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the truth (de toilette)

George Orwell : 1984. texte intégral

George Orwell : 1984. texte intégral
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE I
C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges
sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.
Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. À l’une de ses
extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce
déploiement intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux.
Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il
fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine.
Son appartement était au septième. Winston, qui avait trenteneuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. À chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.
À l’intérieur de l’appartement de Winston, une voix sucrée faisait entendre une série de nombres qui avaient trait à la production de la fonte. La voix provenait d’une plaque de métal

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    oblongue, miroir terne encastré dans le mur de droite. Winston tourna un bouton et la voix diminua de volume, mais les mots étaient encore distincts. Le son de l’appareil (du télécran, comme on disait) pouvait être assourdi, mais il n’y avait aucun moyen de l’éteindre complètement. Winston se dirigea vers la fenêtre. Il était de stature frêle, plutôt petite, et sa maigreur était soulignée par la combinaison bleue, uniforme du Parti. Il avait les cheveux
    très blonds, le visage naturellement sanguin, la peau durcie par le savon grossier, les lames de rasoir émoussées et le froid de l’hiver qui venait de prendre fin.
    Au-dehors, même à travers le carreau de la fenêtre fermée, le monde paraissait froid. Dans la rue, de petits remous de vent faisaient tourner en spirale la poussière et le papier déchiré. Bien que le soleil brillât et que le ciel fût d’un bleu dur, tout semblait décoloré, hormis les affiches collées partout. De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d’en face. BIG BROTHER
    VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston. Au niveau de la rue, une autre affiche, dont un angle était déchiré, battait par à-coups dans le vent, couvrant et découvrant alternativement un seul mot : ANGSOC. Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche,
    dans un vol courbe. C’était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n’avaient pas d’importance. Seule comptait la Police de la Pensée.
    Derrière Winston, la voix du télécran continuait à débiter des renseignements sur la fonte et sur le dépassement des prévisions pour le neuvième plan triennal. Le télécran recevait et transmettait simultanément. Il captait tous les sons émis par Winston au-dessus d’un chuchotement très bas. De plus, tant que Winston demeurait dans le champ de vision de la plaque de métal, il pouvait être vu aussi bien qu’entendu. Naturellement, il n’y avait pas moyen de savoir si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque,
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    personne ne pouvait le savoir. On pouvait même imaginer qu’elle surveillait tout le monde, constamment. Mais de toute façon, elle pouvait mettre une prise sur votre ligne chaque fois qu’elle le désirait. On devait vivre, on vivait, car l’habitude devient instinct, en admettant que tout son émis était entendu et que, sauf dans l’obscurité, tout mouvement était perçu.
    Winston restait le dos tourné au télécran. Bien qu’un dos, il le savait, pût être révélateur, c’était plus prudent. À un kilomètre, le ministère de la Vérité, où il travaillait, s’élevait vaste et blanc audessus du paysage sinistre. Voilà Londres, pensa-t-il avec une sorte de vague dégoût, Londres, capitale de la première région
    aérienne, la troisième, par le chiffre de sa population, des
    provinces de l’Océania. Il essaya d’extraire de sa mémoire
    quelque souvenir d’enfance qui lui indiquerait si Londres avait toujours été tout à fait comme il la voyait. Y avait-il toujours eu ces perspectives de maisons du XIXe siècle en ruine, ces murs étayés par des poutres, ce carton aux fenêtres pour remplacer les vitres, ces toits plâtrés de tôle ondulée, ces clôtures de jardin délabrées et penchées dans tous les sens ? Y avait-il eu toujours ces emplacements bombardés où la poussière de plâtre tourbillonnait, où l’épilobe grimpait sur des monceaux de décombres ? Et ces endroits où les bombes avaient dégagé un
    espace plus large et où avaient jailli de sordides colonies
    d’habitacles en bois semblables à des cabanes à lapins ? Mais c’était inutile, Winston n’arrivait pas à se souvenir. Rien ne lui restait de son enfance, hors une série de tableaux brillamment éclairés, sans arrière-plan et absolument inintelligibles.
    Le ministère de la Vérité – Miniver, en novlangue1 – frappait par sa différence avec les objets environnants. C’était une gigantesque construction pyramidale de béton d’un blanc éclatant. Elle étageait ses terrasses jusqu’à trois cents mètres de hauteur. De son poste d’observation, Winston pouvait encore

1 Le novlangue était l’idiome officiel de l’Océania.

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    déchiffrer sur la façade l’inscription artistique des trois slogans du Parti :
    LA GUERRE C’EST LA PAIX
    LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
    L’IGNORANCE C’EST LA FORCE
    Le ministère de la Vérité comprenait, disait-on, trois mille
    pièces au-dessus du niveau du sol, et des ramifications
    souterraines correspondantes. Disséminées dans Londres, il n’y avait que trois autres constructions d’apparence et de dimensions analogues. Elles écrasaient si complètement l’architecture environnante que, du toit du bloc de la Victoire, on pouvait les voir toutes les quatre simultanément. C’étaient les locaux des
    quatre ministères entre lesquels se partageait la totalité de l’appareil gouvernemental. Le ministère de la Vérité, qui s’occupait des divertissements, de l’information, de l’éducation et des beaux-arts. Le ministère de la Paix, qui s’occupait de la guerre. Le ministère de l’Amour qui veillait au respect de la loi et de l’ordre. Le ministère de l’Abondance, qui était responsable des affaires économiques. Leurs noms, en novlangue, étaient :
    Miniver, Minipax, Miniamour, Miniplein
    .
    Le ministère de l’Amour était le seul réellement effrayant. Il
    n’avait aucune fenêtre. Winston n’y était jamais entré et ne s’en était même jamais trouvé à moins d’un kilomètre. C’était un endroit où il était impossible de pénétrer, sauf pour affaire officielle, et on n’y arrivait qu’à travers un labyrinthe de barbelés enchevêtrés, de portes d’acier, de nids de mitrailleuses dissimulés. Même les rues qui menaient aux barrières extérieures étaient parcourues par des gardes en uniformes noirs à face de
    gorille, armés de matraques articulées.
    Winston fit brusquement demi-tour. Il avait fixé sur ses traits l’expression de tranquille optimisme qu’il était prudent de
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    montrer quand on était en face du télécran. Il traversa la pièce pour aller à la minuscule cuisine. En laissant le ministère à cette heure, il avait sacrifié son repas de la cantine. Il n’ignorait pas qu’il n’y avait pas de nourriture à la cuisine, sauf un quignon de pain noirâtre qu’il devait garder pour le petit déjeuner du lendemain. Il prit sur l’étagère une bouteille d’un liquide incolore,
    qui portait une étiquette blanche où s’inscrivaient clairement les mots « Gin de la Victoire ». Le liquide répandait une odeur huileuse, écœurante comme celle de l’eau-de-vie de riz des Chinois. Winston en versa presque une pleine tasse, s’arma de courage pour supporter le choc et avala le gin comme une
    médecine. Instantanément, son visage devint écarlate et des larmes lui sortirent des yeux. Le breuvage était comme de l’acide nitrique et, de plus, on avait en l’avalant la sensation d’être frappé à la nuque
    par une trique de caoutchouc. La minute d’après, cependant, la brûlure de son estomac avait disparu et le monde commença à lui paraître plus agréable. Il prit une cigarette dans un paquet froissé marqué « Cigarettes de la Victoire », et, imprudemment, la tint
    verticalement, ce qui fit tomber le tabac sur le parquet. Il fut plus heureux avec la cigarette suivante. Il retourna dans le living-room et s’assit à une petite table qui se trouvait à gauche du télécran. Il sortit du tiroir un porte-plume, un flacon d’encre, un in-quarto épais et vierge au dos rouge et à la couverture marbrée.
    Le télécran du living-room était, pour une raison quelconque, placé en un endroit inhabituel. Au lieu de se trouver, comme il était normal, dans le mur du fond où il aurait commandé toute la pièce, il était dans le mur plus long qui faisait face à la fenêtre.
    Sur un de ses côtés, là où Winston était assis, il y avait une alcôve peu profonde qui, lorsque les appartements avaient été aménagés, était probablement destinée à recevoir des rayons de bibliothèque. Quand il s’asseyait dans l’alcôve, bien en arrière, Winston pouvait se maintenir en dehors du champ de vision du
    télécran. Il pouvait être entendu, bien sûr, mais aussi longtemps qu’il demeurait dans sa position actuelle, il ne pourrait être vu.
  • 8 –
    C’était l’aménagement particulier de la pièce qui avait en partie
    fait naître en lui l’idée de ce qu’il allait maintenant entreprendre.
    Mais cette idée lui avait aussi été suggérée par l’album qu’il
    venait de prendre dans le tiroir. C’était un livre spécialement
    beau. Son papier crémeux et lisse, un peu jauni par le temps, était
    d’une qualité qui n’était plus fabriquée depuis quarante ans au
    moins. Winston estimait cependant que le livre était beaucoup
    plus vieux que cela. Il l’avait vu traîner à la vitrine d’un bric-àbrac moisissant, dans un sordide quartier de la ville (lequel
    exactement, il ne s’en souvenait pas) et avait immédiatement été
    saisi du désir irrésistible de le posséder. Les membres du Parti,
    normalement, ne devaient pas entrer dans les boutiques
    ordinaires (cela s’appelait acheter au marché libre), mais la règle
    n’était pas strictement observée, car il y avait différents articles,
    tels que les lacets de souliers, les lames de rasoir, sur lesquels il
    était impossible de mettre la main autrement. Il avait d’un rapide
    coup d’œil parcouru la rue du haut en bas, puis s’était glissé dans
    la boutique et avait acheté le livre deux dollars cinquante. Il
    n’avait pas conscience, à ce moment-là, que son désir impliquât
    un but déterminé. Comme un criminel, il avait emporté dans sa
    serviette ce livre qui, même sans aucun texte, était
    compromettant.
    Ce qu’il allait commencer, c’était son journal. Ce n’était pas
    illégal (rien n’était illégal, puisqu’il n’y avait plus de lois), mais s’il
    était découvert, il serait, sans aucun doute, puni de mort ou de
    vingt-cinq ans au moins de travaux forcés dans un camp. Winston
    adapta une plume au porte-plume et la suça pour en enlever la
    graisse. Une plume était un article archaïque, rarement employé,
    même pour les signatures. Il s’en était procuré une, furtivement
    et avec quelque difficulté, simplement parce qu’il avait le
    sentiment que le beau papier crémeux appelait le tracé d’une
    réelle plume plutôt que les éraflures d’un crayon à encre. À dire
    vrai, il n’avait pas l’habitude d’écrire à la main. En dehors de très
    courtes notes, il était d’usage de tout dicter au phonoscript, ce
    qui, naturellement, était impossible pour ce qu’il projetait. Il
    plongea la plume dans l’encre puis hésita une seconde. Un
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    tremblement lui parcourait les entrailles. Faire un trait sur le
    papier était un acte décisif. En petites lettres maladroites, il
    écrivit :
    4 avril 1984
    Il se redressa. Un sentiment de complète impuissance s’était
    emparé de lui. Pour commencer, il n’avait aucune certitude que ce
    fût vraiment 1984. On devait être aux alentours de cette date, car
    il était sûr d’avoir trente-neuf ans, et il croyait être né en 1944 ou
  1. Mais, par les temps qui couraient, il n’était possible de fixer
    une date qu’à un ou deux ans près.
    Pour qui écrivait-il ce journal ? Cette question, brusquement,
    s’imposa à lui. Pour l’avenir, pour des gens qui n’étaient pas nés.
    Son esprit erra un moment autour de la date approximative écrite
    sur la page, puis bondit sur un mot novlangue : doublepensée.
    Pour la première fois, l’ampleur de son entreprise lui apparut.
    Comment communiquer avec l’avenir. C’était impossible
    intrinsèquement. Ou l’avenir ressemblerait au présent, et on ne
    l’écouterait pas, ou il serait différent, et son enseignement, dans
    ce cas, n’aurait aucun sens.
    Pendant un moment, il fixa stupidement le papier. L’émission
    du télécran s’était changée en une stridente musique militaire.
    Winston semblait, non seulement avoir perdu le pouvoir de
    s’exprimer, mais avoir même oublié ce qu’il avait d’abord eu
    l’intention de dire. Depuis des semaines, il se préparait à ce
    moment et il ne lui était jamais venu à l’esprit que ce dont il
    aurait besoin, c’était de courage. Ecrire était facile. Tout ce qu’il
    avait à faire, c’était transcrire l’interminable monologue
    ininterrompu qui, littéralement depuis des années, se poursuivait
    dans son cerveau. En ce moment, cependant, même le monologue
    s’était arrêté. Par-dessus le marché, son ulcère variqueux
    commençait à le démanger d’une façon insupportable. Il n’osait
    pas le gratter car l’ulcère s’enflammait toujours lorsqu’il y
    touchait. Les secondes passaient. Winston n’était conscient que

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du vide de la page qui était devant lui, de la démangeaison de sa
peau au-dessus de la cheville, du beuglement de la musique et de
la légère ivresse provoquée par le gin.
Il se mit soudain à écrire, dans une véritable panique,
imparfaitement conscient de ce qu’il couchait sur le papier.
Minuscule quoique enfantine, son écriture montait et descendait
sur la page, abandonnant, d’abord les majuscules, finalement
même les points.
4 avril 1984. Hier, soirée au ciné. Rien que des films de
guerre. Un très bon film montrait un navire plein de réfugiés,
bombardé quelque part dans la Méditerranée. Auditoire très
amusé par les tentatives d’un gros homme gras qui essayait
d’échapper en nageant à la poursuite d’un hélicoptère. On le
voyait d’abord se vautrer dans l’eau comme un marsouin. Puis
on l’apercevait à travers le viseur du canon de l’hélicoptère. Il
était ensuite criblé de trous et la mer devenait rose autour de lui.
Puis il sombrait aussi brusquement que si les trous avaient laissé
pénétrer l’eau. Le public riait à gorge déployée quand il
s’enfonça. On vit ensuite un canot de sauvetage plein d’enfants
que survolait un hélicoptère. Une femme d’âge moyen, qui était
peut-être une Juive, était assise à l’avant, un garçon d’environ
trois ans dans les bras, petit garçon criait de frayeur et se
cachait la tête entre les seins de sa mère comme s’il essayait de
se terrer en elle et la femme l’entourait de ses bras et le
réconfortait alors qu’elle était elle-même verte de frayeur, elle le
recouvrait autant que possible comme si elle croyait que ses bras
pourraient écarter de lui les balles, ensuite l’hélicoptère lâcha
sur eux une bombe de vingt kilos qui éclata avec un éclair
terrifiant et le bateau vola en éclats. Il y eut ensuite l’étonnante
projection d’un bras d’enfant montant droit dans l’air, un
hélicoptère muni d’une caméra a dû le suivre et il y eut des
applaudissements nourris venant des fauteuils mais une femme
qui se trouvait au poulailler s’est mise brusquement à faire du
bruit en frappant du pied et en criant on ne doit pas montrer
cela pas devant les petits on ne doit pas ce n’est pas bien pas
devant les enfants ce n’est pas jusqu’à ce que la police la saisisse

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et la mette à la porte je ne pense pas qu’il lui soit arrivé quoi que
ce soit personne ne s’occupe de ce que disent les prolétaires les
typiques réactions prolétaires jamais on –
Winston s’arrêta d’écrire, en partie parce qu’il souffrait d’une
crampe. Il ne savait ce qui l’avait poussé à déverser ce torrent
d’absurdités, mais le curieux était que, tandis qu’il écrivait, un
souvenir totalement différent s’était précisé dans son esprit, au
point qu’il se sentait presque capable de l’écrire. Il réalisait
maintenant que c’était à cause de cet autre incident qu’il avait
soudain décidé de rentrer chez lui et de commencer son journal
ce jour-là.
Cet incident avait eu lieu le matin au ministère, si l’on peut
dire d’une chose si nébuleuse qu’elle a eu lieu.
Il était presque onze heures et, au Commissariat aux
Archives, où travaillait Winston, on tirait les chaises hors des
bureaux pour les grouper au centre du hall, face au grand télécran
afin de préparer les Deux Minutes de la Haine. Winston prenait
place dans un des rangs du milieu quand deux personnes qu’il
connaissait de vue, mais à qui il n’avait jamais parlé, entrèrent
dans la salle à l’improviste. L’une était une fille qu’il croisait
souvent dans les couloirs. Il ne savait pas son nom, mais il savait
qu’elle travaillait au Commissariat aux Romans. Il l’avait parfois
vue avec des mains huileuses et tenant une clef anglaise. Elle
s’occupait probablement à quelque besogne mécanique sur l’une
des machines à écrire des romans. C’était une fille d’aspect hardi,
d’environ vingt-sept ans, aux épais cheveux noirs, au visage
couvert de taches de rousseur, à l’allure vive et sportive. Une
étroite ceinture rouge, emblème de la Ligue Anti-Sexe des
Juniors, plusieurs fois enroulée à sa taille, par-dessus sa
combinaison, était juste assez serrée pour faire ressortir la forme
agile et dure de ses hanches. Winston l’avait détestée dès le
premier coup d’œil. Il savait pourquoi. C’était à cause de
l’atmosphère de terrain de hockey, de bains froids, de randonnées
en commun, de rigoureuse propreté morale qu’elle s’arrangeait
pour transporter avec elle. Il détestait presque toutes les femmes,

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surtout celles qui étaient jeunes et jolies. C’étaient toujours les
femmes, et spécialement les jeunes, qui étaient les bigotes du
Parti : avaleuses de slogans, espionnes amateurs, dépisteuses
d’hérésies. Mais cette fille en particulier lui donnait l’impression
qu’elle était plus dangereuse que les autres. Une fois, alors qu’ils
se croisaient dans le corridor, elle lui avait lancé un rapide regard
de côté qui semblait le transpercer et l’avait rempli un moment
d’une atroce terreur. L’idée lui avait même traversé l’esprit qu’elle
était peut-être un agent de la Police de la Pensée. C’était à vrai
dire très improbable. Néanmoins, il continuait à ressentir un
malaise particulier, fait de frayeur autant que d’hostilité, chaque
fois qu’elle se trouvait près de lui quelque part.
L’autre personne était un homme nommé O’Brien, membre
du Parti intérieur. Il occupait un poste si important et si élevé que
Winston n’avait qu’une idée obscure de ce qu’il pouvait être. Un
silence momentané s’établit dans le groupe des personnes qui
entouraient les chaises quand elles virent approcher sa
combinaison noire, celle d’un membre du Parti intérieur. O’Brien
était un homme grand et corpulent, au cou épais, au visage rude,
brutal et caustique. En dépit de cette formidable apparence, il
avait un certain charme dans les manières. Il avait une façon
d’assurer ses lunettes sur son nez qui était curieusement
désarmante – et, d’une manière indéfinissable, curieusement
civilisée. C’était un geste qui, si quelqu’un pouvait encore penser
en termes semblables, aurait rappelé celui d’un homme du XVIIIe
offrant sa tabatière. Winston avait vu O’Brien une douzaine de
fois peut-être, dans un nombre presque égal d’années. Il se
sentait vivement attiré par lui. Ce n’était pas seulement parce
qu’il était intrigué par le contraste entre l’urbanité des manières
d’O’Brien et son physique de champion de lutte. C’était, beaucoup
plus, à cause de la croyance secrète – ce n’était peut-être même
pas une croyance, mais seulement un espoir – que l’orthodoxie de
la politique d’O’Brien n’était pas parfaite. Quelque chose dans son
visage le suggérait irrésistiblement. Mais peut-être n’était-ce
même pas la non-orthodoxie qui était inscrite sur son visage,
mais, simplement, l’intelligence. De toute façon, il paraissait être
quelqu’un à qui l’on pourrait parler si l’on pouvait duper le

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télécran et le voir seul. Winston n’avait jamais fait le moindre
effort pour vérifier cette supposition ; en vérité, il n’y avait aucun
moyen de la vérifier. O’Brien, à ce moment, regarda son braceletmontre, vit qu’il était près de onze heures et décida, de toute
évidence, de rester dans le Commissariat aux Archives jusqu’à la
fin des Deux Minutes de la Haine. Il prit une chaise sur le même
rang que Winston, deux places plus loin. Une petite femme
rousse, qui travaillait dans la cellule voisine de celle de Winston,
les séparait. La fille aux cheveux noirs était assise immédiatement
derrière eux.
Un instant plus tard, un horrible crissement, comme celui de
quelque monstrueuse machine tournant sans huile, éclata dans le
grand télécran du bout de la salle. C’était un bruit à vous faire
grincer des dents et à vous hérisser les cheveux. La Haine avait
commencé.
Comme d’habitude, le visage d’Emmanuel Goldstein,
l’Ennemi du Peuple, avait jailli sur l’écran. Il y eut des coups de
sifflet çà et là dans l’assistance. La petite femme rousse jeta un cri
de frayeur et de dégoût. Goldstein était le renégat et le traître. Il y
avait longtemps (combien de temps, personne ne le savait
exactement) il avait été l’un des meneurs du Parti presque au
même titre que Big Brother lui-même. Il s’était engagé dans une
activité contre-révolutionnaire, avait été condamné à mort, s’était
mystérieusement échappé et avait disparu. Le programme des
Deux Minutes de la Haine variait d’un jour à l’autre, mais il n’y en
avait pas dans lequel Goldstein ne fût la principale figure. Il était
le traître fondamental, le premier profanateur de la pureté du
Parti. Tous les crimes subséquents contre le Parti, trahisons, actes
de sabotage, hérésies, déviations, jaillissaient directement de son
enseignement. Quelque part, on ne savait où, il vivait encore et
ourdissait des conspirations. Peut-être au-delà des mers, sous la
protection des maîtres étrangers qui le payaient. Peut-être,
comme on le murmurait parfois, dans l’Océania même, en
quelque lieu secret.

14 –
Le diaphragme de Winston s’était contracté. Il ne pouvait voir
le visage de Goldstein sans éprouver un pénible mélange
d’émotions. C’était un mince visage de Juif, largement auréolé de
cheveux blancs vaporeux, qui portait une barbiche en forme de
bouc, un visage intelligent et pourtant méprisable par quelque
chose qui lui était propre, avec une sorte de sottise sénile dans le
long nez mince sur lequel, près de l’extrémité, était perchée une
paire de lunettes. Ce visage ressemblait à celui d’un mouton, et la
voix, elle aussi, était du genre bêlant. Goldstein débitait sa
venimeuse attaque habituelle contre les doctrines du Parti. Une
attaque si exagérée et si perverse qu’un enfant aurait pu la percer
à jour, et cependant juste assez plausible pour emplir chacun de
la crainte que d’autres, moins bien équilibrés pussent s’y laisser
prendre. Goldstein insultait Big Brother, dénonçait la dictature
du Parti, exigeait l’immédiate conclusion de la paix avec l’Eurasia,
défendait la liberté de parler, la liberté de la presse, la liberté de
réunion, la liberté de pensée. Il criait hystériquement que la
révolution avait été trahie, et cela en un rapide discours
polysyllabique qui était une parodie du style habituel des orateurs
du Parti et comprenait même des mots novlangue, plus de mots
novlangue même qu’aucun orateur du Parti n’aurait normalement
employés dans la vie réelle. Et pendant ce temps, pour que
personne ne pût douter de la réalité de ce que recouvrait le
boniment spécieux de Goldstein, derrière sa tête, sur l’écran,
marchaient les colonnes sans fin de l’armée eurasienne, rang
après rang d’hommes à l’aspect robuste, aux visages inexpressifs
d’Asiatiques, qui venaient déboucher sur l’écran et
s’évanouissaient, pour être immédiatement remplacés par
d’autres exactement semblables. Le sourd martèlement rythmé
des bottes des soldats formait l’arrière-plan de la voix bêlante de
Goldstein.
Avant les trente secondes de la Haine, la moitié des assistants
laissait échapper des exclamations de rage. Le visage de mouton
satisfait et la terrifiante puissance de l’armée eurasienne étaient
plus qu’on n’en pouvait supporter. Par ailleurs, voir Goldstein, ou
même penser à lui, produisait automatiquement la crainte et la
colère. Il était un objet de haine plus constant que l’Eurasia ou

15 –
l’Estasia, puisque lorsque l’Océania était en guerre avec une de
ces puissances, elle était généralement en paix avec l’autre. Mais
l’étrange était que, bien que Goldstein fût haï et méprisé par tout
le monde, bien que tous les jours et un millier de fois par jour, sur
les estrades, aux télécrans, dans les journaux, dans les livres, ses
théories fussent réfutées, écrasées, ridiculisées, que leur pitoyable
sottise fût exposée aux regards de tous, en dépit de tout cela, son
influence ne semblait jamais diminuée. Il y avait toujours de
nouvelles dupes qui attendaient d’être séduites par lui. Pas un
jour ne se passait que des espions et des saboteurs à ses ordres ne
fussent démasqués par la Police de la Pensée. Il commandait une
grande armée ténébreuse, un réseau clandestin de conspirateurs
qui se consacraient à la chute de l’État. On croyait que cette
armée s’appelait la Fraternité. Il y avait aussi des histoires que
l’on chuchotait à propos d’un livre terrible, résumé de toutes les
hérésies, dont Goldstein était l’auteur, et qui circulait
clandestinement çà et là. Ce livre n’avait pas de titre. Les gens s’y
référaient, s’ils s’y référaient jamais, en disant simplement le
livre. Mais on ne savait de telles choses que par de vagues
rumeurs. Ni la Fraternité, ni le livre, n’étaient des sujets qu’un
membre ordinaire du Parti mentionnerait s’il pouvait l’éviter.
À la seconde minute, la Haine tourna au délire. Les gens
sautaient sur place et criaient de toutes leurs forces pour
s’efforcer de couvrir le bêlement affolant qui venait de l’écran.
Même le lourd visage d’O’Brien était rouge. Il était assis très droit
sur sa chaise. Sa puissante poitrine se gonflait et se contractait
comme pour résister à l’assaut d’une vague. La petite femme aux
cheveux roux avait tourné au rose vif, et sa bouche s’ouvrait et se
fermait comme celle d’un poisson hors de l’eau. La fille brune qui
était derrière Winston criait : « Cochon ! Cochon ! Cochon ! » Elle
saisit soudain un lourd dictionnaire novlangue et le lança sur
l’écran. Il atteignit le nez de Goldstein et rebondit. La voix
continuait, inexorable. Dans un moment de lucidité, Winston se
vit criant avec les autres et frappant violemment du talon contre
les barreaux de sa chaise. L’horrible, dans ces Deux Minutes de la
Haine, était, non qu’on fût obligé d’y jouer un rôle, mais que l’on
ne pouvait, au contraire, éviter de s’y joindre. Au bout de trente

16 –
secondes, toute feinte, toute dérobade devenait inutile. Une
hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un désir de tuer, de
torturer, d’écraser des visages sous un marteau, semblait se
répandre dans l’assistance comme un courant électrique et
transformer chacun, même contre sa volonté, en un fou
vociférant et grimaçant.
Mais la rage que ressentait chacun était une émotion
abstraite, indirecte, que l’on pouvait tourner d’un objet vers un
autre comme la flamme d’un photophore. Ainsi, à un moment, la
haine qu’éprouvait Winston n’était pas du tout dirigée contre
Goldstein, mais contre Big Brother, le Parti et la Police de la
Pensée. À de tels instants, son cœur allait au solitaire hérétique
bafoué sur l’écran, seul gardien de la vérité et du bon sens dans
un monde de mensonge. Pourtant, l’instant d’après, Winston était
de cœur avec les gens qui l’entouraient et tout ce que l’on disait de
Goldstein lui semblait vrai. Sa secrète aversion contre Big Brother
se changeait alors en adoration. Big Brother semblait s’élever,
protecteur invincible et sans frayeur dressé comme un roc contre
les hordes asiatiques. Goldstein, en dépit de son isolement, de son
impuissance et du doute qui planait sur son existence même,
semblait un sinistre enchanteur capable, par le seul pouvoir de sa
voix, de briser la structure de la civilisation.
On pouvait même, par moments, tourner le courant de sa
haine dans une direction ou une autre par un acte volontaire. Par
un violent effort analogue à celui par lequel, dans un cauchemar,
la tête s’arrache de l’oreiller, Winston réussit soudain à transférer
sa haine, du visage qui était sur l’écran, à la fille aux cheveux
noirs placée derrière lui. De vivaces et splendides hallucinations
lui traversèrent rapidement l’esprit. Cette fille, il la fouettait à
mort avec une trique de caoutchouc. Il l’attachait nue à un poteau
et la criblait de flèches comme un saint Sébastien. Il la violait et,
au moment de la jouissance, lui coupait la gorge. Il réalisa alors,
mieux qu’auparavant, pour quelle raison, exactement, il la
détestait. Il la détestait parce qu’elle était jeune, jolie et asexuée,
parce qu’il désirait coucher avec elle et qu’il ne le ferait jamais,
parce qu’autour de sa douce et souple taille qui semblait appeler

17 –
un bras, il n’y avait que l’odieuse ceinture rouge, agressif symbole
de chasteté.
La Haine était là, à son paroxysme. La voix de Goldstein était
devenue un véritable bêlement de mouton et, pour un instant,
Goldstein devint un mouton. Puis le visage de mouton se fondit
en une silhouette de soldat eurasien qui avança, puissant et
terrible dans le grondement de sa mitrailleuse et sembla jaillir de
l’écran, si bien que quelques personnes du premier rang
reculèrent sur leurs sièges. Mais au même instant, ce qui
provoqua chez tous un profond soupir de soulagement, la figure
hostile fut remplacée, en fondu, par le visage de Big Brother, aux
cheveux et à la moustache noirs, plein de puissance et de calme
mystérieux, et si large qu’il occupa presque tout l’écran. Personne
n’entendit ce que disait Big Brother. C’étaient simplement
quelques mots d’encouragement, le genre de mots que l’on
prononce dans le fracas d’un combat. Ils ne sont pas précisément
distincts, mais ils restaurent la confiance par le fait même qu’ils
sont dits. Le visage de Big Brother disparut ensuite et, à sa place,
les trois slogans du Parti s’inscrivirent en grosses majuscules :
LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE
Mais le visage de Big Brother sembla persister plusieurs
secondes sur l’écran, comme si l’impression faite sur les rétines
était trop vive pour s’effacer immédiatement. La petite femme
aux cheveux roux s’était jetée en avant sur le dos d’une chaise.
Avec un murmure tremblotant qui sonnait comme « Mon
Sauveur », elle tendit les bras vers l’écran. Puis elle cacha son
visage dans ses mains. Elle priait.
L’assistance fit alors éclater en chœur un chant profond,
rythmé et lent : B-B !… B-B !… B-B !… – encore et encore, très

18 –
lentement, avec une longue pause entre le premier « B » et le
second. C’était un lourd murmure sonore, curieusement sauvage,
derrière lequel semblaient retentir un bruit de pieds nus et un
battement de tam-tams. Le chant dura peut-être trente secondes.
C’était un refrain que l’on entendait souvent aux moments
d’irrésistible émotion. C’était en partie une sorte d’hymne à la
sagesse et à la majesté de Big Brother, mais c’était, plus encore,
un acte d’hypnose personnelle, un étouffement délibéré de la
conscience par le rythme. Winston en avait froid au ventre.
Pendant les Deux Minutes de la Haine, il ne pouvait s’empêcher
de partager le délire général, mais ce chant sous-humain de « BB !… B-B !… » l’emplissait toujours d’horreur. Naturellement il
chantait avec les autres. Il était impossible de faire autrement.
Déguiser ses sentiments, maîtriser son expression, faire ce que
faisaient les autres étaient des réactions instinctives. Mais il y
avait une couple de secondes durant lesquelles l’expression de ses
yeux aurait pu le trahir. C’est exactement à ce moment-là que la
chose significative arriva – si, en fait, elle était arrivée.
Son regard saisit un instant celui d’O’Brien. O’Brien s’était
levé. Il avait enlevé ses lunettes et, de son geste caractéristique, il
les rajustait sur son nez. Mais il y eut une fraction de seconde
pendant laquelle leurs yeux se rencontrèrent, et dans ce laps de
temps Winston sut – il en eut l’absolue certitude – qu’O’Brien
pensait la même chose que lui. Un message clair avait passé.
C’était comme si leurs deux esprits s’étaient ouverts et que leurs
pensées avaient coulé de l’un à l’autre par leurs yeux. « Je suis
avec vous » semblait lui dire O’Brien. « Je sais exactement ce que
vous ressentez. Je connais votre mépris, votre haine, votre
dégoût. Mais ne vous en faites pas, je suis avec vous ! » L’éclair de
compréhension s’était alors éteint et le visage d’O’Brien était
devenu aussi indéchiffrable que celui des autres.
C’était tout, et Winston doutait déjà que cela se fût passé. De
tels incidents n’avaient jamais aucune suite. Leur seul effet était
de garder vivace en lui la croyance, l’espoir, que d’autres que lui
étaient les ennemis du Parti. Peut-être les rumeurs de vastes
conspirations étaient-elles après tout exactes ! Peut-être la

19 –
Fraternité existait-elle réellement ! Il était impossible, en dépit
des innombrables arrestations, confessions et exécutions, d’être
sûr que la Fraternité n’était pas simplement un mythe. Il y avait
des jours où il y croyait, des jours où il n’y croyait pas. On ne
possédait pas de preuves, mais seulement de vacillantes lueurs
qui pouvaient tout signifier, ou rien : bribes entendues de
conversations, griffonnages indistincts sur les murs des waters –
une fois même, lors de la rencontre de deux étrangers, un léger
mouvement des mains qui aurait pu être un signe de
reconnaissance. Ce n’étaient que des suppositions. Il avait
probablement tout imaginé. Il était retourné à son bureau sans
avoir de nouveau regardé O’Brien. L’idée de prolonger leur
contact momentané lui traversa à peine l’esprit. Cela aurait été
tout à fait dangereux, même s’il avait su comment s’y prendre.
Pendant une, deux secondes, ils avaient échangé un regard
équivoque, et l’histoire s’arrêtait là. Même cela, pourtant, était un
événement mémorable, dans la solitude fermée où chacun devait
vivre.
Winston se réveilla et se redressa. Il éructa. Le gin lui
remontait de l’estomac.
Son attention se concentra de nouveau sur la page. Il
s’aperçut que pendant qu’il s’était oublié à méditer, il avait écrit
d’une façon automatique. Ce n’était plus la même écriture
maladroite et serrée. Sa plume avait glissé voluptueusement sur
le papier lisse et avait tracé plusieurs fois, en grandes majuscules
nettes, les mots :
À BAS BIG BROTHER
À BAS BIG BROTHER
À BAS BIG BROTHER
À BAS BIG BROTHER

20 –
À BAS BIG BROTHER
La moitié d’une page en était couverte.
Il ne put lutter contre un accès de panique. C’était absurde,
car le fait d’écrire ces mots n’était pas plus dangereux que l’acte
initial d’ouvrir un journal, mais il fut tenté un moment de
déchirer les pages gâchées et d’abandonner entièrement son
entreprise.
Il n’en fit cependant rien, car il savait que c’était inutile. Qu’il
écrivît ou n’écrivît pas À BAS BIG BROTHER n’avait pas
d’importance. Qu’il continuât ou arrêtât le journal n’avait pas
d’importance. De toute façon, la Police de la Pensée ne le raterait
pas. Il avait perpétré – et aurait perpétré, même s’il n’avait jamais
posé la plume sur le papier – le crime fondamental qui contenait
tous les autres. Crime par la pensée, disait-on. Le crime par la
pensée n’était pas de ceux que l’on peut éternellement dissimuler.
On pouvait ruser avec succès pendant un certain temps, même
pendant des années, mais tôt ou tard, c’était forcé, ils vous
avaient.
C’était toujours la nuit. Les arrestations avaient
invariablement lieu la nuit. Il y avait le brusque sursaut du réveil,
la main rude qui secoue l’épaule, les lumières qui éblouissent, le
cercle de visages durs autour du lit. Dans la grande majorité des
cas, il n’y avait pas de procès, pas de déclaration d’arrestation.
Des gens disparaissaient, simplement, toujours pendant la nuit.
Leurs noms étaient supprimés des registres, tout souvenir de
leurs actes était effacé, leur existence était niée, puis oubliée. Ils
étaient abolis, rendus au néant. Vaporisés, comme on disait.
Winston, un instant, fut en proie à une sorte d’hystérie.
Il se mit à écrire en un gribouillage rapide et désordonné :

21 –
ils me fusilleront ça m’est égal ils me troueront la nuque cela
m’est égal à bas Big Brother ils visent toujours la nuque cela
m’est égal À bas Big Brother.
Il se renversa sur sa chaise, légèrement honteux de lui-même
et déposa son porte-plume. Puis il sursauta violemment. On
frappait à la porte.
Déjà ! Il resta assis, immobile comme une souris, dans
l’espoir futile que le visiteur, quel qu’il fût, s’en irait après un seul
appel. Mais non, le bruit se répéta. Le pire serait de faire attendre.
Son cœur battait à se rompre, mais son visage, grâce à une longue
habitude, était probablement sans expression. Il se leva et se
dirigea lourdement vers la porte.
CHAPITRE II
Winston posait la main sur la poignée de la porte quand il
s’aperçut qu’il avait laissé le journal ouvert sur la table. À BAS
BIG BROTHER y était écrit de haut en bas en lettres assez
grandes pour être lisibles de la porte. C’était d’une stupidité
inconcevable, mais il comprit que, même dans sa panique, il
n’avait pas voulu, en fermant le livre alors que l’encre était
humide, tacher le papier crémeux.
Il retint sa respiration et ouvrit la porte. Instantanément, une
chaude vague de soulagement le parcourut. Une femme incolore,
aux cheveux en mèches, au visage ridé, et qui semblait accablée,
se tenait devant la porte.
– Oh ! camarade, dit-elle d’une voix lugubre et geignarde, je
pensais bien vous avoir entendu rentrer. Pourriez-vous jeter un
coup d’œil sur notre évier ? Il est bouché et…
C’était Mme Parsons, la femme d’un voisin de palier.
« Madame » était un mot quelque peu désapprouvé par le Parti.

22 –
Normalement, on devait appeler tout le monde « camarade » –
mais avec certaines femmes, on employait « Madame »
instinctivement. C’était une femme d’environ trente ans, mais qui
paraissait beaucoup plus âgée. On avait l’impression que, dans les
plis de son visage, il y avait de la poussière. Winston la suivit le
long du palier. Ces besognes d’amateur, pour des réparations
presque journalières, l’irritaient chaque fois. Les appartements du
bloc de la Victoire étaient anciens (ils avaient été construits en
1930 environ), et tombaient en morceaux. Le plâtre des plafonds
et des murs s’écaillait continuellement, les conduites éclataient à
chaque gelée dure, le toit crevait dès qu’il neigeait, le chauffage
central marchait habituellement à basse pression, quand, par
économie, il n’était pas fermé tout à fait. Les réparations, sauf
celles qu’on pouvait faire soi-même, devaient être autorisées par
de lointains comités. Elles étaient sujettes à des retards de deux
ans, même s’il ne s’agissait que d’un carreau de fenêtre.
— Naturellement, si je viens, c’est que Tom n’est pas là,
autrement… dit vaguement Mme Parsons.
L’appartement des Parsons était plus grand que celui de
Winston. Il était médiocre d’une autre façon. Tout avait un air
battu et piétiné, comme si l’endroit venait de recevoir la visite
d’un grand et violent animal. Sur le parquet traînaient partout des
instruments de jeu – des bâtons de hockey, des gants de boxe, un
ballon de football crevé, un short à l’envers, trempé de sueur. Il y
avait sur la table un fouillis de plats sales et de cahiers écornés.
Sur les murs, on voyait des bannières écarlates des Espions et de
la Ligue de la Jeunesse, et un portrait grandeur nature de Big
Brother. Il y avait l’odeur habituelle de chou cuit, commune à
toute la maison, mais qui était ici traversée par un relent de sueur
plus accentué. Et cette sueur, on s’en apercevait dès la première
bouffée – bien qu’il fût difficile d’expliquer comment – était la
sueur d’une personne pour le moment absente. Dans une autre
pièce, quelqu’un essayait, à l’aide d’un peigne et d’un bout de
papier hygiénique, d’harmoniser son chant avec la musique
militaire que continuait à émettre le télécran.

23 –
– Ce sont les enfants, dit Mme Parsons, en jetant un regard à
moitié craintif vers la porte. Ils ne sont pas sortis aujourd’hui et,
naturellement…
Elle avait l’habitude de s’arrêter au milieu de ses phrases.
L’évier de la cuisine était rempli, presque jusqu’au bord, d’une
eau verdâtre et sale qui sentait plus que jamais le chou. Winston
s’agenouilla et examina le joint du tuyau. Il détestait se servir de
ses mains, il détestait se baisser, ce qui pouvait le faire tousser.
Mme Parsons regardait, impuissante.
– Naturellement, dit-elle, si Tom était là, il aurait réparé cela
tout de suite. Il aime ce genre de travaux. Il est tellement adroit
de ses mains, Tom.
Parsons était un collègue de Winston au ministère de la
Vérité. C’était un homme grassouillet mais actif, d’une stupidité
paralysante, un monceau d’enthousiasmes imbéciles, un de ces
esclaves dévots qui ne mettent rien en question et sur qui, plus
que sur la Police de la Pensée, reposait la stabilité du Parti. À
trente-cinq ans, il venait, contre sa volonté, d’être évincé de la
Ligue de la Jeunesse et avant d’obtenir le grade qui lui avait
ouvert l’accès de cette ligue, il s’était arrangé pour passer parmi
les Espions une année de plus que le voulait l’âge réglementaire.
Au ministère, il occupait un poste subalterne où l’intelligence
n’était pas nécessaire, mais il était, par ailleurs, une figure
directrice du Comité des Sports et de tous les autres comités
organisateurs de randonnées en commun, de manifestations
spontanées, de campagnes pour l’économie et, généralement,
d’activités volontaires. Il pouvait, entre deux bouffées de sa pipe,
vous faire savoir avec une fierté tranquille que, pendant ces
quatre dernières années, il s’était montré chaque soir au Centre
communautaire. Une accablante odeur de sueur, inconscient
témoignage de l’ardeur qu’il déployait, le suivait partout et,
même, demeurait derrière lui alors qu’il était parti.

24 –
– Avez-vous une clef anglaise ? demanda Winston qui
tournait et retournait l’écrou sur le joint.
– Une clef anglaise, répéta Mme Parsons immédiatement
devenue amorphe. Je ne sais pas, bien sûr. Peut-être que les
enfants…
Il y eut un piétinement de souliers et les enfants entrèrent au
pas de charge dans le living-room, en soufflant sur le peigne.
Mme Parsons apporta la clef anglaise. Winston fit couler l’eau et
enleva avec dégoût le tortillon de cheveux qui avait bouché le
tuyau. Il se nettoya les doigts comme il put sous l’eau froide du
robinet et retourna dans l’autre pièce.
– Haut les mains ! hurla une voix sauvage.
Un garçon de neuf ans, beau, l’air pas commode, s’était
brusquement relevé de derrière la table et le menaçait de son
jouet, un pistolet automatique. Sa sœur, de deux ans plus jeune
environ, faisait le même geste avec un bout de bois. Ils étaient
tous deux revêtus du short bleu, de la chemise grise et du foulard
rouge qui composaient l’uniforme des Espions.
Winston leva les mains au-dessus de sa tête, mais l’attitude
du garçon était à ce point malveillante qu’il en éprouvait un
malaise et le sentiment que ce n’était pas tout à fait un jeu.
– Vous êtes un traître, hurla le garçon. Vous trahissez par la
pensée ! Vous êtes un espion eurasien ! Je vais vous fusiller, vous
vaporiser, vous envoyer dans les mines de sel !
Les deux enfants se mirent soudain à sauter autour de lui et à
crier : « Traître ! Criminel de la Pensée ! » La petite fille imitait
tous les mouvements de son frère. C’était légèrement effrayant,
cela ressemblait à des gambades de petits tigres qui bientôt
grandiraient et deviendraient des mangeurs d’hommes. Il y avait
comme une férocité calculée dans l’œil du garçon, un désir tout à

25 –
fait évident de frapper Winston des mains et des pieds, et la
conscience d’être presque assez grand pour le faire. C’était une
chance pour Winston que le pistolet ne fût pas un vrai pistolet.
Les yeux de Mme Parsons voltigèrent nerveusement de
Winston aux enfants et inversement. Winston, dans la lumière
plus vive du living-room, remarqua avec intérêt qu’elle avait
véritablement de la poussière dans les plis de son visage.
– Ils sont si bruyants ! dit-elle. Ils sont désappointés parce
qu’ils ne peuvent aller voir la pendaison. C’est pour cela. Je suis
trop occupée pour les conduire et Tom ne sera pas rentré à temps
de son travail.
– Pourquoi ne pouvons-nous pas aller voir la pendaison ?
rugit le garçon de sa voix pleine.
– Veux voir la pendaison ! Veux voir la pendaison ! chanta la
petite fille qui gambadait encore autour d’eux.
Winston se souvint que quelques prisonniers eurasiens,
coupables de crimes de guerre, devaient être pendus dans le parc
cet après-midi-là. Cela se répétait chaque mois environ et c’était
un spectacle populaire. Les enfants criaient pour s’y faire
conduire.
Winston salua Mme Parsons et sortit. Mais il n’avait pas fait
six pas sur le palier que quelque chose le frappait à la nuque. Le
coup fut atrocement douloureux. C’était comme si on l’avait
transpercé avec un fil de fer chauffé au rouge. Il se retourna juste
à temps pour voir Mme Parsons tirer son fils pour le faire rentrer
tandis que le garçon mettait une fronde dans sa poche.
« Goldstein ! » hurla le garçon, tandis que la porte se
refermait sur lui. Mais ce qui frappa le plus Winston, ce fut
l’expression de frayeur impuissante du visage grisâtre de la
femme.

26 –
De retour dans son appartement, il passa rapidement devant
l’écran et se rassit devant la table, tout en se frottant le cou. La
musique du télécran s’était tue. Elle était remplacée par une voix
coupante et militaire qui lisait, avec une sorte de plaisir brutal,
une description de la nouvelle forteresse flottante qui venait
d’être ancrée entre la Terre de Glace et les îles Féroé.
Cette pauvre femme, pensa Winston, doit vivre dans la
terreur de ses enfants. Dans un an ou deux, ils surveilleront nuit
et jour chez elle les symptômes de non-orthodoxie. Presque tous
les enfants étaient maintenant horribles. Le pire c’est qu’avec des
organisations telles que celle des Espions, ils étaient
systématiquement transformés en ingouvernables petits
sauvages. Pourtant cela ne produisait chez eux aucune tendance à
se révolter contre la discipline du Parti. Au contraire, ils adoraient
le parti et tout ce qui s’y rapportait : les chansons, les processions,
les bannières, les randonnées en bandes, les exercices avec des
fusils factices, l’aboiement des slogans, le culte de Big Brother.
C’était pour eux comme un jeu magnifique. Toute leur férocité
était extériorisée contre les ennemis de l’État, contre les
étrangers, les traîtres, les saboteurs, les criminels par la pensée. Il
était presque normal que des gens de plus de trente ans aient
peur de leurs propres enfants. Et ils avaient raison. Il se passait
en effet rarement une semaine sans qu’un paragraphe du Times
ne relatât comment un petit mouchard quelconque – « enfant
héros », disait-on – avait, en écoutant aux portes, entendu une
remarque compromettante et dénoncé ses parents à la Police de
la Pensée.
La brûlure causée par le projectile s’était éteinte. Winston prit
sa plume sans entrain. Il se demandait s’il trouverait quelque
chose de plus à écrire dans son journal. Tout d’un coup, sa pensée
se reporta vers O’Brien.
Il y avait longtemps – combien de temps ? sept ans, peut-être,
– il avait rêvé qu’il traversait une salle où il faisait noir comme
dans un four. Quelqu’un, assis dans cette salle, avait dit, alors que

27 –
Winston passait devant lui : « Nous nous rencontrerons là où il
n’y a pas de ténèbres. » Ce fut dit calmement, comme par hasard.
C’était une constatation, non un ordre. Winston était sorti sans
s’arrêter. Le curieux était qu’à ce moment, dans le rêve, les mots
ne l’avaient pas beaucoup impressionné. C’est seulement plus
tard, et par degrés, qu’ils avaient pris tout leur sens. Il ne pouvait
maintenant se rappeler si c’était avant ou après ce rêve qu’il avait
vu O’Brien pour la première fois. Il ne pouvait non plus se
rappeler à quel moment il avait identifié la voix comme étant celle
d’O’Brien. L’identification en tout cas était faite. C’était O’Brien
qui avait parlé dans l’obscurité.
Winston n’avait jamais pu savoir avec certitude si O’Brien
était un ami ou un ennemi. Même après le coup d’œil de ce matin,
il était encore impossible de le savoir. Cela ne semblait pas
d’ailleurs avoir une grande importance. Il y avait entre eux un lien
basé sur la compréhension réciproque, qui était plus important
que l’affection ou le rattachement à un même parti. « Nous nous
rencontrerons là où il n’y a pas de ténèbres », avait dit O’Brien.
Winston ne savait pas ce que cela signifiait, il savait seulement
que, d’une façon ou d’une autre, cela se réaliserait.
La voix du télécran se tut. Une sonnerie de clairon, claire et
belle, flotta dans l’air stagnant. La voix grinçante reprit :
– Attention ! Attention ! je vous prie. Un télégramme vient
d’arriver du front de Malabar. Nos forces ont remporté une
brillante victoire dans le sud de l’Inde. Je suis autorisé à vous dire
que cet engagement pourrait bien rapprocher le moment où la
guerre prendra fin. Voici le télégramme…
« Cela présage une mauvaise nouvelle », pensa Winston. En
effet, après une description réaliste de l’anéantissement de
l’armée eurasienne et la proclamation du nombre stupéfiant de
tués et de prisonniers, la voix annonça qu’à partir de la semaine
suivante, la ration de chocolat serait réduite de trente à vingt
grammes.

28 –
Winston éructa encore. Le gin s’évaporait, laissant une
sensation de dégonflement. Le télécran, peut-être pour célébrer la
victoire, peut-être pour noyer le souvenir du chocolat perdu, se
lança dans le chant : Océania, c’est pour toi ! On était censé être
au garde-à-vous. Mais là où il se tenait, Winston était invisible.
Océania, c’est pour toi ! fit place à une musique plus légère.
Winston alla à la fenêtre, le dos au télécran. C’était une journée
encore froide et claire. Quelque part, au loin, une bombe explosa
avec un grondement sourd qui se répercuta. Il y avait chaque
semaine environ vingt ou trente de ces bombes qui tombaient sur
Londres.
Dans la rue, le vent faisait claquer de droite à gauche l’affiche
déchirée et le mot ANGSOC apparaissait et disparaissait tour à
tour. Angsoc. Les principes sacrés de l’Angsoc. Noviangue,
double-pensée, mutabilité du passé. Winston avait l’impression
d’errer dans les forêts des profondeurs sous-marines, perdu dans
un monde monstrueux dont il était lui-même le monstre. Il était
seul. Le passé était mort, le futur inimaginable. Quelle certitude
avait-il qu’une seule des créatures humaines actuellement
vivantes pensait comme lui ? Et comment savoir si la
souveraineté du Parti ne durerait pas éternellement ? Comme une
réponse, les trois slogans inscrits sur la façade blanche du
ministère de la Vérité lui revinrent à l’esprit.
LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE
Il prit dans sa poche une pièce de vingt-cinq cents. Là aussi,
en lettres minuscules et distinctes, les mêmes slogans étaient
gravés. Sur l’autre face de la pièce, il y avait la tête de Big Brother
dont les yeux, même là, vous poursuivaient. Sur les pièces de

29 –
monnaie, sur les timbres, sur les livres, sur les bannières, sur les
affiches, sur les paquets de cigarettes, partout ! Toujours ces yeux
qui vous observaient, cette voix qui vous enveloppait. Dans le
sommeil ou la veille, au travail ou à table, au-dedans ou audehors, au bain ou au lit, pas d’évasion. Vous ne possédiez rien,
en dehors des quelques centimètres cubes de votre crâne.
Le soleil avait tourné et les myriades de fenêtres du ministère
de la Vérité qui n’étaient plus éclairées par la lumière paraissaient
sinistres comme les meurtrières d’une forteresse. Le cœur de
Winston défaillit devant l’énorme construction pyramidale. Elle
était trop puissante, on ne pourrait la prendre d’assaut. Un millier
de bombes ne pourraient l’abattre.
Winston se demanda de nouveau pour qui il écrivait son
journal. Pour l’avenir ? Pour le passé ? Pour un âge qui pourrait
n’être qu’imaginaire ? Il avait devant lui la perspective, non de la
mort, mais de l’anéantissement. Son journal serait réduit en
cendres et lui-même en vapeur. Seule, la Police de la Pensée lirait
ce qu’il aurait écrit avant de l’effacer de l’existence et de la
mémoire. Comment pourrait-on faire appel au futur alors que pas
une trace, pas même un mot anonyme griffonné sur un bout de
papier ne pouvait matériellement survivre ?
Le télécran sonna quatorze heures. Winston devait partir
dans dix minutes. Il lui fallait être à son travail à quatorze heures
trente.
Curieusement, le carillon de l’heure parut lui communiquer
un courage nouveau. C’était un fantôme solitaire qui exprimait
une vérité que personne n’entendrait jamais. Mais aussi
longtemps qu’il l’exprimerait, la continuité, par quelque obscur
processus, ne serait pas brisée. Ce n’était pas en se faisant
entendre, mais en conservant son équilibre que l’on portait plus
loin l’héritage humain. Winston retourna à sa table, trempa sa
plume et écrivit :

30 –
Au futur ou au passé, au temps où la pensée est libre, où les
hommes sont dissemblables mais ne sont pas solitaires, au
temps où la vérité existe, où ce qui est fait ne peut être défait, de
l’âge de l’uniformité, de l’âge de la solitude, de l’âge de Big
Brocher, de l’âge de la double pensée, Salut !
Il réfléchit qu’il était déjà mort. Il lui apparut que c’était
seulement lorsqu’il avait commencé à être capable de formuler
ses idées qu’il avait fait le pas décisif. Les conséquences d’un acte
sont incluses dans l’acte lui-même. Il écrivit :
Le crime de penser n’entraîne pas la mort. Le crime de
penser est la mort.
Maintenant qu’il s’était reconnu comme mort, il devenait
important de rester vivant aussi longtemps que possible. Deux
doigts de sa main droite étaient tachés d’encre. C’était exactement
le genre de détail qui pouvait vous trahir. Au ministère, quelque
zélateur au flair subtil (une femme, probablement, la petite
femme rousse ou la fille brune du Commissariat aux Romans)
pourrait se demander pourquoi il avait écrit à l’heure du
déjeuner, pourquoi il s’était servi d’une plume démodée, et
surtout ce qu’il avait écrit, puis glisser une insinuation au service
compétent. Winston alla dans la salle de bains et frotta
soigneusement avec du savon l’encre de son doigt. Ce savon, brun
foncé, était granuleux et râpait la peau comme du papier émeri. Il
convenait donc parfaitement.
Winston rangea ensuite le journal dans son tiroir. Il était
absolument inutile de chercher à le cacher, mais Winston
pourrait au moins savoir s’il était découvert ou non. Un cheveu au
travers de l’extrémité des pages serait trop visible. Du bout de son
doigt, il ramassa un grain de poussière blanchâtre qu’il pourrait
reconnaître, et le déposa sur un coin de la couverture. Le grain
serait ainsi rejeté si le livre était déplacé.

31 –
CHAPITRE III
Winston rêvait de sa mère.
Il devait avoir dix ou onze ans, croyait-il, quand sa mère avait
disparu. Elle était grande, sculpturale, plutôt silencieuse, avec de
lents mouvements et une magnifique chevelure blonde. Le
souvenir qu’il avait de son père était plus vague. C’était un
homme brun et mince, toujours vêtu de costumes sombres et
nets, qui portait des lunettes. (Winston se rappelait surtout les
minces semelles des chaussures de son père.) Tous deux avaient
probablement été engloutis dans l’une des premières grandes
épurations des années 50.
Sa mère, dans ce rêve, était assise en quelque lieu profond audessous de Winston, avec, dans ses bras, la jeune sœur de celui-ci.
Il ne se souvenait pas du tout de sa sœur, sauf que c’était un bébé
petit, faible, toujours silencieux, aux grands yeux attentifs. Toutes
les deux le regardaient. Elles étaient dans un endroit souterrain –
le fond d’un puits, par exemple, ou une tombe très profonde –
mais c’était un endroit qui, bien que déjà très bas, continuait à
descendre. Elles se trouvaient dans le salon d’un bateau qui
sombrait et le regardaient à travers l’eau de plus en plus opaque.
Il y avait de l’air dans le salon, ils pouvaient encore se voir les uns
les autres, mais elles s’enfonçaient de plus en plus dans l’eau verte
qui bientôt les cacherait pour jamais. Il était dehors, dans l’air et
la lumière tandis qu’elles étaient aspirées vers la mort. Et elles
étaient là parce que lui était en haut.
Il le savait et il pouvait voir sur leurs visages qu’elles le
savaient. Il n’y avait de reproche ni sur leurs visages, ni dans leurs
cœurs. Il y avait seulement la certitude qu’elles devaient mourir
pour qu’il vive et que cela faisait partie de l’ordre inévitable des
choses.
Il ne pouvait se souvenir de ce qui était arrivé, mais il savait
dans son rêve que les vies de sa mère et de sa sœur avaient été

32 –
sacrifiées à la sienne. C’était un de ces rêves qui, tout en offrant le
décor caractéristique du rêve, permettent et prolongent l’activité
de l’intelligence. Au cours de tels rêves, on prend conscience de
faits et d’idées qui gardent leur valeur quand on s’est réveillé. Ce
qui frappa soudain Winston, c’est que la mort de sa mère,
survenue il y avait près de trente ans, avait été d’un tragique et
d’une tristesse qui seraient actuellement impossibles. Il comprit
que le tragique était un élément des temps anciens, des temps où
existaient encore l’intimité, l’amour et l’amitié, quand les
membres d’une famille s’entraidaient sans se demander au nom
de quoi. Le souvenir de sa mère le déchirait parce qu’elle était
morte en l’aimant, alors qu’il était trop jeune et trop égoïste pour
l’aimer en retour. C’était aussi parce qu’elle s’était sacrifiée, il ne
se rappelait plus comment, à une conception, personnelle et
inaltérable, de la loyauté. Il se rendait compte que de telles choses
ne pouvaient plus se produire. Aujourd’hui, il y avait de la peur,
de la haine, de la souffrance, mais il n’y avait aucune dignité dans
l’émotion. Il n’y avait aucune profondeur, aucune complexité
dans les tristesses. Il lui semblait voir tout cela dans les grands
yeux de sa mère et de sa sœur qui, à des centaines de brasses de
profondeur, le regardaient à travers les eaux vertes et
s’enfonçaient encore.
Il se trouva soudain debout sur du gazon élastique, par un
soir d’été, alors que les rayons obliques du soleil dorent la terre.
Le paysage qu’il regardait revenait si souvent dans ses rêves qu’il
n’était jamais tout à fait sûr de ne pas l’avoir vu dans le monde
réel. Lorsque à son réveil il s’en souvenait, il l’appelait le Pays
Doré. C’était un ancien pâturage, dévoré par les lapins et que
traversait un sentier sinueux. Des taupinières l’accidentaient çà et
là. Dans la haie mal taillée qui se trouvait de l’autre côté du
champ, des branches d’ormes se balançaient doucement dans la
brise et leurs feuilles se déplaçaient par masses épaisses comme
des chevelures de femmes. Quelque part, tout près, bien que
caché au regard, il y avait un ruisseau lent et clair. Il formait, sous
les saules, des étangs dans lesquels nageaient des poissons dorés.

33 –
La fille aux cheveux noirs se dirigeait vers Winston à travers
le champ. D’un seul geste, lui sembla-t-il, elle déchira ses
vêtements et les rejeta dédaigneusement. Son corps était blanc et
lisse, mais il n’éveilla aucun désir chez Winston, qui le regarda à
peine. Ce qui en cet instant le transportait d’admiration, c’était le
geste avec lequel elle avait rejeté ses vêtements. La grâce
négligente de ce geste semblait anéantir toute une culture, tout un
système de pensées, comme si Big Brother, le Parti, la Police de la
Pensée, pouvaient être rejetés au néant par un unique et
splendide mouvement du bras. Cela aussi était un geste de
l’ancien temps.
Winston se réveilla avec sur les lèvres le mot « Shakespeare ».
Le télécran émettait un coup de sifflet assourdissant sur une
note unique qui dura trente secondes. Il était sept heures un
quart, heure du lever des employés de bureau. Winston s’arracha
du lit. Il était nu, car les membres du Parti Extérieur ne
recevaient annuellement que trois mille points textiles, et il en
fallait six cents pour un pyjama. Il attrapa sur une chaise un
médiocre gilet de flanelle et un short. L’heure de culture physique
allait commencer dans trois minutes. Une violente quinte de toux,
qui presque toujours le prenait tout de suite après son réveil,
l’obligea à se plier en deux. L’air lui manquait à tel point qu’il ne
put reprendre son souffle qu’après une série de profondes
inspirations, couché sur le dos. Ses veines s’étaient gonflées dans
l’effort qu’il avait fait pour tousser et son ulcère variqueux
commençait à le démanger.
– Groupe trente à quarante ! glapit une voix perçante de
femme. Groupe trente à quarante ! En place, s’il vous plaît. Les
trente à quarante.
Winston se mit rapidement au garde-à-vous en face du
télécran sur lequel venait d’apparaître l’image d’une femme assez
jeune, fine, mais musclée, vêtue d’une tunique et chaussée de
sandales de gymnastique.

