il mine<br>syst\u00e9matiquement la solidarit\u00e9 familiale, mais il baptise son chef<br>d&rsquo;un nom qui est un appel direct au sentiment de loyaut\u00e9<br>familiale.<br>Les noms m\u00eames des quatre minist\u00e8res qui nous dirigent font<br>ressortir une sorte d&rsquo;impudence dans le renversement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9<br>des faits. Le minist\u00e8re de la Paix s&rsquo;occupe de la guerre, celui de la<br>V\u00e9rit\u00e9, des mensonges, celui de l&rsquo;Amour, de la torture, celui de<br>l&rsquo;Abondance, de la famine. Ces contradictions ne sont pas<br>accidentelles, elles ne r\u00e9sultent pas non plus d&rsquo;une hypocrisie<br>ordinaire, elles sont des exercices d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s de doublepens\u00e9e.<br>Ce n&rsquo;est en effet qu&rsquo;en conciliant des contraires que le pouvoir<br>peut \u00eatre ind\u00e9finiment retenu. L\u2019ancien cycle ne pouvait \u00eatre bris\u00e9<br>d&rsquo;aucune autre fa\u00e7on. Pour que l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 humaine soit \u00e0 jamais<\/p>\n\n\n\n<p>241 &#8211;<br>\u00e9cart\u00e9e, pour que les grands, comme nous les avons appel\u00e9s,<br>gardent perp\u00e9tuellement leurs places, la condition mentale<br>dominante doit \u00eatre la folie dirig\u00e9e.<br>Mais il y a une question que nous avons jusqu&rsquo;ici presque<br>ignor\u00e9e. Pourquoi l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 humaine doit-elle \u00eatre \u00e9vit\u00e9e ? En<br>supposant que le m\u00e9canisme du processus ait \u00e9t\u00e9 exactement<br>d\u00e9crit, quel est le motif de cet effort consid\u00e9rable et pr\u00e9cis pour<br>figer l&rsquo;histoire \u00e0 un moment particulier ?<br>Nous atteignons ici au secret central. Comme nous l&rsquo;avons vu,<br>la mystique du Parti, et surtout du Parti int\u00e9rieur, d\u00e9pend de la<br>doublepens\u00e9e. Mais c&rsquo;est plus profond\u00e9ment que g\u00eet le motif<br>originel, l&rsquo;instinct jamais discut\u00e9 qui conduisit d&rsquo;abord \u00e0<br>s&#8217;emparer du pouvoir, puis fit na\u00eetre la doublepens\u00e9e, la Police de<br>la Pens\u00e9e, la guerre continuelle et tous les autres attirails<br>n\u00e9cessaires. Ce motif consiste en r\u00e9alit\u00e9\u2026<br>Winston prit conscience du silence, comme on devient<br>conscient d&rsquo;un nouveau son. Il lui sembla que, depuis un<br>moment, Julia \u00e9tait bien immobile. Elle \u00e9tait couch\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9,<br>nue jusqu&rsquo;\u00e0 la taille, la main sous la joue, et une boucle noire lui<br>tombait sur les yeux. Sa poitrine se soulevait et s&rsquo;abaissait<br>lentement et r\u00e9guli\u00e8rement.<br>\u2013 Julia !<br>Pas de r\u00e9ponse.<br>\u2013 Julia, tu dors ?<br>Pas de r\u00e9ponse. Elle \u00e9tait endormie. Il ferma le livre, le<br>d\u00e9posa soigneusement sur le parquet, se coucha et tira la<br>couverture sur eux deux.<br>Il pensa qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas encore appris l&rsquo;ultime secret. Il<br>comprenait comment, il ne comprenait pas pourquoi. Le chapitre<\/p>\n\n\n\n<p>242 &#8211;<br>I, comme le chapitre III, ne lui avait en r\u00e9alit\u00e9 rien appris qu&rsquo;il ne<br>s\u00fbt auparavant. Il avait simplement syst\u00e9matis\u00e9 le savoir qu&rsquo;il<br>poss\u00e9dait d\u00e9j\u00e0. Mais apr\u00e8s l&rsquo;avoir lu, sa certitude de ne pas \u00eatre<br>fou \u00e9tait plus forte. Il y avait la v\u00e9rit\u00e9, il y avait le mensonge, et si<br>l&rsquo;on s&rsquo;accrochait \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, m\u00eame contre le monde entier, on<br>n&rsquo;\u00e9tait pas fou.<br>Un rayon jaune et oblique du soleil couchant entra par la<br>fen\u00eatre et tomba sur l&rsquo;oreiller. Il ferma les yeux. Le soleil sur son<br>visage, et le corps lisse de la fille qui touchait le sien, lui<br>donnaient une sensation puissante, reposante, de confiance. Il<br>\u00e9tait en s\u00e9curit\u00e9, tout allait bien. Il s&rsquo;endormit en murmurant :<br>\u00ab Il ne peut y avoir de statistique de la sant\u00e9 mentale \u00bb, avec<br>l&rsquo;impression que cette remarque contenait une profonde sagesse.<br>CHAPITRE X<br>Quand il se r\u00e9veilla, ce fut avec l&rsquo;impression d&rsquo;avoir dormi<br>longtemps, mais un regard \u00e0 la pendule d\u00e9mod\u00e9e lui apprit qu&rsquo;il<br>n&rsquo;\u00e9tait que vingt-trois heures. Il resta un moment \u00e0 sommeiller,<br>puis l&rsquo;habituelle chanson, chant\u00e9e \u00e0 pleins poumons, monta de la<br>cour :<br>Ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un r\u00eave sans espoir,<br>il passa comme un jour d&rsquo;avril,<br>mais un regard et un mot, et les r\u00eaves qu&rsquo;ils \u00e9veillent,<br>tordent encore les fibres de mon c\u0153ur !<br>La ritournelle semblait encore en vogue. On l&rsquo;entendait par<br>toute la ville. Elle tenait plus longtemps que la chanson de la<br>Haine. Julia se r\u00e9veilla au bruit, s&rsquo;\u00e9tira voluptueusement et sortit<br>du lit.<br>\u2013 J&rsquo;ai faim, dit-elle. Faisons encore un peu de caf\u00e9. Zut ! Le<br>fourneau s&rsquo;est \u00e9teint et l&rsquo;eau est froide. \u2013 Elle prit le fourneau et le<br>secoua. \u2013 Il n&rsquo;y a plus de p\u00e9trole.<\/p>\n\n\n\n<p>243 &#8211;<br>\u2013 Le vieux Charrington nous en donnera, je pense.<br>\u2013 C&rsquo;est bizarre, je m&rsquo;\u00e9tais assur\u00e9e qu&rsquo;il \u00e9tait rempli.<br>Elle ajouta :<br>\u2013 Je vais m&rsquo;habiller. Il me semble qu&rsquo;il fait plus froid.<br>Winston se leva aussi et s&rsquo;habilla. La voix infatigable<br>continuait \u00e0 chanter :<br>On dit que le temps apaise toute douleur,<br>on dit que tout peut s&rsquo;oublier,<br>mais les sourires et les pleurs, par-del\u00e0 les ann\u00e9es,<br>tordent encore les fibres de mon c\u0153ur.<br>Quand il eut attach\u00e9 la ceinture de sa combinaison, il alla \u00e0 la<br>fen\u00eatre. Le soleil devait descendre derri\u00e8re les maisons. Il<br>n&rsquo;\u00e9clairait plus la cour. Les pav\u00e9s \u00e9taient humides comme s&rsquo;ils<br>venaient d&rsquo;\u00eatre lav\u00e9s et Winston avait l&rsquo;impression que le ciel<br>avait \u00e9t\u00e9 lav\u00e9 aussi, tellement le bleu \u00e9tait frais et p\u00e2le entre les<br>chemin\u00e9es. La femme, infatigable, allait et venait, s&#8217;emplissait la<br>bouche d&rsquo;\u00e9pingles, les enlevait, chantait, puis restait silencieuse,<br>\u00e9pinglait toujours plus de couches, encore et encore.<br>Il se demanda si elle lavait pour gagner sa vie ou \u00e9tait<br>simplement l&rsquo;esclave de vingt ou trente petits-enfants. Julia \u00e9tait<br>venue pr\u00e8s de lui. Ils regardaient ensemble, avec une sorte de<br>fascination, la robuste silhouette d&rsquo;en bas. Winston, frapp\u00e9 par<br>l&rsquo;attitude caract\u00e9ristique de la femme, bras \u00e9pais lev\u00e9s pour<br>atteindre la corde, puissante croupe saillante de jument, se rendit<br>compte, pour la premi\u00e8re fois, qu&rsquo;elle \u00e9tait belle. Il ne lui \u00e9tait<br>jamais venu \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que le corps d&rsquo;une femme de cinquante ans,<br>\u00e9panoui en des dimensions monstrueuses par les maternit\u00e9s, puis<br>endurci, rendu rugueux par le travail jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre d&rsquo;un grain plus<\/p>\n\n\n\n<p>244 &#8211;<br>grossier que celui d&rsquo;un navet trop m\u00fbr, pouvait \u00eatre beau. Mais il<br>\u00e9tait beau. Et, apr\u00e8s tout, pourquoi ne le serait-il pas ? Le corps<br>solide et informe, comme un bloc de granit, et la peau rouge et<br>rugueuse, avaient le m\u00eame rapport avec le corps d&rsquo;une fille que le<br>fruit de l&rsquo;\u00e9glantier avec une rose. Pourquoi le fruit serait-il tenu<br>pour inf\u00e9rieur \u00e0 la fleur ?<br>\u2013 Elle est belle, murmura-t-il.<br>\u2013 Elle a bien un m\u00e8tre d&rsquo;une hanche \u00e0 l&rsquo;autre, facilement, dit<br>Julia.<br>\u2013 C&rsquo;est son style de beaut\u00e9, r\u00e9pondit Winston.<br>Il entourait facilement de son bras la souple taille de Julia. De<br>la hanche au genou, son flanc \u00e9tait contre le sien. Aucun enfant<br>ne na\u00eetrait jamais d&rsquo;eux. C&rsquo;\u00e9tait la seule chose qu&rsquo;ils ne pourraient<br>jamais faire. Ils ne pourraient transmettre le secret, d&rsquo;un esprit \u00e0<br>l&rsquo;autre, que par les mots. La femme d&rsquo;en bas n&rsquo;avait pas d&rsquo;esprit,<br>elle n&rsquo;avait que des bras forts, un c\u0153ur ardent, un ventre fertile. Il<br>se demanda \u00e0 combien d&rsquo;enfants elle pouvait avoir donn\u00e9<br>naissance. Facilement \u00e0 une quinzaine. Elle avait eu sa floraison<br>momentan\u00e9e. Une ann\u00e9e, peut-\u00eatre, elle avait eu la beaut\u00e9 d&rsquo;une<br>rose sauvage, puis elle avait soudain grossi comme un fruit<br>fertilis\u00e9 et elle \u00e9tait devenue dure, rouge et rugueuse. Sa vie s&rsquo;\u00e9tait<br>pass\u00e9e \u00e0 blanchir, brosser, repriser, cuisiner, balayer, polir,<br>raccommoder, frotter, blanchir, d&rsquo;abord pour ses enfants, puis<br>pour ses petits-enfants, pendant trente ans d&rsquo;affil\u00e9e. Au bout des<br>trente ans, elle chantait encore.<br>Le respect mystique que Winston \u00e9prouvait \u00e0 son \u00e9gard \u00e9tait<br>m\u00eal\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aspect du ciel p\u00e2le et sans nuages qui s&rsquo;\u00e9tendait au loin<br>derri\u00e8re les chemin\u00e9es. Winston pensa qu&rsquo;il \u00e9tait \u00e9trange que tout<br>le monde partage\u00e2t le m\u00eame ciel, en Estasia et en Eurasia, comme<br>en Oc\u00e9ania. Et les gens qui vivaient sous le ciel \u00e9taient tous<br>semblables. C&rsquo;\u00e9tait partout, dans le monde entier, des centaines<br>ou des milliers de millions de gens s&rsquo;ignorant les uns les autres,<\/p>\n\n\n\n<p>245 &#8211;<br>s\u00e9par\u00e9s par des murs de haine et de mensonges, et cependant<br>presque exactement les m\u00eames, des gens qui n&rsquo;avaient jamais<br>appris \u00e0 penser, mais qui emmagasinaient dans leurs c\u0153urs, leurs<br>ventres et leurs muscles, la force qui, un jour, bouleverserait le<br>monde.<br>S&rsquo;il y avait un espoir, il \u00e9tait chez les prol\u00e9taires. Sans avoir lu<br>la fin du livre, Winston savait que ce devait \u00eatre le message final<br>de Goldstein. L\u2019avenir appartenait aux prol\u00e9taires. Mais pouvaiton \u00eatre certain que le monde qu&rsquo;ils construiraient quand leur<br>heure viendrait, ne serait pas aussi \u00e9tranger \u00e0 lui, Winston Smith,<br>que le monde du Parti ? Oui, car ce serait du moins un monde<br>sain. L\u00e0 o\u00f9 il y a \u00e9galit\u00e9, il peut y avoir sant\u00e9. T\u00f4t ou tard, la force<br>deviendrait consciente et agirait. Les prol\u00e9taires \u00e9taient<br>immortels. On ne pouvait en douter, quand on regardait la<br>vaillante silhouette de la cour. \u00c0 la fin, l&rsquo;heure de leur r\u00e9veil<br>sonnerait. Et jusqu&rsquo;\u00e0 ce moment, m\u00eame s&rsquo;il n&rsquo;arrivait que dans<br>deux mille ans, ils resteraient vivants, malgr\u00e9 les intemp\u00e9ries,<br>comme des oiseaux, transmettant d&rsquo;un corps \u00e0 l&rsquo;autre la vitalit\u00e9<br>que le Parti ne pouvait partager et ne pouvait tuer.<br>\u2013 Te souviens-tu, demanda-t-il, de la grive qui chantait pour<br>nous, le premier jour, \u00e0 la lisi\u00e8re du bois ?<br>\u2013 Elle ne chantait pas pour nous, r\u00e9pondit Julia, elle chantait<br>pour se faire plaisir \u00e0 elle-m\u00eame. Non, pas m\u00eame cela. Elle<br>chantait, tout simplement.<br>Les oiseaux chantaient, les prol\u00e9taires chantaient, le Parti ne<br>chantait pas. Partout, dans le monde, \u00e0 Londres et \u00e0 New York, en<br>Afrique et au Br\u00e9sil et dans les contr\u00e9es myst\u00e9rieuses et<br>d\u00e9fendues par-del\u00e0 les fronti\u00e8res, dans les rues de Paris et de<br>Berlin, dans les villages de l&rsquo;interminable plaine russe, dans les<br>bazars de la Chine et du Japon, partout se dressait la m\u00eame<br>silhouette, solide et invincible, monstrueuse \u00e0 force de travail et<br>d&rsquo;enfantement, qui peinait de sa naissance \u00e0 sa mort, mais<br>chantait encore. De ces reins puissants, une race d&rsquo;\u00eatres<\/p>\n\n\n\n<p>246 &#8211;<br>conscients devait un jour sortir. On \u00e9tait des morts, l&rsquo;avenir leur<br>appartenait. Mais on pouvait partager ce futur en gardant l&rsquo;esprit<br>vivant comme ils gardaient le corps et en transmettant la doctrine<br>secr\u00e8te que deux et deux font quatre.<br>\u2013 Nous sommes des morts, dit-il.<br>\u2013 Nous sommes des morts, r\u00e9p\u00e9ta Julia ob\u00e9issante.<br>\u2013 Vous \u00eates des morts, dit une voix de fer derri\u00e8re eux.<br>Ils se s\u00e9par\u00e8rent brusquement. Winston \u00e9tait glac\u00e9 jusqu&rsquo;aux<br>entrailles. Il pouvait voir, tout autour des iris, le blanc des yeux de<br>Julia, dont le visage \u00e9tait devenu d&rsquo;un blanc de lait. La tache de<br>rouge qu&rsquo;elle avait encore sur chaque joue ressortait cr\u00fbment,<br>presque comme si elle n&rsquo;\u00e9tait pas reli\u00e9e \u00e0 la peau.<br>\u2013 Vous \u00eates des morts, r\u00e9p\u00e9ta la voix de fer.<br>\u2013 Il \u00e9tait derri\u00e8re le tableau, souffla Julia.<br>\u2013 Il \u00e9tait derri\u00e8re le tableau, dit la voix. Restez o\u00f9 vous \u00eates.<br>Ne faites aucun mouvement jusqu&rsquo;\u00e0 ce que je vous l&rsquo;ordonne.<br>\u00c7a y \u00e9tait, \u00e7a y \u00e9tait \u00e0 la fin. Ils ne pouvaient rien faire que<br>rester debout \u00e0 se regarder dans les yeux. Se sauver en courant,<br>s&rsquo;enfuir de la maison avant qu&rsquo;il f\u00fbt trop tard, une telle id\u00e9e ne<br>leur vint pas. On ne pouvait penser \u00e0 d\u00e9sob\u00e9ir \u00e0 la voix de fer qui<br>venait du mur. Il y eut un claquement, comme si un loquet avait<br>\u00e9t\u00e9 tourn\u00e9 et un bruit de verre cass\u00e9. Le tableau \u00e9tait tomb\u00e9 sur le<br>parquet, d\u00e9couvrant le t\u00e9l\u00e9cran.<br>\u2013 Maintenant, ils peuvent nous voir, dit Julia.<\/p>\n\n\n\n<p>247 &#8211;<br>\u2013 Maintenant, nous pouvons vous voir, dit la voix. Debout au<br>milieu de la chambre. Dos \u00e0 dos. Les mains crois\u00e9es derri\u00e8re la<br>t\u00eate. Sans vous toucher.<br>Ils ne se touchaient pas. Mais il semblait \u00e0 Winston qu&rsquo;il<br>pouvait sentir trembler le corps de Julia. Ou peut-\u00eatre \u00e9tait-ce le<br>tremblement du sien. Il pouvait \u00e0 peine emp\u00eacher ses dents de<br>claquer. Ses genoux, eux, \u00e9chappaient \u00e0 sa volont\u00e9. Il y avait en<br>bas, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur et \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la maison, un bruit de bottes.<br>La cour paraissait pleine d&rsquo;hommes. Le chant de la femme s&rsquo;\u00e9tait<br>brusquement arr\u00eat\u00e9. Il y eut un long bruit de roulement, comme<br>si le baquet avait \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9 \u00e0 travers la cour, puis une confusion de<br>cris de col\u00e8re qui se termina par un cri de douleur.<br>\u2013 La maison est cern\u00e9e, dit Winston.<br>\u2013 La maison est cern\u00e9e, dit la voix.<br>Il entendit Julia serrer les dents.<br>\u2013 Je suppose que nous ferions aussi bien de nous dire adieu,<br>dit-elle.<br>\u2013 Vous feriez aussi bien de vous dire adieu, dit la voix.<br>Alors, une autre voix, tout \u00e0 fait diff\u00e9rente, la voix claire d&rsquo;un<br>homme cultiv\u00e9, que Winston eut l&rsquo;impression d&rsquo;avoir d\u00e9j\u00e0<br>entendue, intervint :<br>\u2013 Et \u00e0 propos, pendant que nous en sommes \u00e0 ce sujet, voici<br>une chandelle pour aller vous coucher, voici un couperet pour<br>couper votre t\u00eate !<br>Quelque chose s&rsquo;\u00e9crasa sur le lit, derri\u00e8re Winston. Le haut<br>d&rsquo;une \u00e9chelle avait \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 \u00e0 travers la fen\u00eatre et avait fait<br>tomber le cadre. Quelqu&rsquo;un grimpait par l\u00e0. On entendit le bruit<\/p>\n\n\n\n<p>248 &#8211;<br>des bottes qui montaient l&rsquo;escalier. La pi\u00e8ce fut remplie<br>d&rsquo;hommes solides, en uniforme noir, chauss\u00e9s de bottes ferr\u00e9es et<br>munis de matraques.<br>Winston ne tremblait plus. Il bougeait \u00e0 peine, m\u00eame les<br>yeux. Une seule chose comptait, rester immobile ; rester<br>immobile et ne pas leur fournir de pr\u00e9texte pour vous battre. Un<br>homme \u00e0 la m\u00e2choire de boxeur, dont la bouche ne formait qu&rsquo;un<br>trait, s&rsquo;arr\u00eata devant lui en balan\u00e7ant pensivement sa matraque<br>entre le pouce et l&rsquo;index. Winston rencontra son regard.<br>L&rsquo;impression de nudit\u00e9 qu&rsquo;il ressentait, avec les mains derri\u00e8re la<br>t\u00eate et le visage et le corps expos\u00e9s tout entiers, \u00e9tait presque<br>insupportable. L&rsquo;homme sortit un bout de langue blanche, l\u00e9cha<br>l&rsquo;endroit o\u00f9 auraient d\u00fb se trouver ses l\u00e8vres, puis passa. Il y eut<br>un nouveau fracas. Quelqu&rsquo;un avait pris sur la table le pressepapier de verre et le r\u00e9duisait en miettes contre la pierre du foyer.<br>Le fragment de corail, une fleur minuscule et pliss\u00e9e, comme<br>un bouton de rose en sucre sur un g\u00e2teau, roula sur le tapis.<br>\u00ab Combien, pensa Winston, combien il avait toujours \u00e9t\u00e9 petit ! \u00bb<br>Il y eut un hal\u00e8tement et le bruit d&rsquo;un coup derri\u00e8re lui et il re\u00e7ut<br>sur la jambe un violent coup de pied qui lui fit presque perdre<br>l&rsquo;\u00e9quilibre. Un des hommes avait lanc\u00e9 \u00e0 Julia un coup de poing<br>en plein plexus solaire qui l&rsquo;avait fait se plier en deux comme une<br>r\u00e8gle de poche. Etendue sur le parquet, elle s&rsquo;effor\u00e7ait de<br>retrouver son souffle. Winston n&rsquo;osa tourner la t\u00eate, m\u00eame d&rsquo;un<br>millim\u00e8tre, mais le visage livide, haletant, venait parfois dans<br>l&rsquo;angle de sa vision. M\u00eame \u00e0 travers sa terreur, il lui semblait<br>sentir la douleur dans son propre corps, la douleur mortelle qui<br>\u00e9tait cependant moins urgente que la lutte pour reprendre son<br>souffle. Il savait ce qu&rsquo;elle devait ressentir, la souffrance terrible,<br>torturante, qui ne vous quitte pas, mais \u00e0 laquelle on ne peut<br>penser encore, car il est n\u00e9cessaire avant tout de pouvoir respirer.<br>Deux des hommes la saisirent par les genoux et les \u00e9paules et<br>l&#8217;emport\u00e8rent hors de la pi\u00e8ce, comme un sac. Winston entrevit<br>rapidement son visage, retourn\u00e9 vers le bas, jaune et<\/p>\n\n\n\n<p>249 &#8211;<br>contorsionn\u00e9, les yeux ferm\u00e9s, une tache rouge sur chaque joue.<br>Et c&rsquo;est la derni\u00e8re vision qu&rsquo;il eut d&rsquo;elle.<br>Il \u00e9tait debout, immobile comme un mort. Personne ne l&rsquo;avait<br>encore frapp\u00e9. Des pens\u00e9es qui venaient d&rsquo;elles-m\u00eames, mais qui<br>paraissaient absolument sans int\u00e9r\u00eat, commenc\u00e8rent \u00e0 lui<br>traverser l&rsquo;esprit. Il se demanda si on avait pris M. Charrington. Il<br>se demanda ce qu&rsquo;on avait fait \u00e0 la femme de la cour. Il remarqua<br>qu&rsquo;il avait une forte envie d&rsquo;uriner et s&rsquo;en \u00e9tonna, car il n&rsquo;y avait<br>que deux ou trois heures qu&rsquo;il avait urin\u00e9. Il vit que l&rsquo;aiguille de la<br>pendule indiquait le chiffre neuf, ce qui signifiait vingt et une<br>heure. Mais la lumi\u00e8re semblait trop vive. Est-ce qu&rsquo;\u00e0 vingt et une<br>heures la lumi\u00e8re ne diminuait pas, par les soirs d&rsquo;ao\u00fbt ? Il se<br>demanda si, apr\u00e8s tout, Julia et lui ne s&rsquo;\u00e9taient pas tromp\u00e9s<br>d&rsquo;heure, s&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas dormi pendant que l&rsquo;aiguille faisait le<br>tour du cadran, et pens\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9tait vingt-trois heures alors qu&rsquo;en<br>r\u00e9alit\u00e9 on \u00e9tait au lendemain matin neuf heures. Mais il ne suivit<br>pas plus loin le fil de cette id\u00e9e. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas int\u00e9ressant.<br>Il y eut sur le palier un pas plus l\u00e9ger. M. Charrington entra.<br>Le maintien des hommes en uniforme noir se fit soudain plus<br>mod\u00e9r\u00e9. L\u2019aspect de M. Charrington avait aussi chang\u00e9.<br>\u2013 Ramassez ces morceaux, dit-il bri\u00e8vement.<br>Un homme se baissa pour ob\u00e9ir. L\u2019accent faubourien avait<br>disparu. Winston comprit soudain quelle voix il avait entendue au<br>t\u00e9l\u00e9cran il y avait quelques minutes. M. Charrington portait<br>encore sa vieille jaquette de velours, mais ses cheveux, qui avaient<br>\u00e9t\u00e9 presque blancs, \u00e9taient devenus noirs. Il ne portait pas non<br>plus de lunettes. Il lan\u00e7a un seul coup d&rsquo;\u0153il aigu \u00e0 Winston,<br>comme pour v\u00e9rifier son identit\u00e9, puis ne fit plus attention \u00e0 lui.<br>Il \u00e9tait reconnaissable, mais il n&rsquo;\u00e9tait plus le m\u00eame individu. Son<br>corps s&rsquo;\u00e9tait redress\u00e9 et semblait avoir grossi. Son visage n&rsquo;avait<br>subi que de minuscules modifications, mais elles avaient op\u00e9r\u00e9<br>une transformation compl\u00e8te. Les sourcils noirs \u00e9taient moins<br>touffus, les rides \u00e9taient effac\u00e9es, toutes les lignes du visage<\/p>\n\n\n\n<p>250 &#8211;<br>semblaient avoir chang\u00e9. M\u00eame le nez semblait plus court. C&rsquo;\u00e9tait<br>le visage froid et vigilant d&rsquo;un homme d&rsquo;environ trente-cinq ans.<br>Winston pensa que, pour la premi\u00e8re fois de sa vie, il regardait,<br>en connaissance de cause, un membre de la Police de la Pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>251 &#8211;<br>TROISIEME PARTIE<br>CHAPITRE I<br>Winston ignorait o\u00f9 il se trouvait. Probablement au minist\u00e8re<br>de l&rsquo;Amour, mais il n&rsquo;y avait aucun moyen de s&rsquo;en assurer. Il \u00e9tait<br>dans une cellule au plafond \u00e9lev\u00e9, sans fen\u00eatres, aux murs blancs<br>de porcelaine brillante. Des lampes dissimul\u00e9es l&#8217;emplissaient<br>d&rsquo;une froide lumi\u00e8re et Winston entendait un bourdonnement<br>lent et continu qui, pensa-t-il, avait probablement un rapport<br>avec la fourniture de l&rsquo;air. Un banc, qui \u00e9tait une sorte d&rsquo;\u00e9tag\u00e8re<br>juste assez large pour s&rsquo;asseoir, faisait le tour de la pi\u00e8ce, coup\u00e9<br>seulement par la porte et, au fond de la pi\u00e8ce, par un seau<br>hygi\u00e9nique qui n&rsquo;avait pas de si\u00e8ge en bois.<br>Il y avait quatre t\u00e9l\u00e9crans, un dans chaque mur. Winston<br>sentait au ventre une douleur sourde. Elle ne l&rsquo;avait pas quitt\u00e9<br>depuis qu&rsquo;on l&rsquo;avait jet\u00e9 dans un fourgon ferm\u00e9 et emport\u00e9. Mais<br>il avait faim aussi, une sorte de faim malsaine qui le rongeait. Il<br>pouvait y avoir vingt-quatre heures qu&rsquo;il n&rsquo;avait mang\u00e9, peut-\u00eatre<br>trente-six. Il ne savait toujours pas et probablement ne saurait<br>jamais, si c&rsquo;\u00e9tait le matin ou le soir qu&rsquo;on l&rsquo;avait arr\u00eat\u00e9. Depuis<br>son arrestation, il n&rsquo;avait rien eu \u00e0 manger.<br>Il \u00e9tait assis, les mains crois\u00e9es sur les genoux, aussi<br>immobile qu&rsquo;il le pouvait, sur le banc \u00e9troit. Il avait d\u00e9j\u00e0 appris \u00e0<br>rester assis sans bouger. Quand il faisait un mouvement<br>inattendu, on criait sur lui, du t\u00e9l\u00e9cran. Mais son d\u00e9sir de<br>nourriture augmentait et le dominait. Ce qu&rsquo;il d\u00e9sirait par-dessus<br>tout, c&rsquo;\u00e9tait un morceau de pain. Il avait dans l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il y avait<br>quelques miettes de pain dans la poche de sa combinaison. Il \u00e9tait<br>m\u00eame possible \u2013 il le pensait parce que de temps en temps<br>quelque chose semblait lui chatouiller la jambe, \u2013 qu&rsquo;il y e\u00fbt l\u00e0 un<br>morceau de cro\u00fbte qu&rsquo;il pourrait saisir. \u00c0 la fin, la tentation de<br>s&rsquo;en assurer l&#8217;emporta sur sa crainte. Il glissa une main dans sa<br>poche.<\/p>\n\n\n\n<p>252 &#8211;<br>\u2013 Smith ! glapit une voix au t\u00e9l\u00e9cran. 6079 Smith W ! Dans<br>les cellules, les mains doivent rester hors des poches !<br>Il s&rsquo;immobilisa de nouveau, les mains crois\u00e9es sur les genoux.<br>Avant d&rsquo;\u00eatre amen\u00e9 l\u00e0, il avait \u00e9t\u00e9 conduit \u00e0 un autre endroit qui<br>devait \u00eatre une prison ordinaire ou un cachot temporaire employ\u00e9<br>par les patrouilles. Il ne savait pas combien de temps il y \u00e9tait<br>rest\u00e9. Quelques heures, de toute fa\u00e7on. Sans pendule et sans<br>lumi\u00e8re solaire, il est difficile d&rsquo;\u00e9valuer le temps.<br>C&rsquo;\u00e9tait un endroit bruyant, qui sentait mauvais. Il avait \u00e9t\u00e9<br>plac\u00e9 dans une cellule analogue \u00e0 celle o\u00f9 il se trouvait<br>actuellement, mais qui \u00e9tait ignoblement sale et toujours remplie<br>de dix ou quinze personnes. C&rsquo;\u00e9taient, en majorit\u00e9, des criminels<br>ordinaires, mais, parmi eux, il y avait quelques prisonniers<br>politiques.<br>Il \u00e9tait rest\u00e9 assis, silencieux, adoss\u00e9 au mur, bouscul\u00e9 par<br>des corps sales, trop pr\u00e9occup\u00e9 par sa peur et son mal au ventre<br>pour s&rsquo;int\u00e9resser beaucoup \u00e0 ce qui l&rsquo;entourait. Il avait cependant<br>not\u00e9 l&rsquo;\u00e9tonnante diff\u00e9rence entre le maintien des prisonniers du<br>Parti et celui des autres. Les prisonniers du Parti \u00e9taient toujours<br>silencieux et terrifi\u00e9s, mais les criminels ordinaires ne semblaient<br>avoir peur de personne. Ils vocif\u00e9raient des insultes \u00e0 l&rsquo;adresse<br>des gardes, luttaient f\u00e9rocement quand leurs effets \u00e9taient saisis,<br>\u00e9crivaient des mots obsc\u00e8nes sur le parquet, mangeaient de la<br>nourriture pass\u00e9e en fraude qu&rsquo;ils tiraient de myst\u00e9rieuses<br>cachettes dans leurs v\u00eatements, criaient m\u00eame contre le t\u00e9l\u00e9cran<br>quand il essayait de restaurer l&rsquo;ordre. Quelques-uns semblaient<br>en bons termes avec les gardes, les appelaient par des surnoms et<br>essayaient, par des cajoleries, de se faire passer des cigarettes par<br>le trou d&rsquo;espion de la porte. Les gardes, aussi, montraient envers<br>les criminels ordinaires une certaine indulgence, m\u00eame quand ils<br>devaient les traiter durement. On parlait beaucoup des camps de<br>travaux forc\u00e9s o\u00f9 de nombreux prisonniers s&rsquo;attendaient \u00e0 \u00eatre<br>envoy\u00e9s. Tout allait \u00ab tr\u00e8s bien \u00bb dans les camps, aussi longtemps<br>que l&rsquo;on avait de bonnes relations et que l&rsquo;on connaissait les<br>ficelles. Il y avait la corruption, le favoritisme et les dissipations<\/p>\n\n\n\n<p>253 &#8211;<br>de toutes sortes, il y avait l&rsquo;homosexualit\u00e9 et la prostitution, il y<br>avait m\u00eame l&rsquo;alcool illicite obtenu par la distillation des pommes<br>de terre. On ne donnait les postes de confiance qu&rsquo;aux criminels<br>communs, sp\u00e9cialement aux gangsters et aux meurtriers qui<br>formaient une sorte d&rsquo;aristocratie. Toutes les besognes rebutantes<br>\u00e9taient faites par les criminels politiques.<br>Il y avait un va-et-vient constant de prisonniers de tous<br>mod\u00e8les : colporteurs de drogues, voleurs, bandits, vendeurs du<br>march\u00e9 noir, ivrognes, prostitu\u00e9es. Quelques-uns des ivrognes<br>\u00e9taient si violents que les autres prisonniers devaient s&rsquo;unir pour<br>les ma\u00eetriser.<br>Une femme \u00e9norme, \u00e9pave d&rsquo;environ soixante ans, aux<br>grandes mamelles ballotantes, aux \u00e9paisses boucles de cheveux<br>blancs d\u00e9faits, fut apport\u00e9e hurlante et frappant du pied par<br>quatre gardes qui la tenaient chacun par un bout. Ils lui<br>arrach\u00e8rent les bottes avec lesquelles elle avait essay\u00e9 de les<br>frapper et la jet\u00e8rent dans le giron de Winston qui en eut les<br>f\u00e9murs presque bris\u00e9s. La femme se redressa et les poursuivit de<br>cris de \u00ab sales b\u00e2tards ! \u00bb. Remarquant alors qu&rsquo;elle \u00e9tait assise<br>sur quelque chose qui n&rsquo;\u00e9tait pas plat, elle glissa des genoux de<br>Winston sur le banc.<br>\u2013 Pardon, ch\u00e9ri, dit-elle. Je m&rsquo;serais pas assise sur toi, c&rsquo;est<br>ces animaux qui m&rsquo;ont mise l\u00e0. Ils savent pas traiter les dames,<br>pas ? \u2013 Elle s&rsquo;arr\u00eata, se tapota la poitrine et rota. \u2013 Pardon, ditelle. J&rsquo;suis pas tout \u00e0 fait dans mon assiette.<br>Elle se pencha en avant et vomit copieusement sur le parquet.<br>\u2013 \u00c7a va mieux, dit-elle en se rejetant en arri\u00e8re, les yeux<br>ferm\u00e9s. Faut jamais garder \u00e7a, je t&rsquo; dis. Faut le sortir pendant qu&rsquo;<br>c&rsquo;est comme frais sur l&rsquo;estomac.<br>Elle reprenait vie. Elle se tourna pour jeter un autre regard \u00e0<br>Winston et parut se toquer imm\u00e9diatement de lui. Elle entoura<\/p>\n\n\n\n<p>254 &#8211;<br>l&rsquo;\u00e9paule de Winston de son bras \u00e9norme et l&rsquo;attira \u00e0 elle, lui<br>soufflant au visage une odeur de bi\u00e8re et de vomissure.<br>\u2013 Comment qu&rsquo; tu t&rsquo;appelles, ch\u00e9ri ? demanda-t-elle.<br>\u2013 Smith, r\u00e9pondit Winston.<br>\u2013 Smith ? r\u00e9p\u00e9ta la femme. \u00c7a c&rsquo;est dr\u00f4le. J&rsquo; m&rsquo;appelle Smith<br>aussi. Eh bien, ajouta-t-elle avec sentiment, j&rsquo; pourrais \u00eatre ta<br>m\u00e8re !<br>\u00ab Elle pourrait \u00eatre ma m\u00e8re \u00bb, pensa Winston. Elle avait \u00e0<br>peu pr\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge et le physique voulus et il \u00e9tait probable que les<br>gens changeaient quelque peu apr\u00e8s vingt ans de travaux forc\u00e9s.<br>Personne d&rsquo;autre ne lui avait parl\u00e9. Les criminels ordinaires<br>ignoraient dans une surprenante mesure les prisonniers du Parti.<br>Ils les appelaient \u00ab les Polits \u00bb avec une sorte de m\u00e9pris<br>indiff\u00e9rent. Les prisonniers du Parti paraissaient terrifi\u00e9s de<br>parler \u00e0 qui que ce soit et, surtout, de se parler entre eux. Une fois<br>seulement, alors que deux membres du Parti, deux femmes,<br>\u00e9taient serr\u00e9es l&rsquo;une contre l&rsquo;autre sur le banc, il surprit, dans le<br>vacarme des voix, quelques mots rapidement chuchot\u00e9s et, en<br>particulier, une allusion \u00e0 quelque chose appel\u00e9 \u00ab salle un-houn \u00bb, qu&rsquo;il ne comprit pas.<br>Il pouvait y avoir deux ou trois heures qu&rsquo;on l&rsquo;avait apport\u00e9 l\u00e0.<br>La douleur sourde de son ventre \u00e9tait continuelle, mais parfois<br>elle s&rsquo;att\u00e9nuait, parfois elle empirait, et le champ de sa pens\u00e9e<br>s&rsquo;\u00e9tendait ou se r\u00e9tr\u00e9cissait suivant le m\u00eame rythme. Quand elle<br>augmentait, il ne pensait qu&rsquo;\u00e0 la douleur elle-m\u00eame et \u00e0 son<br>besoin de nourriture. Quand elle s&rsquo;att\u00e9nuait, il \u00e9tait pris de<br>panique. Il y avait des moments o\u00f9 il imaginait ce qui devait lui<br>arriver avec une telle intensit\u00e9, que son c\u0153ur battait au galop et<br>que sa respiration s&rsquo;arr\u00eatait. Il sentait les coups de matraque sur<br>ses \u00e9paules et de bottes ferr\u00e9es sur ses tibias. Il se voyait luim\u00eame rampant sur le sol et criant gr\u00e2ce de sa bouche aux dents<\/p>\n\n\n\n<p>255 &#8211;<br>cass\u00e9es. Il pensait \u00e0 peine \u00e0 Julia. Il ne pouvait fixer son esprit sur<br>elle.<br>Il l&rsquo;aimait et ne la trahirait pas, mais ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un fait, qu&rsquo;il<br>connaissait ; comme il connaissait les r\u00e8gles de l&rsquo;arithm\u00e9tique. Il<br>ne sentait aucun amour pour elle et se demandait m\u00eame \u00e0 peine<br>ce qu&rsquo;elle devenait. Il pensait plus souvent \u00e0 O&rsquo;Brien, avec un<br>espoir vacillant. O&rsquo;Brien devait savoir qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9. La<br>Fraternit\u00e9, avait-il dit, n&rsquo;essayait jamais de sauver ses membres.<br>Mais il y avait la lame de rasoir. On lui enverrait une lame de<br>rasoir si on pouvait. Il y aurait peut-\u00eatre cinq secondes avant que<br>les gardes puissent se pr\u00e9cipiter dans la cellule. La lame lui<br>mordrait la chair avec une froideur br\u00fblante et les doigts m\u00eames<br>qui la tenaient seraient coup\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;os.<br>Tout revenait \u00e0 son corps malade qui se recroquevillait en<br>tremblant devant la moindre souffrance. Il n&rsquo;\u00e9tait pas certain de<br>pouvoir se servir de la lame de rasoir, m\u00eame s&rsquo;il en avait<br>l&rsquo;occasion. Il \u00e9tait plus naturel de vivre chaque moment en<br>acceptant dix minutes suppl\u00e9mentaires d&rsquo;existence m\u00eame avec la<br>certitude que la torture \u00e9tait au bout.<br>Il essayait parfois de compter le nombre de carreaux de<br>porcelaine des murs de la cellule. Cela aurait \u00e9t\u00e9 facile s&rsquo;il n&rsquo;en<br>perdait toujours le compte \u00e0 un point ou \u00e0 un autre. Il se<br>demandait plus souvent o\u00f9 et \u00e0 quelle heure du jour il se trouvait.<br>Parfois, il avait la certitude qu&rsquo;il faisait grand jour au-dehors.<br>L\u2019instant suivant, il \u00e9tait \u00e9galement certain qu&rsquo;il faisait un noir<br>d&rsquo;encre. Il sentait instinctivement qu&rsquo;en ce lieu la lumi\u00e8re ne<br>serait jamais \u00e9teinte. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;endroit o\u00f9 il n&rsquo;y avait pas<br>d&rsquo;obscurit\u00e9. Il comprenait maintenant pourquoi O&rsquo;Brien avait<br>sembl\u00e9 reconna\u00eetre l&rsquo;allusion. Au minist\u00e8re de l&rsquo;Amour, il n&rsquo;y<br>avait pas de fen\u00eatres. Sa cellule pouvait \u00eatre au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9difice<br>ou contre le mur ext\u00e9rieur. Elle pouvait se trouver dix \u00e9tages sous<br>le sol ou trente au-dessus. Il se d\u00e9pla\u00e7ait lui-m\u00eame mentalement<br>d&rsquo;un lieu \u00e0 un autre et essayait de d\u00e9terminer par ses sensations<br>s&rsquo;il \u00e9tait haut perch\u00e9 dans l&rsquo;air ou profond\u00e9ment enterr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>256 &#8211;<br>Il y eut au-dehors un pi\u00e9tinement de bottes. La porte d&rsquo;acier<br>s&rsquo;ouvrit avec un son m\u00e9tallique. Un jeune officier, luisant de cuir<br>verni, nette silhouette en uniforme noir dont le visage p\u00e2le, aux<br>traits pr\u00e9cis, \u00e9tait comme un masque de cire, entra rapidement. Il<br>ordonna aux gardes d&rsquo;amener le prisonnier qu&rsquo;ils conduisaient.<br>Le po\u00e8te Ampleforth se tra\u00eena dans la cellule. La porte se referma<br>avec le m\u00eame bruit m\u00e9tallique.<br>Il fit un ou deux mouvements incertains \u00e0 droite et \u00e0 gauche,<br>comme s&rsquo;il pensait qu&rsquo;il y e\u00fbt une autre porte pour s&rsquo;en aller, puis<br>il se mit \u00e0 marcher dans la cellule de long en large. Il n&rsquo;avait pas<br>encore remarqu\u00e9 la pr\u00e9sence de Winston. Ses yeux troubles<br>\u00e9taient fix\u00e9s sur le mur \u00e0 un m\u00e8tre environ au-dessus du niveau<br>de la t\u00eate de Winston. Il n&rsquo;avait pas de chaussures. Des orteils<br>longs et sales passaient par les trous de ses chaussettes. Il y avait<br>aussi plusieurs jours qu&rsquo;il ne s&rsquo;\u00e9tait ras\u00e9. Une barbe drue lui<br>couvrait le visage jusqu&rsquo;aux pommettes et lui donnait un air<br>apache qui ne s&rsquo;harmonisait pas avec sa grande carcasse faible et<br>ses mouvements nerveux.<br>Winston se r\u00e9veilla un peu de sa l\u00e9thargie. Il fallait parler \u00e0<br>Ampleforth et risquer le glapissement du t\u00e9l\u00e9cran. Ampleforth<br>\u00e9tait peut-\u00eatre m\u00eame porteur de la lame de rasoir.<br>\u2013 Ampleforth ! dit-il.<br>Il n&rsquo;y eut pas de cri au t\u00e9l\u00e9cran. Ampleforth s&rsquo;arr\u00eata avec un<br>faible sursaut. Son regard se posa lentement sur Winston.<br>\u2013 Ah ! Smith ! dit-il. Vous aussi !<br>\u2013 Pourquoi vous a-t-on mis dedans ?<br>\u2013 Pour vous dire la v\u00e9rit\u00e9\u2026 \u2013 Il s&rsquo;assit gauchement sur le banc<br>en face de Winston. \u2013 Il n&rsquo;y a qu&rsquo;un crime, n&rsquo;est-ce pas ? dit-il.<br>\u2013 Et vous l&rsquo;avez commis ?<\/p>\n\n\n\n<p>257 &#8211;<br>\u2013 Apparemment.<br>Il se posa la main sur le front et se pressa les tempes un<br>moment comme s&rsquo;il essayait de rappeler ses souvenirs.<br>\u2013 Ce sont des choses qui arrivent, commen\u00e7a-t-il vaguement.<br>J&rsquo;ai pu trouver une raison, une raison possible, ce qui est sans<br>doute une indiscr\u00e9tion. Nous sortions une \u00e9dition d\u00e9finitive des<br>po\u00e8mes de Kipling. J&rsquo;ai laiss\u00e9 le mot \u00ab God \u00bb \u00e0 la fin d&rsquo;un vers. Je<br>ne pouvais faire autrement, ajouta-t-il presque avec indignation<br>en relevant le visage pour regarder Winston. Il \u00e9tait impossible de<br>changer le vers. La rime \u00e9tait \u00ab rod \u00bb. Savez-vous qu&rsquo;il n&rsquo;y a que<br>douze rimes en \u00ab rod \u00bb dans toute la langue ? Je me suis racl\u00e9 les<br>m\u00e9ninges pendant des jours, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre rime.<br>L\u2019expression de son visage changea. Son air contrari\u00e9<br>disparut et il parut un moment presque content. Une sorte de<br>chaleur intellectuelle, la joie du p\u00e9dant qui a d\u00e9couvert un fait<br>inutile, brilla \u00e0 travers sa barbe sale et emm\u00eal\u00e9e.<br>\u2013 Vous \u00eates-vous jamais rendu compte, demanda-t-il, que<br>toute l&rsquo;histoire de la po\u00e9sie anglaise a \u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e par le fait<br>que la langue anglaise manque de rimes ?<br>Non. Cette id\u00e9e particuli\u00e8re n&rsquo;\u00e9tait jamais venue \u00e0 Winston.<br>Vu les circonstances, elle ne le frappa d&rsquo;ailleurs pas comme<br>particuli\u00e8rement importante ou int\u00e9ressante.<br>\u2013 Savez-vous quelle heure il est ? demanda-t-il.<br>Ampleforth parut de nouveau surpris.<br>\u2013 J&rsquo;y ai \u00e0 peine pens\u00e9, dit-il. Ils m&rsquo;ont arr\u00eat\u00e9\u2026 il y a peut-\u00eatre<br>deux jours, ou trois. \u2013 Son regard fit rapidement le tour des murs,<br>comme s&rsquo;il s&rsquo;attendait \u00e0 trouver une fen\u00eatre quelque part. \u2013 Ici, il<\/p>\n\n\n\n<p>258 &#8211;<br>n&rsquo;y a aucune diff\u00e9rence entre la nuit et le jour. Je ne vois pas<br>comment on peut calculer l&rsquo;heure ici.<br>Ils caus\u00e8rent \u00e0 b\u00e2tons rompus pendant quelques minutes<br>puis, sans raison apparente, un glapissement du t\u00e9l\u00e9cran leur<br>ordonna de rester silencieux. Winston demeura calmement assis,<br>les mains crois\u00e9es. Ampleforth, trop grand pour \u00eatre \u00e0 son aise<br>sur le banc \u00e9troit, se tournait et se retournait, les mains jointes<br>tant\u00f4t autour d&rsquo;un genou, tant\u00f4t autour de l&rsquo;autre. Le t\u00e9l\u00e9cran lui<br>aboya de se tenir immobile. Le temps passait. Vingt minutes, une<br>heure, il \u00e9tait difficile d&rsquo;en juger. Une fois encore, il y eut un bruit<br>de bottes \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur. Les entrailles de Winston se contract\u00e8rent.<br>Bient\u00f4t, bient\u00f4t, peut-\u00eatre dans cinq minutes, peut-\u00eatre tout de<br>suite, le pi\u00e9tinement des bottes signifierait que son tour \u00e9tait<br>venu.<br>La porte s&rsquo;ouvrit. Le jeune officier au visage glac\u00e9 entra dans<br>la cellule. D&rsquo;un bref mouvement de la main, il indiqua<br>Ampleforth.<br>\u2013 Salle 101, dit-il.<br>Ampleforth sortit lourdement entre les gardes, le visage<br>vaguement troubl\u00e9, mais incompr\u00e9hensif.<br>Un long moment, sembla-t-il, passa. La douleur s&rsquo;\u00e9tait<br>raviv\u00e9e au ventre de Winston. Son esprit allait \u00e0 la d\u00e9rive autour<br>de la m\u00eame piste, comme une balle qui retomberait toujours dans<br>la m\u00eame s\u00e9rie d&rsquo;encoches. Il n&rsquo;avait que six pens\u00e9es : la douleur<br>au ventre, un morceau de pain, le sang et les hurlements, O&rsquo;Brien,<br>Julia, la lame de rasoir. Un nouveau spasme lui tordit les<br>entrailles, les lourdes bottes approchaient.<br>Quand la porte s&rsquo;ouvrit, le courant d&rsquo;air fit p\u00e9n\u00e9trer une<br>puissante odeur de sueur refroidie. Parsons entra dans la cellule.<br>Il portait un short kaki et une chemise de sport.<\/p>\n\n\n\n<p>259 &#8211;<br>Cette fois, Winston fut surpris jusqu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;oublier.<br>\u2013 Vous ici ! dit-il.<br>Parsons lui lan\u00e7a un coup d&rsquo;\u0153il qui n&rsquo;indiquait ni int\u00e9r\u00eat ni<br>surprise mais seulement de la souffrance. Il se mit \u00e0 arpenter la<br>pi\u00e8ce d&rsquo;une d\u00e9marche saccad\u00e9e, incapable \u00e9videmment de rester<br>immobile. Chaque fois qu&rsquo;il redressait ses genoux rondelets, on<br>les voyait trembler. Ses yeux \u00e9carquill\u00e9s avaient un regard fixe,<br>comme s&rsquo;il ne pouvait s&#8217;emp\u00eacher de regarder quelque chose au<br>loin.<br>\u2013 Pourquoi \u00eates-vous ici ? demanda Winston.<br>\u2013 Crime-par-la-pens\u00e9e ! r\u00e9pondit Parsons, presque en<br>pleurnichant.<br>Le son de sa voix impliquait tout de suite un aveu complet de<br>sa culpabilit\u00e9 et une sorte d&rsquo;horreur incr\u00e9dule qu&rsquo;un tel mot p\u00fbt<br>lui \u00eatre appliqu\u00e9. Il s&rsquo;arr\u00eata devant Winston et se mit \u00e0 en appeler<br>\u00e0 lui avec v\u00e9h\u00e9mence.<br>\u2013 Vous ne pensez pas qu&rsquo;on va me fusiller, vieux ? On ne<br>fusille pas quelqu&rsquo;un qui n&rsquo;a pas r\u00e9ellement fait quelque chose ?<br>Seulement des id\u00e9es, qu&rsquo;on ne peut emp\u00eacher de venir. Je sais<br>qu&rsquo;ils donnent un bon avertissement. Oh ! J&rsquo;ai confiance en eux<br>pour cela ! Mais ils tiendront compte de mes services, n&rsquo;est-ce<br>pas ? Vous savez quelle sorte de type j&rsquo;\u00e9tais. Pas un mauvais<br>bougre, dans mon genre. Pas intellectuel, bien s\u00fbr, mais adroit.<br>J&rsquo;essayais de faire de mon mieux pour le Parti, n&rsquo;est-ce pas ? Je<br>m&rsquo;en tirerai avec cinq ans, ne croyez-vous pas ? Ou peut-\u00eatre dix<br>ans ? Un type comme moi peut se rendre assez utile dans un<br>camp de travail. Ils ne me tueront pas pour avoir quitt\u00e9 le droit<br>chemin juste une fois ?<br>\u2013 \u00cates-vous coupable ? demanda Winston.<\/p>\n\n\n\n<p>260 &#8211;<br>\u2013 Bien s\u00fbr, je suis coupable ! cria Parsons avec un coup d&rsquo;\u0153il<br>servile au t\u00e9l\u00e9cran. Vous ne pensez pas que le Parti arr\u00eaterait un<br>innocent, n&rsquo;est-ce pas ?<br>Son visage de grenouille se calma et prit m\u00eame une l\u00e9g\u00e8re<br>expression de d\u00e9votion hypocrite.<br>\u2013 Le crime-par-la-pens\u00e9e est une terrible chose, vieux, dit-il<br>sentencieusement. Il est insidieux. Il s&#8217;empare de vous sans que<br>vous le sachiez. Savez-vous comme il s&rsquo;est empar\u00e9 de moi ? Dans<br>mon sommeil. Oui, c&rsquo;est un fait. J&rsquo;\u00e9tais l\u00e0, \u00e0 me surmener, \u00e0<br>essayer de faire mon boulot, sans savoir que j&rsquo;avais dans l&rsquo;esprit<br>un mauvais levain. Et je me suis mis \u00e0 parler en dormant. Savezvous ce qu&rsquo;ils m&rsquo;ont entendu dire ?<br>Il baissa la voix, comme quelqu&rsquo;un oblig\u00e9, pour des raisons<br>m\u00e9dicales, de dire une obsc\u00e9nit\u00e9.<br>\u2013 \u00c0 bas Big Brother ! Oui, j&rsquo;ai dit cela ! Et je l&rsquo;ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9<br>maintes et maintes fois, para\u00eet-il. Entre nous, je suis content<br>qu&rsquo;ils m&rsquo;aient pris avant que cela aille plus loin. Savez-vous ce que<br>je leur dirai quand je serai devant le tribunal ? Merci, vais-je dire,<br>merci de m&rsquo;avoir sauv\u00e9 avant qu&rsquo;il soit trop tard.<br>\u2013 Qui vous a d\u00e9nonc\u00e9 ? demanda Winston.<br>\u2013 C&rsquo;est ma petite fille, r\u00e9pondit Parsons avec une sorte<br>d&rsquo;orgueil m\u00e9lancolique. Elle \u00e9coutait par le trou de la serrure. Elle<br>a entendu ce que je disais et, d\u00e8s le lendemain, elle filait chez les<br>gardes. Fort, pour une gamine de sept ans, pas ? Je ne lui en<br>garde aucune rancune. En fait, je suis fier d&rsquo;elle. Cela montre en<br>tout cas que je l&rsquo;ai \u00e9lev\u00e9e dans les bons principes.<br>Il fit encore quelques pas de long en large d&rsquo;une d\u00e9marche<br>saccad\u00e9e et jeta plusieurs fois un coup d&rsquo;\u0153il d&rsquo;envie \u00e0 la cuvette<br>hygi\u00e9nique puis soudain, il baissa son short et se mit nu.<\/p>\n\n\n\n<p>261 &#8211;<br>\u2013 Pardon, vieux, dit-il. Je ne peux m&rsquo;en emp\u00eacher. C&rsquo;est<br>l&rsquo;attente.<br>Il laissa tomber son lourd post\u00e9rieur sur la cuvette. Winston<br>se couvrit le visage de ses mains.<br>\u2013 Smith ! glapit la voix du t\u00e9l\u00e9cran. 6079 Smith W !<br>D\u00e9couvrez votre figure. Pas de visages couverts dans les cellules !<br>Winston se d\u00e9couvrit le visage. Parsons se servit de la cuvette<br>bruyamment et abondamment. Il se trouva que la bonde \u00e9tait<br>d\u00e9fectueuse, et la cellule pua largement pendant des heures.<br>Parsons fut emmen\u00e9. D&rsquo;autres prisonniers vinrent et<br>repartirent, myst\u00e9rieusement. L&rsquo;une, une femme, fut envoy\u00e9e<br>dans la \u00ab Salle 101 \u00bb et Winston remarqua qu&rsquo;elle parut se<br>ratatiner et changer de couleur quand elle entendit ces mots.<br>Il vint un moment o\u00f9, s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 un matin, ce devait<br>\u00eatre l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Mais s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 l&rsquo;apr\u00e8s-midi, ce devait<br>\u00eatre minuit. Il y avait dans la cellule six prisonniers, hommes et<br>femmes. Tous \u00e9taient assis immobiles. En face de Winston se<br>trouvait un homme au visage sans menton, tout en dents,<br>exactement comme un gros rongeur inoffensif. Ses joues grasses<br>et tachet\u00e9es \u00e9taient si gonfl\u00e9es \u00e0 la base qu&rsquo;on pouvait<br>difficilement ne pas imaginer qu&rsquo;il avait, rang\u00e9es l\u00e0, de petites<br>r\u00e9serves de nourriture. Ses p\u00e2les yeux gris erraient timidement<br>d&rsquo;un visage \u00e0 l&rsquo;autre et se d\u00e9tournaient rapidement quand ils<br>rencontraient un regard.<br>La porte s&rsquo;ouvrit, et un autre prisonnier, dont l&rsquo;aspect fit<br>frissonner Winston, fut introduit. C&rsquo;\u00e9tait un homme ordinaire,<br>d&rsquo;aspect mis\u00e9rable, qui pouvait avoir \u00e9t\u00e9 un ing\u00e9nieur ou un<br>technicien quelconque. Mais ce qui surprenait, c&rsquo;\u00e9tait la maigreur<br>de son visage. Il \u00e9tait comme un squelette. La bouche et les yeux,<br>\u00e0 cause de sa minceur, semblaient d&rsquo;une largeur disproportionn\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p>262 &#8211;<br>et les yeux paraissaient pleins d&rsquo;une haine meurtri\u00e8re,<br>inapaisable, contre quelqu&rsquo;un ou quelque chose.<br>L&rsquo;homme s&rsquo;assit sur le banc \u00e0 peu de distance de Winston.<br>Winston ne le regarda plus, mais le visage squelettique et<br>tourment\u00e9 \u00e9tait aussi vivant dans son esprit que s&rsquo;il l&rsquo;avait eu sous<br>les yeux. Il comprit soudain de quoi il s&rsquo;agissait. L&rsquo;homme<br>mourait de faim. La m\u00eame pens\u00e9e sembla frapper en m\u00eame<br>temps tout le monde dans la cellule. Tout autour de la pi\u00e8ce, il y<br>eut un faible mouvement sur le banc. Les yeux de l&rsquo;homme sans<br>menton ne cessaient de se diriger vers l&rsquo;homme au visage de<br>squelette et de se d\u00e9tourner d&rsquo;un air coupable puis, c\u00e9dant \u00e0 une<br>irr\u00e9sistible attraction, de revenir \u00e0 l&rsquo;homme. Il commen\u00e7a par<br>s&rsquo;agiter sur son si\u00e8ge. \u00c0 la fin il se leva, traversa la cellule d&rsquo;une<br>d\u00e9marche lourde de canard, fouilla dans la poche de sa<br>combinaison et, d&rsquo;un air confus, tendit \u00e0 l&rsquo;homme au visage de<br>squelette un morceau de pain sale.<br>Il y eut au t\u00e9l\u00e9cran un hurlement furieux et assourdissant.<br>L&rsquo;homme sans menton revint en bondissant sur ses pas. L&rsquo;homme<br>au visage de squelette avait rapidement lanc\u00e9 ses mains en<br>arri\u00e8re, comme pour montrer au monde entier qu&rsquo;il refusait le<br>don.<br>\u2013 Bumstead ! hurla la voix. 2713 Bumstead ! Laissez tomber<br>le morceau de pain.<br>L&rsquo;homme sans menton laissa tomber le bout de pain sur le<br>sol.<br>\u2013 Restez debout l\u00e0 o\u00f9 vous \u00eates, reprit la voix. Face \u00e0 la porte.<br>Ne faites aucun mouvement.<br>L&rsquo;homme sans menton ob\u00e9it. Ses larges joues gonfl\u00e9es<br>tremblaient irr\u00e9sistiblement. La porte s&rsquo;ouvrit avec un<br>claquement. Le jeune officier entra et se pla\u00e7a de c\u00f4t\u00e9. Derri\u00e8re<br>lui \u00e9mergea un garde court et trapu, aux bras et aux \u00e9paules<\/p>\n\n\n\n<p>263 &#8211;<br>\u00e9normes. Il s&rsquo;arr\u00eata devant l&rsquo;homme sans menton puis, \u00e0 un<br>signal de l&rsquo;officier, laissa tomber un terrible coup, renforc\u00e9 de tout<br>le poids de son corps, en plein sur la bouche de l&rsquo;homme sans<br>menton. La force du coup sembla, en l&rsquo;assommant, presque le<br>vider du parquet. Son corps fut lanc\u00e9 \u00e0 travers la cellule et s&rsquo;arr\u00eata<br>contre la cuvette du water. Il resta un moment \u00e9tendu, comme<br>an\u00e9anti, tandis que du sang, d&rsquo;un rouge fonc\u00e9, lui sortait de la<br>bouche et du nez. Il poussa un tr\u00e8s faible g\u00e9missement ou<br>glapissement, qui semblait inconscient. Puis il se tourna et se<br>releva en tr\u00e9buchant sur les mains et les genoux. Dans un<br>ruisseau de sang et de salive, les deux moiti\u00e9s d&rsquo;un dentier lui<br>tomb\u00e8rent de la bouche.<br>Les prisonniers \u00e9taient rest\u00e9s assis, absolument immobiles,<br>les mains crois\u00e9es sur les genoux. L\u2019homme sans menton grimpa<br>jusqu&rsquo;\u00e0 sa place. Au bas d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 de son visage, la chair devenait<br>bleue. Sa bouche s&rsquo;\u00e9tait enfl\u00e9e en une masse informe couleur<br>cerise, creus\u00e9e en son milieu d&rsquo;un trou noir. De temps en temps,<br>un peu de sang coulait goutte \u00e0 goutte sur le haut de sa<br>combinaison. Le regard de ses yeux gris flottait encore d&rsquo;un<br>visage \u00e0 l&rsquo;autre d&rsquo;un air plus coupable que jamais, comme s&rsquo;il<br>essayait de d\u00e9couvrir jusqu&rsquo;\u00e0 quel point les autres le m\u00e9prisaient<br>pour l&rsquo;humiliation qu&rsquo;on lui avait inflig\u00e9e.<br>La porte s&rsquo;ouvrit. D&rsquo;un geste bref, l&rsquo;officier d\u00e9signa l&rsquo;homme<br>au visage de squelette.<br>\u2013 Salle 101, dit-il.<br>Il y eut un hal\u00e8tement et une agitation \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Winston.<br>L&rsquo;homme s&rsquo;\u00e9tait jet\u00e9 sur le parquet \u00e0 genoux et les mains jointes.<br>\u2013 Camarade officier ! cria-t-il. Vous n&rsquo;allez pas me conduire<br>l\u00e0 ? Est-ce que je ne vous ai pas d\u00e9j\u00e0 tout dit ? Que voulez-vous<br>savoir d&rsquo;autre ? Il n&rsquo;y a rien que je ne veuille vous confesser, rien !<br>Dites-moi seulement ce que vous voulez, je le confesserai tout de<br>suite ! \u00c9crivez-le et je signerai n&rsquo;importe quoi ! Pas la salle 101 !<\/p>\n\n\n\n<p>264 &#8211;<br>\u2013 Salle 101, r\u00e9p\u00e9ta l&rsquo;officier.<br>Le visage de l&rsquo;homme, d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s p\u00e2le, prit une teinte que<br>Winston n&rsquo;aurait pas crue possible. C&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;une mani\u00e8re pr\u00e9cise,<br>indubitable, une nuance verte.<br>\u2013 Faites-moi n&rsquo;importe quoi, cria-t-il. Vous m&rsquo;avez affam\u00e9<br>pendant des semaines. Finissez-en et laissez-moi mourir.<br>Fusillez-moi, pendez-moi. Condamnez-moi \u00e0 vingt-cinq ans. Y at-il quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre que vous d\u00e9siriez que je trahisse ? Dites<br>seulement qui c&rsquo;est et je dirai tout ce que vous voudrez. Cela m&rsquo;est<br>\u00e9gal, qui c&rsquo;est, et ce que vous lui ferez aussi. J&rsquo;ai une femme et<br>trois enfants. L\u2019a\u00een\u00e9 n&rsquo;a pas six ans. Vous pouvez les prendre tous<br>et leur couper la gorge sous mes yeux, je resterai l\u00e0 et je<br>regarderai. Mais pas la salle 101 !<br>\u2013 Salle 101 ! dit l&rsquo;officier.<br>L&rsquo;homme, comme un fou, regarda les autres autour de lui,<br>comme s&rsquo;il pensait qu&rsquo;il pourrait mettre \u00e0 sa place une autre<br>victime. Ses yeux s&rsquo;arr\u00eat\u00e8rent sur le visage \u00e9cras\u00e9 de l&rsquo;homme<br>sans menton. Il tendit un bras maigre.<br>\u2013 C&rsquo;est celui-l\u00e0 que vous devez prendre, pas moi ! cria-t-il.<br>Vous n&rsquo;avez pas entendu, quand on lui a d\u00e9fonc\u00e9 la gueule, ce<br>qu&rsquo;il a dit. Donnez-moi une chance et je vous le r\u00e9p\u00e9terai mot<br>pour mot. C&rsquo;est lui qui est contre le Parti, pas moi !<br>Les gardes s&rsquo;avanc\u00e8rent. La voix de l&rsquo;homme s&rsquo;\u00e9leva et devint<br>d\u00e9chirante.<br>\u2013 Vous ne l&rsquo;avez pas entendu ! r\u00e9p\u00e9ta-t-il. Le t\u00e9l\u00e9cran ne<br>marchait pas. C&rsquo;est lui, votre homme ! Prenez-le, pas moi !<\/p>\n\n\n\n<p>265 &#8211;<br>Les deux robustes gardes s&rsquo;\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s pour le prendre par<br>les bras, mais il se jeta sur le parquet et s&rsquo;agrippa \u00e0 l&rsquo;un des pieds<br>de fer qui supportaient le banc. Il avait pouss\u00e9 un hurlement sans<br>nom, comme un animal. Les gardes le saisirent pour l&rsquo;arracher au<br>banc, mais il s&rsquo;accrocha avec une force \u00e9tonnante. Pendant peut\u00eatre vingt secondes, ils le tir\u00e8rent de toutes leurs forces. Les<br>prisonniers \u00e9taient assis, immobiles, les mains crois\u00e9es sur les<br>genoux, le regard fix\u00e9 droit devant eux. Le hurlement s&rsquo;arr\u00eata.<br>L&rsquo;homme \u00e9conomisait son souffle pour s&rsquo;accrocher. Il y eut alors<br>une autre sorte de cri. D&rsquo;un coup de son pied bott\u00e9, un garde lui<br>avait cass\u00e9 les doigts d&rsquo;une main. Ils le tra\u00een\u00e8rent et le mirent<br>debout.<br>\u2013 Salle 101, dit l&rsquo;officier.<br>L&rsquo;homme fut emmen\u00e9, tr\u00e9buchant, t\u00eate basse, frottant sa<br>main \u00e9cras\u00e9e, toute sa combativit\u00e9 \u00e9puis\u00e9e.<br>Un long temps s&rsquo;\u00e9coula. Si l&rsquo;homme au visage squelettique<br>avait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 \u00e0 minuit, on \u00e9tait au matin. S&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9<br>emmen\u00e9 le matin, on \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Winston \u00e9tait seul. Il<br>\u00e9tait seul depuis des heures. La souffrance \u00e9prouv\u00e9e \u00e0 rester assis<br>sur le banc \u00e9troit \u00e9tait telle que souvent il se levait et marchait,<br>sans recevoir de bl\u00e2me du t\u00e9l\u00e9cran. Le morceau de pain se<br>trouvait encore l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;homme sans menton l&rsquo;avait laiss\u00e9 tomber.<br>Il fallait au d\u00e9but un grand effort \u00e0 Winston pour ne pas le<br>regarder, mais la faim faisait maintenant place \u00e0 la soif. Sa<br>bouche \u00e9tait p\u00e2teuse et avait mauvais go\u00fbt. Le bourdonnement et<br>la constante lumi\u00e8re blanche produisaient une sorte de faiblesse,<br>une sensation de vide dans sa t\u00eate. Il se levait parce que la<br>souffrance de ses os n&rsquo;\u00e9tait plus supportable, puis, presque tout<br>de suite, il se rasseyait parce qu&rsquo;il avait trop le vertige pour \u00eatre<br>s\u00fbr de tenir sur ses pieds.<br>D\u00e8s qu&rsquo;il pouvait dominer un peu ses sensations, la terreur<br>r\u00e9apparaissait. Parfois, avec un espoir qui allait s&rsquo;affaiblissant, il<br>pensait \u00e0 O&rsquo;Brien et \u00e0 la lame de rasoir. Peut-\u00eatre la lame de<\/p>\n\n\n\n<p>266 &#8211;<br>rasoir arriverait-elle cach\u00e9e dans la nourriture, s&rsquo;il \u00e9tait jamais<br>nourri. Plus confus\u00e9ment, il pensait \u00e0 Julia. Quelque part, elle<br>souffrait, peut-\u00eatre beaucoup plus intens\u00e9ment que lui. Il se<br>pouvait qu&rsquo;elle f\u00fbt, \u00e0 l&rsquo;instant m\u00eame, en train de hurler de<br>douleur. Il pensa : \u00ab Si je pouvais, en doublant ma propre<br>souffrance, sauver Julia, le ferais-je ? Oui, je le ferais. \u00bb Mais ce<br>n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une d\u00e9cision intellectuelle, prise parce qu&rsquo;il savait qu&rsquo;il<br>devait la prendre. Il ne la sentait pas. Dans ce lieu, on ne sentait<br>que la peine et la prescience de la peine. \u00c9tait-il possible, en<br>outre, quand on souffrait r\u00e9ellement, de d\u00e9sirer, pour quelque<br>raison que ce f\u00fbt, que la douleur augmente ? Mais il n&rsquo;\u00e9tait pas<br>encore possible de r\u00e9pondre \u00e0 cette question.<br>Les bottes approchaient de nouveau. La porte s&rsquo;ouvrit.<br>O&rsquo;Brien entra. Winston se dressa sur ses pieds. Le choc de cette<br>visite lui avait enlev\u00e9 toute prudence. Pour la premi\u00e8re fois,<br>depuis de nombreuses ann\u00e9es, il oublia la pr\u00e9sence du t\u00e9l\u00e9cran.<br>\u2013 Ils vous ont pris aussi ! cria-t-il.<br>\u2013 Ils m&rsquo;ont pris depuis longtemps ! dit O&rsquo;Brien presque \u00e0<br>regret, avec une douce ironie.<br>Il s&rsquo;\u00e9carta. Derri\u00e8re lui \u00e9mergea un garde au large torse, muni<br>d&rsquo;une longue matraque noire.<br>\u2013 Vous le saviez, Winston, dit O&rsquo;Brien. Ne vous mentez pas \u00e0<br>vous-m\u00eame. Vous le saviez, vous l&rsquo;avez toujours su.<br>Oui, il le voyait maintenant, il l&rsquo;avait toujours su. Mais il<br>n&rsquo;avait pas le temps d&rsquo;y r\u00e9fl\u00e9chir. Tout ce qu&rsquo;il avait d&rsquo;yeux \u00e9tait<br>pour la matraque que tenait la main du garde. Elle pouvait<br>tomber n&rsquo;importe o\u00f9, sur le sommet de la t\u00eate, sur le bout de<br>l&rsquo;oreille, sur le bras, sur l&rsquo;\u00e9paule\u2026<br>L&rsquo;\u00e9paule ! Il s&rsquo;\u00e9tait effondr\u00e9 sur les genoux, presque paralys\u00e9,<br>tenant de son autre main son \u00e9paule bless\u00e9e. Tout avait explos\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>267 &#8211;<br>dans une lumi\u00e8re jaune. Inconcevable. Inconcevable qu&rsquo;un seul<br>coup p\u00fbt causer une telle souffrance ! La lumi\u00e8re s&rsquo;\u00e9claircit et il<br>put voir les deux autres qui le regardaient. Le garde riait de ses<br>contorsions. Une question, en tout cas, avait trouv\u00e9 sa r\u00e9ponse.<br>Jamais, pour aucune raison au monde, on ne pouvait d\u00e9sirer un<br>accroissement de douleur. De la douleur on ne pouvait d\u00e9sirer<br>qu&rsquo;une chose, qu&rsquo;elle s&rsquo;arr\u00eate. Rien au monde n&rsquo;\u00e9tait aussi p\u00e9nible<br>qu&rsquo;une souffrance physique. \u00ab Devant la douleur, il n&rsquo;y a pas de<br>h\u00e9ros, aucun h\u00e9ros \u00bb, se r\u00e9p\u00e9ta-t-il, tandis qu&rsquo;il se tordait sur le<br>parquet, \u00e9treignant sans raison son bras gauche estropi\u00e9.<br>CHAPITRE II<br>Winston \u00e9tait couch\u00e9 sur quelque chose qui lui donnait<br>l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre un lit de camp, sauf qu&rsquo;il \u00e9tait plus \u00e9lev\u00e9 audessus du sol. Winston \u00e9tait attach\u00e9 de telle fa\u00e7on qu&rsquo;il ne pouvait<br>bouger. Une lumi\u00e8re, qui semblait plus forte que d&rsquo;habitude, lui<br>tombait sur le visage. O&rsquo;Brien \u00e9tait debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui et le<br>regardait attentivement. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 se tenait un homme en<br>veste blanche qui tenait une seringue hypodermique.<br>M\u00eame apr\u00e8s que ses yeux se fussent ouverts, Winston ne prit<br>conscience de ce qui l&rsquo;entourait que graduellement. Il avait<br>l&rsquo;impression de venir d&rsquo;un monde tout \u00e0 fait diff\u00e9rent, d&rsquo;un<br>monde immerg\u00e9 profond\u00e9ment au-dessous de celui-ci, et d&rsquo;entrer<br>dans la salle en nageant. Il ne savait pas combien de temps il \u00e9tait<br>rest\u00e9 immerg\u00e9. Depuis le moment de son arrestation, il n&rsquo;avait vu<br>ni la lumi\u00e8re du jour, ni l&rsquo;obscurit\u00e9. En outre, la suite de ses<br>souvenirs n&rsquo;\u00e9tait pas continue. Il y avait eu des instants o\u00f9 la<br>conscience, m\u00eame le genre de conscience que l&rsquo;on a dans le<br>sommeil, s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e net et avait reparu apr\u00e8s un intervalle<br>vide. Mais \u00e9taient-ce des jours, des semaines, ou seulement des<br>secondes d&rsquo;intervalle, il n&rsquo;y avait aucun moyen de le savoir.<br>Le cauchemar avait commenc\u00e9 avec ce premier coup sur<br>l&rsquo;\u00e9paule. Il devait comprendre plus tard que tout ce qui lui advint<\/p>\n\n\n\n<p>268 &#8211;<br>alors n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un pr\u00e9liminaire, une routine de l&rsquo;interrogatoire \u00e0<br>laquelle presque tous les prisonniers \u00e9taient soumis.<br>Il y avait une longue liste de crimes, espionnage, sabotage et<br>le reste que tout le monde, naturellement, devait confesser. La<br>confession \u00e9tait une formalit\u00e9, mais la torture \u00e9tait r\u00e9elle.<br>Combien de fois il avait \u00e9t\u00e9 battu, combien de temps les coups<br>avaient dur\u00e9, il ne s&rsquo;en souvenait pas. Il y avait toujours contre lui<br>\u00e0 la fois cinq ou six hommes en noir. Parfois c&rsquo;\u00e9taient les poings,<br>parfois les matraques, parfois les verges d&rsquo;acier, parfois les bottes.<br>Il lui arrivait de se rouler sur le sol, sans honte, comme un<br>animal, en se tordant de c\u00f4t\u00e9 et d&rsquo;autre, dans un effort<br>interminable et sans espoir pour esquiver les coups de pieds. Il<br>s&rsquo;attirait simplement plus et encore plus de coups, dans les c\u00f4tes,<br>au ventre, sur les \u00e9paules, sur les tibias, \u00e0 l&rsquo;aine, aux testicules,<br>sur le coccyx. La torture se prolongeait parfois si longtemps qu&rsquo;il<br>lui semblait que le fait cruel, inique, impardonnable, n&rsquo;\u00e9tait pas<br>que les gardes continuassent \u00e0 le battre, mais qu&rsquo;il ne p\u00fbt se<br>forcer \u00e0 perdre connaissance. Il y avait des moments o\u00f9 son<br>courage l&rsquo;abandonnait \u00e0 un point tel qu&rsquo;il se mettait \u00e0 crier gr\u00e2ce<br>avant m\u00eame que les coups ne commencent ; des moments o\u00f9 la<br>seule vue d&rsquo;un poing qui reculait pour prendre son \u00e9lan suffisait \u00e0<br>lui faire confesser un flot de crimes r\u00e9els et imaginaires. Il y avait<br>d&rsquo;autres moments o\u00f9 il commen\u00e7ait avec la r\u00e9solution de ne rien<br>confesser, o\u00f9 chaque mot devait lui \u00eatre arrach\u00e9 entre des<br>hal\u00e8tements de douleur, et il y avait des instants o\u00f9 il essayait<br>faiblement d&rsquo;un compromis, o\u00f9 il se disait : \u00ab Je vais me confesser<br>mais pas encore. Je vais tenir jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la souffrance<br>devienne insupportable. Trois coups de pieds de plus, deux coups<br>de plus, puis je leur dirai ce qu&rsquo;ils veulent. \u00bb<br>Il \u00e9tait parfois battu au point qu&rsquo;il pouvait \u00e0 peine se<br>redresser, puis il \u00e9tait jet\u00e9 comme un sac de pommes de terre sur<br>le sol de pierre d&rsquo;une cellule. On le laissait r\u00e9cup\u00e9rer ses forces<br>quelques heures, puis on l&#8217;emmenait et on le battait encore.