34 –
– Flexion et extension des bras ! lança-t-elle. En même temps
que moi. Un, deux, trois, quatre ! Un, deux, trois quatre ! Allons,
camarades ! un peu d’énergie ! Un, deux, trois, quatre ! Un, deux,
trois quatre !…
La souffrance causée par sa quinte n’avait pas tout à fait
effacé de l’esprit de Winston l’impression faite par son rêve, et les
mouvements rythmés de l’exercice la ravivèrent. Tandis qu’il
lançait mécaniquement ses bras en arrière et en avant et
maintenait sur son visage l’expression de satisfaction et de
sérieux que l’on considérait comme normale pendant la culture
physique, il luttait pour retourner mentalement à la période
imprécise de sa petite enfance. C’était extrêmement difficile. Audelà des dernières années 50, tout se décolorait. Lorsque
quelqu’un n’a pas de points de repère extérieurs à quoi se référer,
le tracé même de sa propre vie perd de sa netteté. Il se souvient
d’événements importants qui n’ont probablement pas eu lieu, il
retrouve le détail d’incidents dont il ne peut recréer l’atmosphère,
et il y a de longues périodes vides à quoi rien ne se rapporte. Tout
était alors différent. Même les noms des pays et leur forme sur la
carte étaient différents. La première Région Aérienne, par
exemple, était appelée autrement dans ce temps-là. On l’appelait
Angleterre, ou Grande-Bretagne. Mais la ville de Londres, il en
était sûr, avait toujours été nommée Londres.
Winston ne pouvait se souvenir avec précision d’une époque
pendant laquelle son pays n’avait pas été en guerre. Il était
évident cependant que, durant son enfance, il y avait eu un assez
long intervalle de paix. Un de ses plus anciens souvenirs, en effet,
était celui d’un raid aérien qui avait paru surprendre tout le
monde. Peut-être était-ce à l’époque où la bombe atomique était
tombée sur Colchester. Il ne se souvenait pas du raid lui-même,
mais il se rappelait l’étreinte sur la sienne de la main de son père,
tandis qu’ils dégringolaient toujours plus bas, vers le centre de la
terre, un escalier sonore en spirale qui fuyait sous leurs pieds et
lui fatigua tellement les jambes qu’il se mit à pleurnicher. Ils
durent s’arrêter pour se reposer. Sa mère, à sa manière lente et

35 –
rêveuse, les suivait très loin en arrière. Elle portait la petite sœur,
ou peut-être était-ce seulement un paquet de couvertures ?
Winston n’était pas certain que sa sœur fût déjà née. Ils
émergèrent à la fin dans un endroit bruyant et bondé de gens.
C’était, il le comprit, une station de métro.
Partout, sur le sol dallé, il y avait des gens assis. D’autres se
pressaient les uns contre les autres sur des banquettes de métal.
Winston, son père et sa mère trouvèrent une place sur le sol. Près
d’eux, deux vieillards étaient assis côte à côte sur une couchette.
L’homme était décemment vêtu d’un costume sombre. Une
casquette de drap, noire, repoussée en arrière, découvrait ses
cheveux très blancs. Son visage était écarlate, ses yeux étaient
bleus et pleins de larmes. Il sentait le gin à plein nez. L’odeur
semblait sourdre de sa peau à la place de la sueur et l’on pouvait
imaginer que les larmes qui jaillissaient de ses yeux étaient du gin
pur. Mais, bien que légèrement ivre, il était sous le coup d’un
chagrin sincère et intolérable. Winston, d’une manière enfantine,
comprit qu’un événement terrible, un événement impardonnable
et pour lequel il n’y avait pas de remède, venait de se passer. Il lui
sembla aussi qu’il savait ce que c’était. Quelqu’un que le vieillard
aimait, une petite fille peut-être, avait été tué. Le vieillard répétait
toutes les deux minutes : « Nous n’aurions pas dû leur faire
confiance. Je l’avais dit, maman, n’est-ce pas ? C’est ce qui arrive
quand on leur fait confiance. Je l’ai toujours dit. Nous n’aurions
pas dû faire confiance à ces types. »
Mais à quels types ils n’auraient pas dû se fier, Winston ne
s’en souvenait plus.
À partir de ce moment, la guerre, pour ainsi dire, n’avait
jamais cessé, mais, à proprement parler, ce n’était pas toujours la
même guerre. Pendant plusieurs mois de l’enfance de Winston, il
y avait eu des combats de rue confus dans Londres même, et il se
souvenait avec précision de quelques-uns d’entre eux. Mais
retrouver l’histoire de toute la période, dire qui combattait contre
qui à un moment donné était absolument impossible. Tous les
rapports écrits ou oraux ne faisaient jamais allusion qu’à

36 –
l’événement actuel. En ce moment, par exemple, en 1984 (Si
c’était bien 1984) l’Océania était alliée à l’Estasia et en guerre avec
l’Eurasia. Dans aucune émission publique ou privée il n’était
admis que les trois puissances avaient été, à une autre époque,
groupées différemment. Winston savait fort bien qu’il y avait
seulement quatre ans, l’Océania était en guerre avec l’Estasia et
alliée à l’Eurasia. Mais ce n’était qu’un renseignement furtif et
frauduleux qu’il avait retenu par hasard parce qu’il ne maîtrisait
pas suffisamment sa mémoire. Officiellement, le changement de
partenaires n’avait jamais eu lieu. L’Océania était en guerre avec
l’Eurasia. L’Océania avait, par conséquent, toujours été en guerre
avec l’Eurasia. L’ennemi du moment représentait toujours le mal
absolu et il s’ensuivait qu’aucune entente passée ou future avec
lui n’était possible.
L’effrayant, pensait Winston pour la dix millième fois, tandis
que d’un mouvement douloureux il forçait ses épaules à tourner
en arrière (mains aux hanches, ils faisaient virer leurs bustes
autour de la taille, exercice qui était bon, paraît-il, pour les
muscles du dos), l’effrayant était que tout pouvait être vrai. Que le
Parti puisse étendre le bras vers le passé et dire d’un événement :
cela ne fut jamais, c’était bien plus terrifiant que la simple torture
ou que la mort.
Le Parti disait que l’Océania n’avait jamais été l’alliée de
l’Eurasia. Lui, Winston Smith, savait que l’Océania avait été
l’alliée de l’Eurasia, il n’y avait de cela que quatre ans. Mais où
existait cette connaissance ? Uniquement dans sa propre
conscience qui, dans tous les cas, serait bientôt anéantie. Si tous
les autres acceptaient le mensonge imposé par le Parti – si tous
les rapports racontaient la même chose –, le mensonge passait
dans l’histoire et devenait vérité. « Celui qui a le contrôle du
passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a
le contrôle du présent a le contrôle du passé. » Et cependant le
passé, bien que par nature susceptible d’être modifié, n’avait
jamais été retouché. La vérité actuelle, quelle qu’elle fût, était
vraie d’un infini à un autre infini. C’était tout à fait simple. Ce
qu’il fallait à chacun, c’était avoir en mémoire une interminable

37 –
série de victoires. Cela s’appelait « Contrôle de la Réalité ». On
disait en novlangue, double pensée.
– Repos ! aboya la monitrice, un peu plus cordialement.
Winston laissa tomber ses bras et remplit lentement d’air ses
poumons. Son esprit s’échappa vers le labyrinthe de la doublepensée. Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et
avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges
soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions
qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à
toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la
morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que
la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la
démocratie. Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le
rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus
rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au
processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader
consciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de
l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer. La compréhension
même du mot « double pensée » impliquait l’emploi de la double
pensée.
La monitrice les avait rappelés au garde-à-vous.
– Voyons maintenant, dit-elle avec enthousiasme, quels sont
ceux d’entre nous qui peuvent toucher leurs orteils. Droits sur les
hanches, camarades ! Un-deux ! Un-deux !…
Winston détestait cet exercice qui provoquait, des talons aux
fesses, des élancements douloureux et finissait par provoquer une
autre quinte de toux. Ses méditations en perdirent leur agrément
mitigé. Le passé, réfléchit-il, n’avait pas été seulement modifié, il
avait été bel et bien détruit. Comment en effet établir, même le
fait le plus patent, s’il n’en existait aucun enregistrement que
celui d’une seule mémoire ? Il essaya de se rappeler en quelle
année il avait pour la première fois entendu parler de Big Brother.

38 –
Ce devait être vers les années 60, mais comment en être sûr ?
Dans l’histoire du Parti, naturellement, Big Brother figurait
comme chef et gardien de la Révolution depuis les premiers jours.
Ses exploits avaient été peu à peu reculés dans le temps et ils
s’étendaient maintenant jusqu’au monde fabuleux des années 40
et 30, à l’époque où les capitalistes, coiffés d’étranges chapeaux
cylindriques, parcouraient les rues de Londres dans de grandes
automobiles étincelantes ou dans des voitures vitrées tirées par
des chevaux. Il était impossible de savoir jusqu’à quel point la
légende de Big Brother était vraie ou inventée. Winston ne
pouvait même pas se rappeler à quelle date le Parti lui-même
était né. Il ne croyait pas avoir jamais entendu le mot Angsoc
avant 1960, mais il était possible que sous la forme « Socialisme
anglais » qu’il avait dans l’Ancien Langage, il eût existé plus tôt.
Tout se fondait dans le brouillard. Parfois, certainement, on
pouvait poser le doigt sur un mensonge précis. Il était faux, par
exemple, que le Parti, ainsi que le clamaient les livres d’histoire,
eût inventé les aéroplanes. Winston se souvenait d’avoir vu des
aéroplanes dès sa plus tendre enfance. Mais on ne pouvait rien
prouver. Il n’y avait jamais de témoignage. Une seule fois, dans
toute son existence, Winston avait tenu entre les mains la preuve
écrite indéniable de la falsification d’un fait historique. Et cette
fois-là…
– Smith ! cria la voix acariâtre dans le télécran, 6079 Smith
W ! Oui, vous-même ! Baissez-vous plus bas, s’il vous plaît ! Vous
pouvez faire mieux que cela. Vous ne faites pas d’efforts. Plus bas,
je vous prie ! Cette fois c’est mieux, camarade. Maintenant, repos,
tous, et regardez-moi.
Le corps de Winston s’était brusquement recouvert d’une
ondée de sueur chaude, mais son visage demeura absolument
impassible. Ne jamais montrer d’épouvante ! Ne jamais montrer
de ressentiment ! Un seul frémissement des yeux peut vous
trahir. Winston resta debout à regarder tandis que la monitrice
levait les bras au-dessus de la tête et, on ne pouvait dire avec
grâce, mais avec une précision et une efficacité remarquables, se

39 –
courba et rentra sous ses orteils la première phalange de ses
doigts.
– Voilà, camarades ! Voilà comment je veux vous voir faire ce
mouvement. Regardez-moi. J’ai trente-neuf ans et j’ai quatre
enfants. Maintenant, attention ! – Elle se pencha de nouveau. –
Vous voyez que mes genoux ne sont pas pliés. Vous pouvez tous le
faire, si vous voulez, ajouta-t-elle en se redressant. N’importe qui,
au-dessous de quarante-cinq ans, est parfaitement capable de
toucher ses orteils. Nous n’avons pas tous le privilège de nous
battre sur le front, mais nous pouvons au moins nous garder en
forme. Pensez à nos garçons qui sont sur le front de Malabar !
Pensez aux marins des Forteresses flottantes ! Imaginez ce qu’ils
ont, eux, à endurer. Maintenant, essayez encore. C’est mieux,
camarade, beaucoup mieux, ajouta-t-elle sur un ton
encourageant, comme Winston, pour la première fois depuis des
années, réussissait, d’un brusque mouvement, à toucher ses
orteils sans plier les genoux.
CHAPITRE IV
Avec le soupir inconscient et profond que la proximité même
du télécran ne pouvait l’empêcher de pousser lorsqu’il
commençait son travail journalier, Winston rapprocha de lui le
phonoscript, souffla la poussière du microphone et mit ses
lunettes.
Il déroula ensuite et agrafa ensemble quatre petits cylindres
de papier qui étaient déjà tombés du tube pneumatique qui se
trouvait à la droite du bureau.
Il y avait trois orifices aux murs de là cabine. À droite du
phonoscript se trouvait un petit tube pneumatique pour les
messages écrits. À gauche, il y avait un tube plus large pour les
journaux. Dans le mur de côté, à portée de la main de Winston, il
y avait une large fente ovale protégée par un grillage métallique.

40 –
On se servait de cette fente pour jeter les vieux papiers. Il y avait
des milliers et des milliers de fentes semblables dans l’édifice. Il
s’en trouvait, non seulement dans chaque pièce mais, à de courts
intervalles, dans chaque couloir. On les surnommait trous de
mémoire. Lorsqu’un document devait être détruit, ou qu’on
apercevait le moindre bout de papier qui traînait, on soulevait le
clapet du plus proche trou de mémoire, l’action était
automatique, et on laissait tomber le papier, lequel était
rapidement emporté par un courant d’air chaud jusqu’aux
énormes fournaises cachées quelque part dans les profondeurs de
l’édifice.
Winston examina les quatre bouts de papier qu’il avait
déroulés. Ils contenaient chacun un message d’une ou deux lignes
seulement, dans le jargon abrégé employé au ministère pour le
service intérieur. Ce n’était pas exactement du novlangue, mais il
comprenait un grand nombre de mots novlangue. Ces messages
étaient ainsi rédigés :
times 17-3-84 discours malreporté afrique rectifier
times 19-12-83 prévisions 3 ap 4e trimestre 83 erreurs typo
vérifier numéro de ce jour.
times 14-2-84 miniplein chocolat malcoté rectifier
times 3-12-83 report ordrejour bb trèsmauvais ref
unpersonnes récrire entier soumettrehaut anteclassement.
Avec un léger soupir de satisfaction, Winston mit de côté le
quatrième message. C’était un travail compliqué qui comportait
des responsabilités et qu’il valait mieux entreprendre en dernier
lieu. Les trois autres ne demandaient que de la routine, quoique
le second impliquât probablement une fastidieuse étude de listes
de chiffres.

41 –
Winston composa sur le télécran les mots : « numéros
anciens » et demanda les numéros du journal le Times qui lui
étaient nécessaires. Quelques minutes seulement plus tard, ils
glissaient du tube pneumatique. Les messages qu’il avait reçus se
rapportaient à des articles, ou à des passages d’articles que, pour
une raison ou pour une autre, on pensait nécessaire de modifier
ou, plutôt, suivant le terme officiel, de rectifier.
Par exemple, dans le Times du 17 mars, il apparaissait que
Big Brother dans son discours de la veille, avait prédit que le front
de l’Inde du Sud resterait calme. L’offensive eurasienne serait
bientôt lancée contre l’Afrique du Nord. Or, le haut
commandement eurasien avait lancé son offensive contre l’Inde
du Sud et ne s’était pas occupé de l’Afrique du Nord. Il était donc
nécessaire de réécrire le paragraphe erroné du discours de Big
Brother afin qu’il prédise ce qui était réellement arrivé.
De même, le Times du 19 décembre avait publié les prévisions
officielles pour la production de différentes sortes de
marchandises de consommation au cours du quatrième trimestre
1983 qui était en même temps le sixième trimestre du neuvième
plan triennal. Le journal du jour publiait un état de la production
réelle. Il en ressortait que les prévisions avaient été, dans tous les
cas, grossièrement erronées. Le travail de Winston était de
rectifier les chiffres primitifs pour les faire concorder avec les
derniers parus.
Quant au troisième message, il se rapportait à une simple
erreur qui pouvait être corrigée en deux minutes. Il n’y avait pas
très longtemps, c’était au mois de février, le ministère de
l’Abondance avait publié la promesse (en termes officiels,
l’engagement catégorique) de ne pas réduire la ration de chocolat
durant l’année 1984. Or, la ration, comme le savait Winston,
devait être réduite de trente à vingt grammes à partir de la fin de
la semaine. Tout ce qu’il y avait à faire, c’était de substituer à la
promesse primitive l’avis qu’il serait probablement nécessaire de
réduire la ration de chocolat dans le courant du mois d’avril.

42 –
Dès qu’il avait fini de s’occuper de l’un des messages, Winston
agrafait ses corrections phonoscriptées au numéro correspondant
du Times et les introduisait dans le tube pneumatique. Ensuite,
d’un geste autant que possible inconscient, il chiffonnait le
message et les notes qu’il avait lui-même faites et les jetait dans le
trou de mémoire afin que le tout fût dévoré par les flammes.
Que se passait-il dans le labyrinthe où conduisaient les
pneumatiques ? Winston ne le savait pas en détail, mais il en
connaissait les grandes lignes. Lorsque toutes les corrections qu’il
était nécessaire d’apporter à un numéro spécial du Times avaient
été rassemblées et collationnées, le numéro était réimprimé. La
copie originale était détruite et remplacée dans la collection par la
copie corrigée.
Ce processus de continuelles retouches était appliqué, non
seulement aux journaux, mais aux livres, périodiques, pamphlets,
affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures,
photographies. Il était appliqué à tous les genres imaginables de
littérature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque
signification politique ou idéologique. Jour par jour, et presque
minute par minute, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi
prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par
le Parti s’étaient trouvées vérifiées. Aucune opinion, aucune
information ne restait consignée, qui aurait pu se trouver en
conflit avec les besoins du moment. L’Histoire tout entière était
un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était
nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en
aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification.
La plus grande section du Commissariat aux Archives, bien
plus grande que celle où travaillait Winston, était simplement
composée de gens dont la tâche était de rechercher et rassembler
toutes les copies de livres, de journaux et autres documents qui
avaient été remplacées et qui devaient être détruites. Un numéro
du Times pouvait avoir été réécrit une douzaine de fois, soit par
suite de changement dans la ligne politique, soit par suite
d’erreurs dans les prophéties de Big Brother. Mais il se trouvait

43 –
encore dans la collection avec sa date primitive. Aucun autre
exemplaire n’existait qui pût le contredire. Les livres aussi étaient
retirés de la circulation et plusieurs fois réécrits. On les rééditait
ensuite sans aucune mention de modification. Même les
instructions écrites que recevait Winston et dont il se débarrassait
invariablement dès qu’il n’en avait plus besoin, ne déclaraient ou
n’impliquaient jamais qu’il s’agissait de faire un faux. Il était
toujours fait mention de fautes, d’omissions, d’erreurs
typographiques, d’erreurs de citation, qu’il était nécessaire de
corriger dans l’intérêt de l’exactitude.
À proprement parler, il ne s’agit même pas de falsification,
pensa Winston tandis qu’il rajustait les chiffres du ministère de
l’Abondance. Il ne s’agit que de la substitution d’un non-sens à un
autre. La plus grande partie du matériel dans lequel on trafiquait
n’avait aucun lien avec les données du monde réel, pas même
cette sorte de lien que contient le mensonge direct. Les
statistiques étaient aussi fantaisistes dans leur version originale
que dans leur version rectifiée. On comptait au premier chef sur
les statisticiens eux-mêmes pour qu’ils ne s’en souvinssent plus.
Ainsi, le ministère de l’Abondance avait, dans ses prévisions,
estimé le nombre de bottes fabriquées dans le trimestre à cent
quarante-cinq millions de paires. Le chiffre indiqué par la
production réelle était soixante-deux millions. Winston,
cependant, en récrivant les prévisions donna le chiffre de
cinquante-sept millions, afin de permettre la déclaration
habituelle que les prévisions avaient été dépassées. Dans tous les
cas, soixante-deux millions n’était pas plus près de la vérité que
cinquante-sept millions ou que cent quarante-cinq millions. Très
probablement, personne ne savait combien, dans l’ensemble, on
en avait fabriqué. Il se pouvait également que pas une seule n’ait
été fabriquée. Et personne, en réalité, ne s’en souciait. Tout ce
qu’on savait, c’est qu’à chaque trimestre un nombre
astronomique de bottes étaient produites, sur le papier, alors que
la moitié peut-être de la population de l’Océania marchait pieds
nus.

44 –
Il en était de même pour le report des faits de tous ordres,
qu’ils fussent importants ou insignifiants. Tout s’évanouissait
dans une ombre dans laquelle, finalement, la date même de
l’année devenait incertaine.
Winston jeta un coup d’œil à travers la galerie. De l’autre
côté, dans la cabine correspondant à la sienne, un petit homme
d’aspect méticuleux, au menton bleui, nommé Tillotson,
travaillait avec ardeur. Il avait un journal plié sur les genoux et sa
bouche était placée tout contre l’embouchure du phonoscript,
comme s’il essayait de garder secret entre le télécran et lui ce qu’il
disait. Il leva les yeux et ses verres lancèrent un éclair hostile dans
la direction de Winston.
Winston connaissait à peine Tillotson et n’avait aucune idée
de la nature du travail auquel il était employé. Les gens du
Commissariat aux Archives ne parlaient pas volontiers de leur
travail. Dans la longue galerie sans fenêtres où l’on voyait une
double rangée de cabines où l’on entendait un éternel bruit de
papier froissé et le bourdonnement continu des voix qui
murmuraient dans les phonoscripts, il y avait bien une douzaine
de personnes. Winston ne savait même pas leurs noms, bien qu’il
les vît chaque jour se dépêcher dans un sens ou dans l’autre dans
les couloirs ou gesticuler pendant les Deux Minutes de la Haine.
Il savait que, dans la cabine voisine de la sienne, la petite
femme rousse peinait, un jour dans l’autre, à rechercher dans la
presse et à éliminer les noms des gens qui avaient été vaporisés et
qui étaient par conséquent, considérés comme n’ayant jamais
existé. Il y avait là un certain à-propos puisque son propre mari,
deux ans plus tôt, avait été vaporisé.
Quelques cabines plus loin, se trouvait une créature douce,
effacée, rêveuse, nommée Ampleforth, qui avait du poil plein les
oreilles et possédait un talent surprenant pour jongler avec les
rimes et les mètres. Cet Ampleforth était employé à produire des
versions inexactes – on les appelait « textes définitifs » – de

45 –
poèmes qui étaient devenus idéologiquement offensants mais que
pour une raison ou pour une autre, on devrait conserver dans les
anthologies.
Et cette galerie, avec ses cinquante employés environ, n’était
qu’une sous-section, un seul élément, en somme, de l’infinie
complexité du Commissariat aux Archives. Plus loin, au-dessus,
au-dessous, il y avait d’autres essaims de travailleurs engagés
dans une multitude inimaginable d’activités.
Il y avait les immenses ateliers d’impression, avec leurs souséditeurs, leurs experts typographes, leurs studios soigneusement
équipés pour le truquage des photographies. Il y avait la section
des programmes de télévision, avec ses ingénieurs, ses
producteurs, ses équipes d’acteurs spécialement choisis pour leur
habileté à imiter les voix. Il y avait les armées d’archivistes dont le
travail consistait simplement à dresser les listes des livres et des
périodiques qu’il fallait retirer de la circulation. Il y avait les
vastes archives où étaient classés les documents corrigés et les
fournaises cachées où les copies originales étaient détruites. Et
quelque part, absolument anonymes, il y avait les cerveaux
directeurs qui coordonnaient tous les efforts et établissaient la
ligne politique qui exigeait que tel fragment du passé fût préservé,
tel autre falsifié, tel autre encore anéanti.
Et le Commissariat aux Archives n’était lui-même, en somme,
qu’une branche du ministère de la Vérité, dont l’activité
essentielle n’était pas de reconstruire le passé, mais de fournir
aux citoyens de l’Océania des journaux, des films, des manuels,
des programmes de télécran, des pièces, des romans, le tout
accompagné de toutes sortes d’informations, d’instructions et de
distractions imaginables, d’une statue à un slogan, d’un poème
lyrique à un traité de biologie et d’un alphabet d’enfant à un
nouveau dictionnaire novlangue. De plus, le ministère n’avait pas
à satisfaire seulement les besoins du Parti, il avait encore à
répéter toute l’opération à une échelle inférieure pour le bénéfice
du prolétariat.

46 –
Il existait toute une suite de départements spéciaux qui
s’occupaient, pour les prolétaires, de littérature, de musique, de
théâtre et, en général, de délassement. Là, on produisait des
journaux stupides qui ne traitaient presque entièrement que de
sport, de crime et d’astrologie, de petits romans à cinq francs, des
films juteux de sexualité, des chansons sentimentales composées
par des moyens entièrement mécaniques sur un genre de
kaléidoscope spécial appelé versificateur.
Il y avait même une sous-section entière – appelée, en
novlangue, Pornosex – occupée à produire le genre le plus bas de
pornographie. Cela s’expédiait en paquets scellés qu’aucun
membre du Parti, à part ceux qui y travaillaient, n’avait le droit de
regarder.
Trois autres messages étaient tombés du tube pneumatique
pendant que Winston travaillait. Mais ils traitaient de questions
simples et Winston les avait liquidés avant d’être interrompu par
les Deux Minutes de la Haine.
Lorsque la Haine eut pris fin, il retourna à sa Cellule. Il prit
sur une étagère le dictionnaire novlangue, écarta le phonoscript,
essuya ses verres et s’attaqua au travail principal de la matinée.
C’est dans son travail que Winston trouvait le plus grand
plaisir de sa vie. Ce travail n’était, le plus souvent, qu’une
fastidieuse routine. Mais il comprenait aussi des parties si
difficiles et si embrouillées, que l’on pouvait s’y perdre autant que
dans la complexité d’un problème de mathématique.
Il y avait de délicats morceaux de falsification où l’on n’avait
pour se guider que la connaissance des principes Angsoc et sa
propre estimation de ce que le Parti attendait de vous. Winston
était bon dans cette partie. On lui avait même parfois confié la
rectification d’articles de fond du journal le Times, qui étaient
écrits entièrement en novlangue. Il déroula le message qu’il avait
mis de côté plus tôt. Ce message était ainsi libellé :

47 –
times 3-12-83 report ordrejour bb plusnonsatisf. ref
nonêtres récrire entier soumhaut avantclassement
En ancien langage (en anglais ordinaire) cela pouvait se
traduire ainsi :
Le compte rendu de l’ordre du jour de Big Brother, dans le
numéro du journal le Times du 3 décembre 1983, est
extrêmement insatisfaisant et fait allusion à des personnes non
existantes. Récrire en entier et soumettre votre projet aux
autorités compétentes avant d’envoyer au classement.
Winston parcourut l’article incriminé. L’ordre du jour de Big
Brother avait, semblait-il, principalement consisté en éloges
adressés à une organisation connue sous les initiales C. C. F. F.
qui fournissait des cigarettes et autres douceurs aux marins des
Forteresses Flottantes. Un certain camarade Withers, membre
éminent du Parti intérieur, avait été distingué, spécialement cité
et décoré de la seconde classe de l’ordre du Mérite Insigne.
Trois mois plus tard, le C. C. F. F. avait brusquement été
dissous. Aucune raison n’avait été donnée de cette dissolution. On
pouvait présumer que Withers et ses associés étaient alors en
disgrâce, mais il n’y avait eu aucun commentaire de l’événement
dans la presse ou au télécran. Ce n’était pas étonnant, car il était
rare que les criminels politiques fussent jugés ou même
publiquement dénoncés. Les grandes épurations embrassant des
milliers d’individus, accompagnées du procès public de traîtres et
de criminels de la pensée qui faisaient d’abjectes confessions de
leurs crimes et étaient ensuite exécutés, étaient des spectacles
spéciaux, montés environ une fois tous les deux ans. Plus
communément, les gens qui avaient encouru le déplaisir du Parti
disparaissaient simplement et on n’entendait plus jamais parler
d’eux. On n’avait jamais le moindre indice sur ce qui leur était
advenu. Dans quelques cas, ils pouvaient même ne pas être
morts. Il y avait trente individus, personnellement connus de

48 –
Winston qui, sans compter ses parents, avaient disparu à une
époque ou à une autre.
Winston se gratta doucement le nez avec un trombone. Dans
la cabine d’en face, le camarade Tillotson, ramassé sur son
phonoscript, y déversait encore des secrets. Il leva un moment la
tête. Même éclair hostile des lunettes. Winston se demanda si le
camarade Tillotson faisait en ce moment le même travail que lui.
C’était parfaitement plausible. Un travail si délicat n’aurait pu
être confié à une seule personne. D’autre part, le confier à un
comité eût été admettre ouvertement qu’il s’agissait d’une
falsification. Il y avait très probablement, en cet instant, une
douzaine d’individus qui rivalisaient dans la fabrication de
versions sur ce qu’avait réellement dit Big Brother. Quelque
cerveau directeur du Parti intérieur sélectionnerait ensuite une
version ou une autre, la ferait rééditer et mettrait en mouvement
le complexe processus de contre-corrections et d’antéréférences
qu’entraînerait ce choix. Le mensonge choisi passerait ensuite
aux archives et deviendrait vérité permanente.
Winston ne savait pas pourquoi Withers avait été disgracié.
Peut-être était-ce pour corruption ou incompétence. Peut-être Big
Brother s’était-il simplement débarrassé d’un subordonné trop
populaire. Peut-être Withers ou un de ses proches avait-il été
suspect de tendances hérétiques. Ou, ce qui était plus probable,
c’était arrivé simplement parce que les épurations et les
vaporisations font nécessairement partie du mécanisme de l’Etat.
Le seul indice réel reposait sur les mots : ref nonêtres, qui
indiquaient que Withers était actuellement mort. On ne pouvait
toujours présumer que tel était le cas chaque fois que des gens
étaient arrêtés. Quelquefois, ils étaient relâchés et on leur
permettait de rester en liberté pendant un an ou même deux
avant de les exécuter. Parfois, très rarement, un individu qu’on
avait cru mort depuis longtemps réapparaissait comme un
fantôme dans quelque procès public, impliquait par son
témoignage une centaine d’autres personnes puis disparaissait,
cette fois pour toujours.

49 –
Withers, cependant, était déjà un nonêtre. Il n’existait pas, il
n’avait jamais existé. Winston décida qu’il ne serait pas suffisant
de se borner à inverser le sens de l’allocution de Big Brother. Il
valait mieux la faire rouler sur un sujet sans aucun rapport avec le
sujet primitif.
Il aurait pu faire de ce discours l’habituelle dénonciation des
traîtres et des criminels par la pensée, mais ce serait trop flagrant.
Inventer une victoire sur le front ou quelque triomphe de la
surproduction dans le Neuvième Plan triennal compliquerait trop
le travail des Archives. Ce qu’il fallait, c’était un morceau de pure
fantaisie. L’image, toute prête, d’un certain camarade Ogilvy, qui
serait récemment mort à la guerre en d’héroïques circonstances,
lui vint soudain à l’esprit.
En effet, Big Brother, en certaines circonstances, consacrait
son ordre du jour à la glorification de quelque humble et simple
soldat, membre du Parti, dont la vie aussi bien que la mort offrait
un exemple digne d’être suivi. Cette fois, Big Brother glorifierait
le camarade Ogilvy. À la vérité, il n’y avait pas de camarade
Ogilvy, mais quelques lignes imprimées et deux photographies
maquillées l’amèneraient à exister.
Winston réfléchit un moment, puis rapprocha de lui le
phonoscript et se mit à dicter dans le style familier à Big Brother.
Un style à la fois militaire et pédant, facile à imiter à cause de
l’habitude de Big Brother de poser des questions et d’y répondre
tout de suite. (« Quelle leçon pouvons-nous tirer de ce fait,
camarades ? La leçon… qui est aussi un des principes
fondamentaux de l’Angsoc… que… » et ainsi de suite.)
À trois ans, le camarade Ogilvy refusait tous les jouets. Il
n’acceptait qu’un tambour, une mitraillette et un hélicoptère en
miniature. À six ans, une année à l’avance, par une dispense toute
spéciale, il rejoignait les Espions. À neuf, il était chef de groupe. À
onze, il dénonçait son oncle à la Police de la Pensée. Il avait

50 –
entendu une conversation dont les tendances lui avaient paru
criminelles. À dix-sept ans, il était moniteur d’une section de la
Ligue Anti-Sexe des Juniors. À dix-neuf ans, il inventait une
grenade à main qui était adoptée par le ministère de la Paix. Au
premier essai, cette grenade tuait d’un coup trente prisonniers
eurasiens. À vingt-trois ans, il était tué en service commandé.
Poursuivi par des chasseurs ennemis, alors qu’il survolait l’océan
Indien avec d’importantes dépêches, il s’était lesté de sa
mitrailleuse, et il avait sauté, avec les dépêches et tout, de
l’hélicoptère dans l’eau profonde.
C’était une fin, disait Big Brother, qu’il était impossible de
contempler sans un sentiment d’envie. Big Brother ajoutait
quelques remarques sur la pureté et la rectitude de la vie du
camarade Ogilvy. Il avait renoncé à tout alcool, même au vin et à
la bière. Il ne fumait pas. Il ne prenait aucune heure de
récréation, sauf celle qu’il passait chaque jour au gymnase. Il
avait fait vœu de célibat. Le mariage et le soin d’une famille
étaient, pensait-il, incompatibles avec un dévouement de vingtquatre heures par jour au devoir. Il n’avait comme sujet de
conversation que les principes de l’Angsoc. Rien dans la vie ne
l’intéressait que la défaite de l’armée eurasienne et la chasse aux
espions, aux saboteurs, aux criminels par la pensée, aux traîtres
en général.
Winston débattit s’il accorderait au camarade Ogilvy l’ordre
du Mérite Insigne. Il décida que non, à cause du supplémentaire
renvoi aux références que cette récompense aurait entraîné.
Il regarda une fois encore son rival de la cabine d’en face.
Quelque chose lui disait que certainement Tillotson était occupé à
la même besogne que lui. Il n’y avait aucun moyen de savoir
qu’elle rédaction serait finalement adoptée, mais il avait la
conviction profonde que ce serait la sienne. Le camarade Ogilvy,
inexistant une heure plus tôt, était maintenant une réalité. Une
étrange idée frappa Winston. On pouvait créer des morts, mais il
était impossible de créer des vivants. Le camarade Ogilvy, qui
n’avait jamais existé dans le présent, existait maintenant dans le

51 –
passé, et quand la falsification serait oubliée, son existence aurait
autant d’authenticité, autant d’évidence que celle de Charlemagne
ou de Jules César.
CHAPITRE V
Dans la cantine au plafond bas, située dans un sous-sol
profond, la queue pour le lunch avançait lentement par saccades.
La pièce était déjà comble et le bruit assourdissant. À travers le
grillage du comptoir, la fumée du ragoût se répandait avec une
aigre odeur métallique qui ne couvrait pas entièrement le fumet
du gin de la Victoire. À l’extrémité de la pièce, il y avait un petit
bar. C’était un simple trou dans le mur où l’on pouvait acheter du
gin à dix cents le grand verre à liqueur.
« Voilà tout juste l’homme que je cherchais », dit une voix
derrière Winston.
Celui-ci se retourna. C’était son ami Syme, qui travaillait au
Service des Recherches. Peut-être « ami » n’était-il pas tout à fait
le mot juste. On n’avait pas d’amis, à l’heure actuelle, on avait des
camarades. Mais il y avait des camarades dont la société était plus
agréable que celle des autres. Syme était un philologue, un
spécialiste en novlangue. À la vérité, il était un des membres de
l’énorme équipe d’experts occupés alors à compiler la onzième
édition du dictionnaire novlangue. C’était un garçon minuscule,
plus petit que Winston, aux cheveux noirs, aux yeux grands et
globuleux, tristes et ironiques à la fois. Il paraissait scruter de
près, en parlant, le visage de ceux à qui il s’adressait.
– Je voulais vous demander si vous avez des lames de rasoir,
dit-il.
– Pas une, répondit Winston avec une sorte de hâte qui
dissimulait un sentiment de culpabilité. J’ai cherché partout, il
n’en existe plus.

52 –
Tout le monde demandait des lames de rasoir. Il en avait
actuellement deux neuves qu’il gardait précieusement. Depuis des
mois, une disette de lames sévissait. Il y avait toujours quelque
article de première nécessité que les magasins du Parti étaient
incapables de fournir. Parfois c’étaient les boutons, parfois la
laine à repriser. D’autres fois, c’étaient les lacets de souliers.
C’étaient maintenant les lames de rasoir qui manquaient. On ne
pouvait mettre la mains dessus, quand on y arrivait, qu’en
trafiquant plus ou moins en cachette au marché « libre ».
– Il y a six semaines que je me sers de la même lame, ajouta
Winston qui mentait.
La queue avançait d’une autre saccade. Lorsqu’elle s’arrêta,
Winston se retourna encore vers Syme. Chacun d’eux préleva,
dans une pile qui se trouvait au bord du comptoir, un plateau de
métal graisseux.
– Êtes-vous allé voir hier la pendaison des prisonniers ?
demanda Syme.
– Je travaillais, répondit Winston avec indifférence. Je verrai
cela au télécran, je pense.
– C’est un succédané tout à fait insuffisant, dit Syme.
Ses yeux moqueurs dévisageaient Winston. « Je vous connais,
semblaient-ils dire. Je vous perce à jour. Je sais parfaitement
pourquoi vous n’êtes pas allé voir ces prisonniers. »
Intellectuellement, Syme était d’une orthodoxie venimeuse. Il
pouvait parler, avec une désagréable jubilation satisfaite, des
raids d’hélicoptères sur les villages ennemis, des procès et des
confessions des criminels de la pensée, des exécutions dans les
caves du ministère de l’Amour. Pour avoir avec lui une
conversation agréable, il fallait avant tout l’éloigner de tels sujets

53 –
et le pousser, si possible, à parler de la technicité du novlangue,
matière dans laquelle il faisait autorité et se montrait intéressant.
Winston tourna légèrement la tête pour éviter le regard
scrutateur des grands yeux sombres.
– C’était une belle pendaison, dit Syme, qui revoyait le
spectacle. Mais je trouve qu’on l’a gâchée en attachant les pieds.
J’aime les voir frapper du pied. J’aime surtout, à la fin, voir la
langue se projeter toute droite et bleue, d’un bleu éclatant. Ce
sont ces détails-là qui m’attirent.
– Aux suivants, s’il vous plaît ! glapit la « prolétaire » en
tablier bleu qui tenait une louche.
Winston et Syme passèrent leurs plateaux sous le grillage. Sur
chacun furent rapidement amoncelés les éléments du déjeuner
réglementaire : un petit bol en métal plein d’un ragoût d’un gris
rosâtre, un quignon de pain, un carré de fromage, une timbale de
café de la Victoire, sans lait, et une tablette de saccharine.
– Il y a une table là-bas, sous le télécran, dit Syme. Nous
prendrons un gin en passant.
Le gin leur fut servi dans des tasses chinoises sans anse. Ils se
faufilèrent à travers la salle encombrée et déchargèrent leurs
plateaux sur la surface métallique d’une table. Sur un coin de
cette table, quelqu’un avait laissé une plaque de ragoût, immonde
brouet liquide qui ressemblait à une vomissure. Winston saisit sa
tasse de gin, s’arrêta un instant pour prendre son élan et avala le
liquide médicamenteux à goût d’huile. Des larmes lui firent
clignoter les yeux. Il s’aperçut soudain, quand il les eut essuyées,
qu’il avait faim. Il se mit à avaler des cuillerées de ce ragoût qui
montrait, au milieu d’une abondante lavasse, des cubes d’une
spongieuse substance rosâtre qui était probablement une
préparation de viande. Aucun d’eux ne parla avant qu’ils
n’eussent vidé leurs récipients. À la table qui se trouvait à gauche,
un peu en arrière de Winston, quelqu’un parlait avec volubilité,

54 –
sans arrêt. C’était un baragouinage discordant presque analogue à
un caquetage d’un canard, qui perçait à travers le vacarme
ambiant.
– Comment va le dictionnaire ? demanda Winston en élevant
la voix pour dominer le bruit.
– Lentement, répondit Syme. J’en suis aux adjectifs. C’est
fascinant.
– Le visage de Syme s’était immédiatement éclairé au seul
mot de dictionnaire. Il poussa de côté le récipient qui avait
contenu le ragoût, prit d’une main délicate son quignon de pain,
de l’autre son fromage et se pencha au-dessus de la table pour se
faire entendre sans crier.
– La onzième édition est l’édition définitive, dit-il. Nous
donnons au novlangue sa forme finale, celle qu’il aura quand
personne ne parlera plus une autre langue. Quand nous aurons
terminé, les gens comme vous devront le réapprendre
entièrement.
Vous croyez, n’est-ce pas, que notre travail principal est
d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons
chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de
mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. La onzième édition ne
renfermera pas un seul mot qui puisse vieillir avant l’année 2050.
Il mordit dans son pain avec appétit, avala deux bouchées,
puis continua à parler avec une sorte de pédantisme passionné.
Son mince visage brun s’était animé, ses yeux avaient perdu leur
expression moqueuse et étaient devenus rêveurs.
– C’est une belle chose, la destruction des mots.
Naturellement, c’est dans les verbes et les adjectifs qu’il y a le plus
de déchets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi
se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les

55 –
antonymes. Après tout, quelle raison d’exister y a-t-il pour un
mot qui n’est que le contraire d’un autre ? Les mots portent en
eux-mêmes leur contraire. Prenez « bon », par exemple. Si vous
avez un mot comme « bon » quelle nécessité y a-t-il à avoir un
mot comme « mauvais » ? « Inbon » fera tout aussi bien, mieux
même, parce qu’il est l’opposé exact de bon, ce que n’est pas
l’autre mot. Et si l’on désire un mot plus fort que « bon », quel
sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles
comme « excellent », « splendide » et tout le reste ? « Plusbon »
englobe le sens de tous ces mots, et, si l’on veut un mot encore
plus fort, il y a « double-plusbon ». Naturellement, nous
employons déjà ces formes, mais dans la version définitive du
novlangue, il n’y aura plus rien d’autre. En résumé, la notion
complète du bon et du mauvais sera couverte par six mots
seulement, en réalité un seul mot. Voyez-vous, Winston,
l’originalité de cela ? Naturellement, ajouta-t-il après coup, l’idée
vient de Big Brother.
Au nom de Big Brother, une sorte d’ardeur froide flotta sur le
visage de Winston. Syme, néanmoins, perçut immédiatement un
certain manque d’enthousiasme.
– Vous n’appréciez pas réellement le novlangue, Winston, ditil presque tristement. Même quand vous écrivez, vous pensez en
ancilangue. J’ai lu quelques-uns des articles que vous écrivez
parfois dans le Times. Ils sont assez bons, mais ce sont des
traductions. Au fond, vous auriez préféré rester fidèle à l’ancien
langage, à son imprécision et ses nuances inutiles. Vous ne
saisissez pas la beauté qu’il y a dans la destruction des mots.
Savez-vous que le novlangue est la seule langue dont le
vocabulaire diminue chaque année ?
Winston l’ignorait, naturellement. Il sourit avec sympathie,
du moins il l’espérait, car il n’osait se risquer à parler.
Syme prit une autre bouchée de pain noir, la mâcha
rapidement et continua :

56 –
– Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de
restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons
littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus
de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront
exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera
délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées
et oubliées. Déjà, dans la onzième édition, nous ne sommes pas
loin de ce résultat. Mais le processus continuera encore
longtemps après que vous et moi nous serons morts. Chaque
année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience
de plus en plus restreint. Il n’y a plus, dès maintenant, c’est
certain, d’excuse ou de raison au crime par la pensée. C’est
simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise
de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de
compte. La Révolution sera complète quand le langage sera
parfait. Le novlangue est l’angsoc et l’angsoc est le novlangue,
ajouta-t-il avec une sorte de satisfaction mystique. Vous est-il
jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050, au plus
tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de
comprendre une conversation comme celle que nous tenons
maintenant ?
– Sauf…, commença Winston avec un accent dubitatif, mais il
s’interrompit.
Il avait sur le bout de la langue les mots : « Sauf les
prolétaires », mais il se maîtrisa. Il n’était pas absolument certain
que cette remarque fût tout à fait orthodoxe. Syme, cependant,
avait deviné ce qu’il allait dire.
– Les prolétaires ne sont pas des êtres humains, dit-il
négligemment. Vers 2050, plus tôt probablement, toute
connaissance de l’ancienne langue aura disparu. Toute la
littérature du passé aura été détruite. Chaucer, Shakespeare,
Milton, Byron n’existeront plus qu’en versions novlangue. Ils ne
seront pas changés simplement en quelque chose de différent, ils
seront changés en quelque chose qui sera le contraire de ce qu’ils

57 –
étaient jusque-là. Même la littérature du Parti changera. Même
les slogans changeront. Comment pourrait-il y avoir une devise
comme « La liberté c’est l’esclavage » alors que le concept même
de la liberté aura été aboli ? Le climat total de la pensée sera
autre. En fait, il n’y aura pas de pensée telle que nous la
comprenons maintenant. Orthodoxie signifie non-pensant, qui
n’a pas besoin de pensée, l’orthodoxie, c’est l’inconscience.
« Un de ces jours, pensa soudain Winston avec une
conviction certaine, Syme sera vaporisé. Il est trop intelligent. Il
voit trop clairement et parle trop franchement. Le Parti n’aime
pas ces individus-là. Un jour, il disparaîtra. C’est écrit sur son
visage. »
Winston avait fini son pain et son fromage. Il se tourna un
peu de côté sur sa chaise pour boire son café. À la table qui se
trouvait à sa gauche, l’homme à la voix stridente continuait
impitoyablement à parler. Une jeune femme, qui était peut-être
sa secrétaire et qui tournait le dos à Winston, l’écoutait et
semblait approuver avec ardeur tout ce qu’il disait. De temps en
temps, Winston saisissait quelques remarques comme « Je pense
que vous avez raison à un tel point ! », « Si vous saviez comme je
vous approuve », émises d’une voix féminine jeune et plutôt sotte.
Mais l’autre ne s’arrêtait jamais, même quand la fille parlait.
Winston connaissait l’homme de vue. Tout ce qu’il savait, c’est
qu’il occupait un poste important au Commissariat aux Romans.
C’était un homme d’environ trente ans, au cou musclé, à la
bouche large et frémissante. Sa tête était légèrement rejetée en
arrière et, à cause de l’angle sous lequel il était assis, ses lunettes
réfractaient la lumière et présentaient, à la place des yeux, deux
disques vides. Ce qui était légèrement horrible, c’est qu’il était
presque impossible de distinguer un seul mot du flot de paroles
qui se déversait de sa bouche. Une fois seulement, Winston
perçut une phrase (« complète et finale élimination de
Goldstein ») lancée brusquement, avec volubilité et d’un bloc,
semblait-il, comme une ligne de caractères typographiques
composée pleine. Le reste n’était qu’un bruit, qu’un caquetage.
Pourtant, bien qu’on ne pût entendre, on ne pouvait avoir aucun

58 –
doute sur la nature générale de ce que disait l’homme. Peut-être
dénonçait-il Goldstein et demandait-il des mesures plus sévères
contre les criminels par la pensée et les saboteurs ; peut-être
fulminait-il contre les atrocités de l’armée eurasienne ; peut-être
encore glorifiait-il Big Brother et les héros du front de Malabar.
Peu importait. Quel que fût le sujet de sa conversation, on pouvait
être sûr que tous les mots en étaient d’une pure orthodoxie, d’un
pur angsoc.
Tandis qu’il regardait le visage sans yeux dont la mâchoire
manœuvrait rapidement dans le sens vertical, Winston avait
l’étrange impression que cet homme n’était pas un être humain
réel, mais quelque chose comme un mannequin articulé : ce
n’était pas le cerveau de l’homme qui s’exprimait, c’était son
larynx. La substance qui sortait de lui était faite de mots, mais ce
n’était pas du langage dans le vrai sens du terme. C’était un bruit
émis en état d’inconscience, comme le caquetage d’un canard.
Syme, depuis un moment, était silencieux et traçait des
dessins avec le manche de sa cuiller dans la flaque de ragoût. La
voix, à l’autre table, continuait son caquetage volubile, aisément
audible en dépit du vacarme environnant.
– Il y a un mot en novlangue, dit Syme, je ne sais si vous le
connaissez : canelangue, « caquetage du canard ». C’est un de ces
mots intéressants qui ont deux sens opposés. Appliqué à un
adversaire, c’est une insulte. Adressé à quelqu’un avec qui l’on est
d’accord, c’est un éloge.
« Indubitablement, Syme sera vaporisé », pensa de nouveau
Winston. Il le pensa avec une sorte de tristesse, bien qu’il sût que
Syme le méprisait et éprouvait pour lui une légère antipathie.
Syme était parfaitement capable de le dénoncer comme criminel
par la pensée s’il voyait une raison quelconque de le faire. Il y
avait quelque chose qui clochait subtilement chez Syme. Quelque
chose lui manquait. Il manquait de discrétion, de réserve, d’une
sorte de stupidité restrictive. On ne pouvait dire qu’il ne fût pas

59 –
orthodoxe. Il croyait aux principes de l’angsoc, il vénérait Big
Brother, il se réjouissait des victoires, il détestait les hérétiques, et
pas simplement avec sincérité, mais avec une sorte de zèle
incessant, un savoir chaque jour révisé dont n’approchaient pas
les membres ordinaires du Parti. Cependant, une équivoque et
bizarre atmosphère s’attachait à lui. Il disait des choses qu’il
aurait mieux valu taire, il avait lu trop de livres, il fréquentait le
café du Châtaignier, rendez-vous de peintres et de musiciens. Il
n’y avait pas de loi, même pas de loi verbale, qui défendît de
fréquenter le café du Châtaignier, cependant, y aller constituait
en quelque sorte un mauvais présage. Les vieux meneurs
discrédités du Parti avaient l’habitude de se réunir là avant qu’ils
fussent finalement emportés par l’épuration. Goldstein lui-même,
disait-on, avait parfois été vu là, il y avait des dizaines d’années.
Le sort de Syme n’était pas difficile à prévoir.
C’était un fait, pourtant, que s’il soupçonnait, ne fût-ce que
trois secondes, la nature des opinions de Winston, il le
dénoncerait instantanément à la Police de la Pensée. Ainsi,
d’ailleurs, ferait n’importe qui, mais Syme, plus sûrement que
tout autre. Ce zèle, cependant, était insuffisant. La suprême
orthodoxie était l’inconscience.
Syme leva les yeux. « Voilà Parsons », dit-il.
Quelque chose dans le son de sa voix sembla ajouter : « Ce
bougre d’imbécile. »
Parsons, colocataire de Winston au bloc de la Victoire, se
faufilait en effet à travers la salle. C’était un gros homme de taille
moyenne, aux cheveux blonds et au visage de grenouille. À trentecinq ans, il prenait déjà de la graisse et montrait des rouleaux au
cou et à la taille, mais ses gestes étaient vifs et puérils. Toute son
apparence rappelait celle d’un petit garçon trop poussé, si bien
qu’en dépit de la combinaison réglementaire qu’il portait, il était
presque impossible de l’imaginer autrement que vêtu du short
bleu, de la chemise grise et du foulard rouge des Espions.

60 –
Lorsqu’on l’évoquait, on se représentait toujours des genoux à
fossettes et des manches roulées sur des avant-bras dodus.
Parsons, en fait, revenait invariablement au short chaque fois
qu’une sortie collective ou une autre activité physique lui en
fournissait le prétexte.
Il les salua tous deux d’un joyeux « holà ! » et s’assit à leur
table. Il dégageait une forte odeur de sueur. Des gouttes
recouvraient tout son visage rosé. Son pouvoir de transpiration
était extraordinaire. Au Centre communautaire, on pouvait
toujours, par l’humidité du manche de la raquette, savoir s’il avait
joué au ping-pong.
Syme avait sorti une bande de papier sur laquelle il y avait
une longue colonne de mots et il étudiait, un crayon à encre à la
main.
– Regardez-le travailler à l’heure du déjeuner, dit Parsons en
poussant Winston du coude. C’est du zèle, hein ? Qu’est-ce que
vous avez là, vieux frère ? Quelque chose d’un peu trop savant
pour moi, je suppose. Smith, mon vieux, je vais vous dire
pourquoi je vous poursuis. C’est à cause de cette cotisation que
vous avez oublié de me payer.
– Quelle cotisation ? demanda Winston en se tâtant les
poches automatiquement pour trouver de la monnaie.
Un quart environ du salaire de chaque individu était réservé
aux souscriptions volontaires, lesquelles étaient si nombreuses
qu’il était difficile d’en tenir une comptabilité.
– Pour la Semaine de la Haine. On collecte maison par
maison, vous savez ce que c’est. Je suis le trésorier de notre
immeuble. Nous faisons un effort prodigieux. Nous allons
pouvoir en mettre plein la vue. Ce ne sera pas ma faute, je vous le
dis, si ce vieux bloc de la Victoire n’a pas le plus bel assortiment

61 –
de drapeaux de toute la rue. C’est deux dollars que vous m’avez
promis.
Winston trouva deux dollars graisseux et sales qu’il tendit à
Parsons. Celui-ci, de l’écriture nette des illettrés, nota le montant
de la somme sur un petit carnet.
– À propos, vieux, dit-il, on m’a raconté que mon petit coquin
de garçon a lâché sur vous hier un coup de son lance-pierres. Je
lui ai pas mal lavé la tête. En fait, je lui ai dit que je lui enlèverais
son engin s’il recommençait.
– Je crois qu’il était un peu bouleversé de ne pas aller à
l’exécution, dit Winston.
– Ah ! Oui ! Je veux dire, il montre un bon esprit, n’est-ce
pas ? Des petits galopins, bien turbulents, tous les deux, mais
vous parlez d’une ardeur ! Ils ne pensent qu’aux Espions. À la
guerre aussi, naturellement. Savez-vous ce qu’a fait mon numéro
de petite fille samedi dernier, quand elle était avec sa troupe sur
la route de Bukhamsted ? Elle et deux autres petites filles se sont
échappées pendant la marche. Elles ont passé tout l’après-midi,
figurez-vous, à suivre un type. Pendant deux heures, elles n’ont
pas quitté ses talons, droit dans le bois et, quand elles sont
arrivées à Amersham, elles l’ont fait prendre par une patrouille.
– Pourquoi ont-elles fait cela ? demanda Winston un peu
abasourdi.
Parsons continua sur un ton triomphant :
– La gosse était convaincue qu’il était une sorte d’agent de
l’ennemi. Il avait pu être parachuté, par exemple. Mais là est le
point, mon vieux. Qu’est-ce que vous croyez qui a en premier lieu
éveillé ses soupçons ? Elle avait remarqué qu’il portait de drôles
de chaussures. Elle dit qu’elle n’avait jamais vu personne porter

62 –
des chaussures pareilles. Il y avait donc des chances pour qu’il
soit un étranger. Assez fort, pas ? pour une gamine de sept ans.
– Qu’est-ce qui est arrivé à l’homme ? demanda Winston.
– Ça, je ne pourrais pas vous le dire, naturellement, mais je
ne serais pas du tout surpris si…
Ici Parsons fit le geste d’épauler un fusil et fit claquer sa
langue pour imiter la détonation.
– Bien, dit Syme distraitement, sans lever les yeux de sa
bande de papier.
– Naturellement, nous devons nous méfier de tout, convint
Winston.
– Ce que je veux dire, c’est que nous sommes en guerre, dit
Parsons.
Comme pour confirmer ces mots, un appel de clairon fut
lancé du télécran juste au-dessus de leurs têtes. Cette fois,
pourtant, ce n’était pas la proclamation d’une victoire militaire,
mais simplement une annonce du ministère de l’Abondance.
– Camarades ! cria une jeune voix ardente. Attention,
camarades ! Nous avons une grande nouvelle pour vous. Nous
avons gagné la bataille de la production ! Les statistiques,
maintenant complètes, du rendement dans tous les genres de
produits de consommation, montrent que le standard de vie s’est
élevé de rien moins que vingt pour cent au-dessus du niveau de
celui de l’année dernière. Il y a eu ce matin, dans tout l’Océania
d’irrésistibles manifestations spontanées de travailleurs qui sont
sortis des usines et des bureaux et ont défilé avec des bannières
dans les rues. Ils criaient leur gratitude à Big Brother pour la vie
nouvelle et heureuse que sa sage direction nous a procurée. Voici
quelques-uns des chiffres obtenus : Denrées alimentaires…

63 –
La phrase, « notre vie nouvelle et heureuse », revint plusieurs
fois. C’était, depuis peu, une phrase favorite du ministère de
l’Abondance. Parsons, son attention éveillée par l’appel du
clairon, écoutait bouche bée, avec une sorte de solennité, de pieux
ennui. Il ne pouvait suivre les chiffres, mais il n’ignorait pas qu’ils
étaient une cause de satisfaction. Il avait sorti une pipe énorme et
sale, déjà bourrée à moitié de tabac noirci. Avec la ration de cent
grammes par semaine de tabac, il était rarement possible de
remplir une pipe jusqu’au bord. Winston fumait une cigarette de
la Victoire qu’il tenait soigneusement horizontale. La nouvelle
ration ne serait pas distribuée avant le lendemain et il ne lui
restait que quatre cigarettes. Il avait pour l’instant fermé ses
oreilles au bruit de la salle et écoutait les balivernes qui
ruisselaient du télécran. Il apparaissait qu’il y avait même eu des
manifestations pour remercier Big Brother d’avoir augmenté
jusqu’à vingt grammes par semaine la ration de chocolat.
Et ce n’est qu’hier, réfléchit-il, qu’on a annoncé que la ration
allait être réduite à vingt grammes par semaine. Est-il possible
que les gens avalent cela après vingt-quatre heures seulement ?
Oui, ils l’avalaient. Parsons l’avalait facilement, avec une stupidité
animale. La créature sans yeux de l’autre table l’avalait
passionnément, fanatiquement, avec un furieux désir de traquer,
de dénoncer et de vaporiser quiconque s’aviserait de suggérer que
la ration était de trente grammes, il n’y avait de cela qu’une
semaine. Syme lui aussi avalait cela, par des cheminements,
toutefois, plus complexes qui impliquaient la double-pensée.
Winston était-il donc le seul à posséder une mémoire ?
Les fabuleuses statistiques continuaient à couler du télécran.
Comparativement à l’année précédente, il y avait plus de
nourriture, plus de maisons, plus de meubles, plus de casseroles,
plus de combustible, plus de navires, plus d’hélicoptères, plus de
livres, plus de bébés, plus de tout en dehors de la maladie, du
crime et de la démence. D’année en année, de minute en minute,
tout, les choses, les gens, tout s’élevait, dans un bourdonnement.

64 –
Winston, comme Syme l’avait fait plus tôt, avait pris sa cuiller
et barbotait dans la sauce pâle qui coulait sur la table. Il étirait en
un dessin une longue bande de cette sauce et songeait avec
irritation aux conditions matérielles de la vie. Est-ce qu’elle avait
toujours été ainsi ? Est-ce que la nourriture avait toujours eu ce
goût-là ? Il jeta un regard circulaire dans la cantine. Une salle
comble, au plafond bas, aux murs salis par le contact de corps
innombrables. Des tables et des chaises de métal cabossé, placées
si près les unes des autres que les coudes des gens se touchaient.
Des cuillers tordues. Des plateaux bosselés. De grossières tasses
blanches. Toutes les surfaces graisseuses et de la crasse dans
toutes les fentes. Une odeur composite et aigre de mauvais gin, de
mauvais café, de ragoût métallique et de vêtements sales. On
avait toujours dans l’estomac et dans la peau une sorte de
protestation, la sensation qu’on avait été dupé, dépossédé de
quelque chose à quoi on avait droit.
Il était vrai que Winston ne se souvenait de rien qui fût très
différent. À aucune époque dont il pût se souvenir avec précision,
il n’y avait eu tout à fait assez à manger. On n’avait jamais eu de
chaussettes ou de sous-vêtements qui ne fussent pleins de trous.
Le mobilier avait toujours été bosselé et branlant, les pièces
insuffisamment chauffées, les rames de métro bondées, les
maisons délabrées, le pain noir. Le thé était une rareté, le café
avait un goût d’eau sale, les cigarettes étaient en nombre
insuffisant. Rien n’était bon marché et abondant, à part le gin
synthétique. Cet état de chose devenait plus pénible à mesure que
le corps vieillissait mais, de toute façon, que quelqu’un fût écœuré
par l’inconfort, la malpropreté et la pénurie, par les interminables
hivers, par les chaussettes gluantes, les ascenseurs qui ne
marchaient jamais, l’eau froide, le savon gréseux, les cigarettes
qui tombaient en morceaux, les aliments infects au goût étrange,
n’était-ce pas un signe que l’ordre naturel des choses était violé.
Pourquoi avait-il du mal à supporter la vie actuelle, si ce n’est
qu’il y avait une sorte de souvenir ancestral d’une époque où tout
était différent ?

65 –
Encore une fois, Winston fit du regard le tour de la cantine.
Presque tous étaient laids et ils auraient encore été laids, même
s’ils avaient été vêtus autrement que de la combinaison bleue
d’uniforme. À l’extrémité de la pièce, assis seul à une table, un
petit homme, qui ressemblait curieusement à un scarabée, buvait
une tasse de café. Ses petits yeux lançaient des regards
soupçonneux de chaque côté. Comme il est facile à condition
d’éviter de regarder autour de soi, pensa Winston, de croire que le
type physique idéal fixé par le Parti existait, et même
prédominait : garçons grands et musclés, filles à la poitrine
abondante, blonds, pleins de vitalité, bronzés par le soleil,
insouciants. Actuellement, autant qu’il pouvait en juger, la
plupart des gens de la première Région aérienne étaient petits,
bruns et disgracieux. Il était curieux de constater combien le type
scarabée proliférait dans les ministères. On y voyait de petits
hommes courtauds qui, très tôt, devenaient corpulents. Ils
avaient de petites jambes, des mouvements rapides et précipités,
des visages gras sans expression, de très petits yeux. C’était le
type qui semblait prospérer le mieux sous la domination du Parti.
L’annonce du ministère de l’Abondance s’acheva sur un autre
appel de clairon et fit place à une musique criarde. Parsons, que
le bombardement des chiffres avait animé d’un vague
enthousiasme, enleva sa pipe de sa bouche.
– Le ministère de l’Abondance a certainement fait du bon
travail cette année, dit-il en secouant la tête d’un air entendu. À
propos, vieux Smith, je suppose que vous n’avez aucune lame de
rasoir à me céder ?
– Pas une, répondit Winston. Il y a six semaines que je me
sers de la même lame moi-même.
– Ah ! bon. Je voulais seulement tenter ma chance, vieux.
– Je regrette, dit Winston.