<br>Il y avait aussi des p\u00e9riodes plus longues de r\u00e9tablissement. Il<br>s&rsquo;en souvenait confus\u00e9ment car il les passait surtout dans la<\/p>\n\n\n\n<p>269 &#8211;<br>stupeur et le sommeil. Il se souvenait d&rsquo;une cellule o\u00f9 il y avait un<br>lit de bois, sorte d&rsquo;\u00e9tag\u00e8re qui sortait du mur, une cuvette d&rsquo;\u00e9tain,<br>des repas de soupe chaude et de pain, parfois du caf\u00e9. Il se<br>souvenait d&rsquo;un coiffeur hargneux qui vint le raser et le tondre et<br>d&rsquo;hommes \u00e0 l&rsquo;air affair\u00e9, antipathiques, v\u00eatus de vestes blanches,<br>qui lui prenaient le pouls, lui tapotaient les articulations pour<br>\u00e9tudier ses r\u00e9flexes, lui relevaient les paupi\u00e8res, le palpaient de<br>doigts durs pour trouver les os cass\u00e9s, et lui enfon\u00e7aient des<br>aiguilles dans les bras pour le faire dormir.<br>Les passages \u00e0 tabac se firent moins fr\u00e9quents et devinrent<br>surtout une menace, une horreur \u00e0 laquelle il pourrait \u00eatre<br>renvoy\u00e9 si ses r\u00e9ponses n&rsquo;\u00e9taient pas satisfaisantes. Ceux qui<br>l&rsquo;interrogeaient maintenant n&rsquo;\u00e9taient pas des brutes en uniforme<br>noir, mais des intellectuels du Parti, de petits hommes rondelets<br>aux gestes vifs et aux lunettes brillantes, qui le travaillaient<br>pendant des p\u00e9riodes qui duraient (il le pensait, mais ne pouvait<br>en \u00eatre s\u00fbr) dix ou douze heures d&rsquo;affil\u00e9e. Ces autres<br>questionneurs veillaient \u00e0 ce qu&rsquo;il souffr\u00eet constamment d&rsquo;une<br>l\u00e9g\u00e8re douleur, mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas surtout sur la souffrance qu&rsquo;ils<br>comptaient. Ils le giflaient, lui tordaient les oreilles, lui tiraient les<br>cheveux, l&rsquo;obligeaient \u00e0 se tenir debout sur un pied, lui refusaient<br>la permission d&rsquo;uriner, l&rsquo;aveuglaient par une lumi\u00e8re<br>\u00e9blouissante, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que l&rsquo;eau lui coul\u00e2t des yeux. Mais leur<br>but \u00e9tait simplement de l&rsquo;humilier et d&rsquo;annihiler son pouvoir de<br>discussion et de raisonnement. Leur arme r\u00e9elle \u00e9tait cet<br>interrogatoire sans piti\u00e9 qui se poursuivait sans arr\u00eat heure apr\u00e8s<br>heure, qui le prenait en d\u00e9faut, lui tendait des pi\u00e8ges, d\u00e9naturait<br>tout ce qu&rsquo;il disait, le convainquait \u00e0 chaque pas de mensonge et<br>de contradiction, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il se m\u00eet \u00e0 pleurer, autant de honte<br>que de fatigue nerveuse.<br>Il lui arrivait de pleurer une demi-douzaine de fois dans une<br>seule session. Ses bourreaux, la plupart du temps, vocif\u00e9raient<br>qu&rsquo;il voulait les tromper et mena\u00e7aient \u00e0 chaque h\u00e9sitation de le<br>livrer de nouveau aux gardes. Mais parfois ils changeaient<br>soudain de ton, lui donnaient du \u00ab camarade \u00bb, en appelaient \u00e0<br>lui au nom de l&rsquo;Angsoc et de Big Brother et lui demandaient<\/p>\n\n\n\n<p>270 &#8211;<br>tristement si, m\u00eame en cet instant, il ne lui restait aucune loyaut\u00e9<br>envers le Parti qui p\u00fbt le pousser \u00e0 d\u00e9sirer d\u00e9faire le mal qu&rsquo;il<br>avait fait. Quand, apr\u00e8s des heures d&rsquo;interrogatoire, son courage<br>s&rsquo;en allait en lambeaux, m\u00eame cet appel pouvait le r\u00e9duire \u00e0 un<br>larmoiement hypocrite. En fin de compte, les voix grondeuses<br>l&rsquo;abattirent plus compl\u00e8tement que les bottes et les poings des<br>gardes. Il devint simplement une bouche qui pronon\u00e7ait, une<br>main qui signait tout ce qu&rsquo;on lui demandait. Son seul souci \u00e9tait<br>de deviner ce qu&rsquo;on voulait qu&rsquo;il confess\u00e2t, et de le confesser<br>rapidement, avant que les brimades ne recommencent.<br>Il confessa l&rsquo;assassinat de membres \u00e9minents du Parti, la<br>distribution de pamphlets s\u00e9ditieux, le d\u00e9tournement de fonds<br>publics, la vente de secrets militaires, les sabotages de toutes<br>sortes. Il confessa avoir \u00e9t\u00e9 un espion \u00e0 la solde du gouvernement<br>estasien depuis 1968. Il confessa qu&rsquo;il \u00e9tait un religieux, un<br>admirateur du capitalisme et un inverti. Il confessa avoir tu\u00e9 sa<br>femme, bien qu&rsquo;il s\u00fbt, et ses interrogateurs devaient le savoir<br>aussi, que sa femme \u00e9tait encore vivante. Il confessa avoir \u00e9t\u00e9<br>pendant des ann\u00e9es personnellement en contact avec Goldstein et<br>avoir \u00e9t\u00e9 membre d&rsquo;une organisation clandestine qui comptait<br>presque tous les \u00eatres humains qu&rsquo;il e\u00fbt jamais connus. Il \u00e9tait<br>plus facile de tout confesser et d&rsquo;accuser tout le monde. En outre,<br>tout, en un sens, \u00e9tait vrai. Il \u00e9tait vrai qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;ennemi du<br>Parti et, aux yeux du Parti, il n&rsquo;y avait pas de distinction entre la<br>pens\u00e9e et l&rsquo;acte.<br>Winston avait aussi des souvenirs d&rsquo;un autre genre. Ils se<br>dressaient dans son esprit sans lien entre eux, comme des<br>tableaux entour\u00e9s d&rsquo;ombre.<br>Il se trouvait dans une cellule qui pouvait avoir \u00e9t\u00e9 sombre ou<br>claire, car il ne pouvait rien voir qu&rsquo;une paire d&rsquo;yeux. Il y avait<br>tout pr\u00e8s une sorte d&rsquo;instrument dont le tic-tac \u00e9tait lent et<br>r\u00e9gulier. Les yeux devinrent plus grands et plus lumineux. Il se<br>d\u00e9tacha soudain de son si\u00e8ge, flotta, plongea dans les yeux et fut<br>englouti.<\/p>\n\n\n\n<p>271 &#8211;<br>Il \u00e9tait attach\u00e9 \u00e0 une chaise entour\u00e9e de cadrans, sous une<br>lumi\u00e8re aveuglante. Un homme v\u00eatu d&rsquo;une blouse blanche lisait<br>les chiffres des cadrans. Il y eut un pi\u00e9tinement de lourdes bottes<br>au-dehors. La porte s&rsquo;ouvrit en claquant. L&rsquo;officier au visage de<br>cire entra, suivi de deux gardes.<br>\u2013 Salle 101, dit l&rsquo;officier.<br>L\u2019homme \u00e0 la blouse blanche ne se retourna pas. Il ne regarda<br>pas non plus Winston. Il ne regardait que les cadrans.<br>Il roulait dans un immense couloir d&rsquo;un kilom\u00e8tre de long,<br>plein d&rsquo;une glorieuse lumi\u00e8re dor\u00e9e. Il se tordait de rire et se<br>confessait \u00e0 haute voix en criant \u00e0 tue-t\u00eate. Il confessait tout,<br>m\u00eame les choses qu&rsquo;il avait r\u00e9ussi \u00e0 garder secr\u00e8tes sous la<br>torture. Il racontait l&rsquo;histoire enti\u00e8re de sa vie \u00e0 un auditeur qui la<br>connaissait d\u00e9j\u00e0. Il y avait pr\u00e8s de lui les gardes, les autres<br>questionneurs, les hommes en blouse blanche, O&rsquo;Brien, Julia,<br>M. Charrington. Tous descendaient le corridor en roulant et se<br>tordaient de rire. Une chose terrifiante, que l&rsquo;avenir gardait en<br>r\u00e9serve, avait en quelque sorte \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9e de c\u00f4t\u00e9 et ne s&rsquo;\u00e9tait pas<br>produite. Tout allait bien, il n&rsquo;y avait plus de souffrance, le plus<br>petit d\u00e9tail de sa vie \u00e9tait mis \u00e0 nu, compris, pardonn\u00e9.<br>Il se levait pr\u00e9cipitamment de son lit de planches \u00e0 peu pr\u00e8s<br>certain d&rsquo;avoir entendu la voix d&rsquo;O&rsquo;Brien. Pendant tout son<br>interrogatoire, bien qu&rsquo;il ne l&rsquo;e\u00fbt jamais vu, il avait eu<br>l&rsquo;impression qu&rsquo;O&rsquo;Brien \u00e9tait \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, juste hors de sa vue.<br>C&rsquo;\u00e9tait O&rsquo;Brien qui dirigeait tout. C&rsquo;\u00e9tait O&rsquo;Brien qui lan\u00e7ait les<br>gardes sur lui, et qui les emp\u00eachait de le tuer. C&rsquo;\u00e9tait lui qui<br>d\u00e9cidait \u00e0 quel moment on devait le faire crier de souffrance, \u00e0<br>quel moment on devait lui laisser un r\u00e9pit, quand on devait le<br>nourrir, quand on devait le laisser dormir, quand on devait lui<br>injecter des drogues dans le bras. C&rsquo;\u00e9tait lui qui posait les<br>questions et sugg\u00e9rait les r\u00e9ponses. Il \u00e9tait le tortionnaire, le<br>protecteur, il \u00e9tait l&rsquo;inquisiteur, il \u00e9tait l&rsquo;ami. Une fois, Winston ne<br>pouvait se rappeler si c&rsquo;\u00e9tait pendant un sommeil artificiel ou<\/p>\n\n\n\n<p>272 &#8211;<br>normal, ou m\u00eame \u00e0 un moment o\u00f9 il \u00e9tait \u00e9veill\u00e9, une voix<br>murmura \u00e0 son oreille : \u00ab Ne vous inqui\u00e9tez pas, Winston, vous<br>\u00eates entre mes mains. Depuis sept ans, je vous surveille.<br>Maintenant, l&rsquo;instant critique est arriv\u00e9. Je vous sauverai, je vous<br>rendrai parfait. \u00bb Winston n&rsquo;\u00e9tait pas certain que ce f\u00fbt la voix<br>d&rsquo;O&rsquo;Brien, mais c&rsquo;\u00e9tait la m\u00eame voix qui lui avait dit dans un autre<br>r\u00eave, sept ans plus t\u00f4t : \u00ab Nous nous rencontrerons l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y a<br>pas de t\u00e9n\u00e8bres. \u00bb<br>Il ne se souvenait d&rsquo;aucune conclusion \u00e0 son interrogatoire. Il<br>y eut une p\u00e9riode d&rsquo;obscurit\u00e9, puis la cellule, ou la pi\u00e8ce, dans<br>laquelle il se trouvait alors s&rsquo;\u00e9tait graduellement mat\u00e9rialis\u00e9e<br>autour de lui.<br>Il \u00e9tait presque \u00e0 plat sur le dos, et dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 de<br>bouger. Son corps \u00e9tait retenu par tous les points essentiels.<br>M\u00eame sa t\u00eate \u00e9tait, il ne savait comment, saisie par-derri\u00e8re.<br>O&rsquo;Brien laissait tomber sur lui un regard grave et plut\u00f4t triste.<br>Son visage, vu d&rsquo;en dessous, paraissait grossier et us\u00e9, avec des<br>poches sous les yeux et des rides de fatigue qui allaient du nez au<br>menton. Il \u00e9tait plus \u00e2g\u00e9 que Winston l&rsquo;avait pens\u00e9, il avait peut\u00eatre quarante-huit ou cinquante ans. Il avait sous la main un<br>cadran dont le sommet portait un levier et la surface un cercle de<br>chiffres.<br>\u2013 Je vous ai dit, pronon\u00e7a O&rsquo;Brien, que si nous nous<br>rencontrions de nouveau, ce serait ici.<br>\u2013 Oui, r\u00e9pondit Winston.<br>Sans aucun avertissement qu&rsquo;un l\u00e9ger mouvement de la main<br>d&rsquo;O&rsquo;Brien, une vague de douleur envahit le corps de Winston.<br>C&rsquo;\u00e9tait une souffrance effrayante parce qu&rsquo;il ne pouvait voir ce qui<br>lui arrivait et il avait l&rsquo;impression qu&rsquo;une blessure mortelle lui<br>\u00e9tait inflig\u00e9e. Il ne savait si la chose se passait r\u00e9ellement ou si<br>l&rsquo;effet \u00e9tait produit \u00e9lectriquement. Mais son corps \u00e9tait<br>violemment tordu et d\u00e9form\u00e9, ses articulations lentement<\/p>\n\n\n\n<p>273 &#8211;<br>d\u00e9chir\u00e9es et s\u00e9par\u00e9es. Bien que la souffrance lui e\u00fbt fait perler la<br>sueur au front, le pire \u00e9tait la crainte que son \u00e9pine dorsale ne se<br>casse. Il serra les dents et respira profond\u00e9ment par le nez, en<br>essayant de rester silencieux aussi longtemps que possible.<br>\u2013 Vous avez peur, dit O&rsquo;Brien qui lui surveillait le visage, que<br>quelque chose ne se brise bient\u00f4t. Vous craignez sp\u00e9cialement<br>pour votre \u00e9pine dorsale. Vous avez une image mentale des<br>vert\u00e8bres qui se brisent et se s\u00e9parent et de la moelle qui s&rsquo;en<br>\u00e9coule. C&rsquo;est \u00e0 cela que vous pensez, n&rsquo;est-ce pas, Winston ?<br>Winston ne r\u00e9pondit pas. O&rsquo;Brien ramena en arri\u00e8re le levier<br>du cadran. La vague de douleur se retira presque aussi vite qu&rsquo;elle<br>\u00e9tait venue.<br>\u2013 Nous \u00e9tions \u00e0 quarante, dit O&rsquo;Brien. Vous pouvez voir que<br>les chiffres du cadran vont jusqu&rsquo;\u00e0 cent. Voulez-vous vous<br>rappeler, au cours de notre entretien, que j&rsquo;ai le pouvoir de vous<br>faire souffrir \u00e0 n&rsquo;importe quel moment et au degr\u00e9 que j&rsquo;aurai<br>choisi ? Si vous me dites un seul mensonge ou essayez de<br>tergiverser d&rsquo;une mani\u00e8re quelconque, ou m\u00eame tombez audessous du niveau habituel de votre intelligence, vous crierez de<br>souffrance, instantan\u00e9ment. Comprenez-vous ?<br>\u2013 Oui, r\u00e9pondit Winston.<br>L\u2019attitude d&rsquo;O&rsquo;Brien devint moins s\u00e9v\u00e8re. Il repla\u00e7a<br>pensivement ses lunettes et fit un pas ou deux de long en large.<br>Quand il parla, ce fut d&rsquo;une voix aimable et patiente. Il avait l&rsquo;air<br>d&rsquo;un docteur, d&rsquo;un professeur, m\u00eame d&rsquo;un pr\u00eatre, d\u00e9sireux<br>d&rsquo;expliquer et de persuader plut\u00f4t que de punir.<br>\u2013 Je me donne du mal pour vous, Winston, parce que vous en<br>valez la peine. Vous savez parfaitement ce que vous avez. Vous le<br>savez depuis des ann\u00e9es, bien que vous ayez lutt\u00e9 contre cette<br>certitude. Vous \u00eates d\u00e9rang\u00e9 mentalement. Vous souffrez d&rsquo;un<br>d\u00e9faut de m\u00e9moire. Vous \u00eates incapable de vous souvenir<\/p>\n\n\n\n<p>274 &#8211;<br>d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements r\u00e9els et vous vous persuadez que vous vous<br>souvenez d&rsquo;autres \u00e9v\u00e9nements qui ne se sont jamais produits.<br>Heureusement, cela se gu\u00e9rit. Vous ne vous \u00eates jamais gu\u00e9ri,<br>parce que vous ne l&rsquo;avez pas voulu. Il y avait un petit effort de<br>volont\u00e9 que vous n&rsquo;\u00e9tiez pas pr\u00eat \u00e0 faire. M\u00eame actuellement, je<br>m&rsquo;en rends bien compte, vous vous accrochez \u00e0 votre maladie<br>avec l&rsquo;impression qu&rsquo;elle est une vertu. Prenons maintenant un<br>exemple. Avec quelle puissance l&rsquo;Oc\u00e9ania est-elle en guerre en ce<br>moment ?<br>\u2013 Quand j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9, l&rsquo;Oc\u00e9ania \u00e9tait en guerre avec<br>l&rsquo;Estasia.<br>\u2013 Avec l&rsquo;Estasia. Bon. Et l&rsquo;Oc\u00e9ania a toujours \u00e9t\u00e9 en guerre<br>avec l&rsquo;Estasia, n&rsquo;est-ce pas ?<br>Winston retint son souffle. Il ouvrit la bouche pour parler<br>mais ne parla pas. Il ne pouvait \u00e9loigner ses yeux du cadran.<br>\u2013 La v\u00e9rit\u00e9, je vous prie, Winston. Votre v\u00e9rit\u00e9. Dites-moi ce<br>que vous croyez vous rappeler.<br>\u2013 Je me rappelle qu&rsquo;une semaine seulement avant mon<br>arrestation, nous n&rsquo;\u00e9tions pas du tout en guerre avec l&rsquo;Estasia.<br>Nous \u00e9tions les alli\u00e9s de l&rsquo;Estasia. La guerre \u00e9tait contre l&rsquo;Eurasia.<br>Elle durait depuis quatre ans. Avant cela\u2026<br>O&rsquo;Brien l&rsquo;arr\u00eata d&rsquo;un mouvement de la main.<br>\u2013 Un autre exemple, dit-il. Il y a quelques ann\u00e9es, vous avez<br>eu une tr\u00e8s s\u00e9rieuse illusion, en v\u00e9rit\u00e9. Vous avez cru que trois<br>hommes, trois hommes \u00e0 un moment membres du Parti, nomm\u00e9s<br>Jones, Aaronson et Rutherford, des hommes qui ont \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9s<br>pour trahison et sabotage apr\u00e8s avoir fait une confession aussi<br>compl\u00e8te que possible, n&rsquo;\u00e9taient pas coupables des crimes dont ils<br>\u00e9taient accus\u00e9s. Vous croyiez avoir vu un document indiscutable<br>prouvant que leurs confessions \u00e9taient fausses. Il y avait une<\/p>\n\n\n\n<p>275 &#8211;<br>certaine photographie \u00e0 propos de laquelle vous aviez une<br>hallucination. Vous croyiez l&rsquo;avoir r\u00e9ellement tenue entre vos<br>mains. C&rsquo;\u00e9tait une photographie comme celle-ci.<br>Un bout rectangulaire de journal \u00e9tait apparu entre les doigts<br>d&rsquo;O&rsquo;Brien. Il resta dans le champ de vision de Winston pendant<br>peut-\u00eatre cinq secondes. C&rsquo;\u00e9tait une photographie, et il n&rsquo;\u00e9tait pas<br>question de discuter son identit\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait la photographie. C&rsquo;\u00e9tait<br>une autre copie de la photographie de Jones, Aaronson et<br>Rutherford \u00e0 la d\u00e9l\u00e9gation du Parti \u00e0 New York, qu&rsquo;il avait<br>poss\u00e9d\u00e9e onze ans auparavant et qu&rsquo;il avait promptement<br>d\u00e9truite. Un instant seulement, il l&rsquo;eut sous les yeux, un instant<br>seulement, puis elle disparut de sa vue. Mais il l&rsquo;avait vue ! Sans<br>aucun doute, il l&rsquo;avait vue. Il fit un effort d&rsquo;une violence<br>d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e pour se tordre et lib\u00e9rer la moiti\u00e9 sup\u00e9rieure de son<br>corps. Il lui fut impossible de se mouvoir, dans aucune direction,<br>m\u00eame d&rsquo;un centim\u00e8tre. Il avait m\u00eame pour l&rsquo;instant oubli\u00e9 le<br>cadran. Tout ce qu&rsquo;il d\u00e9sirait, c&rsquo;\u00e9tait tenir de nouveau la<br>photographie entre ses doigts, ou au moins la voir.<br>\u2013 Elle existe ! cria-t-il.<br>\u2013 Non ! r\u00e9pondit O&rsquo;Brien.<br>O&rsquo;Brien traversa la pi\u00e8ce. Il y avait un trou de m\u00e9moire dans<br>le mur d&rsquo;en face. Il souleva le grillage. Invisible, le fr\u00eale bout de<br>papier tournoyait, emport\u00e9 par le courant d&rsquo;air chaud et<br>disparaissait dans un rapide flamboiement. O&rsquo;Brien s&rsquo;\u00e9loigna du<br>mur.<br>\u2013 Des cendres ! dit-il. Pas m\u00eame des cendres identifiables, de<br>la poussi\u00e8re. Elle n&rsquo;existe pas. Elle n&rsquo;a jamais exist\u00e9.<br>\u2013 Mais elle existe encore ! Elle doit exister ! Elle existe dans la<br>m\u00e9moire ! Dans la mienne ! Dans la v\u00f4tre !<br>\u2013 Je ne m&rsquo;en souviens pas, dit O&rsquo;Brien.<\/p>\n\n\n\n<p>276 &#8211;<br>Le c\u0153ur de Winston d\u00e9faillit. C&rsquo;\u00e9tait de la double-pens\u00e9e. Il<br>avait une mortelle sensation d&rsquo;impuissance. S&rsquo;il avait pu \u00eatre<br>certain qu&rsquo;O&rsquo;Brien mentait, cela aurait \u00e9t\u00e9 sans importance. Mais<br>il \u00e9tait parfaitement possible qu&rsquo;O&rsquo;Brien e\u00fbt, r\u00e9ellement, oubli\u00e9 la<br>photographie. Et s&rsquo;il en \u00e9tait ainsi, il devait avoir d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9 qu&rsquo;il<br>avait ni\u00e9 s&rsquo;en souvenir et oubli\u00e9 l&rsquo;acte d&rsquo;oublier. Comment \u00eatre s\u00fbr<br>que c&rsquo;\u00e9tait de la simple supercherie ? Peut-\u00eatre cette folle<br>dislocation de l&rsquo;esprit pouvait-elle r\u00e9ellement se produire. C&rsquo;est<br>par cette id\u00e9e que Winston \u00e9tait vaincu.<br>O&rsquo;Brien le regardait en r\u00e9fl\u00e9chissant. Il avait, plus que jamais,<br>l&rsquo;air d&rsquo;un professeur qui se donne du mal pour un enfant \u00e9gar\u00e9,<br>mais qui promet.<br>\u2013 Il y a un slogan du Parti qui se rapporte \u00e0 la ma\u00eetrise du<br>pass\u00e9, dit-il. R\u00e9p\u00e9tez-le, je vous prie.<br>\u2013 Qui commande le pass\u00e9 commande l&rsquo;avenir ; qui<br>commande le pr\u00e9sent commande le pass\u00e9, r\u00e9p\u00e9ta Winston<br>ob\u00e9issant.<br>\u2013 Qui commande le pr\u00e9sent commande le pass\u00e9, dit O&rsquo;Brien<br>en faisant de la t\u00eate une lente approbation. Est-ce votre opinion,<br>Winston, que le pass\u00e9 a une existence r\u00e9elle ?<br>De nouveau, le sentiment de son impuissance s&rsquo;abattit sur<br>Winston. Son regard vacilla dans la direction du cadran. Non<br>seulement il ne savait lequel de \u00ab oui \u00bb ou de \u00ab non \u00bb le sauverait<br>de la souffrance, mais il ne savait m\u00eame pas quelle r\u00e9ponse il<br>croyait \u00eatre la vraie.<br>O&rsquo;Brien sourit faiblement.<br>\u2013 Vous n&rsquo;\u00eates pas m\u00e9taphysicien, Winston, dit-il. Jusqu&rsquo;\u00e0<br>pr\u00e9sent, vous n&rsquo;avez jamais pens\u00e9 \u00e0 ce que signifiait le mot<br>existence. Je vais poser la question avec plus de pr\u00e9cision. Est-ce<\/p>\n\n\n\n<p>277 &#8211;<br>que le pass\u00e9 existe d&rsquo;une fa\u00e7on concr\u00e8te, dans l\u2019espace ? Y a-t-il<br>quelque part, ou ailleurs, un monde d&rsquo;objets solides o\u00f9 le pass\u00e9<br>continue \u00e0 se manifester ?<br>\u2013 Non.<br>\u2013 O\u00f9 le pass\u00e9 existe-t-il donc, s&rsquo;il existe ?<br>\u2013 Dans les documents. Il est consign\u00e9.<br>\u2013 Dans les documents. Et\u2026 ?<br>\u2013 Dans l&rsquo;esprit. Dans la m\u00e9moire des hommes.<br>\u2013 Dans la m\u00e9moire. Tr\u00e8s bien. Nous le Parti, nous avons le<br>contr\u00f4le de tous les documents et de toutes les m\u00e9moires. Nous<br>avons donc le contr\u00f4le du pass\u00e9, n&rsquo;est-ce pas ?<br>\u2013 Mais comment pouvez-vous emp\u00eacher les gens de se<br>souvenir ? cria Winston, oubliant encore momentan\u00e9ment le<br>cadran. C&rsquo;est involontaire. C&rsquo;est ind\u00e9pendant de chacun.<br>Comment pouvez-vous contr\u00f4ler la m\u00e9moire ? Vous n&rsquo;avez pas<br>contr\u00f4l\u00e9 la mienne !<br>L\u2019attitude de O&rsquo;Brien devint encore s\u00e9v\u00e8re. Il posa la main sur<br>le cadran.<br>\u2013 Non, dit-il. C&rsquo;est vous qui ne l&rsquo;avez pas dirig\u00e9e. C&rsquo;est ce qui<br>vous a conduit ici. Vous \u00eates ici parce que vous avez manqu\u00e9<br>d&rsquo;humilit\u00e9, de discipline personnelle. Vous n&rsquo;avez pas fait l&rsquo;acte de<br>soumission dont le prix est la sant\u00e9 mentale. Vous avez pr\u00e9f\u00e9r\u00e9<br>\u00eatre un fou, un minus habens. L\u2019esprit disciplin\u00e9 peut seul voir la<br>r\u00e9alit\u00e9, Winston. Vous croyez que la r\u00e9alit\u00e9 est objective,<br>ext\u00e9rieure, qu&rsquo;elle existe par elle-m\u00eame. Vous croyez aussi que la<br>nature de la r\u00e9alit\u00e9 est \u00e9vidente en elle-m\u00eame. Quand vous vous<br>illusionnez et croyez voir quelque chose, vous pensez que tout le<\/p>\n\n\n\n<p>278 &#8211;<br>monde voit la m\u00eame chose que vous. Mais je vous dis, Winston,<br>que la r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;est pas ext\u00e9rieure. La r\u00e9alit\u00e9 existe dans l&rsquo;esprit<br>humain et nulle part ailleurs. Pas dans l&rsquo;esprit d&rsquo;un individu, qui<br>peut se tromper et, en tout cas, p\u00e9rit bient\u00f4t. Elle n&rsquo;existe que<br>dans l&rsquo;esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Ce que le Parti<br>tient pour vrai est la v\u00e9rit\u00e9. Il est impossible de voir la r\u00e9alit\u00e9 si on<br>ne regarde avec les yeux du Parti. Voil\u00e0 le fait que vous devez<br>rapprendre, Winston. Il exige un acte de destruction personnelle,<br>un effort de volont\u00e9. Vous devez vous humilier pour acqu\u00e9rir la<br>sant\u00e9 mentale.<br>Il s&rsquo;arr\u00eata un instant, comme pour permettre \u00e0 ce qu&rsquo;il avait<br>dit de p\u00e9n\u00e9trer.<br>\u2013 Vous rappelez-vous, continua-t-il, avoir \u00e9crit dans votre<br>journal : \u00ab La libert\u00e9 est la libert\u00e9 de dire que deux et deux font<br>quatre ? \u00bb<br>\u2013 Oui, dit Winston.<br>O&rsquo;Brien pr\u00e9senta \u00e0 Winston le dos de sa main gauche lev\u00e9e.<br>Le pouce \u00e9tait cach\u00e9, les quatre doigts \u00e9tendus.<br>\u2013 Combien est-ce que je vous montre de doigts, Winston ?<br>\u2013 Quatre.<br>Le mot se termina par un hal\u00e8tement de douleur. L&rsquo;aiguille<br>du cadran \u00e9tait mont\u00e9e \u00e0 cinquante-cinq. La sueur jaillie de son<br>corps avait recouvert Winston tout entier. L&rsquo;air lui d\u00e9chirait les<br>poumons et ressortait en g\u00e9missements profonds qu&rsquo;il ne pouvait<br>arr\u00eater, m\u00eame en serrant les dents. O&rsquo;Brien le surveillait, quatre<br>doigts lev\u00e9s. Il ramena le levier en arri\u00e8re. Cette fois, la souffrance<br>ne s&rsquo;apaisa que l\u00e9g\u00e8rement.<br>\u2013 Combien de doigts, Winston ?<\/p>\n\n\n\n<p>279 &#8211;<br>\u2013 Quatre.<br>L&rsquo;aiguille monta \u00e0 soixante.<br>\u2013 Combien de doigts, Winston ?<br>\u2013 Quatre ! Quatre ! Que puis-je dire d&rsquo;autre ? Quatre !<br>L&rsquo;aiguille avait d\u00fb monter encore, il ne la regardait pas. Le<br>visage lourd et s\u00e9v\u00e8re et les quatre doigts emplissaient le champ<br>de sa vision. Les doigts \u00e9taient dress\u00e9s devant ses yeux comme<br>des piliers \u00e9normes, indistincts, qui semblaient vibrer. Mais il y<br>en avait indubitablement quatre.<br>\u2013 Combien de doigts, Winston ?<br>\u2013 Cinq ! Cinq ! Cinq !<br>\u2013 Non, Winston, c&rsquo;est inutile. Vous mentez. Vous pensez<br>encore qu&rsquo;il y en a quatre. Combien de doigts, s&rsquo;il vous pla\u00eet ?<br>\u2013 Quatre ! Cinq ! Quatre ! Tout ce que vous voudrez. Mais<br>arr\u00eatez cela ! Arr\u00eatez cette douleur !<br>Il fut soudain assis, le bras d&rsquo;O&rsquo;Brien autour de ses \u00e9paules. Il<br>avait peut-\u00eatre perdu connaissance quelques secondes. Les liens<br>qui le retenaient couch\u00e9 s&rsquo;\u00e9taient d\u00e9tach\u00e9s. Il avait tr\u00e8s froid, il<br>frissonnait sans pouvoir s&rsquo;arr\u00eater, ses dents claquaient, des<br>larmes lui roulaient sur les joues. Il s&rsquo;accrocha un moment \u00e0<br>O&rsquo;Brien comme un enfant, \u00e9trangement r\u00e9confort\u00e9 par le bras<br>lourd autour de ses \u00e9paules. Il avait l&rsquo;impression qu&rsquo;O&rsquo;Brien \u00e9tait<br>son protecteur, que la souffrance \u00e9tait quelque chose qui venait<br>de quelque autre source ext\u00e9rieure et que c&rsquo;\u00e9tait O&rsquo;Brien qui l&rsquo;en<br>sauverait.<\/p>\n\n\n\n<p>280 &#8211;<br>\u2013 Vous \u00eates un \u00e9tudiant lent d&rsquo;esprit, Winston, dit O&rsquo;Brien<br>gentiment.<br>\u2013 Comment puis-je l&#8217;emp\u00eacher ? dit-il en pleurnichant.<br>Comment puis-je m&#8217;emp\u00eacher de voir ce qui est devant mes<br>yeux ? Deux et deux font quatre.<br>\u2013 Parfois, Winston. Parfois ils font cinq. Parfois ils font trois.<br>Parfois ils font tout \u00e0 la fois. Il faut essayer plus fort. Il n&rsquo;est pas<br>facile de devenir sens\u00e9.<br>Il \u00e9tendit Winston sur le lit. L\u2019\u00e9treinte se resserra autour de<br>ses membres, mais la vague de souffrance s&rsquo;\u00e9tait retir\u00e9e et le<br>tremblement s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9, le laissant seulement faible et glac\u00e9.<br>O&rsquo;Brien fit un signe de la t\u00eate \u00e0 l&rsquo;homme en veste blanche qui<br>\u00e9tait rest\u00e9e immobile pendant qu&rsquo;il agissait.<br>L&rsquo;homme \u00e0 la veste blanche se baissa et regarda de pr\u00e8s les<br>yeux de Winston, lui prit le pouls, appuya l&rsquo;oreille contre sa<br>poitrine, tapota \u00e7\u00e0 et l\u00e0, puis fit un signe d&rsquo;assentiment \u00e0 O&rsquo;Brien.<br>\u2013 Encore, dit O&rsquo;Brien.<br>La douleur envahit le corps de Winston. L&rsquo;aiguille devait \u00eatre<br>\u00e0 soixante-dix, soixante-quinze. Il avait, cette fois, ferm\u00e9 les yeux.<br>Il savait que les doigts \u00e9taient toujours l\u00e0 et qu&rsquo;il y en avait<br>toujours quatre. Tout ce qui importait, c&rsquo;\u00e9tait de rester en vie<br>jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de l&rsquo;acc\u00e8s. Il ne savait plus s&rsquo;il pleurait ou non. La<br>souffrance diminua. Il ouvrit les yeux. O&rsquo;Brien avait tir\u00e9 le levier<br>en arri\u00e8re.<br>\u2013 Quatre. Je suppose qu&rsquo;il y en a quatre. Je verrais cinq si je<br>pouvais. J&rsquo;essaie de voir cinq.<\/p>\n\n\n\n<p>281 &#8211;<br>\u2013 Qu&rsquo;est-ce que vous d\u00e9sirez ? Me persuader que vous voyez<br>cinq, ou les voir r\u00e9ellement ?<br>\u2013 Les voir r\u00e9ellement.<br>\u2013 Encore, dit O&rsquo;Brien.<br>L&rsquo;aiguille \u00e9tait peut-\u00eatre \u00e0 quatre-vingts, quatre-vingt-dix.<br>Winston ne pouvait se rappeler que par intermittences pourquoi<br>il souffrait. Derri\u00e8re ses paupi\u00e8res serr\u00e9es, une for\u00eat de doigts<br>semblaient se mouvoir dans une sorte de danse, entrer et sortir<br>entrelac\u00e9s, dispara\u00eetre l&rsquo;un derri\u00e8re l&rsquo;autre, r\u00e9appara\u00eetre encore. Il<br>essayait de les compter, il ne se souvenait pas pourquoi. Il savait<br>seulement qu&rsquo;il \u00e9tait impossible de les compter, \u00e0 cause d&rsquo;une<br>myst\u00e9rieuse identit\u00e9 entre quatre et cinq. La souffrance s&rsquo;\u00e9teignit<br>une fois de plus. Quand il ouvrit les yeux, ce fut pour constater<br>qu&rsquo;il voyait encore la m\u00eame chose. D&rsquo;innombrables doigts,<br>comme des arbres mobiles, d\u00e9valaient \u00e0 droite et \u00e0 gauche, se<br>croisant et se recroisant. Il referma les yeux.<br>\u2013 Je montre combien de doigts, Winston ?<br>\u2013 Je ne sais. Je ne sais. Vous me tuerez si vous faites encore<br>cela. Quatre, cinq, six, en toute honn\u00eatet\u00e9, je ne sais pas.<br>\u2013 Mieux, dit O&rsquo;Brien.<br>Une aiguille adroitement introduite glissa dans son bras.<br>Presque instantan\u00e9ment, une chaleur apaisante et d\u00e9licieuse se<br>r\u00e9pandit en lui. La souffrance \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 moiti\u00e9 oubli\u00e9e. Il ouvrit<br>les yeux et regarda O&rsquo;Brien avec reconnaissance. \u00c0 la vue du<br>visage rid\u00e9 et lourd, si laid et si intelligent, son c\u0153ur sembla se<br>fondre. S&rsquo;il avait pu bouger, il aurait tendu le bras et pos\u00e9 la main<br>sur le bras de O&rsquo;Brien. Jamais il ne l&rsquo;avait aim\u00e9 si profond\u00e9ment<br>qu&rsquo;\u00e0 ce moment, et ce n&rsquo;\u00e9tait pas seulement parce qu&rsquo;il avait fait<br>cesser la douleur. L\u2019ancien sentiment, qu&rsquo;au fond peu importait<br>qu&rsquo;O&rsquo;Brien f\u00fbt un ami ou un ennemi, \u00e9tait revenu. O&rsquo;Brien \u00e9tait<\/p>\n\n\n\n<p>282 &#8211;<br>quelqu&rsquo;un avec qui on pouvait causer. Peut-\u00eatre ne d\u00e9sirait-on<br>pas tellement \u00eatre aim\u00e9 qu&rsquo;\u00eatre compris. O&rsquo;Brien l&rsquo;avait tortur\u00e9<br>jusqu&rsquo;aux limites de la folie et, dans peu de temps, certainement,<br>l&rsquo;enverrait \u00e0 la mort. Cela ne changeait rien. Dans un sens, cela<br>p\u00e9n\u00e9trait plus profond\u00e9ment que l&rsquo;amiti\u00e9. Ils \u00e9taient des intimes.<br>D&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre, bien que les mots r\u00e9els ne seraient<br>peut-\u00eatre jamais prononc\u00e9s, il y avait un lieu o\u00f9 ils pourraient se<br>rencontrer et parler. Les yeux d&rsquo;O&rsquo;Brien, baiss\u00e9s vers lui, avaient<br>une expression qui faisait penser qu&rsquo;il avait la m\u00eame id\u00e9e. Quand<br>il se mit \u00e0 parler, ce fut sur le ton ais\u00e9 d&rsquo;une conversation.<br>\u2013 Savez-vous o\u00f9 vous \u00eates, Winston ?<br>\u2013 Je ne sais pas. Je peux deviner. Au minist\u00e8re de l&rsquo;Amour.<br>\u2013 Savez-vous depuis combien de temps vous \u00eates ici ?<br>\u2013 Je ne sais. Des jours, des semaines, des mois\u2026 Je pense que<br>c&rsquo;est depuis des mois.<br>\u2013 Et vous imaginez-vous pourquoi nous amenons les gens<br>ici ?<br>\u2013 Pour qu&rsquo;ils se confessent.<br>\u2013 Non. Ce n&rsquo;est pas l\u00e0 le motif. Cherchez encore.<br>\u2013 Pour les punir.<br>\u2013 Non ! s&rsquo;exclama O&rsquo;Brien.<br>Sa voix avait chang\u00e9 d&rsquo;une fa\u00e7on extraordinaire et son visage<br>\u00e9tait soudain devenu \u00e0 la fois s\u00e9v\u00e8re et anim\u00e9.<br>\u2013 Non. Pas simplement pour extraire votre confession ou<br>pour vous punir. Dois-je vous dire pourquoi nous vous avons<\/p>\n\n\n\n<p>283 &#8211;<br>apport\u00e9 ici ? Pour vous gu\u00e9rir ! Pour vous rendre la sant\u00e9 de<br>l&rsquo;esprit. Savez-vous, Winston, qu&rsquo;aucun de ceux que nous<br>amenons dans ce lieu ne nous quitte malade ? Les crimes stupides<br>que vous avez commis ne nous int\u00e9ressent pas. Le Parti ne<br>s&rsquo;int\u00e9resse pas \u00e0 l&rsquo;acte lui-m\u00eame. Il ne s&rsquo;occupe que de l&rsquo;esprit.<br>Nous ne d\u00e9truisons pas simplement nos ennemis, nous les<br>changeons. Comprenez-vous ce que je veux dire ?<br>Il \u00e9tait pench\u00e9 au-dessus de Winston. Sa proximit\u00e9 faisait<br>para\u00eetre son visage \u00e9norme et Winston, qui le voyait d&rsquo;en dessous,<br>le trouvait hideux. De plus, il \u00e9tait plein d&rsquo;une sorte d&rsquo;exaltation,<br>d&rsquo;une ardeur folle. Le c\u0153ur de Winston se serra une fois de plus.<br>Il se serait tapi plus au fond du lit s&rsquo;il l&rsquo;avait pu. Il croyait<br>qu&rsquo;O&rsquo;Brien, par pur caprice, \u00e9tait sur le point de tourner le<br>cadran. \u00c0 ce moment, cependant, O&rsquo;Brien s&rsquo;\u00e9loigna. Il fit quelques<br>pas de long en large. Puis il continua avec moins de v\u00e9h\u00e9mence.<br>\u2013 La premi\u00e8re chose que vous devez comprendre, c&rsquo;est qu&rsquo;il<br>n&rsquo;y a pas de martyr. Vous avez lu ce qu&rsquo;\u00e9taient les pers\u00e9cutions<br>religieuses du pass\u00e9. Au Moyen Age, il y eut l&rsquo;Inquisition. Ce fut<br>un \u00e9chec. Elle fut \u00e9tablie pour extirper l&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie et finit par la<br>perp\u00e9tuer. Pour chaque h\u00e9r\u00e9tique br\u00fbl\u00e9 sur le b\u00fbcher, des milliers<br>d&rsquo;autres se lev\u00e8rent. Pourquoi ? Parce que l&rsquo;Inquisition tuait ses<br>ennemis en public et les tuait alors qu&rsquo;ils \u00e9taient encore<br>imp\u00e9nitents. En fait elle les tuait parce qu&rsquo;ils \u00e9taient imp\u00e9nitents.<br>Les hommes mouraient parce qu&rsquo;ils ne voulaient pas abandonner<br>leur vraie croyance. Naturellement, toute la gloire allait \u00e0 la<br>victime et toute la honte \u00e0 l&rsquo;Inquisition qui la br\u00fblait.<br>\u00ab Plus tard, au XXe si\u00e8cle, il y eut les totalitaires, comme on<br>les appelait. C&rsquo;\u00e9taient les nazis germains et les communistes<br>russes. Les Russes pers\u00e9cut\u00e8rent l&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie plus cruellement que<br>ne l&rsquo;avait fait l&rsquo;Inquisition, et ils crurent que les fautes du pass\u00e9<br>les avaient instruits. Ils savaient, en tout cas, que l&rsquo;on ne doit pas<br>faire des martyrs. Avant d&rsquo;exposer les victimes dans des proc\u00e8s<br>publics, ils d\u00e9truisaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment leur dignit\u00e9. Ils les<br>aplatissaient par la torture et la solitude jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;ils fussent<br>des \u00eatres mis\u00e9rables, rampants et m\u00e9prisables, qui confessaient<\/p>\n\n\n\n<p>284 &#8211;<br>tout ce qu&rsquo;on leur mettait \u00e0 la bouche, qui se couvraient euxm\u00eames d&rsquo;injures, se mettaient \u00e0 couvert en s&rsquo;accusant<br>mutuellement, demandaient gr\u00e2ce en pleurnichant. Cependant,<br>apr\u00e8s quelques ann\u00e9es seulement, on vit se r\u00e9p\u00e9ter les m\u00eames<br>effets. Les morts \u00e9taient devenus des martyrs et leur d\u00e9gradation<br>\u00e9tait oubli\u00e9e. Cette fois encore, pourquoi ?<br>\u00ab En premier lieu, parce que les confessions \u00e9taient<br>\u00e9videmment extorqu\u00e9es et fausses. Nous ne commettons pas<br>d&rsquo;erreurs de cette sorte. Toutes les confessions faites ici sont<br>exactes. Nous les rendons exactes et, surtout, nous ne permettons<br>pas aux morts de se lever contre nous. Vous devez cesser de vous<br>imaginer que la post\u00e9rit\u00e9 vous vengera, Winston. La post\u00e9rit\u00e9<br>n&rsquo;entendra jamais parler de vous. Vous serez gaz\u00e9ifi\u00e9 et vers\u00e9<br>dans la stratosph\u00e8re. Rien ne restera de vous, pas un nom sur un<br>registre, pas un souvenir dans un cerveau vivant. Vous serez<br>annihil\u00e9, dans le pass\u00e9 comme dans le futur. Vous n&rsquo;aurez jamais<br>exist\u00e9. \u00bb<br>\u00ab Alors, pourquoi se donner la peine de me torturer ? \u00bb pensa<br>Winston dans un moment d&rsquo;amertume. O&rsquo;Brien arr\u00eata sa marche,<br>comme si Winston avait pens\u00e9 tout haut. Son large visage laid se<br>rapprocha, les yeux un peu r\u00e9tr\u00e9cis.<br>\u2013 Vous pensez, dit-il, que puisque nous avons l&rsquo;intention de<br>vous d\u00e9truire compl\u00e8tement, rien de ce que vous dites ou faites ne<br>peut avoir d&rsquo;importance, et qu&rsquo;il n&rsquo;y a aucune raison pour que<br>nous prenions la peine de vous interroger d&rsquo;abord ? C&rsquo;est ce que<br>vous pensez, n&rsquo;est-ce pas ?<br>\u2013 Oui, dit Winston.<br>O&rsquo;Brien sourit l\u00e9g\u00e8rement.<br>\u2013 Vous \u00eates une paille dans l&rsquo;\u00e9chantillon, Winston, une tache<br>qui doit \u00eatre effac\u00e9e. Est-ce que je ne viens pas de vous dire que<br>nous sommes diff\u00e9rents des pers\u00e9cuteurs du pass\u00e9 ? Nous ne<\/p>\n\n\n\n<p>285 &#8211;<br>nous contentons pas d&rsquo;une ob\u00e9issance n\u00e9gative, ni m\u00eame de la<br>plus abjecte soumission. Quand, finalement, vous vous rendez \u00e0<br>nous, ce doit \u00eatre de votre propre volont\u00e9. Nous ne d\u00e9truisons pas<br>l&rsquo;h\u00e9r\u00e9tique parce qu&rsquo;il nous r\u00e9siste. Tant qu&rsquo;il nous r\u00e9siste, nous<br>ne le d\u00e9truisons jamais. Nous le convertissons. Nous captons son<br>\u00e2me, nous lui donnons une autre forme. Nous lui enlevons et<br>br\u00fblons tout mal et toute illusion. Nous l&rsquo;amenons \u00e0 nous, pas<br>seulement en apparence, mais r\u00e9ellement, de c\u0153ur et d&rsquo;\u00e2me.<br>Avant de le tuer, nous en faisons un des n\u00f4tres. Il nous est<br>intol\u00e9rable qu&rsquo;une pens\u00e9e erron\u00e9e puisse exister quelque part<br>dans le monde, quelque secr\u00e8te et impuissante qu&rsquo;elle puisse \u00eatre.<br>Nous ne pouvons permettre aucun \u00e9cart, m\u00eame \u00e0 celui qui est sur<br>le point de mourir. Anciennement, l&rsquo;h\u00e9r\u00e9tique qui marchait au<br>b\u00fbcher \u00e9tait encore un h\u00e9r\u00e9tique, il proclamait son h\u00e9r\u00e9sie, il<br>exultait en elle. La victime des \u00e9purations russes elle-m\u00eame<br>pouvait porter la r\u00e9bellion enferm\u00e9e dans son cerveau tandis qu&rsquo;il<br>descendait l&rsquo;escalier, dans l&rsquo;attente de la balle. Nous, nous<br>rendons le cerveau parfait avant de le faire \u00e9clater. Le<br>commandement des anciens despotismes \u00e9tait : \u00ab Tu ne dois<br>pas. \u00bb Le commandement des totalitaires \u00e9tait : \u00ab Tu dois. \u00bb<br>Notre commandement est : \u00ab Tu es. \u00bb Aucun de ceux que nous<br>amenons ici ne se dresse plus jamais contre nous. Tous sont<br>enti\u00e8rement lav\u00e9s. M\u00eame ces trois mis\u00e9rables tra\u00eetres en<br>l&rsquo;innocence desquels vous avez un jour cru \u2013 Jones, Aaronson et<br>Rutherford \u2013 finalement, nous les avons bris\u00e9s. J&rsquo;ai moi-m\u00eame<br>pris part \u00e0 leur interrogatoire. Je les ai vus graduellement s&rsquo;user,<br>g\u00e9mir, ramper, pleurer et \u00e0 la fin ce n&rsquo;\u00e9tait ni de douleur ni de<br>crainte, c&rsquo;\u00e9tait de repentir. Quand nous en avons eu fini avec eux,<br>ils n&rsquo;\u00e9taient plus que des \u00e9corces d&rsquo;hommes. Il n&rsquo;y avait plus rien<br>en eux que le regret de ce qu&rsquo;ils avaient fait et l&rsquo;amour pour Big<br>Brother. Il \u00e9tait touchant de voir \u00e0 quel point ils l&rsquo;aimaient. Ils<br>demand\u00e8rent \u00e0 \u00eatre rapidement fusill\u00e9s pour pouvoir mourir<br>alors que leur esprit \u00e9tait encore propre.<br>La voix d&rsquo;O&rsquo;Brien \u00e9tait devenue presque r\u00eaveuse. L&rsquo;exaltation,<br>l&rsquo;enthousiasme fou marquaient encore son visage. Il ne feint<br>nullement, pensa Winston. Ce n&rsquo;est pas un hypocrite. Il croit tous<br>les mots qu&rsquo;il prononce. Ce qui oppressait le plus Winston, c&rsquo;\u00e9tait<\/p>\n\n\n\n<p>286 &#8211;<br>la conscience de sa propre inf\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle. Il regardait la<br>forme lourde, mais pleine de gr\u00e2ce, qui marchait au hasard de<br>long en large, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur ou \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur du champ de sa vision.<br>O&rsquo;Brien \u00e9tait un \u00eatre plus grand que lui de toutes les fa\u00e7ons.<br>Toutes les id\u00e9es qu&rsquo;il avait jamais eues ou pu avoir, O&rsquo;Brien les<br>avait depuis longtemps connues, examin\u00e9es et rejet\u00e9es. L&rsquo;esprit<br>d&rsquo;O&rsquo;Brien contenait l&rsquo;esprit de Winston. Comment O&rsquo;Brien<br>pourrait-il, dans ce cas, \u00eatre fou ? Ce devait \u00eatre lui, Winston, qui<br>\u00e9tait fou. O&rsquo;Brien s&rsquo;arr\u00eata et le regarda. Sa voix avait pris encore<br>un accent de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9.<br>\u2013 N&rsquo;imaginez pas que vous vous sauverez, Winston, quelque<br>compl\u00e8tement que vous vous rendiez \u00e0 nous. Aucun de ceux qui<br>se sont \u00e9gar\u00e9s une fois n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9. M\u00eame si nous voulions<br>vous laisser vivre jusqu&rsquo;au terme naturel de votre vie, vous ne<br>nous \u00e9chapperiez encore jamais. Ce qui vous arrive ici vous<br>marquera pour toujours. Comprenez-le d&rsquo;avance. Nous allons<br>vous \u00e9craser jusqu&rsquo;au point o\u00f9 il n&rsquo;y a pas de retour. Vous ne<br>gu\u00e9rirez jamais de ce qui vous arrivera, dussiez-vous vivre un<br>millier d&rsquo;ann\u00e9es. Jamais plus vous ne serez capable de sentiments<br>humains ordinaires. Tout sera mort en vous. Vous ne serez plus<br>jamais capable d&rsquo;amour, d&rsquo;amiti\u00e9, de joie de vivre, de rire, de<br>curiosit\u00e9, de courage, d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9. Vous serez creux. Nous allons<br>vous presser jusqu&rsquo;\u00e0 ce que vous soyez vide puis nous vous<br>emplirons de nous-m\u00eames.<br>Il s&rsquo;arr\u00eata et fit signe \u00e0 l&rsquo;homme \u00e0 la veste blanche. Winston<br>se rendit compte qu&rsquo;un lourd appareil \u00e9tait pouss\u00e9 et plac\u00e9<br>derri\u00e8re sa t\u00eate. O&rsquo;Brien s&rsquo;\u00e9tait assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit, de sorte que son<br>visage \u00e9tait presque au niveau de celui de Winston.<br>\u2013 Trois mille, dit-il en s&rsquo;adressant par-dessus la t\u00eate de<br>Winston \u00e0 l&rsquo;homme \u00e0 la veste blanche.<br>Deux coussinets moelleux, qui paraissaient l\u00e9g\u00e8rement<br>humides, furent fix\u00e9s contre les tempes de Winston. Il trembla.<br>La souffrance allait recommencer, un nouveau genre de<\/p>\n\n\n\n<p>287 &#8211;<br>souffrance. O&rsquo;Brien posa sur sa main une main presque<br>rassurante et amicale.<br>\u2013 Cette fois, cela ne vous fera pas souffrir, dit-il. Gardez vos<br>yeux fix\u00e9s sur les miens.<br>Il se produisit alors une explosion d\u00e9vastatrice, ou ce qui lui<br>paru \u00eatre une explosion, bien que Winston ne f\u00fbt pas certain qu&rsquo;il<br>y eut aucun bruit. Il y eut, indubitablement, un \u00e9clair aveuglant.<br>Winston n&rsquo;\u00e9tait pas bless\u00e9, il se sentait seulement prostr\u00e9. Bien<br>qu&rsquo;il f\u00fbt d\u00e9j\u00e0 couch\u00e9 sur le dos quand cela se passa, il avait<br>l&rsquo;impression curieuse qu&rsquo;il se trouvait dans cette position parce<br>qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 assomm\u00e9. Un coup terrifiant, indolore, l&rsquo;avait<br>aplati. Il s&rsquo;\u00e9tait aussi pass\u00e9 quelque chose dans sa t\u00eate. Tandis que<br>ses yeux retrouvaient leur convergence, il se rappela qui il \u00e9tait,<br>o\u00f9 il \u00e9tait, et reconnut le visage qui regardait le sien. Mais il y<br>avait, il ne savait comment, un grand trou vide, comme si on lui<br>avait enlev\u00e9 un morceau de cerveau.<br>\u2013 Cela ne durera pas, dit O&rsquo;Brien. Regardez-moi dans les<br>yeux. Avec quel pays l&rsquo;Oc\u00e9ania est-elle en guerre ?<br>Winston r\u00e9fl\u00e9chit. Il savait ce que signifiait Oc\u00e9ania et qu&rsquo;il<br>\u00e9tait lui-m\u00eame citoyen de l&rsquo;Oc\u00e9ania. Il se souvint aussi de<br>l&rsquo;Eurasia et de l&rsquo;Estasia. Mais qui \u00e9tait en guerre et avec qui, il ne<br>s&rsquo;en souvenait pas. En fait, il n&rsquo;avait pas conscience qu&rsquo;il y e\u00fbt une<br>guerre.<br>\u2013 Je ne me souviens pas.<br>\u2013 L&rsquo;Oc\u00e9ania est en guerre contre l&rsquo;Estasia. Vous en souvenezvous, maintenant ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 L\u2019Oc\u00e9ania a toujours \u00e9t\u00e9 en guerre contre l&rsquo;Estasia. Depuis<br>le commencement de votre vie, depuis le commencement du<\/p>\n\n\n\n<p>288 &#8211;<br>Parti, depuis le commencement de l&rsquo;Histoire, la guerre a continu\u00e9<br>sans interruption, toujours la m\u00eame guerre. Vous rappelez-vous<br>cela ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 Il y a onze ans, vous avez cr\u00e9\u00e9 une l\u00e9gende au sujet de trois<br>hommes condamn\u00e9s \u00e0 mort pour trahison. Vous pr\u00e9tendiez avoir<br>vu un fragment de papier qui prouvait leur innocence. Ce papier<br>n&rsquo;a jamais exist\u00e9. Vous l&rsquo;avez invent\u00e9 et vous vous \u00eates ensuite<br>mis \u00e0 croire \u00e0 son existence. Vous vous rappelez maintenant<br>l&rsquo;instant m\u00eame o\u00f9 vous l&rsquo;avez tout d&rsquo;abord invent\u00e9. Est-ce que<br>vous vous en souvenez ?<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 Je viens de lever devant vous les doigts de ma main. Vous<br>avez vu cinq doigts. Vous en rappelez-vous ?<br>\u2013 Oui.<br>O&rsquo;Brien leva les doigts de sa main gauche en gardant son<br>pouce cach\u00e9.<br>\u2013 Il y a l\u00e0 cinq doigts. Voyez-vous cinq doigts ?<br>\u2013 Oui.<br>Et il les vit, pendant une minute fugitive, tandis que dans son<br>esprit le d\u00e9cor changeait. Il vit cinq doigts, et il n&rsquo;y avait aucune<br>d\u00e9formation. Puis, tout redevint normal. La vieille peur, la haine<br>et l&rsquo;\u00e9tonnement revinrent ensemble. Mais il y avait eu un<br>moment, il ne savait combien de temps, trente secondes, peut\u00eatre, de bienheureuse certitude, alors que chaque nouvelle<br>suggestion de O&rsquo;Brien comblait un espace vide et devenait une<\/p>\n\n\n\n<p>289 &#8211;<br>v\u00e9rit\u00e9 absolue, alors que deux et deux auraient pu faire trois aussi<br>bien que cinq si cela avait \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire.<br>Ce moment s&rsquo;\u00e9tait effac\u00e9 avant qu&rsquo;O&rsquo;Brien e\u00fbt baiss\u00e9 la main,<br>mais bien que Winston ne p\u00fbt le retrouver, il pouvait s&rsquo;en<br>souvenir, comme on se souvient d&rsquo;une exp\u00e9rience tr\u00e8s nette,<br>ayant eu lieu \u00e0 une \u00e9poque recul\u00e9e de la vie, quand on \u00e9tait, en<br>fait, une personne diff\u00e9rente.<br>\u2013 Vous voyez maintenant, dit O&rsquo;Brien, qu&rsquo;en tout cas c&rsquo;est<br>possible.<br>\u2013 Oui, r\u00e9pondit Winston.<br>O&rsquo;Brien se releva, l&rsquo;air satisfait. Winston vit \u00e0 sa gauche<br>l&rsquo;homme \u00e0 la blouse blanche qui brisait une ampoule et tirait en<br>arri\u00e8re le piston d&rsquo;une seringue.<br>O&rsquo;Brien se tourna vers Winston avec un sourire. Presque<br>comme anciennement, il assura sur son nez l&rsquo;\u00e9quilibre de ses<br>lunettes.<br>\u2013 Vous souvenez-vous d&rsquo;avoir \u00e9crit dans votre journal qu&rsquo;il<br>\u00e9tait indiff\u00e9rent que je sois un ami ou un ennemi, puisque j&rsquo;\u00e9tais<br>au moins quelqu&rsquo;un qui comprenait et \u00e0 qui on pouvait parler ?<br>Vous aviez raison. J&rsquo;aime parler avec vous. Votre esprit me pla\u00eet.<br>Il ressemblerait au mien s&rsquo;il n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 malade. Avant que nous<br>mettions fin \u00e0 la s\u00e9ance, vous pouvez me poser quelques<br>questions si vous le d\u00e9sirez.<br>\u2013 N&rsquo;importe quelle question ?<br>\u2013 N&rsquo;importe laquelle.<br>Il vit les yeux de Winston pos\u00e9s sur le cadran.<\/p>\n\n\n\n<p>290 &#8211;<br>\u2013 Il est \u00e9teint. Quelle est votre premi\u00e8re question ?<br>\u2013 Qu&rsquo;avez-vous fait de Julia ?<br>O&rsquo;Brien sourit encore.<br>\u2013 Elle vous a donn\u00e9, Winston. Imm\u00e9diatement, sans r\u00e9serve.<br>J&rsquo;ai rarement vu quelqu&rsquo;un venir si promptement \u00e0 nous. Vous la<br>reconna\u00eetriez \u00e0 peine. Toute sa r\u00e9bellion, sa fourberie, sa folie, sa<br>malpropret\u00e9 d&rsquo;esprit, tout a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9 et effac\u00e9. Ce fut une<br>conversion parfaite, un cas de manuel.<br>\u2013 Vous l&rsquo;avez tortur\u00e9e ?<br>O&rsquo;Brien laissa cette question sans r\u00e9ponse.<br>\u2013 Question suivante ? dit-il.<br>\u2013 Big Brother existe-t-il ?<br>\u2013 Naturellement, il existe. Le Parti existe. Big Brother est la<br>personnification du Parti.<br>\u2013 Existe-t-il de la m\u00eame fa\u00e7on que j&rsquo;existe ?<br>\u2013 Vous n&rsquo;existez pas, dit O&rsquo;Brien.<br>Une fois encore un sentiment d&rsquo;impuissance assaillit<br>Winston. Il savait, ou pouvait imaginer les arguments qui<br>prouvaient sa propre non-existence. Mais ils n&rsquo;avaient pas de<br>sens, c&rsquo;\u00e9taient des jeux de mots. Est-ce que la constatation. :<br>\u00ab Vous n&rsquo;existez pas \u00bb, ne contenait pas une absurdit\u00e9 de<br>logique ? Mais \u00e0 quoi bon le dire ? Son esprit se contracta \u00e0 la<br>pens\u00e9e des arguments fous et indiscutables avec lesquels O&rsquo;Brien<br>le d\u00e9molirait.<\/p>\n\n\n\n<p>291 &#8211;<br>\u2013 Je pense que j&rsquo;existe, dit-il avec lassitude. Je suis n\u00e9, je<br>mourrai. J&rsquo;ai des bras et des jambes, j&rsquo;occupe un point particulier<br>de l&rsquo;espace. Aucun autre objet solide ne peut, en m\u00eame temps que<br>moi occuper le m\u00eame point. Dans ce sens, Big Brother existe-t-il ?<br>\u2013 Ce sens n&rsquo;a aucune importance. Big Brother existe.<br>\u2013 Big Brother mourra-t-il jamais ?<br>\u2013 Naturellement non. Comment pourrait-il mourir ?<br>\u2013 La Fraternit\u00e9 existe-t-elle ?<br>\u2013 Cela, Winston, vous ne le saurez jamais. M\u00eame si nous<br>d\u00e9cidions de vous lib\u00e9rer apr\u00e8s en avoir fini avec vous, et si vous<br>viviez jusqu&rsquo;\u00e0 quatre-vingt-dix ans, vous ne sauriez encore pas si<br>la r\u00e9ponse \u00e0 cette question est Oui ou Non. Tant que vous vivrez,<br>ce sera dans votre esprit une \u00e9nigme insoluble.<br>Winston resta silencieux. Sa poitrine s&rsquo;\u00e9levait et s&rsquo;abaissait un<br>peu plus vite. Il n&rsquo;avait pas encore pos\u00e9 la question qui lui \u00e9tait<br>tout d&rsquo;abord venue \u00e0 l&rsquo;esprit. Il devait la poser, mais il semblait<br>que sa langue ne voul\u00fbt pas la prononcer.<br>Il y eut une ombre d&rsquo;amusement sur le visage de O&rsquo;Brien. Ses<br>lunettes elles-m\u00eames semblaient jeter une lueur ironique. \u00ab Il<br>sait, pensa soudain Winston. Il sait ce que je vais demander. \u00bb \u00c0<br>cette id\u00e9e, les mots jaillirent d&rsquo;eux-m\u00eames.<br>\u2013 Qu&rsquo;y a-t-il dans la salle 101 ?<br>L&rsquo;expression du visage d&rsquo;O&rsquo;Brien ne changea pas. Il r\u00e9pondit<br>s\u00e8chement :<br>\u2013 Vous savez ce qu&rsquo;il y a dans la salle 101, Winston. Tout le<br>monde sait ce qu&rsquo;il y a dans la salle 101.<\/p>\n\n\n\n<p>292 &#8211;<br>Il leva un doigt \u00e0 l&rsquo;adresse de l&rsquo;homme \u00e0 la veste blanche.<br>Evidemment, la s\u00e9ance se terminait. Une aiguille fut<br>brusquement introduite dans le bras de Winston. Il tomba<br>presque instantan\u00e9ment dans un profond sommeil.<br>CHAPITRE III<br>\u2013 Votre r\u00e9int\u00e9gration comporte trois stades. Etudier,<br>comprendre, accepter. Il est temps que vous entriez dans le<br>second stade.<br>Winston \u00e9tait, comme toujours, couch\u00e9 sur le dos mais,<br>depuis peu, ses liens \u00e9taient plus l\u00e2ches. Ils le retenaient encore<br>au lit, mais il pouvait bouger un peu les genoux, tourner la t\u00eate \u00e0<br>droite et \u00e0 gauche, lever les avant-bras. Le cadran, aussi, \u00e9tait<br>devenu moins redoutable. Lorsque son esprit \u00e9tait assez vif,<br>Winston pouvait \u00e9viter ses coups. C&rsquo;\u00e9tait surtout quand il<br>montrait de la stupidit\u00e9 qu&rsquo;O&rsquo;Brien poussait le levier. Ils<br>traversaient parfois toute une s\u00e9ance sans que le cadran f\u00fbt<br>employ\u00e9. Winston ne se rappelait pas combien il y avait eu de<br>s\u00e9ances. Le processus tout entier semblait s&rsquo;\u00e9tendre sur un temps<br>long, ind\u00e9fini, des semaines peut-\u00eatre, et les intervalles entre les<br>s\u00e9ances pouvaient avoir \u00e9t\u00e9, parfois des jours, parfois une ou<br>deux heures seulement.<br>\u2013 Depuis que vous \u00eates couch\u00e9 l\u00e0, dit O&rsquo;Brien, vous vous \u00eates<br>souvent demand\u00e9, vous m&rsquo;avez m\u00eame demand\u00e9, pourquoi le<br>minist\u00e8re de l&rsquo;Amour devait d\u00e9penser pour vous tant de temps et<br>de souci. Quand vous \u00e9tiez libre, vous \u00e9tiez embarrass\u00e9 par une<br>question qui, dans son essence, \u00e9tait la m\u00eame. Vous pouviez saisir<br>le m\u00e9canisme de la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle vous viviez, mais pas les<br>motifs sous-jacents. Vous rappelez-vous avoir \u00e9crit dans votre<br>journal : \u00ab Je comprends comment, je ne comprends pas<br>pourquoi ? \u00bb C&rsquo;est quand vous pensiez \u00e0 pourquoi que vous<br>doutiez de l&rsquo;\u00e9quilibre de votre esprit. Vous avez lu le livre, le livre<\/p>\n\n\n\n<p>293 &#8211;<br>de Goldstein, du moins en partie. Vous a-t-il appris quelque chose<br>que vous ne saviez d\u00e9j\u00e0 ?<br>\u2013 Vous l&rsquo;avez lu ? demanda Winston.<br>\u2013 Je l&rsquo;ai \u00e9crit. C&rsquo;est-\u00e0-dire, j&rsquo;ai particip\u00e9 \u00e0 sa r\u00e9daction. Aucun<br>livre n&rsquo;est l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;un seul individu, comme vous le savez.<br>\u2013 Est-ce vrai, ce qu&rsquo;il dit ?<br>\u2013 Dans sa partie descriptive, oui. Mais le programme qu&rsquo;il<br>envisage n&rsquo;a pas de sens. Une accumulation secr\u00e8te de<br>connaissances, un \u00e9largissement graduel de compr\u00e9hension, en<br>dernier lieu une r\u00e9bellion prol\u00e9tarienne et le renversement du<br>Parti, vous pr\u00e9voyiez vous-m\u00eame que c&rsquo;\u00e9tait ce qu&rsquo;il dirait. Tout<br>cela n&rsquo;a pas de sens. Les prol\u00e9taires ne se r\u00e9volteront jamais. Pas<br>dans un millier ni un million d&rsquo;ann\u00e9es. Ils ne le peuvent pas. Je<br>n&rsquo;ai pas \u00e0 vous en donner la raison, vous la savez d\u00e9j\u00e0. Si vous<br>avez jamais caress\u00e9 des r\u00eaves de violente insurrection, vous devez<br>les abandonner. La domination du Parti est \u00e9ternelle. Que ce soit<br>le point de d\u00e9part de vos r\u00e9flexions.<br>Il se rapprocha du lit.<br>\u2013 \u00c9ternelle, r\u00e9p\u00e9ta-t-il. Et maintenant, revenons \u00e0 la question<br>\u00ab comment \u00bb et \u00ab pourquoi \u00bb.<br>\u2013 Vous comprenez assez bien comment le Parti se maintient<br>au pouvoir. Dites-moi maintenant pourquoi nous nous<br>accrochons au pouvoir. Pour quel motif voulons-nous le pouvoir ?<br>Allons, parlez, ajouta-t-il, comme Winston demeurait silencieux.<br>Pendant une minute ou deux, n\u00e9anmoins, Winston n&rsquo;ouvrit<br>pas la bouche. Une impression de fatigue l&rsquo;accablait. La lueur<br>confuse d&rsquo;enthousiasme fou avait disparu du visage d&rsquo;O&rsquo;Brien. Il<br>pr\u00e9voyait ce que dirait O&rsquo;Brien. Que le Parti ne cherchait pas le<br>pouvoir en vue de ses propres fins, mais pour le bien de la<\/p>\n\n\n\n<p>294 &#8211;<br>majorit\u00e9 ; qu&rsquo;il cherchait le pouvoir parce que, dans l&rsquo;ensemble,<br>les hommes \u00e9taient des cr\u00e9atures fr\u00eales et l\u00e2ches qui ne pouvaient<br>endurer la libert\u00e9 ni faire face \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, et devaient \u00eatre dirig\u00e9s<br>et syst\u00e9matiquement tromp\u00e9s par ceux qui \u00e9taient plus forts<br>qu&rsquo;eux ; que l&rsquo;esp\u00e8ce humaine avait le choix entre la libert\u00e9 et le<br>bonheur et que le bonheur valait mieux ; que le Parti \u00e9tait le<br>gardien \u00e9ternel du faible, la secte qui se vouait au mal pour qu&rsquo;il<br>en sorte du bien, qui sacrifiait son propre bonheur \u00e0 celui des<br>autres. Le terrible, pensa Winston, le terrible est que lorsque<br>O&rsquo;Brien pronon\u00e7ait ces mots, il y croyait. On pouvait le voir \u00e0 son<br>visage. O&rsquo;Brien savait tout. Il savait mille fois mieux que Winston<br>ce qu&rsquo;\u00e9tait le monde en r\u00e9alit\u00e9, dans quelle d\u00e9gradation vivaient<br>les \u00eatres humains et par quels mensonges et quelle barbarie le<br>Parti les maintenait dans cet \u00e9tat. Il avait tout compris, tout pes\u00e9,<br>et cela ne changeait rien. Tout \u00e9tait justifi\u00e9 par le but \u00e0 atteindre.<br>\u00ab Que peut-on, pensa Winston, contre le fou qui est plus<br>intelligent que vous, qui \u00e9coute volontiers vos arguments, puis<br>persiste simplement dans sa folie ? \u00bb<br>\u2013 Vous nous gouvernez pour notre propre bien, dit-il<br>faiblement. Vous pensez que les \u00eatres humains ne sont pas<br>capables de se diriger eux-m\u00eames et qu&rsquo;alors\u2026<br>Il sursauta et pleura presque. Il avait \u00e9t\u00e9 travers\u00e9 d&rsquo;un<br>\u00e9lancement douloureux. O&rsquo;Brien avait pouss\u00e9 le levier du cadran<br>au-dessus de 35\u2026<br>\u2013 C&rsquo;est stupide, Winston, stupide, dit-il. Vous feriez mieux de<br>ne pas dire de pareilles sottises.<br>Il recula la manette et continua :<br>\u2013 Je vais vous donner la r\u00e9ponse \u00e0 ma question. La voici : le<br>Parti recherche le pouvoir pour le pouvoir, exclusivement pour le<br>pouvoir. Le bien des autres ne l&rsquo;int\u00e9resse pas. Il ne recherche ni la<br>richesse, ni le luxe, ni une longue vie, ni le bonheur. Il ne<br>recherche que le pouvoir. Le pur pouvoir. Ce que signifie pouvoir<\/p>\n\n\n\n<p>295 &#8211;<br>pur, vous le comprendrez tout de suite. Nous diff\u00e9rons de toutes<br>les oligarchies du pass\u00e9 en ce que nous savons ce que nous<br>voulons. Toutes les autres, m\u00eame celles qui nous ressemblent,<br>\u00e9taient des poltronnes et des hypocrites.<br>\u00ab Les nazis germains et les communistes russes se<br>rapprochent beaucoup de nous par leur m\u00e9thode, mais ils<br>n&rsquo;eurent jamais le courage de reconna\u00eetre leurs propres motifs. Ils<br>pr\u00e9tendaient, peut-\u00eatre m\u00eame le croyaient-ils, ne s&rsquo;\u00eatre empar\u00e9s<br>du pouvoir qu&rsquo;\u00e0 contrec\u0153ur, et seulement pour une dur\u00e9e limit\u00e9e,<br>et que, pass\u00e9 le point critique, il y aurait tout de suite un paradis<br>o\u00f9 les hommes seraient libres et \u00e9gaux.<br>\u00ab Nous ne sommes pas ainsi. Nous savons que jamais<br>personne ne s&#8217;empare du pouvoir avec l&rsquo;intention d&rsquo;y renoncer. Le<br>pouvoir n&rsquo;est pas un moyen, il est une fin. On n&rsquo;\u00e9tablit pas une<br>dictature pour sauvegarder une r\u00e9volution. On fait une r\u00e9volution<br>pour \u00e9tablir une dictature. La pers\u00e9cution a pour objet la<br>pers\u00e9cution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour<br>objet le pouvoir. Commencez-vous maintenant \u00e0 me<br>comprendre ? \u00bb<br>Winston \u00e9tait frapp\u00e9, comme il l&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9, par la fatigue<br>du visage d&rsquo;O&rsquo;Brien. Il \u00e9tait fort, muscl\u00e9 et brutal, il \u00e9tait plein<br>d&rsquo;intelligence et d&rsquo;une sorte de passion contenue contre laquelle il<br>se sentait impuissant, mais c&rsquo;\u00e9tait un visage fatigu\u00e9. Il y avait des<br>poches sous les yeux, la peau s&rsquo;affaissait sous les pommettes\u2026<br>O&rsquo;Brien se pencha vers lui, rapprochant volontairement de lui son<br>visage us\u00e9.<br>\u2013 Vous pensez, dit-il, que mon visage est vieux et fatigu\u00e9.<br>Vous pensez que je parle de puissance alors que je ne suis m\u00eame<br>pas capable d&#8217;emp\u00eacher le d\u00e9labrement de mon propre corps. Ne<br>pouvez-vous comprendre, Winston, que l&rsquo;individu n&rsquo;est qu&rsquo;une<br>cellule ? La fatigue de la cellule fait la vigueur de l&rsquo;organisme.<br>Mourez-vous quand vous vous coupez les ongles ?<\/p>\n\n\n\n<p>296 &#8211;<br>Il s&rsquo;\u00e9loigna du lit et se mit \u00e0 arpenter la pi\u00e8ce de long en large,<br>une main dans sa poche.<br>\u2013 Nous sommes les pr\u00eatres du pouvoir, dit-il. Dieu, c&rsquo;est le<br>pouvoir. Mais actuellement, le pouvoir, pour autant qu&rsquo;il vous<br>concerne, n&rsquo;est pour vous qu&rsquo;un mot. Il est temps que vous ayez<br>une id\u00e9e de ce que signifie ce mot pouvoir. Vous devez<br>premi\u00e8rement r\u00e9aliser que le pouvoir est collectif. L&rsquo;individu n&rsquo;a<br>de pouvoir qu&rsquo;autant qu&rsquo;il cesse d&rsquo;\u00eatre un individu. Vous<br>connaissez le slogan du Parti : \u00ab La libert\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;esclavage. \u00bb<br>Vous \u00eates-vous jamais rendu compte qu&rsquo;il \u00e9tait r\u00e9versible ?<br>\u00ab L&rsquo;esclavage, c&rsquo;est la libert\u00e9. \u00bb Seul, libre, l&rsquo;\u00eatre humain est<br>toujours vaincu. Il doit en \u00eatre ainsi, puisque le destin de tout \u00eatre<br>humain est de mourir, ce qui est le plus grand de tous les \u00e9checs.<br>Mais s&rsquo;il peut se soumettre compl\u00e8tement et enti\u00e8rement, s&rsquo;il peut<br>\u00e9chapper \u00e0 son identit\u00e9, s&rsquo;il peut plonger dans le parti jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre<br>le Parti, il est alors tout-puissant et immortel.<br>\u00ab Le second point que vous devez comprendre est que le<br>pouvoir est le pouvoir sur d&rsquo;autres \u00eatres humains. Sur les corps<br>mais surtout sur les esprits. Le pouvoir sur la mati\u00e8re, sur la<br>r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, comme vous l&rsquo;appelez, n&rsquo;est pas important.<br>Notre ma\u00eetrise de la mati\u00e8re est d\u00e9j\u00e0 absolue. \u00bb<br>Un moment, Winston oublia le cadran. Il fit un violent effort<br>pour s&rsquo;asseoir et ne r\u00e9ussit qu&rsquo;\u00e0 se tordre douloureusement.<br>\u2013 Mais comment pouvez-vous commander \u00e0 la mati\u00e8re ?<br>\u00e9clata-t-il. Vous ne commandez m\u00eame pas au climat ou \u00e0 la loi de<br>gravitation. Et il y a les maladies, les souffrances, la mort.<br>O&rsquo;Brien le fit taire d&rsquo;un geste de la main.<br>\u2013 Nous commandons \u00e0 la mati\u00e8re, puisque nous<br>commandons \u00e0 l&rsquo;esprit. La r\u00e9alit\u00e9 est \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du cr\u00e2ne. Vous<br>apprendrez par degr\u00e9s, Winston. Il n&rsquo;y a rien que nous ne<br>puissions faire. Invisibilit\u00e9, l\u00e9vitation, tout. Je pourrais laisser le<\/p>\n\n\n\n<p>297 &#8211;<br>parquet et flotter comme une bulle de savon si je le voulais. Je ne<br>le d\u00e9sire pas parce que le Parti ne le d\u00e9sire pas. Il faut vous<br>d\u00e9barrasser l&rsquo;esprit de vos id\u00e9es du XIXe si\u00e8cle sur les lois de la<br>nature. Nous faisons les lois de la nature.