66 –
La voix cancanante, à l’autre table, momentanément réduite
au silence pendant l’annonce du ministère, avait recommencé à se
faire entendre plus forte que jamais.
Winston se surprit soudain à penser à Mme Parsons. Il
revoyait ses cheveux en mèches, la poussière des plis de son
visage. D’ici deux ans, ses enfants la dénonceraient à la Police de
la Pensée. Mme Parsons serait vaporisée. Syme serait vaporisé.
Winston serait vaporisé. O’Brien serait vaporisé. D’autre part,
Parsons, lui, ne serait jamais vaporisé. La créature sans yeux à la
voix de canard serait jamais vaporisée. Les petits hommes
scarabées qui se hâtaient avec tant d’agilité dans le labyrinthe des
couloirs du ministère ne seraient jamais, eux non plus, vaporisés.
Et la fille aux cheveux noirs, la fille du Commissariat aux
Romans, elle non plus, ne serait jamais vaporisée. Il semblait à
Winston qu’il savait, instinctivement, qui survivrait et qui
périrait, bien qu’il ne fût pas facile de dire quel élément entraînait
la survivance.
Il sortit à ce moment de sa rêverie avec un violent sursaut. La
fille assise à la table voisine s’était à demi retournée et le
regardait. C’était la fille aux cheveux noirs. Elle le regardait du
coin de l’œil, mais avec une curieuse intensité. Dès que leurs
regards se rencontrèrent, elle détourna les yeux.
Winston eut le dos mouillé de sueur. Un horrible frisson de
terreur l’étreignit. La souffrance disparut presque aussitôt, mais
non sans laisser une sorte de malaise irritant. Pourquoi le
surveillait-elle ? Pourquoi s’obstinait-elle à le poursuivre ? Il ne
pouvait malheureusement pas se rappeler si elle était déjà à cette
table quand il était arrivé ou si elle y était venue après. Mais la
veille, de toute façon, elle s’était assise immédiatement derrière
lui quand il n’y avait pour cela aucune raison. Très probablement,
son but réel avait été de l’écouter pour savoir s’il criait assez fort.
Sa première idée lui revint. Elle n’était probablement pas
réellement un membre de la Police de la Pensée, mais c’était

67 –
précisément l’espion amateur qui était le plus à craindre de tous.
Il ne savait pas depuis combien de temps elle le regardait. Peutêtre était-ce depuis cinq bonnes minutes et il était possible que
Winston n’ait pas maîtrisé complètement l’expression de son
visage. Il était terriblement dangereux de laisser les pensées
s’égarer quand on était dans un lieu public ou dans le champ d’un
télécran. La moindre des choses pouvait vous trahir. Un tic
nerveux, un inconscient regard d’anxiété, l’habitude de
marmonner pour soi-même, tout ce qui pouvait suggérer que l’on
était anormal, que l’on avait quelque chose à cacher. En tout cas,
porter sur son visage une expression non appropriée (paraître
incrédule quand une victoire était annoncée, par exemple) était
en soi une offense punissable. Il y avait même en novlangue un
mot pour désigner cette offense. On l’appelait facecrime.
La fille lui avait de nouveau tourné le dos. Peut-être après
tout ne le suivait-elle pas réellement. Peut-être n’était-ce qu’une
coïncidence si elle s’était assise si près de lui deux jours de suite.
Sa cigarette s’était éteinte. Il la déposa avec précaution au
bord de la table. Il finirait de la fumer après son travail s’il
pouvait garder le tabac qui restait. Il était tout à fait possible que
la personne assise à la table voisine fût une espionne. Il était tout
à fait possible qu’avant trois jours il se trouvât dans les caves du
ministère de l’Amour, mais un bout de cigarette ne devait pas être
gâché.
Syme avait plié sa bande de papier et l’avait rangée dans sa
poche. Parsons recommença à parler.
– Est-ce que je vous ai déjà raconté, vieux, commença-t-il en
tapotant autour de lui le tuyau de sa pipe, que mes deux gamins
ont mis le feu à la jupe d’une vieille du marché ? Ils l’avaient vue
envelopper du saucisson dans une affiche de B.B. Ils se sont
glissés derrière elle et ils ont mis le feu à sa jupe avec une boîte
d’allumettes. Ils lui ont fait une très mauvaise brûlure, je crois.
Quels petits coquins, pas ? mais malins comme des renards ! C’est

68 –
une éducation de premier ordre qu’on leur donne maintenant,
aux Espions, meilleure même que de mon temps. Dites, que
croyez-vous qu’on leur ait donné dernièrement ? Des cornets
acoustiques pour écouter par les trous des serrures ! Ma petite
fille en a apporté un à la maison l’autre soir. Elle l’a essayé sur la
porte de notre salon et elle estime qu’elle peut entendre deux fois
mieux qu’avec son oreille sur le trou. Naturellement, vous savez,
ce n’est qu’un jouet, mais cela leur donne de bonnes idées, pas ?
Le télécran, à ce moment, émit un coup de sifflet perçant.
C’était le signal de la reprise du travail. Les trois hommes
bondirent sur leurs pieds et se joignirent à la bousculade autour
des ascenseurs. Le reste du tabac tomba de la cigarette de
Winston.
CHAPITRE VI
Winston écrivait dans son journal :
Il y a de cela trois ans. C’était par un sombre après-midi,
dans une étroite rue de traverse, près de l’une des grandes gares
de chemin de fer. Elle était debout près d’un porche, sous un
réverbère qui éclairait à peine. Elle avait un visage jeune,
recouvert d’une épaisse couche de fard. C’est en réalité le fard
qui m’attire, sa blancheur analogue à celle d’un masque, et le
rouge éclatant des lèvres. Les femmes du Parti ne fardent jamais
leur visage. Il n’y avait personne d’autre dans la rue, pas de
télécran. Elle dit deux dollars. Je…
Il était pour l’instant trop difficile de continuer. Winston
ferma les yeux et les pressa de ses doigts, pour essayer d’en
expurger le tableau qui s’obstinait à revenir. Il sentait le désir,
presque irrésistible, de proférer à tue-tête un chapelet d’injures,
ou de se cogner la tête contre le mur, ou de donner des coups de
pieds à la table et de lancer l’encrier par la fenêtre, de faire

69 –
n’importe quoi de violent, de bruyant ou de douloureux qui
pourrait brouiller et effacer le souvenir qui le tourmentait.
« Le pire ennemi, réfléchit-il, est le système nerveux. À
n’importe quel moment, la tension intérieure peut se manifester
par quelque symptôme visible. » Il pensa à un homme qu’il avait
croisé dans la rue il y avait quelques semaines, un homme
d’aspect tout à fait quelconque, un membre du Parti, de trentecinq ans ou quarante ans, assez grand, mince, qui portait une
serviette. Ils étaient à quelques mètres l’un de l’autre. Le côté
gauche du visage de l’homme fut soudain tordu par une sorte de
spasme. Cela se produisit encore juste quand ils se croisaient. Ce
n’était qu’une crispation, un frémissement, aussi rapide que le
déclic d’un obturateur de caméra, mais visiblement habituel.
Winston se souvint d’avoir pensé à ce moment : ce pauvre diable
est perdu. L’effrayant était que ce tic était peut-être inconscient.
Le danger le plus grand était celui de parler en dormant. Mais,
autant que pouvait le savoir Winston, il n’y avait aucun moyen de
se garantir contre ce danger-là.
Il reprit son souffle et continua à écrire :
Je la suivis à travers le porche et une cour intérieure jusqu’à
une cuisine en sous-sol. Il y avait un lit contre le mur et, sur la
table, une lampe dont la flamme était très basse. Elle…
Les dents de Winston étaient glacées. Il aurait aimé cracher.
En même temps qu’à la femme du sous-sol, il pensait à Catherine,
sa femme. Il était marié, ou, tout au moins, s’était marié. Il était
probablement encore marié car, pour autant qu’il le sût, sa
femme n’était pas morte. Il lui sembla respirer encore la chaude
odeur lourde de la cuisine du sous-sol, une odeur composée de
punaises, de vêtements sales, de mauvais parfums à bon marché,
mais pourtant attirante, parce que les femmes du Parti ne se
servaient jamais de parfum et on ne pouvait les imaginer
parfumées. Seuls, les prolétaires se servaient de parfums. Dans

70 –
son esprit, l’odeur était inextricablement mêlée à l’idée de
fornication.
Son aventure avec cette femme avait été son premier écart
après deux ans environ. Fréquenter les prostituées était
naturellement défendu, mais c’était une de ces règles qu’on
pouvait parfois prendre sur soi de transgresser. C’était dangereux,
mais ce n’était pas une question de vie ou de mort. Être pris avec
une prostituée pouvait signifier cinq ans de travaux forcés, pas
plus, si l’on n’avait commis aucune autre offense. Et c’était assez
facile, pourvu qu’on pût éviter d’être pris sur le fait. Les quartiers
pauvres fourmillaient de femmes prêtes à se vendre. Quelquesunes pouvaient même être achetées avec une bouteille de gin,
liquide que les prolétaires étaient censés ne pas boire.
Tacitement, le Parti était même enclin à encourager la
prostitution pour laisser une soupape aux instincts qui ne
pouvaient être entièrement refoulés. La simple débauche n’avait
pas beaucoup d’importance aussi longtemps qu’elle était furtive et
sans joie et n’engageait que les femmes d’une classe méprisée et
déshéritée. Le crime impardonnable était le contact sexuel entre
membres du Parti. Mais, bien que ce fût l’un des crimes que les
accusés confessaient invariablement lors des grandes épurations,
il était difficile d’imaginer qu’un tel contact pourrait survenir
actuellement.
Le but du Parti n’était pas simplement d’empêcher les
hommes et les femmes de se vouer une fidélité qu’il pourrait être
difficile de contrôler. Son but inavoué, mais réel, était d’enlever
tout plaisir à l’acte sexuel. Ce n’était pas tellement l’amour, mais
l’érotisme qui était l’ennemi, que ce fût dans le mariage ou hors
du mariage.
Tous les mariages entre membres du Parti devaient être
approuvés par un comité appointé et, bien que le principe n’en
eût jamais été clairement établi, la permission était toujours

71 –
refusée quand les membres du couple en question donnaient
l’impression d’être physiquement attirés l’un vers l’autre.
La seule fin du mariage qui fût admise était de faire naître des
enfants pour le service du Parti. Le commerce sexuel devait être
considéré comme une opération sans importance, légèrement
dégoûtante, comme de prendre un lavement. Cela non plus
n’avait jamais été exprimé franchement mais, d’une manière
indirecte, on le rabâchait dès l’enfance à tous les membres du
Parti. Il y avait même des organisations, comme celle de la ligue
Anti-Sexe des Juniors, qui plaidaient en faveur du célibat pour les
deux sexes. Tous les enfants devraient être procréés par
insémination artificielle (artsem, en novlangue) et élevés dans des
institutions publiques. Winston savait que ce n’était pas avancé
tout à fait sérieusement, mais ce genre de concept s’accordait avec
l’idéologie générale du Parti.
Le Parti essayait de tuer l’instinct sexuel ou, s’il ne pouvait le
tuer, de le dénaturer et de le salir. Winston ne savait pas pourquoi
il en était ainsi, mais il semblait naturel qu’il en fût ainsi et, en ce
qui concernait les femmes, les efforts du Parti étaient largement
couronnés de succès.
Il pensa de nouveau à Catherine. Il devait y avoir neuf, dix,
peut-être onze ans qu’ils s’étaient séparés. Qu’il pensât si peu à
elle, c’était tout de même curieux. Il était capable d’oublier
pendant des jours qu’il avait jamais été marié. Ils étaient restés
ensemble environ quinze mois seulement. Le Parti ne permettait
pas le divorce, mais il encourageait plutôt les séparations lorsqu’il
n’y avait pas d’enfants.
Catherine était une fille grande, blonde, très droite, aux
gestes magnifiques. Elle avait un visage hardi, aquilin, un visage
que l’on aurait pu qualifier de noble si l’on ne découvrait que,
derrière ce visage, il n’y avait à peu près rien. Tout au début de
leur vie conjugale, il avait décidé (mais peut-être était-ce
seulement parce qu’il la connaissait plus intimement) qu’elle

72 –
avait, sans contredit, l’esprit le plus stupide, le plus vulgaire, le
plus vide qu’il eût jamais rencontré. Elle n’avait pas une idée dans
la tête qui ne fût un slogan et il n’y avait aucune imbécillité,
absolument aucune, qu’elle ne fût capable d’avaler si le Parti la lui
suggérait. Il la surnomma mentalement : « L’enregistrement
sonore. » Cependant, il aurait supporté de vivre avec elle s’il n’y
avait eu, précisément, le sexe. Dès qu’il la touchait, elle semblait
reculer et se roidir. L’embrasser était comme embrasser une
image de bois articulée. Ce qui était étrange, c’est que même
quand elle semblait le serrer contre elle, il avait l’impression
qu’elle le repoussait en même temps de toutes ses forces. C’était
la rigidité de ses muscles qui produisait cette impression. Elle
restait étendue, les yeux fermés, sans résister ni coopérer, mais en
se soumettant. C’était extrêmement embarrassant et, après
quelque temps, horrible. Même alors, il aurait supporté pourtant
de vivre avec elle s’il avait été entendu qu’il y avait entre eux une
séparation de corps. Mais, assez curieusement, c’est Catherine qui
avait refusé. Ils devaient, disait-elle, donner naissance à un
enfant, s’ils le pouvaient. La performance continua donc une fois
par semaine, régulièrement. Elle avait même l’habitude, chaque
fois que ce n’était pas impossible, de la lui rappeler le matin,
comme une chose qui devait être faite le soir et qu’on ne devait
pas oublier. Elle avait deux phrases pour désigner cela. L’une
était : « fabriquer un bébé » et l’autre : « Notre devoir envers le
Parti. » (Oui, elle avait réellement employé cette phrase.) Il se mit
très vite à éprouver un véritable sentiment de frayeur chaque fois
que le jour fixé revenait. Heureusement, aucun enfant n’apparut
et, à la fin, elle accepta de renoncer à essayer. Bientôt après, ils se
séparaient.
Winston soupira sans bruit. Il reprit sa plume et écrivit :
Elle se jeta sur le lit et, tout de suite, sans aucune sorte de
préliminaire, de la façon la plus grossière et la plus horrible que
l’on puisse imaginer, elle releva sa jupe.
Il se vit là, debout dans la lumière obscure avec, dans les
narines, l’odeur de punaises et du parfum à bon marché et, dans

73 –
le cœur, un sentiment de défaite et de rancune qui, même alors,
était mêlé au souvenir du corps blanc de Catherine, figé à jamais
par le pouvoir hypnotique du Parti. Pourquoi devait-il toujours en
être ainsi ? Pourquoi ne pouvait-il avoir une femme à lui et non, à
des années d’intervalle, ces immondes mégères ? Mais une réelle
aventure d’amour était un événement presque inimaginable. Les
femmes du Parti étaient toutes semblables. La chasteté était aussi
profondément enracinée chez elles que la fidélité au Parti. Le
sentiment naturel leur avait été arraché par des conditions de vie
spéciales, appliquées très tôt, par des jeux et par l’eau froide, par
les absurdités qu’on leur cornait aux oreilles à l’école, chez les
Espions, à la Ligue de la Jeunesse, par des lectures, des parades,
des chansons, des slogans, de la musique martiale. Sa raison lui
disait qu’il devait y avoir des exceptions, mais son cœur n’en
croyait rien. Elles étaient toutes imprenables, telles que le Parti
entendait qu’elles fussent et ce qu’il désirait plus encore que
d’être aimé, c’était, une seule fois dans sa vie, abattre ce mur de
vertu. L’acte sexuel accompli avec succès était un acte de
rébellion. Le désir était un crime de la pensée. Eveiller les sens de
Catherine, bien qu’elle fût sa femme, eût été, s’il avait pu y
parvenir, comme une violation.
Mais le reste de son histoire valait d’être écrit. Il continua :
Je tournai le bouton de la lampe. Quand je la vis en pleine
lumière…
Après l’obscurité, la faible lumière de la lampe à pétrole avait
paru très brillante. Pour la première fois, il avait pu voir la femme
distinctement. Il s’était avancé d’un pas vers elle puis s’était
arrêté, plein de convoitise et de terreur. Il était douloureusement
conscient du risque qu’il courait en venant là. Il était
parfaitement possible que les policiers le cueillent à la sortie. À
bien y penser, ils étaient peut-être en ce moment en train de
l’attendre de l’autre côté de la porte. S’il s’en allait sans même
faire ce qu’il était venu faire ?…

74 –
Il devait l’écrire, il devait le confesser. Ce qu’il avait soudain
vu à la lumière de la lampe, c’est que la femme était vieille. Son
visage était plâtré d’une telle épaisseur de fard qu’il semblait
pouvoir craquer comme un masque de carton. Il y avait des raies
blanches dans sa chevelure, mais le détail vraiment horrible est
que sa bouche, qui s’était un peu ouverte, ne révélait qu’une
noirceur caverneuse. Elle n’avait pas de dents du tout.
Winston écrivit rapidement, d’une écriture griffonnée :
À la lumière, je vis qu’elle était tout à fait une vieille -femme,
de cinquante ans au moins. Mais j’allai de l’avant et le fis tout de
même.
Il pressa de nouveau ses paupières de ses doigts. Il l’avait
enfin écrit, mais cela ne changeait rien. La thérapeutique n’avait
pas agi. Le besoin de crier des mots sales à tue-tête était aussi
violent que jamais.
CHAPITRE VII
S’il y a un espoir, écrivait Winston, il réside chez les
prolétaires.
S’il y avait un espoir, il devait en effet se trouver chez les
prolétaires car là seulement, dans ces fourmillantes masses
dédaignées, quatre-vingt-cinq pour cent de la population de
l’Océania, pourrait naître la force qui détruirait le Parti. Le Parti
ne pouvait être renversé de l’intérieur. Ses ennemis, s’il en avait,
ne possédaient aucun moyen de se grouper ou même de se
reconnaître les uns les autres. Si même la légendaire Fraternité
existait, ce qui était possible, il était inconcevable que ses
membres puissent se rassembler en nombre supérieur à deux ou
trois. La rébellion, chez eux, c’était un regard des yeux, une
inflexion de voix, au plus, un mot chuchoté à l’occasion. Mais les
prolétaires n’auraient pas besoin de conspirer, si seulement ils

75 –
pouvaient, d’une façon ou d’une autre, prendre conscience de leur
propre force. Ils n’avaient qu’à se dresser et se secouer comme un
cheval qui s’ébroue pour chasser les mouches. S’ils le voulaient,
ils pouvaient dès le lendemain souffler sur le Parti et le mettre en
pièces. Sûrement, tôt ou tard, il leur viendrait à l’idée de le faire ?
Et pourtant !
Il se souvint qu’une fois, alors qu’il descendait une rue
bondée de gens, une effrayante clameur d’une centaine de voix,
des voix de femmes, avait éclaté un peu plus loin, dans une rue
transversale. C’était un formidable cri de colère et de désespoir,
un « Oh-o-o-oh ! » profond et retentissant dont l’écho se
prolongeait comme le son d’une cloche. Son cœur avait bondi.
« On a commencé avait-il pensé. Une émeute ! À la fin, les
prolétaires brisent leurs chaînes. »
Quand il arriva à l’endroit du vacarme, ce fut pour voir une
cohue de deux ou trois cents femmes pressées autour des étals
d’un marché en plein air. Elles avaient des visages aussi tragiques
que si elles avaient été les passagers condamnés d’un bateau en
train de sombrer. Mais à ce moment, le désespoir général se brisa
en une multitude de querelles individuelles. Il apparut qu’à un
des étals on vendait des casseroles de fer-blanc. C’était une
camelote misérable, mais les ustensiles de cuisine étaient
toujours difficiles à obtenir. Le stock s’était brusquement épuisé.
Les femmes qui avaient réussi à en avoir, poussées et bousculées
par les autres, essayaient de se retirer avec leurs casseroles,
tandis que des douzaines d’autres criaient autour de l’étal,
accusaient le vendeur de favoritisme et prétendaient qu’il avait
des casseroles en réserve quelque part.
Il y eut une nouvelle explosion de glapissements. Deux
femmes énormes, dont l’une avait les cheveux défaits, s’étaient
emparées de la même casserole et essayaient de se l’arracher l’une
l’autre des mains. Elles tirèrent violemment toutes deux un
moment, puis le manche se détacha : Winston les regarda avec
dégoût.

76 –
Pourtant, quelle puissance presque effrayante avait un
moment sonné dans ce cri jailli de quelques centaines de gosiers
seulement. Comment se faisait-il qu’ils ne pouvaient jamais crier
ainsi pour des raisons importantes ? Winston écrivit :
Ils ne se révolteront que lorsqu’ils seront devenus conscients
et ils ne pourront devenir conscients qu’après s’être révoltés.
« Cela, pensa-t-il, pourrait presque être une transcription de
l’un des manuels du Parti. » Le Parti prétendait, naturellement,
avoir délivré les prolétaires de l’esclavage. Avant la Révolution, ils
étaient hideusement opprimés par les capitalistes. Ils étaient
affamés et fouettés. Les femmes étaient obligées de travailler
dans des mines de charbon (des femmes, d’ailleurs, travaillaient
encore dans des mines de charbon). Les enfants étaient vendus
aux usines à l’âge de six ans.
Mais en même temps que ces déclarations, en vertu des
principes de la double-pensée, le Parti enseignait que les
prolétaires étaient des inférieurs naturels, qui devaient être tenus
en état de dépendance, comme les animaux, par l’application de
quelques règles simples. En réalité, on savait peu de chose des
prolétaires. Il n’était pas nécessaire d’en savoir beaucoup. Aussi
longtemps qu’ils continueraient à travailler et à engendrer, leurs
autres activités seraient sans importance. Laissés à eux-mêmes,
comme le bétail lâché dans les plaines de l’Argentine, ils étaient
revenus à un style de vie qui leur paraissait naturel, selon une
sorte de canon ancestral. Ils naissaient, ils poussaient dans la rue,
ils allaient au travail à partir de douze ans. Ils traversaient une
brève période de beauté florissante et de désir, ils se mariaient à
vingt ans, étaient en pleine maturité à trente et mouraient, pour
la plupart, à soixante ans. Le travail physique épuisant, le souci
de la maison et des enfants, les querelles mesquines entre voisins,
les films, le football, la bière et, surtout, le jeu, formaient tout leur
horizon et comblaient leurs esprits. Les garder sous contrôle
n’était pas difficile. Quelques agents de la Police de la Pensée
circulaient constamment parmi eux, répandaient de fausses

77 –
rumeurs, notaient et éliminaient les quelques individus qui
étaient susceptibles de devenir dangereux.
On n’essayait pourtant pas de les endoctriner avec l’idéologie
du Parti. Il n’était pas désirable que les prolétaires puissent avoir
des sentiments politiques profonds. Tout ce qu’on leur
demandait, c’était un patriotisme primitif auquel on pouvait faire
appel chaque fois qu’il était nécessaire de leur faire accepter plus
d’heures de travail ou des rations plus réduites. Ainsi, même
quand ils se fâchaient, comme ils le faisaient parfois, leur
mécontentement ne menait nulle part car il n’était pas soutenu
par des idées générales. Ils ne pouvaient le concentrer que sur des
griefs personnels et sans importance. Les maux plus grands
échappaient invariablement à leur attention. La plupart des
prolétaires n’avaient même pas de télécrans chez eux. La police
civile elle-même se mêlait très peu de leurs affaires. La
criminalité, à Londres, était considérable. Il y avait tout un État
dans l’État, fait de voleurs, de bandits, de prostituées, de
marchands de drogue, de hors-la-loi de toutes sortes. Mais
comme cela se passait entre prolétaires, cela n’avait aucune
importance. Pour toutes les questions de morale, on leur
permettait de suivre leur code ancestral. Le puritanisme sexuel du
Parti ne leur était pas imposé. L’inversion sexuelle n’était pas
punie, le divorce était autorisé. Entre parenthèses, la dévotion
religieuse elle-même aurait été autorisée si les prolétaires avaient
manifesté par le moindre signe qu’ils la désiraient ou en avaient
besoin. Ils étaient au-dessous de toute suspicion. Comme
l’exprimait le slogan du Parti : « Les prolétaires et les animaux
sont libres. »
Winston se baissa et gratta avec précaution son ulcère
variqueux qui commençait à le démanger. Ce à quoi on revenait
invariablement, était l’impossibilité de savoir ce qu’avait
réellement été la vie avant la Révolution. Il prit dans son tiroir un
exemplaire d’un manuel d’histoire à l’usage des enfants, qu’il
avait emprunté à Mme Parsons, et se mit à en copier un passage
dans son journal. Le voici :

78 –
Anciennement, avant la glorieuse Révolution, Londres
n’était pas la superbe cité que nous connaissons aujourd’hui.
C’était une ville sombre, sale, misérable, où presque personne
n’avait suffisamment de nourriture, où des centaines et des
milliers de pauvres gens n’avaient pas de chaussures aux pieds,
ni même de toit sous lequel ils pussent dormir. Des enfants, pas
plus âgés que vous, devaient travailler douze heures par jour
pour des maîtres cruels qui les fouettaient s’ils travaillaient trop
lentement et ne les nourrissaient que de croûtes de pain rassis et
d’eau. Au milieu de cette horrible pauvreté, il y avait quelques
belles maisons, hautes et larges, où vivaient des hommes riches
qui avaient pour les servir jusqu’à trente domestiques. C’étaient
des hommes gras et laids, aux visages cruels, comme celui que
vous voyez sur l’image de la page ci-contre. Vous pouvez voir
qu’il est vêtu d’une longue veste noire appelée redingote et qu’il
est coiffé d’un étrange chapeau luisant, en forme de tuyau de
poêle, qu’on appelait haut-de-forme. C’était l’uniforme des
capitalistes, et personne d’autre n’avait la permission de le
porter.
Les capitalistes possédaient tout et tous les autres hommes
étaient leurs esclaves. Ils possédaient toute la terre, toutes les
maisons, toutes les usines, tout l’argent. Ils pouvaient, si
quelqu’un leur désobéissait, le jeter en prison, ou lui enlever son
gagne-pain et le faire mourir de faim. Quand une personne
ordinaire parlait à un capitaliste, elle devait prendre une
attitude servile, saluer, enlever sa casquette et donner du
« Monseigneur ». Le chef de tous les capitalistes s’appelait le Roi
et…
Mais Winston savait le reste de rémunération. On
mentionnerait les évêques et leurs manches de fine batiste, les
juges dans leurs robes d’hermine, les piloris de toutes sortes, les
moulins de discipline, le chat à neuf queues, le banquet du Lord
Maire, la coutume d’embrasser l’orteil du pape. Il y avait aussi, ce
qu’on appelait le droit de cuissage qui n’était probablement pas
mentionné dans un livre pour enfants. C’était la loi qui donnait

79 –
aux capitalistes le droit de coucher avec n’importe laquelle des
femmes qui travaillaient dans leurs usines.
Comment, dans ce récit, faire la part du mensonge ? Ce
pouvait être vrai, que le niveau humain fût plus élevé après
qu’avant la Révolution. La seule preuve du contraire était la
protestation silencieuse que l’on sentait dans la moelle de ses os,
c’était le sentiment instinctif que les conditions dans lesquelles on
vivait étaient intolérables et, qu’à une époque quelconque, elles
devaient avoir été différentes.
L’idée lui vint que la vraie caractéristique de la vie moderne
était, non pas sa cruauté, son insécurité, mais simplement son
aspect nu, terne, soumis.
La vie, quand on regardait autour de soi, n’offrait aucune
ressemblance, non seulement avec les mensonges qui s’écoulaient
des télécrans, mais même avec l’idéal que le Parti essayait de
réaliser. D’importantes tranches de vie, même pour un membre
du Parti, étaient neutres et en dehors de la politique : peiner à des
travaux ennuyeux, se battre pour une place dans le métro,
repriser des chaussettes usées, mendier une tablette de
saccharine, mettre de côté un bout de cigarette. L’idéal fixé par le
Parti était quelque chose d’énorme, de terrible, de rayonnant, un
monde d’acier et de béton, de machines monstrueuses et d’armes
terrifiantes, une nation de guerriers et de fanatiques qui
marchaient avec un ensemble parfait, pensaient les mêmes
pensées, clamaient les mêmes slogans, qui perpétuellement
travaillaient, luttaient, triomphaient et persécutaient, c’étaient
trois cents millions d’êtres aux visages semblables.
La réalité montrait des cités délabrées et sales où des gens
sous-alimentés traînaient çà et là des chaussures crevées, dans
des maisons du dix-neuvième siècle rafistolées qui sentaient
toujours le chou et les cabinets sans confort.

80 –
Winston avait, de Londres, la vision d’une cité vaste et en
ruine, peuplée d’un million de poubelles et, mêlé à cette vision, il
voyait un portrait de Mme Parsons, d’une femme au visage ridé et
aux cheveux en mèches, farfouillant sans succès, dans un tuyau
de vidange bouché.
Il se baissa et gratta encore son cou-de-pied. Tout au long du
jour et de la nuit, les télécrans vous cassaient les oreilles avec des
statistiques qui prouvaient que les gens, aujourd’hui, avaient plus
de nourriture, plus de vêtements, qu’ils avaient des maisons plus
confortables, des distractions plus agréables, qu’ils vivaient plus
longtemps, travaillaient moins d’heures, étaient plus gros, en
meilleure santé, plus forts, plus heureux, plus intelligents, mieux
élevés que les gens d’il y avait cinquante ans. Pas un mot de ces
statistiques ne pouvait jamais être prouvé ou réfuté. Le Parti
prétendait, par exemple, qu’aujourd’hui quarante pour cent des
prolétaires adultes savaient lire et écrire. Avant la Révolution,
disait-on, leur nombre était seulement de quinze pour cent. Le
Parti clamait que le taux de mortalité infantile était maintenant
de cent soixante pour mille seulement, tandis qu’avant la
Révolution il était de trois cents pour mille. Et ainsi de tout.
C’était comme si on avait une seule équation à deux inconnues.
Il se pouvait fort bien que littéralement tous les mots des
livres d’histoire, même ce que l’on acceptait sans discussion,
soient purement fantaisistes. Pour ce qu’on en savait, il se pouvait
qu’il n’y eût jamais eu de loi telle que le droit de cuissage, ou de
créature telle que le capitaliste, ou de chapeau tel que le haut-deforme.
Tout se perdait dans le brouillard. Le passé était raturé, la
rature oubliée et le mensonge devenait vérité. Une seule fois, au
cours de sa vie – après l’événement, c’est ce qui comptait –, il
avait possédé la preuve palpable, irréfutable, d’un acte de
falsification. Il l’avait tenue entre ses doigts au moins trente
secondes. Ce devait être en 1973. En tout cas, c’était à peu près à
l’époque où Catherine et lui s’étaient séparés. Mais la date à
considérer était antérieure de sept ou huit années.

81 –
L’histoire commença en vérité vers 1965, à l’époque des
grandes épurations par lesquelles les premiers meneurs de la
Révolution furent balayés pour toujours. Vers 1970, il n’en restait
aucun, sauf Big Brother lui-même. Tous les autres, à ce moment,
avaient été démasqués comme traîtres et contre-révolutionnaires.
Goldstein s’était enfui, et se cachait nul ne savait où. Pour ce qui
était des autres, quelques-uns avaient simplement disparu. Mais
la plupart avaient été exécutés après de spectaculaires procès
publics au cours desquels ils confessaient leurs crimes.
Parmi les derniers survivants, il y avait trois hommes
nommés Jones, Aaronson et Rutherford. Ce devait être en 1965
que ces trois-là avaient été arrêtés. Comme il arrivait souvent, ils
avaient disparu pendant plus d’un an, de sorte qu’on ne savait pas
s’ils étaient vivants ou morts puis, soudain, on les avait ramenés à
la lumière afin qu’ils s’accusent, comme à l’ordinaire.
Ils s’étaient accusés d’intelligence avec l’ennemi (à cette date
aussi, l’ennemi c’était l’Eurasia), de détournement des fonds
publics, du meurtre de divers membres fidèles au Parti,
d’intrigues contre la direction de Big Brother, qui avaient
commencé longtemps avant la Révolution, d’actes de sabotage qui
avaient causé la mort de centaines de milliers de personnes.
Après ces confessions, ils avaient été pardonnés, réintégrés dans
le Parti et nommés à des postes honorifiques qui étaient en fait
des sinécures. Tous trois avaient écrit de longs et abjects articles
dans le Times pour analyser les raisons de leur défection et
promettre de s’amender.
Quelque temps après leur libération, Winston les avait vus
tous trois au Café du Châtaignier. Il se rappelait cette sorte de
fascination terrifiée qui l’avait incité à les regarder du coin de
l’œil.
C’étaient des hommes beaucoup plus âgés que lui, des
reliques de l’ancien monde, les dernières grandes figures peut-

82 –
être des premiers jours héroïques du Parti. Le prestige de la lutte
clandestine et de la guerre civile s’attachait encore à eux dans une
faible mesure. Winston avait l’impression, bien que déjà à cette
époque, les faits et les dates fussent confus, qu’il avait su leurs
noms bien des années avant celui de Big Brother. Mais ils étaient
aussi des hors-la-loi, des ennemis, des intouchables, dont le
destin, inéluctable, était la mort dans une année ou deux. Aucun
de ceux qui étaient tombés une fois entre les mains de la Police de
la Pensée, n’avait jamais, en fin de compte, échappé. C’étaient des
corps qui attendaient d’être renvoyés à leurs tombes.
Aux tables qui les entouraient, il n’y avait personne. Il n’était
pas prudent d’être même seulement vu dans le voisinage de telles
personnes. Ils étaient assis silencieux, devant des verres de gin
parfumé au clou de girofle qui était la spécialité du café. Des trois,
c’était Rutherford qui avait le plus impressionné Winston.
Rutherford avait, à un moment, été un caricaturiste fameux
dont les dessins cruels avaient aidé à enflammer l’opinion avant
et après la Révolution. Maintenant encore, à de longs intervalles,
ses caricatures paraissaient dans le Times. Ce n’étaient que des
imitations de sa première manière. Elles étaient curieusement
sans vie et peu convaincantes. Elles n’offraient qu’un rabâchage
des thèmes anciens : logements des quartiers sordides, enfants
affamés, batailles de rues, capitalistes en haut-de-forme (même
sur les barricades, les capitalistes semblaient encore s’attacher à
leurs hauts-de-forme). C’était un effort infini et sans espoir pour
revenir au passé. Rutherford était un homme monstrueux, aux
cheveux gris, graisseux, en crinière, au visage couturé, à la peau
fiasque, aux épaisses lèvres négroïdes. Il devait avoir été
extrêmement fort. Mais son grand corps s’affaissait, s’inclinait,
devenait bossu, s’éparpillait dans tous les sens. Il semblait
s’effondrer sous les yeux des gens comme une montagne qui
s’émiette.
Il était trois heures de l’après-midi, heure où il n’y a
personne. Winston ne pouvait maintenant se souvenir comment
il avait pu se trouver au café à cette heure-là. L’endroit était

83 –
presque vide. Une musique douce coulait lentement des télécrans.
Les trois hommes étaient assis dans leur coin, presque sans
bouger, et sans parler. Le garçon, sans attendre la commande,
apporta des verres de gin frais. Il y avait à côté d’eux, sur la table,
un jeu d’échecs dont les pièces étaient en place, mais aucun jeu
n’avait commencé. Il arriva alors un accident au télécran, pendant
peut-être une demi-minute. L’air qui se jouait changea et le ton
de la musique aussi. Il y eut alors… mais c’était un son difficile à
décrire, c’était une note spéciale, syncopée, dans laquelle entrait
du braiement et du rire. Winston l’appela en lui-même une note
jaune. Une voix, ensuite, chanta dans le télécran :
Sous le châtaignier qui s’étale,
Je vous ai vendu, vous m’avez vendu.
Ils reposent là-bas. Nous sommes étendus,
Sous le châtaignier qui s’étale.
Les trois hommes n’avaient pas bougé, mais quand Winston
regarda le visage ravagé de Rutherford, il vit que ses yeux étaient
pleins de larmes. Et il remarqua pour la première fois, avec
comme un frisson intérieur, mais sans savoir pourtant pourquoi il
frissonnait, qu’Aaronson et Rutherford avaient tous deux le nez
cassé.
Un peu plus tard, tous trois furent arrêtés. Il apparut qu’ils
s’étaient engagés dans de nouvelles conspirations dès l’instant de
leur libération. À leur second procès, ils confessèrent encore leurs
anciens crimes ainsi que toute une suite de nouveaux. Ils furent
exécutés et leur vie fut consignée dans les annales du Parti, pour
servir d’avertissement à la postérité.
Environ cinq ans après, en 1973, Winston déroulait une liasse
de documents qui venait de tomber du tube pneumatique sur son
bureau quand il tomba sur un fragment de papier qui avait
probablement été glissé parmi les autres puis oublié. Il ne l’avait
pas étalé que, déjà, il avait vu ce qu’il signifiait. C’était une demipage déchirée d’un numéro du Times d’il y avait dix ans – comme

84 –
c’était la moitié supérieure de la page, elle portait la date. Cette
page présentait une photo des délégués à une réunion du Parti
qui se tenait à New York. Au milieu du groupe, on pouvait
remarquer Jones, Aaronson et Rutherford. On ne pouvait se
tromper. D’ailleurs leurs noms figuraient dans la légende, audessous de la photo.
Le fait était qu’aux deux procès les trois hommes avaient
confessé qu’à cette date ils se trouvaient sur le sol eurasien. Ils
avaient pris l’avion à un aérodrome secret du Canada pour aller à
un rendez-vous quelque part en Sibérie. Là, ils avaient conféré
avec des membres de l’état-major eurasien à qui ils avaient confié
d’importants secrets militaires. La date s’était fixée dans la
mémoire de Winston parce qu’il se trouvait que, par hasard,
c’était le jour de la Saint-Jean. Mais l’histoire complète devait se
retrouver sur d’innombrables autres documents. Il n’y avait
qu’une seule conclusion possible, les confessions étaient des
mensonges.
Naturellement, cette conclusion n’était pas en elle-même une
découverte. Même à cette époque, Winston n’imaginait pas que
les gens qui étaient anéantis au cours des épurations avaient
réellement commis les crimes dont on les accusait. Mais ceci était
une preuve concrète. C’était un fragment du passé aboli. C’était le
fossile qui, découvert dans une couche de terrain où on ne croyait
pas le trouver, détruit une théorie géologique. Ce document, s’il
avait pu être publié et expliqué, aurait suffi pour faire sauter le
Parti et le réduire en poussière.
Winston avait continué à travailler. Sitôt qu’il avait vu ce
qu’était la photographie et ce qu’elle signifiait, il l’avait recouverte
d’une autre feuille de papier. Heureusement, quand il l’avait
déroulée, elle s’était trouvée à l’envers par rapport au télécran.
Il posa son sous-main sur ses genoux et recula sa chaise pour
se placer aussi loin que possible du télécran. Garder un visage
impassible n’était pas difficile et, avec un effort, on peut contrôler

85 –
jusqu’au rythme de sa respiration. Mais on ne peut maîtriser les
battements de son cœur et le télécran était assez sensible pour les
relever.
Il laissa passer, autant qu’il put en juger, dix minutes,
pendant lesquelles il fut tourmenté par la crainte que ne le
trahisse quelque accident – un courant d’air inattendu, par
exemple, qui soufflerait sur son bureau. Ensuite, sans la
découvrir, il jeta la photographie avec d’autres vieux papiers dans
le trou de mémoire. En moins d’une minute peut-être, elle avait
dû être réduite en cendres.
L’incident avait eu lieu dix, onze ans plus tôt. Aujourd’hui,
probablement, Winston aurait gardé la photographie. Il était
curieux que le fait de l’avoir tenue entre ses doigts semblait
constituer pour lui une différence, même à cette heure où la
photographie elle-même, aussi bien que l’événement qu’elle
rappelait, n’était qu’un souvenir. « L’emprise du Parti sur le passé
était-elle moins forte, se demanda-t-il, du fait qu’une pièce qui
n’existait plus avait à un moment existé ? »
Mais à l’heure actuelle, en supposant qu’elle eût pu être,
d’une manière quelconque ressuscitée de ses cendres, la
photographie n’aurait même pas constitué une preuve.
Au moment où Winston l’avait découverte, déjà l’Océania
n’était plus en guerre contre l’Eurasia, et il aurait fallu que ce fût
en faveur des agents de l’Estasia que les trois hommes trahissent
leur pays. Depuis, il y avait eu d’autres changements. Deux ?
Trois ? Winston ne pouvait se rappeler combien. Très
probablement, les confessions avaient été récrites et récrites
encore, si bien que les faits et dates primitifs n’avaient plus la
moindre signification. Le passé, non seulement changeait, mais
changeait continuellement.
Ce qui affligeait le plus Winston et lui donnait une sensation
de cauchemar, c’est qu’il n’avait jamais clairement compris

86 –
pourquoi cette colossale imposture était entreprise. Les avantages
immédiats tirés de la falsification du passé étaient évidents, mais
le mobile final restait mystérieux. Il reprit sa plume et écrivit :
Je comprends comment. Je ne comprends pas pourquoi.
Il se demanda, comme il l’avait fait plusieurs fois déjà, s’il
n’était pas lui-même fou. Peut-être un fou n’était-il qu’une
minorité réduite à l’unité. À une certaine époque, c’était un signe
de folie que de croire aux révolutions de la terre autour du soleil.
Aujourd’hui, la folie était de croire que le passé était immuable.
Peut-être était-il le seul à avoir cette croyance. S’il était le seul, il
était donc fou. Mais la pensée d’être fou ne le troublait pas
beaucoup. L’horreur était qu’il se pouvait qu’il se trompât.
Il prit le livre d’Histoire élémentaire et regarda le portrait de
Big Brother qui en formait le frontispice. Les yeux hypnotiseurs le
regardaient dans les yeux. C’était comme si une force énorme
exerçait sa pression sur vous. Cela pénétrait votre crâne, frappait
contre votre cerveau, vous effrayait jusqu’à vous faire renier vos
croyances, vous persuadant presque de nier le témoignage de vos
sens.
Le Parti finirait par annoncer que deux et deux font cinq et il
faudrait le croire. Il était inéluctable que, tôt ou tard, il fasse cette
déclaration. La logique de sa position l’exigeait. Ce n’était pas
seulement la validité de l’expérience, mais l’existence même d’une
réalité extérieure qui était tacitement niée par sa philosophie.
L’hérésie des hérésies était le sens commun. Et le terrible n’était
pas que le Parti tuait ceux qui pensaient autrement, mais qu’il se
pourrait qu’il eût raison.
Après tout, comment pouvons-nous savoir que deux et deux
font quatre ? Ou que la gravitation exerce une force ? Ou que le
passé est immuable ? Si le passé et le monde extérieur n’existent
que dans l’esprit et si l’esprit est susceptible de recevoir des
directives ? Alors quoi ?

87 –
Mais non. De lui-même, le courage de Winston se durcit. Le
visage d’O’Brien, qu’aucune association d’idée évidente n’avait
évoqué, se présenta à son esprit. Il sut, avec plus de certitude
qu’auparavant, qu’O’Brien était du même bord que lui. Il écrivait
son journal pour O’Brien, à O’Brien. C’était comme une
interminable lettre que personne ne lirait jamais mais qui,
adressée à une personne particulière, prendrait de ce fait sa
couleur.
Le Parti disait de rejeter le témoignage des yeux et des
oreilles. C’était le commandement final et le plus essentiel. Son
cœur faiblit quand il pensa à l’énorme puissance déployée contre
lui, à la facilité avec laquelle n’importe quel intellectuel du Parti le
vaincrait dans une discussion, aux subtils arguments qu’il serait
incapable de comprendre, et auxquels il serait encore moins
capable de répondre. Et cependant, il était dans le vrai. Le Parti
se trompait et lui était dans le vrai. L’évidence, le sens commun,
la vérité, devaient être défendus. Les truismes sont vrais. Il fallait
s’appuyer dessus. Le monde matériel existe, ses lois ne changent
pas. Les pierres sont dures, l’eau humide, et les objets qu’on laisse
tomber se dirigent vers le centre de la terre.
Avec la sensation qu’il s’adressait à O’Brien, et aussi qu’il
posait un important axiome, il écrivit :
La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font
quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit.
CHAPITRE VIII
Un parfum de café grillé – de vrai café, pas de café de la
Victoire – venait de quelque part au bas d’un passage et flottait
dans la rue. Winston s’arrêta involontairement. Il retrouva, peutêtre deux secondes, le monde à moitié oublié de son enfance. Puis

88 –
une porte claqua, qui sembla couper l’odeur aussi brusquement
que s’il s’agissait d’un son.
Il avait, pendant plusieurs kilomètres, marché sur des pavés,
et son ulcère variqueux lui donnait des élancements. C’était la
seconde fois, en trois semaines, qu’il manquait une soirée au
Centre communautaire. C’était une grave imprudence, car on
pouvait être certain que les présences au Centre étaient
soigneusement contrôlées.
En principe, un membre du Parti n’avait pas de loisirs et
n’était jamais seul, sauf quand il était au lit. On tenait pour acquis
que lorsqu’il ne travaillait, ne mangeait ou ne dormait pas, il
prenait part à quelque distraction collective. Faire n’importe quoi
qui pourrait indiquer un goût pour la solitude, ne fût-ce qu’une
promenade, était toujours légèrement dangereux. Il y avait, en
novlangue, un mot pour désigner ce goût. C’était egovie, qui
signifiait individualisme et excentricité. Mais ce soir-là, quand il
était sorti du ministère, le parfum de l’air d’avril l’avait tenté. Le
ciel était d’un bleu plus chaud qu’il ne l’avait encore été de l’année
et, soudain, la longue soirée bruyante au Centre, les jeux
assommants et fatigants, les conférences, la camaraderie criarde,
facilitée par le gin, lui avaient paru intolérables. D’un mouvement
impulsif, il s’était détourné de l’arrêt de l’autobus et avait erré
dans le labyrinthe londonien, d’abord au Sud, puis à l’Est, puis au
Nord. Il s’était égaré dans des rues inconnues, se préoccupant à
peine de la direction qu’il prenait.
S’il y a un espoir, avait-il écrit dans son journal, il est chez
les prolétaires.
Ces mots, affirmation d’une vérité mystique, mais d’une
palpable absurdité, le hantèrent pendant sa promenade. Il se
trouvait quelque part dans les quartiers sordides et vagues, peints
de brun, vers le Nord-Est de ce qui, à une époque, avait été la gare
de Saint-Pancrace. Il remontait une rue grossièrement pavée,
bordée de petites maisons à deux étages dont les portes délabrées

89 –
ouvraient directement sur le trottoir et donnaient curieusement
l’impression de trous de rats. Il y avait çà et là, au milieu des
pavés, des flaques d’eau sale. À l’intérieur et à l’extérieur des
porches sombres et le long d’étroites ruelles latérales qui
s’ouvraient de chaque côté de l’artère principale un nombre
étonnant de gens fourmillaient : filles en pleine floraison, aux
lèvres violemment rougies, garçons qui poursuivaient les filles,
femmes enflées à la démarche lourde, images de ce que seraient
les filles dans dix ans, créatures vieilles et courbées traînant des
pieds plats, enfants pieds nus et haillonneux qui jouaient dans les
flaques d’eau et s’égaillaient aux cris furieux de leur mère. Un
quart peut-être des fenêtres de la rue était réparé au moyen de
planches. La plupart des gens ne faisaient pas attention à
Winston. Quelques-uns le regardaient avec une sorte de curiosité
circonspecte. Deux femmes monstrueuses, aux avant-bras d’un
rouge brique croisés sur leur tablier, bavardaient devant une
porte. Winston saisit en passant des bribes de conversation.
– Oui, que je lui ai dit, tout ça c’est très bien, oui, mais à ma
place, vous auriez fait comme moi. C’est facile de critiquer, je lui
ai dit, mais vous n’avez pas les mêmes ennuis que moi.
– Ah ! répondait l’autre, c’est tout juste comme vous dites,
c’est là que ça cloche.
Les voix stridentes s’arrêtèrent brusquement. Les femmes
l’examinèrent au passage dans un silence hostile. Ce n’était pas
exactement de l’hostilité. C’était plutôt une sorte de
circonspection, de raidissement momentané, comme au passage
d’un animal non familier. On ne devait pas voir souvent, dans une
telle rue, la combinaison bleue du Parti.
Il était en vérité imprudent de se montrer dans de tels lieux à
moins que l’on y fût appelé par une affaire précise. On pouvait
être arrêté par des patrouilles. « Puis-je voir vos papiers,
camarade ? Que faites-vous là ? À quelle heure avez-vous laissé
votre travail ? Est-ce votre chemin habituel pour rentrer chez

90 –
vous ? » Et ainsi de suite. Non qu’il y eût aucune règle interdisant
de rentrer chez soi par un chemin inhabituel, mais cela suffisait
pour attirer sur vous l’attention, si la Police de la Pensée était
prévenue.
Brusquement, toute la rue fut en ébullition. Le cri de sauvequi-peut fusa de tous côtés. Les gens filaient chez eux comme des
lapins. Une jeune femme jaillit d’une porte, s’empara d’un petit
enfant qui jouait dans une flaque, l’enveloppa vivement de son
tablier et rentra chez elle d’un bond.
Au même instant, un homme vêtu d’un habit noir en
accordéon, qui avait surgi d’une rue transversale, courut à
Winston et, d’un air bouleversé, lui montra du doigt le ciel.
– Marmites ! hurla-t-il. Attention, patron ! patron ! Pan ! sur
la tête. À plat ventre ! Vite !
« Marmites » était le nom donné, on ne savait pourquoi, par
les prolétaires, aux bombes-fusées. Winston se jeta promptement
sur le sol. Les prolétaires ne se trompaient presque jamais quand
ils vous donnaient de tels avis. Ils semblaient posséder une sorte
d’instinct qui les prévenait plusieurs secondes à l’avance de
l’approche d’une fusée, bien que celle-ci soit censée voyager plus
vite que le son. Winston se couvrit la tête de ses bras repliés. On
entendit un grondement sourd qui sembla soulever le pavé. Une
pluie d’objets légers lui tombèrent en grêle sur le dos. Quand il se
releva, il vit qu’il avait été couvert de fragments de vitre tombés
d’une fenêtre voisine.
Il reprit sa marche. La bombe avait démoli un groupe de
maisons à deux cents mètres dans le haut de la rue. Une colonne
de fumée noire pendait du ciel et, au-dessous, il y avait un nuage
de poussière de plâtre dans lequel, autour des décombres, une
foule se groupait déjà. Il vit devant lui, sur le pavé, un petit
morceau de plâtre rayé d’un brillant trait rouge. Quand il
l’atteignit, il identifia une main, sectionnée au poignet. La

91 –
coupure était rouge, mais la main était si blême qu’elle
ressemblait à un moulage de plâtre.
Il poussa la chose du pied dans le caniveau puis, pour éviter
la foule, tourna à droite dans une rue transversale. En trois ou
quatre minutes, il était hors de la zone sinistrée et les rues
sordides avaient repris leur animation grouillante, comme s’il ne
s’était rien passé.
Il était près de huit heures et les cafés que fréquentaient les
prolétaires (on les appelait des « bistrots ») étaient combles. Par
leurs crasseuses portes tournantes, qui s’ouvraient et se
refermaient sans cesse, venait une odeur d’urine, de sciure de
bois et de bière aigre. Dans un angle formé par une façade en
saillie, trois hommes étaient groupés. Celui du milieu tenait un
journal plié que les deux autres étudiaient par-dessus son épaule.
Avant même qu’il fût assez près pour déchiffrer l’expression de
leurs visages, Winston put constater leur état de tension par
toutes les lignes de leurs corps. C’étaient évidemment des
nouvelles sérieuses qu’ils lisaient. Il les avait dépassés de
quelques pas quand, soudain, le groupe se disloqua et deux
hommes entrèrent dans une violente altercation. Ils semblèrent,
un moment, presque sur le point d’en venir aux mains.
– Est-ce que vous ne pouvez pas, bon sang, écouter ce que je
vous dis ? Je vous dis qu’aucun nombre terminé par sept n’a
gagné depuis au moins quatorze mois.
– Oui, il a gagné !
– Non, il n’a pas gagné ! À la maison, j’ai tous les numéros
gagnants depuis au moins deux ans, inscrits sur un papier. Je les
note aussi régulièrement qu’une horloge. Et je vous le dis, aucun
nombre terminé par sept…

92 –
– Oui, un sept a gagné. Je pourrais presque vous dire ce sacré
nombre. Il finissait par quatre, zéro, sept. C’était en février, la
deuxième semaine de février.
– Des prunes, votre février. J’ai tout noté, noir sur blanc. Et je
vous dis, aucun nombre…
– Oh ! la ferme ! dit le troisième homme.
Ils parlaient de la loterie. Winston, trente mètres plus loin, se
retourna. Ils discutaient encore avec des visages pleins d’ardeur
et de passion. La loterie et les énormes prix qu’elle payait chaque
semaine, était le seul événement public auquel les prolétaires
portaient une sérieuse attention. Il y avait probablement quelques
millions de prolétaires pour lesquels c’était la principale, sinon la
seule raison de vivre. C’était leur plaisir, leur folie, leur calmant,
leur stimulant intellectuel. Quand il s’agissait de loterie, même les
gens qui savaient à peine lire et écrire, semblaient capables de
calculs compliqués et de prodiges de mémoire déconcertants. Il y
avait toute une classe de gens qui gagnaient leur vie simplement
en vendant des systèmes, des prévisions, des amulettes portebonheur. Winston n’avait rien à voir avec le mécanisme de la
loterie qui était dirigé par le ministère de l’Abondance. Mais il
savait, en vérité tout le monde dans le Parti le savait, que les prix
étaient pour la plupart fictifs. Il n’y avait que les petites sommes
qui fussent réellement payées. Les gagnants des gros prix étaient
des gens qui n’existaient pas. Ce n’était pas difficile à arranger, vu
l’absence de toute réelle communication entre une partie et
l’autre de l’Océania.
Mais s’il y avait un espoir, il se trouvait chez les prolétaires. Il
fallait s’accrocher à cela. La formule, exprimée en mots, paraissait
raisonnable. C’est quand on regardait les êtres humains qui vous
croisaient sur le pavé qu’elle devenait un acte de foi. La rue dans
laquelle Winston avait tourné descendait une colline. Il avait
l’impression de s’être déjà trouvé dans ces parages et qu’il y avait,
pas très loin, une artère importante. Un vacarme de voix criardes

93 –
venait de quelque part en avant. La rue fit un coude brusque puis
se termina par un escalier qui menait à une allée encaissée où
quelques marchands vendaient en plein air des légumes fanés.
Winston, alors, reconnut l’endroit. L’allée s’ouvrait sur la rue
principale et au premier tournant, à moins de cinq minutes, se
trouvait le magasin d’antiquités où il avait acheté le livre neuf qui
était maintenant son journal. Pas très loin, dans une petite
papeterie, il avait acheté son porte-plume et sa bouteille d’encre.
Il s’arrêta un instant en haut de l’escalier. De l’autre côté de
l’allée, il y avait un petit bistrot sale dont les fenêtres paraissaient
couvertes de givre, mais qui étaient simplement, en réalité,
enduites de poussière. Un très vieil homme, courbé, mais actif,
dont les moustaches blanches se hérissaient comme celles d’une
crevette, poussa la porte tournante et entra. Tandis que Winston
le regardait, il lui vint à l’idée que le vieillard, qui devait avoir au
moins quatre-vingts ans, était déjà un homme mûr au moment de
la Révolution. Lui, et quelques autres comme lui, étaient les
derniers liens existant actuellement avec le monde capitaliste
disparu. Dans le Parti lui-même, il ne restait pas beaucoup de
gens dont les idées avaient été formées avant la Révolution. La
vieille génération avait en grande partie été balayée au cours des
grandes épurations qui avaient eu lieu entre mil neuf cent
cinquante et mil neuf cent soixante-dix. Le petit nombre de ceux
qui avaient survécu avait depuis longtemps été amené, terrifié, à
une complète abdication intellectuelle. S’il y avait quelqu’un au
monde capable de faire un exposé exact des conditions de vie
dans la première partie du siècle, ce ne pouvait être qu’un
prolétaire.
Winston se remémora soudain le passage du livre d’Histoire
qu’il avait copié dans son journal et une folle impulsion s’empara
de lui. Il irait dans le bistrot, il réussirait à entrer en relation avec
le vieillard, puis il le questionnerait. Il lui dirait : « Parlez-moi de
votre vie quand vous étiez un petit garçon. À quoi ressemblait-elle
à cette époque ? Les choses étaient-elles meilleures, ou pires qu’à
présent ? »

94 –
Il pressa le pas pour ne pas se donner le temps d’avoir peur,
puis descendit les marches et traversa la rue étroite. C’était une
folie, naturellement.
Comme d’habitude, il n’y avait pas de règle précise
interdisant de parler aux prolétaires et de fréquenter leurs cafés,
mais c’était un acte beaucoup trop inhabituel pour qu’il ne fût pas
remarqué. Si la patrouille apparaissait, il alléguerait une faiblesse
subite, mais il était peu probable qu’on dût y ajouter foi.
Il poussa la porte et une horrible odeur caséeuse de bière
aigre le frappa au visage. Comme il entrait, le bruit des voix
diminua de la moitié environ de son volume. Il sentit derrière lui
tous les regards fixés sur sa combinaison bleue. Une partie de
flèches qui était en train à l’autre extrémité de la pièce fut
interrompue pendant trente secondes au moins. Le vieillard qu’il
avait suivi était au bar où il discutait avec le barman, un jeune
homme grand, corpulent, au nez en bec d’aigle, aux avant-bras
énormes. Un groupe de consommateurs, des verres à la main, les
entouraient et suivaient la scène.
– Je vous parle assez poliment, pas ? disait le vieillard en
redressant les épaules d’un air batailleur. Vous dites que vous
n’avez pas un verre d’une pinte dans tout votre bon sang de
bistrot ?
– Eh nom de nom ! qu’est-ce que c’est qu’une pinte ?
demanda le barman en se penchant en avant, l’extrémité de ses
doigts appuyée au comptoir.
– Entendez-moi ça ! Ça s’appelle barman et ça n’sait pas c’que
c’est qu’une pinte. Quoi ! Une pinte, c’est un d’mi quart et il y a
quatre quarts dans un gallon. La prochaine fois, faudra vous
apprendre l’A B C.

95 –
– Jamais entendu parler de ça, répondit brièvement le
barman. Litres et demi-litres, c’est tout ce que nous servons. Voilà
les verres sur l’étagère devant vous.
– J’veux une pinte, persista le vieillard. Vous pouvez bien me
soutirer une pinte. Nous n’avions pas ces bon sang de litres quand
j’étais un jeune homme.
– Quand vous étiez jeune, nous vivions tous au sommet des
arbres, dit le barman avec un coup d’œil aux autres
consommateurs.
Il y eut un bruyant éclat de rire et le malaise causé par
l’entrée de Winston sembla disparaître. Le visage au poil blanc du
vieillard s’était enflammé. Il se détourna en marmonnant et se
heurta à Winston qui le prit gentiment par le bras.
– Un verre ? demanda-t-il.
– Vous êtes un homme, dit l’autre en redressant les épaules.
Il ne paraissait pas avoir remarqué la combinaison bleue de
Winston.
– Une pinte ! ajouta-t-il agressivement à l’adresse du barman.
Une pinte de wallop.
Le barman ouvrit et versa deux demi-litres de bière d’un brun
sombre dans des verres épais qu’il avait rincés dans un baquet
sous le comptoir. La bière était la seule boisson qu’on pût obtenir
dans les cafés de prolétaires. Les prolétaires n’étaient pas censés
boire du gin, mais en pratique, ils pouvaient en obtenir assez
facilement.
Le jeu de va-et-vient des flèches battait son plein et le groupe
qui était au bar s’était mis à parler de billets de loterie. La

96 –
présence de Winston, pour un moment, était oubliée. Il y avait
sous une fenêtre une table de bois blanc où le vieil homme et lui
pouvaient parler sans crainte d’être entendus. C’était
extrêmement dangereux mais, en tout cas, il n’y avait pas de
télécran dans la pièce. Winston s’en était assuré aussitôt entré.
– I’ aurait pu m’tirer une pinte, grommelait le vieillard en
s’installant devant son verre. Un d’mi-litre, c’est pas assez. On n’a
pas son content. Et tout un litre, c’est trop. Ça fait travailler ma
vessie. Sans compter l’prix.
– Vous avez dû voir de grands changements, depuis que vous
étiez jeune, dit timidement Winston.
Les yeux bleu pâle du vieillard erraient de la cible des flèches
au bar et du bar à la porte, comme s’il pensait que c’était dans le
bar que les changements avaient eu lieu.
– La bière était meilleure, dit-il finalement. Et moins chère !
Quand j’tais jeune, la bière blonde, nous l’appelions wallop, elle
coûtait quatre sous la pinte. C’tait avant la guerre, bien sûr.
– Quelle guerre était-ce ? demanda Winston.
– C’est tout des guerres, répondit vaguement le vieillard.
Il prit son verre, redressa de nouveau les épaules.
– À la vôtre !
Dans son cou étroit, la pomme d’Adam saillante fit un rapide
et surprenant mouvement de va-et-vient, et la bière disparut.
Winston alla au bar et revint avec deux autres demi-litres. Le
vieillard parut avoir oublié sa prévention contre l’absorption d’un
litre entier.

97 –
– Vous êtes beaucoup plus vieux que moi, dit Winston. Vous
deviez être déjà un homme fait quand je suis né. Vous pouvez
vous rappeler comment était la vie avant la Révolution. Les gens
de mon âge ne connaissent réellement rien de ce temps-là. Nous
pouvons seulement nous renseigner en lisant des livres, mais ce
que disent les livres peut ne pas être vrai. Je voudrais avoir votre
opinion là-dessus. Les livres d’Histoire content que la vie avant la
Révolution était absolument différente de ce qu’elle est
maintenant. Il y avait une oppression, une injustice, une
pauvreté, terribles, pires que tout ce que nous pouvons imaginer.
Ici, à Londres, la grande masse du peuple n’avait jamais rien à
manger, de la naissance à la mort. On travaillait douze heures par
jour, on laissait l’école à neuf ans, on couchait dix dans une pièce.
À la même époque, il y avait un tout petit nombre de gens,
seulement quelques milliers, les capitalistes, disait-on, qui étaient
riches et puissants. Ils possédaient tout ce qu’il y avait à posséder.
Ils vivaient dans de grandes maisons somptueuses avec trente
serviteurs, ils se promenaient en automobile ou en voiture à
quatre chevaux, buvaient du champagne, portaient des hauts-deforme.
Le visage du vieillard s’éclaira soudain.
– Haut-de-forme, répéta-t-il. C’est drôle qu’vous en parlez. La
même chose m’est v’nue dans l’esprit, seul’ment hier, j’ sais pas
pourquoi. J’ m’ disais justement, y a du temps qu’ j’ai pas vu un
haut-de-forme. Tous partis, oui. La dernière fois qu’j’en portais
un, c’était à l’enterrement d’ ma sœur. Et c’tait… non, j’ pourrais
pas vous dire la date, mais ça d’vait être y a cinquante ans. Bien
sûr, on l’avait seulement loué pour la circonstance, vous
comprenez.
– Ce n’est pas très important, les hauts-de-forme, dit Winston
patiemment. Le point est que ces capitalistes, et quelques
hommes de loi et quelques prêtres qui vivaient d’eux, étaient les
seigneurs de la terre. Tout était pour eux. Vous, les gens
ordinaires, les travailleurs, vous étiez leurs esclaves. Ils pouvaient
faire de vous ce qu’ils voulaient. Ils pouvaient vous embarquer

98 –
pour le Canada comme des bestiaux. Ils pouvaient coucher avec
vos filles s’ils le désiraient. Ils pouvaient vous faire fouetter avec
quelque chose qu’on appelait le chat à neuf queues. Quand vous
passiez devant eux, vous deviez enlever vos casquettes. Tous les
capitalistes ne se déplaçaient qu’entourés d’une bande de laquais
qui…
Le visage du vieillard s’éclaira encore.
– Laquais, dit-il. Ça c’est un mot qu’ j’ai pas entendu ‘y a bien
longtemps. Laquais ! Ça me ramène en arrière, vrai ! Ça m’
revient, oh ! ‘y a combien d’années, j’ sais pas. Quéquefois, j’allais
à Hyde Park l’ dimanche après-midi entendre les types parler.
L’armée du Salut, les catholiques romains, les Juifs, les Indiens.
‘Y en avait de toutes sortes. Et ‘y avait un type, non j’ peux pas
vous dire son nom, mais un vrai bon orateur, c’était, et éloquent !
I’ mâchait pas les mots. ‘Laquais ! i’ disait. ‘Laquais d’ la
bourgeoisie ! Valets d’ la classe dirigeante ! « Parasite » aussi,
était un d’ ses mots. Et aussi hyènes ! ‘i les appelait, juste des
hyènes. Bien sûr, ‘i parlait du parti travailliste, vous comprenez !
Winston avait l’impression qu’il jouait aux propos
interrompus.
– Ce que je voudrais réellement savoir est ceci… dit-il.
Pensez-vous que vous avez maintenant plus de liberté qu’à cette
époque ? Est-ce que vous êtes davantage traité comme un être
humain ? Dans l’ancien temps, les gens riches, les gens qui
dirigeaient…
Le vieillard eut une réminiscence.
– La chambre des Lords, jeta-t-il.
– La chambre des Lords, si vous voulez. Ce que je vous
demande est si ces gens pouvaient vous traiter en inférieurs,
simplement parce qu’ils étaient riches et vous pauvres. Est-ce

99 –
vrai, par exemple, que vous deviez les appeler « Monseigneur » et
enlever votre casquette quand vous les croisiez ?
Le vieillard parut réfléchir profondément. Il but environ le
quart de sa bière avant de répondre.
– Oui, dit-il. Ils aimaient qu’on les salue. Cela montrait l’
respect. J’aimais pas ça moi-même, mais j’ l’ faisais assez souvent.
Il fallait, comm’ on pourrait dire.
– Et est-ce que c’était l’habitude, je répète seulement ce que
j’ai lu dans les livres d’Histoire, est-ce que c’était l’habitude que
ces gens et leurs domestiques vous fassent descendre du trottoir
dans le caniveau ?
– Un d’eux m’a poussé un’ fois, dit le vieillard. J’ m’ souviens
comme si c’était d’hier. C’était l’soir des régates. I’ étaient
toujours bien tapageurs, les soirs d’ régates, et j’ rentre dans un
jeun’ type dans l’av’nue d’Shaftesbury. Tout à fait chic, qu’i était.
Chemise, tuyau de poêle, par’dessus noir. Et comme i zigzaguait
su’ l’ trottoir j’ lui ai rentré d’dans sans faire attention. I’ dit :
« Vous pouvez pas r’garder où vous allez, non ? » J’ dis : « Vous
l’avez acheté, l’ bon sang d’ trottoir ? » I’ dit : « J’vais vous tordre
l’ cou si vous prenez c’ ton. » J’dis : « V’ zêtes ivre, j’vais vous
aplatir dans une demi-minute ! » Et vous n’ croirez pas, i’ a mis sa
main su’ ma poitrine et m’a donné un’ poussée qui m’a envoyé
presqu’ sous les roues d’un bus. Mais j’étais jeune en c’ temps-là
et j’ lui en aurais lancé une, mais…
Un sentiment d’impuissance s’empara de Winston. La
mémoire du vieil homme n’était qu’un monceau de détails,
décombres de sa vie. On pourrait l’interroger toute une journée
sans obtenir aucune information réelle. Les histoires du Parti
pouvaient encore être vraies à leur façon. Elles pouvaient même
être complètement vraies. Il fit une dernière tentative :

100 –
– Peut-être ne me suis-je pas exprimé clairement, dit-il. Ce
que je veux dire est ceci : Vous avez vécu longtemps. Vous avez
vécu la moitié de votre vie avant la Révolution. En 1925, par
exemple, vous étiez déjà un homme. Diriez-vous, d’après vos
souvenirs, que la vie en 1925 était meilleure qu’elle ne l’est
maintenant ? Ou était-elle pire ? Si vous pouviez choisir,
préféreriez-vous vivre alors, ou maintenant ?
– J’ sais c’ que vous attendez d’ moi, répondit-il. Vous
attendez qu’ je dise que j’ voudrais être encore jeune. Beaucoup d’
gens diraient qu’ils préféreraient être jeunes, si on leur d’mandait.
Quand on arrive à mon âge, on n’est jamais bien. J’ai un’ vilain’
chose aux pieds qui m’ font souffrir et ma vessie est terrible. Ell’
m’ fait sortir du lit six, même sept fois dans la nuit. D’aut’ part, y a
d’ grands avantages à être un vieillard. On n’a plus les mêmes
embêtements. Pas d’ trucs de femmes et c’ t’un grand avantage. J’
n’ai pas vu un’ femme d’puis au moins trente ans, vous pouvez m’
croire. Je n’ l’ai pas désiré, c’ qui est plus.
Winston s’adossa à l’appui de la fenêtre. Il était inutile de
continuer. Il allait acheter encore de là bière quand le vieillard se
leva et se traîna en toute hâte vers l’urinoir puant qui était à côté
de la salle. Le demi-litre supplémentaire le travaillait déjà.
Winston resta assis une minute ou deux, les yeux fixés sur son
verre vide et remarqua à peine ensuite à quel moment ses pieds le
ramenèrent dans la rue.
En moins de vingt ans au plus, réfléchit-il, on aura cessé de
pouvoir répondre à cette simple et importante question : « La vie
était-elle meilleure avant la Révolution qu’à présent ? » En fait,
on ne pouvait déjà pas y répondre, puisque les quelques
survivants épars de l’ancien monde étaient incapables de
comparer une époque à l’autre. Ils se rappelaient un millier de
choses sans importance : une querelle avec un collègue, la
recherche d’une pompe à bicyclette perdue, l’expression de visage
d’une sœur morte depuis longtemps, les tourbillons de poussière
par un matin de vent d’il y avait soixante-dix ans, mais tous les
faits importants étaient en dehors du champ de leur vision. Ils

101 –
étaient comme des fourmis. Elles peuvent voir les petits objets,
mais non les gros.
La mémoire était défaillante et les documents falsifiés, la
prétention du Parti à avoir amélioré les conditions de la vie
humaine devait alors être acceptée, car il n’existait pas et ne
pourrait jamais exister de modèle à quoi comparer les conditions
actuelles.
Le cours des réflexions de Winston fut brusquement
interrompu. Il s’arrêta et leva les yeux. Il se trouvait dans une rue
étroite bordée de quelques petites boutiques sombres,
disséminées parmi des maisons d’habitation. Trois globes de
métal décoloré, qui paraissaient avoir dans le temps été dorés,
étaient suspendus immédiatement au-dessus de sa tête. Il lui
semblait reconnaître l’endroit. Naturellement ! Il se trouvait
devant le magasin d’antiquités où il avait acheté l’album. Un
frisson de peur le traversa. Acheter l’album avait d’abord été un
acte suffisamment imprudent, et il s’était juré de ne jamais
revenir dans les environs du magasin. Mais sitôt qu’il avait laissé
vagabonder sa pensée, ses pieds l’avaient d’eux-mêmes ramené
là. C’était précisément contre ces sortes d’impulsions qui étaient
de véritables suicides, qu’il avait espéré se garder en écrivant son
journal. Il remarqua au même instant que le magasin était encore
ouvert, bien qu’il fût près de neuf heures. Avec l’impression qu’il
serait moins remarqué à l’intérieur que s’il traînait sur le trottoir,
il passa la porte. Si on le questionnait, il pourrait dire avec
vraisemblance qu’il essayait d’acheter des lames de rasoir.
Le propriétaire venait d’allumer une suspension à pétrole qui
répandait une odeur trouble, mais amicale. C’était un homme de
soixante ans, peut-être, frêle et courbé, au nez long et
bienveillant, dont les yeux au regard doux étaient déformés par
des lunettes épaisses. Ses cheveux étaient presque blancs, mais
ses sourcils broussailleux étaient encore noirs. Ses lunettes, ses
gestes affairés et courtois et le fait qu’il portait une jaquette de
velours noir usé, lui prêtaient un vague air d’intellectualité,
comme s’il avait été quelque homme de lettres, ou peut-être un

102 –
musicien. Sa voix était douce, comme désuète, et son accent
moins vulgaire que celui de la plupart des prolétaires.
–Je vous ai reconnu sur le trottoir, dit-il immédiatement.
Vous êtes le monsieur qui avez acheté l’album de souvenirs de
jeune femme. C’était un superbe morceau, certes. Vergé blanc, on
appelait ce papier. On n’en a pas fabriqué comme cela depuis…
Oh ! je puis dire cinquante ans ! – Il regarda Winston par-dessus
ses lunettes. – Désirez-vous quelque chose ? Ou voulez-vous
seulement jeter un coup d’œil ?
– Je suis entré en passant, répondit vaguement Winston. Je
ne désire rien de spécial.
– Tant mieux, dit l’autre, car je ne pense pas que je pourrais
vous satisfaire. – Il fit un geste d’excuse de sa main à la paume
grassouillette. – Vous voyez comment c’est. On pourrait dire un
magasin vide. De vous à moi, le commerce d’antiquités est mort.
Plus aucune demande, plus de marchandises. Meubles,
porcelaine, verres, tout s’est cassé au fur et à mesure. Et,
naturellement, la marchandise en métal, en grande partie, a été
fondue. Il y a des années que je n’ai vu un bougeoir en cuivre, des
années !
L’intérieur étroit du magasin était, en fait, bourré jusqu’à être
inconfortable, mais il n’y avait presque rien qui eût la moindre
valeur. L’espace du parquet libre était très réduit car, tout autour,
sur les murs, d’innombrables cadres poussiéreux étaient empilés.
Il y avait en devanture des plateaux d’écrous et de boulons,
des ciseaux usés, des canifs aux lames cassées, des montres
ternies qui n’avaient même pas la prétention de pouvoir marcher,
et d’autres bricoles de tous genres. Seul, un fouillis d’objets
dépareillés et de morceaux qui se trouvait dans un coin, sur une
petite table – tabatières laquées, broches en agate et autres –
pouvait contenir quelque chose d’intéressant.

103 –
Winston se dirigeait vers la table quand son regard fut attiré
par un objet rond et lisse qui brillait doucement à la lumière de la
lampe. Il s’en saisit.
C’était un lourd bloc de verre, courbe d’un côté, aplati de
l’autre, qui formait presque un hémisphère. Il y avait une douceur
particulière, rappelant celle de l’eau de pluie, à la fois dans la
couleur et la texture du verre. Au milieu du bloc, magnifié par la
surface courbe, se trouvait un étrange objet, rose et convoluté, qui
rappelait une rose ou une anémone de mer.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Winston fasciné.
– C’est du corail, répondit le vieillard. Il doit provenir de
l’océan Indien. On l’encastrait d’ordinaire dans du verre. Il y a au
moins cent ans que cet objet a été fabriqué. Plus même, d’après
son aspect.
– C’est une superbe chose, dit Winston.
– C’est une belle chose, approuva l’autre. Mais il n’y a pas
beaucoup de gens qui le diraient, aujourd’hui. – Il toussa. – Eh
bien, si vous désiriez par hasard l’acheter, il vous coûterait quatre
dollars. Je me souviens d’un temps où un objet comme celui-là
aurait atteint huit livres, et huit livres, c’était… je ne peux le
calculer, mais c’était pas mal d’argent. Mais qui, aujourd’hui,
s’intéresse aux antiquités authentiques, même au peu qui en
existe encore ?
Winston paya immédiatement les quatre dollars et glissa
dans sa poche l’objet convoité. Ce qui lui plaisait dans cet objet, ce
n’était pas tellement sa beauté, que son air d’appartenir à un âge
tout à fait différent de l’âge actuel. Le verre doux et couleur d’eau
de pluie ne ressemblait à aucun verre qu’il eût jamais vu.
L’apparente inutilité de l’objet le rendait doublement attrayant.
Winston, pourtant, devinait qu’il devait avoir été fabriqué pour
servir de presse-papier. Il était très lourd dans sa poche mais,

104 –
heureusement, la bosse qu’il formait n’était pas très apparente.
C’était un objet étrange, même compromettant, pour un membre
du Parti. Tout ce qui était ancien, en somme, tout ce qui était
beau, était toujours vaguement suspect. Le vieillard, après avoir
reçu les quatre dollars, était devenu beaucoup plus enjoué.
Winston comprit qu’il en aurait accepté trois, ou même deux.
– Il y a une autre pièce là-haut qui pourrait vous intéresser,
dit-il. Elle ne contient pas grand-chose, quelques objets
seulement. Nous prendrons une lampe pour monter.
Il alluma une lampe et précéda Winston dans un escalier aux
marches raides et usées puis le long d’un passage étroit. La pièce
dans laquelle ils entrèrent ne donnait pas sur la rue. Elle avait vue
sur une cour pavée de galets et une forêt de cheminées. Winston
remarqua que les meubles étaient encore disposés comme si la
pièce devait être habitée. Il y avait une carpette sur le parquet, un
tableau ou deux aux murs, et, tiré près de la cheminée, un fauteuil
profond et usé. Une horloge ancienne en verre, qui n’avait que
douze chiffres sur son cadran, faisait entendre son tic-tac sur la
cheminée. Sous la fenêtre, un grand lit sur lequel se trouvait
encore un matelas, occupait près du quart de la pièce.
– Nous avons vécu ici jusqu’à la mort de ma femme, dit le
vieillard en s’excusant à demi. Je vends le mobilier petit à petit.
Voilà un beau lit de mahogany, ou du moins, ce serait un beau lit
si on pouvait en enlever les punaises. Mais j’ose dire que vous le
trouveriez un peu encombrant.
Il soulevait la lampe pour éclairer toute la pièce et, dans la
chaude lumière douteuse, l’endroit paraissait curieusement
hospitalier. L’idée traversa l’esprit de Winston qu’il serait
probablement très facile de louer la pièce pour quelques dollars
par semaine, s’il osait s’y risquer. C’était une idée folle et
impossible qui devait être abandonnée aussitôt que pensée, mais
la pièce avait éveillé en lui une sorte de nostalgie, une sorte de
mémoire ancestrale. Il lui semblait savoir exactement ce que l’on

105 –
ressentait en s’asseyant dans une pièce comme celle-ci, dans ce
fauteuil auprès du feu, avec les pieds sur le garde-feu et une
bouilloire à côté du foyer. Être absolument seul, dans une paix
complète, sans personne qui vous surveille, sans voix qui vous
poursuive, n’entendre que le chant de la bouilloire et le tic-tac
amical de l’horloge.
– Il n’y a pas de télécran, ne put-il s’empêcher de murmurer.
– Oh ! fit le vieil homme, je n’en ai jamais eu. C’est trop cher.
Et je n’en ai d’ailleurs jamais senti le besoin. Voilà une jolie table
pliante, dans ce coin. Mais naturellement, si vous vouliez vous
servir des battants, il vous faudrait mettre de nouveaux gonds.
Il y avait une toute petite bibliothèque dans l’autre coin et,
déjà Winston se dirigeait de ce côté. Elle ne contenait que des
livres sans intérêt. La chasse aux livres et leur destruction avaient
été faites avec autant de soin dans les quartiers prolétaires que
partout ailleurs. Il était tout à fait improbable qu’il existât,
quelque part dans l’Océania, un exemplaire de livre imprimé
avant 1960.
Le vieil homme, qui portait toujours la lampe, était debout
devant un tableau encadré de bois de rose qui était suspendu en
face du lit, de l’autre côté de la cheminée.
– Si par hasard vous vous intéressiez aux vieux tableaux,
commença-t-il délicatement.
Winston traversa la pièce pour examiner le tableau. C’était
une gravure sur acier représentant un édifice de forme ovale aux
fenêtres rectangulaires, avec une petite tour en avant. Une grille
entourait l’édifice et, en arrière, on voyait quelque chose qui
semblait être une statue. Winston regarda un moment la gravure.
Le tableau lui semblait vaguement familier, bien qu’il ne se
souvînt pas de la statue.

106 –
– Le cadre est fixé au mur, dit le vieillard, mais je pourrais
vous le dévisser, si vous le désiriez.
– Je connais cet édifice, dit finalement Winston. C’est
maintenant une ruine. Il est au milieu de la rue qui se trouve de
l’autre côté du Palais de justice.
– C’est exact. Il a été bombardé en… oh ! il y a pas mal
d’années. À un moment, c’était une église. On l’appelait l’église
Saint-Clément. – Il eut un sourire d’excuse, comme conscient de
dire quelque chose de légèrement ridicule, et ajouta : – Oranges
et citrons, disent les cloches de Saint-Clément.
– Qu’est-ce que cela ? demanda Winston.
– Oh ! « Oranges et citrons, disent les cloches de SaintClément. » C’est une chanson que l’on chantait quand j’étais un
petit garçon. Je ne me souviens pas de la suite, mais je sais qu’elle
se terminait ainsi : Voici une bougie pour aller au lit, voici un
couperet pour vous couper la tête. Les enfants levaient les bras
pour que vous passiez en dessous et quand on arrivait à : Voici un
couperet pour vous couper la tête, ils baissaient les bras et vous
attrapaient. Toutes les églises de Londres y passaient. Les
principales, du moins.
Winston se demanda vaguement de quel siècle était l’église. Il
était toujours difficile de déterminer l’âge d’un édifice de Londres.
Tous ceux qui étaient vastes et imposants étaient
automatiquement classés parmi les constructions d’après la
Révolution s’ils étaient d’aspect raisonnablement nouveau. Mais
tous ceux qui, visiblement, étaient plus anciens, étaient imputés à
une période mal définie appelée Moyen Âge. On considérait que
les siècles du capitalisme n’avaient rien produit qui eût quelque
valeur. On ne pouvait pas plus étudier l’histoire par l’architecture
que par les livres. Les statues, les inscriptions, les pierres
commémoratives, les noms de rues, tout ce qui aurait pu jeter une
lumière sur le passé, avait été systématiquement changé.

107 –
– Je ne savais pas qu’elle avait été une église, dit Winston.
– Il y en a en réalité encore pas mal, dit le vieillard, mais on
leur a donné une autre affectation. Quelle était donc la suite de
cette chanson ? Ah ! Je sais. « Oranges et citrons, disent les
cloches de Saint-Clément. Tu me dois trois farthings, disent les
cloches de Saint-Martin. » Là, maintenant, je ne peux aller plus
loin. Un farthing était une petite pièce de cuivre qui ressemblait
un peu à un cent.
– Où était Saint-Martin ? demanda Winston.
– L’église de Saint-Martin ? Elle est encore debout. C’est au
square de la Victoire, contigu à la galerie de peinture ; un édifice
qui a une sorte de porche triangulaire, des piliers en avant et un
escalier monumental.
Winston connaissait bien l’endroit. C’était un musée affecté à
des expositions de propagande de diverses sortes : modèles
réduits de bombes volantes et de Forteresses flottantes, tableaux
en cire illustrant les atrocités de l’ennemi, et ainsi de suite.
– On l’appelait Saint-Martin-des-Champs, ajouta le vieillard,
bien que je ne me souvienne d’aucun champ de ce côté.
Winston n’acheta pas le tableau. Le posséder eût été encore
plus incongru que posséder le presse-papier de verre, et Winston
n’aurait pu le transporter chez lui, à moins de l’enlever de son
cadre. Mais il s’attarda quelques minutes de plus à parler au
vieillard. Il découvrit que le nom de celui-ci n’était pas Weeks,
comme on aurait pu le croire d’après l’inscription de la façade du
magasin, mais Charrington.
M. Charrington était, semblait-il, un veuf de soixante-trois
ans et habitait ce magasin depuis trente ans. Il avait toujours eu
l’intention de changer le nom qui était au-dessus de la fenêtre,

108 –
mais ne s’y était jamais décidé. Pendant qu’ils causaient, la moitié
de la chanson rappelée continua à trotter dans le cerveau de
Winston. « Oranges et citrons, disent les cloches de SaintClément. Tu me dois trois farthings, disent les cloches de SaintMartin. » C’était curieux, mais quand on se le disait, on avait
l’illusion d’entendre réellement des cloches, les cloches d’un
Londres perdu qui existerait encore quelque part, déguisé et
oublié. D’un clocher fantôme à un autre, il lui semblait les
entendre sonner à toute volée. Pourtant, autant qu’il pouvait s’en
souvenir, il n’avait jamais entendu, dans la vie réelle, sonner des
cloches d’église.
Il laissa M. Charrington et descendit seul l’escalier, pour que
le vieillard ne le vît pas étudier la rue avant de franchir la porte. Il
avait déjà décidé qu’après un laps de temps raisonnable, disons
un mois, il se risquerait à faire une nouvelle visite au magasin. Ce
n’était peut-être pas plus dangereux que d’esquiver une soirée au
Centre. L’acte de folie le plus grave avait été d’abord de revenir là
après avoir acheté l’album et sans savoir s’il pouvait se fier au
propriétaire du magasin. Cependant !…
« Oui, pensa-t-il encore, je reviendrai. J’achèterai d’autres
échantillons de beaux laissés pour compte, j’achèterai la gravure
de Saint-Clément, je l’enlèverai du cadre et la rapporterai chez
moi cachée sous le haut de ma combinaison. J’extrairai le reste de
la chanson de la mémoire de M. Charrington. »
Même le projet fou de louer la chambre du premier traversa
encore son esprit. Pendant cinq secondes, peut-être, l’exaltation
le rendit inattentif et il sortit sur le trottoir sans même un coup
d’œil préliminaire par la fenêtre. Il avait même commencé à
fredonner sur un air improvisé :
Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Clément,
Tu me dois trois farthings, disent les…

109 –
Son cœur se glaça soudain, et il sentit ses entrailles se fondre.
Une silhouette revêtue de la combinaison bleue descendait le
trottoir à moins de dix mètres. C’était la fille du Commissariat aux
Romans, la fille aux cheveux noirs. La lumière baissait, mais il
n’était pas difficile de la reconnaître. Elle le regarda en face, puis
continua rapidement, comme si elle ne l’avait pas vu.
Pendant quelques secondes, Winston se trouva trop paralysé
pour se mouvoir. Puis il tourna à droite et s’en alla lourdement,
sans remarquer à ce moment qu’il s’engageait dans une mauvaise
direction. De toute façon, une question était réglée. Il ne pouvait
plus douter que la fille l’espionnait. Elle devait l’avoir suivi. Il
n’était pas vraisemblable, en effet, qu’un pur hasard ait conduit sa
promenade, le même après-midi, dans la même rue obscure et
écartée que Winston, à des kilomètres de distance des quartiers
où vivaient les membres du Parti. C’était une coïncidence trop
grande. Qu’elle fût réellement un agent de la Police de la Pensée,
ou simplement un espion amateur poussé par un zèle indiscret,
importait peu. Le principal était qu’elle le surveillait. Elle l’avait
probablement aussi vu entrer dans le café.
Il lui fallait faire un effort pour marcher. Dans sa poche, le
morceau de verre lui frappait la cuisse à chaque pas et il eut
presque envie de le jeter. Le pire était le mal au ventre. Pendant
deux secondes, il sentit qu’il mourrait s’il n’arrivait pas tout de
suite à un water. Mais il ne devait pas y avoir de water public dans
un tel quartier. Puis le spasme disparut, laissant une douleur
sourde.
La rue était une impasse. Winston s’arrêta, resta quelques
secondes immobile à se demander vaguement ce qu’il allait faire,
puis revint sur ses pas. Il pensa alors que la fille l’avait croisé il n’y
avait que trois minutes, et qu’en courant il pourrait la rattraper. Il
la suivrait jusqu’à ce qu’ils fussent en quelque endroit désert et il
lui briserait le crâne avec un pavé. Le morceau de verre qu’il avait
dans la poche serait assez lourd. Mais il abandonna tout de suite
cette idée, car même la pensée d’un effort physique quelconque

110 –
était insupportable. Il ne pourrait courir, il ne pourrait assener un
coup. En outre, elle était jeune et robuste et se défendrait.
Winston pensa aussi à se rendre rapidement au Centre
communautaire et à y rester jusqu’à la fermeture pour établir un
alibi partiel pour l’après-midi. Mais cela aussi était impossible.
Une lassitude mortelle l’avait saisi. Tout ce qu’il voulait, c’était
rentrer vite chez lui, puis s’asseoir et être tranquille.
Il était plus de dix heures quand il arriva à son appartement.
La lumière devait être éteinte au plus tard à onze heures et demie.
Il alla à la cuisine et avala une tasse presque remplie de gin de la
Victoire. Puis il s’assit à la table de l’alcôve et sortit le livre du
tiroir. Mais il ne l’ouvrit pas tout de suite.
Au télécran, une voix de femme claironnante braillait un
chant patriotique. Il était assis, les yeux fixés sur la couverture
marbrée du livre, et il essayait sans succès de ne pas écouter la
voix.
C’était toujours la nuit qu’ils venaient vous prendre. Toujours
la nuit ! La seule chose à faire était de se tuer avant. Sans doute,
quelques personnes le faisaient. Beaucoup de disparitions étaient
réellement des suicides. Mais il fallait un courage désespéré pour
se tuer dans un monde où on ne pouvait se procurer ni arme à
feu, ni poison rapide et sûr. Il pensa avec une sorte d’étonnement
à l’inutilité biologique de la souffrance et de la frayeur, à la
perfidie du corps humain qui toujours se fige et devient inerte à
l’instant précis où un effort spécial est nécessaire. Il aurait pu
réduire au silence la fille aux cheveux noirs si seulement il avait
agi assez vite. Mais c’était précisément l’imminence du danger qui
lui avait fait perdre le pouvoir d’agir. Il pensa qu’aux moments de
crise, ce n’est pas contre un ennemi extérieur qu’on lutte, mais
toujours contre son propre corps. En cet instant même, en dépit
du gin, la douleur sourde qu’il sentait au ventre rendait
impossibles des réflexions suivies.

111 –
Il en est de même, comprit-il, dans toutes les situations qui
semblent héroïques ou tragiques. Sur le champ de bataille, dans
la chambre de torture, dans un bateau qui sombre, les raisons
pour lesquelles on se bat sont toujours oubliées, car le corps
s’enfle jusqu’à emplir l’univers, et même quand on n’est pas
paralysé par la frayeur, ou qu’on ne hurle pas de douleur, la vie
est une lutte de tous les instants contre la faim, le froid ou
l’insomnie, contre des aigreurs d’estomac ou contre un mal aux
dents.
Il ouvrit son journal. Il fallait y écrire quelque chose. La
femme du télécran avait commencé une autre chanson. Sa voix
semblait s’enfoncer dans le cerveau comme des éclats pointus de
verre brisé. Il essaya de penser à O’Brien pour qui ou à qui il
écrivait, mais sa pensée se porta sur ce qui lui arriverait après son
arrestation par la Police de la Pensée. Si on était tué tout de suite,
cela n’aurait pas d’importance. Être tué était ce à quoi on
s’attendait. Mais avant la mort, (personne n’en parlait, mais tout
le monde le savait), il fallait passer par l’habituelle routine de la
confession : ramper sur le sol en criant grâce, sentir le
craquement des os que l’on brise, des dents que l’on émiette et
des touffes de cheveux sanguinolents que l’on vous arrache.
Pourquoi devait-on supporter cela, puisque la fin était toujours la
même ? Pourquoi n’était-il pas possible de supprimer de sa vie
quelques jours, ou quelques semaines ? Personne n’échappait à la
surveillance et personne ne manquait de se confesser. Lorsqu’on
avait une fois succombé au crime par la pensée, on pouvait être
certain qu’à une date donnée on serait mort. Pourquoi cette
horreur, qui ne changeait rien, devait-elle être comprise dans
l’avenir ?
Il essaya, cette fois avec un peu plus de succès, d’évoquer
l’image d’O’Brien.
– Nous nous rencontrerons là où il n’y a pas de ténèbres, lui
avait dit O’Brien.

112 –
Il savait ce que cela signifiait, ou pensait le savoir. Le lieu où il
n’y avait pas de ténèbres était un avenir imaginé qu’on ne verrait
jamais mais que la pensée permettait d’imaginer.
La voix du télécran qui criaillait dans son oreille l’empêcha de
suivre plus loin le fil de sa pensée. Il porta une cigarette à sa
bouche. La moitié du tabac lui tomba tout de suite sur la langue.
C’était une poussière amère qu’il eut du mal à recracher. Le visage
de Big Brother se glissa dans son esprit, effaçant celui d’O’Brien.
Comme il l’avait fait quelques jours plus tôt, il tira une pièce de
monnaie de sa poche et la regarda. Dans le visage lourd, calme,
protecteur, les yeux regardaient Winston. Mais quelle sorte de
sourire se cachait sous la moustache noire ? Comme le battement
lourd d’un glas, les mots de la devise lui revinrent :
LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE

113 –
DEUXIEME PARTIE
CHAPITRE I
C’était le milieu de la matinée et Winston avait laissé sa
cabine pour aller aux lavabos.
Une silhouette solitaire venait vers lui de l’extrémité du long
couloir brillamment éclairé. C’était la fille aux cheveux noirs.
Quatre jours étaient passés depuis l’après-midi où il l’avait
inopinément rencontrée devant le magasin d’antiquités.
Lorsqu’elle fut plus près de lui, il vit qu’elle avait le bras droit en
écharpe, mais l’écharpe ne se voyait pas de loin parce qu’elle était
de la même couleur que sa combinaison. Sa main s’était
probablement prise tandis qu’elle tournait autour de l’un des
énormes kaléidoscopes sur lesquels s’obtenaient les brouillons
des plans de romans. C’était un accident commun au
Commissariat aux Romans.
Ils étaient peut-être à quatre mètres l’un de l’autre quand la
fille trébucha et tomba presque à plat sur le sol. La douleur lui
arracha un cri aigu. Elle avait dû tomber en plein sur le bras
blessé. Winston s’arrêta net. La fille s’était relevée sur ses genoux.
Son visage avait pris une teinte jaunâtre de lait, sur laquelle
tranchait la couleur de sa bouche plus rouge que jamais. Ses yeux
étaient fixés sur les siens avec une expression de prière qui
paraissait traduire plus de frayeur que de souffrance.
Le cœur de Winston fut remué d’une étrange émotion.
Devant lui se trouvait un ennemi qui essayait de le tuer. Devant
lui, aussi, était une créature humaine en détresse qui avait peutêtre un os brisé. Déjà, il s’était instinctivement avancé pour
l’aider. Quand il l’avait vue tomber sur son bras bandé, il avait cru
sentir la douleur dans son propre corps.
– Vous êtes blessée, demanda-t-il.

114 –
– Ce n’est rien. Mon bras. Cela ira mieux dans une seconde.
Elle parlait comme si elle avait eu des palpitations. Elle était
assurément devenue très pâle.
– Vous n’avez rien de cassé ?
– Non. Je vais très bien. J’ai eu mal sur le moment, c’est tout.
Elle tendit vers lui sa main valide et il l’aida à se relever. Elle
avait repris des couleurs et paraissait beaucoup mieux.
– Ce n’est rien, répéta-t-elle brièvement. Je me suis
simplement un peu foulé le poignet. Merci, camarade.
Sur ces mots, elle s’éloigna dans la direction qu’elle avait
jusque-là suivie, aussi alerte que si réellement ce n’avait été rien.
L’incident avait duré moins d’une demi-minute.
Ne pas laisser les sentiments apparaître sur le visage était une
habitude qui était devenue un instinct et, en tout cas, ils étaient
debout juste devant un télécran quand l’incident avait eu lieu.
Néanmoins, il avait été très difficile à Winston de ne pas trahir
une surprise momentanée car, pendant les deux ou trois secondes
qu’il avait employées à la relever, la fille lui avait glissé quelque
chose dans la main. Il n’y avait pas à douter qu’elle ne l’ait fait
intentionnellement. C’était quelque chose de petit et de plat. En
passant la porte des lavabos, il le mit dans sa poche et le tâta du
bout des doigts. C’était un bout de papier plié en quatre.
Pendant qu’il était debout devant l’urinoir, il s’arrangea pour
le déplier avec ses doigts. Il y avait sans doute, écrit dessus, un
message quelconque. Il fut un moment tenté de rentrer dans un
water et de le lire tout de suite. Mais il savait bien que cela aurait

115 –
été une épouvantable folie. C’était l’endroit où on était le plus
certain d’être continuellement surveillé par les télécrans.
Il revint à sa cabine et, d’un geste désinvolte, jeta le fragment
de papier parmi ceux qui se trouvaient sur le bureau. Puis il mit
ses lunettes et, d’une secousse, rapprocha le télécran. « Cinq
minutes, se dit-il, cinq minutes au bas mot ! » Son cœur battait
dans sa poitrine avec un bruit effrayant. Heureusement, le travail
qu’il avait en train était un travail de simple routine. C’était la
rectification d’une longue liste de chiffres qui ne nécessitait pas
une attention soutenue.
Quoi que pût être ce qui était écrit sur le papier, cela devait
avoir un sens politique. Autant que pouvait en juger Winston, il y
avait deux possibilités. L’une, la plus vraisemblable, était que la
fille fût, comme il l’avait justement craint, un agent de la Police de
la Pensée. Il ne comprenait pas pourquoi la Police de la Pensée
choisissait une telle manière de délivrer ses messages, mais elle
avait peut-être ses raisons. La chose écrite sur le papier pouvait
être une menace, une convocation, un ordre de suicide, un
traquenard quelconque.
Mais il y avait une autre possibilité plus folle qui lui faisait
relever la tête, bien qu’il essayât, mais vainement, de n’y pas
penser. C’était que le message ne vînt pas de la Police de la
Pensée, mais de quelque organisation clandestine. Peut-être la
Fraternité existait-elle, après tout ! Peut-être la fille en faisait-elle
partie.
L’idée était sans aucun doute absurde, mais elle lui avait jailli
dans l’esprit à l’instant même où il avait senti dans sa main le
fragment de papier. Ce n’est que deux minutes plus tard que
l’autre explication, la plus vraisemblable, lui était venue à l’idée.
Et même en cet instant, alors que son intelligence lui disait que le
message représentait, signifiait la mort, il n’y croyait pas et
l’espoir déraisonnable persistait. Son cœur battait. Il arrivait

116 –
difficilement à empêcher sa voix de trembler tandis qu’il
murmurait des chiffres au phonoscript.
Il fit un rouleau de toute la liasse de son travail et la glissa
dans le tube pneumatique. Huit minutes s’étaient écoulées. Il
ajusta ses lunettes sur son nez, soupira et rapprocha de lui le
paquet de travail suivant sur lequel se trouvait le fragment de
papier. Il le mit à plat. D’une haute écriture informe, ces mots
étaient tracés : « Je vous aime. »
Pendant quelques secondes, il fut trop abasourdi même pour
jeter le papier incriminé dans le trou de mémoire. Quand il le fit,
bien qu’il sût fort bien le danger de montrer trop d’intérêt, il ne
put résister à la tentation de le lire encore, juste pour s’assurer
qu’il avait bien lu.
Durant le reste de la matinée, il lui fut très difficile de
travailler. Cacher son agitation au télécran était plus difficile
encore que de concentrer son attention sur une série de travaux
minutieux. Il sentait comme du feu lui brûler les entrailles.
Le déjeuner dans la cantine chaude, bondée de gens, pleine
de bruits, fut un supplice. Il avait espéré être seul un moment
pendant l’heure du déjeuner, mais la mauvaise chance voulut que
cet imbécile de Parsons s’assît lourdement à côté de lui. L’odeur
de sa sueur dominait presque l’odeur métallique du ragoût et il
déversa un flot de paroles au sujet des préparatifs faits pour la
Semaine de la Haine. Il était particulièrement enthousiaste au
sujet d’une reproduction en papier mâché de la tête de Big
Brother, de deux mètres de large. Elle était fabriquée pour
l’occasion par la troupe d’Espions à laquelle appartenait sa fille.
L’irritant était que, dans le vacarme des voix, Winston pouvait à
peine entendre ce que disait Parsons et devait constamment lui
demander de répéter quelque sotte remarque. Il entrevit une fois
seulement la fille qui se trouvait assise à une table, avec deux
autres filles semblables, à l’autre bout de la salle. Elle ne parut
pas l’avoir vu et il ne regarda pas dans sa direction.

117 –
L’après-midi fut plus supportable. Immédiatement après le
déjeuner, il lui arriva un travail difficile et délicat qui l’occupa
plusieurs heures, et pour lequel il dut mettre de côté tout le reste.
Il consistait à falsifier une série d’exposés sur la production
d’il y avait deux ans, de façon à jeter le discrédit sur un membre
éminent du Parti intérieur, qui était actuellement en disgrâce.
C’était un genre de travail dans lequel il était bon et, pendant plus
de deux heures, il réussit à chasser complètement la fille de sa
pensée. Puis le souvenir de son visage lui revint et, avec lui, un
désir lancinant, intolérable, d’être seul. La soirée était une de
celles qu’il passait au Centre communautaire. Il engloutit un
autre repas sans goût à la cantine, se dépêcha de se rendre au
Centre, prit part à la solennelle niaiserie d’une « discussion de
groupe », joua deux parties de ping-pong, avala plusieurs verres
de gin et lut pendant une demi-heure un livre intitulé : Rapports
entre l’Angsoc et les échecs.
L’ennui lui contractait l’âme mais, pour une fois, il n’avait pas
éprouvé le désir d’esquiver sa soirée au Centre. À la vue des
mots : « Je vous aime », le désir de rester en vie avait jailli en lui
et prendre des risques secondaires lui avait soudain paru stupide.
Il ne put réfléchir d’une manière suivie qu’après onze heures du
soir, chez lui et au lit, dans la sécurité de l’ombre qui fait que l’on
n’a même pas à craindre le télécran, pourvu que l’on demeure
silencieux.
C’était un problème matériel qu’il avait à résoudre. Comment
toucher la fille et arranger une rencontre ? Il ne pensait plus à la
possibilité qu’il pût y avoir là, pour lui, une sorte de piège. Il
savait qu’il n’en était rien, à cause de l’agitation réelle qu’elle avait
montrée en lui remettant le papier. Visiblement, elle avait été
effrayée et hors d’elle autant qu’elle pouvait l’être. L’idée de
refuser ses avances ne lui traversa même pas l’esprit non plus.
Cinq jours auparavant seulement, il avait envisagé de lui écraser
la tête sous un pavé. Mais cela n’avait aucune importance. Il
pensa à son corps jeune et nu, comme il l’avait vu dans son rêve.

118 –
Il avait cru qu’elle était une sotte comme les autres, que sa tête
était farcie de mensonges et de haine, que ses entrailles étaient
glacées. Une sorte de fièvre le saisit à l’idée qu’il pourrait la
perdre, que son jeune corps blanc pourrait s’éloigner de lui. Ce
qu’il craignait le plus, c’est qu’elle changeât simplement d’idée s’il
ne la rencontrait rapidement. Mais la difficulté matérielle de se
rencontrer était énorme. C’était essayer de bouger un pion aux
échecs alors qu’on est déjà échec et mat. Quelque chemin que l’on
prît, on avait le télécran devant soi. En réalité, toutes les manières
possibles de communiquer avec elle lui étaient passées par l’esprit
moins de cinq minutes après avoir lu la note. Mais maintenant
qu’il avait le temps de réfléchir, il les examina l’une après l’autre
comme une rangée d’instruments qu’il disposerait sur une table.
Le genre de rencontre qui avait eu lieu le matin ne pouvait
évidemment se répéter. Si elle travaillait au Commissariat aux
Archives, cela aurait pu être relativement simple, mais il n’avait
qu’une vague idée de la situation, dans l’édifice, du Commissariat
aux Romans et il n’avait aucun prétexte pour s’y rendre.
S’il savait où elle habitait et à quelle heure elle laissait son
travail, il aurait pu s’arranger pour la rencontrer quelque part sur
le chemin du retour. Mais essayer de la suivre chez elle était
imprudent car il faudrait traîner aux alentours du ministère, ce
qui pourrait être remarqué.
Lui envoyer une lettre par la poste était hors de question.
Suivant une routine qui n’était même pas un secret, toutes les
lettres étaient ouvertes en route. Peu de gens, actuellement,
écrivaient des lettres. Pour les messages qu’on avait parfois
besoin d’envoyer, il y avait des cartes postales sur lesquelles
étaient imprimées de longues listes de phrases, et l’on biffait
celles qui étaient inutiles. Dans tous les cas, sans compter son
adresse, il ne savait pas le nom de la fille.
Il décida finalement que l’endroit le plus sûr était la cantine.
S’il pouvait la voir seule à une table quelque part au milieu de la

119 –
pièce, pas trop près des télécrans, avec un bourdonnement
suffisant de conversations tout autour, et que ces conditions
soient réunies pendant, disons trente secondes, il pourrait, peutêtre, échanger avec elle quelques mots.
La vie, après cela, fut pendant une semaine comme un rêve
agité. Le jour suivant, elle n’apparut à la cantine qu’au moment
où il la laissait. Le coup de sifflet avait déjà retenti. Ses heures de
travail avaient peut-être changé. Ils se croisèrent sans un regard.
Le deuxième jour, elle était à la cantine à l’heure habituelle, mais
avec trois autres filles, et immédiatement sous un télécran. Puis,
pendant trois horribles jours, elle n’apparut pas du tout.
Il sembla à Winston qu’il souffrait, d’esprit et de corps, d’une
insupportable sensibilité, d’une sorte de transparence qui faisait
de chaque mouvement, de chaque son, de chaque contact, de
chaque mot qu’il devait prononcer ou écouter une agonie.
Même en dormant, il ne pouvait échapper complètement au
visage de la fille. Ces jours-là, il ne toucha pas à son journal. Il ne
trouvait de soulagement, quand il en avait un, que dans son
travail. Parfois il pouvait oublier pendant dix minutes d’affilée. Il
n’avait absolument aucune idée de ce qui avait pu lui arriver. Il ne
pouvait faire d’enquête. Elle avait pu être vaporisée, elle avait pu
se suicider, elle avait pu être transférée à l’autre bout de
l’Océania. Pire, et plus probablement, elle avait simplement pu
changer d’idée et décider de l’éviter.
Le jour suivant, elle reparut. Son bras n’était plus en écharpe
et elle avait une bande de diachylon autour du poignet. Le
soulagement qu’il éprouva à la voir fut si grand qu’il ne put
s’empêcher de la regarder en face plusieurs secondes.
Le lendemain, il réussit presque à lui parler. Quand il entra
dans la cantine, elle était assise à une table assez loin du mur et
était absolument seule. Il était tôt et la cantine n’était pas comble.
La queue avançait et Winston était presque au comptoir. Le

120 –
mouvement fut arrêté une minute par quelqu’un qui se plaignait
de n’avoir pas reçu sa tablette de saccharine. Mais la fille était
encore seule quand Winston reçut son plateau et avança vers sa
table. Il se dirigeait comme par hasard dans sa direction, en
cherchant des yeux une place à une table plus éloignée. Elle était
peut-être à trois mètres de lui. En deux secondes il y serait.
Une voix, derrière lui, appela : « Smith ! » Il fit semblant de
ne pas entendre. « Smith ! » répéta la voix plus haut. C’était
inutile. Il se retourna. Un jeune homme blond, au visage
inintelligent, nommé Wilsher, qu’il connaissait à peine, l’invitait
avec un sourire à occuper une place libre à sa table. Il l’était
imprudent de refuser. Il ne pouvait, ayant été reconnu, s’en aller
s’asseoir à une table près d’une fille seule. Cela se remarquerait
trop.
Il s’assit avec un sourire amical. Le blond visage inintelligent
sourit largement en le regardant. Winston, dans une
hallucination, se vit lui lançant une pioche en plein visage. La
table de la fille, quelques minutes plus tard, était complètement
occupée.
Mais elle devait l’avoir vu se diriger vers elle, et peut-être
agirait-elle en conséquence ? Le jour d’après, il eut soin d’arriver
tôt. Naturellement, elle était à une table à peu près au même
endroit, et de nouveau seule. Winston était précédé dans la queue
par un petit homme scarabée aux mouvements rapides, au visage
plat, aux yeux minuscules et soupçonneux. Tandis que Winston
s’éloignait du comptoir avec son plateau, il vit le petit homme se
diriger tout droit vers la table de la fille. Son espoir, de nouveau,
tomba. Il y avait une place libre à une table plus éloignée, mais
quelque chose dans l’apparence du petit homme suggérait qu’il
devait être assez attentif à son confort pour choisir la table la
moins encombrée. Winston le suivit, le cœur glacé. Il y eut à ce
moment un violent fracas. Le petit homme était étalé les quatre
fers en l’air. Son plateau lui avait échappé et deux ruisseaux de
soupe et de café coulaient sur le parquet. Il se remit sur pieds
avec un regard méchant à l’adresse de Winston qu’il soupçonnait

121 –
de lui avoir fait un croc-en-jambe. Mais il n’en était rien. Cinq
secondes plus tard, le cœur battant, Winston était assis à la table
de la fille.
Il ne la regarda pas. Il délesta son plateau et commença à
manger. Il fallait surtout parler tout de suite, avant que personne
ne vînt, mais une terrible frayeur s’était emparée de lui. Une
semaine s’était écoulée depuis qu’elle l’avait approché. Elle
pouvait avoir changé, elle devait avoir changé ! Il était impossible
que cette affaire puisse se terminer avec succès. De telles choses
ne se passent pas dans la vie réelle. Il aurait complètement
flanché et n’aurait pas parlé s’il n’avait à ce moment vu
Ampleforth, le poète aux oreilles poilues, qui errait mollement à
travers la salle avec un plateau, à la recherche d’une place libre.
Ampleforth, à sa manière vague, était attaché à Winston et
s’assiérait certainement à sa table s’il l’apercevait. Il restait peutêtre une minute pour agir. Winston et la fille mangeaient tous
deux sans broncher. La substance qu’ils avalaient était un ragoût
clair, plutôt une soupe, de haricots. Winston se mit à murmurer
tout bas. Aucun d’eux ne leva les yeux. Ils portaient régulièrement
à leur bouche des cuillerées de substance liquide et, entre les
cuillerées, échangeaient les quelques mots nécessaires d’une voix
basse et inexpressive.
– À quelle heure laissez-vous le travail ?
– À six heures et demie.
– Où pouvons-nous nous rencontrer ?
– Au square de la Victoire, près du monument.
– Il y a plein de télécrans.
– Cela n’a pas d’importance s’il y a foule.
– Me ferez-vous signe ?

122 –
– Non. Ne vous approchez de moi que lorsque vous me verrez
parmi un tas de gens. Et ne me regardez pas. Tenez-vous
seulement près de moi.
– À quelle heure ?
– À sept heures.
– Entendu.
Ampleforth ne vit pas Winston et s’assit à une autre table. Ils
ne parlèrent plus et, autant que cela était possible à deux
personnes assises en face d’une de l’autre à la même table, ils ne
se regardèrent pas. La fille termina rapidement son repas et s’en
alla, tandis que Winston restait pour fumer une cigarette.
Winston se trouva au square de la Victoire avant le moment
fixé. Il se promena autour du socle de l’énorme colonne cannelée
au sommet de laquelle la statue de Big Brother regardait, vers le
Sud, les cieux où il avait vaincu les aéroplanes eurasiens (qui
étaient, quelques années plus tôt, des aéroplanes estasiens) dans
la bataille de la première Région aérienne.
Dans la rue qui se trouvait vis-à-vis de la colonne, se dressait
la statue d’un homme à cheval qui était censée représenter Olivier
Cromwell.
Cinq minutes après l’heure fixée, la fille n’était pas encore
arrivée. L’angoisse terrible s’empara de nouveau de Winston. Elle
ne venait pas. Elle avait changé d’idée. Il se dirigea lentement vers
le côté nord du square et éprouva un vague plaisir à identifier
l’église Saint-Martin, dont les cloches, quand elle en avait, avaient
carillonné : « Tu me dois trois farthings. »

123 –
Il vit alors la fille debout au pied du monument de Big
Brother. Elle lisait, ou faisait semblant de lire une affiche qui
s’élevait en spirale autour de la colonne. Il n’était pas prudent de
se rapprocher d’elle tant qu’il n’y aurait pas plus de gens réunis.
Tout autour du fronton, il y avait des télécrans. Un vacarme de
voix se fit entendre et il y eut, quelque part sur la gauche, un
démarrage de lourds véhicules. Tout le monde se mit soudain à
courir à travers le square. La fille coupa lestement autour des
lions qui étaient à la base du monument et se joignit à la foule qui
se précipitait. Winston suivit. Pendant qu’il courait, quelques
remarques jetées à haute voix lui firent comprendre qu’un convoi
de prisonniers eurasiens passait.
Déjà une masse compacte de gens bloquait le côté sud du
square. Winston qui, en temps normal, était le genre d’individu
qui gravite à la limite extérieure de tous les genres de bousculade,
joua des coudes, de la tête, se glissa en avant, au cœur de la foule.
Il fut bientôt à une longueur de bras de la fille. Mais le chemin
était fermé par un prolétaire énorme et par une femme presque
aussi énorme que lui, probablement sa femme, qui paraissaient
former un mur de chair impénétrable. Winston, en se tortillant,
se tourna sur le côté et, d’un violent mouvement en avant,
s’arrangea pour passer son épaule entre eux. Il crut un moment
que ses entrailles étaient broyées et transformées en bouillie par
les deux hanches musclées, puis il les sépara et passa en
transpirant un peu. Il était à côté de la fille. Ils se trouvaient
épaule contre épaule, tous deux regardaient fixement devant eux.
Une longue rangée de camions, portant, dressés à chaque
coin, des gardes au visage de bois, armés de mitrailleuses,
descendait lentement la rue. Dans les camions, de petits hommes
jaunes, vêtus d’uniformes verdâtres usés, étaient accroupis, serrés
les uns contre les autres. Leurs tristes visages mongols,
absolument indifférents, regardaient par-dessus les bords des
camions. Parfois, au cahot d’un camion, il y avait un cliquetis de
métal. Tous les prisonniers avaient des fers aux pieds. Des
camions et des camions défilèrent, chargés de visages mornes.

124 –
Winston savait qu’ils étaient là, mais il ne les voyait que par
intermittence. L’épaule de la fille, et son bras droit, nu jusqu’au
coude, étaient pressés contre son bras. Sa joue était presque assez
proche de la sienne pour qu’il en sentît la chaleur. Elle avait
immédiatement pris en charge la situation, exactement comme
elle l’avait fait à la cantine. Elle se mit à parler de la même voix
sans expression, les lèvres bougeant à peine, d’un simple
murmure aisément noyé dans le vacarme des voix et le fracas des
camions qui roulaient.
– M’entendez-vous ?
– Oui.
– Pouvez-vous vous rendre libre dimanche après-midi ?
– Oui.
– Alors, écoutez-moi bien. Vous aurez à vous rappeler ceci.
Allez à la gare de Paddington…
Avec une précision militaire qui étonna Winston, elle lui
indiqua la route qu’il devait suivre. Un trajet en chemin de fer
d’une demi-heure. Au sortir de la station, tourner à gauche.
Marcher sur la route pendant deux kilomètres. Une porte dont la
barre supérieure manque. Un chemin à travers champs, un
sentier couvert d’herbe, un passage dans des buissons, un arbre
mort couvert de mousse. C’était comme si elle avait eu une carte
dans la tête.
– Pourrez-vous vous souvenir de tout cela ? murmura-t-elle à
la fin.
– Oui.

125 –
– Vous tournez à gauche, puis à droite, puis de nouveau à
gauche, et la porte n’a pas de barre supérieure.
– Oui. Quelle heure ?
– À trois heures environ. Peut-être aurez-vous à attendre.
J’irai par un autre chemin. Êtes-vous sûr de tout vous rappeler ?
– Oui.
– Alors éloignez-vous de moi aussi vite que vous le pourrez.
Elle n’avait pas besoin de le lui dire. Mais pendant un instant
ils ne purent se dégager de la foule. Les camions défilaient encore,
et les gens insatiables regardaient bouche bée. Il y avait eu au
début quelques huées et quelques coups de sifflet, mais ils
venaient de membres du Parti qui étaient dans la foule et s’étaient
bientôt arrêtés. Le sentiment qui dominait était une simple
curiosité. Les étrangers, qu’ils fussent Eurasiens ou Estasiens,
étaient comme des animaux inconnus. On ne les voyait
littéralement jamais, si ce n’était sous l’aspect de prisonniers et,
même alors, on n’en avait jamais qu’une vision fugitive. Personne
ne savait non plus ce qu’il advenait d’eux. On ne connaissait que
le sort de ceux qui étaient pendus comme criminels de guerre. Les
autres disparaissaient simplement. Ils étaient probablement
envoyés dans des camps de travail.
Aux ronds visages mongols avaient succédé des visages d’un
type plus européen, sales, couverts de barbe et épuisés. Au-dessus
de pommettes broussailleuses, les yeux plongeaient leur éclair
dans ceux de Winston, parfois avec une étrange intensité, puis se
détournaient. Le convoi tirait à sa fin. Dans le dernier camion,
Winston put voir un homme âgé, au visage recouvert d’une masse
de poils gris, qui se tenait debout, les mains croisées en avant,
comme s’il était habitué à les avoir attachées. Il était presque
temps que Winston et la fille se séparent. Mais au dernier

126 –
moment, pendant qu’ils étaient encore cernés par la foule, la
main de la fille chercha celle de Winston et la pressa rapidement.
Cela ne dura pas dix secondes, et cependant il sembla à
Winston que leurs mains étaient restées longtemps jointes. Il eut
le temps d’étudier tous les détails de sa main. Il explora les doigts
longs, les ongles bombés, les paumes durcies par le travail avec
ses lignes calleuses, et la chair lisse sous le poignet. Pour l’avoir
simplement touchée, il pourrait la reconnaître en la voyant.
Il pensa au même instant qu’il ne connaissait pas la couleur
des yeux de la fille. Ils étaient probablement bruns. Mais les gens
qui ont des cheveux noirs ont parfois les yeux bleus. Tourner la
tête et la regarder eût été une inconcevable folie. Les mains
nouées l’une à l’autre, invisibles parmi les corps serrés, ils
regardaient droit devant eux, et ce furent, au lieu des yeux de la
fille, les yeux du prisonnier âgé qui, enfouis dans un nid de barbe,
se fixèrent lugubres sur Winston.
CHAPITRE II
Winston retrouva son chemin le long du sentier, à travers des
taches d’ombre et de lumière. Là où les buissons s’écartaient, il
marchait d’un pas allongé dans des flaques d’or. À sa gauche, sous
les arbres, le sol était couvert d’un voile de jacinthes. On sentait
sur la peau la caresse de l’air. C’était le deux mai. De quelque part,
au fond du bois épais, venait le roucoulement des ramiers.
Il était un peu en avance. Il n’y avait pas eu de difficulté pour
le voyage et la fille était si évidemment expérimentée qu’il était
moins effrayé qu’il eût dû l’être normalement. On pouvait
probablement se fier à elle pour trouver un endroit sûr. On ne
pouvait en général présumer que l’on se trouvait plus en sécurité
à la campagne qu’à Londres. Il n’y avait naturellement pas de
télécrans. Mais il y avait toujours le danger de microphones
cachés par lesquels la voix peut être enregistrée et reconnue. Il

127 –
n’était pas facile, en outre, de voyager seul sans attirer l’attention.
Pour des distances inférieures à une centaine de kilomètres, il
n’était pas nécessaire de faire viser son passeport, mais il y avait
parfois des patrouilles qui rôdaient du côté des gares,
examinaient les papiers de tous les membres du Parti qu’elles
rencontraient, et posaient des questions embarrassantes.
Cependant, aucune patrouille n’était apparue et, sorti de la gare,
il s’était assuré en chemin, par de prudents regards jetés en
arrière, qu’il n’était pas suivi.
Le train était bondé de prolétaires mis en humeur de
vacances par la douceur du temps. La voiture aux sièges de bois
dans laquelle il voyagea était plus que remplie par une seule
énorme famille qui allait d’une arrière-grand-mère édentée à un
bébé d’un mois. Elle allait passer l’après-midi à la campagne, chez
des beaux-parents, et essayer d’obtenir, ainsi qu’on l’expliqua
ouvertement à Winston, un peu de beurre au marché noir.
Le sentier s’élargit et, en une minute, il arriva au chemin
qu’elle lui avait indiqué, simple route à bestiaux, qui plongeait
entre les buissons. Il n’avait pas de montre, mais il ne pouvait
déjà être trois heures. Les jacinthes étaient si nombreuses qu’il
était impossible de ne pas les fouler au pied. Il s’agenouilla et se
mit à en cueillir quelques-unes, en partie pour passer le temps, en
partie avec l’idée qu’il aimerait avoir une gerbe de fleurs à offrir à
la fille quand ils se rencontreraient.
Il avait cueilli un gros bouquet et respirait leur étrange
parfum légèrement fade quand un bruit derrière lui le glaça.
C’était, à n’en pas douter, le craquement du bois sec sous un pied.
Il continua à cueillir des jacinthes. C’est ce qu’il avait de mieux à
faire. Ce pouvait être la fille. Il se pouvait aussi qu’il eût été suivi.
Regarder autour de lui c’était prendre une attitude coupable. Il
cueillit une fleur, puis une autre. Une main s’appuya légèrement
sur son épaule.

128 –
Il leva les yeux. C’était la fille. Elle secoua la tête, lui
enjoignant ainsi de rester silencieux, puis écarta les branches et le
précéda sur le chemin étroit de la forêt. Visiblement, elle était
déjà venue là, car elle évitait les fondrières comme si elle en avait
l’habitude.
Winston suivit, le bouquet de fleurs serré dans la main. Sa
première impression fut une impression de soulagement, mais
tandis qu’il regardait le corps mince et vigoureux qui se déplaçait
devant lui, la ceinture écarlate juste assez serrée pour faire
ressortir la courbe des hanches, le sens de sa propre infériorité lui
pesa lourdement. Même à ce moment, il lui semblait qu’elle
pourrait après tout reculer lorsqu’elle se retournerait et le
regarderait. La douceur de l’air et le vert des feuilles le
décourageaient. Déjà, sur le chemin qui partait de la gare, il
s’était senti sale et rabougri, sous le soleil de mai. Il avait
l’impression d’être une créature d’appartement avec, dans les
pores, la poussière fuligineuse et la suie de Londres.
Il pensa que, jusqu’alors, elle ne l’avait probablement jamais
vu au-dehors, en plein jour. Ils arrivèrent à l’arbre tombé dont
elle avait parlé. La fille l’enjamba et écarta les buissons entre
lesquels il ne semblait pas y avoir de passage. Quand Winston la
rejoignit, il vit qu’ils se trouvaient dans une clairière naturelle, un
petit monticule herbeux entouré de jeunes arbres de haute taille
qui l’isolaient complètement. La fille s’arrêta et se retourna.
– Nous y sommes, dit-elle.
Il était en face d’elle, à plusieurs pas de distance. Il n’avait pas
encore osé se rapprocher d’elle.
– Je ne voulais rien dire dans le sentier, continua-t-elle, pour
le cas où il y aurait eu un micro caché. Je ne pense pas qu’il y en
ait, mais il aurait pu y en avoir. On peut toujours craindre que
l’un de ces cochons reconnaisse votre voix. Mais ici, nous sommes
en sécurité.

129 –
Il n’avait toujours pas le courage de l’approcher. Il répéta
stupidement :
– Nous sommes en sécurité ici ?
– Oui. Voyez les arbres.
C’étaient de petits sorbiers qui avaient été abattus, puis
avaient repoussé et envoyé une forêt de tiges dont aucune
n’étaient plus grosse qu’un poignet.
– Il n’y a rien d’assez épais pour cacher un micro. En outre, je
suis déjà venue ici.
Ils faisaient semblant de converser. Il s’était décidé à se
rapprocher d’elle. Elle se tenait devant lui, très droite, avec sur les
lèvres un sourire un peu ironique, comme si elle se demandait
pourquoi il était si lent à agir. Les jacinthes étaient tombées sur le
sol. Elles semblaient être tombées de leur propre volonté. Il lui
prit la main.
– Le croiriez-vous ? dit-il, jusqu’à présent, je ne savais pas de
quelle couleur étaient vos yeux.
Il remarqua qu’ils étaient bruns, d’un brun plutôt clair et que
les cils étaient noirs.
– Maintenant que vous avez vu ce que je suis réellement,
pouvez-vous encore supporter de me regarder ?
– Oui. Facilement.
– J’ai trente-neuf ans. J’ai une femme d’avec laquelle je ne
puis divorcer. J’ai des varices. J’ai cinq fausses dents.

130 –
– Cela ne pourrait pas m’être plus égal, dit-elle.
La minute d’après, il serait difficile de dire lequel en avait pris
l’initiative, elle était dans ses bras. Il n’éprouva tout d’abord
qu’une impression de complète incrédulité. Le jeune corps était
pressé contre le sien, la masse des cheveux noirs était contre son
visage et, oui ! elle relevait la tête et il embrassait la large bouche
rouge. Elle lui avait entouré le cou de ses bras et l’appelait chéri,
amour, bien-aimé. Il l’étendit sur le sol. Elle ne résistait
aucunement et il aurait pu faire d’elle ce qu’il voulait. Mais la
vérité est qu’il n’éprouvait aucune sensation, sauf celle de simple
contact. Tout ce qu’il ressentait, c’était de l’incrédulité et de la
fierté. Il était heureux de ce qui se passait, mais n’avait aucun
désir physique. C’était trop tôt. Sa jeunesse et sa beauté l’avaient
effrayé, ou bien il était trop habitué à vivre sans femme. Il ne
savait pas pourquoi il restait froid.
La fille se releva et détacha une jacinthe de ses cheveux. Elle
s’assit contre lui, lui entoura la taille de son bras.
– Ne t’inquiète pas, chéri. Nous ne sommes pas pressés. Nous
avons tout l’après-midi. Est-ce que ce n’est pas une splendide
cachette ? Je l’ai trouvée un jour que je me suis égarée au cours
d’une randonnée. S’il venait quelqu’un, on pourrait l’entendre
d’une distance de cent mètres…
– Comment vous appelez-vous, demanda Winston.
– Julia. Je connais votre nom. C’est Winston. Winston Smith.
– Comment l’avez-vous appris ?
– Je crois, chéri, que j’ai plus d’adresse que vous pour
découvrir les choses. Dites-moi, qu’avez-vous pensé de moi avant
le jour où je vous ai remis mon bout de billet ?