<br>\u2013 Non ! Vous n&rsquo;\u00eates m\u00eame pas les ma\u00eetres de cette plan\u00e8te.<br>Que direz-vous de l&rsquo;Eurasia et de l&rsquo;Estasia ? Vous ne les avez<br>m\u00eame pas encore conquises.<br>\u2013 Sans importance. Nous les conquerrons quand cela nous<br>conviendra. Et qu&rsquo;est-ce que cela changerait si nous le faisions ?<br>Nous pouvons les exclure de l&rsquo;existence. Le monde, c&rsquo;est<br>l&rsquo;Oc\u00e9ania.<br>\u2013 Mais le monde lui-m\u00eame n&rsquo;est qu&rsquo;une tache de poussi\u00e8re.<br>Et l&rsquo;homme est minuscule, impuissant ! Depuis quand existe-t-il ?<br>La terre, pendant des milliers d&rsquo;ann\u00e9es, a \u00e9t\u00e9 inhabit\u00e9e.<br>\u2013 Sottise. La terre est aussi vieille que nous, pas plus vieille.<br>Comment pourrait-elle \u00eatre plus \u00e2g\u00e9e ? Rien n&rsquo;existe que par la<br>conscience humaine.<br>\u2013 Mais les rochers sont pleins de fossiles d&rsquo;animaux disparus,<br>de mammouths, de mastodontes, de reptiles \u00e9normes qui<br>v\u00e9curent sur terre longtemps avant qu&rsquo;on e\u00fbt jamais parl\u00e9 des<br>hommes ?<br>\u2013 Avez-vous jamais vu ces fossiles, Winston ? Naturellement<br>non. Les biologistes du XIXe si\u00e8cle les ont invent\u00e9s. Avant<br>l&rsquo;homme, il n&rsquo;y avait rien. Apr\u00e8s l&rsquo;homme, s&rsquo;il pouvait s&rsquo;\u00e9teindre, il<br>n&rsquo;y aurait rien. Hors de l&rsquo;homme, il n&rsquo;y a rien.<br>\u2013 Mais l&rsquo;univers entier est ext\u00e9rieur \u00e0 nous. Voyez les \u00e9toiles !<br>Quelques-unes sont \u00e0 un million d&rsquo;ann\u00e9es-lumi\u00e8re de distance.<br>Elles sont \u00e0 jamais hors de notre atteinte.<\/p>\n\n\n\n<p>298 &#8211;<br>\u2013 Que sont les \u00e9toiles ? dit O&rsquo;Brien avec indiff\u00e9rence. Des<br>fragments de feu \u00e0 quelques kilom\u00e8tres. Nous pourrions les<br>atteindre si nous le voulions. Ou nous pourrions les faire<br>dispara\u00eetre. La terre est le centre de l&rsquo;univers. Le soleil et les<br>\u00e9toiles tournent autour d&rsquo;elle.<br>Winston eut encore un mouvement convulsif. Cette fois, il ne<br>dit rien. O&rsquo;Brien continua comme s&rsquo;il r\u00e9pondait \u00e0 une objection.<br>\u2013 Dans certains cas, \u00e9videmment, ce n&rsquo;est pas vrai. Quand<br>nous naviguons sur l&rsquo;oc\u00e9an, ou quand nous pr\u00e9disons une \u00e9clipse,<br>il est souvent commode de penser que la terre tourne autour du<br>soleil et que les \u00e9toiles sont \u00e0 des millions de millions de<br>kilom\u00e8tres. Et puis apr\u00e8s ? Supposez-vous qu&rsquo;il soit au-dessus de<br>notre pouvoir de mettre sur pied un double syst\u00e8me<br>d&rsquo;astronomie ? Les \u00e9toiles peuvent \u00eatre proches ou distantes selon<br>nos besoins. Croyez-vous que nos math\u00e9maticiens ne soient pas \u00e0<br>la hauteur de cette dualit\u00e9 ? Avez-vous oubli\u00e9 la doublepens\u00e9e ?<br>Winston se recroquevilla dans le lit. Quoi qu&rsquo;il p\u00fbt dire, une<br>imm\u00e9diate et fulgurante r\u00e9ponse l&rsquo;\u00e9crasait comme l&rsquo;aurait fait un<br>gourdin. Il savait cependant qu&rsquo;il \u00e9tait dans le vrai. Il y avait<br>s\u00fbrement quelque mani\u00e8re de d\u00e9montrer que la croyance que rien<br>n&rsquo;existe en dehors de l&rsquo;esprit \u00e9tait fausse. N&rsquo;avait-on pas, il y avait<br>longtemps, d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;erreur de cette th\u00e9orie ? On la d\u00e9signait<br>m\u00eame d&rsquo;un nom qu&rsquo;il avait oubli\u00e9. Un faible sourire retroussa les<br>coins de la bouche d&rsquo;O&rsquo;Brien qui le regardait.<br>\u2013 Je vous ai dit, Winston que la m\u00e9taphysique n&rsquo;est pas votre<br>fort. Le mot que vous essayez de trouver est solipsisme. Mais vous<br>vous trompez. Ce n&rsquo;est pas du solipsisme. Ou, si vous voulez, c&rsquo;est<br>du solipsisme collectif. Tout cela est une digression, ajouta-t-il<br>avec indiff\u00e9rence. Le r\u00e9el pouvoir, le pouvoir pour lequel nous<br>devons lutter jour et nuit, est le pouvoir, non sur les choses, mais<br>sur les hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>299 &#8211;<br>Il s&rsquo;arr\u00eata et reprit un instant l&rsquo;air du p\u00e9dagogue qui<br>questionne un \u00e9l\u00e8ve qui promet :<br>\u2013 Comment un homme s&rsquo;assure-t-il de son pouvoir sur un<br>autre, Winston ?<br>Winston r\u00e9fl\u00e9chit :<br>\u2013 En le faisant souffrir, r\u00e9pondit-il.<br>\u2013 Exactement. En le faisant souffrir. L&rsquo;ob\u00e9issance ne suffit<br>pas. Comment, s&rsquo;il ne souffre pas, peut-on \u00eatre certain qu&rsquo;il ob\u00e9it,<br>non \u00e0 sa volont\u00e9, mais \u00e0 la v\u00f4tre ? Le pouvoir est d&rsquo;infliger des<br>souffrances et des humiliations. Le pouvoir est de d\u00e9chirer l&rsquo;esprit<br>humain en morceaux que l&rsquo;on rassemble ensuite sous de<br>nouvelles formes que l&rsquo;on a choisies. Commencez-vous \u00e0 voir<br>quelle sorte de monde nous cr\u00e9ons ? C&rsquo;est exactement l&rsquo;oppos\u00e9<br>des stupides utopies h\u00e9donistes qu&rsquo;avaient imagin\u00e9es les anciens<br>r\u00e9formateurs. Un monde de crainte, de trahison, de tourment. Un<br>monde d&rsquo;\u00e9craseurs et d&rsquo;\u00e9cras\u00e9s, un monde qui, au fur et \u00e0 mesure<br>qu&rsquo;il s&rsquo;affinera, deviendra plus impitoyable. Le progr\u00e8s dans notre<br>monde sera le progr\u00e8s vers plus de souffrance. L&rsquo;ancienne<br>civilisation pr\u00e9tendait \u00eatre fond\u00e9e sur l&rsquo;amour et la justice. La<br>n\u00f4tre est fond\u00e9e sur la haine. Dans notre monde, il n&rsquo;y aura pas<br>d\u2019autres \u00e9motions que la crainte, la rage, le triomphe et<br>l&rsquo;humiliation. Nous d\u00e9truirons tout le reste, tout.<br>\u00ab Nous \u00e9crasons d\u00e9j\u00e0 les habitudes de pens\u00e9e qui ont surv\u00e9cu<br>\u00e0 la R\u00e9volution. Nous avons coup\u00e9 les liens entre l&rsquo;enfant et les<br>parents, entre l&rsquo;homme et l&rsquo;homme, entre l&rsquo;homme et la femme.<br>Personne n&rsquo;ose plus se fier \u00e0 une femme, un enfant ou un ami.<br>Mais plus tard, il n&rsquo;y aura ni femme ni ami. Les enfants seront \u00e0<br>leur naissance enlev\u00e9s aux m\u00e8res, comme on enl\u00e8ve leurs \u0153ufs<br>aux poules. L&rsquo;instinct sexuel sera extirp\u00e9. La procr\u00e9ation sera une<br>formalit\u00e9 annuelle, comme le renouvellement de la carte<br>d&rsquo;alimentation. Nous abolirons l&rsquo;orgasme. Nos neurologistes y<br>travaillent actuellement. Il n&rsquo;y aura plus de loyaut\u00e9 qu&rsquo;envers le<\/p>\n\n\n\n<p>300 &#8211;<br>Parti, il n&rsquo;y aura plus d&rsquo;amour que l&rsquo;amour \u00e9prouv\u00e9 pour Big<br>Brother. Il n&rsquo;y aura plus de rire que le rire de triomphe provoqu\u00e9<br>par la d\u00e9faite d&rsquo;un ennemi. Il n&rsquo;y aura ni art, ni litt\u00e9rature, ni<br>science. Quand nous serons tout-puissants, nous n&rsquo;aurons plus<br>besoin de science. Il n&rsquo;y aura aucune distinction entre la beaut\u00e9 et<br>la laideur. Il n&rsquo;y aura ni curiosit\u00e9, ni joie de vivre. Tous les plaisirs<br>de l&rsquo;\u00e9mulation seront d\u00e9truits. Mais il y aura toujours, n&rsquo;oubliez<br>pas cela, Winston, il y aura l&rsquo;ivresse toujours croissante du<br>pouvoir, qui s&rsquo;affinera de plus en plus. Il y aura toujours, \u00e0 chaque<br>instant, le frisson de la victoire, la sensation de pi\u00e9tiner un<br>ennemi impuissant. Si vous d\u00e9sirez une image de l&rsquo;avenir,<br>imaginez une botte pi\u00e9tinant un visage humain\u2026 \u00e9ternellement. \u00bb<br>Il se tut comme s&rsquo;il attendait une r\u00e9plique de Winston. Celuici essayait encore de se recroqueviller au fond du lit. Il ne pouvait<br>rien dire. Son c\u0153ur semblait glac\u00e9. O&rsquo;Brien continua :<br>\u2013 Et souvenez-vous que c&rsquo;est pour toujours. Le visage \u00e0<br>pi\u00e9tiner sera toujours pr\u00e9sent. L&rsquo;h\u00e9r\u00e9tique, l&rsquo;ennemi de la soci\u00e9t\u00e9,<br>existera toujours pour \u00eatre d\u00e9fait et humili\u00e9 toujours. Tout ce que<br>vous avez subi depuis que vous \u00eates entre nos mains, tout cela<br>continuera, et en pire. L&rsquo;espionnage, les trahisons, les arr\u00eats, les<br>tortures, les ex\u00e9cutions, les disparitions, ne cesseront jamais.<br>Autant qu&rsquo;un monde de triomphe, ce sera un monde de terreur.<br>Plus le Parti sera puissant, moins il sera tol\u00e9rant. Plus faible sera<br>l&rsquo;opposition, plus \u00e9troit sera le despotisme. Goldstein et ses<br>h\u00e9r\u00e9sies vivront \u00e0 jamais. Tous les jours, \u00e0 tous les instants, il sera<br>d\u00e9fait, discr\u00e9dit\u00e9, ridiculis\u00e9, couvert de crachats. Il survivra<br>cependant toujours.<br>\u00ab Le drame que je joue avec vous depuis sept ans sera jou\u00e9 et<br>rejou\u00e9 encore g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ration, sous des formes<br>toujours plus subtiles. Nous aurons toujours l&rsquo;h\u00e9r\u00e9tique, ici, \u00e0<br>notre merci, criant de souffrance, bris\u00e9, m\u00e9prisable, et \u00e0 la fin<br>absolument repentant, sauv\u00e9 de lui-m\u00eame, rampant \u00e0 nos pieds<br>de sa propre volont\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>301 &#8211;<br>\u00ab Tel est le monde que nous pr\u00e9parons, Winston. Un monde<br>o\u00f9 les victoires succ\u00e9deront aux victoires et les triomphes aux<br>triomphes ; un monde d&rsquo;\u00e9ternelle pression, toujours renouvel\u00e9e,<br>sur la fibre de la puissance. Vous commencez, je le vois, \u00e0 r\u00e9aliser<br>ce que sera ce monde, mais \u00e0 la fin, vous ferez plus que le<br>comprendre. Vous l&rsquo;accepterez, vous l&rsquo;accueillerez avec joie, vous<br>en demanderez une part. \u00bb<br>Winston avait suffisamment recouvr\u00e9 son sang-froid pour<br>parler.<br>\u2013 Vous ne pouvez pas, dit-il faiblement.<br>\u2013 Qu&rsquo;entendez-vous par l\u00e0, Winston ?<br>\u2013 Vous ne pourriez cr\u00e9er ce monde que vous venez de d\u00e9crire.<br>C&rsquo;est un r\u00eave. Un r\u00eave impossible.<br>\u2013 Pourquoi ?<br>\u2013 Il n&rsquo;aurait aucune vitalit\u00e9. Il se d\u00e9sint\u00e9grerait. Il se<br>suiciderait.<br>\u2013 Erreur. Vous \u00eates sous l&rsquo;impression que la haine est plus<br>\u00e9puisante que l&rsquo;amour. Pourquoi en serait-il ainsi ? Et s&rsquo;il en \u00e9tait<br>ainsi, quelle diff\u00e9rence en r\u00e9sulterait ? Supposez que nous<br>choisissions de nous user nous-m\u00eames rapidement. Supposez que<br>nous acc\u00e9l\u00e9rions le cours de la vie humaine de telle sorte que les<br>hommes soient st\u00e9riles \u00e0 trente ans. Et puis apr\u00e8s ? Ne pouvezvous comprendre que la mort de l&rsquo;individu n&rsquo;est pas la mort ? Le<br>Parti est immortel.<br>Comme d&rsquo;habitude, la voix avait vaincu Winston et l&rsquo;avait<br>r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;impuissance. De plus, il craignait, s&rsquo;il persistait dans son<br>d\u00e9saccord, qu&rsquo;O&rsquo;Brien ne tourn\u00e2t encore le cadran. Il ne pouvait<br>pourtant rester silencieux. Faiblement, sans arguments, sans<\/p>\n\n\n\n<p>302 &#8211;<br>aucun soutien que l&rsquo;horreur inexprimable de ce qu&rsquo;avait dit<br>O&rsquo;Brien, il retourna \u00e0 l&rsquo;attaque.<br>\u2013 Je ne sais pas. Cela m&rsquo;est \u00e9gal. D&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre<br>vous \u00e9chouerez. La vie vous vaincra.<br>\u2013 Nous commandons \u00e0 la vie, Winston. \u00c0 tous ses niveaux.<br>Vous vous imaginez qu&rsquo;il y a quelque chose qui s&rsquo;appelle la nature<br>humaine qui sera outrag\u00e9 par ce que nous faisons et se retournera<br>contre nous. Mais nous cr\u00e9ons la nature humaine. L&rsquo;homme est<br>infiniment mall\u00e9able. Peut-\u00eatre revenez-vous \u00e0 votre ancienne<br>id\u00e9e que les prol\u00e9taires ou les esclaves se soul\u00e8veront et nous<br>renverseront ? \u00d4tez-vous cela de l&rsquo;esprit. Ils sont aussi<br>impuissants que des animaux. L&rsquo;humanit\u00e9, c&rsquo;est le Parti. Les<br>autres sont ext\u00e9rieurs, en dehors de la question.<br>\u2013 Cela m&rsquo;est \u00e9gal. \u00c0 la fin, ils vous battront. T\u00f4t ou tard ils<br>verront ce que vous \u00eates et vous d\u00e9chireront.<br>\u2013 Voyez-vous un signe de ce destin, ou une raison pour qu&rsquo;il<br>se r\u00e9alise ?<br>\u2013 Non. Je le crois. Je sais que vous tomberez. Il y a quelque<br>chose dans l&rsquo;univers, je ne sais quoi, un esprit, un principe, que<br>vous n&rsquo;abattrez jamais.<br>\u2013 Croyez-vous en Dieu, Winston ?<br>\u2013 Non.<br>\u2013 Alors, qu&rsquo;est-ce que ce principe qui nous vaincra ?<br>\u2013 Je ne sais. L&rsquo;esprit de l&rsquo;homme.<br>\u2013 Et vous consid\u00e9rez-vous comme un homme ?<\/p>\n\n\n\n<p>303 &#8211;<br>\u2013 Oui.<br>\u2013 Si vous \u00eates un homme, Winston, vous \u00eates le dernier.<br>Votre esp\u00e8ce est d\u00e9truite. Nous sommes les h\u00e9ritiers. Comprenezvous que vous \u00eates seul ? Vous \u00eates hors de l&rsquo;histoire. Vous \u00eates<br>non-existant.<br>Ses mani\u00e8res chang\u00e8rent et il ajouta plus agressivement :<br>\u2013 Et vous vous croyez moralement sup\u00e9rieur \u00e0 nous, \u00e0 cause<br>de nos mensonges et de notre cruaut\u00e9 ?<br>\u2013 Oui. Je me consid\u00e8re comme sup\u00e9rieur.<br>O\u2019Brien se tut. Deux autres voix parlaient. Apr\u00e8s un instant,<br>Winston reconnut en l&rsquo;une d&rsquo;elles la sienne. C&rsquo;\u00e9tait un<br>enregistrement de la conversation qu&rsquo;il avait tenue avec O&rsquo;Brien,<br>la nuit o\u00f9 il s&rsquo;\u00e9tait enr\u00f4l\u00e9 dans la Fraternit\u00e9. Il s&rsquo;entendit<br>promettre de mentir, voler, falsifier, tuer, d&rsquo;encourager la<br>morphinomanie, la prostitution, de propager les maladies<br>v\u00e9n\u00e9riennes, de lancer du vitriol au visage des enfants. O&rsquo;Brien fit<br>un l\u00e9ger geste d&rsquo;impatience, comme pour signifier qu&rsquo;il \u00e9tait \u00e0<br>peine besoin de conclure. Il tourna un bouton, et les voix se<br>turent.<br>\u2013 Levez-vous de ce lit, dit-il.<br>Les liens se rel\u00e2ch\u00e8rent. Winston descendit du lit et se mit<br>debout en chancelant.<br>\u2013 Vous \u00eates le dernier homme, dit O&rsquo;Brien, vous \u00eates le<br>gardien de l&rsquo;esprit humain. Vous allez vous voir tel que vous \u00eates.<br>D\u00e9shabillez-vous.<br>Winston d\u00e9fit le bout de cordon qui retenait sa combinaison.<br>La fermeture Eclair en avait depuis longtemps \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9e. Il ne<\/p>\n\n\n\n<p>304 &#8211;<br>se rappelait pas si, depuis son arrestation, il avait enlev\u00e9, \u00e0 un<br>moment quelconque, tous ses v\u00eatements \u00e0 la fois. Sous la<br>combinaison, son corps \u00e9tait entour\u00e9 de haillons jaun\u00e2tres et<br>sales dans lesquels on pouvait \u00e0 peine reconna\u00eetre des sousv\u00eatements. Tandis qu&rsquo;il les faisait glisser sur le sol, il vit qu&rsquo;il y<br>avait un miroir \u00e0 trois faces \u00e0 l&rsquo;autre bout de la pi\u00e8ce. Il<br>s&rsquo;approcha puis s&rsquo;arr\u00eata court. Un cri involontaire lui avait<br>\u00e9chapp\u00e9.<br>\u2013 Continuez, dit O&rsquo;Brien. Mettez-vous entre les battants du<br>miroir. Vous aurez ainsi une vue de c\u00f4t\u00e9.<br>Il s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 parce qu&rsquo;il \u00e9tait effray\u00e9. Une chose courb\u00e9e, de<br>couleur grise, squelettique, avan\u00e7ait vers lui. L\u2019apparition \u00e9tait<br>effrayante, et pas seulement parce que Winston savait que c&rsquo;\u00e9tait<br>sa propre image. Il se rapprocha de la glace. Le visage de la<br>cr\u00e9ature, \u00e0 cause de sa stature courb\u00e9e, semblait projet\u00e9 en avant.<br>Un visage lamentable de gibier de potence, un front d\u00e9couvert qui<br>se perdait dans un cr\u00e2ne chauve, un nez de travers et des<br>pommettes \u00e9cras\u00e9es au-dessus desquelles les yeux \u00e9taient d&rsquo;une<br>fixit\u00e9 f\u00e9roce. Les joues \u00e9taient coutur\u00e9es, la bouche rentr\u00e9e.<br>C&rsquo;\u00e9tait certainement son propre visage, mais il semblait \u00e0<br>Winston que son visage avait plus chang\u00e9 que son esprit. Les<br>\u00e9motions qu&rsquo;il exprimait \u00e9taient diff\u00e9rentes de celles qu&rsquo;il<br>ressentait. Il \u00e9tait devenu partiellement chauve. Il avait d&rsquo;abord<br>cru qu&rsquo;il avait seulement grisonn\u00e9, mais c&rsquo;\u00e9tait la peau de son<br>cr\u00e2ne qui \u00e9tait grise. Son corps, \u00e0 l&rsquo;exception de ses mains et de<br>son visage, \u00e9tait enti\u00e8rement gris, d&rsquo;une poussi\u00e8re ancienne qui<br>ne pouvait se laver. Il y avait \u00e7\u00e0 et l\u00e0, sous la poussi\u00e8re, des<br>cicatrices rouges de blessures et, pr\u00e8s de son cou-de-pied, l&rsquo;ulc\u00e8re<br>variqueux formait une masse enflamm\u00e9e dont la peau s&rsquo;\u00e9caillait.<br>Mais ce qui \u00e9tait vraiment effrayant, c&rsquo;\u00e9tait la maigreur de son<br>corps. Le cylindre des c\u00f4tes \u00e9tait aussi \u00e9troit que celui d&rsquo;un<br>squelette. Les jambes s&rsquo;\u00e9taient tellement amincies que les genoux<br>\u00e9taient plus gros que les cuisses. Il comprenait maintenant ce que<br>voulait dire O&rsquo;Brien par \u00ab vue de c\u00f4t\u00e9 \u00bb. La courbure de la<br>colonne vert\u00e9brale \u00e9tait \u00e9tonnante. Les minces \u00e9paules projet\u00e9es<\/p>\n\n\n\n<p>305 &#8211;<br>en avant faisaient rentrer la poitrine en forme de cavit\u00e9. Le cou<br>d\u00e9charn\u00e9 semblait pli\u00e9 en deux sous le poids du cr\u00e2ne. Au jug\u00e9, il<br>aurait dit que c&rsquo;\u00e9tait le corps d&rsquo;un homme de soixante ans,<br>souffrant d&rsquo;une maladie pernicieuse.<br>\u2013 Vous avez parfois pens\u00e9, dit O&rsquo;Brien, que mon visage, le<br>visage d&rsquo;un membre du Parti int\u00e9rieur, paraissait vieux et us\u00e9.<br>Que pensez-vous du v\u00f4tre ?<br>Il saisit l&rsquo;\u00e9paule de Winston et le fit tourner pour l&rsquo;avoir en<br>face de lui.<br>\u2013 Voyez dans quel \u00e9tat vous \u00eates, dit-il. Voyez cette crasse<br>malpropre sur tout votre corps. Voyez la poussi\u00e8re entre vos<br>orteils. Voyez cette plaie d\u00e9go\u00fbtante qui vous prend toute la<br>jambe. Savez-vous que vous puez comme un porc ? Vous avez<br>probablement cess\u00e9 de le remarquer. Autour de votre biceps, je<br>pourrais, voyez-vous, faire rencontrer mon pouce et mon index.<br>Je pourrais vous casser le cou comme s&rsquo;il \u00e9tait en verre. Savezvous que vous avez perdu vingt-cinq kilos depuis que vous \u00eates<br>entre nos mains ? M\u00eame vos cheveux s&rsquo;en vont par poign\u00e9es.<br>Il tira sur la t\u00eate de Winston et arracha une touffe de cheveux.<br>\u2013 Ouvrez la bouche. Il reste neuf, dix, onze dents. Combien en<br>aviez-vous quand vous \u00eates venu \u00e0 nous ? Et le peu qui vous reste<br>tombe de votre m\u00e2choire. Voyez !<br>Il saisit, entre son pouce et son index puissants, l&rsquo;une des<br>dents de devant qui restaient \u00e0 Winston. Un \u00e9lancement de<br>douleur traversa la m\u00e2choire de Winston. O&rsquo;Brien avait d\u00e9racin\u00e9<br>et arrach\u00e9 la dent. Il la jeta dans la cellule.<br>\u2013 Vous pourrissez, dit-il. Vous tombez en morceaux. Qu&rsquo;estce que vous \u00eates ? Un sac de boue. Maintenant, tournez-vous et<br>regardez-vous dans le miroir. Voyez-vous cette chose en face de<\/p>\n\n\n\n<p>306 &#8211;<br>vous ? C&rsquo;est le dernier homme. Si vous \u00eates un \u00eatre humain, ceci<br>est l&rsquo;humanit\u00e9. Maintenant, rhabillez-vous.<br>Winston se rhabilla avec des gestes lents et raides. Il n&rsquo;avait<br>pas, jusqu&rsquo;\u00e0 ce moment, remarqu\u00e9 combien il \u00e9tait mince et<br>faible. Une seule pens\u00e9e occupait son esprit, c&rsquo;est qu&rsquo;il devait \u00eatre<br>dans cet endroit depuis plus longtemps qu&rsquo;il l&rsquo;avait imagin\u00e9.<br>Subitement, tandis qu&rsquo;il fixait autour de lui ses mis\u00e9rables<br>haillons, un sentiment de piti\u00e9 pour son corps en ruine le domina.<br>Avant d&rsquo;avoir r\u00e9alis\u00e9 ce qu&rsquo;il faisait, il s&rsquo;\u00e9tait \u00e9croul\u00e9 sur un petit<br>tabouret qui \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit et avait \u00e9clat\u00e9 en sanglots. Il avait<br>conscience de sa laideur, de son in\u00e9l\u00e9gance \u2013 un paquet d&rsquo;os,<br>dans des sous-v\u00eatements sales, assis \u00e0 pleurer sous la blanche<br>lumi\u00e8re crue \u2013 mais il ne pouvait s&rsquo;arr\u00eater.<br>O&rsquo;Brien posa une main sur son \u00e9paule, presque avec bont\u00e9.<br>\u2013 Cela ne durera pas \u00e9ternellement, dit-il. Vous pourrez vous<br>en sortir quand vous le voudrez. Tout d\u00e9pend de vous.<br>\u2013 C&rsquo;est vous qui l&rsquo;avez fait, dit Winston. Vous qui m&rsquo;avez<br>r\u00e9duit en cet \u00e9tat.<br>\u2013 Non, Winston. Vous vous y \u00eates r\u00e9duit vous-m\u00eame. C&rsquo;est ce<br>que vous avez accept\u00e9 quand vous vous \u00eates dress\u00e9 contre le Parti.<br>Tout \u00e9tait contenu dans ce premier acte. Rien n&rsquo;est arriv\u00e9 que<br>vous n&rsquo;ayez pr\u00e9vu.<br>Il s&rsquo;arr\u00eata, puis poursuivit :<br>\u2013 Nous vous avons battu, Winston. Nous vous avons bris\u00e9.<br>Vous avez vu ce qu&rsquo;est votre corps. Votre esprit est dans le m\u00eame<br>\u00e9tat. Je ne pense pas qu&rsquo;il puisse rester en vous beaucoup<br>d&rsquo;orgueil. Vous avez re\u00e7u des coups de pied, des coups de fouet et<br>des insultes, vous avez cri\u00e9 de douleur. Vous vous \u00eates roul\u00e9 sur le<br>parquet dans votre vomissure et votre sang. Vous avez pleurnich\u00e9<br>en demandant gr\u00e2ce. Vous avez trahi tout le monde et avou\u00e9 tout.<\/p>\n\n\n\n<p>307 &#8211;<br>Pouvez-vous penser \u00e0 une seule d\u00e9gradation qui ne vous ait pas<br>\u00e9t\u00e9 inflig\u00e9e ?<br>Winston s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 de pleurer, mais ses yeux \u00e9taient encore<br>mouill\u00e9s. Il les leva vers O&rsquo;Brien.<br>\u2013 Je n&rsquo;ai pas trahi Julia, dit-il. O&rsquo;Brien le regarda<br>pensivement.<br>\u2013 Non, dit-il, non. C&rsquo;est parfaitement vrai. Vous n&rsquo;avez pas<br>trahi Julia.<br>Le respect particulier, que rien ne semblait pouvoir d\u00e9truire,<br>qu&rsquo;il \u00e9prouvait \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard d&rsquo;O&rsquo;Brien, gonfla le c\u0153ur de Winston.<br>\u00ab Combien il est intelligent ! pensa-t-il. Combien intelligent ! \u00bb<br>Jamais O&rsquo;Brien ne manquait de comprendre ce qu&rsquo;on lui disait.<br>N&rsquo;importe qui sur terre aurait tout de suite r\u00e9pondu qu&rsquo;il avait en<br>r\u00e9alit\u00e9 trahi Julia. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on ne lui avait pas en effet<br>arrach\u00e9, sous la torture ? Il leur avait dit tout ce qu&rsquo;il savait d&rsquo;elle,<br>ses habitudes, son caract\u00e8re, sa vie ant\u00e9rieure. Il avait confess\u00e9<br>jusqu&rsquo;au d\u00e9tail le plus trivial tout ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 leurs<br>rendez-vous, tout ce qu&rsquo;il lui avait dit et qu&rsquo;elle lui avait dit, leurs<br>repas de produits achet\u00e9s au march\u00e9 noir, leur adult\u00e8re, leurs<br>vagues complots contre le Parti, tout. Et cependant, dans le sens<br>dans lequel il entendait le mot, il ne l&rsquo;avait pas trahie. Il n&rsquo;avait<br>pas cess\u00e9 de l&rsquo;aimer, ses sentiments \u00e0 son \u00e9gard \u00e9taient rest\u00e9s les<br>m\u00eames. O&rsquo;Brien avait compris, sans besoin d&rsquo;explication, ce qu&rsquo;il<br>voulait dire.<br>\u2013 Dites-moi, demanda Winston. Quand me fusillera-t-on ?<br>\u2013 Ce peut \u00eatre dans longtemps, r\u00e9pondit O&rsquo;Brien. Vous \u00eates<br>un cas difficile. Mais ne d\u00e9sesp\u00e9rez pas. Tout le monde est gu\u00e9ri<br>t\u00f4t ou tard. \u00c0 la fin, nous vous fusillerons.<\/p>\n\n\n\n<p>308 &#8211;<br>CHAPITRE IV<br>Il allait beaucoup mieux. Il devenait chaque jour plus gros et<br>plus fort, s&rsquo;il \u00e9tait possible de parler de jour. La lumi\u00e8re blanche<br>et le bourdonnement \u00e9taient plus que jamais les m\u00eames, mais la<br>cellule \u00e9tait un peu plus confortable que celles dans lesquelles il<br>s&rsquo;\u00e9tait trouv\u00e9. Il y avait un oreiller et un matelas sur une planche<br>formant lit, et un tabouret pour s&rsquo;asseoir. On lui avait donn\u00e9 un<br>bain et on lui permettait de se laver assez fr\u00e9quemment dans une<br>cuvette d&rsquo;\u00e9tain. On lui donnait m\u00eame de l&rsquo;eau chaude pour se<br>nettoyer. On lui avait donn\u00e9 de nouveaux sous-v\u00eatements et une<br>combinaison propre. On avait pans\u00e9 son ulc\u00e8re avec une<br>pommade calmante. Les dents qui lui restaient avaient \u00e9t\u00e9<br>enlev\u00e9es et on lui avait mis un dentier.<br>Des semaines ou des mois devaient s&rsquo;\u00eatre \u00e9coul\u00e9s. Il lui aurait<br>\u00e9t\u00e9 maintenant possible de tenir le compte des jours s&rsquo;il avait<br>\u00e9prouv\u00e9 le moindre d\u00e9sir de le faire, car il \u00e9tait maintenant nourri<br>\u00e0 intervalles qui paraissaient r\u00e9guliers. On lui donnait, estima-til, trois repas en vingt-quatre heures. Il se demandait vaguement<br>parfois si on les lui donnait pendant le jour ou pendant la nuit. La<br>nourriture \u00e9tait tr\u00e8s bonne et comportait de la viande un repas<br>sur trois. Il y eut m\u00eame une fois un paquet de cigarettes. Il n&rsquo;avait<br>pas d&rsquo;allumettes, mais le garde silencieux qui lui apportait sa<br>nourriture lui donna du feu. La premi\u00e8re fois qu&rsquo;il essaya de<br>fumer, il fut malade, mais il pers\u00e9v\u00e9ra et fit longtemps durer son<br>paquet en fumant une moiti\u00e9 de cigarette apr\u00e8s chaque repas.<br>On lui avait donn\u00e9 une ardoise blanche \u00e0 un coin de laquelle<br>\u00e9tait attach\u00e9 un bout de crayon. Au d\u00e9but, il ne s&rsquo;en servit pas.<br>M\u00eame r\u00e9veill\u00e9, il \u00e9tait dans une torpeur compl\u00e8te. D&rsquo;un repas \u00e0<br>l&rsquo;autre, souvent il restait \u00e9tendu, presque sans bouger, parfois<br>endormi, parfois \u00e9veill\u00e9 et s&rsquo;abandonnant \u00e0 de vagues r\u00eaveries au<br>cours desquelles ouvrir les yeux \u00e9tait un trop grand effort. Il<br>s&rsquo;\u00e9tait depuis longtemps habitu\u00e9 \u00e0 dormir avec une lumi\u00e8re vive<br>sur les yeux. Elle ne le g\u00eanait aucunement, mais les r\u00eaves \u00e9taient<\/p>\n\n\n\n<p>309 &#8211;<br>plus coh\u00e9rents. Il r\u00eava beaucoup pendant toute cette p\u00e9riode, et<br>c&rsquo;\u00e9taient toujours des r\u00eaves heureux.<br>Il se trouvait dans le Pays Dor\u00e9. Il \u00e9tait assis au milieu de<br>ruines gigantesques, \u00e9clair\u00e9es par un soleil \u00e9clatant, en<br>compagnie de sa m\u00e8re, de Julia, d&rsquo;O&rsquo;Brien. Il ne faisait rien. Il<br>\u00e9tait simplement assis au soleil, \u00e0 parler de choses paisibles. Les<br>pens\u00e9es qu&rsquo;il avait quand il \u00e9tait \u00e9veill\u00e9 concernaient surtout ses<br>r\u00eaves. Il semblait avoir perdu le pouvoir de l&rsquo;effort intellectuel,<br>maintenant que l&rsquo;aiguillon de la souffrance lui avait \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9. Il<br>ne s&rsquo;ennuyait pas, il n&rsquo;avait aucun d\u00e9sir de conversation ou de<br>distraction. Etre simplement seul, ne pas \u00eatre battu ou<br>questionn\u00e9, avoir suffisamment \u00e0 manger, \u00eatre propre de la t\u00eate<br>aux pieds, c&rsquo;\u00e9tait tout \u00e0 fait satisfaisant.<br>Il en vint graduellement \u00e0 passer moins de temps \u00e0 dormir,<br>mais il n&rsquo;\u00e9prouvait encore aucun d\u00e9sir de sortir du lit. Tout ce qui<br>l&rsquo;int\u00e9ressait c&rsquo;\u00e9tait rester calmement \u00e9tendu et sentir s&rsquo;amasser<br>les forces en lui. Il se palpait lui-m\u00eame \u00e7\u00e0 et l\u00e0 pour s&rsquo;assurer que<br>ce n&rsquo;\u00e9tait pas une illusion de croire que ses muscles<br>s&rsquo;arrondissaient et que sa peau se tendait. Finalement, il fut<br>certain qu&rsquo;il engraissait. Ses cuisses \u00e9taient nettement plus<br>grosses que ses genoux.<br>Ensuite, \u00e0 regret d&rsquo;abord, il se mit \u00e0 faire r\u00e9guli\u00e8rement des<br>exercices. En peu de temps, il put parcourir trois kilom\u00e8tres, qu&rsquo;il<br>mesurait en arpentant la cellule, et ses \u00e9paules courb\u00e9es se<br>redress\u00e8rent. Il essaya des exercices plus difficiles et fut humili\u00e9<br>et \u00e9tonn\u00e9 de d\u00e9couvrir les mouvements qu&rsquo;il ne pouvait faire. Il<br>ne pouvait acc\u00e9l\u00e9rer le pas. Il ne pouvait tenir son tabouret \u00e0 bras<br>tendu. Il ne pouvait rester sur un pied sans tomber. Il s&rsquo;accroupit<br>sur les talons et constata qu&rsquo;avec de terribles douleurs aux cuisses<br>et aux mollets, il parvenait tout juste \u00e0 se mettre debout. Il se<br>coucha \u00e0 plat ventre et essaya de se relever sur les mains. Ce fut<br>impossible, il ne put se soulever d&rsquo;un centim\u00e8tre. Mais apr\u00e8s<br>quelques jours (quelques repas de plus), il put r\u00e9ussir m\u00eame ce<br>mouvement. Il vint un moment o\u00f9 il put le faire six fois de suite.<br>Il se mit \u00e0 devenir r\u00e9ellement fier de son corps et \u00e0 caresser<\/p>\n\n\n\n<p>310 &#8211;<br>l&rsquo;intermittente certitude que son visage redevenait normal. Ce<br>n&rsquo;est que lorsqu&rsquo;il lui arrivait de mettre la main sur son cr\u00e2ne nu<br>qu&rsquo;il se rappelait le visage coutur\u00e9, en ruine, qu&rsquo;il avait regard\u00e9<br>dans le miroir.<br>Son esprit devint plus actif. Assis sur le lit, le dos appuy\u00e9 au<br>mur, l&rsquo;ardoise sur les genoux, il entreprit d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le travail<br>de se r\u00e9\u00e9duquer.<br>Il avait capitul\u00e9. Il le reconnaissait. En r\u00e9alit\u00e9, il le voyait<br>maintenant, il avait \u00e9t\u00e9 pr\u00eat \u00e0 capituler longtemps avant d&rsquo;en<br>avoir pris la d\u00e9cision. D\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 il s&rsquo;\u00e9tait trouv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur<br>du minist\u00e8re de l&rsquo;Amour et, oui, m\u00eame durant ces minutes au<br>cours desquelles Julia et lui \u00e9taient rest\u00e9s impuissants tandis que<br>la voix de fer du t\u00e9l\u00e9cran leur donnait des ordres, il avait saisi la<br>frivolit\u00e9, le peu de profondeur de son essai de r\u00e9bellion contre le<br>pouvoir du Parti.<br>Il savait maintenant que, depuis sept ans, la Police de la<br>Pens\u00e9e le surveillait, comme on surveille un hanneton sous une<br>loupe. Il n&rsquo;y avait aucun acte, aucun mot prononc\u00e9 \u00e0 haute voix<br>qu&rsquo;elle n&rsquo;e\u00fbt remarqu\u00e9, aucune suite d&rsquo;id\u00e9es qu&rsquo;elle n&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9<br>capable d&rsquo;inf\u00e9rer. Elle avait m\u00eame soigneusement replac\u00e9 le grain<br>de poussi\u00e8re blanch\u00e2tre sur la couverture de son journal. On lui<br>avait jou\u00e9 des disques, montr\u00e9 des photographies. Quelques-unes<br>\u00e9taient des photographies de Julia et de lui. Oui, m\u00eame\u2026<br>Il ne pouvait lutter plus longtemps contre le Parti. En outre,<br>le Parti avait raison. Il devait en \u00eatre ainsi. Comment pourrait se<br>tromper un cerveau immortel et collectif ? D&rsquo;apr\u00e8s quel mod\u00e8le<br>ext\u00e9rieur pourrait-on v\u00e9rifier ses jugements ? La sant\u00e9 \u00e9tait du<br>domaine des statistiques. Apprendre \u00e0 penser comme ils<br>pensaient \u00e9tait simplement une question d&rsquo;\u00e9tude. Mais !