131 –
Il ne fut nullement tenté de lui mentir. Commencer par
avouer le pire était même une sorte d’holocauste à l’amour.
– Je détestais vous voir, répondit-il. J’aurais voulu vous
enlever et vous tuer. Il y a deux semaines, j’ai sérieusement songé
à vous écraser la tête sous un pavé. Si vous voulez réellement
savoir, j’imaginais que vous aviez quelque chose à voir avec la
Police de la Pensée.
La fille rit joyeusement. Elle prenait évidemment cette
déclaration pour un tribut à la perfection de son déguisement.
– La Police de la Pensée ? Vous n’avez pas réellement pensé
cela ?
– Eh bien, peut-être pas exactement. Mais, à cause de votre
apparence générale, simplement parce que vous êtes jeune,
fraîche et saine, vous comprenez, je pensais que, probablement…
– Vous pensiez que j’étais un membre loyal du Parti, pure en
paroles, et en actes. Bannières, processions, slogans, jeux, sorties
collectives… toute la marmelade. Et vous pensiez que si j’avais le
quart d’une occasion, je vous dénoncerais comme criminel par la
pensée et vous ferais tuer ?
– Oui, quelque chose comme cela. Un grand nombre de
jeunes filles sont ainsi, vous savez.
– C’est cette maudite ceinture qui en est cause, dit-elle en
arrachant de sa taille la ceinture rouge de la Ligue Anti-Sexe des
Juniors et en la lançant sur une branche.
Puis, comme si de toucher sa ceinture lui avait rappelé
quelque chose, elle fouilla la poche de sa blouse et en tira une
petite tablette de chocolat. Elle la cassa en deux et en donna une
part à Winston. Avant même qu’il l’eût prise, le parfum lui avait
indiqué qu’il ne s’agissait pas de chocolat ordinaire. Celui-ci était

132 –
sombre et brillant, enveloppé de papier d’étain. Le chocolat était
normalement une substance friable d’un brun terne qui avait,
autant qu’on pouvait le décrire, le goût de la fumée d’un feu de
détritus. Mais il était arrivé à Winston, il ne savait quand, de
goûter à du chocolat semblable à celui que Julia venait de lui
donner. La première bouffée du parfum de ce chocolat avait
éveillé en lui un souvenir qu’il ne pouvait fixer, mais qui était
puissant et troublant.
– Où avez-vous eu cela ? demanda-t-il.
– Marché noir, répondit-elle avec indifférence. À voir les
choses, je suis bien cette sorte de fille. Je suis bonne aux jeux. Aux
Espions, j’étais chef de groupe. Trois soirs par semaine, je fais du
travail supplémentaire pour la Ligue Anti-Sexe des Juniors. J’ai
passé des heures et des heures à afficher leurs saloperies dans
tout Londres. Dans les processions, je porte toujours un coin de
bannière. Je parais toujours de bonne humeur et je n’esquive
jamais une corvée. Il faut toujours hurler avec les loups, voilà ce
que je pense. C’est la seule manière d’être en sécurité.
Le premier fragment de chocolat avait fondu sur la langue de
Winston. Il avait un goût délicieux. Mais il y avait toujours ce
souvenir qui tournait aux limites de sa conscience, quelque chose
ressenti fortement, mais irréductible à une forme définie, comme
un objet vu du coin de l’œil. Il l’écarta, conscient seulement qu’il
s’agissait du souvenir d’un acte qu’il aurait aimé annuler, mais
qu’il ne pouvait annuler.
– Vous êtes très jeune, dit-il. Vous avez dix ou quinze ans de
moins que moi. Que pouvez-vous trouver de séduisant dans un
homme comme moi ?
– C’est quelque chose dans votre visage. J’ai pensé que je
pouvais courir ma chance. Je suis habile à dépister les gens qui
n’en sont pas. Dès que je vous ai vu, j’ai su que vous étiez contre
lui.

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Lui, apparemment, désignait le Parti, et surtout le Parti
intérieur dont elle parlait ouvertement avec une haine ironique
qui mettait Winston mal à l’aise, bien qu’il sût que s’il y avait un
lieu où ils pouvaient être en sécurité, c’était celui où ils se
trouvaient. Quelque chose l’étonnait en elle. C’était la grossièreté
de son langage. Les membres du Parti étaient censés ne pas jurer
et Winston lui-même jurait rarement, en tout cas pas tout haut.
Julia, elle, semblait incapable de parler du Parti, spécialement du
Parti intérieur, sans employer le genre de mots que l’on voit écrits
à la craie dans les ruelles suintantes. Il ne détestait pas cela. Ce
n’était qu’un symptôme de sa révolte contre le Parti et ses
procédés. Cela semblait en quelque sorte naturel et sain, comme
l’éternuement d’un cheval à l’odeur d’un foin mauvais.
Ils avaient laissé la clairière et erraient à travers des taches
d’ombre et de lumière. Ils mettaient chacun le bras autour de la
taille de l’autre dès qu’il y avait assez de place pour marcher deux
de front. Il remarqua combien sa taille paraissait plus souple
maintenant qu’elle avait enlevé la ceinture. Leurs voix ne
s’élevaient pas au-dessus du chuchotement. Hors de la clairière,
avait dit Julia, il valait mieux y aller doucement. Ils atteignirent la
limite du petit bois. Elle l’arrêta.
– Ne sortez pas à découvert. Il pourrait y avoir quelqu’un qui
surveille. Nous sommes en sécurité si nous restons derrière les
branches.
Ils étaient debout à l’ombre d’un buisson de noisetiers. Ils
sentaient sur leurs visages les rayons encore chauds du soleil qui
s’infiltraient à travers d’innombrables feuilles. Winston regarda le
champ qui s’étendait plus loin et reçut un choc étrange et lent. Il
le reconnaissait. Il l’avait déjà vu. C’était un ancien pâturage
tondu de près où s’élevaient çà et là des taupinières et que
traversait un sentier sinueux. Dans la haie inégale qui était en
face, les branches des ormeaux se balançaient imperceptiblement
dans la brise, et leurs feuilles se déplaçaient faiblement, en
masses denses comme une chevelure de femme. Quelque part

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tout près, sûrement, mais caché à la vue, il devait y avoir un
ruisseau formant des étangs verts où nageaient des poissons
d’or ?
– N’y a-t-il pas un ruisseau quelque part près d’ici ?
chuchota-t-il.
– C’est vrai. Il y a un ruisseau. Il est exactement au bord du
champ voisin. Il y a des poissons, dedans. De grands, de gros
poissons. On peut les voir flotter. Ils font marcher leur queue
dans les étangs qui sont sous les saules.
– C’est presque le Pays Doré, murmura-t-il.
– Le Pays Doré ?
– Ce n’est rien. Ce n’est rien. Un paysage que j’ai parfois vu en
rêve.
– Regardez, chuchota Julia.
Une grive s’était posée sur une branche à moins de cinq
mètres, presque au niveau de leurs visages. Peut-être ne les avaitelle pas vus. Elle était au soleil, eux à l’ombre. Elle ouvrit les ailes,
les replia ensuite soigneusement, baissa la tête un moment
comme pour rendre hommage au soleil, puis se mit à déverser un
flot d’harmonie. Dans le silence de l’après-midi, l’ampleur de la
voix était surprenante. Winston et Julia s’accrochèrent l’un à
l’autre, fascinés. La musique continuait, encore et encore, minute
après minute, avec des variations étonnantes qui ne se répétaient
jamais, comme si l’oiseau, délibérément, voulait montrer sa
virtuosité. Parfois il s’arrêtait quelques secondes, ouvrait les ailes
et les refermait, gonflait son jabot tacheté et, de nouveau, faisait
éclater son chant.
Winston le regardait avec un vague respect. Pour qui, pour
quoi cet oiseau chantait-il ? Aucun compagnon, aucun rival ne le

135 –
regardait. Qu’est-ce qui le poussait à se poser au bord d’un bois
solitaire et à verser sa musique dans le néant ?
Il se demanda si, après tout, il n’y aurait pas un microphone
caché quelque part à côté. Julia et lui n’avaient parlé qu’en
chuchotant. Il n’enregistrerait pas ce qu’ils avaient dit, mais il
enregistrerait le chant de la grive. À l’autre extrémité de
l’instrument, peut-être quelque petit homme scarabée écoutait
intensément, écoutait cela.
Mais le flot de musique balaya par degrés de son esprit toute
préoccupation. C’était comme une substance liquide qui se
déversait sur lui et se mêlait à la lumière du soleil filtrant à
travers les feuilles. Il cessa de penser et se contenta de sentir. La
taille de la fille était douce et chaude au creux de son bras. Il la
tourna vers lui et ils se trouvèrent poitrine contre poitrine. Le
corps de Julia semblait se fondre dans le sien. Il fléchissait
partout comme de l’eau sous les mains. Leurs bouches
s’attachèrent l’une à l’autre. C’était tout à fait différent des durs
baisers qu’ils avaient échangés plus tôt. Quand ils séparèrent
leurs bouches, tous deux soupirèrent profondément. L’oiseau prit
peur et s’envola dans un claquement d’ailes.
Winston approcha ses lèvres de l’oreille de Julia.
– Maintenant, chuchota-t-il.
– Pas ici, répondit-elle en chuchotant aussi. Venez sous le
couvert. C’est plus sûr.
Ils se faufilèrent rapidement jusqu’à la clairière en faisant
parfois craquer des branches mortes. Quand ils furent à
l’intérieur de l’anneau de jeunes arbres, elle se retourna et le
regarda. Leur respiration à tous deux était précipitée, mais au
coin de la bouche de Julia, le sourire était revenu. Elle le regarda
un instant puis chercha la fermeture-Eclair de sa combinaison.

136 –
Ensuite, oui ! ce fut presque comme dans le rêve de Winston.
D’un geste presque aussi rapide qu’il l’avait imaginé, elle avait
arraché ses vêtements et quand elle les jeta de côté, ce fut avec le
même geste magnifique qui semblait anéantir toute une
civilisation. Son corps blanc étincelait au soleil, mais, durant un
instant, il ne regarda pas son corps. Ses yeux étaient retenus par
le visage couvert de taches de rousseur et par le demi-sourire
hardi. Il s’agenouilla devant elle et prit ses mains dans les
siennes.
– As-tu déjà fait cela ?
– Naturellement. Des centaines de fois… Allons ! Des
vingtaines de fois, de toute façon.
– Avec des membres du Parti ?
– Oui. Toujours avec des membres du Parti.
– Avec des membres du Parti intérieur ?
– Pas avec ces cochons, non. Mais il y en a des tas qui
voudraient, s’ils avaient le quart d’une chance. Ils ne sont pas les
petits saints qu’ils veulent se faire croire !
Le cœur de Winston bondit. Elle l’avait fait des vingtaines de
fois. Il aurait voulu que ce fût des centaines, des milliers de fois.
Tout ce qui laissait entrevoir une corruption l’emplissait toujours
d’un espoir fou. Qui sait ? Peut-être le Parti était-il pourri en
dessous ? Peut-être son culte de l’abnégation et de l’énergie
n’était-il simplement qu’une comédie destinée à cacher son
iniquité, Si Winston avait pu leur donner à tous la lèpre ou la
syphilis, comme il l’aurait fait de bon cœur ! N’importe quoi qui
pût pourrir, affaiblir, miner. Il l’attira vers le sol et ils se
trouvèrent à genoux, face à face.

137 –
– Ecoute. Plus tu as eu d’hommes, plus je t’aime. Comprendstu cela ?
– Oui. Parfaitement.
– Je hais la pureté. Je hais la bonté. Je ne voudrais d’aucune
vertu nulle part. Je voudrais que tous soient corrompus jusqu’à la
moelle. Aimes-tu l’amour ? Je ne veux pas parler simplement de
moi, je veux dire l’acte lui-même.
– J’adore cela.
C’était par-dessus tout ce qu’il désirait entendre. Pas
simplement l’amour qui s’adresse à une seule personne, mais
l’instinct animal, le désir simple et indifférencié. Là était la force
qui mettrait le Parti en pièces. Il la pressa sur l’herbe, parmi les
jacinthes tombées. Cette fois, il n’y eut aucune difficulté. Le
souffle qui gonflait et abaissait leurs poitrines ralentit son rythme
et reprit sa cadence normale. Ils se séparèrent dans une sorte
d’agréable impuissance. Le soleil semblait être devenu plus
chaud. Ils avaient tous deux sommeil. Il chercha la combinaison
mise de côté et l’étendit en partie sur elle. Et presque
immédiatement ils s’endormirent. Ils dormirent environ une
demi-heure.
Winston se réveilla le premier. Il s’assit et regarda le visage
couvert de taches, encore calmement endormi, qu’elle avait
appuyé sur la paume de sa main. La bouche mise à part, on ne
pouvait dire qu’elle fût belle. On voyait une ou deux rides autour
des yeux quand on la regardait de près. Les courts cheveux noirs
étaient extraordinairement épais et doux. Il pensa qu’il ne savait
encore ni son nom, ni son adresse.
Le corps jeune et vigoureux, maintenant abandonné dans le
sommeil, éveilla en lui un sentiment de pitié protectrice. Mais la
tendresse irréfléchie qu’il avait ressentie pour elle sous le
noisetier pendant que la grive chantait n’était pas tout à fait

138 –
revenue. Il repoussa la combinaison et étudia le flanc doux et
blanc. Dans les jours d’antan, pensa-t-il, un homme regardait le
corps d’une fille, voyait qu’il était désirable, et l’histoire finissait
là. Mais on ne pouvait aujourd’hui avoir d’amour ou de plaisir
pur. Aucune émotion n’était pure car elle était mêlée de peur et de
haine. Leur embrassement avait été une bataille, leur jouissance
une victoire. C’était un coup porté au Parti. C’était un acte
politique.
CHAPITRE III
– Nous pourrons revenir ici une fois, dit Julia. Généralement,
on peut employer une cachette deux fois sans crainte. Mais pas
avant un mois ou deux, naturellement.
Dès qu’elle se réveilla, son attitude changea. Elle devint alerte
et affairée, se rhabilla, attacha à sa taille la ceinture rouge et se
mit à organiser les détails de leur retour chez eux. Elle avait
visiblement une intelligence pratique qui faisait défaut à Winston.
Elle semblait posséder une connaissance approfondie,
emmagasinée au cours d’innombrables sorties en commun, de la
campagne qui entourait Londres. La route qu’elle lui indiqua était
tout à fait différente de celle par laquelle il était venu et le
conduisait à une autre gare.
– Ne jamais retourner chez soi par le chemin par lequel on est
venu, dit-elle, comme si elle énonçait un important principe
général.
Elle devait partir la première et Winston attendrait une demiheure avant de la suivre.
Elle lui avait indiqué un endroit où ils pourraient dans quatre
jours se rencontrer après le travail. C’était une rue d’un des
quartiers pauvres, dans laquelle il y avait un marché découvert,
qui était généralement bruyant et bondé de gens. Elle flânerait

139 –
parmi les étals et ferait semblant de chercher des lacets de
souliers et du fil à repriser. Si elle jugeait que la route était libre,
elle se moucherait à son approche. Autrement, il devrait passer
sans la reconnaître. Mais avec de la chance, au milieu de la foule,
ils pourraient parler sans risque un quart d’heure et arranger une
autre rencontre.
– Et maintenant, il me faut partir, dit-elle, dès qu’il eut
compris ses instructions. J’ai rendez-vous à sept heures et demie.
Je dois consacrer deux heures à la Ligue Anti-Sexe des Juniors
pour distribuer des prospectus ou autre chose. C’est assommant.
Donne-moi un coup de brosse, veux-tu ? Ai-je des brindilles dans
les cheveux ? Tu es sûr que non ? Alors au revoir, mon amour, au
revoir.
Elle se jeta dans ses bras, l’embrassa presque avec violence.
Un instant après, elle écartait les jeunes tiges pour passer et
disparaissait presque sans bruit dans le bois.
Il n’avait pas même au point où il en était, appris son nom et
son adresse. Mais cela n’avait aucune importance car il était
inconcevable qu’ils pussent jamais se rencontrer sous un toit ou
échanger aucune sorte de communication écrite.
Le destin fit qu’ils ne retournèrent jamais à la clairière du
bois. Pendant le mois de mai, ils ne réussirent qu’une seule fois à
faire réellement l’amour. Ce fut dans un autre lieu secret que
connaissait Julia, le beffroi d’une église en ruine dans une contrée
presque déserte, où une bombe atomique était tombée trente ans
plus tôt. C’était une bonne cachette quand on y était arrivé, mais
le voyage était très dangereux. Pour le reste, ils ne pouvaient se
rencontrer que dans la rue, en différents endroits chaque soir, et
jamais plus d’une demi-heure d’affilée.
Dans la rue, il était d’habitude possible de se parler d’une
certaine façon. Tandis qu’ils se laissaient emporter par la foule
sur les trottoirs, pas tout à fait de front et sans jamais se regarder,

140 –
ils poursuivaient une curieuse conversation intermittente qui
reprenait et s’interrompait comme le pinceau d’un phare. Elle
était soudain coupée d’un silence par l’approche d’un uniforme du
Parti ou par la proximité d’un télécran, puis elle reprenait
quelques minutes plus tard au milieu d’une phrase, pour
s’interrompre ensuite brusquement quand ils se séparaient à
l’endroit convenu et continuer presque sans introduction le
lendemain.
Julia paraissait tout à fait habituée à ce genre de
conversation, qu’elle appelait « parler par acomptes ». Elle était
aussi étonnamment habile à parler sans bouger les lèvres. Une
fois seulement, au cours d’un mois de rencontres journalières, ils
s’arrangèrent pour échanger un baiser. Ils descendaient en
silence une rue transversale (Julia ne parlait jamais hors des rues
principales), quand il se produisit un grondement assourdissant.
La terre trembla, l’air s’obscurcit, et Winston se retrouva couché
sur le côté, meurtri et terrifié. Une bombe fusée devait être
tombée tout près. Il prit soudain conscience du visage de Julia
tout près du sien. Il était d’une pâleur de mort, aussi blanc que de
la craie. Elle était morte ! Il la serra contre lui et se rendit compte
qu’il embrassait un visage vivant et chaud. Mais ses lèvres
rencontraient une substance poudreuse. Leurs deux visages
étaient couverts d’une épaisse couche de plâtre.
Il y eut des soirs où, arrivés au rendez-vous, ils devaient se
croiser, sans un signe, parce qu’une patrouille venait de tourner le
coin de la rue, ou qu’un hélicoptère planait au-dessus d’eux.
Même si cela avait été moins dangereux, il leur eût été difficile de
trouver le temps de se rencontrer. La semaine de travail de
Winston était de soixante heures, celle de Julia était même plus
longue et leurs jours de liberté variaient suivant la presse du
moment et ne coïncidaient pas toujours. Julia, de toute façon,
avait rarement une soirée complètement libre. Elle passait un
temps incroyable à écouter des conférences, à prendre part à des
manifestations, à distribuer de la littérature pour la Ligue AntiSexe des Juniors, à préparer des bannières pour la Semaine de la
Haine, à faire des collectes pour la campagne d’économie, ou à

141 –
d’autres activités du même genre. Cela payait, disait-elle. C’était
du camouflage. Si on respectait les petites règles, on pouvait
briser les grandes. Elle entraîna même Winston à engager encore
une autre de ses soirées. Il s’enrôla pour un travail de munitions
qui était fait à tour de rôle par des volontaires zélés membres du
Parti.
Un soir par semaine, donc, Winston passait quatre heures
d’ennui paralysant à visser ensemble de petits bouts de métaux
qui étaient probablement des parties de bombes fusées, dans un
atelier mal éclairé et plein de courants d’air où le bruit des
marteaux se mariait tristement à la musique des télécrans.
Quand ils se rencontrèrent dans le beffroi, les trous de leurs
conversations fragmentaires furent comblés. C’était par un aprèsmidi flamboyant. Dans la petite chambre carrée qui était audessus des cloches, il y avait un air chaud et stagnant où dominait
l’odeur de la fiente des pigeons. Pendant des heures, ils restèrent
à parler, assis sur le parquet poussiéreux couvert de brindilles.
L’un d’eux se levait de temps en temps pour jeter un coup d’œil
par les meurtrières et s’assurer que personne ne venait.
Julia avait vingt-six ans. Elle vivait dans un « foyer » avec
trente autres filles. « Toujours dans l’odeur des femmes ! Ce que
je déteste les femmes ! » dit-elle entre parenthèses. Elle
travaillait, comme il l’avait deviné, aux machines du
Commissariat aux Romans, qui écrivaient des romans. Elle aimait
son travail qui consistait surtout à alimenter et faire marcher un
moteur électrique puissant, mais délicat. Elle n’était pas
intelligente mais aimait se servir de ses mains et se sentait à son
aise avec les machines. Elle pouvait décrire dans son entier le
processus de la composition d’un roman, depuis les directives
générales émanant du Comité du plan, jusqu’à la touche finale
donnée par l’équipe qui récrivait. Mais le livre obtenu ne
l’intéressait pas. Elle n’aimait pas beaucoup la lecture, dit-elle.
Les livres étaient seulement un article qu’on devait produire,
comme la confiture ou les lacets de souliers.

142 –
Elle ne se souvenait de rien avant 1960. La seule personne
qu’elle eût jamais connue, qui parlait fréquemment du temps
d’avant la Révolution, était un grand-père qui avait disparu
quand elle avait huit ans. À l’école, elle avait été capitaine de
l’équipe de hockey et avait gagné le prix de gymnastique deux ans
de suite. Elle avait été chef de groupe chez les Espions et
secrétaire auxiliaire dans la Ligue de la Jeunesse avant d’entrer
dans la Ligue Anti-Sexe des Juniors. Elle avait toujours eu une
excellente réputation. Elle avait même été choisie, ce qui était la
marque infaillible d’une bonne réputation, pour travailler au
Pornosec, sous-section du Commissariat aux Romans, qui
produisait la pornographie à bon marché que l’on distribuait aux
prolétaires. Les gens qui y travaillaient l’appelaient « boîte à
fumier », remarqua-t-elle. Elle était restée là un an. Elle aidait à
la production, en paquets scellés, de fascicules qui avaient des
titres comme : Histoires épatantes ou Une nuit dans une école de
filles. Ces fascicules étaient achetés en cachette par les jeunes
prolétaires qui avaient l’impression de faire quelque chose
d’illégal.
– Comment sont ces livres ? demanda Winston avec curiosité.
– Oh ! affreusement stupides. Barbants comme tout. Pense, il
n’y a que six modèles d’intrigue dont on interchange les éléments
tour à tour. Naturellement, je ne travaillais qu’aux kaléidoscopes.
Je n’ai jamais fait partie de l’escouade de ceux qui récrivent. Je ne
suis pas littéraire, chéri, pas même assez pour cela.
Winston apprit avec étonnement que, sauf le directeur du
Commissariat, tous les travailleurs du Pornosec étaient des
femmes. On prétendait que l’instinct sexuel des hommes étant
moins facile à maîtriser que celui des femmes, ils risquaient
beaucoup plus d’être corrompus par les obscénités qu’ils
maniaient.

143 –
– Ils n’aiment pas avoir là des femmes mariées, ajouta-t-elle.
On suppose toujours que les filles sont tellement pures ! En tout
cas, il y en a une ici qui ne l’est pas.
Elle avait eu son premier commerce amoureux à seize ans
avec un membre du Parti âgé de soixante ans, qui se suicida plus
tard pour éviter d’être arrêté.
– C’était une veine, autrement, ils auraient appris mon nom
par lui quand il se serait confessé, ajouta-t-elle.
Depuis, il y en avait eu divers autres. La vie telle qu’elle la
concevait était tout à fait simple. On voulait du bon temps.
« Eux », c’est-à-dire les gens du Parti, voulaient vous empêcher
de l’avoir. On tournait les règles de son mieux. Elle semblait
trouver tout aussi naturel qu’ « eux » voulussent dérober aux gens
leurs plaisirs et que les gens voulussent éviter d’être pris. Elle
détestait le Parti et exprimait sa haine par les mots les plus crus.
Cependant elle n’en faisait aucune critique générale. Elle ne
s’intéressait à la doctrine du Parti que lorsque celle-ci touchait à
sa propre vie. Il remarqua qu’elle ne se servait jamais de mots
novlangue, sauf ceux qui étaient devenus d’un usage journalier.
Elle n’avait jamais entendu parler de la Fraternité et refusait
de croire à son existence. Toute révolte organisée contre le Parti
lui paraissait stupide, car elle ne pourrait être qu’un échec. L’acte
intelligent était d’agir à l’encontre des règles et de rester quand
même vivant.
Winston se demanda vaguement combien il pouvait y en
avoir comme elle dans la jeune génération, qui avaient grandi
dans le monde de la Révolution, qui ne connaissaient rien d’autre,
et acceptaient le Parti comme quelque chose d’inaltérable, comme
le ciel. Ils ne se révoltaient pas contre son autorité, mais,
simplement, l’évitaient, comme un lapin se soustrait à la
poursuite d’un chien.

144 –
Ils ne discutèrent pas la possibilité de se marier. C’était une
possibilité trop vague pour qu’on prît la peine d’y penser. Aucun
comité imaginable ne sanctifierait jamais une telle union, même
si Winston avait pu se libérer de Catherine, sa femme. Même en
rêve, il n’y avait pas d’espoir.
– Comment était-elle, ta femme ? demanda Julia.
– Elle était… Connais-tu le mot novlangue « bienpensant »
qui veut dire naturellement orthodoxe, incapable d’une pensée
mauvaise ?
– Non. Je ne connais pas le mot, mais je connais assez bien ce
genre de personnes.
Il se mit à lui raconter l’histoire de sa vie maritale, mais elle
paraissait en connaître curieusement déjà les parties essentielles.
Elle lui décrivit, presque comme si elle l’avait vu ou ressenti, le
raidissement du corps de Catherine dès qu’il la touchait, et la
manière dont elle semblait le repousser de toutes ses forces,
même quand ses bras étaient étroitement serrés autour de lui.
Il n’éprouvait aucune difficulté à aborder de tels sujets avec
Julia. Catherine, de toute façon, avait depuis longtemps cessé
d’être un souvenir pénible. Elle était simplement devenue un
souvenir désagréable.
– Je l’aurais supportée, s’il n’y avait pas eu une chose, dit-il.
Il raconta à Julia la petite cérémonie frigide à laquelle
Catherine le forçait à prendre part, un soir, chaque semaine.
– Elle détestait cela, mais rien ne pouvait l’empêcher de le
faire. Elle avait l’habitude d’appeler cela… mais tu ne devineras
jamais.

145 –
– Notre devoir envers le Parti, acheva promptement Julia.
– Comment le sais-tu ?
– J’ai été en classe aussi, cher. Il y avait des causeries sur le
sexe pour les plus de seize ans, une fois par mois. Il y en avait
aussi au Mouvement de la Jeunesse. On vous le rabâche pendant
des années. Je crois que cela réussit dans bon nombre de cas.
Mais, naturellement, on ne peut jamais dire. Les gens sont de tels
hypocrites !
Elle se mit à développer le sujet. Avec Julia, tout revenait à sa
propre sexualité. Dès que l’on y touchait d’une façon quelconque,
elle était capable d’une grande acuité de jugement. Contrairement
à Winston, elle avait saisi le sens caché du puritanisme du Parti.
Ce n’était pas seulement parce que l’instinct sexuel se créait un
monde à lui hors du contrôle du Parti, qu’il devait, si possible,
être détruit. Ce qui était plus important, c’est que la privation
sexuelle entraînait l’hystérie, laquelle était désirable, car on
pouvait la transformer en fièvre guerrière et en dévotion pour les
dirigeants. Julia expliquait ainsi sa pensée :
– Quand on fait l’amour, on brûle son énergie. Après, on se
sent heureux et on se moque du reste. Ils ne peuvent admettre
que l’on soit ainsi. Ils veulent que l’énergie éclate
continuellement. Toutes ces marches et contre-marches, ces
acclamations, ces drapeaux flottants, sont simplement de
l’instinct sexuel aigri. Si l’on était heureux intérieurement,
pourquoi s’exciterait-on sur Big Brother, les plans de trois ans, les
Deux Minutes de Haine et tout le reste de leurs foutues
balivernes ?
Il pensa que c’était tout à fait exact. Il y avait un lien direct
entre la chasteté et l’orthodoxie politique. Sinon, comment auraiton pu maintenir au degré voulu, chez les membres du Parti, la
haine et la crédulité folles dont le Parti avait besoin, si l’on

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n’emmagasinait quelque puissant instinct et ne l’employait
comme force motrice ?
L’impulsion sexuelle était dangereuse pour le Parti et le Parti
l’avait détournée à son profit. Il avait joué le même jeu avec
l’instinct paternel. La famille ne pouvait être réellement abolie et,
en vérité, on encourageait les gens à aimer leurs enfants presque
à la manière d’autrefois. D’autre part, on poussait
systématiquement les enfants contre leurs parents. On leur
apprenait à les espionner et à rapporter leurs écarts. La famille,
en fait, était devenue une extension de la Police de la Pensée.
C’était un stratagème grâce auquel tous, nuit et jour, étaient
entourés d’espions qui les connaissaient intimement.
Son esprit revint brusquement à Catherine. Elle l’aurait
indubitablement dénoncé à la Police de la Pensée si elle n’avait
été trop stupide pour deviner la non-orthodoxie de ses opinions.
Mais ce n’est pas cette pensée qui avait ramené son esprit à
Catherine. C’était la chaleur étouffante de l’après-midi qui
mouillait son front de sueur. Il se mit à raconter à Julia ce qui
était arrivé, ou avait failli arriver, il y avait onze ans, par un lourd
après-midi d’été.
C’était trois ou quatre mois après leur mariage. Ils s’étaient
égarés au cours d’une sortie collective, quelque part dans le Kent.
Ils étaient restés en arrière des autres pendant deux minutes. Ils
tournèrent où il ne fallait pas et se trouvèrent arrêtés net par le
bord d’une vieille carrière de craie. C’était une pente à pic de dix
ou vingt mètres qui se terminait à la base par des rochers. Il n’y
avait personne à qui ils auraient pu demander leur chemin.
Catherine, dès qu’elle se rendit compte qu’ils s’étaient égarés, fut
très mal à son aise. Se trouver éloignée, même pour un instant, de
la foule bruyante de la randonnée lui donnait l’impression de mal
agir. Elle voulait revenir rapidement en arrière et se mettre à
chercher dans une autre direction. Mais Winston, à ce moment,
remarqua quelques touffes de lysimaques qui poussaient audessous d’eux dans les anfractuosités de la falaise. Il y avait une
touffe de deux couleurs, rouge brique et bleu, qui poussaient

147 –
apparemment sur la même racine. Il n’avait jamais rien vu de ce
genre. Il appela Catherine et lui dit de venir voir la touffe.
– Voyez, Catherine ! Regardez ces fleurs. Cette touffe en bas,
près du pied de la falaise. Voyez-vous ? Ces fleurs sont de deux
couleurs différentes.
Elle s’était déjà retournée pour partir mais, d’assez mauvaise
grâce, elle revint un instant. Elle se pencha même par-dessus la
falaise pour voir l’endroit qu’il lui désignait. Il était debout un peu
derrière elle et il posa la main sur sa ceinture pour la retenir. Il se
rendit soudain compte à ce moment combien ils étaient
complètement seuls. Il n’y avait nulle part de créature humaine,
pas une feuille ne bougeait, pas même un oiseau n’était éveillé.
Dans un endroit comme celui-là, le danger qu’il y eût un
microphone caché était minime et, même s’il y en avait eu un, il
n’aurait enregistré que des bruissements.
C’était l’heure de l’après-midi la plus chaude, la plus propice
au sommeil. Le soleil flamboyait, la sueur perlait au front de
Winston. L’idée lui vint alors…
– Pourquoi ne lui as-tu pas donné une bonne poussée ? dit
Julia. Je l’aurais fait.
– Oui, chérie, tu l’aurais fait. Moi aussi, si j’avais été alors ce
que je suis maintenant. Ou peut-être l’aurais-je… je n’en suis pas
certain.
– Regrettes-tu de ne pas l’avoir fait ?
Ils étaient assis côte à côte sur le parquet poussiéreux. Il
l’attira plus près de lui. La tête de Julia reposait sur son épaule, le
parfum agréable de sa chevelure dominait l’odeur de fiente de
pigeon. « Elle est jeune, pensa-t-il, elle attend encore quelque
chose de la vie. Elle ne comprend pas que pousser par-dessus une
falaise quelqu’un qui ne vous convient pas ne résout rien. »

148 –
– Cela n’aurait à vrai dire rien changé, dit-il.
– Alors pourquoi regrettes-tu de ne l’avoir pas poussée ?
– Parce que je préfère un positif à un négatif, voilà tout. Au
jeu que nous jouons, nous ne pouvons gagner, mais il y a des
genres d’échec qui valent mieux que d’autres, rien de plus.
Il sentit l’épaule de Julia qui s’agitait en signe de dénégation.
Elle le contredisait toujours quand il disait quelque chose de ce
genre. Elle n’acceptait pas que ce fût une loi de la nature que
l’individu soit toujours vaincu. Elle aussi, en quelque façon, se
rendait compte qu’elle était condamnée, tôt ou tard la Police de la
Pensée la prendrait et la tuerait. Mais, d’un autre côté, elle
pensait qu’il était possible de bâtir un monde secret dans lequel
on pouvait vivre selon ses goûts. Tout ce qui était nécessaire,
c’était de la chance, de l’habileté et de l’audace. Elle ne
comprenait pas qu’il n’existait point de bonheur, que la seule
victoire résidait dans l’avenir, longtemps après la mort et, que du
moment que l’on avait déclaré la guerre au Parti, il valait mieux se
considérer, tout de suite, comme un cadavre.
– Nous sommes des morts, disait-il.
– Minute ! Nous ne sommes pas encore morts, répondait
Julia prosaïquement.
– Pas physiquement. On peut imaginer que nous en avons
pour six mois, un an, cinq ans. J’ai peur de la mort. Toi, tu es
jeune, tu as probablement plus peur que moi. Evidemment, nous
repousserons la mort aussi longtemps que nous serons humains,
la vie et la mort seront la même chose.
– Oh ! Des blagues ! Avec qui préfères-tu coucher ? Avec moi,
ou avec un squelette ? Est-ce que tu n’es pas content d’être
vivant ? Est-ce que tu n’aimes pas sentir que ceci est toi, ceci ta

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main, ceci ta jambe, que tu es réel, solide, vivant ? Et ça, dis, tu
n’aimes pas ça ?
Elle tourna vers lui son buste et appuya contre lui sa poitrine.
Il pouvait sentir, à travers la blouse, les seins lourds, mais fermes.
Le corps de Julia semblait verser dans le sien un peu de sa
jeunesse, de sa vigueur.
– Oui, j’aime cela, répondit-il.
– Alors, cesse de parler de mourir. Et maintenant, écoute, il
nous faut fixer notre prochain rendez-vous. Nous pourrons
retourner à la clairière du bois. Nous l’avons laissée reposer un
bon bout de temps. Mais cette fois, tu t’y rendras par un autre
chemin que la dernière fois. J’ai tout combiné. Tu prends le
train… Mais, regarde, je vais te le dessiner.
Et, à sa manière pratique, elle racla et amassa un petit carré
de poussière. Ensuite, à l’aide d’une brindille prise dans un nid de
pigeon, elle se mit à dessiner une carte à même le sol.
CHAPITRE IV
Winston jeta un regard circulaire dans la petite chambre
râpée qui était au-dessus du magasin de M. Charrington. Le
grand lit, près de la fenêtre, était fait, avec des couvertures
déchirées et un traversin découvert. La pendule ancienne, au
cadran de douze heures, faisait entendre son tic-tac sur la
cheminée. Dans un coin, sur la table pliante, le presse-papier de
verre qu’il avait acheté lors de sa dernière visite luisait faiblement
dans la demi-obscurité. Sur la galerie de la cheminée, il y avait un
fourneau à pétrole en étain martelé, une casserole et deux tasses
fournis par M. Charrington. Winston alluma le brûleur et mit à
bouillir de l’eau et quelques tablettes de saccharine. Les aiguilles
de la pendule indiquaient sept, vingt. Il était réellement dix-neuf
heures vingt. Elle devait arriver à dix-neuf heures trente.

150 –
Folie, folie, lui répétait son cœur. Folie consciente, gratuite,
qui mènerait au désastre. De tous les crimes que pouvait
commettre un membre du Parti, c’était celui-ci qui pouvait le
moins se dissimuler. À la vérité, l’idée l’avait d’abord hanté sous
forme d’une vision de presse-papier de verre reflété par la surface
de la table. Ainsi qu’il l’avait prévu, M. Charrington n’avait fait
aucune difficulté pour louer la chambre. Il était visiblement
content de gagner quelques dollars. Il ne fut pas non plus choqué
et ne se montra pas agressivement compréhensif quand il fut
entendu que Winston désirait la chambre pour des rendez-vous
d’amour. Au contraire, son regard se fit lointain, il parla de
généralités, d’un air si délicat qu’il donnait l’impression d’être
devenu en partie invisible.
L’isolement, dit-il, avait son prix. Chacun désirait disposer
d’un endroit où se trouver seul à l’occasion. Cet endroit trouvé,
c’était la moindre des politesses que celui qui était au courant
gardât pour lui ce qu’il savait. Il ajouta même, avec presque l’air
de s’effacer et de cesser d’exister, qu’il y avait deux entrées à la
maison, dont l’une par la cour de derrière, qui donnait sur une
allée.
Quelqu’un chantait sous la fenêtre. Winston, protégé par le
rideau de mousseline, regarda au-dehors. Le soleil de juin était
encore haut dans le ciel et, en bas, dans la cour baignée de soleil,
une femme aux avant-bras d’un brun rouge, qui portait, attaché à
la taille, un tablier en toile à sac, marchait en clopinant entre un
baquet à laver et une corde à sécher. Monstrueuse et solide
comme une colonne romane, elle épinglait sur la corde des carrés
blancs dans lesquels Winston reconnut des couches de bébé. Dès
que sa bouche n’était pas obstruée par des épingles à linge, elle
chantait d’une voix puissante de contralto.
Ce n’était qu’un rêve sans espoir.
Il passa comme un soir d’avril, un soir.
Mais un regard, un mot, les rêves ont recommencé.

151 –
Ils ont pris mon cœur, ils l’ont emporté.
L’air avait couru dans Londres pendant les dernières
semaines. C’était une de ces innombrables chansons, toutes
semblables, que la sous-section du Commissariat à la Musique
publiait pour les prolétaires. Les paroles de ces chansons étaient
composées, sans aucune intervention humaine, par un
instrument appelé versificateur. Mais la femme chantait d’une
voix si mélodieuse qu’elle transformait en un chant presque
agréable la plus horrible stupidité.
Winston pouvait entendre le chant de la femme, le
claquement de ses chaussures sur les dalles, les cris des enfants
dans la rue et, quelque part dans le lointain, le grondement sourd
du trafic de la cité. La chambre paraissait cependant
curieusement silencieuse, grâce à l’absence de télécran.
« Folie ! folie ! folie ! » pensa-t-il encore. Il était inconcevable
qu’ils pussent fréquenter cet endroit plus de quelques semaines
sans être pris. Mais la tentation d’avoir un coin secret qui fût
vraiment à eux, qui fût dans une maison, accessible, sous la main,
avait été trop forte pour tous deux. Après leur visite au beffroi, il
leur avait été impossible, pendant quelque temps, d’organiser des
rencontres. En prévision de la Semaine de la Haine, les heures de
travail avaient été rigoureusement augmentées. Elle n’aurait lieu
que dans plus d’un mois, mais les préparatifs grandioses et
compliqués qu’elle exigeait, entraînaient pour tout le monde un
surcroît de travail. Finalement, ils s’arrangèrent tous deux pour
avoir le même jour un après-midi de liberté. Ils s’étaient entendus
pour retourner à la clairière du bois. La veille, ils se rencontrèrent
un court instant dans la rue. Comme d’habitude, Winston
regardait à peine Julia tandis qu’ils se laissaient emporter par la
foule. Mais le bref coup d’œil qu’il lui jeta lui apprit qu’elle était
plus pâle que de coutume.
– Rien à faire, murmura-t-elle aussitôt qu’elle jugea pouvoir
parler sans danger. Pour demain, je veux dire.

152 –
– Quoi ?
– Demain après-midi, je ne peux pas venir.
– Pourquoi ?
– Oh ! Pour la raison habituelle. C’est venu plus tôt cette fois.
Il fut, pendant un moment, pris d’une violente colère.
Pendant ce mois de fréquentation, la nature de son sentiment
pour elle avait changé. Au début, il comportait peu de vraie
sensualité. Leur premier contact amoureux avait été simplement
un acte de volonté. Mais ce fut différent après la deuxième fois.
L’odeur de ses cheveux, le goût de sa bouche, le contact de sa
peau, semblaient s’être introduits en lui ou dans l’air qui
l’entourait. Quand elle dit qu’elle ne pouvait venir, il eut
l’impression qu’elle le trompait. Mais, juste à cet instant, la foule
les poussa l’un contre l’autre et leurs mains se rencontrèrent par
hasard. Elle pressa rapidement le bout des doigts de Winston,
comme pour solliciter, non son désir, mais son affection. L’idée
vint à Winston que, lorsqu’on vivait avec une femme, ce
désappointement périodique était un événement normal. Une
profonde tendresse, qu’il n’avait pas encore ressentie pour elle,
s’empara de lui.
Il aurait voulu qu’ils fussent un couple de mariés de dix ans. Il
aurait voulu pouvoir se promener avec elle dans la rue,
exactement comme ils le faisaient, mais ouvertement et sans
crainte, et parler de choses ordinaires en achetant de petits objets
pour leur ménage. Il aurait voulu par-dessus tout avoir un endroit
où ils pourraient être seuls sans se sentir obligés de faire l’amour
chaque fois qu’ils se rencontraient.
Ce ne fut pas réellement à cet instant, mais à un moment du
jour suivant que l’idée lui vint de louer la chambre de
M. Charrington. Quand il en parla à Julia, elle accepta avec une

153 –
promptitude inattendue. Tous deux savaient que c’était une folie.
C’était comme s’ils se rapprochaient volontairement de leurs
tombes. Tandis qu’il attendait, assis au bord du lit, il pensa une
fois de plus aux caves du ministère de l’Amour. Le rythme suivant
lequel l’horrible destinée à laquelle ils étaient voués entrait dans
la conscience et en sortait, était curieux. Il était là, ce destin, son
heure était fixée dans l’avenir. Il précédait la mort aussi sûrement
que 99 précède 100. On ne pouvait l’éviter, mais peut-être
pouvait-on en reculer l’échéance. Et pourtant, il arrivait que l’on
choisisse, par un acte conscient, volontaire, d’écourter l’intervalle
par lequel on en était séparé.
Un pas rapide se fit entendre dans l’escalier. Julia fit
irruption dans la pièce. Elle portait un sac à outils, en grosse toile
brune, dont il l’avait vue chargée, maintes fois, dans les bâtiments
du ministère. Il s’élança pour la prendre dans ses bras, mais elle
se dégagea assez rapidement, car elle tenait encore le sac à outils.
– Une seconde, dit-elle. Laisse-moi seulement te montrer ce
que j’apporte. Tu as apporté de cet immonde café de la Victoire ?
Je pensais que tu l’aurais fait. Tu peux le mettre de côté, nous
n’en aurons pas besoin. Regarde.
Elle s’agenouilla, ouvrit le sac et en sortit pêle-mêle quelques
clefs anglaises et un tournevis qui en remplissaient la partie
supérieure. En dessous, il y avait une quantité de paquets bien
faits, enveloppés de papier.
Le premier paquet qu’elle passa à Winston provoquait une
sensation étrange, mais vaguement familière. Il était plein d’une
substance lourde et friable qui cédait quand on y touchait.
– Ce n’est pas du sucre ? demanda-t-il.
– Du vrai sucre. Pas de la saccharine, du sucre. Et voilà une
miche de pain, du vrai pain blanc, pas notre horrible substance, et
un petit pot de confitures. Et voici une boîte de lait. Mais vois ! Je

154 –
suis vraiment fière de celui-là. J’ai dû l’envelopper d’un bout de
toile à sac parce que…
Mais elle n’avait pas besoin de lui dire pourquoi elle l’avait
enveloppé. Le parfum se répandait déjà dans la pièce, un parfum
riche et chaud qui semblait être une émanation de sa première
enfance, mais qu’on pouvait encore rencontrer. Parfois, avant le
claquement d’une porte, il se répandait dans un passage, parfois il
se diffusait mystérieusement dans la foule. On le respirait un
instant puis on le perdait.
– C’est du café, murmura-t-il, du vrai café.
– C’est le café du Parti intérieur. Il y en a là un kilo entier, ditelle.
– Comment as-tu fait pour te procurer tout cela ?
– C’est tout des victuailles du Parti intérieur. Ils ne sont
privés de rien, ces porcs, de rien. Mais naturellement, les garçons,
les serviteurs, les gens chipent des choses et… vois, j’ai aussi un
petit paquet de thé.
Winston s’était accroupi près d’elle. Il déchira un coin de
paquet et l’ouvrit.
– C’est du vrai thé. Pas des feuilles de mûres.
– Il y a eu dernièrement un arrivage de thé. Ils ont pris l’Inde
ou quelque autre pays, dit-elle vaguement. Mais écoute, mon
chéri. Je voudrais que tu me tournes le dos pendant trois
minutes. Va t’asseoir de l’autre côté du lit. Pas trop près de la
fenêtre. Et ne te retourne pas avant que je ne te le dise.
Winston regarda distraitement à travers le rideau de
mousseline. En bas, dans la cour, la femme aux bras rouges

155 –
évoluait encore entre le baquet et la corde. Elle ôta de sa bouche
deux épingles de bois et chanta avec sentiment :
On dit que le temps guérit toute blessure,
On dit que l’on peut toujours oublier.
Mais la vie est toujours là et tout le temps qu’elle dure,
Par la joie ou par les pleurs toujours mon cœur est travaillé.
Elle semblait connaître par cœur toute la rengaine. Sa voix
s’élevait dans la douceur de l’air d’été, mélodieuse et chargée
d’heureuse mélancolie. On avait l’impression qu’elle eût été
parfaitement heureuse, pourvu que le soir de juin fût infini et le
nombre de couches inépuisable, heureuse de rester là des milliers
d’années à attacher des couches et chanter des stupidités.
Winston fut frappé par le fait étrange qu’il n’avait jamais entendu
chanter, seul et spontanément, un membre du Parti. Cela aurait
paru légèrement non orthodoxe, ce serait une excentricité
dangereuse, comme de se parler à soi-même. Peut-être était-ce
seulement quand les gens n’étaient pas loin de la famine qu’ils
avaient des raisons de chanter.
– Maintenant, tu peux te retourner, dit Julia.
Il se retourna et, pendant une seconde, faillit presque ne pas
la reconnaître. Il s’était attendu à la voir nue. Mais elle n’était pas
nue. La transformation qu’elle avait opérée était beaucoup plus
surprenante que cela. Elle s’était fardé le visage.
Elle avait dû se glisser dans quelque magasin des quartiers
prolétaires et acheter un assortiment complet de produits de
beauté. Ses lèvres étaient d’un rouge foncé, ses joues étaient
fardées, son nez poudré. Il y avait même sous les yeux un soupçon
de quelque chose qui les avivait. Ce n’était pas fait très
habilement. Mais les références de Winston en la matière ne
valaient pas cher. Jamais auparavant il n’avait vu ou imaginé une
femme du Parti avec du fard sur le visage. Avec seulement
quelques touches de couleur où il fallait, elle était devenue, non

156 –
seulement beaucoup plus jolie, mais, surtout, beaucoup plus
féminine. Ses cheveux courts et sa blouse de jeune garçon
ajoutaient plutôt à cet effet. Quand il la prit dans ses bras, une
vague de parfum de violette synthétique lui vint aux narines. Il se
souvint de la pénombre d’une cuisine en sous-sol et de la bouche
caverneuse d’une femme. Elle avait employé exactement le même
parfum, mais cela ne semblait pas, en cet instant, avoir
d’importance.
– Du parfum aussi ! dit-il.
– Oui, chéri, du parfum aussi. Et sais-tu ce que je vais faire la
prochaine fois ? Je vais me procurer une réelle robe de femme et
la porter à la place de ces saloperies de culottes. J’aurai des bas de
soie et des chaussures à talons hauts. Dans cette pièce, je serai
une femme, pas une camarade du Parti.
Ils enlevèrent leurs vêtements et grimpèrent sur l’immense lit
de mahogany. C’était la première fois que Winston se déshabillait
et se mettait nu en sa présence. Jusqu’alors, il avait été trop
honteux de son corps pâle et maigre, des varices en saillie sur ses
mollets, de la tache décolorée au-dessus de son cou-de-pied.
Il n’y avait pas de draps, mais la couverture sur laquelle ils
s’étendirent était élimée et lisse. Les dimensions et l’élasticité du
lit les étonnèrent tous deux.
– C’est certainement plein de punaises, mais qu’importe ! dit
Julia.
On ne voyait jamais alors de lit pour deux, sauf chez les
prolétaires. Il était arrivé à Winston, pendant son enfance, de
dormir dans un lit de ce genre. Julia, autant qu’elle pût s’en
souvenir, ne s’était jamais trouvée dans un semblable lit.
Ils dormirent un moment. Quand Winston se réveilla, les
aiguilles de la pendule avaient tourné et atteignaient presque le

157 –
chiffre neuf. Il ne bougea point, parce que, au creux de son bras,
la tête de Julia endormie reposait. Une grande partie de son fard
était passée sur le visage de Winston et sur le traversin, mais une
légère teinte rouge faisait encore ressortir la beauté de sa
pommette. Un rayon jaune du soleil couchant tombait au pied du
lit et éclairait la cheminée où l’eau bouillait à gros bouillons dans
la casserole. Dans la cour, en bas, la femme avait cessé de
chanter, mais les cris des enfants dans la rue flottaient assourdis
dans la chambre.
Winston se demanda vaguement si, dans le passé aboli, cela
avait été un événement normal de dormir dans un lit comme
celui-ci, dans la fraîcheur d’un soir d’été, d’être un homme et une
femme sans vêtements, de faire l’amour quand on le voulait, de
converser sur des sujets que l’on choisissait, de ne sentir aucune
obligation de se lever, d’être simplement étendu et d’écouter les
sons paisibles de l’extérieur. Sûrement, il n’y avait jamais eu
d’époque où cela aurait paru naturel…
Julia se réveilla, se frotta les yeux, se souleva et s’appuya sur
un coude pour regarder le fourneau à pétrole.
– La moitié de l’eau s’est évaporée, dit-elle. Je vais tout de
suite me lever et faire du café. Nous avons une heure. À quelle
heure éteint-on, chez toi ?
– À vingt-trois heures et demie.
– À mon foyer, c’est vingt-trois heures. Mais il nous faudra
rentrer plus tôt que cela parce que… Hé ! Dehors, sale bête !
Elle se retourna dans le lit, attrapa un soulier sur le parquet et
le lança avec violence dans un angle de la pièce, d’une détente
brusque et juvénile du bras, exactement comme il l’avait vue, un
matin, lancer le dictionnaire contre Goldstein pendant les Deux
Minutes de la Haine.

158 –
– Qu’est-ce que c’était ? demanda-t-il surpris.
– Un rat. J’ai vu pointer son sale museau hors de la boiserie.
Il y a un trou, là. Mais je lui ai foutu les foies.
– Des rats, murmura Winston. Dans cette chambre !
– Il y en a partout, dit Julia avec indifférence en se
recouchant. Nous en avons même dans la cuisine, au foyer. Il y a
des parties de Londres où ils fourmillent. Savais-tu qu’ils
attaquent les enfants ? Oui, des enfants. Dans certaines rues, les
femmes n’osent pas laisser un bébé tout seul deux minutes. Ce
sont les grands gros bruns. Et l’horrible, c’est que ces sales bêtes,
toujours…
– Tais-toi, dit Winston, les yeux étroitement fermés.
– Chéri ! Tu es devenu tout pâle ! Qu’y a-t-il ? Ce sont les rats
qui te donnent mal au cœur ?
– De toutes les horreurs du monde… un rat !
Elle se pressa contre lui, enroula ses membres autour de lui,
comme pour le rassurer avec la chaleur de son corps. Il ne rouvrit
pas les yeux immédiatement. Il avait eu, pendant quelques
minutes, l’impression de revivre un cauchemar qui, au cours des
années, revenait de temps en temps. C’était toujours à peu près le
même. Il était debout devant un mur d’ombre, et de l’autre côté
de ce mur, il y avait quelque chose d’intolérable, quelque chose de
trop horrible pour être affronté. Dans son rêve, son sentiment
profond était toujours un sentiment de duperie volontaire, car, en
fait, il savait ce qu’il y avait derrière le mur d’ombre. Il aurait
même pu, d’un effort mortel, comme s’il arrachait un morceau de
son propre cœur, tirer la chose en pleine lumière. Il se réveillait
toujours sans avoir découvert ce que c’était. Mais cela se
rapportait, d’une manière ou d’une autre, à ce qu’allait dire Julia
quand il lui avait coupé la parole.

159 –
– Excuse-moi, dit-il. Ce n’est rien. Je n’aime pas les rats, c’est
tout.
– Ne te tourmente pas, chéri, ces sales brutes de rats
n’entreront pas ici. Avant que nous partions, je vais boucher le
trou avec un bout de toile à sac et la prochaine fois que nous
viendrons, j’apporterai un peu de plâtre et je le fermerai
proprement, tu verras.
L’instant de panique aveugle était déjà à moitié oublié.
Légèrement honteux de lui-même, Winston s’assit, appuyé au
dossier du lit. Julia se leva, enfila sa combinaison et fit le café.
L’odeur qui montait de la casserole était si puissante et si
excitante qu’ils fermèrent la fenêtre, de peur qu’elle ne fût
remarquée par quelqu’un du dehors et qu’elle n’éveillât la
curiosité. Ce qui était même meilleur que le goût du café, c’était le
velouté donné par le sucre, sensation que Winston, après des
années de saccharine, avait presque oubliée.
Une main dans sa poche, l’autre tenant une tartine de
confiture, Julia errait dans la pièce. Elle regarda la bibliothèque
avec indifférence, indiqua le meilleur moyen de réparer la table
pliante, se laissa tomber dans le fauteuil usé pour voir s’il était
confortable, regarda l’absurde pendule aux douze chiffres avec un
amusement bienveillant. Elle apporta le presse-papier de verre
sur le lit pour le voir sous une lumière plus vive. Winston le lui
prit des mains, fasciné comme toujours par l’aspect doux et la
transparence liquide du verre.
– Que penses-tu que ce soit ? demanda Julia.
– Je ne pense pas que ce soit quelque chose. Je veux dire, je
ne pense pas que cela ait jamais été destiné à servir. C’est ce que
j’aime en lui. C’est un petit morceau d’Histoire que l’on a oublié
de falsifier. C’est un message d’il y a cent ans, si l’on sait comment
le lire.

160 –
– Et ce tableau, là-haut ? (elle indiquait, de la tête, la gravure
sur le mur en face d’elle) est-ce qu’il est vieux d’un siècle ?
– Plus que cela. Deux siècles, peut-être. Il est absolument
impossible aujourd’hui de découvrir l’âge de quoi que ce soit.
Elle traversa la pièce.
– Voici l’endroit où cette saloperie de bête a passé le nez, ditelle, en frappant sur la boiserie immédiatement sous le tableau. –
Elle regarda le tableau. – Où ça se tient ? J’ai vu ça quelque part.
– C’est une église, ou tout au moins c’en était une. On
l’appelait l’église de Saint-Clément.
Le fragment de refrain que lui avait appris M. Charrigton lui
revint à l’esprit, et il ajouta, à demi nostalgique : « Oranges et
citrons, disent les cloches de Saint-Clément. »
À sa stupéfaction, elle répondit au vers par un vers.
– Tu me dois trois farthings, disent les cloches de SaintMartin.
– Quand me paieras-tu ? disent les cloches du Vieux Bailey.
– Je ne me souviens pas de la suite. Mais je me rappelle en
tout cas que cela se termine ainsi : « Voici une chandelle pour
aller vous coucher, voici un couperet pour vous couper la tête ! »
C’était comme les deux moitiés d’un contreseing. Mais il
devait y avoir une autre ligne après « les cloches du Vieux
Bailey ». Peut-être pourrait-on l’extraire de la mémoire de
M. Charrington, si elle était convenablement excitée.

161 –
– Qui t’a appris cela ? demanda-t-il.
– Mon grand-père. Il avait l’habitude de me le répéter quand
j’étais petite. Il a été vaporisé quand j’avais huit ans. En tout cas,
il disparut. Je me demande ce que c’était, un citron, ajouta-t-elle,
sans logique. J’ai vu des oranges. C’est une sorte de fruit rond et
jaune, avec une peau épaisse.
– Je me souviens des citrons, dit Winston. Ils étaient très
connus entre 1950 et 1959. Ils étaient tellement acides qu’on avait
les dents glacées, rien qu’à les sentir.
— Je suis sûre qu’il y a des punaises derrière ce tableau, dit
Julia. Je le descendrai un de ces jours et je lui donnerai un bon
coup de torchon. Je crois qu’il est presque temps de nous en aller.
Il faut que je lave ma figure pour enlever ce fard. Quel ennui !
J’enlèverai ensuite de ton visage le rouge à lèvres.
Winston resta couché quelques minutes encore. La chambre
s’assombrissait. Il se tourna vers la lumière et resta étendu, les
yeux fixés sur le presse-papier de verre. Il y avait en cet objet une
telle profondeur ! Il était pourtant presque aussi transparent que
l’air. C’était comme si la surface du verre était une arche du ciel
enfermant un monde minuscule avec son atmosphère complète.
Il avait l’impression de pouvoir y pénétrer. Il s’imaginait, il
ressentait que, pour de bon, il était à l’intérieur du verre, avec le
lit de mahogany, la table pliante, la pendule, la gravure ancienne
et le presse-papier lui-même. Le presse-papier était la pièce dans
laquelle il se trouvait, et le corail était la vie de Julia et la sienne,
fixées dans une sorte d’éternité au cœur du cristal.
CHAPITRE V
Syme avait disparu. Un matin, il avait été absent de son
travail. Quelques personnes sans cervelle commentèrent son
absence. Le jour suivant, personne ne mentionna son nom. Le

162 –
troisième jour, Winston se rendit au vestibule du Commissariat
aux Archives pour regarder le tableau des informations. L’une des
notices contenait une liste imprimée des membres du Comité des
Echecs dont Syme avait fait partie. Cette liste paraissait à peu
près semblable à ce qu’elle était auparavant. Rien n’avait été
raturé. Mais elle avait un nom en moins. C’était suffisant. Syme
avait cessé d’exister, il n’avait jamais existé.
Le temps chauffait dur. Dans le labyrinthe du ministère, les
pièces sans fenêtres, dont l’air était conditionné, gardaient leur
température normale, mais à l’extérieur, les pavés brûlaient les
pieds et la puanteur du métro aux heures d’affluence était
horrible. Les préparatifs pour la Semaine de la Haine battaient
leur plein et le personnel de tous les ministères faisait des heures
supplémentaires.
Processions, réunions, parades militaires, conférences,
exhibition d’effigies, spectacles de cinéma, programmes de
télécran, tout devait être organisé. Des tribunes devaient être
dressées, des effigies modelées, des slogans inventés, des
chansons écrites, des rumeurs mises en circulation, des
photographies maquillées. On avait enlevé à la Section de Julia,
dans le Commissariat aux Romans, la production des romans. Ce
Département sortait maintenant, à une cadence précipitée, une
série d’atroces pamphlets. Winston, en plus de son travail
habituel, passait de longues heures chaque jour à parcourir
d’anciennes collections du Times et à changer et embellir des
paragraphes concernant les nouvelles qui devaient être
commentées dans des discours. Tard dans la nuit, alors qu’une
foule de prolétaires bruyants erraient par les rues, la ville avait un
curieux air de fébrilité. Les bombes-fusées s’abattaient avec fracas
plus souvent que jamais. Parfois, dans le lointain, il y avait
d’énormes explosions que personne ne pouvait expliquer et à
propos desquelles circulaient de folles rumeurs.
Le nouvel air qui devait être la chanson-thème de la Semaine
de la Haine (on l’appelait la chanson de la Haine), avait déjà été
composé et on le donnait sans arrêt au télécran. Il avait un

163 –
rythme d’aboiement sauvage qu’on ne pouvait exactement
appeler de la musique, mais qui ressemblait au battement d’un
tambour. Quand, chanté par des centaines de voix, il scandait le
bruit des pas, il était terrifiant. Les prolétaires s’en étaient
entichés et, au milieu de la nuit, il rivalisait dans les rues avec l’air
encore populaire « Ce n’est qu’un rêve sans espoir. » Les enfants
de Parsons le jouaient de façon insupportable à toutes les heures
du jour et de la nuit, sur un peigne et un bout de papier
hygiénique. Les soirées de Winston étaient plus occupées que
jamais. Des escouades de volontaires, organisées par Parsons,
préparaient la rue pour la Semaine de la Haine. Elles cousaient
des bannières, peignaient des affiches, érigeaient des hampes de
drapeaux sur les toits, risquaient leur vie pour lancer des fils pardessus la rue et accrocher des banderoles.
Parsons se vantait que seul le bloc de la Victoire déploierait
quatre cents mètres de pavoisement. La chaleur et les travaux
manuels lui avaient même fourni un prétexte pour revenir dans la
soirée aux shorts et aux chemises ouvertes. Il était partout à la
fois à pousser, tirer, scier, clouer, improviser, à réjouir tout le
monde par ses exhortations familières et à répandre par tous les
plis de son corps un stock qui semblait inépuisable de sueur
acide.
Les murs de Londres avaient soudain été couverts d’une
nouvelle affiche. Elle ne portait pas de légende et représentait
simplement la monstrueuse silhouette de trois ou quatre mètres
de haut d’un soldat eurasien au visage mongol impassible aux
bottes énormes, qui avançait à grands pas avec sur la hanche, une
mitrailleuse pointée en avant. Sous quelque angle qu’on regardât
l’affiche, la gueule de la mitrailleuse semblait pointée droit sur
vous.
Ces affiches avaient été collées sur tous les espaces vides des
murs et leur nombre dépassait même celles qui représentaient
Big Brother. Les prolétaires, habituellement indifférents à la
guerre, étaient excités et poussés à l’un de leurs périodiques
délires patriotiques. Comme pour s’harmoniser avec l’humeur

164 –
générale, les bombes-fusées avaient tué un nombre de gens plus
grand que d’habitude. L’une d’elles tomba sur un cinéma bondé
de Stepney et ensevelit sous les décombres plusieurs centaines de
victimes. Toute la population du voisinage sortit pour les
funérailles. Elle forma un long cortège qui dura des heures et fut,
en fait, une manifestation d’indignation. Une autre bombe tomba
dans un terrain abandonné qui servait de terrain de jeu. Plusieurs
douzaines d’enfants furent atteints et mis en pièces. Il y eut
d’autres manifestations de colère. On brûla l’effigie de Goldsitein.
Des centaines d’exemplaires de l’affiche du soldat eurasien furent
arrachés et ajoutés aux flammes et un grand nombre de magasins
furent pillés dans le tumulte. Puis le bruit courut que des espions
dirigeaient les bombes par ondes, et on mit le feu à la maison
d’un vieux couple suspect d’être d’origine étrangère. Il périt
étouffé. Dans la pièce qui se trouvait au-dessus du magasin de
M. Charrington, Winston et Julia, quand ils pouvaient s’y rendre,
se couchaient côte à côte sur le lit sans couvertures, nus sous la
fenêtre ouverte pour avoir frais. Le rat n’était jamais revenu, mais
les punaises s’étaient hideusement multipliées avec la chaleur.
Cela ne semblait pas avoir d’importance. Sale ou propre, la
chambre était un paradis.
Quand ils arrivaient, Winston et Julia saupoudraient tout de
poivre acheté au marché noir, enlevaient leurs vêtements,
faisaient l’amour avec leurs corps en sueur, puis s’endormaient. À
leur réveil, ils découvraient que les punaises étaient revenues en
masse pour une contre-attaque.
Pendant le mois de juin, ils se rencontrèrent quatre, cinq, six,
sept fois. Winston avait perdu l’habitude de boire du gin à
n’importe quelle heure. Il semblait n’en avoir plus besoin. Il avait
grossi, son ulcère variqueux s’était cicatrisé, ne laissant qu’une
tache brune au-dessus du cou-de-pied. Ses quintes de toux
matinales s’étaient arrêtées. Le cours de la vie avait cessé d’être
intolérable. Il n’était plus tenté de faire des grimaces aux
télécrans ou de proférer des jurons à tue-tête. Maintenant qu’ils
possédaient tous deux un endroit secret et sûr, il ne leur
paraissait même pas pénible de ne pouvoir se rencontrer que

165 –
rarement et pour deux heures chaque fois. L’important était que
cette chambre au-dessus du magasin d’antiquités existât. Savoir
qu’elle était là, inviolée, c’était presque s’y trouver. La chambre
était un monde, une poche du passé où auraient pu marcher des
animaux dont la race était éteinte.
Winston pensait que M. Charrington faisait partie, lui aussi,
de la race disparue. Avant de monter, il s’arrêtait d’habitude
quelques minutes pour causer avec lui. Le vieillard semblait ne
sortir que rarement, ou même jamais et, d’autre part, n’avoir
presque aucun client. Il menait une existence de fantôme entre le
minuscule magasin et une arrière-cuisine encore plus minuscule
où il préparait ses repas. Cette cuisine contenait, entre autres
choses, un gramophone incroyablement ancien, muni d’un
énorme pavillon. M. Charrington paraissait heureux d’avoir une
occasion de parler. Tandis qu’il errait d’un objet à l’autre de son
stock sans valeur, le nez long, les lunettes épaisses, les épaules
courbées, vêtu d’une veste de velours, il avait toujours vaguement
l’air d’être plutôt un collectionneur qu’un commerçant… Il
palpait, avec une sorte d’enthousiasme désuet, un fragment ou un
autre d’objets sans valeur – le bouchon d’un flacon d’encre de
Chine, le couvercle peint d’une tabatière cassée, un médaillon en
simili contenant une mèche des cheveux d’un bébé mort depuis
longtemps. Il ne demandait jamais à Winston d’acheter. Il se
contentait de solliciter son admiration.
Causer avec lui était comme écouter le son d’une boîte à
musique usée. Il avait ramené des profondeurs de sa mémoire
quelques autres fragments de chansons oubliées. Il y en avait une
qui parlait de vingt-quatre merles, dans une autre il était question
d’une vache à la corne brisée. Une autre encore racontait la mort
du jeune coq Robin. « J’ai pensé que cela pourrait vous
intéresser », disait-il avec un petit rire d’excuse chaque fois qu’il
produisait un nouveau fragment. Mais il ne se rappelait jamais
que quelques vers de chaque chanson.
Winston et Julia savaient tous deux – dans une certaine
mesure, ce n’était jamais absent de leurs esprits – que le cours

166 –
actuel des choses ne pouvait durer longtemps. Il y avait des
moments où l’idée d’une mort imminente était aussi palpable que
le lit sur lequel ils se couchaient et ils s’accrochaient l’un à l’autre
avec une sorte de sensualité désespérée, comme les damnés qui,
cinq minutes avant que sonne la pendule, saisissent leur dernière
bouchée de plaisir.
Mais il y avait aussi des moments où ils avaient l’illusion non
seulement de la sécurité, mais de la permanence. Tant qu’ils se
trouvaient dans la chambre, ils avaient tous deux l’impression
qu’aucun mal ne pourrait leur advenir. Y arriver était difficile et
dangereux, mais la chambre elle-même était un sanctuaire
inviolable. C’était comme lorsque Winston avait regardé
l’intérieur du presse-papier. Il avait eu l’impression qu’il pourrait
pénétrer dans le monde de verre et, qu’une fois là, la marche du
temps pourrait être arrêtée.
Ils se laissaient aller à des rêves d’évasion. Leur chance
durerait indéfiniment et leur intrigue continuerait, exactement
semblable, pendant tout le reste de leur vie naturelle. Catherine
mourait et, par des manœuvres habiles, ils réussissaient à se
marier. Ou ils se suicidaient ensemble. Ou ils disparaissaient,
modifiaient leur apparence pour ne pas être reconnus, apprenant
à parler avec l’accent des prolétaires, obtenaient du travail dans
une usine et passaient leur vie dans une rue écartée où on ne les
découvrait pas.
Tout cela n’avait pas de sens. Ils le savaient tous deux. En
réalité, il n’y avait aucun moyen d’évasion. Ils n’avaient même pas
l’intention de réaliser le seul plan qui fût praticable, le suicide.
S’accrocher jour après jour, semaine après semaine, pour
prolonger un présent qui n’avait pas de futur, était un instinct
qu’on ne pouvait vaincre, comme on ne peut empêcher les
poumons d’aspirer l’air tant qu’il y a de l’air à respirer.
Parfois aussi, ils parlaient de s’engager dans une rébellion
active contre le Parti, mais ils ne savaient pas du tout comment

167 –
commencer. Même si la fabuleuse Fraternité était une réalité, il
restait encore la difficulté de trouver le moyen d’en faire partie.
Winston fit part à Julia de l’étrange intimité qui existait ou
semblait exister, entre O’Brien et lui et de la tentation qui le
prenait parfois de se mettre simplement en présence d’O’Brien,
de lui annoncer qu’il était l’ennemi du Parti et de lui demander
son aide. Assez étrangement, l’impossibilité et la témérité de cet
acte ne la frappèrent pas. Elle était habituée à juger des gens par
leur visage et il lui semblait naturel que Winston put croire en la
loyauté d’O’Brien sur la seule foi d’un éclair des yeux. De plus, elle
considérait comme admis que tout le monde, ou presque tout le
monde, haïssait en secret le Parti et violerait les règles s’il était
possible de le faire sans danger.
Mais elle refusait de croire qu’une opposition vaste et
organisée existât ou pût exister. Les histoires sur Goldstein et son
armée clandestine, disait-elle, n’étaient qu’un tas de balivernes
que le Parti avait inventées pour des fins personnelles et qu’on
devait faire semblant de croire.
Elle avait, un nombre incalculable de fois, lors des
rassemblements du Parti, et au cours de manifestations
spontanées, demandé en criant à tue-tête, pour des crimes
supposés auxquels elle n’ajoutait pas la moindre créance,
l’exécution de gens dont elle n’avait jamais entendu les noms.
Quand il y avait des procès publics, elle tenait sa place dans les
détachements de la Ligue de la Jeunesse qui entouraient les
tribunaux du matin au soir et chantaient à intervalles réguliers
« Mort aux traîtres ». Pendant les Deux Minutes de la Haine, les
insultes qu’elle proférait contre Goldstein dominaient toujours
celles des autres. Elle n’avait pourtant qu’une idée très vague de
Goldstein et des doctrines qu’il était censé représenter. Elle avait
grandi après la Révolution et était trop jeune pour se rappeler les
batailles idéologiques de 1950 à 1969. Une chose telle qu’un
mouvement politique indépendant dépassait le pouvoir de son
imagination et, en tout cas, le Parti était invincible. Il existerait
toujours et serait toujours le même. On ne pouvait se révolter
contre lui que par une désobéissance secrète ou, au plus, par des

168 –
actes isolés de violence, comme de tuer quelqu’un ou de lui lancer
quelque chose à la tête.
Elle était, par certains côtés, beaucoup plus fine que Winston
et beaucoup moins perméable à la propagande du Parti. Il arriva
une fois à Winston de parler, à propos d’autre chose, de la guerre
contre l’Eurasia. Elle le surprit en disant avec désinvolture qu’à
son avis il n’y avait pas de guerre. Les bombes-fusées qui
tombaient chaque jour sur Londres étaient probablement lancées
par le gouvernement de l’Océania lui-même, « juste pour
maintenir les gens dans la peur ». C’était une idée qui,
littéralement, n’était jamais venue à Winston. Julia éveilla encore
en lui une sorte d’envie lorsqu’elle lui dit que, pendant les Deux
Minutes de la Haine, le plus difficile pour elle était de se retenir
d’éclater de rire. Mais elle ne mettait en question les
enseignements du Parti que lorsqu’ils touchaient, de quelque
façon, à sa propre vie. Elle était souvent prête à accepter le mythe
officiel, simplement parce que la différence entre la vérité et le
mensonge ne lui semblait pas importante.
Elle croyait, par exemple, l’ayant appris à l’école, que le Parti
avait inventé les aéroplanes. Winston se souvenait qu’à l’époque
où il était, lui, à l’école, vers 1958-59, c’était seulement
l’hélicoptère que le Parti prétendait avoir inventé. Une douzaine
d’années plus tard, pendant les années de classe de Julia, il
prétendait déjà avoir inventé l’aéroplane. Dans une génération, il
s’attribuerait l’invention des machines à vapeur. Et quand il lui
dit que les aéroplanes existaient avant qu’il fût né et longtemps
avant la Révolution, elle trouva le fait sans intérêt aucun. Après
tout, quelle importance cela avait-il que ce fût celui-ci ou celui-là
qui ait inventé les aéroplanes ?
Ce fut plutôt un choc pour Winston de découvrir, à propos
d’une remarque faite par hasard, qu’elle ne se souvenait pas que
l’Océania, il y avait quatre ans, était en guerre contre l’Estasia et
en paix avec l’Eurasia. Il est vrai qu’elle considérait toute la
guerre comme une comédie. Mais elle n’avait apparemment
même pas remarqué que le nom de l’ennemi avait changé.

169 –
– Je croyais que nous avions toujours été en guerre contre
l’Eurasia, dit-elle vaguement.
Winston en fut un peu effrayé. L’invention des aéroplanes
était de beaucoup antérieure à sa naissance, mais le nouvel
aiguillage donné à la guerre datait de quatre ans seulement, bien
après qu’elle eût grandi. Il discuta à ce sujet avec elle pendant
peut-être un quart d’heure. À la fin, il réussit à l’obliger à creuser
sa mémoire jusqu’à ce qu’elle se souvînt confusément qu’à une
époque c’était l’Estasia et non l’Eurasia qui était l’ennemi. Mais la
conclusion lui parut encore sans importance.
– Qui s’en soucie ? dit-elle avec impatience. C’est toujours
une sale guerre après une autre et on sait que, de toute façon, les
nouvelles sont toujours fausses.
Il lui parlait parfois du Commissariat aux Archives et des
impudentes falsifications qui s’y perpétraient. De telles pratiques
ne semblaient pas l’horrifier. Elle ne sentait pas l’abîme s’ouvrir
sous ses pieds à la pensée que des mensonges devenaient des
vérités.
Il lui raconta l’histoire de Jones, Aaronson et Rutherford et
de l’important fragment de papier qu’il avait une fois tenu entre
ses doigts. Elle n’en fut pas très impressionnée. Elle ne saisit pas
tout de suite, d’ailleurs, le nœud de l’histoire.
– Étaient-ce tes amis ? demanda-t-elle.
– Non. Je ne les ai jamais connus. C’étaient des membres du
Parti intérieur. En outre, ils étaient beaucoup plus âgés que moi.
Ils appartenaient à l’ancienne époque, d’avant la Révolution. Je
les connaissais tout juste de vue.
– Alors qu’y avait-il là pour te tracasser ? Il y a toujours eu
des gens tués, n’est-ce pas ?

170 –
Il essaya de lui faire comprendre. C’était un cas exceptionnel.
Il ne s’agissait pas seulement du meurtre d’un individu.
– Te rends-tu compte que le passé a été aboli jusqu’à hier ?
S’il survit quelque part, c’est dans quelques objets auxquels n’est
attaché aucun mot, comme ce bloc de verre sur la table. Déjà,
nous ne savons littéralement presque rien de la Révolution et des
années qui la précédèrent. Tous les documents ont été détruits ou
falsifiés, tous les livres récrits, tous les tableaux repeints. Toutes
les statues, les rues, les édifices, ont changé de nom, toutes les
dates ont été modifiées. Et le processus continue tous les jours, à
chaque minute. L’histoire s’est arrêtée. Rien n’existe qu’un
présent éternel dans lequel le Parti a toujours raison. Je sais
naturellement que le passé est falsifié, mais il me serait
impossible de le prouver, alors même que j’ai personnellement
procédé à la falsification. La chose faite, aucune preuve ne
subsiste. La seule preuve est à l’intérieur de mon cerveau et je n’ai
aucune certitude qu’un autre être humain quelconque partage
mes souvenirs. De toute ma vie, il ne m’est arrivé qu’une seule
fois de tenir la preuve réelle et concrète. Des années après.
– Et à quoi cela t’avançait-il ?
– À rien, parce que quelques minutes plus tard j’ai jeté le
papier. Mais aujourd’hui, si le cas se reproduisait, je garderais le
papier.
– Eh bien, pas moi, répondit Julia. Je suis prête à courir des
risques, mais pour quelque chose qui en vaut la peine, pas pour
des bouts de vieux journaux. Qu’en aurais-tu fait, même si tu
l’avais gardé ?
– Pas grand-chose, peut-être, mais c’était une preuve. Elle
aurait pu implanter quelques doutes çà et là si j’avais osé la
montrer. Je ne pense pas que nous puissions changer quoi que ce
soit pendant notre existence. Mais on peut imaginer que de petits

171 –
nœuds de résistance puissent jaillir çà et là, de petits groupes de
gens qui se ligueraient et dont le nombre augmenterait peu à peu.
Ils pourraient même laisser après eux quelques documents pour
que la génération suivante reprenne leur action au point où ils
l’auraient laissée.
– La prochaine génération ne m’intéresse pas, chéri. Ce qui
m’intéresse, c’est nous.
– De la taille aux orteils, tu n’es qu’une rebelle, chérie.
Elle trouva la phrase très spirituelle et, ravie, jeta ses bras
autour de lui.
Elle ne prêtait pas le moindre intérêt aux ramifications de la
doctrine du Parti. Quand il se mettait à parler des principes de
l’Angsoc, de la double-pensée, de la mutabilité du passé, de la
négation de la réalité objective, et qu’il employait des mots
novlangue, elle était ennuyée et confuse et disait qu’elle n’avait
jamais fait attention à ces choses. On savait que tout cela n’était
que balivernes, alors pourquoi s’en préoccuper ? Elle savait à quel
moment applaudir, à quel moment pousser des huées et c’est tout
ce qu’il était nécessaire de savoir. Quand il persistait à parler sur
de tels sujets, elle avait la déconcertante habitude de s’endormir.
Elle était de ces gens qui peuvent s’endormir à n’importe quelle
heure et dans n’importe quelle position.
En causant avec elle, Winston se rendit compte à quel point il
était facile de présenter l’apparence de l’orthodoxie sans avoir la
moindre notion de ce que signifiait l’orthodoxie. Dans un sens,
c’est sur les gens incapables de la comprendre que la vision du
monde qu’avait le Parti s’imposait avec le plus de succès. On
pouvait leur faire accepter les violations les plus flagrantes de la
réalité parce qu’ils ne saisissaient jamais entièrement l’énormité
de ce qui leur était demandé et n’étaient pas suffisamment
intéressés par les événements publics pour remarquer ce qui se
passait. Par manque de compréhension, ils restaient sains. Ils

172 –
avalaient simplement tout, et ce qu’ils avalaient ne leur faisait
aucun mal, car cela ne laissait en eux aucun résidu, exactement
comme un grain de blé, qui passe dans le corps d’un oiseau sans
être digéré.
CHAPITRE VI
C’était enfin arrivé. Le message attendu était venu. Il semblait
à Winston qu’il avait toute sa vie attendu ce moment.
Il longeait le couloir du ministère et il était presque à l’endroit
où Julia lui avait glissé le mot dans la main, quand il s’aperçut
que quelqu’un plus corpulent que lui marchait juste derrière lui.
La personne, qu’il n’identifiait pas encore, fit entendre une petite
toux, prélude évident de ce qu’elle allait dire. Winston s’arrêta
brusquement et se retourna. C’était O’Brien.
Ils étaient enfin face à face et il semblait à Winston que son
seul désir était de s’enfuir. Son cœur battait à se rompre. Il aurait
été incapable de parler. O’Brien, cependant, continuait à marcher
du même pas, sa main un moment posée sur le bras de Winston
d’un geste amical, de sorte que tous deux marchèrent côte à côte.
Il se mit à parler avec la courtoisie grave et particulière qui le
différenciait de la plupart des membres du Parti intérieur.
– J’attendais une occasion de vous parler, dit-il. J’ai lu l’autre
jour un de vos articles novlangue dans le Times. Vous vous
intéressez en érudit au novlangue, je crois ?
Winston avait recouvré une partie de son sang-froid.
– Erudit ? Oh ! À peine, dit-il. Je ne suis qu’un amateur. Ce
n’est pas ma partie. Je n’ai jamais rien eu à faire avec l’actuelle
construction du langage.

173 –
– Mais vous écrivez très élégamment, dit O’Brien. Je ne suis
pas seul à le penser. Je parlais récemment à un de vos amis qui
est un expert. Son nom m’échappe pour l’instant.
Le cœur de Winston battit de nouveau douloureusement. Il
était inconcevable que cette phrase ne se rapportât point à Syme.
Mais Syme n’était pas seulement mort, il était aboli, il était un
nonêtre. Toute évidente référence à lui était mortellement
dangereuse. La remarque d’O’Brien devait certainement être
comprise comme un signal, un mot de code. En partageant avec
Winston un petit crime par la pensée, il avait fait de tous deux des
complices.
Ils avaient continué à marcher lentement dans le corridor,
mais O’Brien s’arrêta. Avec cette curieuse, désarmante amitié
qu’il s’arrangeait pour mettre dans son geste, il équilibra ses
lunettes sur son nez. Puis il poursuivit :
– Ce que je voulais surtout vous dire, c’est que, dans votre
article, vous avez employé deux mots qui sont périmés. Mais ils
ne le sont que depuis peu. Avez-vous vu la dixième édition du
dictionnaire novlangue ?
– Non, répondit Winston. Je ne pensais pas qu’elle eût déjà
paru. Nous nous servons encore, au Département des Archives,
de la neuvième édition.
– La dixième édition ne paraîtra pas avant quelques mois, je
crois. Mais quelques exemplaires ont déjà été mis en circulation.
J’en ai moi-même un. Peut-être vous intéresserait-il de le voir ?
– Très certainement, répondit Winston qui comprit
immédiatement à quoi tendait O’Brien.
– Quelques-unes des nouvelles trouvailles sont très
ingénieuses. La réduction du nombre de verbes. C’est cette partie
qui vous plaira, je pense. Voyons, vous l’enverrai-je par un

174 –
messager ? Mais j’oublie invariablement, je crois, toutes les
choses de ce genre. Peut-être pourriez-vous passer à mon
appartement ? Quand cela vous conviendra. Attendez. Laissezmoi vous donner mon adresse.
Ils étaient debout devant un télécran. D’un geste désinvolte,
O’Brien fouilla ses poches et en sortit un petit carnet couvert de
cuir et un crayon à encre en or. Immédiatement sous le télécran,
dans une posture telle que n’importe qui, à l’autre bout de
l’instrument, pouvait lire ce qu’il écrivait, il griffonna une adresse,
déchira la page et la tendit à Winston.
– Je suis d’habitude chez moi dans la soirée, dit-il. Si je n’y
étais pas, mon domestique vous remettrait le dictionnaire.
Il partit, laissant Winston avec le bout de papier entre les
mains. Il n’était pas besoin, cette fois, de le cacher. Néanmoins,
Winston étudia soigneusement ce qui y était écrit et, quelques
heures plus tard, le jeta, avec un tas d’autres papiers, dans le trou
de mémoire.
Ils ne s’étaient parlé que pendant deux minutes au plus.
L’épisode ne pouvait avoir qu’une signification. Il n’avait été
machiné que pour faire connaître à Winston l’adresse d’O’Brien.
C’était nécessaire, car il n’était jamais possible, si on ne le lui
demandait directement, de découvrir où vivait quelqu’un. Il n’y
avait, en cette matière, de fil d’Ariane d’aucune sorte.
– Si jamais vous vouliez me voir, c’est là que vous me
trouveriez.
Voilà ce que lui avait dit O’Brien. Peut-être même y aurait-il
un message caché quelque part dans le dictionnaire. Mais, en tout
cas, une chose était certaine. La conspiration dont il avait rêvé
existait et il en avait atteint la pointe extérieure.

175 –
Il savait que tôt ou tard il obéirait aux ordres d’O’Brien. Peutêtre serait-ce le lendemain, peut-être serait-ce après un long
délai, il l’ignorait. Ce qui arrivait n’était que le résultat d’un
processus qui avait commencé depuis des années. Le premier pas
avait été une pensée secrète, involontaire. Le deuxième était
l’ouverture de son journal. Il avait passé des pensées aux mots et
il passait maintenant des mots aux actes. Le dernier pas serait
quelque chose qui aurait lieu au ministère de l’Amour. Il l’avait
accepté. La fin était impliquée dans le commencement. Mais
c’était effrayant. Plus exactement, c’était comme un avant-goût de
la mort, c’était comme d’être un peu moins vivant. Même pendant
qu’il parlait à O’Brien, alors que le sens des mots le pénétrait, il
avait été secoué d’un frisson glacial. Il avait la sensation de
marcher dans l’humidité d’une tombe, et qu’il ait toujours su que
la tombe était là et qu’elle l’attendait n’améliorait rien.
CHAPITRE VII
Winston s’était redressé, les yeux pleins de larmes. Julia, tout
ensommeillée, roula contre lui et murmura quelque chose qui
pouvait être :
– Qu’est-ce que tu as ?
– Je rêvais… commença-t-il.
Mais il s’arrêta net. C’était trop complexe pour être traduit
par des mots. Il y avait le rêve lui-même et il y avait le souvenir lié
à ce rêve, qui s’était glissé dans son esprit quelques secondes
après son réveil.
Il s’allongea, les yeux fermés, encore plongé dans
l’atmosphère du rêve. C’était un rêve vaste et lumineux dans
lequel toute sa vie semblait s’étendre devant lui comme, un soir
d’été, un paysage après la pluie.

176 –
Tout s’était passé à l’intérieur du presse-papier en verre, mais
la surface du verre était le dôme du ciel et, à l’intérieur de ce
dôme, tout était plongé dans une claire et douce lumière qui
permettait de voir à des distances infinies. Le rêve comprenait
aussi en vérité – c’est en quoi en un sens il avait consisté –, un
geste du bras fait par sa mère et répété trente ans plus tard par la
femme juive qu’il avait vue sur le film d’actualités. Avant que les
hélicoptères les réduisent tous deux en pièces, elle avait essayé
d’abriter des balles un petit garçon.
– Sais-tu, dit Winston, que jusqu’à ce moment L je croyais
avoir tué ma mère ?
– Pourquoi l’as-tu tué ? demanda Julia presque endormie.
– Je ne l’ai pas tuée. Pas matériellement.
Il s’était rappelé dans son rêve la dernière vision qu’il avait
eue de sa mère et, pendant les quelques minutes de son réveil, le
faisceau de petits faits qui accompagnaient cette vision lui était
revenu à l’esprit. C’était un souvenir qu’il avait volontairement
repoussé de sa conscience pendant des années. Il n’était pas
certain de la date à laquelle cela s’était passé, mais il ne devait pas
avoir moins de dix ans, il en avait peut-être même douze, quand
l’événement avait eu lieu.
Son père avait disparu quelque temps auparavant. Combien
de temps avant, il ne pouvait se le rappeler. Il se souvenait mieux
du tumulte, du malaise qui marquaient cette époque. Les
paniques périodiques à propos de raids aériens, la recherche d’un
abri dans les stations de métro, les tas de moellons partout, les
proclamations inintelligibles affichées à tous les carrefours, les
équipes de jeunes en chemises de même couleur, les
interminables queues devant les boulangeries, le bruit
intermittent du canon dans le lointain et, surtout, le fait qu’il n’y
avait jamais assez à manger.

177 –
Il se souvenait de longs après-midi passés avec d’autres
garçons à fouiller les poubelles et les tas de détritus pour en
extraire des nervures de feuilles de chou, des épluchures de
pommes de terre, parfois même de vieilles croûtes de pain rassis
sur lesquelles ils grattaient soigneusement la cendre. Ils
attendaient aussi le passage de camions sur une certaine route.
On savait qu’ils transportaient de la nourriture à bestiaux et que
parfois, à la faveur de cahots dans les mauvais passages de la
route, ils répandaient des fragments de tourteau.
Quand son père eut disparu, sa mère n’accusa ni surprise ni
chagrin violent, mais il y eut en elle un changement soudain. Elle
semblait avoir perdu toute énergie. Il était évident, même pour
Winston, qu’elle attendait un événement qu’elle savait devoir se
produire. Elle faisait tout ce qui était nécessaire, cuisinait, lavait,
raccommodait, faisait le lit, balayait le parquet, essuyait la
cheminée, toujours très lentement et avec un manque étrange de
mouvements superflus, comme un personnage dessiné qui, de sa
propre initiative, se mettrait en mouvement. Son corps
volumineux et bien proportionné semblait retomber
naturellement dans l’immobilité. Des heures et des heures, elle
restait assise sur le lit, presque immobile, à nourrir la jeune sœur
de Winston, enfant de deux ou trois ans, petite, malade,
silencieuse, dont le visage était simiesque à force de minceur.
Quelquefois, rarement, elle prenait Winston dans ses bras et le
serrait contre elle longtemps sans rien dire. Il comprenait, en
dépit de sa jeunesse et de son égoïsme, que ce geste était en
quelque sorte lié à l’événement, mais lequel ? qui devait survenir.
Il se souvenait de la pièce dans laquelle ils vivaient, une pièce
sombre, sentant le renfermé, qui paraissait à moitié remplie par
un lit recouvert d’une courtepointe blanche. Il y avait un fourneau
à gaz dans la galerie de la cheminée, une étagère où l’on gardait la
nourriture et, à l’extérieur, sur le palier, un évier de faïence brune
commun à plusieurs pièces.
Il se souvenait du corps sculptural de sa mère courbé sur le
fourneau à gaz pour remuer quelque chose dans la casserole. Il se

178 –
souvenait surtout de sa faim presque continuelle et des batailles
féroces et sordides au moment des repas. Il ne cessait d’adresser
des reproches à sa mère et de lui demander pourquoi il n’y avait
pas plus de nourriture. Il criait et tempêtait contre elle. (Il se
souvenait même des différents tons de sa voix qui commençait à
muer prématurément et explosait parfois d’une façon
particulière.) Ou bien, il essayait une hypocrite note pathétique
pour obtenir plus que sa part. Sa mère était tout à fait prête à lui
donner plus que sa part. Elle considérait comme admis que lui, le
« garçon », reçût la plus grosse portion. Mais quelque quantité
qu’elle lui donnât, il en réclamait invariablement davantage. À
chaque repas, elle le suppliait de ne pas être égoïste, de se
rappeler que sa petite sœur était malade et avait besoin, elle
aussi, de nourriture. Mais c’était inutile. Il criait de rage quand
elle s’arrêtait de le servir, il essayait de lui arracher la casserole et
la cuiller des mains, il s’appropriait des morceaux dans l’assiette
de sa sœur. Il savait qu’il affamait sa mère et sa sœur, mais il ne
pouvait s’en empêcher. Il sentait même qu’il avait le droit de le
faire. La faim qui lui faisait crier les entrailles semblait le justifier.
Entre les repas, si sa mère ne montait pas la garde, il puisait
continuellement dans la misérable réserve de nourriture qui était
sur l’étagère.
Un jour, on distribua une ration de chocolat. Il n’y en avait
pas eu depuis des semaines et des mois. Winston se souvenait
clairement du précieux petit morceau de chocolat. C’était une
tablette de deux onces (on parlait encore d’onces à cette époque)
à partager entre eux trois. Il était évident qu’elle devait être
divisée en trois parts égales. Winston, comme s’il écoutait
quelqu’un d’autre, s’entendit soudain demander d’une voix
mugissante la tablette entière pour lui seul. Sa mère lui dit de ne
pas être gourmand. Il y eut une longue discussion avec des
reproches de part et d’autre, des cris, des gémissements, des
pleurs, des remontrances, des marchés. Sa minuscule petite sœur,
qui s’accrochait à sa mère des deux mains, exactement comme un
petit de singe, était assise et, de ses grands yeux tristes, le
regardait par-dessus l’épaule de sa mère. À la fin, celle-ci cassa les
trois quarts de la tablette et les donna à Winston. L’autre quart

179 –
fut pour la petite sœur. La petite fille s’en empara et la fixa d’un
air morne. Elle ne savait peut-être pas ce que c’était. Winston la
regarda un moment puis, d’un bond rapide et soudain, arracha le
chocolat d’entre les mains de sa sœur et s’enfuit vers la porte.
– Winston ! Winston ! appela sa mère. Reviens, rends son
chocolat à ta sœur.
Il s’arrêta mais ne revint pas. Les yeux anxieux de sa mère
étaient fixés sur son visage. Même à ce moment-là, elle pensait à
l’événement, il ne savait lequel, qui était sur le point de se
produire. Sa sœur, consciente d’avoir été frustrée de quelque
chose, avait poussé une faible plainte. Sa mère entoura l’enfant de
son bras et lui pressa le visage contre sa poitrine. Quelque chose
lui dit que sa sœur était mourante. Il se retourna et s’envola dans
l’escalier avec le chocolat qui lui collait aux doigts.
Il ne revit jamais sa mère. Après avoir dévoré le chocolat, il se
sentit quelque peu honteux de lui-même et traîna par les rues
pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que la faim le ramenât à la
maison.
Quand il rentra, sa mère avait disparu. À cette époque, c’était
un événement déjà normal. Rien n’avait disparu de la pièce, sauf
sa mère et sa sœur. On n’avait pris aucun vêtement, pas même le
manteau de sa mère. Il n’avait, à ce jour, aucune certitude de la
mort de sa mère. Il était très possible qu’elle eût été simplement
envoyée dans un camp de travail. Quant à sa sœur, elle pouvait
avoir été versée, comme le fut Winston lui-même, dans une des
colonies d’enfants sans foyer (on les appelait Centres de
Conversion) qui s’étaient développées à la faveur des guerres
civiles. Ou on l’avait peut-être envoyée au camp de travail avec sa
mère. Ou bien encore on l’avait simplement laissée mourir
n’importe où.
Le rêve était encore très net dans l’esprit de Winston, surtout
le geste du bras, enveloppant, protecteur, dans lequel la complète

180 –
signification de ce rêve semblait contenue. Son esprit se tourna
vers un autre rêve qu’il avait eu deux mois auparavant.
Exactement comme sa mère était assise sur le petit lit sale
recouvert d’un couvre-pied blanc, l’enfant agrippée à elle, il l’avait
vue assise dans un navire qui sombrait, loin au-dessous de lui.
Elle s’enfonçait de plus en plus à chaque minute, mais levait
encore les yeux vers lui, à travers l’eau qui s’assombrissait.
Il raconta à Julia l’histoire de la disparition de sa mère. Sans
ouvrir les yeux, elle se retourna et s’installa dans une position
confortable.
– Je crois que tu étais un sale petit cochon dans ce temps-là,
dit-elle indistinctement. Tous les enfants sont des cochons.
– Oui. Mais le sens réel de l’histoire…
Il était évident, à sa respiration, qu’elle s’endormait encore. Il
aurait aimé continuer à parler de sa mère. D’après ce qu’il pouvait
s’en rappeler, il ne pensait pas qu’elle eût été une femme
extraordinaire, encore moins une femme intelligente. Elle
possédait cependant une sorte de noblesse, de pureté,
simplement parce que les règles auxquelles elle obéissait lui
étaient personnelles. Ses sentiments lui étaient propres et ne
pouvaient être changés de l’extérieur. Elle n’aurait pas pensé
qu’une action inefficace est, par là, dépourvue de signification.
Quand on aimait, on aimait, et quand on n’avait rien d’autre à
donner, on donnait son amour. Quand le dernier morceau de
chocolat avait été enlevé, la mère avait serré l’enfant dans ses
bras. C’était un geste inutile, qui ne changeait rien, qui ne
produisait pas plus de chocolat, qui n’empêchait pas la mort de
l’enfant ou la sienne, mais il lui semblait naturel de le faire. La
femme réfugiée du bateau avait aussi couvert le petit garçon de
son bras, qui n’était pas plus efficace contre les balles qu’une
feuille de papier.

181 –
Le Parti avait commis le crime de persuader que les
impulsions naturelles, les sentiments naturels étaient sans valeur,
alors qu’il dérobait en même temps à l’individu tout pouvoir sur
le monde matériel. Quand on se trouvait entre les griffes du Parti,
ce que l’on sentait ou ne sentait pas, ce que l’on faisait ou se
retenait de faire n’avait littéralement aucune importance. On
disparaissait et personne n’entendait plus parler de vous, de vos
actes. Vous étiez aspiré hors du cours de l’Histoire.
Les gens de deux générations auparavant n’essayaient pas de
changer l’Histoire. Ils étaient dirigés par leur fidélité à des règles
personnelles qu’ils ne mettaient pas en question. Ce qui
importait, c’étaient les relations individuelles, et un geste
absolument inefficace, un baiser, une larme, un mot dit à un
mourant, pouvaient avoir en eux-mêmes leur signification.
Winston pensa soudain que les prolétaires étaient demeurés
dans cette condition. Ils n’étaient pas fidèles à un Parti, un pays
ou une idée, ils étaient fidèles l’un à l’autre. Pour la première fois
de sa vie, il ne méprisa pas les prolétaires et ne pensa pas à eux
simplement comme à une force inerte qui un jour naîtrait à la vie
et régénérerait le monde. Les prolétaires étaient restés humains.
Ils ne s’étaient pas durcis intérieurement. Ils avaient retenu les
émotions primitives qu’il avait, lui, à réapprendre par un effort
conscient. À cette pensée, il se souvint, sans soulagement
apparent, d’avoir, il y avait quelques semaines, vu sur le pavé une
main arrachée, et de l’avoir poussée du pied dans le caniveau
comme s’il s’agissait d’un trognon de chou.
– Les prolétaires sont des êtres humains, dit-il tout haut.
Nous ne sommes pas des humains.
– Pourquoi ? demanda Julia, qui était de nouveau réveillée.
Il réfléchit un instant.

182 –
– Est-ce qu’il t’est jamais venu à l’idée, dit-il, que le mieux
que nous ayons à faire est simplement de nous en aller d’ici avant
qu’il soit trop tard et de ne jamais nous revoir.
– Oui, chéri. J’y ai pensé, plusieurs fois, mais je ne le ferai
tout de même pas.
– Nous avons eu de la chance, dit-il, mais ça ne peut pas
durer beaucoup plus longtemps. Tu es jeune, tu parais normale et
innocente. Si tu te tiens à distance de gens comme moi, tu peux
vivre encore cinquante ans.
– Non. J’ai réfléchi à tout cela. Ce que tu fais, je le fais. Mais
ne sois pas si déprimé. Je m’entends assez à rester en vie.
– Il se peut que nous restions ensemble encore six mois,
peut-être un an, on ne sait pas, mais au bout du compte, nous
sommes certains d’être séparés. Est-ce que tu te rends compte à
quel point nous serons seuls ? Quand ils se seront emparés de
nous, nous ne pourrons rien, absolument rien l’un pour l’autre. Si
je me confesse, ils te fusilleront. Si je ne me confesse pas, ils te
fusilleront de la même façon. Quoi que je dise, quoi que je fasse,
et même si je me retiens de parler, rien ne retardera ta mort de
cinq minutes. Aucun de nous deux ne saura si l’autre est vivant ou
mort. Nous serons absolument démunis, absolument désarmés.
La seule chose qui importe, c’est que nous ne nous trahissions pas
l’un l’autre, mais, au fond, rien ne changera rien.
– Pour ce qui est de la confession, dit-elle, nous nous
confesserons, c’est sûr. Tout le monde se confesse. On ne peut pas
faire autrement. Ils vous torturent.
– Je ne parle pas de confession. Se confesser n’est pas trahir.
Ce que l’on dit ou fait ne compte pas. Seuls les sentiments
comptent. S’ils peuvent m’amener à cesser de t’aimer, là sera la
vraie trahison.

183 –
Elle considéra la question.
– Ils ne le peuvent pas, dit-elle finalement. C’est la seule
chose qu’ils ne puissent faire. Ils peuvent nous faire dire
n’importe quoi, absolument n’importe quoi, mais ils ne peuvent
nous le faire croire. Ils ne peuvent entrer en nous.
– Non, dit-il avec un peu d’espoir. Non. C’est bien vrai. Ils ne
peuvent entrer en nous. Si l’on peut sentir qu’il vaut la peine de
rester humain, même s’il ne doit rien en résulter, on les a battus.
Il pensa au télécran et à son oreille toujours ouverte. Ils
pouvaient vous espionner nuit et jour, mais si l’on ne perdait pas
la tête, on pouvait les déjouer. Malgré toute leur intelligence, ils
ne s’étaient jamais rendus maîtres du secret qui permettrait de
découvrir ce que pense un autre homme. Peut-être cela était-il
moins vrai quand on se trouvait entre leurs mains. On ne savait
pas ce qui se passait au ministère de l’Amour, mais on pouvait le
deviner : tortures, drogues, enregistrement des réactions
nerveuses par des appareils sensibles, usure graduelle de la
résistance par le manque de sommeil, la solitude et les
interrogatoires continuels. Les faits, en tout cas, ne pouvaient être
dissimulés. Ils étaient découverts par des enquêtes, on vous en
arrachait l’aveu par la torture.
Mais si le but poursuivi était, non de rester vivant, mais de
rester humain, qu’importait, en fin de compte, la découverte des
faits ? On ne pouvait changer les sentiments. Même soi-même, on
ne pouvait pas les changer, l’eût-on désiré. Le Parti pouvait
mettre à nu les plus petits détails de tout ce que l’on avait dit ou
pensé, mais les profondeurs de votre cœur, dont les mouvements
étaient mystérieux, même pour vous, demeuraient inviolables.
CHAPITRE VIII
Ils l’avaient fait, à la fin. Ils l’avaient fait.

184 –
La pièce dans laquelle ils se trouvaient était longue et éclairée
d’une lumière douce. La voix diminuée du télécran n’était plus
qu’un murmure bas. La richesse du tapis bleu sombre donnait,
quand on marchait, l’impression du velours. À l’extrémité de la
pièce, O’Brien, assis à une table, sous une lampe à abat-jour vert,
avait, de chaque côté de lui, un monceau de papiers. Il n’avait pas
pris la peine de lever les yeux quand le domestique avait introduit
Winston et Julia.
Le cœur de Winston battait si fort qu’il se demandait s’il
pourrait parler. « Ils l’avaient fait, ils l’avaient fait. » C’est tout ce
qu’il pouvait penser. Cela avait été un acte imprudent de venir là,
et une pure folie d’arriver ensemble, bien qu’à la vérité ils fussent
venus par des chemins différents et ne se soient rencontrés qu’à
la porte d’O’Brien. Mais de marcher seulement dans un tel lieu
demandait un effort des nerfs.
Ce n’était qu’en de très rares occasions qu’on voyait l’intérieur
d’appartements de membres du Parti intérieur ou même que l’on
pénétrait dans le quartier de la ville où ils vivaient. L’atmosphère
générale de l’énorme bloc d’appartements, la richesse et les vastes
dimensions de tout ce qui s’y trouvait, les odeurs non familières
de la bonne nourriture et du bon tabac, les ascenseurs silencieux
et incroyablement rapides qui montaient et descendaient sans
secousses, les serviteurs, en veste blanche qui se dépêchaient çà et
là, tout était intimidant.
Quoiqu’il eût un bon prétexte pour venir là, Winston était
hanté à chaque pas par la crainte qu’un garde en uniforme noir
n’apparaisse soudain à un détour, ne lui demande ses papiers et
ne lui ordonne de sortir. Le domestique d’O’Brien, cependant, les
avait reçus tous deux sans hésitation. C’était un petit homme aux
cheveux noirs, vêtu d’une veste blanche, qui avait un visage en
forme de losange, absolument sans expression, qui pouvait être
un visage de Chinois.

185 –
Dans le passage à travers lequel il les conduisit, le parquet
était couvert d’un épais tapis. Les murs étaient couverts d’un
papier crème, les lambris étaient blancs, le tout d’une propreté
exquise. Cela aussi était intimidant. Winston ne pouvait se
rappeler avoir jamais vu un couloir dont les murs ne fussent pas
salis par le frottement des corps.
O’Brien avait entre les mains un bout de papier et semblait
l’étudier attentivement. Son lourd visage, penché de telle sorte
qu’on pouvait voir la ligne de son nez, paraissait à la fois
formidable et intelligent. Pendant peut-être vingt secondes, il
resta assis sans bouger. Puis il rapprocha de lui le phonoscript et
lança un message dans le jargon hybride des ministères :
Item un virgule cinq virgule sept approuvés entièrement
stop suggestion contenue item six absolument ridicule frisant
crimepensée annuler stop interrompre construction sage
d’abord avoir estimations plus complètes machinerie aérienne
stop fin message.
Il se leva délibérément de sa chaise et s’avança vers eux d’un
pas assourdi par le tapis. Un peu de l’atmosphère officielle
semblait s’être détachée de lui en même temps que les mots
novlangue, mais son expression était plus sombre que de
coutume, comme s’il n’était pas content d’être dérangé.
La terreur que ressentait Winston fut soudain traversée par
une pointe d’embarras. Il lui parut tout à fait possible qu’il eût
simplement commis une stupide erreur. Quelle preuve réelle
avait-il, en effet, qu’O’Brien fût une sorte de conspirateur
politique ? Rien qu’un éclair des yeux et une unique remarque
équivoque. Hors cela, il n’y avait que ses propres secrètes
suppositions fondées sur un rêve. Il ne pouvait même pas se
rabattre sur le prétexte qu’il était venu emprunter le dictionnaire
car, dans ce cas, la présence de Julia ne s’expliquait pas.

186 –
O’Brien, en passant devant le télécran, parut frappé d’une
idée. Il s’arrêta, se tourna et pressa un bouton sur le mur. Il y eut
un bruit sec et aigu. La voix s’était arrêtée.
Julia laissa échapper un petit cri, une sorte de cri de surprise.
Même dans sa panique, Winston fut trop abasourdi pour pouvoir
tenir sa langue.
– Vous pouvez le fermer ! s’exclama-t-il.
– Oui, répondit O’Brien. Nous pouvons le fermer. Nous avons
ce privilège.
Il était maintenant devant eux. Sa carrure solide dominait
celle des deux autres et l’expression de son visage était encore
indéchiffrable. Il attendait, avec quelque rigidité, que Winston
parlât. Mais sur quel sujet ? Même alors, on pouvait parfaitement
concevoir qu’il était simplement un homme occupé qui se
demandait avec irritation pourquoi on l’avait interrompu.
Personne ne parlait. Après l’arrêt du télécran, un silence de mort
parut régner dans la pièce. Les secondes passaient, énormes.
Winston, avec difficulté, continua à tenir les yeux fixés sur ceux
de O’Brien. Le visage sombre s’adoucit alors soudain en ce qui
aurait pu être une ébauche de sourire. De son geste
caractéristique, O’Brien ajusta ses lunettes sur son nez.
– Le dirai-je, ou voulez-vous le dire ? demanda-t-il.
– Je le dirai, répondit promptement Winston. Cette chose
est-elle réellement fermée ?
– Oui. Tout est fermé. Nous sommes seuls.
– Nous sommes venus ici parce que…

187 –
Il s’arrêta, réalisant pour la première fois le manque de
précision de ses propres motifs. Comme il ne savait pas, en fait,
quelle sorte d’aide il attendait d’O’Brien, il ne lui était pas facile
de dire pourquoi il était venu. Il poursuivit, conscient que ce qu’il
disait devait avoir un son faible et prétentieux.
– Nous croyons qu’il existe une sorte de conspiration, de
secrète organisation qui travaille contre le Parti, et que vous en
êtes un des membres. Nous désirons nous joindre à cette
organisation et travailler pour elle. Nous sommes des ennemis du
Parti. Nous ne croyons pas aux principes de l’Angsoc. Nous
sommes des criminels par la pensée. Nous commettons l’adultère.
Je vous dis cela parce que nous voulons nous mettre à votre
merci. Si vous désirez que nous nous accusions d’une autre façon,
nous sommes prêts.
Winston s’arrêta et regarda par-dessus son épaule avec la
sensation que la porte s’était ouverte. En effet, le petit serviteur
au visage jaune était entré sans frapper. Winston vit qu’il portait
un plateau sur lequel se trouvaient des verres et une carafe.
– Martin est des nôtres, dit O’Brien impassible. Par ici les
verres, Martin. Déposez-les sur la table ronde. Assez de chaises ?
Alors nous ferions aussi bien de nous asseoir confortablement
pour parler. Apportez une chaise pour vous, Martin. Nous allons
parler affaires. Vous pouvez, pendant dix minutes, cesser d’être
un domestique.
Le petit homme s’assit, tout à fait à son aise, et cependant
avec encore l’air d’un serviteur, l’air d’un valet jouissant d’un
privilège. Winston le regarda du coin de l’œil. Il comprit que
l’homme jouait une partie qui engageait toute sa vie et qu’il
estimait dangereux d’abandonner, même pour un instant, la
personnalité qu’il avait adoptée.
O’Brien saisit la carafe par le col et emplit les verres d’un
liquide rouge foncé. Ce geste éveilla chez Winston le souvenir

188 –
confus de quelque chose qu’il avait vu il y avait longtemps sur un
mur ou une palissade, une grande bouteille faite de becs
électriques, qui semblait s’élever et s’abaisser et verser son
contenu dans un verre. Vue de dessus, la substance paraissait
presque noire, mais dans la carafe, elle luisait comme un rubis.
Elle avait une odeur aigre-douce. Il vit Julia prendre son verre et
le flairer avec une franche curiosité.
– Cela s’appelle du vin, dit O’Brien avec un faible sourire.
Vous le connaissez par les livres, sans doute. Je crains qu’il n’y en
ait pas beaucoup qui aille au Parti extérieur. – Son visage reprit
son expression solennelle et il leva son verre. Je pense qu’il est
bon de commencer par porter un toast. À Notre Chef, Emmanuel
Goldstein.
Winston prit son verre avec une certaine avidité. Le vin était
un breuvage qu’il connaissait par ses lectures et dont il rêvait.
Comme le presse-papier de verre ou les bouts-rimés que
M. Charrington se rappelait à demi, il appartenait à un passé
romantique disparu, le vieux temps, comme il l’appelait en secret.
Il avait toujours pensé, il ne savait pourquoi, que le vin était
excessivement sucré, comme la confiture de mûres, et qu’il avait
un effet immédiatement enivrant. En réalité, quand il en vint à
l’avaler, il fut tout à fait désappointé. En réalité, après avoir bu du
gin pendant des années, c’est à peine s’il était capable de sentir le
goût du vin. Il posa le verre vide.
– Il existe donc quelqu’un qui est Goldstein ? demanda-t-il.
– Oui. Il existe et il est vivant. Où, je ne sais.
– Et la conspiration ? L’organisation ? Est-elle réelle ? Elle
n’est pas simplement une invention de la Police de la Pensée ?
– Non, elle est réelle. Nous l’appelons la Fraternité. Vous n’en
apprendrez jamais beaucoup plus sur la Fraternité, hors qu’elle
existe et que vous en faites partie. J’y reviendrai tout à l’heure. »

189 –
– Il regarda sa montre. – Il est imprudent, même pour les
membres du Parti intérieur, de fermer le télécran plus d’une
demi-heure. Vous n’auriez pas dû venir ensemble et il vous faudra
partir séparément. Vous, camarade, dit-il en inclinant la tête dans
la direction de Julia, vous allez partir la première. Nous avons
environ vingt minutes à notre disposition. Vous comprenez que je
dois commencer par vous poser certaines questions. Qu’êtes-vous
préparés à faire en général ?
– Tout ce dont nous sommes capables, répondit Winston.
O’Brien s’était légèrement retourné sur sa chaise, de sorte
qu’il faisait face à Winston. Il ignora presque Julia, tenant pour
convenu que Winston pouvait parler en son nom. Ses paupières
battirent un moment sur ses yeux. Il se mit à poser des questions
d’une voix basse, sans expression, comme si c’était une routine,
une sorte de catéchisme, dont il connaissait déjà la plupart des
réponses.
– Êtes-vous prêts à donner vos vies ?
– Oui.
– Êtes-vous prêts à tuer ?
– Oui.
– À commettre des actes de sabotage pouvant entraîner la
mort de centaines d’innocents ?
– Oui.
– À trahir votre pays auprès de puissances étrangères ?
– Oui.

190 –
– Vous êtes prêts à tromper, à faire des faux, à extorquer, à
corrompre les esprits des enfants, à distribuer les drogues qui
font naître des habitudes, à encourager la prostitution, à propager
les maladies vénériennes, à faire tout ce qui est susceptible de
causer la démoralisation du Parti et de l’affaiblir ?
– Oui.
– Si votre intérêt exigeait, par exemple, que de l’acide
sulfurique fût jeté au visage d’un enfant seriez-vous prêts à le
faire ?
– Oui.
– Êtes-vous prêts à perdre votre identité et à vivre le reste de
votre existence comme garçon de café ou docker ?
– Oui.
– Êtes-vous prêts à vous suicider si nous vous l’ordonnons et
quand nous vous l’ordonnerons ?
– Oui.
– Êtes-vous prêts, tous deux, à vous séparer et à ne jamais
vous revoir ?
– Non ! jeta Julia.
Il sembla à Winston qu’un long moment s’écoulait avant qu’il
pût répondre. Un instant même, il crut être privé du pouvoir de
parler. Sa langue s’agitait sans émettre de son. Elle commençait
les premières syllabes d’un mot, puis d’un autre, recommençait
encore et encore. Il ne savait pas, avant qu’il l’eût dit, quel mot il
allait prononcer.

191 –
– Non ! dit-il enfin.
– Vous faites bien de me le faire savoir, dit O’Brien. Il est
nécessaire que nous sachions tout.
Il se tourna vers Julia et ajouta, d’une voix un peu plus
expressive :
– Comprenez-vous que, même s’il survit, ce sera peut-être
sous l’aspect d’une personne différente ? Nous pouvons être
obligés de lui donner une autre identité. Son visage, ses gestes, la
forme de ses mains, la couleur de ses cheveux, même sa voix,
seraient différents. Et vous-même pourrez être devenue une
personne différente. Nos chirurgiens peuvent changer les gens et
les rendre absolument méconnaissables. Il arrive que ce soit
nécessaire. Nous faisons même parfois l’amputation d’un
membre.
Winston ne put s’empêcher de lancer de côté un autre regard
au visage mongolien de Martin. Il ne put voir aucune cicatrice.
Julia avait un peu pâli, ce qui fit ressortir ses taches de rousseur,
mais elle affronta bravement O’Brien. Elle murmura quelque
chose qui ressemblait à un assentiment.
– Bien. Ainsi, c’est réglé.
Il v avait sur la table une boîte de cigarettes en argent.
O’Brien, d’un air quelque peu absent, la poussa vers eux. Il en prit
une lui-même, puis se leva et se mit à marcher lentement de long
en large comme si, debout, il pouvait mieux réfléchir. C’étaient de
très bonnes cigarettes très épaisses et bien tassées, au papier
d’une douceur soyeuse non familière. O’Brien regarda encore sa
montre-bracelet.
– Vous feriez mieux de retourner à l’office, Martin. Je
tournerai le bouton du télécran dans un quart d’heure. Regardez

192 –
bien les visages de ces camarades avant de vous en aller. Vous les
reverrez. Moi, peut-être pas.
Les yeux noirs du petit homme, exactement comme ils
l’avaient fait à la porte d’entrée, vacillèrent en regardant leurs
visages. Il classait leur aspect dans sa mémoire, mais il
n’éprouvait pour eux aucun intérêt, ou du moins ne paraissait en
éprouver aucun.
Winston se dit qu’un visage synthétique était peut-être
incapable de changer d’expression. Sans parler ni faire aucune
sorte de salutation, Martin se retira en fermant silencieusement
la porte derrière lui. O’Brien arpentait la pièce, une main dans la
poche de sa combinaison noire, l’autre tenant sa cigarette.
– Vous comprenez, dit-il, que vous lutterez dans l’obscurité.
Vous serez toujours dans l’obscurité. Vous recevrez des ordres et
y obéirez sans savoir pourquoi. Je vous enverrai plus tard un livre
dans lequel vous étudierez la vraie nature de la société dans
laquelle nous vivons et la tactique par laquelle nous la détruirons.
Quand vous aurez lu ce livre, vous serez tout à fait membres de la
Fraternité. Mais entre les fins générales pour lesquelles nous
luttons et les devoirs immédiats du moment, vous ne saurez
jamais rien. Je vous dis que la Fraternité existe, mais je ne peux
vous dire si elle comprend une centaine de membres ou dix
millions. Pour ce que vous en connaîtrez personnellement, vous
ne serez jamais capables de dire si elle comprend même une
douzaine de membres. Vous aurez des contacts avec trois ou
quatre personnes qui seront remplacées de temps en temps au fur
et à mesure de leur disparition. Comme ceci est votre premier
contact, il sera maintenu. les ordres que vous recevrez viendront
de moi. Si nous jugeons nécessaire de communiquer avec vous, ce
sera par l’entremise de Martin. Quand vous serez finalement pris,
vous vous confesserez. C’est inévitable. Mais, mis à part vos
propres actes, vous aurez très peu à confesser. Vous ne pourrez
trahir qu’une poignée de gens sans importance. Vous ne me
trahirez probablement même pas. D’ici là, je serai peut-être mort,

193 –
ou je serai devenu une personne différente, avec un visage
différent.
Il continuait à marcher de long en large sur le tapis épais. En
dépit de sa corpulence, il y avait une grâce remarquable dans ses
mouvements. Elle se manifestait même dans le geste avec lequel il
mettait sa main dans sa poche ou roulait une cigarette. Plus
même que de face, il donnait une impression de sûreté de soi et
d’intelligence teintée d’ironie. Quelle que pût être son ardeur, il
n’avait rien du fanatique mû par une idée fixe. Quand il parlait de
meurtre, de suicide, de maladie vénérienne, de membres amputés
et de visages modifiés, c’était avec un léger accent de persiflage.
« C’est inévitable, semblait dire sa voix. C’est ce que nous devons
faire sans fléchir. Mais ce n’est pas ce que nous ferons quand la
vie vaudra de nouveau la peine d’être vécue. »
Une vague d’admiration, presque de dévotion à l’adresse
d’O’Brien afflua en Winston. Il avait pour l’instant oublié la
silhouette symbolique de Goldstein. Quand on regardait les
épaules puissantes d’O’Brien et son visage aux traits grossiers, si
laid et pourtant tellement civilisé, il était impossible de croire
qu’il pourrait être défait. Il n’y avait pas de stratagème à la
hauteur duquel il ne fût pas, de danger qu’il ne pût prévoir. Même
Julia semblait impressionnée. Elle avait laissé tomber sa cigarette
de sa bouche et écoutait attentivement. O’Brien poursuivit :
– Vous devez avoir entendu des rumeurs sur l’existence de la
Fraternité. Sans doute vous en êtes-vous formé une image qui
vous est personnelle. Vous avez probablement imaginé une
puissante organisation clandestine de conspirateurs qui se
rencontrent secrètement dans des caves, qui griffonnent des
messages sur les murs, qui se reconnaissent mutuellement par
des mots de passe ou par des mouvements spéciaux de la main. Il
n’existe rien de ce genre. Les membres de la Fraternité n’ont
aucun moyen de se reconnaître et un membre ne peut connaître
l’identité que de très peu d’autres. Goldstein lui-même, s’il
tombait entre les mains de la Police de la Pensée, ne pourrait leur
donner une liste complète des membres ou aucune information

194 –
qui pourrait les amener à avoir une liste complète. Une telle liste
n’existe pas. La Fraternité ne peut être anéantie parce qu’elle n’est
pas une organisation, dans le sens ordinaire du terme. Rien ne
relie ses membres, sinon une idée qui est indestructible. Vous
n’aurez jamais, pour vous soutenir, que cette idée. Vous n’aurez
aucun camarade et aucun encouragement. À la fin, quand vous
serez pris, vous ne recevrez aucune aide. Nous n’aidons jamais
nos membres, jamais. S’il est absolument nécessaire que
quelqu’un garde le silence, nous pouvons tout au plus introduire
parfois en cachette une lame de rasoir dans la cellule d’un
prisonnier. Il faudra vous habituer à vivre sans obtenir de
résultats et sans espoir. Vous travaillerez un bout de temps, vous
serez pris, vous vous confesserez et vous mourrez. Ce sont les
seuls résultats que vous verrez jamais. Il n’y a aucune possibilité
pour qu’un changement perceptible ait lieu pendant la durée de
notre existence. Nous sommes des morts. Notre seule vie réelle
est dans l’avenir. Nous prendrons part à cet avenir sous forme de
poignées de poussière et d’esquilles d’os. Mais à quelle distance
de nous peut être ce futur, il est impossible de le savoir. Ce peut
être un millier d’années. Actuellement, rien n’est possible, sauf
d’étendre petit à petit la surface du jugement sain. Nous ne
pouvons agir de concert. Nous pouvons seulement diffuser nos
connaissances d’individu à individu, de génération en génération.
En face de la Police de la Pensée, il n’y a pas d’autre voie.
Il s’arrêta et regarda sa montre pour la troisième fois.
– Il est presque temps que vous partiez, camarade, dit-il à
Julia. Attendez. Le carafon est encore à moitié plein.
Il remplit les verres et, prenant le sien par le pied, l’éleva.
– À quoi devons-nous boire, cette fois ? dit-il avec toujours la
même légère teinte d’ironie. À la confusion de la Police de la
Pensée ? À la mort de Big Brother ? À l’humanité ? À l’avenir ?
– Au passé, répondit Winston.

195 –
– Le passé est plus important, consentit O’Brien gravement.
Ils vidèrent leurs verres et un moment après Julia se leva
pour partir. O’Brien prit sur un secrétaire une petite boîte et
tendit à Julia une tablette blanche et plate qu’il lui dit de mettre
sur sa langue. Il était important de ne pas sortir avec l’odeur de
vin sur soi. Les employés de l’ascenseur étaient très observateurs.
Sitôt que la porte se referma sur Julia, il sembla oublier son
existence. Il fit encore quelques pas dans la pièce, puis s’arrêta.
– Il y a des détails à régler, dit-il. Je présume que vous avez
un endroit quelconque où vous cacher ?
Winston parla de la pièce qui était au-dessus de la boutique
de M. Charrington.
– Pour l’instant, cela suffira. Plus tard, nous arrangerons
quelque chose d’autre pour vous. Il est important de changer
fréquemment de cachette. Entre-temps, je vous enverrai un
exemplaire du livre. – Même O’Brien, remarqua Winston,
semblait prononcer ce mot comme s’il était en italique. – Le livre
de Goldstein, je veux dire, aussitôt que possible. Il faudra peutêtre quelques jours pour que j’en obtienne un. Il n’en existe pas
beaucoup, comme vous pouvez l’imaginer. La Police de la Pensée
les pourchasse et les détruit presque aussi rapidement que nous
pouvons les sortir. Cela importe très peu. Le livre est
indestructible. Si le dernier exemplaire était détruit, nous
pourrions le reproduire presque mot pour mot. Apportez-vous
une serviette pour travailler ?
– En général, oui.
– Comment est-elle ?