\u2026<br>Entre ses doigts le crayon \u00e9tait \u00e9pais, peu maniable. Il se mit<br>\u00e0 \u00e9crire les id\u00e9es qui lui passaient par la t\u00eate. Il \u00e9crivit d&rsquo;abord, en<br>grandes majuscules mal faites :<\/p>\n\n\n\n<p>311 &#8211;<br>LA LIBERT\u00c9 C&rsquo;EST L&rsquo;ESCLAVAGE<br>puis, presque sans s&rsquo;arr\u00eater, il \u00e9crivit en dessous :<br>DEUX ET DEUX FONT CINQ.<br>Puis il y eut une sorte de contrainte. Son esprit, comme<br>s&rsquo;\u00e9cartant par pudeur d&rsquo;une id\u00e9e, paraissait incapable de se<br>concentrer. Il savait qu&rsquo;il connaissait ce qui suivrait mais, pour le<br>moment, ne pouvait s&rsquo;en souvenir. Il retrouva la m\u00e9moire de ce<br>qu&rsquo;\u00e9tait cette id\u00e9e, mais par un raisonnement conscient. Les mots<br>ne vinrent pas d&rsquo;eux-m\u00eames. Il \u00e9crivit :<br>DIEU C&rsquo;EST LE POUVOIR.<br>Il acceptait tout. Le pass\u00e9 pouvait \u00eatre modifi\u00e9. Le pass\u00e9<br>n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9. L&rsquo;Oc\u00e9ania \u00e9tait en guerre contre<br>l&rsquo;Estasia. L&rsquo;Oc\u00e9ania avait toujours \u00e9t\u00e9 en guerre contre l&rsquo;Estasia.<br>Jones, Aaronson et Rutherford \u00e9taient coupables des crimes dont<br>ils \u00e9taient accus\u00e9s. Il n&rsquo;avait jamais vu la photographie qui<br>r\u00e9futait l&rsquo;accusation. Elle n&rsquo;avait jamais exist\u00e9. Il l&rsquo;avait invent\u00e9e.<br>Il se souvenait d&rsquo;avoir eu dans sa m\u00e9moire des faits qui se<br>contredisaient, mais c&rsquo;\u00e9taient des souvenirs faux, des produits<br>d&rsquo;autosuggestion. Combien tout \u00e9tait facile ! Il n&rsquo;y avait qu&rsquo;\u00e0 se<br>rendre et le reste suivait\u2026 C&rsquo;\u00e9tait comme de nager contre un<br>courant qui vous envoie rouler en arri\u00e8re quel que soit l&rsquo;effort<br>fourni, puis de d\u00e9cider que l&rsquo;on va se retourner et nager dans le<br>sens du courant au lieu de s&rsquo;y opposer. Seule, votre propre<br>attitude changeait. Ce qui devait arriver arrivait de toute fa\u00e7on. Il<br>savait \u00e0 peine pourquoi il s&rsquo;\u00e9tait jamais r\u00e9volt\u00e9. Tout \u00e9tait facile,<br>sauf !\u2026<br>Tout pouvait \u00eatre vrai. Ce qu&rsquo;on appelait lois de la nature<br>n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;absurdit\u00e9s. La loi de la gravitation n&rsquo;avait pas de sens.<br>\u00ab Si je le d\u00e9sirais, avait dit O&rsquo;Brien, je pourrais m&rsquo;envoler de ce<br>parquet et flotter comme une bulle de savon. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>312 &#8211;<br>Winston \u00e9tudia cette phrase. S&rsquo;il pense qu&rsquo;il flotte au-dessus<br>du parquet et si, en m\u00eame temps, je pense que je le vois flotter,<br>c&rsquo;est qu&rsquo;il flotte.<br>Soudain, comme un bout d&rsquo;\u00e9pave immerg\u00e9e rompt la surface<br>de l&rsquo;eau, une pens\u00e9e \u00e9clata dans son esprit. \u00ab Il ne flotte pas<br>r\u00e9ellement. Nous l&rsquo;imaginons. C&rsquo;est de l&rsquo;hallucination. \u00bb<br>Il repoussa volontairement l&rsquo;id\u00e9e. L&rsquo;erreur \u00e9tait \u00e9vidente. Elle<br>supposait que quelque part, en dehors de soi, il y avait un monde<br>r\u00e9el dans lequel des choses r\u00e9elles se produisaient. Mais comment<br>pourrait-il y avoir un tel monde ? Quelle connaissance avonsnous des choses hors de notre propre esprit ? Tout ce qui se passe<br>est dans l&rsquo;esprit. Quoi qu&rsquo;il arrive dans l&rsquo;esprit arrive r\u00e9ellement.<br>Il n&rsquo;eut aucune difficult\u00e9 \u00e0 r\u00e9futer l&rsquo;erreur et il n&rsquo;y avait aucun<br>danger qu&rsquo;il y succomb\u00e2t. Il se rendit compte, n\u00e9anmoins, qu&rsquo;elle<br>n&rsquo;aurait jamais d\u00fb se pr\u00e9senter \u00e0 lui. L&rsquo;esprit doit entourer d&rsquo;un<br>mur sans issue toute pens\u00e9e dangereuse. Le processus doit \u00eatre<br>automatique, instinctif. En novlangue, cela s&rsquo;appelle<br>arr\u00eatducrime.<br>Il s&rsquo;exer\u00e7a \u00e0 l\u2019arr\u00eatducrime. Il soumettait \u00e0 son esprit des<br>propositions : \u00ab Le Parti dit que la terre est plate \u00bb, \u00ab le Parti dit<br>que la glace est plus lourde que l&rsquo;eau \u00bb, et s&rsquo;entra\u00eenait \u00e0 ne pas<br>voir ou ne pas comprendre les arguments qui les contredisaient.<br>Ce n&rsquo;\u00e9tait pas facile. Il y fallait un grand pouvoir de raisonnement<br>et d&rsquo;improvisation. Les probl\u00e8mes arithm\u00e9tiques qui d\u00e9coulaient<br>d&rsquo;un axiome comme \u00ab deux et deux font cinq \u00bb \u00e9taient hors de la<br>port\u00e9e de son intelligence. Il fallait aussi une sorte d&rsquo;athl\u00e9tisme de<br>l&rsquo;esprit, le pouvoir tant\u00f4t de faire l&rsquo;usage le plus d\u00e9licat de la<br>logique, tant\u00f4t d&rsquo;\u00eatre inconscient des erreurs de logique les plus<br>grossi\u00e8res. La stupidit\u00e9 \u00e9tait aussi n\u00e9cessaire que l&rsquo;intelligence et<br>aussi difficile \u00e0 atteindre.<\/p>\n\n\n\n<p>313 &#8211;<br>Une part de son esprit se demandait pendant ce temps quand<br>on le tuerait. \u00ab Tout d\u00e9pend de vous-m\u00eame \u00bb, avait dit O&rsquo;Brien.<br>Mais il savait qu&rsquo;il n&rsquo;y avait aucun acte conscient par quoi il aurait<br>pu en rapprocher l&rsquo;instant. Ce pouvait \u00eatre dans dix minutes ou<br>dans dix ans. On pouvait l&rsquo;interner pendant des ann\u00e9es. On<br>pouvait l&rsquo;envoyer dans un camp de travail. On pouvait le rel\u00e2cher<br>pour quelque temps, comme on le faisait parfois. Il \u00e9tait<br>parfaitement possible qu&rsquo;avant qu&rsquo;il f\u00fbt tu\u00e9 soit jou\u00e9, de nouveau,<br>le drame de son arrestation et de son interrogatoire.<br>La seule chose certaine \u00e9tait que la mort ne venait jamais<br>quand on l&rsquo;attendait. La tradition \u2013 la tradition non exprim\u00e9e,<br>mais que l&rsquo;on connaissait d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre, bien qu&rsquo;on<br>n&rsquo;en entend\u00eet jamais parler \u2013, \u00e9tait qu&rsquo;on vous fusillait parderri\u00e8re, toujours \u00e0 la nuque, sans avertissement, tandis que vous<br>longiez un corridor pour passer d&rsquo;une cellule \u00e0 l&rsquo;autre.<br>Un jour \u2013 mais \u00ab un jour \u00bb n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;expression exacte\u2026 il<br>n&rsquo;\u00e9tait pas moins vraisemblable que ce f\u00fbt au milieu de la nuit \u2013,<br>une fois, il tomba dans une r\u00eaverie \u00e9trange et heureuse.<br>Il longeait le corridor et attendait la balle. Il savait que, d&rsquo;un<br>instant \u00e0 l&rsquo;autre, elle viendrait. Tout \u00e9tait arrang\u00e9, aplani,<br>concili\u00e9. Il n&rsquo;y avait plus de doute, plus d&rsquo;argumentation, plus de<br>souffrance, plus de crainte. Il \u00e9tait en bonne sant\u00e9 et fort. Il<br>marchait avec aisance avec une joie du mouvement et la sensation<br>de marcher au soleil. Il ne se trouvait plus dans les \u00e9troits<br>couloirs blancs du minist\u00e8re de l&rsquo;Amour. Il se trouvait dans<br>l&rsquo;immense paysage ensoleill\u00e9, d&rsquo;un kilom\u00e8tre, au long duquel il<br>avait cru marcher au cours d&rsquo;un d\u00e9lire provoqu\u00e9 par des drogues.<br>Il \u00e9tait dans le Pays Dor\u00e9. Il marchait dans le sentier qui<br>traversait l&rsquo;ancien p\u00e2turage tondu par les lapins. Il pouvait sentir<br>sous ses pieds le court gazon \u00e9lastique et, sur son visage, la douce<br>chaleur du soleil. Au bout du champ, les ormeaux se balan\u00e7aient<br>faiblement et, quelque part plus loin, se trouvait la rivi\u00e8re o\u00f9,<br>sous les saules, dans des \u00e9tangs verts, flottaient des poissons d&rsquo;or.<\/p>\n\n\n\n<p>314 &#8211;<br>Il fut soudain frapp\u00e9 d&rsquo;horreur. Son \u00e9pine dorsale se mouilla<br>de sueur. Il s&rsquo;\u00e9tait entendu crier tout haut :<br>\u00ab Julia ! Julia ! Julia, mon amour ! Julia ! \u00bb<br>L&rsquo;hallucination de sa pr\u00e9sence s&rsquo;\u00e9tait, un instant, enti\u00e8rement<br>empar\u00e9e de lui. Il lui avait sembl\u00e9 que Julia n&rsquo;\u00e9tait pas seulement<br>avec lui, mais en lui. C&rsquo;\u00e9tait comme si elle faisait partie de la<br>texture de sa peau. Il l&rsquo;avait, \u00e0 ce moment, beaucoup plus aim\u00e9e<br>qu&rsquo;il ne l&rsquo;avait jamais fait quand ils \u00e9taient ensemble, et libres. Il<br>savait aussi que, quelque part, elle \u00e9tait encore vivante et avait<br>besoin de son aide.<br>Il se recoucha et essaya de se calmer. Combien d&rsquo;ann\u00e9es<br>avait-il ajout\u00e9 \u00e0 sa servitude par ce moment de faiblesse ? Il<br>entendrait bient\u00f4t le pi\u00e9tinement des bottes au-dehors. Le Parti<br>ne laisserait pas impuni un tel \u00e9clat. Il savait maintenant, s&rsquo;il ne<br>l&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 su, que le pacte pass\u00e9 avec lui \u00e9tait d\u00e9chir\u00e9.<br>Il ob\u00e9issait au Parti, mais il ha\u00efssait toujours le Parti. Il avait,<br>auparavant, cach\u00e9 un esprit h\u00e9r\u00e9tique sous un masque de<br>conformit\u00e9. Maintenant, il avait recul\u00e9 d&rsquo;un pas. Il s&rsquo;\u00e9tait soumis<br>en esprit, mais il avait esp\u00e9r\u00e9 garder inviol\u00e9 le fond de son c\u0153ur.<br>Il savait qu&rsquo;il \u00e9tait dans l&rsquo;erreur, mais il pr\u00e9f\u00e9rait \u00eatre dans<br>l&rsquo;erreur. Ils comprendraient cela, O&rsquo;Brien le comprendrait. Tout<br>\u00e9tait confess\u00e9 dans ce seul cri stupide.<br>Il lui faudrait tout recommencer. Cela pourrait durer des<br>ann\u00e9es. Il se passa la main sur le visage, pour essayer de se<br>familiariser avec sa nouvelle forme. Dans les joues, il y avait des<br>sillons profonds. Les pommettes paraissaient aigu\u00ebs, le nez aplati.<br>En outre, apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9pisode du miroir, on lui avait donn\u00e9 un dentier<br>complet. Il n&rsquo;\u00e9tait pas facile de garder un visage imp\u00e9n\u00e9trable<br>quand on ne savait pas \u00e0 quoi ressemblait son visage. En tout cas,<br>la seule ma\u00eetrise des traits ne suffisait pas. Pour la premi\u00e8re fois<br>de sa vie, il comprit que lorsque l&rsquo;on d\u00e9sirait garder un secret on<br>devait aussi se le cacher \u00e0 soi-m\u00eame. On doit savoir qu&rsquo;il est<\/p>\n\n\n\n<p>315 &#8211;<br>toujours l\u00e0, mais il ne faut pas, tant que ce n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire, le<br>laisser \u00e9merger dans la conscience sous une forme identifiable. \u00c0<br>partir de ce moment, il allait, non seulement penser juste, mais<br>sentir juste, r\u00eaver juste. Et pendant ce temps, il garderait sa haine<br>enferm\u00e9e en lui comme une boule de mati\u00e8re qui serait une part<br>de lui-m\u00eame et n&rsquo;aurait cependant aucun lien avec le reste de luim\u00eame, comme une sorte de kyste.<br>On d\u00e9ciderait un jour de le fusiller. On ne pouvait savoir \u00e0<br>quel instant la balle allait vous frapper mais il devait \u00eatre<br>possible, quelques secondes auparavant, de le deviner. C&rsquo;\u00e9tait<br>toujours par-derri\u00e8re, alors qu&rsquo;on longeait un corridor. Dix<br>secondes suffiraient. En dix secondes, son monde int\u00e9rieur<br>pourrait se retourner. Et soudain alors, sans un mot prononc\u00e9,<br>sans un arr\u00eat de son pas, sans qu&rsquo;un muscle de son visage ne<br>bouge, le masque serait jet\u00e9 et, bang ! les batteries de sa haine<br>lanceraient leur d\u00e9charge.<br>La haine le remplirait comme une \u00e9norme flamme<br>mugissante et, presque instantan\u00e9ment, bang ! partirait la balle.<br>Trop tard, ou trop t\u00f4t. Ils auraient fait \u00e9clater son cerveau en<br>morceaux avant de pouvoir le reprendre. La pens\u00e9e h\u00e9r\u00e9tique<br>serait impunie et lui, imp\u00e9nitent, \u00e0 jamais hors de leur atteinte.<br>En le fusillant, ils creuseraient un trou dans leur propre<br>perfection. Mourir en les ha\u00efssant, c&rsquo;\u00e9tait \u00e7a la libert\u00e9.<br>Il ferma les yeux. C&rsquo;\u00e9tait plus difficile que d&rsquo;accepter une<br>discipline intellectuelle. C&rsquo;\u00e9tait une question de d\u00e9gradation, de<br>mutilation personnelle. Il fallait plonger dans la vase la plus<br>putride. Quelle \u00e9tait, de toutes, la chose la plus horrible, la plus<br>\u00e9c\u0153urante ? Il pensa \u00e0 Big Brother. L&rsquo;\u00e9norme face (comme il la<br>voyait constamment sur des affiches, il ne l&rsquo;imaginait jamais que<br>large d&rsquo;un m\u00e8tre), l&rsquo;\u00e9norme face \u00e0 l&rsquo;\u00e9paisse moustache noire dont<br>les yeux avaient l&rsquo;air de vous suivre, sembla se pr\u00e9senter d&rsquo;ellem\u00eame \u00e0 son esprit. Quels \u00e9taient ses v\u00e9ritables sentiments \u00e0<br>l&rsquo;\u00e9gard de Big Brother ?<\/p>\n\n\n\n<p>316 &#8211;<br>Il y eut sur le palier un lourd pi\u00e9tinement de bottes. La porte<br>d&rsquo;acier tourna et s&rsquo;ouvrit avec un bruit m\u00e9tallique. O&rsquo;Brien entra<br>dans la cellule. Derri\u00e8re lui venaient l&rsquo;officier au visage de cire et<br>les gardes en uniforme noir.<br>\u2013 Debout ! dit O&rsquo;Brien. Venez ici !<br>Winston se mit debout devant lui. O&rsquo;Brien lui prit les \u00e9paules<br>entre ses mains puissantes et le regarda de pr\u00e8s.<br>\u2013 Vous avez pens\u00e9 \u00e0 me tromper, dit-il. C&rsquo;est stupide.<br>Redressez-vous. Regardez-moi en face.<br>Il s&rsquo;arr\u00eata et continua sur un ton plus aimable :<br>\u2013 Vous vous am\u00e9liorez. Intellectuellement, il y a tr\u00e8s peu de<br>mal en vous. Ce n&rsquo;est que par la sensibilit\u00e9 que vous n&rsquo;avez pas<br>progress\u00e9. Dites-moi, Winston, et attention ! pas de mensonge !<br>Vous savez que je puis toujours d\u00e9celer un mensonge. Dites-moi,<br>quels sont vos v\u00e9ritables sentiments \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de Big Brother ?<br>\u2013 Je le hais.<br>\u2013 Vous le ha\u00efssez. Bon. Le moment est donc venu pour vous<br>de franchir le dernier pas. Il faut que vous aimiez Big Brother. Lui<br>ob\u00e9ir n&rsquo;est pas suffisant. Vous devez l&rsquo;aimer !<br>Il rel\u00e2cha Winston et le poussa l\u00e9g\u00e8rement vers les gardes.<br>\u2013 Salle 101, dit-il.<br>CHAPITRE V<br>\u00c0 chaque \u00e9tape de sa d\u00e9tention, Winston avait su, ou cru<br>savoir, dans quelle r\u00e9gion de l&rsquo;\u00e9norme \u00e9difice sans fen\u00eatres il se<\/p>\n\n\n\n<p>317 &#8211;<br>trouvait. Il y avait probablement de l\u00e9g\u00e8res diff\u00e9rences dans la<br>pression atmosph\u00e9rique. Les cellules o\u00f9 les gardes l&rsquo;avaient battu<br>\u00e9taient en souterrain. La pi\u00e8ce o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9 par<br>O&rsquo;Brien \u00e9tait tout en haut, pr\u00e8s du toit. L&rsquo;endroit o\u00f9 il se trouvait<br>actuellement \u00e9tait de plusieurs m\u00e8tres sous le sol, aussi bas qu&rsquo;il<br>\u00e9tait possible de s&rsquo;enfoncer.<br>Elle \u00e9tait plus grande que la plupart des cellules dans<br>lesquelles il s&rsquo;\u00e9tait trouv\u00e9. Mais il regarda \u00e0 peine ce qui<br>l&rsquo;entourait. Tout ce qu&rsquo;il remarqua, c&rsquo;est qu&rsquo;il y avait devant lui<br>deux petites tables, couvertes chacune d&rsquo;un tapis vert. L&rsquo;une<br>n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;\u00e0 un m\u00e8tre ou deux de lui, l&rsquo;autre se trouvait plus loin,<br>pr\u00e8s de la porte. Il \u00e9tait assis sur une chaise, et si \u00e9troitement<br>attach\u00e9 qu&rsquo;il ne pouvait m\u00eame pas bouger la t\u00eate. Une sorte de<br>crampon lui prenait la t\u00eate par-derri\u00e8re et l&rsquo;obligeait \u00e0 regarder<br>droit devant lui.<br>Il demeura seul un moment, puis la porte s&rsquo;ouvrit et O&rsquo;Brien<br>entra.<br>\u2013 Vous m&rsquo;avez une fois demand\u00e9, dit O&rsquo;Brien ce qui se<br>trouvait dans la salle 101. Je vous ai r\u00e9pondu que vous le saviez<br>d\u00e9j\u00e0. Tout le monde le sait. Ce qui se trouve dans la salle 101, c&rsquo;est<br>la pire chose qui soit au monde.<br>La porte s&rsquo;ouvrit encore. Un garde entra qui apportait un<br>objet fait de fil m\u00e9tallique, une bo\u00eete ou une corbeille quelconque.<br>Il le d\u00e9posa sur la table la plus \u00e9loign\u00e9e de Winston. Celui-ci,<br>emp\u00each\u00e9 par la position d&rsquo;O&rsquo;Brien, ne pouvait voir ce que c&rsquo;\u00e9tait.<br>\u2013 La pire chose du monde, poursuivit O&rsquo;Brien, varie suivant<br>les individus. C&rsquo;est tant\u00f4t \u00eatre enterr\u00e9 vivant, tant\u00f4t br\u00fbl\u00e9 vif,<br>tant\u00f4t encore \u00eatre noy\u00e9 ou empal\u00e9, et il y en a une cinquantaine<br>d&rsquo;autres qui entra\u00eenent la mort. Mais il y a des cas o\u00f9 c&rsquo;est<br>quelque chose de tout \u00e0 fait ordinaire, qui ne comporte m\u00eame pas<br>d&rsquo;issue fatale.<\/p>\n\n\n\n<p>318 &#8211;<br>Il s&rsquo;\u00e9tait un peu \u00e9cart\u00e9, de sorte que Winston pouvait mieux<br>voir l&rsquo;objet qui se trouvait sur la table. C&rsquo;\u00e9tait une cage oblongue<br>de fils m\u00e9talliques que l&rsquo;on pouvait tenir par une poign\u00e9e plac\u00e9e<br>au sommet. Fix\u00e9 en avant de la cage se trouvait un objet qui<br>ressemblait \u00e0 un masque d&rsquo;escrime dont la partie concave serait<br>tourn\u00e9e vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. Bien que cette cage f\u00fbt plac\u00e9e \u00e0 trois ou<br>quatre m\u00e8tres de lui, il pouvait voir qu&rsquo;elle \u00e9tait divis\u00e9e dans le<br>sens de la longueur en deux compartiments dans chacun desquels<br>il y avait des cr\u00e9atures. C&rsquo;\u00e9taient des rats.<br>\u2013 Dans votre cas, dit O&rsquo;Brien, il se trouve que le pire du<br>monde, ce sont les rats.<br>Une sorte de tremblement avertisseur, une crainte d&rsquo;il ne<br>savait quoi, avait travers\u00e9 Winston d\u00e8s le premier coup d&rsquo;\u0153il jet\u00e9<br>sur la cage. Mais, \u00e0 ce moment, la signification du masque fix\u00e9<br>devant la cage p\u00e9n\u00e9tra soudain en lui. Ses entrailles se glac\u00e8rent.<br>\u2013 Vous ne pouvez faire cela ! hurla-t-il d&rsquo;une voix aigu\u00eb et<br>cass\u00e9e. Vous ne pouvez pas ! Vous ne pouvez pas ! C&rsquo;est<br>impossible !<br>\u2013 Vous rappelez-vous, dit O&rsquo;Brien, le moment de panique qui<br>survenait toujours dans vos r\u00eaves ? Il y avait devant vous un mur<br>d&rsquo;ombre et, dans vos oreilles, le bruit d&rsquo;un mugissement. De<br>l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du mur, il y avait quelque chose de terrible. Vous<br>saviez ce que c&rsquo;\u00e9tait, et vous reconnaissiez le savoir, mais vous<br>n&rsquo;osiez tirer cette connaissance jusqu&rsquo;\u00e0 la lumi\u00e8re de votre<br>conscience. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du mur, ce qu&rsquo;il y avait, c&rsquo;\u00e9taient des<br>rats.<br>\u2013 O&rsquo;Brien, dit Winston en faisant un effort pour ma\u00eetriser sa<br>voix, vous savez que ce n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire, que voulez-vous que<br>je fasse ?<br>O&rsquo;Brien ne r\u00e9pondit pas directement. Quand il parla, ce fut<br>d&rsquo;un ton professoral qu&rsquo;il affectait parfois. Il regardait<\/p>\n\n\n\n<p>319 &#8211;<br>pensivement au loin, comme s&rsquo;il s&rsquo;adressait \u00e0 un auditoire, plac\u00e9<br>quelque part derri\u00e8re Winston.<br>\u2013 La souffrance par elle-m\u00eame, dit-il, ne suffit pas toujours. Il<br>y a des cas o\u00f9 les \u00eatres humains supportent la douleur, m\u00eame<br>jusqu&rsquo;\u00e0 la mort. Mais il y a pour chaque individu quelque chose<br>qu&rsquo;il ne peut supporter, qu&rsquo;il ne peut contempler. Il ne s&rsquo;agit pas<br>de courage ni de l\u00e2chet\u00e9. Quand on tombe d&rsquo;une hauteur, ce n&rsquo;est<br>pas une l\u00e2chet\u00e9 que de se cramponner \u00e0 une corde. Quand on<br>remonte du fond de l&rsquo;eau, ce n&rsquo;est pas une l\u00e2chet\u00e9 que de s&#8217;emplir<br>les poumons d&rsquo;air. C&rsquo;est simplement un instinct auquel on ne peut<br>d\u00e9sob\u00e9ir. Il en est ainsi pour vous avec les rats. Vous ne pouvez<br>les supporter. Ils constituent une forme de pression \u00e0 laquelle<br>vous ne pourriez r\u00e9sister, m\u00eame si vous le d\u00e9siriez. Vous ferez ce<br>que l&rsquo;on exige de vous.<br>\u2013 Mais qu&rsquo;est-ce donc ? Qu&rsquo;est-ce ? Comment pourrai-je le<br>faire, si je ne sais ce que c&rsquo;est ?<br>O&rsquo;Brien saisit la cage et s&rsquo;avan\u00e7ant vers la table qui \u00e9tait plus<br>pr\u00e8s de Winston, la d\u00e9posa avec pr\u00e9caution sur le tapis vert.<br>Winston entendait le sang lui bourdonner aux oreilles. Il avait<br>l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre absolument seul. Il \u00e9tait au centre d&rsquo;une vaste<br>plaine vide, un d\u00e9sert plat, dess\u00e9ch\u00e9 par le soleil, \u00e0 travers lequel<br>tous les sons arrivaient de distances infinies. La cage aux rats<br>\u00e9tait cependant \u00e0 moins de deux m\u00e8tres de lui. C&rsquo;\u00e9taient des rats<br>\u00e9normes. Ils \u00e9taient \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge o\u00f9 le museau devient grossier et<br>f\u00e9roce, o\u00f9 le poil gris tourne au brun.<br>\u2013 Le rat, dit O&rsquo;Brien en s&rsquo;adressant toujours \u00e0 son invisible<br>auditoire, est un Carnivore, bien qu&rsquo;il soit un rongeur. Vous avez<br>d\u00fb entendre parler de ce qui se passe dans les quartiers pauvres<br>de la ville. Dans certaines rues, les femmes n&rsquo;osent, m\u00eame pour<br>cinq minutes, laisser seul leur b\u00e9b\u00e9 dans la maison. Les rats<br>l&rsquo;attaqueraient certainement. En tr\u00e8s peu de temps, ils<br>l&rsquo;\u00e9plucheraient jusqu&rsquo;aux os. Ils attaquent aussi les malades et les<\/p>\n\n\n\n<p>320 &#8211;<br>mourants. Ils savent reconna\u00eetre, avec une \u00e9tonnante intelligence,<br>si un homme est impotent.<br>Il y eut, dans la cage, une explosion de cris per\u00e7ants. Il sembla<br>\u00e0 Winston qu&rsquo;ils lui arrivaient de tr\u00e8s loin. Les rats se battaient.<br>Ils essayaient de s&rsquo;attaquer \u00e0 travers la cloison. Il entendit aussi<br>un profond g\u00e9missement de d\u00e9sespoir. Cela aussi lui parut venir<br>de l&rsquo;ext\u00e9rieur.<br>O&rsquo;Brien prit la cage et pressa quelque chose \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Il y<br>eut un d\u00e9clic aigu. Winston fit un effort d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 pour se lib\u00e9rer.<br>C&rsquo;\u00e9tait impossible. Toutes les parties de son corps, m\u00eame la t\u00eate,<br>\u00e9taient immobilis\u00e9es. O&rsquo;Brien rapprocha la cage. Elle se trouva<br>alors \u00e0 moins d&rsquo;un m\u00e8tre du visage de Winston.<br>\u2013 J&rsquo;ai appuy\u00e9 sur le premier levier, dit O&rsquo;Brien. Vous<br>comprenez la construction de cette cage. Le masque s&rsquo;adaptera \u00e0<br>votre t\u00eate, sans lui laisser aucune \u00e9chapp\u00e9e. Quand j&rsquo;appuierai sur<br>cet autre levier, la porte de la cage glissera. Ces brutes affam\u00e9es<br>s&rsquo;\u00e9lanceront comme des balles. Avez-vous d\u00e9j\u00e0 vu un rat sauter en<br>l\u2019air ? Ils vous sauteront \u00e0 la figure et creuseront droit dedans.<br>Parfois ils s&rsquo;attaquent d&rsquo;abord aux yeux. Parfois, ils creusent les<br>joues et d\u00e9vorent la langue.<br>La cage \u00e9tait plus proche. Elle \u00e9tait ferm\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur.<br>Winston entendit une succession de cris per\u00e7ants qui lui parurent<br>provenir d&rsquo;en haut, au-dessus de sa t\u00eate. Mais il lutta<br>furieusement contre sa panique. R\u00e9fl\u00e9chir, m\u00eame s&rsquo;il ne restait<br>qu&rsquo;une demi-seconde, r\u00e9fl\u00e9chir \u00e9tait le seul espoir.<br>La r\u00e9pugnante odeur musqu\u00e9e des brutes lui frappa soudain<br>les narines. Une violente naus\u00e9e le convulsa et il perdit presque<br>connaissance. Tout \u00e9tait devenu noir. Un moment, il fut un fou,<br>un animal hurlant. Cependant il revint de l&rsquo;obscurit\u00e9 en<br>s&rsquo;accrochant \u00e0 une id\u00e9e. Il n&rsquo;y avait qu&rsquo;un moyen, et un seul, de se<br>sauver. Il devait interposer un autre \u00eatre humain, le corps d&rsquo;un<br>autre, entre les rats et lui.<\/p>\n\n\n\n<p>321 &#8211;<br>Le cercle du masque \u00e9tait assez grand maintenant pour<br>l&#8217;emp\u00eacher de voir quoi que ce soit d&rsquo;autre. La porte de treillis<br>\u00e9tait \u00e0 deux mains de son visage. Les rats savaient maintenant ce<br>qui allait venir. L\u2019un d&rsquo;eux faisait des sauts. L&rsquo;autre, un grandp\u00e8re squameux d&rsquo;\u00e9gout, \u00e9tait dress\u00e9, ses pattes roses sur les<br>barres, et reniflait f\u00e9rocement. Winston pouvait voir les<br>moustaches et les dents jaunes. Une panique folle s&#8217;empara<br>encore de lui. Il \u00e9tait aveugle, impuissant, h\u00e9b\u00e9t\u00e9.<br>\u2013 C&rsquo;\u00e9tait une punition fr\u00e9quente dans la Chine imp\u00e9riale, dit<br>O&rsquo;Brien plus didactique que jamais.<br>Le masque se posait sur son visage. Le fil lui frotta la joue.<br>Puis \u2013 non, ce n&rsquo;\u00e9tait pas un soulagement, c&rsquo;\u00e9tait seulement un<br>espoir, un tout petit bout d&rsquo;espoir. Trop tard peut-\u00eatre, trop tard.<br>Mais il avait soudain compris que, dans le monde entier, il n&rsquo;y<br>avait qu&rsquo;une personne sur qui il p\u00fbt transf\u00e9rer sa punition, un<br>seul corps qu&rsquo;il p\u00fbt jeter entre les rats et lui. Il cria<br>fr\u00e9n\u00e9tiquement, \u00e0 plusieurs reprises :<br>\u2013 Faites-le \u00e0 Julia ! Faites-le \u00e0 Julia ! Pas \u00e0 moi ! Julia ! Ce<br>que vous lui faites m&rsquo;est \u00e9gal. D\u00e9chirez-lui le visage. \u00c9pluchez-la<br>jusqu&rsquo;aux os. Pas moi ! Julia ! Pas moi !<br>Il tombait en arri\u00e8re, dans des profondeurs immenses, loin<br>des rats. Il \u00e9tait encore attach\u00e9 \u00e0 la chaise, mais il tombait \u00e0<br>travers le parquet, \u00e0 travers les murs de l&rsquo;\u00e9difice, \u00e0 travers la<br>terre, les oc\u00e9ans, l&rsquo;atmosph\u00e8re, dans l&rsquo;espace sans limite, dans les<br>golfes qui s\u00e9paraient les \u00e9toiles, plus loin, toujours plus loin des<br>rats. Il \u00e9tait \u00e0 des ann\u00e9es-lumi\u00e8re de distance, mais O&rsquo;Brien \u00e9tait<br>encore debout pr\u00e8s de lui. Il sentait encore contre sa joue le<br>contact froid du treillis. \u00c0 travers l&rsquo;obscurit\u00e9 qui l&rsquo;enveloppait, il<br>entendit un autre d\u00e9clic m\u00e9tallique et comprit que la porte de la<br>cage n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 ouverte, mais ferm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>322 &#8211;<br>CHAPITRE VI<br>Le caf\u00e9 du Ch\u00e2taignier \u00e9tait presque vide. Un rayon de soleil<br>oblique entrait par la fen\u00eatre et dorait la surface des tables<br>poussi\u00e9reuses. Il \u00e9tait quinze heures, l&rsquo;heure solitaire. Une<br>musique m\u00e9tallique s&rsquo;\u00e9coulait des t\u00e9l\u00e9crans.<br>Winston \u00e9tait assis dans son coin habituel, le regard fix\u00e9 sur<br>son verre vide. De temps en temps, il jetait un coup d&rsquo;\u0153il au large<br>visage qui le regardait du mur d&rsquo;en face, BIG BROTHER VOUS<br>REGARDE, disait la l\u00e9gende.<br>Un gar\u00e7on, sans attendre la commande, lui remplit son verre<br>de gin de la Victoire et y fit tomber quelques gouttes, d&rsquo;une autre<br>bouteille qu&rsquo;il agita, dont le bouchon \u00e9tait travers\u00e9 par un tuyau.<br>C&rsquo;\u00e9tait de la saccharine parfum\u00e9e au clou de girofle, sp\u00e9cialit\u00e9 du<br>caf\u00e9.<br>Winston \u00e9coutait le t\u00e9l\u00e9cran. Il n&rsquo;en sortait pour l&rsquo;instant que<br>de la musique, mais il pouvait y avoir, d&rsquo;un moment \u00e0 l&rsquo;autre, un<br>bulletin sp\u00e9cial du minist\u00e8re de la Paix. Les nouvelles du front<br>africain \u00e9taient extr\u00eamement alarmantes. Winston s&rsquo;en \u00e9tait,<br>d&rsquo;une fa\u00e7on intermittente, inqui\u00e9t\u00e9 tout le jour. Une arm\u00e9e<br>eurasienne (l&rsquo;Oc\u00e9ania \u00e9tait en guerre avec l&rsquo;Eurasia, l&rsquo;Oc\u00e9ania<br>avait toujours \u00e9t\u00e9 en guerre avec l&rsquo;Eurasia) s&rsquo;avan\u00e7ait en direction<br>du Sud \u00e0 une vitesse terrifiante. Le bulletin de midi n&rsquo;avait<br>mentionn\u00e9 aucune r\u00e9gion pr\u00e9cise, mais il \u00e9tait probable que<br>l&#8217;embouchure du Congo \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un champ de bataille.<br>Brazzaville et L\u00e9opoldville \u00e9taient en danger. On n&rsquo;avait pas<br>besoin de regarder une carte pour savoir ce que cela signifiait. Il<br>n&rsquo;\u00e9tait pas simplement question de perdre l&rsquo;Afrique centrale. Pour<br>la premi\u00e8re fois de la guerre, le territoire de l&rsquo;Oc\u00e9ania lui-m\u00eame<br>\u00e9tait menac\u00e9.<br>Une violente \u00e9motion, pas exactement de la peur, mais une<br>sorte d&rsquo;excitation indiff\u00e9renci\u00e9e, s&rsquo;\u00e9levait en lui comme une<br>flamme, puis s&rsquo;\u00e9teignait. Il cessa de penser \u00e0 la guerre. Il ne<\/p>\n\n\n\n<p>323 &#8211;<br>pouvait, ces jours-l\u00e0, fixer son esprit sur un sujet que pendant<br>quelques minutes. Il prit son verre et le vida d&rsquo;un trait. Il en eut,<br>comme toujours, un frisson et m\u00eame un l\u00e9ger haut-le-c\u0153ur. Le<br>breuvage \u00e9tait horrible. Les clous de girofle et la saccharine, euxm\u00eames plut\u00f4t d&rsquo;un go\u00fbt r\u00e9pugnant de rem\u00e8de, ne pouvaient<br>d\u00e9guiser l&rsquo;odeur d&rsquo;huile. Le pire de tout \u00e9tait que l&rsquo;odeur du gin,<br>qui ne le quittait ni jour ni nuit, \u00e9tait inextricablement li\u00e9e dans<br>son esprit \u00e0 l&rsquo;odeur de ces\u2026<br>Il ne les nommait jamais, m\u00eame mentalement et, autant que<br>possible, ne se les repr\u00e9sentait jamais. Ils \u00e9taient quelque chose<br>dont il avait \u00e0 moiti\u00e9 conscience, qui r\u00f4dait pr\u00e8s de son visage,<br>une odeur qui s&rsquo;attachait \u00e0 ses narines.<br>Comme le gin lui remontait, il rota entre des l\u00e8vres rouges. Il<br>\u00e9tait devenu plus gras depuis qu&rsquo;on l&rsquo;avait rel\u00e2ch\u00e9 et avait<br>retrouv\u00e9 son teint \u2013 en v\u00e9rit\u00e9, l&rsquo;avait plus que retrouv\u00e9. Ses traits<br>s&rsquo;\u00e9taient \u00e9paissis. La peau de son nez et de ses pommettes \u00e9tait<br>d&rsquo;un rouge vulgaire. Son cr\u00e2ne chauve lui-m\u00eame \u00e9tait d&rsquo;un ros\u00e9<br>trop fonc\u00e9.<br>Un gar\u00e7on, toujours sans avoir re\u00e7u d&rsquo;ordres, apporta le jeu<br>d&rsquo;\u00e9checs et le Times du jour, la page tourn\u00e9e au probl\u00e8me<br>d&rsquo;\u00e9checs. Puis, voyant le verre de Winston vide, il apporta la<br>bouteille de gin et le remplit. Il n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de donner<br>des ordres. On connaissait ses habitudes. Le jeu d&rsquo;\u00e9checs<br>l&rsquo;attendait toujours, la table du coin lui \u00e9tait toujours r\u00e9serv\u00e9e.<br>M\u00eame quand le caf\u00e9 \u00e9tait plein il avait sa table pour lui seul car<br>personne ne se souciait d&rsquo;\u00eatre vu assis trop pr\u00e8s de lui. Il ne<br>prenait m\u00eame pas la peine de compter ses consommations. \u00c0<br>intervalles irr\u00e9guliers, on lui pr\u00e9sentait un bout de papier sale<br>qu&rsquo;on disait \u00eatre la note, mais il avait l&rsquo;impression qu&rsquo;on lui faisait<br>toujours payer moins qu&rsquo;il ne devait. Peu importait d&rsquo;ailleurs que<br>ce f\u00fbt le contraire. Il poss\u00e9dait toujours maintenant beaucoup<br>d&rsquo;argent. Il occupait m\u00eame un poste. Une sin\u00e9cure, plus pay\u00e9e<br>que ne l&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 son ancien travail.