196 –
– Noire. Très usée. À deux courroies.
– Noire, deux courroies, très usée. Bon. Un jour proche, je ne
peux vous donner de date, un des messages que l’on vous envoie
pour votre travail contiendra un matin une coquille et vous aurez
à réclamer une autre copie. Le lendemain vous irez travailler sans
votre serviette. À un moment de la journée, dans la rue, un
homme vous touchera le bras et vous dira : « Je crois que vous
avez laissé tomber votre serviette. » Celle qu’il vous donnera
contiendra un exemplaire du livre de Goldstein. Vous le
retournerez avant quatorze jours.
Ils gardèrent un moment le silence.
– Il reste encore deux minutes avant que vous ayez à partir,
dit O’Brien. Nous nous rencontrerons encore, si nous devons
nous rencontrer…
Winston leva vers lui les yeux.
– Là où il n’y a plus de ténèbres… continua-t-il en hésitant.
O’Brien acquiesça sans manifester de surprise.
– Là où il n’y a plus de ténèbres, répéta-t-il, comme s’il avait
reconnu l’allusion. Et entre-temps, y a-t-il quelque chose que
vous désiriez dire avant de partir ? Un message ? Une question ?
Winston réfléchit. Il ne semblait pas y avoir d’autre question
qu’il voulût poser. Encore moins sentait-il le désir d’émettre des
généralités ronflantes. Au lieu de penser à quelque chose qui se
rapporterait directement à O’Brien ou à la Fraternité, il lui vint à
l’esprit une sorte de tableau composite de la sombre chambre
dans laquelle sa mère avait passé ses derniers jours, de la petite
pièce au-dessus du magasin de M. Charrington, du presse-papier
de verre et de la gravure sur acier dans son cadre de bois de rosé.
Presque au hasard, il dit :

197 –
– Avez-vous jamais entendu une vieille chanson qui
commence ainsi :
« Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Clément ? »
O’Brien acquiesça. Avec une sorte de courtoisie grave, il
compléta la strophe :
Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Clément,
Tu me dois trois farthings, disent les cloches de SaintMartin,
Quand me paieras-tu ? disent les cloches du Vieux Bailey,
Quand je serai riche, disent les cloches de Shoreditch.
– Vous saviez la dernière ligne ! dit Winston.
– Oui, je savais la dernière ligne. Et maintenant, je crois qu’il
est temps que vous partiez. Vous feriez mieux de me laisser vous
donner une de ces tablettes.
Quand Winston se leva, O’Brien tendit la main. Sa poigne
puissante serra la main de Winston jusqu’aux os. À la porte,
Winston se retourna, mais O’Brien semblait déjà en train de le
rejeter de son esprit. Il attendait, sa main sur le bouton qui
commandait le télécran. Winston put voir dans le fond la table à
écrire avec sa lampe à abat-jour vert, le phonoscript et les
corbeilles à télégrammes bourrées de papiers. L’incident était
clos. « Dans trente secondes, se dit-il, O’Brien aurait repris, pour
le service du Parti, son important travail interrompu. »
CHAPITRE IX
Winston était gélatineux de fatigue. Gélatineux était le mot
juste, qui lui était spontanément venu à l’esprit. Son corps lui

198 –
semblait avoir, non seulement la faiblesse de la gelée, mais son
aspect translucide. Il avait l’impression que s’il levait la main, il
pourrait voir la lumière à travers elle. Tout le sang et toute la
lymphe de son corps avaient été drainés par une énorme
débauche de travail, ne laissant qu’une frêle structure de nerfs,
d’os et de peau. Toutes ses sensations semblaient amplifiées. Sa
combinaison lui irritait les épaules, le pavé lui chatouillait les
pieds, même ouvrir et fermer la main demandait un effort qui
faisait craquer les jointures.
Il avait, en cinq jours, travaillé plus de quatre-vingt dix
heures. Tous les autres du ministère en avaient fait autant.
Maintenant, c’était fini, et il n’avait littéralement rien à faire,
aucun travail d’aucune sorte pour le Parti, jusqu’au lendemain
matin. Il pourrait passer six heures dans la cachette et neuf dans
son propre lit.
Par un doux après-midi ensoleillé, il remontait lentement une
rue sale en direction du magasin de M. Charrington. Il tenait l’œil
ouvert pour surveiller les patrouilles, mais, sans raison, il était
convaincu que cet après-midi-là il n’y avait aucun danger que
quelqu’un vienne le gêner. La lourde serviette qu’il portait lui
cognait le genou à chaque pas et faisait monter et descendre, dans
la peau de sa jambe, une sensation de fourmillement. Dans la
serviette était placé le livre qu’il possédait depuis six jours, et qu’il
n’avait pourtant pas ouvert ni même regardé.
Au sixième jour de la Semaine de la Haine, après les
processions, les discours, les cris, les chants, les bannières, les
affiches, les films, les effigies de cire, le roulement des tambours,
le glapissement des trompettes, le bruit de pas des défilés en
marche, le grincement des chenilles de tanks, le mugissement des
groupes d’aéroplanes, le grondement des canons, après six jours
de tout cela, alors que le grand orgasme palpitait vers son point
culminant, que la haine générale contre l’Eurasia s’était échauffée
et en était arrivée à un délire tel que si la foule avait pu mettre la
main sur les deux mille criminels eurasiens qu’on devait pendre
en public le dernier jour de la semaine, elle les aurait

199 –
certainement mis en pièces ; juste à ce moment, on annonça
qu’après tout l’Océania n’était pas en guerre contre l’Eurasia.
L’Océania était en guerre contre l’Estasia. L’Eurasia était un allié.
Il n’y eut naturellement aucune déclaration d’un changement
quelconque. On apprit simplement, partout à la fois, avec une
extrême soudaineté, que l’ennemi c’était l’Estasia et non l’Eurasia.
Winston prenait part à une manifestation dans l’un des
squares du centre de Londres quand la nouvelle fut connue.
C’était la nuit. Les visages et les bannières rouges étaient éclairés
d’un flot de lumière blafarde. Le square était bondé de plusieurs
milliers de personnes dont un groupe d’environ un millier
d’écoliers revêtus de l’uniforme des Espions. Sur une plate-forme
drapée de rouge, un orateur du Parti intérieur, un petit homme
maigre aux longs bras disproportionnés, au crâne large et chauve
sur lequel étaient disséminées quelques rares mèches raides,
haranguait la foule. C’était une petite silhouette de baudruche
hygiénique, contorsionnée par la haine. Une de ses mains
s’agrippait au tube du microphone tandis que l’autre, énorme et
menaçante au bout d’un bras osseux, déchirait l’air au-dessus de
sa tête.
Sa voix, rendue métallique par les haut-parleurs, faisait
retentir les mots d’une interminable liste d’atrocités, de
massacres, de déportations, de pillages, de viols, de tortures de
prisonniers, de bombardements de civils, de propagande
mensongère, d’agressions injustes, de traités violés. Il était
presque impossible de l’écouter sans être d’abord convaincu, puis
affolé. La fureur de la foule croissait à chaque instant et la voix de
l’orateur était noyée dans un hurlement de bête sauvage qui
jaillissait involontairement des milliers de gosiers. Les
glapissements les plus sauvages venaient des écoliers.
L’orateur parlait depuis peut-être vingt minutes quand un
messager monta en toute hâte sur la plate-forme et lui glissa dans
la main un bout de papier. Il le déplia et le lut sans interrompre

200 –
son discours. Rien ne changea de sa voix ou de ses gestes ou du
contenu de ce qu’il disait mais les noms, soudain, furent
différents. Sans que rien fût dit, une vague de compréhension
parcourut la foule. L’Océania était en guerre contre l’Estasia ! Il y
eut, le moment d’après, une terrible commotion. Les bannières et
les affiches qui décoraient le square tombaient toutes à faux.
Presque la moitié d’entre elles montraient des visages de l’ennemi
actuel. C’était du sabotage ! Les agents de Goldstein étaient
passés par là. Il y eut un interlude tumultueux au cours duquel les
affiches furent arrachées des murs, les bannières réduites en
lambeaux et piétinées. Les Espions accomplirent des prodiges
d’activité en grimpant jusqu’au faîte des toits pour couper les
banderoles qui flottaient sur les cheminées. Mais en deux ou trois
minutes, tout était terminé.
L’orateur, qui étreignait encore le tube du microphone, les
épaules courbées en avant, la main libre déchirant l’air, avait sans
interruption continué son discours. Une minute après, les
sauvages hurlements de rage éclataient de nouveau dans la foule.
La Haine continuait exactement comme auparavant, sauf que la
cible avait été changée.
Ce qui impressionna Winston quand il y repensa, c’est que
l’orateur avait passé d’une ligne politique à une autre exactement
au milieu d’une phrase, non seulement sans arrêter, mais sans
même changer de syntaxe.
À ce moment-là, Winston avait eu d’autres sujets de
préoccupation. C’est pendant le désordre du moment, pendant
que les affiches étaient déchirées et jetées, qu’un homme dont il
ne vit pas le visage lui avait frappé l’épaule et dit : « Pardon, je
crois que vous avez laissé tomber votre serviette. »
Il prit la serviette d’un geste distrait, sans mot dire. Il savait
qu’il faudrait attendre quelques jours avant qu’il eût la possibilité
de l’ouvrir. Dès la fin de la manifestation, il se rendit tout droit au
ministère, bien qu’il fût près de vingt-trois heures. L’équipe

201 –
entière du ministère avait fait comme lui. Les ordres que déjà
émettaient les télécrans pour les rappeler à leurs postes étaient à
peine nécessaires.
L’Océania était en guerre contre l’Estasia. L’Océania avait
donc toujours été en guerre contre l’Estasia. Une grande partie de
la littérature politique de cinq années était maintenant
complètement surannée. Exposés et récits de toutes sortes,
journaux, livres, pamphlets, films, disques, photographies, tout
devait être rectifié, à une vitesse éclair. Bien qu’aucune directive
n’eût jamais été formulée, on savait que les chefs du
Commissariat entendaient qu’avant une semaine ne demeure
nulle part aucune mention de la guerre contre l’Eurasia et de
l’alliance avec l’Estasia.
Le travail était écrasant, d’autant plus que les procédés qu’il
impliquait ne pouvaient être appelés de leurs vrais noms. Au
Commissariat aux Archives, tout le monde travaillait dix-huit
heures sur vingt-quatre, avec deux intervalles de trois heures de
sommeil hâtif. Des matelas furent montés des caves et étalés dans
tous les couloirs. Les repas consistaient en sandwiches, et du café
de la Victoire était apporté sur des chariots roulants par des gens
de la cantine.
Chaque fois que Winston s’arrêtait pour un de ses tours de
sommeil, il tâchait de ne pas laisser de travail à faire sur son
bureau. Mais lorsqu’il se traînait, les yeux collants et malades,
vers sa cabine, c’était pour trouver une autre pluie de cylindres de
papier qui recouvraient le bureau comme un monceau de neige et
commençaient à s’abattre sur le parquet. Si bien que le premier
travail était toujours de les entasser en une pile assez régulière
pour avoir la place de travailler. Le pire était que le travail n’était
pas du tout purement mécanique. Souvent, il suffisait simplement
de substituer un nom à un autre, mais tout rapport détaillé
d’événements demandait de l’attention et de l’imagination. Les
connaissances géographiques mêmes, nécessaires pour transférer
la guerre d’une partie du monde dans une autre, étaient
considérables.

202 –
Au troisième jour, il avait des maux d’yeux insupportables et
il lui fallait essuyer ses verres à chaque instant. C’était comme de
lutter contre une tâche physique écrasante, quelque chose qu’on
aurait le droit de refuser, mais que l’on était néanmoins
nerveusement anxieux d’accomplir. Autant qu’il pût s’en
souvenir, Winston n’était pas troublé par le fait que tous les mots
qu’il murmurait au phonoscript, tous les traits de son crayon à
encre étaient des mensonges délibérés. Il était aussi désireux que
n’importe qui dans le Département, que la falsification fût
parfaite.
Le sixième jour au matin, l’écoulement des cylindres ralentit.
Pendant près d’une demi-heure, rien ne sortit du tube, puis il y
eut un autre cylindre, puis plus rien. Partout, au même moment,
le travail ralentit. Un profond et secret soupir fut exhalé dans tout
le Commissariat. Une œuvre importante, dont on ne pourrait
jamais parler, venait d’être achevée. Il était maintenant
impossible à aucun être humain de prouver par des documents
qu’il y avait jamais eu une guerre contre l’Eurasia.
À douze heures, il fut annoncé de façon inattendue que tous
les employés du ministère étaient libres jusqu’au lendemain
matin.
Winston portait encore la serviette qui contenait le livre. Elle
était restée entre ses pieds pendant qu’il travaillait et sous son
corps pendant qu’il dormait. Il rentra chez lui, se rasa, et
s’endormit presque dans le bain, bien que l’eau fût à peine plus
que tiède.
Avec une sorte de voluptueux grincement de ses articulations,
il monta l’escalier au-dessus du magasin de M. Charrington. Il
était fatigué, mais n’avait plus sommeil. Il ouvrit la fenêtre,
alluma le petit fourneau à pétrole sale et posa dessus une
casserole d’eau pour le café. Julia arriverait bientôt. D’ici là, il y

203 –
avait le livre. Il s’assit dans le fauteuil usé et défit les courroies de
la serviette.
C’était un lourd volume noir, relié par un amateur, sans nom
ni titre sur la couverture. L’impression paraissait légèrement
irrégulière. Les pages étaient usées sur les bords et se séparaient
facilement, comme si le livre avait passé entre beaucoup de
mains. Sur la page de garde, il y avait l’inscription suivante :
THÉORIE ET PRATIQUE
DU COLLECTIVISME OLIGARCHIQUE
par
Emmanuel Goldstein
Winston commença à lire :
CHAPITRE I
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE
Au cours des époques historiques, et probablement depuis la
fin de l’âge néolithique, il y eut dans le monde trois classes : la
classe supérieure, la classe moyenne, la classe inférieure. Elles
ont été subdivisées de beaucoup de façons, elles ont porté
d’innombrables noms différents, la proportion du nombre
d’individus que comportait chacune, aussi bien que leur attitude
les unes vis-à-vis des autres ont varié d’âge en âge. Mais la
structure essentielle de la société n’a jamais varié. Même après
d’énormes poussées et des changements apparemment
irrévocables, la même structure s’est toujours rétablie,
exactement comme un gyroscope reprend toujours son équilibre,
aussi loin qu’on le pousse d’un côté ou de l’autre.

204 –
Les buts de ces trois groupes sont absolument inconciliables.
Winston s’arrêta de lire, surtout pour jouir du fait qu’il était
en train de lire, dans le confort et la sécurité. Il était seul. Pas de
télécran, pas d’oreille au trou de la serrure, pas d’impulsion
nerveuse le poussant à regarder par-dessus son épaule ou à
couvrir la page de sa main. L’air doux de l’été se jouait contre son
visage. De quelque part, au loin, arrivaient des cris affaiblis
d’enfants. Dans la chambre elle-même, il n’y avait aucun bruit,
sauf la voix d’insecte de l’horloge. Il s’enfonça plus profondément
dans le fauteuil et posa ses pieds sur le garde-feu. C’était le
bonheur, c’était l’éternité.
Soudain, comme on fait parfois d’un livre dont on sait qu’en
fin de compte on lira et relira tous les mots, il l’ouvrit à une page
et se trouva au chapitre III. Il continua à lire :
CHAPITRE III
LA GUERRE C’EST LA PAIX
La division du monde en trois grands États principaux est un
événement qui pouvait être et, en vérité, était prévu avant le
milieu du vingtième siècle. Avant l’absorption de l’Europe par la
Russie et de l’Empire britannique par les États-Unis, deux des
trois puissances actuelles, l’Eurasia et l’Océania, étaient déjà
effectivement constituées. La troisième, l’Estasia, n’émergea
comme unité distincte qu’après une autre décennie de luttes
confuses. Les frontières entre les trois super-États sont, en
quelques endroits arbitraires. En d’autres, elles varient suivant la
fortune de la guerre, mais elles suivent en général les tracés
géographiques.
L’Eurasia comprend toute la partie nord du continent
européen et asiatique, du Portugal au détroit de Behring.

205 –
L’Océania comprend les Amériques, les îles de l’Atlantique, y
compris les îles Britanniques, l’Australie et le Sud de l’Afrique.
L’Estasia, plus petite que les autres, et avec une frontière
occidentale moins nette, comprend la Chine et les contrées
méridionales de la Chine, les îles du Japon et une portion
importante, mais variable, de la Mandchourie, de la Mongolie et
du Tibet.
Groupés d’une façon ou d’une autre, ces trois super-États
sont en guerre d’une façon permanente depuis vingt-cinq ans. La
guerre, cependant, n’est plus la lutte désespérée jusqu’à
l’anéantissement qu’elle était dans les premières décennies du
vingtième siècle. C’est une lutte dont les buts sont limités, entre
combattants incapables de se détruire l’un l’autre, qui n’ont pas
de raison matérielle de se battre et ne sont divisés par aucune
différence idéologique véritable. Cela ne veut pas dire que la
conduite de la guerre ou l’attitude dominante en face d’elle soit
moins sanguinaire ou plus chevaleresque. Au contraire, l’hystérie
guerrière est continue et universelle dans tous les pays, et le viol,
le pillage, le meurtre d’enfants, la mise en esclavage des
populations, les représailles contre les prisonniers qui vont même
jusqu’à les faire bouillir ou à les enterrer vivants, sont considérés
comme normaux. Commis par des partisans et non par l’ennemi,
ce sont des actes méritoires.
Mais, dans un sens matériel, la guerre engage un très petit
nombre de gens qui sont surtout des spécialistes très entraînés et,
comparativement, cause peu de morts. La lutte, quand il y en a
une, a lieu sur les vagues frontières dont l’homme moyen peut
seulement deviner l’emplacement, ou autour des Forteresses
flottantes qui gardent les points stratégiques des routes
maritimes. Dans les centres civilisés, la guerre signifie surtout
une diminution continuelle des produits de consommation et la
chute, parfois, d’une bombe-fusée qui peut causer quelques
vingtaines de morts.

206 –
La guerre a, en fait, changé de caractère. Plus exactement,
l’ordre d’importance des raisons pour lesquelles la guerre est
engagée a changé. Des motifs qui existaient déjà, mais dans une
faible mesure, lors des grandes guerres du début du XXe siècle,
sont maintenant devenus essentiels. Ils sont ouvertement
reconnus et l’on agit en conséquence d’après eux.
Pour comprendre la nature de la présente guerre, car en dépit
des regroupements qui se succèdent à peu d’intervalle, c’est
toujours la même guerre, on doit réaliser d’abord, qu’il est
impossible qu’elle soit décisive. Aucun des trois super-États ne
pourrait être définitivement conquis, même par les deux autres.
Les forces sont trop également partagées, les défenses naturelles
trop formidables.
L’Eurasia est protégée par ses vastes étendues de terre,
l’Océania par la largeur de l’Atlantique et du Pacifique, l’Estasia
par la fécondité et l’habileté de ses habitants.
En deuxième lieu il n’y a plus, au sens matériel, de raison
pour se battre. Avec l’établissement des économies intérieures
dans lesquelles la production et la consommation sont engrenées
l’une dans l’autre, la lutte pour les marchés, qui était l’une des
principales causes des guerres antérieures, a disparu. La
compétition pour les matières premières n’est plus une question
de vie ou de mort. Dans tous les cas, chacun des trois super-États
est si vaste qu’il peut obtenir à l’intérieur de ses frontières
presque tous les matériaux qui lui sont nécessaires.
Pour autant que la guerre ait un but directement économique,
c’est une guerre engagée pour la puissance de la main-d’œuvre.
Entre les frontières des trois super-États, dont aucun ne
parvient à le posséder en permanence, s’étend un quadrilatère
approximatif dont les sommets sont à Tanger, Brazzaville,
Darwin et Hong-Kong, et qui contient environ un cinquième de la
population du globe. C’est pour la possession de ces régions

207 –
surpeuplées et du pôle glacé du Nord que les trois puissances sont
constamment en guerre. En pratique, aucune puissance ne régit
jamais la surface entière de l’espace disputé. Des portions de cette
surface changent constamment de main et c’est la volonté de
s’emparer d’un fragment ou d’un autre de ces pays par une
soudaine trahison qui dicte les changements sans fin des
groupements.
Tous les territoires disputés contiennent des minéraux de
valeur et quelques-uns fournissent d’importants produits
végétaux comme le caoutchouc, dont il est nécessaire, dans les
pays plus froids, de faire la synthèse, par des méthodes
comparativement onéreuses. Mais ils contiennent surtout une
réserve inépuisable de main-d’œuvre à bon marché. La puissance
qui régit l’Afrique équatoriale ou les contrées du Moyen-Orient ou
l’Inde du Sud, ou l’archipel Indonésien, dispose de vingtaines ou
de centaines de millions de coolies qui travaillent durement pour
des salaires de famine.
Les habitants de ces pays, réduits plus ou moins ouvertement
à l’état d’esclaves, passent continuellement d’un conquérant à un
autre. Ils sont employés, comme une quantité donnée de charbon
ou d’huile humains, à produire plus d’armes, à s’emparer de plus
de territoires et à posséder une plus grande puissance de maind’œuvre pour produire plus d’armes, pour s’emparer de plus de
territoires, et ainsi de suite indéfiniment.
Il est à noter que la lutte ne dépasse jamais réellement les
limites des surfaces disputées. Les frontières de l’Eurasia reculent
et avancent entre le bassin du Congo et le rivage nord de la
Méditerranée. Les îles de l’océan Indien et du Pacifique sont
constamment prises et reprises par l’Océania ou par l’Estasia. En
Mongolie, la ligne qui sépare l’Eurasia de l’Estasia n’est jamais
stable. Autour du pôle, les trois puissances revendiquent de
vastes territoires qui sont en fait, en grande partie, inhabités et
inexplorés. Mais le niveau de puissance reste toujours
approximativement équivalent, et le territoire qui forme le cœur
de chaque super-État demeure toujours inviolé.

208 –
Qui plus est, le travail des peuples exploités autour de
l’Equateur n’est pas réellement nécessaire à l’économie mondiale.
Il n’ajoute rien à la richesse du monde, puisque tout ce qu’il
produit est utilisé à des fins de guerre. Lorsqu’on livre une guerre,
c’est toujours pour être en meilleure position pour livrer une
autre guerre. Par leur travail, les populations esclaves permettent
de hâter la marche de l’éternelle guerre. Mais si elles n’existaient
pas, la structure de la société et le processus par lequel elle se
maintient ne seraient pas essentiellement différents.
Le but primordial de la guerre moderne (en accord avec les
principes de la double-pensée, ce but est en même temps reconnu
et non reconnu par les cerveaux directeurs du Parti intérieur) est
de consommer entièrement les produits de la machine sans élever
le niveau général de la vie.
Depuis la fin du XIXe siècle, le problème de l’utilisation du
surplus des produits de consommation a été latent dans la société
industrielle. Actuellement, alors que peu d’êtres humains ont
suffisamment à manger, ce problème n’est évidemment pas
urgent, et il pourrait ne pas le devenir, alors même qu’aucun
procédé artificiel de destruction n’aurait été mis en œuvre.
Le monde d’aujourd’hui est un monde nu, affamé, dilapidé,
comparé au monde qui existait avant 1914, et encore plus si on le
compare à l’avenir qu’imaginaient les gens de cette époque.
Dans les premières années du XXe siècle, la vision d’une
société future, incroyablement riche, jouissant de loisirs,
disciplinée et efficiente, un monde aseptisé et étincelant de verre,
d’acier, de béton d’un blanc de neige, faisait partie de la
conscience de tous les gens qui avaient des lettres. La science et la
technologie se développaient avec une prodigieuse rapidité et il
semblait naturel de présumer qu’elles continueraient à se
développer. Cela ne se produisit pas, en partie, à cause de
l’appauvrissement qu’entraîna une longue série de guerres et de

209 –
révolutions, en partie parce que le progrès scientifique et
technique dépendait d’habitudes de pensée empiriques qui ne
pouvaient survivre dans une société strictement enrégimentée.
Le monde est, dans son ensemble, plus primitif aujourd’hui
qu’il ne l’était il y a cinquante ans. Certains territoires arriérés se
sont civilisés et divers appareils, toujours par quelque côté en
relation avec la guerre et l’espionnage policier, ont été
perfectionnés, mais les expériences et les inventions se sont en
grande partie arrêtées. De plus, les ravages de la guerre atomique
de l’époque 1950 n’ont jamais été entièrement réparés.
Néanmoins, les dangers inhérents à la machine sont toujours
présents.
Dès le moment de la parution de la première machine, il fut
évident, pour tous les gens qui réfléchissaient, que la nécessité du
travail de l’homme et, en conséquence, dans une grande mesure,
de l’inégalité humaine, avait disparu. Si la machine était
délibérément employée dans ce but, la faim, le surmenage, la
malpropreté, l’ignorance et la maladie pourraient être éliminées
après quelques générations. En effet, alors qu’elle n’était pas employée dans cette intention, la machine, en produisant des
richesses qu’il était parfois impossible de distribuer, éleva
réellement de beaucoup, par une sorte de processus automatique,
le niveau moyen de vie des humains, pendant une période
d’environ cinquante ans, à la fin du XIXe siècle et au début du
XXe.
Mais il était aussi évident qu’un accroissement général de la
richesse menaçait d’amener la destruction, était vraiment, en un
sens, la destruction, d’une société hiérarchisée.
Dans un monde dans lequel le nombre d’heures de travail
serait court, où chacun aurait suffisamment de nourriture, vivrait
dans une maison munie d’une salle de bains et d’un réfrigérateur,
posséderait une automobile ou même un aéroplane, la plus
évidente, et peut-être la plus importante forme d’inégalité aurait

210 –
déjà disparu. Devenue générale, la richesse ne conférerait plus
aucune distinction.
Il était possible, sans aucun doute, d’imaginer une société
dans laquelle la richesse dans le sens de possessions personnelles
et de luxe serait également distribuée, tandis que le savoir
resterait entre les mains d’une petite caste privilégiée. Mais, dans
la pratique, une telle société ne pourrait demeurer longtemps
stable.
Si tous, en effet, jouissaient de la même façon de loisirs et de
sécurité, la grande masse d’êtres humains qui est normalement
abrutie par la pauvreté pourrait s’instruire et apprendre à
réfléchir par elle-même, elle s’apercevrait alors tôt ou tard que la
minorité privilégiée n’a aucune raison d’être, et la balaierait. En
résumé, une société hiérarchisée n’était possible que sur la base
de la pauvreté et de l’ignorance.
Revenir à la période agricole du passé, comme l’ont rêvé
certains penseurs du début du XXe siècle, n’était pas une solution
pratique. Elle s’opposait à la tendance à la mécanisation devenue
quasi instinctive dans le monde entier. De plus, une contrée qui
serait arriérée industriellement, serait impuissante au point de
vue militaire et serait vite dominée, directement ou
indirectement, par ses rivaux plus avancés.
Maintenir les masses dans la pauvreté en restreignant la
production n’était pas non plus une solution satisfaisante. Cette
solution fut appliquée sur une large échelle durant la phase finale
du capitalisme, en gros entre 1920 et 1940. On laissa stagner
l’économie d’un grand nombre de pays, des terres furent laissées
en jachère, on n’ajouta pas au capital-équipement et de grandes
masses de population furent empêchées de travailler. La charité
d’État les maintenait à moitié en vie.

211 –
Mais cette situation, elle aussi, entraînait la faiblesse
militaire, et comme les privations qu’elle infligeait étaient
visiblement inutiles, elle rendait l’opposition inévitable.
Le problème était de faire tourner les roues de l’industrie sans
accroître la richesse réelle du monde. Des marchandises devaient
être produites, mais non distribuées. En pratique, le seul moyen
d’y arriver était de faire continuellement la guerre.
L’acte essentiel de la guerre est la destruction, pas
nécessairement de vies humaines, mais des produits du travail
humain. La guerre est le moyen de briser, de verser dans la
stratosphère, ou de faire sombrer dans les profondeurs de la mer,
les matériaux qui, autrement, pourraient être employés à donner
trop de confort aux masses et, partant, trop d’intelligence en fin
de compte. Même quand les armes de guerre ne sont pas
réellement détruites, leur manufacture est encore un moyen facile
de dépenser la puissance de travail sans rien produire qui puisse
être consommé. Une Forteresse flottante, par exemple, a
immobilisé pour sa construction, la main-d’œuvre qui aurait pu
construire plusieurs centaines de cargos. Plus tard, alors qu’elle
n’a apporté aucun bénéfice matériel, à personne, elle est déclarée
surannée et envoyée à la ferraille. Avec une dépense plus énorme
de main-d’œuvre, une autre Forteresse flottante est alors
construite.
En principe, l’effort de guerre est toujours organisé de façon à
dévorer le surplus qui pourrait exister après que les justes besoins
de la population sont satisfaits.
En pratique, les justes besoins vitaux de la population sont
toujours sous-estimés. Le résultat est que, d’une façon chronique,
la moitié de ce qui est nécessaire pour vivre manque toujours.
Mais est considéré comme un avantage. C’est par une politique
délibérée que l’on maintient tout le monde, y compris même les
groupes favorisés, au bord de la privation. Un état général de

212 –
pénurie accroît en effet l’importance des petits privilèges et
magnifie la distinction entre un groupe et un autre.
D’après les standards des premières années du XXe siècle, les
membres mêmes du Parti intérieur mènent une vie austère et
laborieuse. Néanmoins, le peu de confort dont ils jouissent, leurs
appartements larges et bien meublés, la solide texture de leurs
vêtements, la bonne qualité de leur nourriture, de leur boisson,
de leur tabac, leurs deux ou trois domestiques, leurs voitures ou
leurs hélicoptères personnels, les placent dans un monde
différent de celui d’un membre du Parti extérieur. Et les membres
du Parti extérieur ont des avantages similaires, comparativement
aux masses déshéritées que nous appelons les prolétaires.
L’atmosphère sociale est celle d’une cité assiégée dans
laquelle la possession d’un morceau de viande de cheval constitue
la différence entre la richesse et la pauvreté. En même temps, la
conscience d’être en guerre, et par conséquent en danger, fait que
la possession de tout le pouvoir par une petite caste semble être la
condition naturelle et inévitable de survie.
La guerre, comme on le verra, non seulement accomplit les
destructions nécessaires, mais les accomplit d’une façon
acceptable psychologiquement. Il serait en principe très simple de
gaspiller le surplus de travail du monde en construisant des
temples et des pyramides, en creusant des trous et en les
rebouchant, en produisant même de grandes quantités de
marchandises auxquelles on mettrait le feu. Ceci suffirait sur le
plan économique, mais la base psychologique d’une société
hiérarchisée n’y gagnerait rien. Ce qui intervient ici, ce n’est pas la
morale des masses dont l’attitude est sans importance tant
qu’elles sont fermement maintenues dans le travail, mais la
morale du Parti lui-même.
On demande au membre, même le plus humble du Parti,
d’être compétent, industrieux et même intelligent dans d’étroites
limites. Il est de plus nécessaire qu’il soit un fanatique crédule

213 –
ignorant, dont les caractéristiques dominantes sont la crainte, la
haine, l’humeur flagorneuse et le triomphe orgiaque.
En d’autres mots, il est nécessaire qu’il ait la mentalité
appropriée à l’état de guerre. Peu importe que la guerre soit
réellement déclarée et, puisque aucune victoire décisive n’est
possible, peu importe qu’elle soit victorieuse ou non. Tout ce qui
est nécessaire, c’est que l’état de guerre existe.
La systématisation de l’intelligence que requiert le Parti de
ses membres et qui est plus facilement réalisée dans une
atmosphère de guerre, est maintenant presque universelle, mais
plus le rang est élevé, plus marquée devient cette spécialisation.
C’est précisément dans le Parti intérieur que l’hystérie de
guerre et la haine de l’ennemi sont les plus fortes. Dans son rôle
d’administrateur, il est souvent nécessaire à un membre du Parti
intérieur de savoir qu’un paragraphe ou un autre des nouvelles de
la guerre est faux et il lui arrive souvent de savoir que la guerre
entière est apocryphe, soit qu’elle n’existe pas, soit que les motifs
pour lesquels elle est déclarée soient tout à fait différents de ceux
que l’on fait connaître. Mais une telle connaissance est
neutralisée par la technique de la doublepensée. Entre-temps,
aucun membre du Parti intérieur n’est un instant ébranlé dans sa
conviction mystique que la guerre est réelle et qu’elle doit se
terminer victorieusement pour l’Océania qui restera maîtresse
incontestée du monde entier.
Tous les membres du Parti intérieur croient à cette conquête
comme à un article de foi. Elle sera réalisée, soit par l’acquisition
graduelle de territoires, ce qui permettra de construire une
puissance d’une écrasante supériorité, soit par la découverte
d’une arme nouvelle contre laquelle il n’y aura pas de défense.
La recherche de nouvelles armes se poursuit sans arrêt. Elle
est l’une des rares activités restantes dans lesquelles le type
d’esprit inventif ou spéculatif peut trouver un exutoire.

214 –
Actuellement, la science, dans le sens ancien du mot, a presque
cessé d’exister dans l’Océania. Il n’y a pas de mot pour science en
novlangue. La méthode empirique de la pensée sur laquelle sont
fondées toutes les réalisations du passé, est opposée aux principes
les plus essentiels de l’Angsoc. Les progrès techniques eux-mêmes
ne se produisent que lorsqu’ils peuvent, d’une façon quelconque,
servir à diminuer la liberté humaine. Dans tous les arts utilitaires,
le monde piétine ou recule. Les champs sont cultivés avec des
charrues tirées par des chevaux, tandis que les livres sont écrits à
la machine. Mais dans les matières d’une importance vitale – ce
qui veut dire, en fait, la guerre et l’espionnage policier –
l’approche empirique est encore encouragée ou, du moins,
tolérée.
Les deux buts du Parti sont de conquérir toute la surface de la
terre et d’éteindre une fois pour toutes les possibilités d’une
pensée indépendante. Il y a, en conséquence, deux grands
problèmes que le Parti a la charge de résoudre : l’un est le moyen
de découvrir, contre sa volonté, ce que pense un autre être
humain, l’autre est le moyen de tuer plusieurs centaines de
millions de gens en quelques secondes, sans qu’ils en soient
avertis. Dans la mesure où continue la recherche scientifique, cela
est son principal objet.
Le savant d’aujourd’hui est, soit une mixture de psychologue
et d’inquisiteur qui étudie avec une extraordinaire minutie la
signification des expressions du visage, des gestes, des tons de la
voix, et expérimente les effets, pour l’obtention de la vérité, des
drogues, des chocs thérapeutiques, de l’hypnose, de la torture
physique, soit un chimiste, un physicien ou un biologiste,
intéressé seulement par les branches de sa spécialité qui se
rapportent à la suppression de la vie.
Dans les vastes laboratoires du ministère de la Paix, et dans
les centres d’expériences cachés dans les forêts brésiliennes, ou
dans le désert australien, ou dans les îles perdues de
l’Antarctique, des équipes d’experts sont infatigablement au
travail.

215 –
Quelques-uns s’occupent d’établir les plans des guerres
futures ; d’autres inventent des bombes-fusées de plus en plus
grosses, des explosifs de plus en plus puissants, des blindages de
plus en plus impénétrables ; d’autres recherchent des gaz
nouveaux et plus mortels ou des poisons solubles que l’on
pourrait produire en quantité suffisante pour détruire la
végétation de continents entiers, ou encore des espèces de germes
de maladie immunisés contre tous les antidotes possibles ;
d’autres travaillent à la fabrication d’un véhicule qui pourrait
circuler sous terre comme un sous-marin sous l’eau, ou pour
construire un aéroplane aussi indépendant de sa base qu’un
navire à voiles ; d’autres explorent les possibilités même les plus
lointaines, comme de concentrer les rayons du soleil à travers des
lentilles suspendues à des milliers de kilomètres dans l’espace, ou
bien de produire des tremblements de terre artificiels ou des raz
de marée, en agissant sur la chaleur du centre de la terre.
Mais aucun de ces projets n’approche jamais de la réalisation
et aucun des trois super-États ne gagne jamais sur les autres une
avance significative.
Le plus remarquable est que les trois puissances possèdent
déjà, dans la bombe atomique, une arme beaucoup plus puissante
que celles que leurs recherches actuelles sont susceptibles de
découvrir. Bien que le Parti, suivant son habitude, revendique
l’honneur de cette invention, les bombes atomiques apparurent
dès l’époque 1940-1949, et furent pour la première fois employées
sur une large échelle environ dix ans plus tard. Une centaine de
bombes furent alors lâchées sur les centres industriels, surtout
dans la Russie d’Europe, l’Ouest européen et l’Amérique du Nord.
Elles avaient pour but de convaincre les groupes dirigeants de
tous les pays que quelques bombes atomiques de plus
entraîneraient la fin de la société organisée et, partant, de leur
propre puissance.

216 –
Ensuite, bien qu’aucun accord formel ne fût jamais passé ou
qu’on y fît même allusion, il n’y eut plus de lâchers de bombes.
Les trois puissances continuent simplement à produire des
bombes atomiques et à les emmagasiner en attendant une
occasion décisive qu’elles croient toutes devoir se produire tôt ou
tard.
En attendant, l’art de la guerre est resté stationnaire pendant
trente ou quarante ans. Les hélicoptères sont plus employés qu’ils
ne l’étaient anciennement, les bombardiers ont été en grande
partie supplantés par des projectiles à propulseurs, et le fragile et
mobile cuirassé a été remplacé par la Forteresse flottante qu’il est
presque impossible de couler. Mais autrement, il y a eu peu de
perfectionnements. Le tank, le sous-marin, la torpille, la
mitrailleuse, même le fusil et la grenade à main sont encore
employés. Et, en dépit des interminables massacres rapportés par
la presse et les télécrans, les batailles désespérées des guerres
antérieures au cours desquelles des centaines de milliers ou
même de millions d’hommes étaient tués en quelques semaines
ne se sont jamais répétées.
Aucun des trois super-États ne tente jamais un mouvement
qui impliquerait le risque d’une défaite sérieuse. Quand une
opération d’envergure est entreprise, c’est généralement une
attaque par surprise contre un allié.
La stratégie que les trois puissances suivent toutes trois, ou
prétendent suivre, est la même. Le plan est, par une combinaison
de luttes, de marches, de coups de force au moment opportun,
d’acquérir un anneau de bases encerclant complètement l’un ou
l’autre des États d’un rival, puis de signer un pacte d’amitié avec
ce rival et de rester avec lui en termes de paix assez longtemps
pour endormir sa suspicion. Pendant ce temps, des fusées
chargées de bombes atomiques seraient amoncelées à tous les
points stratégiques. Finalement, elles seraient toutes allumées
simultanément et leurs effets seraient si dévastateurs qu’ils
rendraient impossible toute représaille. Il serait temps alors de

217 –
risquer un pacte d’amitié avec la puissance mondiale restante, en
vue d’une autre attaque.
Ce plan, il est à peine besoin de le dire, est un simple rêve
éveillé impossible à réaliser. De plus, il n’y a jamais aucune
bataille, sauf dans les territoires disputés autour de l’Equateur et
du Pôle. Aucune invasion de territoire ennemi n’est jamais
entreprise. C’est ce qui explique qu’en certains endroits les
frontières entre les super-Etats soient arbitraires. L’Eurasia, par
exemple, pourrait aisément conquérir les îles Britanniques qui,
géographiquement, font partie de l’Europe. D’un autre côté, il
serait possible à l’Océania de pousser ses frontières jusqu’au
Rhin, ou même jusqu’à la Vistule. Mais ce serait violer le principe
suivi par tous, bien que jamais formulé, de l’intégrité culturelle.
Si l’Océania conquérait les territoires connus à une époque
sous les noms de France et d’Allemagne, il lui faudrait, ou en
exterminer les habitants, tâche d’une grande difficulté matérielle,
ou assimiler une population d’environ cent millions d’habitants
qui, en ce qui concerne le développement technique, sont
approximativement au niveau océanien.
Le problème est le même pour les trois super-États. Il est
absolument nécessaire à leur structure qu’ils n’aient aucun
contact avec l’étranger sauf, dans une mesure limitée, avec les
prisonniers de guerre et les esclaves de couleur. Même l’allié
officiel du moment est toujours regardé avec une sombre
suspicion. Mis à part les prisonniers de guerre le citoyen
ordinaire de l’Océania ne pose jamais les yeux sur un citoyen de
l’Eurasia ou de l’Estasia et on lui défend d’étudier les langues
étrangères.
Si les contacts avec les étrangers lui étaient permis, il
découvrirait que ce sont des créatures semblables à lui-même et
que la plus grande partie de ce qu’on lui a raconté d’eux est
fausse. Le monde fermé, scellé, dans lequel il vit, serait brisé, et la

218 –
crainte, la haine, la certitude de son bon droit, desquelles dépend
sa morale, pourraient disparaître.
Il est par conséquent admis de tous les côtés que, si souvent
que la Perse, l’Egypte, Java ou Ceylan puissent changer de mains,
les frontières principales ne doivent jamais être franchies que par
des bombes.
En dessous de tout cela, il est un fait, jamais exprimé tout
haut, mais tacitement compris, et qui inspire la conduite de
chacun, c’est que les conditions de vie dans les trois super-États
sont sensiblement les mêmes. Dans l’Océania, la philosophie
dominante s’appelle l’Angsoc, en Eurasia, elle s’appelle NéoBolchevisme, en Estasia, elle est désignée par un mot chinois
habituellement traduit par Culte de la Mort, mais qui serait peutêtre mieux rendu par Oblitération du Moi.
On ne permet pas au citoyen de l’Océania de savoir quoi que
ce soit de la doctrine des deux autres philosophies. Mais on lui
enseigne à les exécrer et à les considérer comme des outrages
barbares à la morale et au sens commun. En vérité, les trois
philosophies se distinguent à peine l’une de l’autre et les systèmes
sociaux qu’elles supportent ne se distinguent pas du tout.
Il y a partout la même structure pyramidale, le même culte
d’un chef semi-divin, le même système économique existant par
et pour une guerre continuelle. Il s’ensuit que les trois superÉtats, non seulement ne peuvent se conquérir l’un l’autre, mais ne
tireraient aucun avantage de leur conquête. Au contraire, tant
qu’ils restent en conflit, ils se soutiennent l’un l’autre comme trois
gerbes de blé.
Comme d’habitude, les groupes directeurs des trois
puissances sont, et en même temps ne sont pas au courant de ce
qu’ils font. Leur vie est consacrée à la conquête du monde, mais
ils savent aussi qu’il est nécessaire que la guerre continue
indéfiniment et sans victoire. Pendant ce temps, le fait qu’il n’y ait

219 –
aucun danger de conquête rend possible la négation de la réalité
qui est la caractéristique spéciale de l’Angsoc et des systèmes de
pensée qui lui sont rivaux. Il est ici nécessaire de répéter ce qui a
été dit ci-dessus, c’est qu’en devenant continuelle la guerre a
changé de caractère fondamental.
Anciennement, une guerre, par définition presque, était
quelque chose qui, tôt ou tard prenait fin, d’habitude par une
victoire ou une défaite décisive. Anciennement aussi, la guerre
était un des principaux instruments par lesquels les sociétés
humaines étaient maintenues en contact avec la réalité physique.
Tous les chefs, à toutes les époques, ont essayé d’imposer à leurs
adeptes une fausse vue du monde, mais ils ne pouvaient se
permettre d’encourager aucune illusion qui tendrait à diminuer
l’efficacité militaire. Aussi longtemps que la défaite signifiait
perte de l’indépendance ou quelque autre résultat généralement
tenu pour indésirable, les précautions contre la défaite devaient
être sérieuses. Les faits matériels ne devaient pas être ignorés.
Dans la philosophie, la religion, l’éthique ou la politique, deux et
deux peuvent faire cinq, mais quand le chiffre un désigne un fusil
ou un aéroplane, deux et deux doivent faire quatre. Les nations
inefficientes sont toujours tôt ou tard conquises et la lutte pour
l’efficience est ennemie des illusions.
De plus, il est nécessaire, pour être efficient, d’être capable de
recevoir les leçons du passé, ce qui signifiait avoir une idée
absolument précise des événements du passé. Journaux et livres
d’histoire étaient naturellement toujours enjolivés et influencés,
mais le genre de falsification actuellement pratiqué aurait été
impossible. La guerre était une sauvegarde, même de la santé et,
dans la mesure où les classes dirigeantes étaient affectées, c’était,
probablement, la plus sûre des sauvegardes. Tant que les guerres
pouvaient se gagner ou se perdre, aucune classe dirigeante ne
pouvait être entièrement irresponsable.
Mais quand la guerre devient littéralement continuelle, elle
cesse aussi d’être dangereuse. Il n’y a plus de nécessité militaire
quand la guerre est permanente. Le progrès peut s’arrêter et les

220 –
faits les plus patents peuvent être niés ou négligés. Comme nous
l’avons vu, les recherches que l’on pourrait appeler scientifiques
sont encore poursuivies, en vue de la guerre, mais elles sont
essentiellement du domaine du rêve, et leur échec à fournir des
résultats n’a aucune importance. L’efficience, même l’efficience
militaire, n’est plus nécessaire. En Océania, sauf la Police de la
Pensée, rien n’est efficient. Depuis que chacun des trois superÉtats est imprenable, chacun est en effet un univers séparé, à
l’intérieur duquel peuvent être pratiquées, en toute sécurité,
presque toutes les perversions de la pensée.
La réalité n’exerce sa pression qu’à travers les besoins de la
vie de tous les jours, le besoin de manger et de boire, d’avoir un
abri et des vêtements, d’éviter d’avaler du poison ou de passer par
les fenêtres du dernier étage, et ainsi de suite. Entre la vie et la
mort, entre le plaisir et la peine physique, il y a encore une
distinction, mais c’est tout.
Coupé de tout contact avec le monde extérieur et avec le
passé, le citoyen d’Océania est comme un homme des espaces
interstellaires qui n’a aucun moyen de savoir quelle direction
monte et laquelle descend. Les dirigeants d’un tel Etat sont
absolus, plus que n’ont jamais pu l’être les Pharaons ou les
Césars. Ils sont obligés d’empêcher leurs adeptes de mourir
d’inanition en nombre assez grand pour être un inconvénient, et
ils sont obligés de s’en tenir au même bas niveau de technique
militaire que leurs rivaux, mais ce minimum réalisé, ils peuvent
déformer la réalité et lui donner la forme qu’ils choisissent.
La guerre donc, si nous la jugeons sur le modèle des guerres
antérieures, est une simple imposture. Elle ressemble aux
batailles entre certains ruminants dont les cornes sont plantées à
un angle tel qu’ils sont incapables de se blesser l’un l’autre. Mais,
bien qu’irréelle, elle n’est pas sans signification. Elle dévore le
surplus des produits de consommation et elle aide à préserver
l’atmosphère mentale spéciale dont a besoin une société
hiérarchisée.

221 –
Ainsi qu’on le verra, la guerre est une affaire purement
intérieure. Anciennement, les groupes dirigeants de tous les pays,
bien qu’il leur fût possible de reconnaître leur intérêt commun et,
par conséquent, de limiter les dégâts de la guerre, luttaient
réellement les uns contre les autres, et celui qui était victorieux
pillait toujours le vaincu. De nos jours, ils ne luttent pas du tout
les uns contre les autres. La guerre est engagée par chaque groupe
dirigeant contre ses propres sujets et l’objet de la guerre n’est pas
de faire ou d’empêcher des conquêtes de territoires, mais de
maintenir intacte la structure de la société.
Le mot « guerre », lui-même, est devenu erroné. Il serait
probablement plus exact de dire qu’en devenant continue, la
guerre a cessé d’exister. La pression particulière qu’elle a exercée
sur les êtres humains entre l’âge néolithique et le début du
vingtième siècle a disparu et a été remplacée par quelque chose
de tout à fait différent. L’effet aurait été exactement le même si les
trois super-États, au lieu de se battre l’un contre l’autre,
s’entendaient pour vivre dans une paix perpétuelle, chacun
inviolé à l’intérieur de ses frontières. Dans ce cas, en effet, chacun
serait encore un univers clos, libéré à jamais de l’influence
assoupissante du danger extérieur. Une paix qui serait vraiment
permanente serait exactement comme une guerre permanente.
Cela, bien que la majorité des membres du Parti ne le comprenne
que dans un sens superficiel, est la signification profonde du
slogan du Parti : La guerre, c’est la Paix.
Winston arrêta un moment sa lecture. Quelque part, dans le
lointain, tonna une bombe-fusée. La félicité qu’il éprouvait à être
seul avec le livre défendu, dans une pièce sans télécran, n’était
pas épuisée. La solitude et la sécurité étaient des sensations
mêlées en quelque sorte à la fatigue de son corps, au moelleux du
fauteuil, au contact de la faible brise qui entrait par la fenêtre et
se jouait sur son visage.
Le livre le passionnait ou, plus exactement, le rassurait. Dans
un sens, il ne lui apprenait rien de nouveau, mais il n’en était que
plus attrayant. Il disait ce que lui, Winston, aurait dit, s’il lui avait

222 –
été possible d’ordonner ses pensées éparses. Il était le produit
d’un cerveau semblable au sien mais beaucoup plus puissant, plus
systématique, moins dominé par la crainte.
« Les meilleurs livres, se dit-il, sont ceux qui racontent ce que
l’on sait déjà. »
Il revenait au chapitre I quand il entendit le pas de Julia dans
l’escalier et se leva de son fauteuil pour aller au-devant d’elle. Elle
déposa sur le parquet son sac à outils brun et se jeta dans les bras
de Winston. Il y avait plus d’une semaine qu’ils ne s’étaient vus.
– J’ai le livre, dit-il, quand ils se séparèrent.
– Oh ! tu l’as ? Bien, dit-elle, sans montrer beaucoup
d’intérêt.
Presque immédiatement elle s’agenouilla devant le fourneau
à pétrole pour faire le café.
Ils ne revinrent sur ce sujet qu’après être restés au lit une
demi-heure. La soirée était juste assez fraîche pour qu’il fût
nécessaire de remonter le couvre-pied. D’en bas venaient le bruit
familier des chansons et le claquement des bottes sur les pavés.
La femme aux bras rouge brique que Winston avait vue là lors de
sa première visite était presque à demeure dans la cour. Il
semblait qu’elle passât toutes les heures du jour à marcher dans
un sens ou dans l’autre entre le baquet à laver et la corde à linge.
Tantôt elle fermait la bouche sur des épingles à linge, tantôt elle
faisait éclater un chant lascif.
Julia s’était installée sur le côté et semblait déjà sur le point
de s’endormir. Winston allongea le bras pour prendre le livre sur
le parquet et s’assit, appuyé au dossier du lit.
– Nous devons le lire, dit-il, toi aussi, tous les membres de la
Fraternité doivent le lire.

223 –
– Lis-le, dit-elle les yeux fermés. Lis-le tout haut. C’est la
meilleure manière. Ainsi, tu pourras me l’expliquer au fur et à
mesure.
L’aiguille de la pendule était sur six, ce qui signifiait dix-huit
heures. Ils avaient trois ou quatre heures devant eux. Winston
appuya le livre sur ses genoux et se mit à lire.
CHAPITRE I
L’IGNORANCE CEST LA FORCE
Au long des temps historiques, et probablement depuis la fin
de l’âge néolithique, le monde a été divisé en trois classes. La
classe supérieure, la classe moyenne, la classe inférieure. Elles
ont été subdivisées de beaucoup de façons, elles ont porté
d’innombrables noms différents, la proportion du nombre
d’individus que comportait chacune, aussi bien que leur attitude
vis-à-vis les unes des autres ont varié d’âge en âge. Mais la
structure essentielle de la société n’a jamais varié. Même après
d’énormes poussées et des changements apparemment
irrévocables, la même structure s’est toujours rétablie,
exactement comme un gyroscope reprend toujours son équilibre,
aussi loin qu’on le pousse d’un côté ou de l’autre.
– Julia, es-tu réveillée ? demanda Winston.
– Oui, mon amour. J’écoute. Continue. C’est merveilleux.
Il continua à lire :
Les buts de ces trois groupes sont absolument inconciliables.
Le but du groupe supérieur est de rester en place. Celui du groupe
moyen, de changer de place avec le groupe supérieur. Le but du
groupe inférieur, quand il en a un – car c’est une caractéristique
permanente des inférieurs qu’ils sont trop écrasés de travail pour
être conscients, d’une façon autre qu’intermittente, d’autre chose

224 –
que de leur vie de chaque jour – est d’abolir toute distinction et
de créer une société dans laquelle tous les hommes seraient
égaux.
Ainsi, à travers l’Histoire, une lutte qui est la même dans ses
lignes principales se répète sans arrêt. Pendant de longues
périodes, la classe supérieure semble être solidement au pouvoir.
Mais tôt ou tard, il arrive toujours un moment où elle perd, ou sa
foi en elle-même, ou son aptitude à gouverner efficacement, ou
les deux. Elle est alors renversée par la classe moyenne qui enrôle
à ses côtés la classe inférieure en lui faisant croire qu’elle lutte
pour la liberté et la justice.
Sitôt qu’elle a atteint son objectif, la classe moyenne rejette la
classe inférieure dans son ancienne servitude et devient ellemême supérieure. Un nouveau groupe moyen se détache alors de
l’un des autres groupes, ou des deux, et la lutte recommence.
Des trois groupes, seul le groupe inférieur ne réussit jamais,
même temporairement, à atteindre son but. Ce serait une
exagération que de dire qu’à travers l’histoire il n’y a eu aucun
progrès matériel. Même aujourd’hui, dans une période de déclin,
l’être humain moyen jouit de conditions de vie meilleures que
celles d’il y a quelques siècles. Mais aucune augmentation de
richesse, aucun adoucissement des mœurs, aucune réforme ou
révolution n’a jamais rapproché d’un millimètre l’égalité
humaine. Du point de vue de la classe inférieure, aucun
changement historique n’a jamais signifié beaucoup plus qu’un
changement du nom des maîtres.
Vers la fin du XIXe siècle, de nombreux observateurs se
rendirent compte de la répétition constante de ce modèle de
société. Des écoles de penseurs apparurent alors qui
interprétèrent l’histoire comme un processus cyclique et
prétendirent démontrer que l’inégalité était une loi inaltérable de
la vie humaine.

225 –
Cette doctrine, naturellement, avait toujours eu des
adhérents, mais il y avait un changement significatif dans la façon
dont elle était mise en avant. Dans le passé, la nécessité d’une
forme hiérarchisée de société avait été la doctrine spécifique de la
classe supérieure. Elle avait été prêchée par les rois et les
aristocrates, par les prêtres, hommes de loi et autres qui étaient
les parasites des premiers et elle avait été adoucie par des
promesses de compensation dans un monde imaginaire, par-delà
la tombe. La classe moyenne, tant qu’elle luttait pour le pouvoir,
avait toujours employé des termes tels que liberté, justice et
fraternité.
Cependant, le concept de la fraternité humaine commença à
être attaqué par des gens qui n’occupaient pas encore les postes
de commande, mais espéraient y être avant longtemps.
Anciennement, la classe moyenne avait fait des révolutions sous
la bannière de l’égalité, puis avait établi une nouvelle tyrannie dès
que l’ancienne avait été renversée. Les nouveaux groupes moyens
proclamèrent à l’avance leur tyrannie.
Le socialisme, une théorie qui apparut au début du XIXe
siècle et constituait le dernier anneau de la chaîne de pensée qui
remontait aux rébellions d’esclaves de l’antiquité, était encore
profondément infecté de l’utopie des siècles passés. Mais dans
toutes les variantes du socialisme qui apparurent à partir de 1900
environ, le but d’établir la liberté et l’égalité était de plus en plus
ouvertement abandonné.
Les nouveaux mouvements qui se firent connaître dans les
années du milieu du siècle, l’Angsoc en Océania, le NéoBolchevisme en Eurasia, le Culte de la Mort, comme on l’appelle
communément, en Estasia, avaient la volonté consciente de
perpétuer la non-liberté et l’inégalité.
Ces nouveaux mouvements naissaient naturellement des
anciens. Ils tendaient à conserver les noms de ceux-ci et à payer
en paroles un hommage à leur idéologie. Mais leur but à tous était

226 –
d’arrêter le progrès et d’immobiliser l’histoire à un moment
choisi. Le balancement familier du pendule devait se produire
une fois de plus, puis s’arrêter. Comme d’habitude, la classe
supérieure devait être délogée par la classe moyenne qui
deviendrait alors la classe supérieure. Mais cette fois, par une
stratégie consciente, cette classe supérieure serait capable de
maintenir perpétuellement sa position.
Les nouvelles doctrines naquirent en partie grâce à
l’accumulation de connaissances historiques et au développement
du sens historique qui existait à peine avant le XIXe siècle. Le
mouvement cyclique de l’histoire était alors intelligible, ou
paraissait l’être, et s’il était intelligible, il pouvait être changé.
Mais la cause principale et sous-jacente de ces doctrines était
que, dès le début du XXe siècle, l’égalité humaine était devenue
techniquement possible. Il était encore vrai que les hommes
n’étaient pas égaux par leurs dispositions naturelles et que les
fonctions devaient être spécialisées en des directions qui
favorisaient les uns au détriment des autres. Mais il n’y avait plus
aucun besoin réel de distinction de classes ou de différences
importantes de richesse.
Dans les périodes antérieures, les distinctions de classes
avaient été non seulement inévitables, mais désirables. L’inégalité
était le prix de la civilisation. Le cas, cependant, n’était plus le
même avec le développement de la production par la machine.
Même s’il était encore nécessaire que les êtres humains
s’adonnent à des travaux différents, il n’était plus utile qu’ils
vivent à des niveaux sociaux ou économiques différents. C’est
pourquoi, du point de vue des nouveaux groupes qui étaient sur le
point de s’emparer du pouvoir, l’égalité humaine n’était plus un
idéal à poursuivre, mais un danger à éviter. Dans les périodes
antérieures, quand une société juste et paisible était en fait
impossible, il avait été tout à fait facile d’y croire. L’idée d’un
paradis terrestre dans lequel les hommes vivraient ensemble dans
un état de fraternité, sans lois et sans travail de brute, a hanté
l’imagination humaine pendant des milliers d’années. Cette vision

227 –
a eu une certaine emprise, même sur les groupes qui profitaient
réellement de chaque changement historique.
Les héritiers des révolutions françaises, anglaises et
américaines ont, en partie, cru à leurs propres phrases sur les
droits de l’homme, la liberté d’expression, l’égalité devant la loi, et
leur conduite, dans une certaine mesure, a même été influencée
par elles.
Mais vers la quatrième décennie du XXe siècle, tous les
principaux courants de la pensée politique étaient des courants
de doctrine autoritaire. Le paradis terrestre avait été discrédité au
moment exact où il devenait réalisable. Toute nouvelle théorie
politique, de quelque nom qu’elle s’appelât, ramenait à la
hiérarchie et à l’enrégimentation et, dans le général durcissement
de perspective qui s’établit vers 1930, des pratiques depuis
longtemps abandonnées, parfois depuis des centaines d’années
(emprisonnement sans procès, emploi de prisonniers de guerre
comme esclaves, exécutions publiques, tortures pour arracher des
confessions, usage des otages et déportation de populations
entières) non seulement redevinrent courantes, mais furent
tolérées et même défendues par des gens qui se considéraient
comme éclairés et progressistes.
C’est seulement après une décennie de guerres
internationales, de guerres civiles, de révolutions et contrerévolutions dans toutes les parties du monde, que l’Angsoc et ses
rivaux émergèrent sous forme de théories politiques entièrement
précisées. Mais elles avaient été annoncées par les systèmes
divers, généralement nommés totalitaires, qui étaient apparus
plus tôt dans le siècle, et les lignes principales, du monde qui
devait émerger du chaos régnant, étaient depuis longtemps
visibles.
La nouvelle aristocratie était constituée, pour la plus grande
part, de bureaucrates, de savants, de techniciens, d’organisateurs
de syndicats, d’experts en publicité, de sociologues, de

228 –
professeurs, de journalistes et de politiciens professionnels. Ces
gens, qui sortaient de la classe moyenne salariée et des rangs
supérieurs de la classe ouvrière, avaient été formés et réunis par
le monde stérile du monopole industriel et du gouvernement
centralisé. Comparés aux groupes d’opposition des âges passés,
ils étaient moins avares, moins tentés par le luxe ; plus avides de
puissance pure et, surtout, plus conscients de ce qu’ils faisaient,
et plus résolus à écraser l’opposition.
Cette dernière différence était essentielle. En comparaison de
ce qui existe aujourd’hui, toutes les tyrannies du passé
s’exerçaient sans entrain et étaient inefficientes. Les groupes
dirigeants étaient toujours, dans une certaine mesure,
contaminés par les idées libérales, et étaient heureux de lâcher
partout la bride, de ne considérer que l’acte patent, de se
désintéresser de ce que pensaient leurs sujets. L’Église catholique
du Moyen Âge elle-même, se montrait tolérante, comparée aux
standards modernes.
La raison en est, en partie, que, dans le passé, aucun
gouvernement n’avait le pouvoir de maintenir ses citoyens sous
une surveillance constante. L’invention de l’imprimerie,
cependant, permit de diriger plus facilement l’opinion publique.
Le film et la radio y aidèrent encore plus. Avec le développement
de la télévision et le perfectionnement technique qui rendit
possibles, sur le même instrument, la réception et la transmission
simultanées, ce fut la fin de la vie privée.
Tout citoyen, ou au moins tout citoyen assez important pour
valoir la peine d’être surveillé, put être tenu vingt-quatre heures
par jour sous les yeux de la police, dans le bruit de la propagande
officielle, tandis que tous les autres moyens de communication
étaient coupés. La possibilité d’imposer, non seulement une
complète obéissance à la volonté de l’État, mais une complète
uniformité d’opinion sur tous les sujets, existait pour la première
fois.

229 –
Après la période révolutionnaire qui se place entre 1950 et
1969, la société se regroupa, comme toujours, en classe
supérieure, classe moyenne et classe inférieure. Mais le nouveau
groupe supérieur, contrairement à tous ses prédécesseurs,
n’agissait pas seulement suivant son instinct. Il savait ce qui était
nécessaire pour sauvegarder sa position.
On avait depuis longtemps reconnu que la seule base sûre de
l’oligarchie est le collectivisme. La richesse et les privilèges sont
plus facilement défendus quand on les possède ensemble. Ce que
l’on a appelé l’ « abolition de la propriété privée » signifiait, en
fait, la concentration de la propriété entre beaucoup moins de
mains qu’auparavant, mais avec cette différence que les nouveaux
propriétaires formaient un groupe au lieu d’être une masse
d’individus.
Aucun membre du Parti ne possède, individuellement, quoi
que ce soit, sauf d’insignifiants objets personnels. Collectivement,
le Parti possède tout en Océania, car il contrôle tout et dispose
des produits comme il l’entend.
Dans les années qui suivirent la Révolution, il était possible
d’atteindre ce poste de commande presque sans rencontrer
d’opposition, car le système tout entier était représenté comme
un acte de collectivisation. Il avait toujours été entendu que si la
classe capitaliste était expropriée, le socialisme devait lui
succéder et, indubitablement, les capitalistes avaient été
expropriés. Manufactures, mines, terres, maisons, transports, on
leur avait tout enlevé, et puisque ces biens n’étaient plus
propriété privée, il s’ensuivait qu’ils devaient être propriété
publique.
L’Angsoc, qui est sorti du mouvement socialiste primitif et a
hérité de sa phraséologie, a, en fait, exécuté le principal article du
programme socialiste, avec le résultat, prévu et voulu, que
l’inégalité économique a été rendue permanente.