<\/p>\n\n\n\n<p>324 &#8211;<br>La musique du t\u00e9l\u00e9cran s&rsquo;arr\u00eata et une voix la rempla\u00e7a.<br>Winston leva la t\u00eate pour \u00e9couter. Pas de bulletin du front,<br>pourtant. Ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une br\u00e8ve annonce du minist\u00e8re de<br>l&rsquo;Abondance. Au trimestre pr\u00e9c\u00e9dent, para\u00eet-il, le quota du<br>dixi\u00e8me plan de trois ans pour les lacets de souliers avait \u00e9t\u00e9<br>d\u00e9pass\u00e9 de 98 pour 100.<br>Il examina le probl\u00e8me d&rsquo;\u00e9checs et posa les pi\u00e8ces. C&rsquo;\u00e9tait un<br>probl\u00e8me qui demandait de l&rsquo;astuce et mettait en jeu deux<br>cavaliers. \u00ab Les blancs jouent et gagnent en deux coups. \u00bb<br>Winston leva les yeux vers le portrait de Big Brother. \u00ab Les blancs<br>gagnent toujours, pensa-t-il avec une sorte de mysticisme obscur.<br>Toujours, sans exception, il en est ainsi. Depuis le<br>commencement du monde, dans aucun probl\u00e8me d&rsquo;\u00e9checs les<br>noirs n&rsquo;ont gagn\u00e9. \u00ab Ce jeu ne symbolisait-il pas le triomphe<br>\u00e9ternel et in\u00e9luctable du Bien sur le Mal ? Le visage plein de<br>puissance calme lui rendit son regard \u00bb. Les blancs font toujours<br>\u00e9chec et mat. \u00bb<br>La voix du t\u00e9l\u00e9cran s&rsquo;arr\u00eata et ajouta sur un ton diff\u00e9rent et<br>plus grave : \u00ab Vous \u00eates pri\u00e9 d&rsquo;\u00e9couter \u00e0 quinze heures et demie<br>une importante d\u00e9claration. Quinze heures et demie ! Ce sont des<br>nouvelles de la plus grande importance. Ayez soin de ne pas les<br>manquer. Quinze heures et demie ! \u00bb La musique m\u00e9tallique se fit<br>\u00e0 nouveau entendre.<br>Le c\u0153ur de Winston fr\u00e9mit. C&rsquo;\u00e9tait le bulletin du front. Un<br>instinct lui disait que c&rsquo;\u00e9taient de mauvaises nouvelles qui<br>arrivaient. Toute la journ\u00e9e, avec de petits sursauts d&rsquo;excitation,<br>la pens\u00e9e d&rsquo;une d\u00e9faite \u00e9crasante en Afrique avait hant\u00e9 son<br>esprit. Il lui semblait voir r\u00e9ellement l&rsquo;arm\u00e9e eurasienne traverser<br>en masse la fronti\u00e8re jamais viol\u00e9e jusqu&rsquo;alors et se d\u00e9ployer dans<br>le sud de l&rsquo;Afrique comme une colonne de fourmis. Pourquoi<br>n&rsquo;avait-on pu d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre, les prendre \u00e0 revers ? La<br>ligne de la c\u00f4te occidentale africaine se d\u00e9tachait nettement dans<br>son esprit. Il prit le cavalier blanc et le d\u00e9pla\u00e7a sur le jeu. C&rsquo;\u00e9tait l\u00e0<br>qu&rsquo;\u00e9tait le bon endroit. Tandis qu&rsquo;il voyait d\u00e9valer la horde noire<br>vers le Sud, il consid\u00e9rait une autre force, myst\u00e9rieusement<\/p>\n\n\n\n<p>325 &#8211;<br>rassembl\u00e9e qui s&rsquo;implantait sur les arri\u00e8res de la premi\u00e8re et<br>coupait ses communications par mer et par terre.<br>Winston sentait que sa volont\u00e9 faisait na\u00eetre cette autre force.<br>Mais il \u00e9tait n\u00e9cessaire d&rsquo;agir rapidement. S&rsquo;ils obtenaient la<br>domination de toute l&rsquo;Afrique, s&rsquo;ils poss\u00e9daient des champs<br>d&rsquo;aviation et des bases sous-marines au Cap, ils couperaient<br>l&rsquo;Oc\u00e9ania en deux. Cela pouvait tout signifier : la d\u00e9faite,<br>l&rsquo;\u00e9crasement, le nouveau partage du monde, la destruction du<br>Parti ! Il respira profond\u00e9ment. Une \u00e9trange mixture de<br>sentiments \u2013 mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 proprement parler une<br>mixture, c&rsquo;\u00e9taient plut\u00f4t des couches successives de sentiments,<br>dont on ne pouvait dire laquelle \u00e9tait plus profonde \u2013, une<br>\u00e9trange mixture de sentiments luttait en lui.<br>L&rsquo;acc\u00e8s disparut. Il remit \u00e0 sa place le cavalier blanc mais ne<br>put, pour le moment, entreprendre une \u00e9tude s\u00e9rieuse du<br>probl\u00e8me d&rsquo;\u00e9checs. Ses pens\u00e9es s&rsquo;\u00e9garaient de nouveau. Presque<br>inconsciemment, il tra\u00e7a du doigt dans la poussi\u00e8re de la table :<br>2 + 2 = 5<br>\u2013 Ils ne peuvent p\u00e9n\u00e9trer en vous, avait-elle dit.<br>Mais ils pouvaient entrer en vous. \u00ab Ce qui vous arrive ici<br>vous marquera \u00e0 jamais \u00bb, avait dit O&rsquo;Brien. C&rsquo;\u00e9tait le mot vrai. Il<br>y avait des choses, vos propres actes, dont on ne pouvait gu\u00e9rir.<br>Quelque chose \u00e9tait tu\u00e9 en vous, br\u00fbl\u00e9, caut\u00e9ris\u00e9.<br>Il avait vu Julia, il lui avait parl\u00e9. Il n&rsquo;y avait aucun danger \u00e0 le<br>faire. Il savait, presque instinctivement, que le Parti ne<br>s&rsquo;int\u00e9ressait plus maintenant \u00e0 ses actes. Il aurait pu s&rsquo;arranger<br>pour la rencontrer une seconde fois si elle ou lui l&rsquo;avait d\u00e9sir\u00e9.<br>C&rsquo;\u00e9tait r\u00e9ellement par hasard qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9taient rencontr\u00e9s.<br>Il se trouvait dans le parc, par un jour de mars froid et<br>piquant alors que la terre est dure comme du fer, toutes les<\/p>\n\n\n\n<p>326 &#8211;<br>plantes semblent mortes, il n&rsquo;y a nulle part de boutons, hors ceux<br>de quelques crocus qui ont pouss\u00e9 plus haut que les autres<br>plantes et sont battus par le vent. Les mains gel\u00e9es et les yeux<br>humides, il marchait \u00e0 bonne allure quand il la vit \u00e0 moins de dix<br>m\u00e8tres de lui. Il vit tout de suite qu&rsquo;elle avait chang\u00e9. En quoi ? Il<br>ne put le d\u00e9finir. Ils se crois\u00e8rent presque sans se regarder, puis il<br>se retourna et la suivit, sans grand empressement. Il savait<br>pouvoir le faire sans danger, personne ne s&rsquo;int\u00e9ressait \u00e0 eux. Elle<br>ne parlait pas. Elle obliqua \u00e0 travers la pelouse, comme pour<br>essayer de se d\u00e9barrasser de lui, puis parut se r\u00e9signer \u00e0 sa<br>pr\u00e9sence. Ils \u00e9taient au milieu d&rsquo;un bouquet d&rsquo;arbustes d\u00e9pouill\u00e9s<br>de leurs feuilles, qui ne les cachaient ni ne les prot\u00e9geaient du<br>vent. Ils s&rsquo;arr\u00eat\u00e8rent. Il faisait horriblement froid. Le vent sifflait \u00e0<br>travers les rameaux et agitait les rares crocus poussi\u00e9reux. Il lui<br>entoura la taille de son bras.<br>Il n&rsquo;y avait pas de t\u00e9l\u00e9crans, mais il pouvait y avoir des<br>microphones cach\u00e9s, en outre, on pouvait les voir. Cela n&rsquo;avait<br>pas d&rsquo;importance, rien n&rsquo;avait d&rsquo;importance. Ils auraient pu se<br>coucher par terre et faire cela s&rsquo;ils l&rsquo;avaient voulu. Winston se<br>sentit, \u00e0 cette pens\u00e9e, glac\u00e9 d&rsquo;horreur. Julia ne r\u00e9agit dans aucun<br>sens \u00e0 l&rsquo;\u00e9treinte de son bras. Elle n&rsquo;essaya m\u00eame pas de se lib\u00e9rer.<br>Il comprit alors ce qui avait chang\u00e9 en elle.<br>Son visage \u00e9tait plus bl\u00eame et une longue cicatrice, en partie<br>cach\u00e9e par les cheveux, lui traversait le front et la tempe. Mais ce<br>n&rsquo;\u00e9tait pas en cela qu&rsquo;\u00e9tait le changement. C&rsquo;\u00e9tait que sa taille<br>avait \u00e9paissi et s&rsquo;\u00e9tait roidie d&rsquo;une fa\u00e7on \u00e9tonnante. Il se souvint<br>avoir une fois aid\u00e9, apr\u00e8s l&rsquo;explosion d&rsquo;une bombe-fus\u00e9e, \u00e0 sortir<br>un corps des d\u00e9combres. Il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9, non seulement du<br>poids incroyable de la chose, mais de sa rigidit\u00e9 et de la difficult\u00e9<br>\u00e9prouv\u00e9e \u00e0 la manier. Cela ressemblait \u00e0 de la pierre plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0<br>de la chair. Le corps de Julia donnait cette impression. Il sembla \u00e0<br>Winston que la texture de sa peau devait \u00eatre aussi tout \u00e0 fait<br>diff\u00e9rente de ce qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9.<br>Il n&rsquo;essaya pas de l&#8217;embrasser et ils ne se parl\u00e8rent pas.<br>Tandis qu&rsquo;ils traversaient la pelouse en sens inverse, elle le<\/p>\n\n\n\n<p>327 &#8211;<br>regarda en face pour la premi\u00e8re fois. Ce ne fut qu&rsquo;un coup d&rsquo;\u0153il<br>rapide, plein de m\u00e9pris et de d\u00e9go\u00fbt. Il se demanda si ce d\u00e9go\u00fbt<br>venait du pass\u00e9 ou s&rsquo;il \u00e9tait aussi inspir\u00e9 par son visage boursoufl\u00e9<br>et les larmes que le vent continuait \u00e0 faire couler de ses yeux.<br>Ils s&rsquo;assirent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur deux chaises de fer, mais pas trop<br>pr\u00e8s l&rsquo;un de l&rsquo;autre. Il vit qu&rsquo;elle allait parler. Elle avan\u00e7a de<br>quelques centim\u00e8tres sa chaussure grossi\u00e8re et \u00e9crasa du pied un<br>rameau. Il remarqua que ses pieds semblaient s&rsquo;\u00eatre \u00e9largis.<br>\u2013 Je vous ai trahi ! dit-elle m\u00e9chamment.<br>\u2013 Je vous ai trahie, r\u00e9p\u00e9ta-t-il.<br>Elle lui jeta un autre rapide regard de d\u00e9go\u00fbt.<br>\u2013 Parfois, dit-elle, ils vous menacent de quelque chose,<br>quelque chose qu&rsquo;on ne peut supporter, \u00e0 quoi on ne peut m\u00eame<br>penser. Alors on dit : \u00ab Ne me le faites pas, faites-le \u00e0 quelqu\u2019un<br>d&rsquo;autre, faites-le \u00e0 un tel. \u00bb On pourrait peut-\u00eatre pr\u00e9tendre<br>ensuite que ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une ruse, qu&rsquo;on ne l&rsquo;a dit que pour faire<br>cesser la torture et qu&rsquo;on ne le pensait pas r\u00e9ellement. Mais ce<br>n&rsquo;est pas vrai. Au moment o\u00f9 \u00e7a se passe, on le pense. On se dit<br>qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre moyen de se sauver et l&rsquo;on est absolument<br>pr\u00eat \u00e0 se sauver de cette fa\u00e7on. On veut que la chose arrive \u00e0<br>l&rsquo;autre. On se moque pas mal de ce que l&rsquo;autre souffre. On ne<br>pense qu&rsquo;\u00e0 soi.<br>\u2013 On ne pense qu&rsquo;\u00e0 soi, r\u00e9p\u00e9ta-t-il en \u00e9cho.<br>\u2013 Apr\u00e8s, on n&rsquo;est plus le m\u00eame envers l&rsquo;autre.<br>\u2013 Non, dit-il, on n&rsquo;est plus le m\u00eame.<br>Il n&rsquo;y avait pas, semblait-il, autre chose \u00e0 dire. Le vent<br>plaquait contre leurs corps leurs minces combinaisons. Ils furent<\/p>\n\n\n\n<p>328 &#8211;<br>tout de suite g\u00ean\u00e9s de rester assis l\u00e0, silencieux. En outre, il faisait<br>trop froid pour demeurer immobile. Elle pr\u00e9texta vaguement<br>d&rsquo;avoir \u00e0 prendre le m\u00e9tro et se leva pour partir.<br>\u2013 Nous nous reverrons, dit-il.<br>\u2013 Oui, r\u00e9pondit-elle, nous nous reverrons.<br>Irr\u00e9solu, il la suivit un moment \u00e0 un pas en arri\u00e8re. Ils ne<br>parl\u00e8rent plus. Elle n&rsquo;essaya m\u00eame pas r\u00e9ellement de se<br>d\u00e9barrasser de lui, mais avan\u00e7a d&rsquo;un pas juste assez rapide pour<br>\u00e9viter de se trouver de front avec lui. Il avait d\u00e9cid\u00e9 de<br>l&rsquo;accompagner jusqu&rsquo;\u00e0 la station de m\u00e9tro, mais cette mani\u00e8re de<br>tra\u00eener dans le froid lui parut soudain inutile et insupportable. Il<br>fut pris d&rsquo;un d\u00e9sir irr\u00e9sistible, non pas tellement de s&rsquo;\u00e9loigner de<br>Julia, mais de retourner au caf\u00e9 du Ch\u00e2taignier qui ne lui avait<br>jamais paru si attrayant qu&rsquo;\u00e0 ce moment. En une vision<br>nostalgique, il se repr\u00e9sentait sa table de coin, le journal, le jeu<br>d&rsquo;\u00e9checs et le gin coulant sans arr\u00eat. Surtout, il y faisait chaud.<br>L&rsquo;instant d&rsquo;apr\u00e8s, ce n&rsquo;\u00e9tait pas absolument fortuit, il se laissa<br>s\u00e9parer d&rsquo;elle par un petit groupe de gens. Il essaya sans<br>conviction de la rattraper, puis ralentit, tourna, et prit une<br>direction oppos\u00e9e.<br>Cinquante m\u00e8tres plus loin, il se retourna. La rue n&rsquo;\u00e9tait pas<br>tellement encombr\u00e9e. Il ne pouvait pourtant d\u00e9j\u00e0 plus distinguer<br>Julia. N&rsquo;importe laquelle de la douzaine de silhouettes qui se<br>d\u00e9p\u00eachaient pouvaient \u00eatre la sienne. Son corps \u00e9paissi, raidi, ne<br>pouvait peut-\u00eatre plus \u00eatre reconnu de dos.<br>\u00ab Au moment o\u00f9 \u00e7a se passe, avait-elle dit, on le pense. \u00bb Il<br>l&rsquo;avait pens\u00e9. Il ne l&rsquo;avait pas simplement dit. Il l&rsquo;avait d\u00e9sir\u00e9. Il<br>avait d\u00e9sir\u00e9 que ce f\u00fbt elle plut\u00f4t que lui qu&rsquo;on livr\u00e2t aux\u2026<br>La musique qui s&rsquo;\u00e9coulait du t\u00e9l\u00e9cran fut chang\u00e9e. Il y eut une<br>note bris\u00e9e et saccad\u00e9e, une note jaune. Et puis \u2013 mais peut-\u00eatre<\/p>\n\n\n\n<p>329 &#8211;<br>n&rsquo;\u00e9tait-ce pas r\u00e9el, peut-\u00eatre n&rsquo;\u00e9tait-ce qu&rsquo;un souvenir qui prenait<br>la forme d&rsquo;un son \u2013 une voix chanta :<br>Sous le ch\u00e2taignier qui s&rsquo;\u00e9tale,<br>Je t&rsquo;ai vendu, tu m&rsquo;as vendue !\u2026<br>Des larmes lui mont\u00e8rent aux yeux. Un gar\u00e7on qui passait<br>remarqua son verre vide et revint avec la bouteille de gin.<br>Il prit son verre et le flaira. Le breuvage paraissait plus<br>horrible \u00e0 chaque gorg\u00e9e. Mais il \u00e9tait devenu l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment dans<br>lequel il pouvait nager. C&rsquo;\u00e9tait sa vie, sa mort, sa r\u00e9surrection.<br>C&rsquo;\u00e9tait le gin qui, chaque soir, le plongeait dans la stupeur, c&rsquo;\u00e9tait<br>le gin qui, chaque matin, le faisait revivre. Quand il se r\u00e9veillait,<br>rarement avant onze heures, les paupi\u00e8res coll\u00e9es, la bouche<br>enflamm\u00e9e, le dos bris\u00e9, il lui \u00e9tait impossible m\u00eame de quitter la<br>position horizontale, si la bouteille et la tasse n&rsquo;avaient pas \u00e9t\u00e9<br>plac\u00e9es pr\u00e8s de son lit avant la nuit.<br>Il restait ensuite assis, pendant les heures du milieu du jour,<br>le visage enlumin\u00e9, la bouteille \u00e0 port\u00e9e de la main, \u00e0 \u00e9couter le<br>t\u00e9l\u00e9cran.<br>De quinze heures \u00e0 la fermeture, il \u00e9tait un pilier du<br>Ch\u00e2taignier. Personne ne se souciait de ce qu&rsquo;il faisait. Aucun<br>coup de sifflet ne le r\u00e9veillait, aucun t\u00e9l\u00e9cran ne le r\u00e9primandait.<br>Parfois, peut-\u00eatre deux fois par semaine, il se rendait \u00e0 un<br>bureau poussi\u00e9reux et oubli\u00e9 du minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9 et abattait<br>un peu de travail, du moins ce que l&rsquo;on appelait travail. Il avait \u00e9t\u00e9<br>nomm\u00e9 au sous-comit\u00e9 d&rsquo;une sous-commission qui \u00e9tait n\u00e9e d&rsquo;un<br>des innombrables comit\u00e9s qui s&rsquo;occupaient des difficult\u00e9s<br>secondaires que l&rsquo;on rencontrait dans la compilation de la<br>onzi\u00e8me \u00e9dition du dictionnaire novlangue. Ce sous-comit\u00e9<br>s&rsquo;occupait de la r\u00e9daction de ce que l&rsquo;on appelait un rapport<br>provisoire. Mais Winston n&rsquo;avait jamais pu d\u00e9finir avec pr\u00e9cision<br>ce qui \u00e9tait rapport\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>330 &#8211;<br>C&rsquo;\u00e9tait quelque chose qui avait trait \u00e0 la question de<br>l&#8217;emplacement des virgules. Devaient-elles \u00eatre plac\u00e9es \u00e0<br>l&rsquo;int\u00e9rieur des parenth\u00e8ses ou \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur ? Il y avait au comit\u00e9<br>quatre autres employ\u00e9s semblables \u00e0 Winston. Parfois ils se<br>rassemblaient puis se s\u00e9paraient promptement en s&rsquo;avouant<br>franchement qu&rsquo;il n&rsquo;y avait r\u00e9ellement rien \u00e0 faire. Mais il y avait<br>des jours o\u00f9 ils s&rsquo;attelaient \u00e0 leur travail presque avec ardeur,<br>faisaient un \u00e9talage extraordinaire des notes qu&rsquo;ils r\u00e9digeaient, et<br>\u00e9bauchaient de longs memoranda qui n&rsquo;\u00e9taient jamais termin\u00e9s ;<br>des jours o\u00f9 la discussion \u00e0 laquelle ils \u00e9taient cens\u00e9s apporter<br>des arguments devenait tout \u00e0 fait embrouill\u00e9e et abstruse,<br>provoquait de subtils marchandages sur les d\u00e9finitions, des<br>digressions infinies, des querelles, des menaces m\u00eames d&rsquo;en<br>appeler \u00e0 une autorit\u00e9 sup\u00e9rieure. Mais subitement, leur ardeur<br>les abandonnait et, comme des fant\u00f4mes qui disparaissent au<br>chant du coq, ils restaient assis autour de la table \u00e0 se regarder<br>avec des yeux \u00e9teints.<br>Le t\u00e9l\u00e9cran se tut un moment. Winston releva encore la t\u00eate.<br>Le communiqu\u00e9 ! Mais non, c&rsquo;\u00e9tait simplement la musique qui<br>changeait. Winston avait sous les paupi\u00e8res la carte de l&rsquo;Afrique.<br>Le mouvement des arm\u00e9es formait un diagramme : une fl\u00e8che<br>noire verticale lanc\u00e9e \u00e0 toute vitesse en direction de l&rsquo;Est, \u00e0<br>travers la queue de la premi\u00e8re. Comme pour se rassurer,<br>Winston leva les yeux vers l&rsquo;impassible visage de l&rsquo;affiche. \u00c9tait-il<br>concevable que la seconde fl\u00e8che n&rsquo;exist\u00e2t m\u00eame pas ?<br>Son int\u00e9r\u00eat se rel\u00e2cha encore. Il but une autre gorg\u00e9e de gin,<br>saisit le cavalier blanc et essaya de le d\u00e9placer. \u00c9chec et mat. Mais<br>ce n&rsquo;\u00e9tait \u00e9videmment pas le bon mouvement car\u2026<br>Un souvenir, qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas cherch\u00e9, lui vint \u00e0 l&rsquo;esprit. Il vit<br>une chambre \u00e9clair\u00e9e par une chandelle et meubl\u00e9e d&rsquo;un grand lit<br>recouvert d&rsquo;une courtepointe blanche. Lui, alors un gar\u00e7on de<br>neuf ou dix ans, se trouvait assis sur le parquet. Il agitait un<br>cornet de d\u00e9s et riait avec excitation. Sa m\u00e8re, assise en face de<br>lui, riait aussi. Ce devait \u00eatre environ un mois avant sa<\/p>\n\n\n\n<p>331 &#8211;<br>disparition. C&rsquo;\u00e9tait dans un moment de r\u00e9conciliation. La faim qui<br>rongeait son ventre \u00e9tait momentan\u00e9ment oubli\u00e9e et l&rsquo;affection<br>qu&rsquo;il avait port\u00e9e \u00e0 sa m\u00e8re \u00e9tait revenue pour un instant.<br>Il se souvenait bien du jour, un jour de gr\u00eale et de pluie. L&rsquo;eau<br>ruisselait sur les vitres et, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, la lumi\u00e8re \u00e9tait trop faible<br>pour permettre de lire. L\u2019ennui des deux enfants dans la chambre<br>sombre et \u00e9troite devint insupportable. Winston g\u00e9missait et<br>grognait, demandait inutilement de la nourriture, s&rsquo;agitait dans la<br>pi\u00e8ce, d\u00e9pla\u00e7ait tout, frappait sur les lambris, si bien que les<br>voisins protest\u00e8rent en cognant sur les murs, tandis que le plus<br>jeune enfant se plaignait par intermittences.<br>La m\u00e8re, \u00e0 la fin, avait dit : \u00ab Maintenant, soyez gentils, et je<br>vais acheter un jouet, un beau jouet, qui vous plaira. \u00bb Puis elle<br>\u00e9tait all\u00e9e sous la pluie \u00e0 une petite boutique voisine qui vendait<br>de tout et ouvrait encore sporadiquement. Elle revint avec une<br>bo\u00eete de carton qui contenait un attirail d&rsquo;\u00e9chelles et de<br>serpentins. Winston retrouvait encore l&rsquo;odeur du carton humide.<br>C&rsquo;\u00e9tait un assortiment mis\u00e9rable. Le carton \u00e9tait craquel\u00e9 et les<br>minuscules d\u00e9s de bois \u00e9taient si mal taill\u00e9s qu&rsquo;ils ne tenaient pas<br>sur leurs c\u00f4t\u00e9s. Winston avait regard\u00e9 le jeu d&rsquo;un air maussade et<br>sans int\u00e9r\u00eat. Mais sa m\u00e8re avait alors allum\u00e9 un bout de bougie et<br>ils s&rsquo;\u00e9taient assis sur le parquet pour jouer. Bient\u00f4t, Winston \u00e9tait<br>follement excit\u00e9 et se tordait de rire \u00e0 voir les puces grimper les<br>\u00e9chelles avec espoir puis glisser au bas des serpentins et revenir<br>presque au point de d\u00e9part. Ils jou\u00e8rent huit parties. Chacun en<br>gagna quatre. Sa petite s\u0153ur, trop jeune pour comprendre le jeu,<br>\u00e9tait appuy\u00e9e \u00e0 un traversin et riait parce que les autres riaient.<br>Pendant un apr\u00e8s-midi entier, ils avaient \u00e9t\u00e9 heureux ensemble,<br>comme dans sa premi\u00e8re enfance.<br>Winston repoussa l&rsquo;image de son esprit. C&rsquo;\u00e9tait un souvenir<br>erron\u00e9. Il \u00e9tait parfois troubl\u00e9 par des souvenirs erron\u00e9s. Ils<br>n&rsquo;avaient pas d&rsquo;importance, tant qu&rsquo;on les prenait pour ce qu&rsquo;ils<br>\u00e9taient. Certains \u00e9v\u00e9nements avaient eu lieu, d&rsquo;autres non. Il<br>revint au jeu d&rsquo;\u00e9checs et reprit le cavalier blanc. Presque au m\u00eame<br>instant, il le laissa retomber. Il avait sursaut\u00e9 comme s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>332 &#8211;<br>piqu\u00e9 avec une \u00e9pingle. Un appel de clairon avait fait vibrer l&rsquo;air.<br>C&rsquo;\u00e9tait le communiqu\u00e9. Victoire ! L&rsquo;appel du clairon annon\u00e7ait<br>toujours une victoire. Une sorte de frisson \u00e9lectrique se propagea<br>dans le caf\u00e9. Les gar\u00e7ons eux-m\u00eames avaient sursaut\u00e9 et avaient<br>dress\u00e9 l&rsquo;oreille.<br>L&rsquo;appel du clairon lib\u00e9ra un \u00e9norme volume de bruit. D\u00e9j\u00e0, au<br>t\u00e9l\u00e9cran, une voix excit\u00e9e parlait avec volubilit\u00e9. Mais elle n&rsquo;avait<br>pas commenc\u00e9 que d\u00e9j\u00e0 elle \u00e9tait presque noy\u00e9e par les hourras<br>venus de l&rsquo;ext\u00e9rieur. La nouvelle s&rsquo;\u00e9tait, comme par magie,<br>propag\u00e9e le long de toutes les rues.<br>Winston pouvait entendre juste assez de ce qu&rsquo;\u00e9mettait le<br>t\u00e9l\u00e9cran pour comprendre que tout \u00e9tait arriv\u00e9 comme il l&rsquo;avait<br>pr\u00e9vu. Une vaste armada transport\u00e9e par mer, secr\u00e8tement<br>rassembl\u00e9e, un coup soudain sur l&rsquo;arri\u00e8re de l&rsquo;ennemi, la blanche<br>fl\u00e8che lanc\u00e9e \u00e0 travers la queue de la noire.<br>Des fragments de phrases triomphantes traversaient le<br>vacarme : \u00ab Vaste man\u0153uvre strat\u00e9gique \u2013 parfaite coordination<br>\u2013 d\u00e9faite compl\u00e8te \u2013 un demi-million de prisonniers \u2013 compl\u00e8te<br>d\u00e9moralisation \u2013 domination de toute l&rsquo;Afrique \u2013 am\u00e8ne la guerre<br>\u00e0 une distance de sa fin que l&rsquo;on peut \u00e9valuer \u2013 Victoire ! la plus<br>grande victoire de l&rsquo;Histoire de l&rsquo;humanit\u00e9 ! Victoire ! Victoire !<br>Victoire ! \u00bb<br>Les pieds de Winston, sous la table s&rsquo;agitaient<br>convulsivement. Il n&rsquo;avait pas boug\u00e9 de son si\u00e8ge, mais en esprit<br>il courait, il courait de toutes ses forces. Il \u00e9tait avec la foule audehors et s&rsquo;assourdissait lui-m\u00eame de hourras. Il regarda encore<br>le portrait de Big Brother, le colosse qui chevauchait le monde !<br>Le roc contre lequel les hordes asiatiques s&rsquo;\u00e9crasaient ellesm\u00eames en vain ! Il pensa que dix minutes auparavant \u2013 oui, dix<br>minutes seulement \u2013 il y avait encore de l&rsquo;\u00e9quivoque dans son<br>c\u0153ur alors qu&rsquo;il se demandait si les nouvelles du front<br>annonceraient la victoire ou la d\u00e9faite. Ah ! C&rsquo;\u00e9tait plus qu&rsquo;une<br>arm\u00e9e eurasienne qui avait p\u00e9ri. Depuis le premier jour pass\u00e9 au<\/p>\n\n\n\n<p>333 &#8211;<br>minist\u00e8re de l&rsquo;Amour, il avait beaucoup chang\u00e9, mais le<br>changement final, indispensable, qui le gu\u00e9rirait, ne s&rsquo;\u00e9tait jamais<br>jusqu&rsquo;alors produit.<br>La voix du t\u00e9l\u00e9cran d\u00e9versait encore son histoire de<br>prisonniers, de butin et de carnage, mais le vacarme ext\u00e9rieur<br>s&rsquo;\u00e9tait un peu apais\u00e9. Les gar\u00e7ons revenaient \u00e0 leur service. L&rsquo;un<br>d&rsquo;eux s&rsquo;approcha de Winston avec la bouteille de gin. Winston,<br>plong\u00e9 dans un r\u00eave heureux, ne faisait aucunement attention \u00e0<br>son verre que l&rsquo;on remplissait. Il ne courait ni n&rsquo;applaudissait<br>plus. Il \u00e9tait de retour au minist\u00e8re de l&rsquo;Amour. Tout \u00e9tait<br>pardonn\u00e9 et son \u00e2me \u00e9tait blanche comme neige. Il se voyait au<br>banc des pr\u00e9venus. Il confessait tout, il accusait tout le monde. Il<br>longeait le couloir carrel\u00e9 de blanc, avec l&rsquo;impression de marcher<br>au soleil, un garde arm\u00e9 derri\u00e8re lui. La balle longtemps attendue<br>lui entrait dans la nuque.<br>Il regarda l&rsquo;\u00e9norme face. Il lui avait fallu quarante ans pour<br>savoir quelle sorte de sourire se cachait sous la moustache noire.<br>\u00d4 cruelle, inutile incompr\u00e9hension ! Obstin\u00e9 ! volontairement<br>exil\u00e9 de la poitrine aimante ! Deux larmes empest\u00e9es de gin lui<br>coul\u00e8rent de chaque c\u00f4t\u00e9 du nez. Mais il allait bien, tout allait<br>bien.<br>LA LUTTE \u00c9TAIT TERMIN\u00c9E.<br>IL AVAIT REMPORT\u00c9 LA VICTOIRE SUR LUI-M\u00caME.<br>IL AIMAIT BIG BROTHER.<\/p>\n\n\n\n<p>334 &#8211;<br>APPENDICE<br>LES PRINCIPES DU NOVLANGUE<br>Le novlangue a \u00e9t\u00e9 la langue officielle de l&rsquo;Oc\u00e9ania. Il fut<br>invent\u00e9 pour r\u00e9pondre aux besoins de l&rsquo;Angsoc, ou socialisme<br>anglais.<br>En l&rsquo;an 1984, le novlangue n&rsquo;\u00e9tait pas la seule langue en<br>usage, que ce f\u00fbt oralement ou par \u00e9crit. Les articles de fond du<br>Times \u00e9taient \u00e9crits en novlangue, mais c&rsquo;\u00e9tait un tour de force<br>qui ne pouvait \u00eatre r\u00e9alis\u00e9 que par des sp\u00e9cialistes. On comptait<br>que le novlangue aurait finalement supplant\u00e9 l&rsquo;ancilangue (nous<br>dirions la langue ordinaire) vers l&rsquo;ann\u00e9e 2050.<br>Entre-temps, il gagnait r\u00e9guli\u00e8rement du terrain. Les<br>membres du Parti avaient de plus en plus tendance \u00e0 employer<br>des mots et des constructions grammaticales novlangues dans<br>leurs conversations de tous les jours. La version en usage en 1984<br>et r\u00e9sum\u00e9e dans les neuvi\u00e8me et dixi\u00e8me \u00e9ditions du dictionnaire<br>novlangue \u00e9tait une version temporaire qui contenait beaucoup<br>de mots superflus et de formes archa\u00efques qui devaient \u00eatre<br>supprim\u00e9s plus tard.<br>Nous nous occupons ici de la version finale, perfectionn\u00e9e,<br>telle qu&rsquo;elle est donn\u00e9e dans la onzi\u00e8me \u00e9dition du dictionnaire.<br>Le but du novlangue \u00e9tait, non seulement de fournir un mode<br>d&rsquo;expression aux id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales et aux habitudes mentales des<br>d\u00e9vots de l&rsquo;angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de<br>pens\u00e9e.<br>Il \u00e9tait entendu que lorsque le novlangue serait une fois pour<br>toutes adopt\u00e9 et que l&rsquo;ancilangue serait oubli\u00e9, une id\u00e9e h\u00e9r\u00e9tique<br>\u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire une id\u00e9e s&rsquo;\u00e9cartant des principes de l&rsquo;angsoc \u2013 serait<\/p>\n\n\n\n<p>335 &#8211;<br>litt\u00e9ralement impensable, du moins dans la mesure o\u00f9 la pens\u00e9e<br>d\u00e9pend des mots.<br>Le vocabulaire du novlangue \u00e9tait construit de telle sorte qu&rsquo;il<br>p\u00fbt fournir une expression exacte, et souvent tr\u00e8s nuanc\u00e9e, aux<br>id\u00e9es qu&rsquo;un membre du Parti pouvait, \u00e0 juste titre, d\u00e9sirer<br>communiquer. Mais il excluait toutes les autres id\u00e9es et m\u00eame les<br>possibilit\u00e9s d&rsquo;y arriver par des m\u00e9thodes indirectes. L&rsquo;invention<br>de mots nouveaux, l&rsquo;\u00e9limination surtout des mots ind\u00e9sirables, la<br>suppression dans les mots restants de toute signification<br>secondaire, quelle qu&rsquo;elle f\u00fbt, contribuaient \u00e0 ce r\u00e9sultat.<br>Ainsi le mot libre existait encore en novlangue, mais ne<br>pouvait \u00eatre employ\u00e9 que dans des phrases comme \u00ab le chemin<br>est libre \u00bb. Il ne pouvait \u00eatre employ\u00e9 dans le sens ancien de<br>\u00ab libert\u00e9 politique \u00bb ou de \u00ab libert\u00e9 intellectuelle \u00bb. Les libert\u00e9s<br>politique et intellectuelle n&rsquo;existaient en effet plus, m\u00eame sous<br>forme de concept. Elles n&rsquo;avaient donc n\u00e9cessairement pas de<br>nom.<br>En dehors du d\u00e9sir de supprimer les mots dont le sens n&rsquo;\u00e9tait<br>pas orthodoxe, l&rsquo;appauvrissement du vocabulaire \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9<br>comme une fin en soi et on ne laissait subsister aucun mot dont<br>on pouvait se passer. Le novlangue \u00e9tait destin\u00e9, non \u00e0 \u00e9tendre,<br>mais \u00e0 diminuer le domaine de la pens\u00e9e, et la r\u00e9duction au<br>minimum du choix des mots aidait indirectement \u00e0 atteindre ce<br>but.<br>Le novlangue \u00e9tait fond\u00e9 sur la langue que nous connaissons<br>actuellement, bien que beaucoup de phrases novlangues, m\u00eame<br>celles qui ne contiennent aucun mot nouveau, seraient \u00e0 peine<br>intelligibles \u00e0 notre \u00e9poque.<br>Les mots novlangues \u00e9taient divis\u00e9s en trois classes<br>distinctes, connues sous les noms de vocabulaire A, vocabulaire B<br>(aussi appel\u00e9 mots compos\u00e9s) et vocabulaire C. Il sera plus simple<br>de discuter de chaque classe s\u00e9par\u00e9ment, mais les particularit\u00e9s<\/p>\n\n\n\n<p>336 &#8211;<br>grammaticales de la langue pourront \u00eatre trait\u00e9es dans la partie<br>consacr\u00e9e au vocabulaire A car les m\u00eames r\u00e8gles s&rsquo;appliquent aux<br>trois cat\u00e9gories.<br>Vocabulaire A. \u2013 Le vocabulaire A comprenait les mots<br>n\u00e9cessaires \u00e0 la vie de tous les jours, par exemple pour manger,<br>boire, travailler, s&rsquo;habiller, monter et descendre les escaliers, aller<br>\u00e0 bicyclette, jardiner, cuisiner, et ainsi de suite\u2026 Il \u00e9tait compos\u00e9<br>presque enti\u00e8rement de mots que nous poss\u00e9dons d\u00e9j\u00e0, de mots<br>comme : coup, course, chien, arbre, sucre, maison, champ. Mais<br>en comparaison avec le vocabulaire actuel, il y en avait un tr\u00e8s<br>petit nombre et leur sens \u00e9tait d\u00e9limit\u00e9 avec beaucoup plus de<br>rigidit\u00e9. On les avait d\u00e9barrass\u00e9s de toute ambigu\u00eft\u00e9 et de toute<br>nuance. Autant que faire se pouvait, un mot novlangue de cette<br>classe \u00e9tait simplement un son staccato exprimant un seul<br>concept clairement compris. Il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait impossible<br>d&#8217;employer le vocabulaire A \u00e0 des fins litt\u00e9raires ou \u00e0 des<br>discussions politiques ou philosophiques. Il \u00e9tait destin\u00e9<br>seulement \u00e0 exprimer des pens\u00e9es simples, objectives, se<br>rapportant en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 des objets concrets ou \u00e0 des actes<br>mat\u00e9riels.<br>La grammaire novlangue renfermait deux particularit\u00e9s<br>essentielles. La premi\u00e8re \u00e9tait une interchangeabilit\u00e9 presque<br>compl\u00e8te des diff\u00e9rentes parties du discours. Tous les mots de la<br>langue (en principe, cela s&rsquo;appliquait m\u00eame \u00e0 des mots tr\u00e8s<br>abstraits comme si ou quand) pouvaient \u00eatre employ\u00e9s comme<br>verbes, noms, adjectifs ou adverbes. Il n&rsquo;y avait jamais aucune<br>diff\u00e9rence entre les formes du verbe et du nom quand ils \u00e9taient<br>de la m\u00eame racine.<br>Cette r\u00e8gle du semblable entra\u00eenait la destruction de<br>beaucoup de formes archa\u00efques. Le mot pens\u00e9e par exemple,<br>n&rsquo;existait pas en novlangue. Il \u00e9tait remplac\u00e9 par penser qui<br>faisait office \u00e0 la fois de nom et de verbe. On ne suivait dans ce cas<br>aucun principe \u00e9tymologique. Parfois c&rsquo;\u00e9tait le nom originel qui<br>\u00e9tait choisi, d&rsquo;autres fois, c&rsquo;\u00e9tait le verbe.<\/p>\n\n\n\n<p>337 &#8211;<br>M\u00eame lorsqu&rsquo;un nom et un verbe de signification voisine<br>n&rsquo;avaient pas de parent\u00e9 \u00e9tymologique, l&rsquo;un ou l&rsquo;autre \u00e9tait<br>fr\u00e9quemment supprim\u00e9. Il n&rsquo;existait pas, par exemple, de mot<br>comme couper, dont le sens \u00e9tait suffisamment exprim\u00e9 par le<br>nom-verbe couteau.<br>Les adjectifs \u00e9taient form\u00e9s par l&rsquo;addition du suffixe able au<br>nom-verbe, et les adverbes par l&rsquo;addition du suffixe ment \u00e0<br>l&rsquo;adjectif. Ainsi, l&rsquo;adjectif correspondant \u00e0 v\u00e9rit\u00e9 \u00e9tait v\u00e9ritable,<br>l&rsquo;adverbe, v\u00e9ritablement.<br>On avait conserv\u00e9 certains de nos adjectifs actuels comme<br>bon, fort, gros, noir, doux, mais en tr\u00e8s petit nombre. On s&rsquo;en<br>servait peu puisque presque tous les qualificatifs pouvaient \u00eatre<br>obtenus en ajoutant able au nom-verbe.<br>Aucun des adverbes actuels n&rsquo;\u00e9tait gard\u00e9, sauf un tr\u00e8s petit<br>nombre d\u00e9j\u00e0 termin\u00e9s en ment. La terminaison ment \u00e9tait<br>obligatoire. Le mot bien, par exemple, \u00e9tait remplac\u00e9 par<br>bonnement.<br>De plus, et ceci s&rsquo;appliquait encore en principe \u00e0 tous les mots<br>de la langue, n&rsquo;importe quel mot pouvait prendre la forme<br>n\u00e9gative par l&rsquo;addition du pr\u00e9fixe in. On pouvait en renforcer le<br>sens par l&rsquo;addition du pr\u00e9fixe plus, ou, pour accentuer davantage,<br>du pr\u00e9fixe doubleplus. Ainsi incolore signifie \u00ab p\u00e2le \u00bb, tandis que<br>pluscolore et doublepluscolore signifient respectivement \u00ab tr\u00e8s<br>color\u00e9 \u00bb et \u00ab superlativement color\u00e9 \u00bb.<br>Il \u00e9tait aussi possible de modifier le sens de presque tous les<br>mots par des pr\u00e9fixes-pr\u00e9positions tels que ant\u00e9, post, haut, bas,<br>etc.<br>Gr\u00e2ce \u00e0 de telles m\u00e9thodes, on obtint une consid\u00e9rable<br>diminution du vocabulaire. \u00c9tant donn\u00e9 par exemple le mot bon,<br>on n&rsquo;a pas besoin du mot mauvais, puisque le sens d\u00e9sir\u00e9 est<br>\u00e9galement, et, en v\u00e9rit\u00e9, mieux exprim\u00e9 par inbon. Il fallait<\/p>\n\n\n\n<p>338 &#8211;<br>simplement, dans les cas o\u00f9 deux mots formaient une paire<br>naturelle d&rsquo;antonymes, d\u00e9cider lequel on devait supprimer.<br>Sombre, par exemple, pouvait \u00eatre remplac\u00e9 par inclair, ou clair<br>par insombre, selon la pr\u00e9f\u00e9rence.<br>La seconde particularit\u00e9 de la grammaire novlangue \u00e9tait sa<br>r\u00e9gularit\u00e9. Toutes les d\u00e9sinences, sauf quelques exceptions<br>mentionn\u00e9es plus loin, ob\u00e9issaient aux m\u00eames r\u00e8gles. C&rsquo;est ainsi<br>que le pass\u00e9 d\u00e9fini et le participe pass\u00e9 de tous les verbes se<br>terminaient indistinctement en \u00e9. Le pass\u00e9 d\u00e9fini de voler \u00e9tait<br>vol\u00e9, celui de penser \u00e9tait pens\u00e9 et ainsi de suite. Les formes telles<br>que nagea, donn\u00e2t, cueillit, parl\u00e8rent, saisirent, \u00e9taient abolies.<br>Le pluriel \u00e9tait obtenu par l&rsquo;adjonction de s ou es dans tous<br>les cas. Le pluriel d&rsquo;\u0153il, b\u0153uf, cheval, \u00e9tait, respectivement, \u0153ils,<br>b\u0153ufs, chevals.<br>Les adjectifs comparatifs et superlatifs \u00e9taient obtenus par<br>l&rsquo;addition de suffixes invariables. Les vocables dont les d\u00e9sinences<br>demeuraient irr\u00e9guli\u00e8res \u00e9taient, en tout et pour tout, les<br>pronoms, les relatifs, les adjectifs d\u00e9monstratifs et les verbes<br>auxiliaires. Ils suivaient les anciennes r\u00e8gles. Dont, cependant,<br>avait \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9, comme inutile.<br>Il y eut aussi, dans la formation des mots, certaines<br>irr\u00e9gularit\u00e9s qui naquirent du besoin d&rsquo;un parler rapide et facile.<br>Un mot difficile \u00e0 prononcer ou susceptible d&rsquo;\u00eatre mal entendu,<br>\u00e9tait ipso facto tenu pour mauvais. En cons\u00e9quence, on ins\u00e9rait<br>parfois dans le mot des lettres suppl\u00e9mentaires, ou on gardait une<br>forme archa\u00efque, pour des raisons d&rsquo;euphonie.<br>Mais cette n\u00e9cessit\u00e9 semblait se rattacher surtout au<br>vocabulaire B. Nous exposerons clairement plus loin, dans cet<br>essai, les raisons pour lesquelles une si grande importance \u00e9tait<br>attach\u00e9e \u00e0 la facilit\u00e9 de la prononciation.<\/p>\n\n\n\n<p>339 &#8211;<br>Vocabulaire B. \u2013 Le vocabulaire B comprenait des mots<br>form\u00e9s pour des fins politiques, c&rsquo;est-\u00e0-dire des mots qui, non<br>seulement, dans tous les cas, avaient une signification politique,<br>mais \u00e9taient destin\u00e9s \u00e0 imposer l&rsquo;attitude mentale voulue \u00e0 la<br>personne qui les employait.<br>Il \u00e9tait difficile, sans une compr\u00e9hension compl\u00e8te des<br>principes de l&rsquo;angsoc, d&#8217;employer ces mots correctement. On<br>pouvait, dans certains cas, les traduire en ancilangue, ou m\u00eame<br>par des mots puis\u00e9s dans le vocabulaire A, mais cette traduction<br>exigeait en g\u00e9n\u00e9ral une longue p\u00e9riphrase et impliquait toujours<br>la perte de certaines harmonies.<br>Les mots B formaient une sorte de st\u00e9nographie verbale qui<br>entassait en quelques syllabes des s\u00e9ries compl\u00e8tes d&rsquo;id\u00e9es, et ils<br>\u00e9taient plus justes et plus forts que ceux du langage ordinaire.<br>Les mots B \u00e9taient toujours des mots compos\u00e9s. (On trouvait,<br>naturellement, des mots compos\u00e9s tels que phonoscript dans le<br>vocabulaire A, mais ce n&rsquo;\u00e9taient que des abr\u00e9viations commodes<br>qui n&rsquo;avaient aucune couleur id\u00e9ologique sp\u00e9ciale.)<br>Ils \u00e9taient form\u00e9s de deux mots ou plus, ou de portions de<br>mots, soud\u00e9s en une forme que l&rsquo;on pouvait facilement<br>prononcer. L&rsquo;amalgame obtenu \u00e9tait toujours un nom-verbe dont<br>les d\u00e9sinences suivaient les r\u00e8gles ordinaires. Pour citer un<br>exemple, le mot \u00ab bonpens\u00e9 \u00bb signifiait approximativement<br>\u00ab orthodoxe \u00bb ou, si on voulait le consid\u00e9rer comme un verbe,<br>\u00ab penser d&rsquo;une mani\u00e8re orthodoxe \u00bb. Il changeait de d\u00e9sinence<br>comme suit : nom-verbe bonpens\u00e9, pass\u00e9 et participe pass\u00e9<br>bienpens\u00e9 ; participe pr\u00e9sent : bonpensant ; adjectif :<br>bonpensable ; nom verbal : bonpenseur.<br>Les mots B n&rsquo;\u00e9taient pas form\u00e9s suivant un plan<br>\u00e9tymologique. Les mots dont ils \u00e9taient compos\u00e9s pouvaient \u00eatre<br>n&rsquo;importe quelle partie du langage. Ils pouvaient \u00eatre plac\u00e9s dans<br>n&rsquo;importe quel ordre et mutil\u00e9s de n&rsquo;importe quelle fa\u00e7on, pourvu<\/p>\n\n\n\n<p>340 &#8211;<br>que cet ordre et cette mutilation facilitent leur prononciation et<br>indiquent leur origine.<br>Dans le mot crimepens\u00e9e par exemple, le mot pens\u00e9e \u00e9tait<br>plac\u00e9 le second, tandis que dans pens\u00e9e-pol (police de la pens\u00e9e)<br>il \u00e9tait plac\u00e9 le premier, et le second mot, police, avait perdu sa<br>deuxi\u00e8me syllabe. \u00c0 cause de la difficult\u00e9 plus grande de<br>sauvegarder l&rsquo;euphonie, les formes irr\u00e9guli\u00e8res \u00e9taient plus<br>fr\u00e9quentes dans le vocabulaire B que dans le vocabulaire A. Ainsi,<br>les formes qualificatives : Miniver, Minipax et Miniam<br>rempla\u00e7aient respectivement : Miniv\u00e9ritable, Minipaisible et<br>Miniaim\u00e9, simplement parce que v\u00e9ritable, paisible, aim\u00e9,<br>\u00e9taient l\u00e9g\u00e8rement difficiles \u00e0 prononcer. En principe, cependant,<br>tous les mots B devaient recevoir des d\u00e9sinences, et ces<br>d\u00e9sinences variaient exactement suivant les m\u00eames r\u00e8gles.<br>Quelques-uns des mots B avaient de fines subtilit\u00e9s de sens \u00e0<br>peine intelligibles \u00e0 ceux qui n&rsquo;\u00e9taient pas familiaris\u00e9s avec<br>l&rsquo;ensemble de la langue. Consid\u00e9rons, par exemple, cette phrase<br>typique d&rsquo;un article de fond du Times : Ancipenseur nesentventre<br>Angsoc. La traduction la plus courte que l&rsquo;on puisse donner de<br>cette phrase en ancilangue est : \u00ab Ceux dont les id\u00e9es furent<br>form\u00e9es avant la R\u00e9volution ne peuvent avoir une compr\u00e9hension<br>pleinement sentie des principes du Socialisme anglais. \u00bb<br>Mais cela n&rsquo;est pas une traduction exacte. Pour commencer,<br>pour saisir dans son entier le sens de la phrase novlangue cit\u00e9e<br>plus haut, il fallait avoir une id\u00e9e claire de ce que signifiait<br>angsoc. De plus, seule une personne poss\u00e9dant \u00e0 fond l&rsquo;angsoc<br>pouvait appr\u00e9cier toute la force du mot : sentventre (sentir par les<br>entrailles) qui impliquait une acceptation aveugle, enthousiaste,<br>difficile \u00e0 imaginer aujourd&rsquo;hui ; ou du mot ancipens\u00e9e (pens\u00e9e<br>ancienne), qui \u00e9tait inextricablement m\u00eal\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de perversit\u00e9 et<br>de d\u00e9cadence.<br>Mais la fonction sp\u00e9ciale de certains mots novlangue comme<br>ancipens\u00e9e, n&rsquo;\u00e9tait pas tellement d&rsquo;exprimer des id\u00e9es que d&rsquo;en<\/p>\n\n\n\n<p>341 &#8211;<br>d\u00e9truire. On avait \u00e9tendu le sens de ces mots, n\u00e9cessairement peu<br>nombreux, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;ils embrassent des s\u00e9ries enti\u00e8res de<br>mots qui, leur sens \u00e9tant suffisamment rendu par un seul terme<br>compr\u00e9hensible, pouvaient alors \u00eatre effac\u00e9s et oubli\u00e9s. La plus<br>grande difficult\u00e9 \u00e0 laquelle eurent \u00e0 faire face les compilateurs du<br>dictionnaire novlangue, ne fut pas d&rsquo;inventer des mots nouveaux<br>mais, les ayant invent\u00e9s, de bien s&rsquo;assurer de leur sens, c&rsquo;est-\u00e0dire de chercher quelles s\u00e9ries de mots ils supprimaient par leur<br>existence.<br>Comme nous l&rsquo;avons vu pour le mot libre, des mots qui<br>avaient un sens h\u00e9r\u00e9tique \u00e9taient parfois conserv\u00e9s pour la<br>commodit\u00e9 qu&rsquo;ils pr\u00e9sentaient, mais ils \u00e9taient \u00e9pur\u00e9s de toute<br>signification ind\u00e9sirable.<br>D&rsquo;innombrables mots comme : honneur, justice, moralit\u00e9,<br>internationalisme, d\u00e9mocratie, science, religion, avaient<br>simplement cess\u00e9 d&rsquo;exister. Quelques mots-couvertures les<br>englobaient et, en les englobant, les supprimaient.<br>Ainsi tous les mots group\u00e9s autour des concepts de libert\u00e9 et<br>d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 \u00e9taient contenus dans le seul mot pens\u00e9ecrime, tandis<br>que tous les mots group\u00e9s autour des concepts d&rsquo;objectivit\u00e9 et de<br>rationalisme \u00e9taient contenus dans le seul mot ancipens\u00e9e. Une<br>plus grande pr\u00e9cision \u00e9tait dangereuse. Ce qu&rsquo;on demandait aux<br>membres du Parti, c&rsquo;\u00e9tait une vue analogue \u00e0 celle des anciens<br>H\u00e9breux qui savaient \u2013 et ne savaient pas grand-chose d&rsquo;autre \u2013<br>que toutes les nations autres que la leur adoraient de \u00ab faux<br>dieux \u00bb. Ils n&rsquo;avaient pas besoin de savoir que ces dieux<br>s&rsquo;appelaient Baal, Osiris, Moloch, Ashtaroh et ainsi de suite\u2026<br>Moins ils les connaissaient, mieux cela valait pour leur<br>orthodoxie. Ils connaissaient J\u00e9hovah et les commandements de<br>J\u00e9hovah. Ils savaient, par cons\u00e9quent, que tous les dieux qui<br>avaient d&rsquo;autres noms et d&rsquo;autres attributs \u00e9taient de faux dieux.<br>En quelque sorte de la m\u00eame fa\u00e7on, les membres du Parti<br>savaient ce qui constituait une bonne conduite et, en des termes<\/p>\n\n\n\n<p>342 &#8211;<br>excessivement vagues et g\u00e9n\u00e9raux, ils savaient quelles sortes<br>d&rsquo;\u00e9carts \u00e9taient possibles. Leur vie sexuelle, par exemple, \u00e9tait<br>minutieusement r\u00e9gl\u00e9e par les deux mots novlangue : crimesex<br>(immoralit\u00e9 sexuelle) et biensex (chastet\u00e9).<br>Crimesex concernait les \u00e9carts sexuels de toutes sortes. Ce<br>mot englobait la fornication, l&rsquo;adult\u00e8re, l&rsquo;homosexualit\u00e9 et autres<br>perversions et, de plus, la sexualit\u00e9 normale pratiqu\u00e9e pour ellem\u00eame. Il n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de les \u00e9num\u00e9rer s\u00e9par\u00e9ment<br>puisqu&rsquo;ils \u00e9taient tous \u00e9galement coupables. Dans le vocabulaire<br>C, qui comprenait les mots techniques et scientifiques, il aurait pu<br>\u00eatre n\u00e9cessaire de donner des noms sp\u00e9ciaux \u00e0 certaines<br>aberrations sexuelles, mais le citoyen ordinaire n&rsquo;en avait pas<br>besoin. Il savait ce que signifiait biensex, c&rsquo;est-\u00e0-dire les rapports<br>normaux entre l&rsquo;homme et la femme, dans le seul but d&rsquo;avoir des<br>enfants, et sans plaisir physique de la part de la femme. Tout<br>autre rapport \u00e9tait crimesex. Il \u00e9tait rarement possible en<br>novlangue de suivre une pens\u00e9e non orthodoxe plus loin que la<br>perception qu&rsquo;elle \u00e9tait non orthodoxe. Au-del\u00e0 de ce point, les<br>mots n&rsquo;existaient pas.<br>Il n&rsquo;y avait pas de mot, dans le vocabulaire B, qui f\u00fbt<br>id\u00e9ologiquement neutre. Un grand nombre d&rsquo;entre eux \u00e9taient<br>des euph\u00e9mismes. Des mots comme, par exemple : joiecamp<br>(camp de travaux forc\u00e9s) ou minipax (minist\u00e8re de la Paix, c&rsquo;est\u00e0-dire minist\u00e8re de la Guerre) signifiaient exactement le contraire<br>de ce qu&rsquo;ils paraissaient vouloir dire.<br>D&rsquo;autre part, quelques mots r\u00e9v\u00e9laient une franche et<br>m\u00e9prisante compr\u00e9hension de la nature r\u00e9elle de la soci\u00e9t\u00e9<br>oc\u00e9anienne. Par exemple prolealiment qui d\u00e9signait les<br>spectacles stupides et les nouvelles falsifi\u00e9es que le Parti d\u00e9livrait<br>aux masses.<br>D&rsquo;autres mots, eux, \u00e9taient bivalents et ambigus. Ils sousentendaient le mot bien quand on les appliquait au Parti et le mot<br>mal quand on les appliquait aux ennemis du Parti, de plus, il y<\/p>\n\n\n\n<p>343 &#8211;<br>avait un grand nombre de mots qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, paraissaient<br>\u00eatre de simples abr\u00e9viations et qui tiraient leur couleur<br>id\u00e9ologique non de leur signification, mais de leur structure.<br>On avait, dans la mesure du possible, rassembl\u00e9 dans le<br>vocabulaire B tous les mots qui avaient ou pouvaient avoir un<br>sens politique quelconque. Les noms des organisations, des<br>groupes de gens, des doctrines, des pays, des institutions, des<br>\u00e9difices publics, \u00e9taient toujours abr\u00e9g\u00e9s en une forme famili\u00e8re,<br>c&rsquo;est-\u00e0-dire en un seul mot qui pouvait facilement se prononcer et<br>dans lequel l&rsquo;\u00e9tymologie \u00e9tait gard\u00e9e par un minimum de<br>syllabes.<br>Au minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9, par exemple, le Commissariat aux<br>Archives o\u00f9 travaillait Winston s&rsquo;appelait Comarch, le<br>Commissariat aux Romans Comrom, le Commissariat aux<br>T\u00e9l\u00e9programmes T\u00e9l\u00e9com et ainsi de suite.<br>Ces abr\u00e9viations n&rsquo;avaient pas seulement pour but<br>d&rsquo;\u00e9conomiser le temps. M\u00eame dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies du<br>XXe si\u00e8cle, les mots et phrases t\u00e9lescop\u00e9s avaient \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un des<br>traits caract\u00e9ristiques de la langue politique, et l&rsquo;on avait<br>remarqu\u00e9 que, bien qu&rsquo;universelle, la tendance \u00e0 employer de<br>telles abr\u00e9viations \u00e9tait plus marqu\u00e9e dans les organisations et<br>dans les pays totalitaires. Ainsi les mots : Gestapo, Comintern,<br>Imprecorr, Agitprop. Mais cette habitude, au d\u00e9but, avait \u00e9t\u00e9<br>adopt\u00e9e telle qu&rsquo;elle se pr\u00e9sentait, instinctivement. En novlangue,<br>on l&rsquo;adoptait dans un dessein conscient.<br>On remarqua qu&rsquo;en abr\u00e9geant ainsi un mot, on restreignait et<br>changeait subtilement sa signification, car on lui enlevait les<br>associations qui, autrement, y \u00e9taient attach\u00e9es. Les mots<br>\u00ab communisme international \u00bb, par exemple, \u00e9voquaient une<br>image composite : Universelle fraternit\u00e9 humaine, drapeaux<br>rouges, barricades, Karl Marx, Commune de Paris, tandis que le<br>mot \u00ab Comintern \u00bb sugg\u00e9rait simplement une organisation \u00e9troite<br>et un corps de doctrine bien d\u00e9fini. Il se r\u00e9f\u00e9rait \u00e0 un objet<\/p>\n\n\n\n<p>344 &#8211;<br>presque aussi reconnaissable et limit\u00e9 dans son usage qu&rsquo;une<br>chaise ou une table. Comintern est un mot qui peut \u00eatre prononc\u00e9<br>presque sans r\u00e9fl\u00e9chir tandis que Communisme International est<br>une phrase sur laquelle on est oblig\u00e9 de s&rsquo;attarder, au moins<br>momentan\u00e9ment.<br>De m\u00eame, les associations provoqu\u00e9es par un mot comme<br>Miniver \u00e9taient moins nombreuses et plus faciles \u00e0 contr\u00f4ler que<br>celles amen\u00e9es par minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9.<br>Ce r\u00e9sultat \u00e9tait obtenu, non seulement par l&rsquo;habitude<br>d&rsquo;abr\u00e9ger chaque fois que possible, mais encore par le soin<br>presque exag\u00e9r\u00e9 apport\u00e9 \u00e0 rendre les mots ais\u00e9ment<br>pronon\u00e7ables.<br>Mis \u00e0 part la pr\u00e9cision du sens, l&rsquo;euphonie, en novlangue,<br>dominait toute autre consid\u00e9ration. Les r\u00e8gles de grammaire lui<br>\u00e9taient toujours sacrifi\u00e9es quand c&rsquo;\u00e9tait n\u00e9cessaire. Et c&rsquo;\u00e9tait \u00e0<br>juste titre, puisque ce que l&rsquo;on voulait obtenir, surtout pour des<br>fins politiques, c&rsquo;\u00e9taient des mots abr\u00e9g\u00e9s et courts, d&rsquo;un sens<br>pr\u00e9cis, qui pouvaient \u00eatre rapidement prononc\u00e9s et \u00e9veillaient le<br>minimum d&rsquo;\u00e9cho dans l&rsquo;esprit de celui qui parlait.<br>Les mots du vocabulaire B gagnaient m\u00eame en force, du fait<br>qu&rsquo;ils \u00e9taient presque tous semblables. Presque invariablement,<br>ces mots \u2013 bienpensant, minipax, prolealim, crimesex, joiecamp,<br>angsoc, veniresent, pens\u00e9epol\u2026 \u2013 \u00e9taient des mots de deux ou<br>trois syllabes dont l&rsquo;accentuation \u00e9tait \u00e9galement r\u00e9partie de la<br>premi\u00e8re \u00e0 la derni\u00e8re syllabe. Leur emploi entra\u00eenait une<br>\u00e9locution volubile, \u00e0 la fois martel\u00e9e et monotone. Et c&rsquo;\u00e9tait<br>exactement \u00e0 quoi l&rsquo;on visait. Le but \u00e9tait de rendre l&rsquo;\u00e9locution<br>autant que possible ind\u00e9pendante de la conscience, sp\u00e9cialement<br>l&rsquo;\u00e9locution traitant de sujets qui ne seraient pas id\u00e9ologiquement<br>neutres.<br>Pour la vie de tous les jours, il \u00e9tait \u00e9videmment n\u00e9cessaire,<br>du moins quelquefois de r\u00e9fl\u00e9chir avant de parler. Mais un<\/p>\n\n\n\n<p>345 &#8211;<br>membre du Parti appel\u00e9 \u00e0 \u00e9mettre un jugement politique ou<br>\u00e9thique devait \u00eatre capable de r\u00e9pandre des opinions correctes<br>aussi automatiquement qu&rsquo;une mitrailleuse s\u00e8me des balles. Son<br>\u00e9ducation lui en donnait l&rsquo;aptitude, le langage lui fournissait un<br>instrument gr\u00e2ce auquel il \u00e9tait presque impossible de se<br>tromper, et la texture des mots, avec leur son rauque et une<br>certaine laideur volontaire, en accord avec l&rsquo;esprit de l&rsquo;angsoc,<br>aidait encore davantage \u00e0 cet automatisme.<br>Le fait que le choix des mots f\u00fbt tr\u00e8s restreint y aidait aussi.<br>Compar\u00e9 au n\u00f4tre, le vocabulaire novlangue \u00e9tait minuscule. On<br>imaginait constamment de nouveaux moyens de le r\u00e9duire. Il<br>diff\u00e9rait, en v\u00e9rit\u00e9, de presque tous les autres en ceci qu&rsquo;il<br>s&rsquo;appauvrissait chaque ann\u00e9e au lieu de s&rsquo;enrichir. Chaque<br>r\u00e9duction \u00e9tait un gain puisque, moins le choix est \u00e9tendu,<br>moindre est la tentation de r\u00e9fl\u00e9chir.<br>Enfin, on esp\u00e9rait faire sortir du larynx le langage articul\u00e9<br>sans mettre d&rsquo;aucune fa\u00e7on en jeu les centres plus \u00e9lev\u00e9s du<br>cerveau. Ce but \u00e9tait franchement admis dans le mot novlangue :<br>canelangue, qui signifie \u00ab faire coin-coin comme un canard \u00bb. Le<br>mot canelangue, comme d&rsquo;autres mots divers du vocabulaire B,<br>avait un double sens. Pourvu que les opinions \u00e9mises en<br>canelangue fussent orthodoxes, il ne contenait qu&rsquo;un compliment,<br>et lorsque le Times parlait d&rsquo;un membre du Parti comme d&rsquo;un<br>doubleplusbon canelangue, il lui adressait un compliment<br>chaleureux qui avait son poids.<br>Vocabulaire C. \u2013 Le vocabulaire C, ajout\u00e9 aux deux autres,<br>consistait enti\u00e8rement en termes scientifiques et techniques. Ces<br>termes ressemblaient aux termes scientifiques en usage<br>aujourd&rsquo;hui et \u00e9taient form\u00e9s avec les m\u00eames racines. Mais on<br>prenait soin, comme d&rsquo;habitude, de les d\u00e9finir avec pr\u00e9cision et<br>de les d\u00e9barrasser des significations ind\u00e9sirables. Ils suivaient les<br>m\u00eames r\u00e8gles grammaticales que les mots des deux autres<br>vocabulaires.<\/p>\n\n\n\n<p>346 &#8211;<br>Tr\u00e8s peu de mots du vocabulaire C \u00e9taient courants dans le<br>langage journalier ou le langage politique. Les travailleurs ou<br>techniciens pouvaient trouver tous les mots dont ils avaient<br>besoin dans la liste consacr\u00e9e \u00e0 leur propre sp\u00e9cialit\u00e9, mais ils<br>avaient rarement plus qu&rsquo;une connaissance superficielle des mots<br>qui appartenaient aux autres listes. Il y avait peu de mots<br>communs \u00e0 toutes les listes et il n&rsquo;existait pas, ind\u00e9pendamment<br>des branches particuli\u00e8res de la science, de vocabulaire exprimant<br>la fonction de la science comme une habitude de l&rsquo;esprit ou une<br>m\u00e9thode de pens\u00e9e. Il n&rsquo;existait pas, en v\u00e9rit\u00e9, de mot pour<br>exprimer science, toute signification de ce mot \u00e9tant d\u00e9j\u00e0<br>suffisamment englob\u00e9e par le mot angsoc.<br>On voit, par ce qui pr\u00e9c\u00e8de, qu&rsquo;en novlangue, l&rsquo;expression des<br>opinions non orthodoxes \u00e9tait presque impossible, au-dessus<br>d&rsquo;un niveau tr\u00e8s bas. On pouvait, naturellement, \u00e9mettre des<br>h\u00e9r\u00e9sies grossi\u00e8res, des sortes de blasph\u00e8mes. Il \u00e9tait possible,<br>par exemple, de dire : \u00ab Big Brother est inbon. \u00bb Mais cette<br>constatation, qui, pour une oreille orthodoxe, n&rsquo;exprimait qu&rsquo;une<br>absurdit\u00e9 \u00e9vidente par elle-m\u00eame, n&rsquo;aurait pu \u00eatre soutenue par<br>une argumentation raisonn\u00e9e, car les mots n\u00e9cessaires<br>manquaient.<br>Les id\u00e9es contre l&rsquo;angsoc ne pouvaient \u00eatre conserv\u00e9es que<br>sous une forme vague, inexprimable en mots, et ne pouvaient \u00eatre<br>nomm\u00e9es qu&rsquo;en termes tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9raux qui formaient bloc et<br>condamnaient des groupes entiers d&rsquo;h\u00e9r\u00e9sies sans pour cela les<br>d\u00e9finir. On ne pouvait, en fait, se servir du novlangue dans un but<br>non orthodoxe que par une traduction inexacte des mots<br>novlangue en ancilangue. Par exemple la phrase : \u00ab Tous les<br>hommes sont \u00e9gaux \u00bb \u00e9tait correcte en novlangue, mais dans la<br>m\u00eame proportion que la phrase : \u00ab Tous les hommes sont roux \u00bb<br>serait possible en ancilangue. Elle ne contenait pas d&rsquo;erreur<br>grammaticale, mais exprimait une erreur palpable, \u00e0 savoir que<br>tous les hommes seraient \u00e9gaux en taille, en poids et en force.<br>En 1984, quand l&rsquo;ancilangue \u00e9tait encore un mode normal<br>d&rsquo;expression, le danger th\u00e9orique existait qu&rsquo;en employant des<\/p>\n\n\n\n<p>347 &#8211;<br>mots novlangues on p\u00fbt se souvenir de leur sens primitif. En<br>pratique, il n&rsquo;\u00e9tait pas difficile, en s&rsquo;appuyant solidement sur la<br>doublepens\u00e9e, d&rsquo;\u00e9viter cette confusion. Toutefois, la possibilit\u00e9<br>m\u00eame d&rsquo;une telle erreur aurait disparu avant deux g\u00e9n\u00e9rations.<br>Une personne dont l&rsquo;\u00e9ducation aurait \u00e9t\u00e9 faite en novlangue<br>seulement, ne saurait pas davantage que \u00e9gal avait un moment eu<br>le sens secondaire de politiquement \u00e9gal ou que libre avait un<br>moment signifi\u00e9 libre politiquement que, par exemple, une<br>personne qui n&rsquo;aurait jamais entendu parler d&rsquo;\u00e9checs ne<br>conna\u00eetrait le sens sp\u00e9cial attach\u00e9 \u00e0 reine et \u00e0 tour. Il y aurait<br>beaucoup de crimes et d&rsquo;erreurs qu&rsquo;il serait hors de son pouvoir<br>de commettre, simplement parce qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas de nom et<br>\u00e9taient par cons\u00e9quent inimaginables.<br>Et l&rsquo;on pouvait pr\u00e9voir qu&rsquo;avec le temps les caract\u00e9ristiques<br>sp\u00e9ciales du novlangue deviendraient de plus en plus prononc\u00e9es,<br>car le nombre des mots diminuerait de plus en plus, le sens serait<br>de plus en plus rigide, et la possibilit\u00e9 d&rsquo;une impropri\u00e9t\u00e9 de<br>termes diminuerait constamment.<br>Lorsque l&rsquo;ancilangue aurait, une fois pour toutes, \u00e9t\u00e9<br>supplant\u00e9, le dernier lien avec le pass\u00e9 serait tranch\u00e9. L\u2019Histoire<br>\u00e9tait r\u00e9crite, mais des fragments de la litt\u00e9rature du pass\u00e9<br>survivraient \u00e7\u00e0 et l\u00e0, imparfaitement censur\u00e9s et, aussi longtemps<br>que l&rsquo;on gardait l&rsquo;ancilangue, il \u00e9tait possible de les lire. Mais de<br>tels fragments, m\u00eame si par hasard ils survivaient, seraient plus<br>tard inintelligibles et intraduisibles.<br>Il \u00e9tait impossible de traduire en novlangue aucun passage de<br>l&rsquo;ancilangue, \u00e0 moins qu&rsquo;il ne se r\u00e9f\u00e9r\u00e2t, soit \u00e0 un processus<br>technique, soit \u00e0 une tr\u00e8s simple action de tous les jours, ou qu&rsquo;il<br>ne f\u00fbt, d\u00e9j\u00e0, de tendance orthodoxe (bienpensant, par exemple,<br>\u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 passer tel quel de l&rsquo;ancilangue au novlangue).<br>En pratique, cela signifiait qu&rsquo;aucun livre \u00e9crit avant 1960<br>environ ne pouvait \u00eatre enti\u00e8rement traduit. On ne pouvait faire<\/p>\n\n\n\n<p>348 &#8211;<br>subir \u00e0 la litt\u00e9rature pr\u00e9r\u00e9volutionnaire qu&rsquo;une traduction<br>id\u00e9ologique, c&rsquo;est-\u00e0-dire en changer le sens autant que la langue.<br>Prenons comme exemple un passage bien connu de la D\u00e9claration<br>de l&rsquo;Ind\u00e9pendance :<br>\u00ab Nous tenons pour naturellement \u00e9videntes les v\u00e9rit\u00e9s<br>suivantes : Tous les hommes naissent \u00e9gaux. Ils re\u00e7oivent du<br>Cr\u00e9ateur certains droits inali\u00e9nables, parmi lesquels sont le<br>droit \u00e0 la vie, le droit \u00e0 la libert\u00e9 et le droit \u00e0 la recherche du<br>bonheur. Pour pr\u00e9server ces droits, des gouvernements sont<br>constitu\u00e9s qui tiennent leur pouvoir du consentement des<br>gouvern\u00e9s. Lorsqu&rsquo;une forme de gouvernement s&rsquo;oppose \u00e0 ces<br>fins, le peuple a le droit de changer ce gouvernement ou de<br>l&rsquo;abolir et d&rsquo;en instituer un nouveau. \u00bb<br>Il aurait \u00e9t\u00e9 absolument impossible de rendre ce passage en<br>novlangue tout en conservant le sens originel. Pour arriver aussi<br>pr\u00e8s que possible de ce sens, il faudrait embrasser tout le passage<br>d&rsquo;un seul mot : crimepens\u00e9e. Une traduction compl\u00e8te ne pourrait<br>\u00eatre qu&rsquo;une traduction d&rsquo;id\u00e9es dans laquelle les mots de Jefferson<br>seraient chang\u00e9s en un pan\u00e9gyrique du gouvernement absolu.<br>Une grande partie de la litt\u00e9rature du pass\u00e9 \u00e9tait, en v\u00e9rit\u00e9,<br>d\u00e9j\u00e0 transform\u00e9e dans ce sens. Des consid\u00e9rations de prestige<br>rendirent d\u00e9sirable de conserver la m\u00e9moire de certaines figures<br>historiques, tout en ralliant leurs \u0153uvres \u00e0 la philosophie de<br>l&rsquo;angsoc. On \u00e9tait en train de traduire divers auteurs comme<br>Shakespeare, Milton, Swift, Byron, Dickens et d&rsquo;autres. Quand ce<br>travail serait achev\u00e9, leurs \u00e9crits originaux et tout ce qui survivait<br>de la litt\u00e9rature du pass\u00e9 seraient d\u00e9truits.<br>Ces traductions exigeaient un travail lent et difficile, et on<br>pensait qu&rsquo;elles ne seraient pas termin\u00e9es avant la premi\u00e8re ou la<br>seconde d\u00e9cennie du XXIe si\u00e8cle.<br>Il y avait aussi un nombre important de livres uniquement<br>utilitaires \u2013 indispensables manuels techniques et autres \u2013 qui<\/p>\n\n\n\n<p>349 &#8211;<br>devaient subir le m\u00eame sort. C&rsquo;\u00e9tait principalement pour laisser \u00e0<br>ce travail de traduction qui devait \u00eatre pr\u00e9liminaire, le temps de<br>se faire, que l&rsquo;adoption d\u00e9finitive du novlangue avait \u00e9t\u00e9 fix\u00e9e \u00e0<br>cette date si tardive : 2050.<\/p>\n\n\n\n<p>350 &#8211;<br>\u00c0 propos de cette \u00e9dition \u00e9lectronique<br>Texte libre de droits.<br>Corrections, \u00e9dition, conversion informatique et publication par<br>le groupe :<br>Ebooks libres et gratuits<br>http:\/\/fr.groups.yahoo.com\/group\/ebooksgratuits<br>Adresse du site web du groupe :<br>http:\/\/www.ebooksgratuits.com\/<br>\u2014\u2014<br>Avril 2004<br>\u2014\u2014<\/p>\n\n\n\n<p>Dispositions :<br>Les livres que nous mettons \u00e0 votre disposition, sont des textes<br>libres de droits, que vous pouvez utiliser librement, \u00e0 une fin non<br>commerciale et non professionnelle. Si vous d\u00e9sirez les faire<br>para\u00eetre sur votre site, ils ne doivent \u00eatre alt\u00e9r\u00e9s en aucune sorte.<br>Tout lien vers notre site est bienvenu\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Qualit\u00e9 :<br>Les textes sont livr\u00e9s tels quels sans garantie de leur int\u00e9grit\u00e9<br>parfaite par rapport \u00e0 l&rsquo;original. Nous rappelons que c&rsquo;est un<br>travail d&rsquo;amateurs non r\u00e9tribu\u00e9s et nous essayons de promouvoir<br>la culture litt\u00e9raire avec de maigres moyens.<br>Votre aide est la bienvenue !<br>VOUS POUVEZ NOUS AIDER<br>\u00c0 CONTRIBUER \u00c0 FAIRE CONNA\u00ceTRE<br>CES CLASSIQUES LITT\u00c9RAIRES.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>George Orwell : 1984. texte int\u00e9gral PREMIERE PARTIECHAPITRE IC&rsquo;\u00e9tait une journ\u00e9e d&rsquo;avril froide et claire. Les horlogessonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentr\u00e9 dans le cou, s&rsquo;effor\u00e7ait d&rsquo;\u00e9viter le vent mauvais. 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