230 –
Mais les problèmes que pose la volonté de rendre permanente
une société hiérarchisée vont plus loin. Pour un groupe dirigeant,
il n’y a que quatre manières de perdre le pouvoir. Il peut, soit être
conquis de l’extérieur, soit gouverner si mal que les masses se
révoltent, soit laisser se former un groupe moyen fort et
mécontent, soit perdre sa confiance en lui-même et sa volonté de
gouverner.
Ces causes n’opèrent pas seule chacune et, en général, toutes
quatre sont présentes à un degré quelconque. Une classe
dirigeante qui pourrait se défendre contre tous ces dangers
resterait au pouvoir d’une façon permanente. En fin de compte, le
facteur décisif est l’attitude mentale de la classe dirigeante ellemême.
Après la moitié du siècle actuel, le premier danger avait en
réalité disparu. Chacune des trois puissances qui, maintenant, se
partagent le monde, est, en fait, invincible, et ne pourrait ne plus
l’être qu’après de lents changements démographiques qu’un
gouvernement aux pouvoirs étendus peut aisément éviter.
Le second danger n’est, lui aussi, que théorique. Les masses
ne se révoltent jamais de leur propre mouvement, et elles ne se
révoltent jamais par le seul fait qu’elles sont opprimées. Aussi
longtemps qu’elles n’ont pas d’élément de comparaison, elles ne
se rendent jamais compte qu’elles sont opprimées.
Les crises économiques du passé étaient absolument inutiles
et on ne les laisse plus se produire, mais d’autres
désorganisations également importantes peuvent survenir, et
surviennent, sans avoir de résultat politique, car il n’y a aucun
moyen de formuler un mécontentement. Quant au problème de la
surproduction, qui est latent dans notre société depuis le
développement de la technique par la machine, il est résolu par le
stratagème de la guerre continue (voir chapitre III) qui sert aussi
à amener le moral public au degré nécessaire.

231 –
Du point de vue de nos gouvernants actuels, par conséquent,
les seuls dangers réels seraient : la scission d’avec les groupes
existants d’un nouveau groupe de gens capables, occupants des
postes inférieurs à leurs capacités, avides de pouvoir ; le
développement du libéralisme et du scepticisme dans leurs
propres rangs.
Le problème est donc un problème d’éducation. Il porte sur la
façon de modeler continuellement, et la conscience du groupe
directeur, et celle du groupe exécutant plus nombreux qui vient
après lui. La conscience des masses n’a besoin d’être influencée
que dans un sens négatif.
On pourrait de ces données inférer, si on ne la connaissait
déjà, la structure générale de la société océanienne. Au sommet
de la pyramide est placé Big Brother.
Big Brother est infaillible et tout-puissant. Tout succès, toute
réalisation, toute victoire, toute découverte scientifique, toute
connaissance, toute sagesse, tout bonheur, toute vertu, sont
considérés comme émanant directement de sa direction et de son
inspiration. Personne n’a jamais vu Big Brother. Il est un visage
sur les journaux, une voix au télécran. Nous pouvons, en toute
lucidité, être sûrs qu’il ne mourra jamais et, déjà, il y a une grande
incertitude au sujet de la date de sa naissance. Big Brother est le
masque sous lequel le Parti choisit de se montrer au monde. Sa
fonction est d’agir comme un point de concentration pour
l’amour, la crainte et le respect, émotions plus facilement
ressenties pour un individu que pour une organisation.
En dessous de Big Brother vient le Parti intérieur, dont le
nombre est de six millions, soit un peu moins de deux pour cent
de la population de l’Océania. En dessous du Parti intérieur vient
le Parti extérieur qui, si le Parti intérieur est considéré comme le
cerveau de l’État, peut justement être comparé aux mains de
l’État.

232 –
Après le Parti extérieur viennent les masses amorphes que
nous désignons généralement sous le nom de prolétaires et qui
comptent peut-être quinze pour cent de la population. Dans
l’échelle de notre classification, les prolétaires sont placés au
degré le plus bas. Les populations esclaves des terres
équatoriales, en effet, qui passent constamment d’un conquérant
à un autre, ne constituent pas un groupe permanent et nécessaire
de la structure générale.
L’appartenance à ces trois groupes n’est, en principe, pas
héréditaire. Un enfant d’un membre du Parti intérieur n’est pas,
en théorie, né dans le Parti intérieur. L’admission à l’une ou
l’autre branche du Parti se fait par examen, à l’âge de seize ans.
Il n’y a non plus aucune discrimination sociale ni aucune
domination marquée d’une province sur une autre. Aux rangs les
plus élevés du Parti, on trouve des Juifs, des Nègres, des SudAméricains de pur sang indien, et les administrateurs d’un
territoire sont toujours choisis parmi les habitants de ce
territoire. Les habitants n’ont, dans aucune partie de l’Océania, le
sentiment d’être une population coloniale gouvernée par une
lointaine capitale et leur chef titulaire est quelqu’un dont
personne ne connaît le siège. Sauf que l’anglais est sa principale
langue courante et le novlangue sa langue officielle, l’Océania
n’est centralisée d’aucune manière. Ses dirigeants ne sont pas
unis par les liens du sang, mais par leur adhésion à une doctrine
commune.
Il est vrai que notre société est stratifiée, et très rigidement
stratifiée, en des lignes qui, à première vue, paraissent être des
lignes héréditaires. Il y a beaucoup moins de mouvements de vaet-vient entre les différents groupes qu’il n’y en a eu à l’époque du
capitalisme, ou même aux périodes préindustrielles.
Entre les deux branches du Parti, il y a un certain nombre
d’échanges, dans la limite où il est nécessaire d’exclure du Parti
intérieur les faibles, et de rendre inoffensifs, en les faisant

233 –
monter, des membres ambitieux du Parti extérieur. En pratique,
l’accès au grade qui permet de devenir membre du Parti n’est pas
ouvert aux prolétaires. Les plus doués, qui pourraient peut-être
former des noyaux de mécontents, sont simplement repérés par
la Police de la Pensée et éliminés.
Mais cet état de choses n’est pas nécessairement permanent,
il n’est pas non plus une question de principe. Le Parti n’est pas
une classe, dans le sens ancien du mot. Il ne vise pas à
transmettre le pouvoir à ses enfants, parce qu’ils sont ses enfants,
et s’il n’y avait pas d’autre moyen de maintenir au sommet les
gens les plus capables, il serait parfaitement prêt à recruter une
génération entièrement nouvelle dans les rangs du prolétariat.
Pendant les années cruciales, le fait que le Parti n’était pas un
corps héréditaire fit beaucoup pour neutraliser l’opposition. Le
socialiste d’ancien modèle, qui avait été entraîné à lutter contre le
« privilège de classe », supposait que ce qui n’est pas héréditaire
ne peut être permanent. Il ne voyait pas que la continuité d’une
oligarchie n’a pas besoin d’être physique, il ne s’arrêtait pas non
plus à réfléchir que les aristocraties héréditaires n’ont jamais vécu
longtemps, tandis que les organisations fondées sur l’adoption,
comme l’Eglise catholique par exemple, ont parfois duré des
centaines ou des milliers d’années.
L’essentiel de la règle oligarchique n’est pas l’héritage de père
en fils, mais la persistance d’une certaine vue du monde et d’un
certain mode de vie imposée par les morts aux vivants. Un groupe
directeur est un groupe directeur aussi longtemps qu’il peut
nommer ses successeurs. Le Parti ne s’occupe pas de perpétuer
son sang, mais de se perpétuer lui-même. Il n’est pas important
de savoir qui détient le pouvoir, pourvu que la structure
hiérarchique demeure toujours la même.
Les croyances, habitudes, goûts, émotions, attitudes mentales
qui caractérisent notre époque, sont destinés à soutenir la
mystique du Parti et à empêcher que ne soit perçue la vraie

234 –
nature de la société actuelle. Une rébellion matérielle, ou un
mouvement préliminaire en vue d’une rébellion, sont
actuellement impossibles. Il n’y a rien à craindre des prolétaires.
Laissés à eux-mêmes, ils continueront, de génération en
génération et de siècle en siècle, à travailler, procréer et mourir,
non seulement sans ressentir aucune tentation de se révolter,
mais sans avoir le pouvoir de comprendre que le monde pourrait
être autre que ce qu’il est. Ils ne deviendraient dangereux que si le
progrès de la technique industrielle exigeait qu’on leur donne une
instruction plus élevée. Mais comme les rivalités militaires et
commerciales n’ont plus d’importance, le niveau de l’éducation
populaire décline. On considère qu’il est indifférent de savoir
quelles opinions les masses soutiennent ou ne soutiennent pas.
On peut leur octroyer la liberté intellectuelle, car elles n’ont pas
d’intelligence. Mais on ne peut tolérer chez un membre du Parti,
le plus petit écart d’opinion, sur le sujet le plus futile.
De sa naissance à sa mort, un membre du Parti vit sous l’œil
de la Police de la Pensée. Même quand il est seul, il ne peut
jamais être certain d’être réellement seul. Où qu’il se trouve,
endormi ou éveillé, au travail ou au repos, au bain ou au lit, il
peut être inspecté sans avertissement et sans savoir qu’on
l’inspecte. Rien de ce qu’il fait n’est indifférent. Ses amitiés, ses
distractions, son attitude vis-à-vis de sa femme et de ses enfants,
l’expression de son visage quand il est seul, les mots qu’il
marmonne dans son sommeil, même les mouvements
caractéristiques de son corps, tout est jalousement examiné de
près.
Non seulement tout réel méfait, mais toute excentricité,
quelque bénigne qu’elle soit, tout changement d’habitude, toute
particularité nerveuse qui pourrait être le symptôme d’une lutte
intérieure, sont détectés à coup sûr. Il n’a, dans aucune direction,
la liberté de choisir. D’autre part, ses actes ne sont pas déterminés
par des lois, ou du moins par des lois claires. Les pensées et
actions qui, lorsqu’elles sont surprises, entraînent une mort
certaine, ne sont pas formellement défendues et les éternelles
épurations, les arrestations, tortures, emprisonnements et

235 –
vaporisations ne sont pas infligés comme punitions pour des
crimes réellement commis. Ce sont simplement des moyens
d’anéantir des gens qui pourraient peut-être, à un moment
quelconque, dévier.
On exige d’un membre du Parti, non seulement qu’il ait des
opinions convenables, mais des instincts convenables. Nombre
des croyances et attitudes exigées de lui ne sont pas clairement
spécifiées, et ne pourraient être clairement spécifiées sans mettre
à nu les contradictions inhérentes à l’Angsoc. S’il est
naturellement orthodoxe (en novlangue : bien-pensant), il saura,
en toutes circonstances, sans réfléchir, quelle croyance est la
vraie, quelle émotion est désirable. Mais en tout cas,
l’entraînement mental minutieux auquel il est soumis pendant
son enfance, et qui tourne autour des mots novlangue
arrêtducrime, blancnoir, et doublepensée, le rend incapable de
réfléchir et de vouloir réfléchir trop profondément.
On attend d’un membre du Parti qu’il n’éprouve aucune
émotion d’ordre privé et que son enthousiasme ne se relâche
jamais. Il est censé vivre dans une continuelle frénésie de haine
contre les ennemis étrangers et les traîtres de l’intérieur, de
satisfaction triomphale pour les victoires, d’humilité devant la
puissance et la sagesse du Parti. Les mécontentements causés par
la vie nue, insatisfaisante, sont délibérément canalisés et dissipés
par des stratagèmes comme les Deux Minutes de la Haine. Les
spéculations qui pourraient peut-être amener une attitude
sceptique ou rebelle, sont tuées d’avance par la discipline
intérieure acquise dans sa jeunesse.
La première et la plus simple phase de la discipline qui peut
être enseignée, même à de jeunes enfants, s’appelle en novlangue
arrêtducrime. L’arrêtducrime, c’est la faculté de s’arrêter net,
comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut le
pouvoir de ne pas saisir les analogies, de ne pas percevoir les
erreurs de logique, de ne pas comprendre les arguments les plus
simples, s’ils sont contre l’Angsoc. Il comprend aussi le pouvoir
d’éprouver de l’ennui ou du dégoût pour toute suite d’idées

236 –
capable de mener dans une direction hérétique. Arrêtducrime, en
résumé, signifie stupidité protectrice.
Mais la stupidité ne suffit pas. Au contraire, l’orthodoxie,
dans son sens plein, exige de chacun un contrôle de ses processus
mentaux aussi complet que celui d’un acrobate sur son corps. La
société océanienne repose, en fin de compte, sur la croyance que
Big Brother est omnipotent et le Parti infaillible. Mais comme, en
réalité, Big Brother n’est pas omnipotent, et que le Parti n’est pas
infaillible, une inlassable flexibilité des faits est à chaque instant
nécessaire.
Le mot clef ici est noirblanc. Ce mot, comme beaucoup de
mots novlangue, a deux sens contradictoires. Appliqué à un
adversaire, il désigne l’habitude de prétendre avec impudence que
le noir est blanc, contrairement aux faits évidents. Appliqué à un
membre du Parti, il désigne la volonté loyale de dire que le noir
est blanc, quand la discipline du Parti l’exige. Mais il désigne
aussi l’aptitude à croire que le noir est blanc, et, plus, à savoir
que le noir est blanc, et à oublier que l’on n’a jamais cru autre
chose. Cette aptitude exige un continuel changement du passé,
que rend possible le système mental qui réellement embrasse tout
le reste et qui est connu en novlangue sous le nom de
doublepensée.
Le changement du passé est nécessaire pour deux raisons
dont l’une est subsidiaire et, pour ainsi dire, préventive. Le
membre du Parti, comme le prolétaire, tolère les conditions
présentes en partie parce qu’il n’a pas de terme de comparaison.
Il doit être coupé du passé, exactement comme il doit être coupé
d’avec les pays étrangers car il est nécessaire qu’il croie vivre dans
des conditions meilleures que celles dans lesquelles vivaient ses
ancêtres et qu’il pense que le niveau moyen du confort matériel
s’élève constamment.
Mais la plus importante raison qu’a le Parti de rajuster le
passé est, de loin, la nécessité de sauvegarder son infaillibilité. Ce

237 –
n’est pas seulement pour montrer que les prédictions du Parti
sont dans tous les cas exactes, que les discours statistiques et
rapports de toutes sortes doivent être constamment remaniés
selon les besoins du jour. C’est aussi que le Parti ne peut admettre
un changement de doctrine ou de ligne politique. Changer de
décision, ou même de politique est un aveu de faiblesse.
Si, par exemple, l’Eurasia ou l’Estasia, peu importe lequel, est
l’ennemi du jour, ce pays doit toujours avoir été l’ennemi, et si les
faits disent autre chose, les faits doivent être modifiés. Aussi
l’histoire est-elle continuellement récrite. Cette falsification du
passé au jour le jour, exécutée par le ministère de la Vérité, est
aussi nécessaire à la stabilité du régime que le travail de
répression et d’espionnage réalisé par le ministère de l’Amour.
La mutabilité du passé est le principe de base de l’Angsoc. Les
événements passés, prétend-on, n’ont pas d’existence objective et
ne survivent que par les documents et la mémoire des hommes.
Mais comme le Parti a le contrôle complet de tous les documents
et de l’esprit de ses membres, il s’ensuit que le passé est ce que le
Parti veut qu’il soit. Il s’ensuit aussi que le passé, bien que
plastique, n’a jamais, en aucune circonstance particulière, été
changé. Car lorsqu’il a été recréé dans la forme exigée par le
moment, cette nouvelle version, quelle qu’elle soit, est alors le
passé et aucun passé différent ne peut avoir jamais existé. Cela est
encore vrai même lorsque, comme il arrive souvent, un
événement devient méconnaissable pour avoir été modifié
plusieurs fois au cours d’une année. Le Parti est, à tous les
instants, en possession de la vérité absolue, et l’absolu ne peut
avoir jamais été différent de ce qu’il est.
Le contrôle du passé dépend surtout de la discipline de la
mémoire. S’assurer que tous les documents s’accordent avec
l’orthodoxie du moment n’est qu’un acte mécanique. Il est aussi
nécessaire de se rappeler que les événements se sont déroulés de
la manière désirée. Et s’il faut rajuster ses souvenirs ou altérer
des documents, il est alors nécessaire d’oublier que l’on a agi
ainsi. La manière de s’y prendre peut être apprise comme toute

238 –
autre technique mentale. Elle est en effet étudiée par la majorité
des membres du Parti et, certainement, par tous ceux qui sont
intelligents aussi bien qu’orthodoxes. En novlangue, cela s’appelle
doublepensée, mais la doublepensée comprend aussi beaucoup de
significations.
La doublepensée est le pouvoir de garder à l’esprit
simultanément deux croyances contradictoires, et de les accepter
toutes deux. Un intellectuel du Parti sait dans quel sens ses
souvenirs doivent être modifiés. Il sait, par conséquent, qu’il joue
avec la réalité, mais, par l’exercice de la doublepensée, il se
persuade que la réalité n’est pas violée. Le processus doit être
conscient, autrement il ne pourrait être réalisé avec une précision
suffisante, mais il doit aussi être inconscient. Sinon, il apporterait
avec lui une impression de falsification et, partant, de culpabilité.
La doublepensée se place au cœur même de l’Angsoc, puisque
l’acte essentiel du Parti est d’employer la duperie consciente, tout
en retenant la fermeté d’intention qui va de pair avec l’honnêteté
véritable. Dire des mensonges délibérés tout en y croyant
sincèrement, oublier tous les faits devenus gênants puis, lorsque
c’est nécessaire, les tirer de l’oubli pour seulement le laps de
temps utile, nier l’existence d’une réalité objective alors qu’on
tient compte de la réalité qu’on nie, tout cela est d’une
indispensable nécessité.
Pour se servir même du mot doublepensée, il est nécessaire
d’user de la dualité de la pensée, car employer le mot, c’est
admettre que l’on modifie la réalité. Par un nouvel acte de
doublepensée, on efface cette connaissance, et ainsi de suite
indéfiniment, avec le mensonge toujours en avance d’un bond sur
la vérité.
Enfin, c’est par le moyen de la doublepensée que le Parti a pu
et, pour autant que nous le sachions, pourra, pendant des milliers
d’années, arrêter le cours de l’Histoire.

239 –
Toutes les oligarchies du passé ont perdu le pouvoir, soit
parce qu’elles se sont ossifiées, soit parce que leur énergie a
diminué. Ou bien elles deviennent stupides et arrogantes,
n’arrivent pas à s’adapter aux circonstances nouvelles et sont
renversées ; ou elles deviennent libérales et lâches, font des
concessions alors qu’elles devraient employer la force, et sont
encore renversées. Elles tombent, donc, ou parce qu’elles sont
conscientes, ou parce qu’elles sont inconscientes.
L’œuvre du Parti est d’avoir produit un système mental dans
lequel les deux états peuvent coexister. La domination du Parti
n’aurait pu être rendue permanente sur aucune autre base
intellectuelle. Pour diriger et continuer à diriger, il faut être
capable de modifier le sens de la réalité. Le secret de la
domination est d’allier la foi en sa propre infaillibilité à l’aptitude
à recevoir les leçons du passé.
Il est à peine besoin de dire que les plus subtils praticiens de
la doublepensée sont ceux qui l’inventèrent et qui savent qu’elle
est un vaste système de duperie mentale. Dans notre société, ceux
qui ont la connaissance la plus complète de ce qui se passe, sont
aussi ceux qui sont les plus éloignés de voir le monde tel qu’il est.
En général, plus vaste est la compréhension, plus profonde est
l’illusion. Le plus intelligent est le moins normal.
Le fait que l’hystérie de guerre croît en intensité au fur et à
mesure que l’on monte l’échelle sociale illustre ce qui précède.
Ceux dont l’attitude en face de la guerre est la plus proche d’une
attitude rationnelle sont les peuples sujets des territoires
disputés. Pour ces peuples, la guerre est simplement une
continuelle calamité qui, comme une vague de fond, va et vient en
les balayant. Il leur est complètement indifférent de savoir de
quel côté est le gagnant. Un changement de direction veut
simplement dire pour eux le même travail qu’auparavant, pour de
nouveaux maîtres qui les traiteront exactement comme les
anciens.

240 –
Les travailleurs légèrement plus favorisés que nous appelons
les prolétaires ne sont que par intermittences conscients de la
guerre. On peut, quand c’est nécessaire, exciter en eux une
frénésie de crainte et de haine, mais laissés à eux-mêmes, ils sont
capables d’oublier pendant de longues périodes que le pays est en
guerre.
C’est dans les rangs du Parti, surtout du Parti intérieur, que
l’on trouve le véritable enthousiasme guerrier. Ce sont ceux qui la
savent impossible qui croient le plus fermement à la conquête du
monde. Cet enchaînement spécial des contraires (savoir et
ignorance, cynisme et fanatisme) est un des principaux traits qui
distinguent la société océanienne. L’idéologie officielle abonde en
contradictions, même quand elles n’ont aucune raison pratique
d’exister.
Ainsi, le Parti rejette et diffame tous les principes qui furent à
l’origine du mouvement socialiste, mais il prétend agir ainsi au
nom du socialisme. Il prêche, envers la classe ouvrière, un mépris
dont, depuis des siècles, il n’y a pas d’exemple, mais il revêt ses
membres d’un uniforme qui, à une époque, appartenait aux
travailleurs manuels, et qu’il a adopté pour cette raison. Il mine
systématiquement la solidarité familiale, mais il baptise son chef
d’un nom qui est un appel direct au sentiment de loyauté
familiale.
Les noms mêmes des quatre ministères qui nous dirigent font
ressortir une sorte d’impudence dans le renversement délibéré
des faits. Le ministère de la Paix s’occupe de la guerre, celui de la
Vérité, des mensonges, celui de l’Amour, de la torture, celui de
l’Abondance, de la famine. Ces contradictions ne sont pas
accidentelles, elles ne résultent pas non plus d’une hypocrisie
ordinaire, elles sont des exercices délibérés de doublepensée.
Ce n’est en effet qu’en conciliant des contraires que le pouvoir
peut être indéfiniment retenu. L’ancien cycle ne pouvait être brisé
d’aucune autre façon. Pour que l’égalité humaine soit à jamais

241 –
écartée, pour que les grands, comme nous les avons appelés,
gardent perpétuellement leurs places, la condition mentale
dominante doit être la folie dirigée.
Mais il y a une question que nous avons jusqu’ici presque
ignorée. Pourquoi l’égalité humaine doit-elle être évitée ? En
supposant que le mécanisme du processus ait été exactement
décrit, quel est le motif de cet effort considérable et précis pour
figer l’histoire à un moment particulier ?
Nous atteignons ici au secret central. Comme nous l’avons vu,
la mystique du Parti, et surtout du Parti intérieur, dépend de la
doublepensée. Mais c’est plus profondément que gît le motif
originel, l’instinct jamais discuté qui conduisit d’abord à
s’emparer du pouvoir, puis fit naître la doublepensée, la Police de
la Pensée, la guerre continuelle et tous les autres attirails
nécessaires. Ce motif consiste en réalité…
Winston prit conscience du silence, comme on devient
conscient d’un nouveau son. Il lui sembla que, depuis un
moment, Julia était bien immobile. Elle était couchée sur le côté,
nue jusqu’à la taille, la main sous la joue, et une boucle noire lui
tombait sur les yeux. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait
lentement et régulièrement.
– Julia !
Pas de réponse.
– Julia, tu dors ?
Pas de réponse. Elle était endormie. Il ferma le livre, le
déposa soigneusement sur le parquet, se coucha et tira la
couverture sur eux deux.
Il pensa qu’il n’avait pas encore appris l’ultime secret. Il
comprenait comment, il ne comprenait pas pourquoi. Le chapitre

242 –
I, comme le chapitre III, ne lui avait en réalité rien appris qu’il ne
sût auparavant. Il avait simplement systématisé le savoir qu’il
possédait déjà. Mais après l’avoir lu, sa certitude de ne pas être
fou était plus forte. Il y avait la vérité, il y avait le mensonge, et si
l’on s’accrochait à la vérité, même contre le monde entier, on
n’était pas fou.
Un rayon jaune et oblique du soleil couchant entra par la
fenêtre et tomba sur l’oreiller. Il ferma les yeux. Le soleil sur son
visage, et le corps lisse de la fille qui touchait le sien, lui
donnaient une sensation puissante, reposante, de confiance. Il
était en sécurité, tout allait bien. Il s’endormit en murmurant :
« Il ne peut y avoir de statistique de la santé mentale », avec
l’impression que cette remarque contenait une profonde sagesse.
CHAPITRE X
Quand il se réveilla, ce fut avec l’impression d’avoir dormi
longtemps, mais un regard à la pendule démodée lui apprit qu’il
n’était que vingt-trois heures. Il resta un moment à sommeiller,
puis l’habituelle chanson, chantée à pleins poumons, monta de la
cour :
Ce n’était qu’un rêve sans espoir,
il passa comme un jour d’avril,
mais un regard et un mot, et les rêves qu’ils éveillent,
tordent encore les fibres de mon cœur !
La ritournelle semblait encore en vogue. On l’entendait par
toute la ville. Elle tenait plus longtemps que la chanson de la
Haine. Julia se réveilla au bruit, s’étira voluptueusement et sortit
du lit.
– J’ai faim, dit-elle. Faisons encore un peu de café. Zut ! Le
fourneau s’est éteint et l’eau est froide. – Elle prit le fourneau et le
secoua. – Il n’y a plus de pétrole.

243 –
– Le vieux Charrington nous en donnera, je pense.
– C’est bizarre, je m’étais assurée qu’il était rempli.
Elle ajouta :
– Je vais m’habiller. Il me semble qu’il fait plus froid.
Winston se leva aussi et s’habilla. La voix infatigable
continuait à chanter :
On dit que le temps apaise toute douleur,
on dit que tout peut s’oublier,
mais les sourires et les pleurs, par-delà les années,
tordent encore les fibres de mon cœur.
Quand il eut attaché la ceinture de sa combinaison, il alla à la
fenêtre. Le soleil devait descendre derrière les maisons. Il
n’éclairait plus la cour. Les pavés étaient humides comme s’ils
venaient d’être lavés et Winston avait l’impression que le ciel
avait été lavé aussi, tellement le bleu était frais et pâle entre les
cheminées. La femme, infatigable, allait et venait, s’emplissait la
bouche d’épingles, les enlevait, chantait, puis restait silencieuse,
épinglait toujours plus de couches, encore et encore.
Il se demanda si elle lavait pour gagner sa vie ou était
simplement l’esclave de vingt ou trente petits-enfants. Julia était
venue près de lui. Ils regardaient ensemble, avec une sorte de
fascination, la robuste silhouette d’en bas. Winston, frappé par
l’attitude caractéristique de la femme, bras épais levés pour
atteindre la corde, puissante croupe saillante de jument, se rendit
compte, pour la première fois, qu’elle était belle. Il ne lui était
jamais venu à l’idée que le corps d’une femme de cinquante ans,
épanoui en des dimensions monstrueuses par les maternités, puis
endurci, rendu rugueux par le travail jusqu’à être d’un grain plus

244 –
grossier que celui d’un navet trop mûr, pouvait être beau. Mais il
était beau. Et, après tout, pourquoi ne le serait-il pas ? Le corps
solide et informe, comme un bloc de granit, et la peau rouge et
rugueuse, avaient le même rapport avec le corps d’une fille que le
fruit de l’églantier avec une rose. Pourquoi le fruit serait-il tenu
pour inférieur à la fleur ?
– Elle est belle, murmura-t-il.
– Elle a bien un mètre d’une hanche à l’autre, facilement, dit
Julia.
– C’est son style de beauté, répondit Winston.
Il entourait facilement de son bras la souple taille de Julia. De
la hanche au genou, son flanc était contre le sien. Aucun enfant
ne naîtrait jamais d’eux. C’était la seule chose qu’ils ne pourraient
jamais faire. Ils ne pourraient transmettre le secret, d’un esprit à
l’autre, que par les mots. La femme d’en bas n’avait pas d’esprit,
elle n’avait que des bras forts, un cœur ardent, un ventre fertile. Il
se demanda à combien d’enfants elle pouvait avoir donné
naissance. Facilement à une quinzaine. Elle avait eu sa floraison
momentanée. Une année, peut-être, elle avait eu la beauté d’une
rose sauvage, puis elle avait soudain grossi comme un fruit
fertilisé et elle était devenue dure, rouge et rugueuse. Sa vie s’était
passée à blanchir, brosser, repriser, cuisiner, balayer, polir,
raccommoder, frotter, blanchir, d’abord pour ses enfants, puis
pour ses petits-enfants, pendant trente ans d’affilée. Au bout des
trente ans, elle chantait encore.
Le respect mystique que Winston éprouvait à son égard était
mêlé à l’aspect du ciel pâle et sans nuages qui s’étendait au loin
derrière les cheminées. Winston pensa qu’il était étrange que tout
le monde partageât le même ciel, en Estasia et en Eurasia, comme
en Océania. Et les gens qui vivaient sous le ciel étaient tous
semblables. C’était partout, dans le monde entier, des centaines
ou des milliers de millions de gens s’ignorant les uns les autres,

245 –
séparés par des murs de haine et de mensonges, et cependant
presque exactement les mêmes, des gens qui n’avaient jamais
appris à penser, mais qui emmagasinaient dans leurs cœurs, leurs
ventres et leurs muscles, la force qui, un jour, bouleverserait le
monde.
S’il y avait un espoir, il était chez les prolétaires. Sans avoir lu
la fin du livre, Winston savait que ce devait être le message final
de Goldstein. L’avenir appartenait aux prolétaires. Mais pouvaiton être certain que le monde qu’ils construiraient quand leur
heure viendrait, ne serait pas aussi étranger à lui, Winston Smith,
que le monde du Parti ? Oui, car ce serait du moins un monde
sain. Là où il y a égalité, il peut y avoir santé. Tôt ou tard, la force
deviendrait consciente et agirait. Les prolétaires étaient
immortels. On ne pouvait en douter, quand on regardait la
vaillante silhouette de la cour. À la fin, l’heure de leur réveil
sonnerait. Et jusqu’à ce moment, même s’il n’arrivait que dans
deux mille ans, ils resteraient vivants, malgré les intempéries,
comme des oiseaux, transmettant d’un corps à l’autre la vitalité
que le Parti ne pouvait partager et ne pouvait tuer.
– Te souviens-tu, demanda-t-il, de la grive qui chantait pour
nous, le premier jour, à la lisière du bois ?
– Elle ne chantait pas pour nous, répondit Julia, elle chantait
pour se faire plaisir à elle-même. Non, pas même cela. Elle
chantait, tout simplement.
Les oiseaux chantaient, les prolétaires chantaient, le Parti ne
chantait pas. Partout, dans le monde, à Londres et à New York, en
Afrique et au Brésil et dans les contrées mystérieuses et
défendues par-delà les frontières, dans les rues de Paris et de
Berlin, dans les villages de l’interminable plaine russe, dans les
bazars de la Chine et du Japon, partout se dressait la même
silhouette, solide et invincible, monstrueuse à force de travail et
d’enfantement, qui peinait de sa naissance à sa mort, mais
chantait encore. De ces reins puissants, une race d’êtres

246 –
conscients devait un jour sortir. On était des morts, l’avenir leur
appartenait. Mais on pouvait partager ce futur en gardant l’esprit
vivant comme ils gardaient le corps et en transmettant la doctrine
secrète que deux et deux font quatre.
– Nous sommes des morts, dit-il.
– Nous sommes des morts, répéta Julia obéissante.
– Vous êtes des morts, dit une voix de fer derrière eux.
Ils se séparèrent brusquement. Winston était glacé jusqu’aux
entrailles. Il pouvait voir, tout autour des iris, le blanc des yeux de
Julia, dont le visage était devenu d’un blanc de lait. La tache de
rouge qu’elle avait encore sur chaque joue ressortait crûment,
presque comme si elle n’était pas reliée à la peau.
– Vous êtes des morts, répéta la voix de fer.
– Il était derrière le tableau, souffla Julia.
– Il était derrière le tableau, dit la voix. Restez où vous êtes.
Ne faites aucun mouvement jusqu’à ce que je vous l’ordonne.
Ça y était, ça y était à la fin. Ils ne pouvaient rien faire que
rester debout à se regarder dans les yeux. Se sauver en courant,
s’enfuir de la maison avant qu’il fût trop tard, une telle idée ne
leur vint pas. On ne pouvait penser à désobéir à la voix de fer qui
venait du mur. Il y eut un claquement, comme si un loquet avait
été tourné et un bruit de verre cassé. Le tableau était tombé sur le
parquet, découvrant le télécran.
– Maintenant, ils peuvent nous voir, dit Julia.

247 –
– Maintenant, nous pouvons vous voir, dit la voix. Debout au
milieu de la chambre. Dos à dos. Les mains croisées derrière la
tête. Sans vous toucher.
Ils ne se touchaient pas. Mais il semblait à Winston qu’il
pouvait sentir trembler le corps de Julia. Ou peut-être était-ce le
tremblement du sien. Il pouvait à peine empêcher ses dents de
claquer. Ses genoux, eux, échappaient à sa volonté. Il y avait en
bas, à l’intérieur et à l’extérieur de la maison, un bruit de bottes.
La cour paraissait pleine d’hommes. Le chant de la femme s’était
brusquement arrêté. Il y eut un long bruit de roulement, comme
si le baquet avait été lancé à travers la cour, puis une confusion de
cris de colère qui se termina par un cri de douleur.
– La maison est cernée, dit Winston.
– La maison est cernée, dit la voix.
Il entendit Julia serrer les dents.
– Je suppose que nous ferions aussi bien de nous dire adieu,
dit-elle.
– Vous feriez aussi bien de vous dire adieu, dit la voix.
Alors, une autre voix, tout à fait différente, la voix claire d’un
homme cultivé, que Winston eut l’impression d’avoir déjà
entendue, intervint :
– Et à propos, pendant que nous en sommes à ce sujet, voici
une chandelle pour aller vous coucher, voici un couperet pour
couper votre tête !
Quelque chose s’écrasa sur le lit, derrière Winston. Le haut
d’une échelle avait été poussé à travers la fenêtre et avait fait
tomber le cadre. Quelqu’un grimpait par là. On entendit le bruit

248 –
des bottes qui montaient l’escalier. La pièce fut remplie
d’hommes solides, en uniforme noir, chaussés de bottes ferrées et
munis de matraques.
Winston ne tremblait plus. Il bougeait à peine, même les
yeux. Une seule chose comptait, rester immobile ; rester
immobile et ne pas leur fournir de prétexte pour vous battre. Un
homme à la mâchoire de boxeur, dont la bouche ne formait qu’un
trait, s’arrêta devant lui en balançant pensivement sa matraque
entre le pouce et l’index. Winston rencontra son regard.
L’impression de nudité qu’il ressentait, avec les mains derrière la
tête et le visage et le corps exposés tout entiers, était presque
insupportable. L’homme sortit un bout de langue blanche, lécha
l’endroit où auraient dû se trouver ses lèvres, puis passa. Il y eut
un nouveau fracas. Quelqu’un avait pris sur la table le pressepapier de verre et le réduisait en miettes contre la pierre du foyer.
Le fragment de corail, une fleur minuscule et plissée, comme
un bouton de rose en sucre sur un gâteau, roula sur le tapis.
« Combien, pensa Winston, combien il avait toujours été petit ! »
Il y eut un halètement et le bruit d’un coup derrière lui et il reçut
sur la jambe un violent coup de pied qui lui fit presque perdre
l’équilibre. Un des hommes avait lancé à Julia un coup de poing
en plein plexus solaire qui l’avait fait se plier en deux comme une
règle de poche. Etendue sur le parquet, elle s’efforçait de
retrouver son souffle. Winston n’osa tourner la tête, même d’un
millimètre, mais le visage livide, haletant, venait parfois dans
l’angle de sa vision. Même à travers sa terreur, il lui semblait
sentir la douleur dans son propre corps, la douleur mortelle qui
était cependant moins urgente que la lutte pour reprendre son
souffle. Il savait ce qu’elle devait ressentir, la souffrance terrible,
torturante, qui ne vous quitte pas, mais à laquelle on ne peut
penser encore, car il est nécessaire avant tout de pouvoir respirer.
Deux des hommes la saisirent par les genoux et les épaules et
l’emportèrent hors de la pièce, comme un sac. Winston entrevit
rapidement son visage, retourné vers le bas, jaune et

249 –
contorsionné, les yeux fermés, une tache rouge sur chaque joue.
Et c’est la dernière vision qu’il eut d’elle.
Il était debout, immobile comme un mort. Personne ne l’avait
encore frappé. Des pensées qui venaient d’elles-mêmes, mais qui
paraissaient absolument sans intérêt, commencèrent à lui
traverser l’esprit. Il se demanda si on avait pris M. Charrington. Il
se demanda ce qu’on avait fait à la femme de la cour. Il remarqua
qu’il avait une forte envie d’uriner et s’en étonna, car il n’y avait
que deux ou trois heures qu’il avait uriné. Il vit que l’aiguille de la
pendule indiquait le chiffre neuf, ce qui signifiait vingt et une
heure. Mais la lumière semblait trop vive. Est-ce qu’à vingt et une
heures la lumière ne diminuait pas, par les soirs d’août ? Il se
demanda si, après tout, Julia et lui ne s’étaient pas trompés
d’heure, s’ils n’avaient pas dormi pendant que l’aiguille faisait le
tour du cadran, et pensé qu’il était vingt-trois heures alors qu’en
réalité on était au lendemain matin neuf heures. Mais il ne suivit
pas plus loin le fil de cette idée. Ce n’était pas intéressant.
Il y eut sur le palier un pas plus léger. M. Charrington entra.
Le maintien des hommes en uniforme noir se fit soudain plus
modéré. L’aspect de M. Charrington avait aussi changé.
– Ramassez ces morceaux, dit-il brièvement.
Un homme se baissa pour obéir. L’accent faubourien avait
disparu. Winston comprit soudain quelle voix il avait entendue au
télécran il y avait quelques minutes. M. Charrington portait
encore sa vieille jaquette de velours, mais ses cheveux, qui avaient
été presque blancs, étaient devenus noirs. Il ne portait pas non
plus de lunettes. Il lança un seul coup d’œil aigu à Winston,
comme pour vérifier son identité, puis ne fit plus attention à lui.
Il était reconnaissable, mais il n’était plus le même individu. Son
corps s’était redressé et semblait avoir grossi. Son visage n’avait
subi que de minuscules modifications, mais elles avaient opéré
une transformation complète. Les sourcils noirs étaient moins
touffus, les rides étaient effacées, toutes les lignes du visage

250 –
semblaient avoir changé. Même le nez semblait plus court. C’était
le visage froid et vigilant d’un homme d’environ trente-cinq ans.
Winston pensa que, pour la première fois de sa vie, il regardait,
en connaissance de cause, un membre de la Police de la Pensée.

251 –
TROISIEME PARTIE
CHAPITRE I
Winston ignorait où il se trouvait. Probablement au ministère
de l’Amour, mais il n’y avait aucun moyen de s’en assurer. Il était
dans une cellule au plafond élevé, sans fenêtres, aux murs blancs
de porcelaine brillante. Des lampes dissimulées l’emplissaient
d’une froide lumière et Winston entendait un bourdonnement
lent et continu qui, pensa-t-il, avait probablement un rapport
avec la fourniture de l’air. Un banc, qui était une sorte d’étagère
juste assez large pour s’asseoir, faisait le tour de la pièce, coupé
seulement par la porte et, au fond de la pièce, par un seau
hygiénique qui n’avait pas de siège en bois.
Il y avait quatre télécrans, un dans chaque mur. Winston
sentait au ventre une douleur sourde. Elle ne l’avait pas quitté
depuis qu’on l’avait jeté dans un fourgon fermé et emporté. Mais
il avait faim aussi, une sorte de faim malsaine qui le rongeait. Il
pouvait y avoir vingt-quatre heures qu’il n’avait mangé, peut-être
trente-six. Il ne savait toujours pas et probablement ne saurait
jamais, si c’était le matin ou le soir qu’on l’avait arrêté. Depuis
son arrestation, il n’avait rien eu à manger.
Il était assis, les mains croisées sur les genoux, aussi
immobile qu’il le pouvait, sur le banc étroit. Il avait déjà appris à
rester assis sans bouger. Quand il faisait un mouvement
inattendu, on criait sur lui, du télécran. Mais son désir de
nourriture augmentait et le dominait. Ce qu’il désirait par-dessus
tout, c’était un morceau de pain. Il avait dans l’idée qu’il y avait
quelques miettes de pain dans la poche de sa combinaison. Il était
même possible – il le pensait parce que de temps en temps
quelque chose semblait lui chatouiller la jambe, – qu’il y eût là un
morceau de croûte qu’il pourrait saisir. À la fin, la tentation de
s’en assurer l’emporta sur sa crainte. Il glissa une main dans sa
poche.

252 –
– Smith ! glapit une voix au télécran. 6079 Smith W ! Dans
les cellules, les mains doivent rester hors des poches !
Il s’immobilisa de nouveau, les mains croisées sur les genoux.
Avant d’être amené là, il avait été conduit à un autre endroit qui
devait être une prison ordinaire ou un cachot temporaire employé
par les patrouilles. Il ne savait pas combien de temps il y était
resté. Quelques heures, de toute façon. Sans pendule et sans
lumière solaire, il est difficile d’évaluer le temps.
C’était un endroit bruyant, qui sentait mauvais. Il avait été
placé dans une cellule analogue à celle où il se trouvait
actuellement, mais qui était ignoblement sale et toujours remplie
de dix ou quinze personnes. C’étaient, en majorité, des criminels
ordinaires, mais, parmi eux, il y avait quelques prisonniers
politiques.
Il était resté assis, silencieux, adossé au mur, bousculé par
des corps sales, trop préoccupé par sa peur et son mal au ventre
pour s’intéresser beaucoup à ce qui l’entourait. Il avait cependant
noté l’étonnante différence entre le maintien des prisonniers du
Parti et celui des autres. Les prisonniers du Parti étaient toujours
silencieux et terrifiés, mais les criminels ordinaires ne semblaient
avoir peur de personne. Ils vociféraient des insultes à l’adresse
des gardes, luttaient férocement quand leurs effets étaient saisis,
écrivaient des mots obscènes sur le parquet, mangeaient de la
nourriture passée en fraude qu’ils tiraient de mystérieuses
cachettes dans leurs vêtements, criaient même contre le télécran
quand il essayait de restaurer l’ordre. Quelques-uns semblaient
en bons termes avec les gardes, les appelaient par des surnoms et
essayaient, par des cajoleries, de se faire passer des cigarettes par
le trou d’espion de la porte. Les gardes, aussi, montraient envers
les criminels ordinaires une certaine indulgence, même quand ils
devaient les traiter durement. On parlait beaucoup des camps de
travaux forcés où de nombreux prisonniers s’attendaient à être
envoyés. Tout allait « très bien » dans les camps, aussi longtemps
que l’on avait de bonnes relations et que l’on connaissait les
ficelles. Il y avait la corruption, le favoritisme et les dissipations

253 –
de toutes sortes, il y avait l’homosexualité et la prostitution, il y
avait même l’alcool illicite obtenu par la distillation des pommes
de terre. On ne donnait les postes de confiance qu’aux criminels
communs, spécialement aux gangsters et aux meurtriers qui
formaient une sorte d’aristocratie. Toutes les besognes rebutantes
étaient faites par les criminels politiques.
Il y avait un va-et-vient constant de prisonniers de tous
modèles : colporteurs de drogues, voleurs, bandits, vendeurs du
marché noir, ivrognes, prostituées. Quelques-uns des ivrognes
étaient si violents que les autres prisonniers devaient s’unir pour
les maîtriser.
Une femme énorme, épave d’environ soixante ans, aux
grandes mamelles ballotantes, aux épaisses boucles de cheveux
blancs défaits, fut apportée hurlante et frappant du pied par
quatre gardes qui la tenaient chacun par un bout. Ils lui
arrachèrent les bottes avec lesquelles elle avait essayé de les
frapper et la jetèrent dans le giron de Winston qui en eut les
fémurs presque brisés. La femme se redressa et les poursuivit de
cris de « sales bâtards ! ». Remarquant alors qu’elle était assise
sur quelque chose qui n’était pas plat, elle glissa des genoux de
Winston sur le banc.
– Pardon, chéri, dit-elle. Je m’serais pas assise sur toi, c’est
ces animaux qui m’ont mise là. Ils savent pas traiter les dames,
pas ? – Elle s’arrêta, se tapota la poitrine et rota. – Pardon, ditelle. J’suis pas tout à fait dans mon assiette.
Elle se pencha en avant et vomit copieusement sur le parquet.
– Ça va mieux, dit-elle en se rejetant en arrière, les yeux
fermés. Faut jamais garder ça, je t’ dis. Faut le sortir pendant qu’
c’est comme frais sur l’estomac.
Elle reprenait vie. Elle se tourna pour jeter un autre regard à
Winston et parut se toquer immédiatement de lui. Elle entoura

254 –
l’épaule de Winston de son bras énorme et l’attira à elle, lui
soufflant au visage une odeur de bière et de vomissure.
– Comment qu’ tu t’appelles, chéri ? demanda-t-elle.
– Smith, répondit Winston.
– Smith ? répéta la femme. Ça c’est drôle. J’ m’appelle Smith
aussi. Eh bien, ajouta-t-elle avec sentiment, j’ pourrais être ta
mère !
« Elle pourrait être ma mère », pensa Winston. Elle avait à
peu près l’âge et le physique voulus et il était probable que les
gens changeaient quelque peu après vingt ans de travaux forcés.
Personne d’autre ne lui avait parlé. Les criminels ordinaires
ignoraient dans une surprenante mesure les prisonniers du Parti.
Ils les appelaient « les Polits » avec une sorte de mépris
indifférent. Les prisonniers du Parti paraissaient terrifiés de
parler à qui que ce soit et, surtout, de se parler entre eux. Une fois
seulement, alors que deux membres du Parti, deux femmes,
étaient serrées l’une contre l’autre sur le banc, il surprit, dans le
vacarme des voix, quelques mots rapidement chuchotés et, en
particulier, une allusion à quelque chose appelé « salle un-houn », qu’il ne comprit pas.
Il pouvait y avoir deux ou trois heures qu’on l’avait apporté là.
La douleur sourde de son ventre était continuelle, mais parfois
elle s’atténuait, parfois elle empirait, et le champ de sa pensée
s’étendait ou se rétrécissait suivant le même rythme. Quand elle
augmentait, il ne pensait qu’à la douleur elle-même et à son
besoin de nourriture. Quand elle s’atténuait, il était pris de
panique. Il y avait des moments où il imaginait ce qui devait lui
arriver avec une telle intensité, que son cœur battait au galop et
que sa respiration s’arrêtait. Il sentait les coups de matraque sur
ses épaules et de bottes ferrées sur ses tibias. Il se voyait luimême rampant sur le sol et criant grâce de sa bouche aux dents

255 –
cassées. Il pensait à peine à Julia. Il ne pouvait fixer son esprit sur
elle.
Il l’aimait et ne la trahirait pas, mais ce n’était qu’un fait, qu’il
connaissait ; comme il connaissait les règles de l’arithmétique. Il
ne sentait aucun amour pour elle et se demandait même à peine
ce qu’elle devenait. Il pensait plus souvent à O’Brien, avec un
espoir vacillant. O’Brien devait savoir qu’il avait été arrêté. La
Fraternité, avait-il dit, n’essayait jamais de sauver ses membres.
Mais il y avait la lame de rasoir. On lui enverrait une lame de
rasoir si on pouvait. Il y aurait peut-être cinq secondes avant que
les gardes puissent se précipiter dans la cellule. La lame lui
mordrait la chair avec une froideur brûlante et les doigts mêmes
qui la tenaient seraient coupés jusqu’à l’os.
Tout revenait à son corps malade qui se recroquevillait en
tremblant devant la moindre souffrance. Il n’était pas certain de
pouvoir se servir de la lame de rasoir, même s’il en avait
l’occasion. Il était plus naturel de vivre chaque moment en
acceptant dix minutes supplémentaires d’existence même avec la
certitude que la torture était au bout.
Il essayait parfois de compter le nombre de carreaux de
porcelaine des murs de la cellule. Cela aurait été facile s’il n’en
perdait toujours le compte à un point ou à un autre. Il se
demandait plus souvent où et à quelle heure du jour il se trouvait.
Parfois, il avait la certitude qu’il faisait grand jour au-dehors.
L’instant suivant, il était également certain qu’il faisait un noir
d’encre. Il sentait instinctivement qu’en ce lieu la lumière ne
serait jamais éteinte. C’était l’endroit où il n’y avait pas
d’obscurité. Il comprenait maintenant pourquoi O’Brien avait
semblé reconnaître l’allusion. Au ministère de l’Amour, il n’y
avait pas de fenêtres. Sa cellule pouvait être au cœur de l’édifice
ou contre le mur extérieur. Elle pouvait se trouver dix étages sous
le sol ou trente au-dessus. Il se déplaçait lui-même mentalement
d’un lieu à un autre et essayait de déterminer par ses sensations
s’il était haut perché dans l’air ou profondément enterré.

256 –
Il y eut au-dehors un piétinement de bottes. La porte d’acier
s’ouvrit avec un son métallique. Un jeune officier, luisant de cuir
verni, nette silhouette en uniforme noir dont le visage pâle, aux
traits précis, était comme un masque de cire, entra rapidement. Il
ordonna aux gardes d’amener le prisonnier qu’ils conduisaient.
Le poète Ampleforth se traîna dans la cellule. La porte se referma
avec le même bruit métallique.
Il fit un ou deux mouvements incertains à droite et à gauche,
comme s’il pensait qu’il y eût une autre porte pour s’en aller, puis
il se mit à marcher dans la cellule de long en large. Il n’avait pas
encore remarqué la présence de Winston. Ses yeux troubles
étaient fixés sur le mur à un mètre environ au-dessus du niveau
de la tête de Winston. Il n’avait pas de chaussures. Des orteils
longs et sales passaient par les trous de ses chaussettes. Il y avait
aussi plusieurs jours qu’il ne s’était rasé. Une barbe drue lui
couvrait le visage jusqu’aux pommettes et lui donnait un air
apache qui ne s’harmonisait pas avec sa grande carcasse faible et
ses mouvements nerveux.
Winston se réveilla un peu de sa léthargie. Il fallait parler à
Ampleforth et risquer le glapissement du télécran. Ampleforth
était peut-être même porteur de la lame de rasoir.
– Ampleforth ! dit-il.
Il n’y eut pas de cri au télécran. Ampleforth s’arrêta avec un
faible sursaut. Son regard se posa lentement sur Winston.
– Ah ! Smith ! dit-il. Vous aussi !
– Pourquoi vous a-t-on mis dedans ?
– Pour vous dire la vérité… – Il s’assit gauchement sur le banc
en face de Winston. – Il n’y a qu’un crime, n’est-ce pas ? dit-il.
– Et vous l’avez commis ?

257 –
– Apparemment.
Il se posa la main sur le front et se pressa les tempes un
moment comme s’il essayait de rappeler ses souvenirs.
– Ce sont des choses qui arrivent, commença-t-il vaguement.
J’ai pu trouver une raison, une raison possible, ce qui est sans
doute une indiscrétion. Nous sortions une édition définitive des
poèmes de Kipling. J’ai laissé le mot « God » à la fin d’un vers. Je
ne pouvais faire autrement, ajouta-t-il presque avec indignation
en relevant le visage pour regarder Winston. Il était impossible de
changer le vers. La rime était « rod ». Savez-vous qu’il n’y a que
douze rimes en « rod » dans toute la langue ? Je me suis raclé les
méninges pendant des jours, il n’y a pas d’autre rime.
L’expression de son visage changea. Son air contrarié
disparut et il parut un moment presque content. Une sorte de
chaleur intellectuelle, la joie du pédant qui a découvert un fait
inutile, brilla à travers sa barbe sale et emmêlée.
– Vous êtes-vous jamais rendu compte, demanda-t-il, que
toute l’histoire de la poésie anglaise a été déterminée par le fait
que la langue anglaise manque de rimes ?
Non. Cette idée particulière n’était jamais venue à Winston.
Vu les circonstances, elle ne le frappa d’ailleurs pas comme
particulièrement importante ou intéressante.
– Savez-vous quelle heure il est ? demanda-t-il.
Ampleforth parut de nouveau surpris.
– J’y ai à peine pensé, dit-il. Ils m’ont arrêté… il y a peut-être
deux jours, ou trois. – Son regard fit rapidement le tour des murs,
comme s’il s’attendait à trouver une fenêtre quelque part. – Ici, il

258 –
n’y a aucune différence entre la nuit et le jour. Je ne vois pas
comment on peut calculer l’heure ici.
Ils causèrent à bâtons rompus pendant quelques minutes
puis, sans raison apparente, un glapissement du télécran leur
ordonna de rester silencieux. Winston demeura calmement assis,
les mains croisées. Ampleforth, trop grand pour être à son aise
sur le banc étroit, se tournait et se retournait, les mains jointes
tantôt autour d’un genou, tantôt autour de l’autre. Le télécran lui
aboya de se tenir immobile. Le temps passait. Vingt minutes, une
heure, il était difficile d’en juger. Une fois encore, il y eut un bruit
de bottes à l’extérieur. Les entrailles de Winston se contractèrent.
Bientôt, bientôt, peut-être dans cinq minutes, peut-être tout de
suite, le piétinement des bottes signifierait que son tour était
venu.
La porte s’ouvrit. Le jeune officier au visage glacé entra dans
la cellule. D’un bref mouvement de la main, il indiqua
Ampleforth.
– Salle 101, dit-il.
Ampleforth sortit lourdement entre les gardes, le visage
vaguement troublé, mais incompréhensif.
Un long moment, sembla-t-il, passa. La douleur s’était
ravivée au ventre de Winston. Son esprit allait à la dérive autour
de la même piste, comme une balle qui retomberait toujours dans
la même série d’encoches. Il n’avait que six pensées : la douleur
au ventre, un morceau de pain, le sang et les hurlements, O’Brien,
Julia, la lame de rasoir. Un nouveau spasme lui tordit les
entrailles, les lourdes bottes approchaient.
Quand la porte s’ouvrit, le courant d’air fit pénétrer une
puissante odeur de sueur refroidie. Parsons entra dans la cellule.
Il portait un short kaki et une chemise de sport.

259 –
Cette fois, Winston fut surpris jusqu’à s’oublier.
– Vous ici ! dit-il.
Parsons lui lança un coup d’œil qui n’indiquait ni intérêt ni
surprise mais seulement de la souffrance. Il se mit à arpenter la
pièce d’une démarche saccadée, incapable évidemment de rester
immobile. Chaque fois qu’il redressait ses genoux rondelets, on
les voyait trembler. Ses yeux écarquillés avaient un regard fixe,
comme s’il ne pouvait s’empêcher de regarder quelque chose au
loin.
– Pourquoi êtes-vous ici ? demanda Winston.
– Crime-par-la-pensée ! répondit Parsons, presque en
pleurnichant.
Le son de sa voix impliquait tout de suite un aveu complet de
sa culpabilité et une sorte d’horreur incrédule qu’un tel mot pût
lui être appliqué. Il s’arrêta devant Winston et se mit à en appeler
à lui avec véhémence.
– Vous ne pensez pas qu’on va me fusiller, vieux ? On ne
fusille pas quelqu’un qui n’a pas réellement fait quelque chose ?
Seulement des idées, qu’on ne peut empêcher de venir. Je sais
qu’ils donnent un bon avertissement. Oh ! J’ai confiance en eux
pour cela ! Mais ils tiendront compte de mes services, n’est-ce
pas ? Vous savez quelle sorte de type j’étais. Pas un mauvais
bougre, dans mon genre. Pas intellectuel, bien sûr, mais adroit.
J’essayais de faire de mon mieux pour le Parti, n’est-ce pas ? Je
m’en tirerai avec cinq ans, ne croyez-vous pas ? Ou peut-être dix
ans ? Un type comme moi peut se rendre assez utile dans un
camp de travail. Ils ne me tueront pas pour avoir quitté le droit
chemin juste une fois ?
– Êtes-vous coupable ? demanda Winston.

260 –
– Bien sûr, je suis coupable ! cria Parsons avec un coup d’œil
servile au télécran. Vous ne pensez pas que le Parti arrêterait un
innocent, n’est-ce pas ?
Son visage de grenouille se calma et prit même une légère
expression de dévotion hypocrite.
– Le crime-par-la-pensée est une terrible chose, vieux, dit-il
sentencieusement. Il est insidieux. Il s’empare de vous sans que
vous le sachiez. Savez-vous comme il s’est emparé de moi ? Dans
mon sommeil. Oui, c’est un fait. J’étais là, à me surmener, à
essayer de faire mon boulot, sans savoir que j’avais dans l’esprit
un mauvais levain. Et je me suis mis à parler en dormant. Savezvous ce qu’ils m’ont entendu dire ?
Il baissa la voix, comme quelqu’un obligé, pour des raisons
médicales, de dire une obscénité.
– À bas Big Brother ! Oui, j’ai dit cela ! Et je l’ai répété
maintes et maintes fois, paraît-il. Entre nous, je suis content
qu’ils m’aient pris avant que cela aille plus loin. Savez-vous ce que
je leur dirai quand je serai devant le tribunal ? Merci, vais-je dire,
merci de m’avoir sauvé avant qu’il soit trop tard.
– Qui vous a dénoncé ? demanda Winston.
– C’est ma petite fille, répondit Parsons avec une sorte
d’orgueil mélancolique. Elle écoutait par le trou de la serrure. Elle
a entendu ce que je disais et, dès le lendemain, elle filait chez les
gardes. Fort, pour une gamine de sept ans, pas ? Je ne lui en
garde aucune rancune. En fait, je suis fier d’elle. Cela montre en
tout cas que je l’ai élevée dans les bons principes.
Il fit encore quelques pas de long en large d’une démarche
saccadée et jeta plusieurs fois un coup d’œil d’envie à la cuvette
hygiénique puis soudain, il baissa son short et se mit nu.

261 –
– Pardon, vieux, dit-il. Je ne peux m’en empêcher. C’est
l’attente.
Il laissa tomber son lourd postérieur sur la cuvette. Winston
se couvrit le visage de ses mains.
– Smith ! glapit la voix du télécran. 6079 Smith W !
Découvrez votre figure. Pas de visages couverts dans les cellules !
Winston se découvrit le visage. Parsons se servit de la cuvette
bruyamment et abondamment. Il se trouva que la bonde était
défectueuse, et la cellule pua largement pendant des heures.
Parsons fut emmené. D’autres prisonniers vinrent et
repartirent, mystérieusement. L’une, une femme, fut envoyée
dans la « Salle 101 » et Winston remarqua qu’elle parut se
ratatiner et changer de couleur quand elle entendit ces mots.
Il vint un moment où, s’il avait été amené un matin, ce devait
être l’après-midi. Mais s’il avait été amené l’après-midi, ce devait
être minuit. Il y avait dans la cellule six prisonniers, hommes et
femmes. Tous étaient assis immobiles. En face de Winston se
trouvait un homme au visage sans menton, tout en dents,
exactement comme un gros rongeur inoffensif. Ses joues grasses
et tachetées étaient si gonflées à la base qu’on pouvait
difficilement ne pas imaginer qu’il avait, rangées là, de petites
réserves de nourriture. Ses pâles yeux gris erraient timidement
d’un visage à l’autre et se détournaient rapidement quand ils
rencontraient un regard.
La porte s’ouvrit, et un autre prisonnier, dont l’aspect fit
frissonner Winston, fut introduit. C’était un homme ordinaire,
d’aspect misérable, qui pouvait avoir été un ingénieur ou un
technicien quelconque. Mais ce qui surprenait, c’était la maigreur
de son visage. Il était comme un squelette. La bouche et les yeux,
à cause de sa minceur, semblaient d’une largeur disproportionnée

262 –
et les yeux paraissaient pleins d’une haine meurtrière,
inapaisable, contre quelqu’un ou quelque chose.
L’homme s’assit sur le banc à peu de distance de Winston.
Winston ne le regarda plus, mais le visage squelettique et
tourmenté était aussi vivant dans son esprit que s’il l’avait eu sous
les yeux. Il comprit soudain de quoi il s’agissait. L’homme
mourait de faim. La même pensée sembla frapper en même
temps tout le monde dans la cellule. Tout autour de la pièce, il y
eut un faible mouvement sur le banc. Les yeux de l’homme sans
menton ne cessaient de se diriger vers l’homme au visage de
squelette et de se détourner d’un air coupable puis, cédant à une
irrésistible attraction, de revenir à l’homme. Il commença par
s’agiter sur son siège. À la fin il se leva, traversa la cellule d’une
démarche lourde de canard, fouilla dans la poche de sa
combinaison et, d’un air confus, tendit à l’homme au visage de
squelette un morceau de pain sale.
Il y eut au télécran un hurlement furieux et assourdissant.
L’homme sans menton revint en bondissant sur ses pas. L’homme
au visage de squelette avait rapidement lancé ses mains en
arrière, comme pour montrer au monde entier qu’il refusait le
don.
– Bumstead ! hurla la voix. 2713 Bumstead ! Laissez tomber
le morceau de pain.
L’homme sans menton laissa tomber le bout de pain sur le
sol.
– Restez debout là où vous êtes, reprit la voix. Face à la porte.
Ne faites aucun mouvement.
L’homme sans menton obéit. Ses larges joues gonflées
tremblaient irrésistiblement. La porte s’ouvrit avec un
claquement. Le jeune officier entra et se plaça de côté. Derrière
lui émergea un garde court et trapu, aux bras et aux épaules

263 –
énormes. Il s’arrêta devant l’homme sans menton puis, à un
signal de l’officier, laissa tomber un terrible coup, renforcé de tout
le poids de son corps, en plein sur la bouche de l’homme sans
menton. La force du coup sembla, en l’assommant, presque le
vider du parquet. Son corps fut lancé à travers la cellule et s’arrêta
contre la cuvette du water. Il resta un moment étendu, comme
anéanti, tandis que du sang, d’un rouge foncé, lui sortait de la
bouche et du nez. Il poussa un très faible gémissement ou
glapissement, qui semblait inconscient. Puis il se tourna et se
releva en trébuchant sur les mains et les genoux. Dans un
ruisseau de sang et de salive, les deux moitiés d’un dentier lui
tombèrent de la bouche.
Les prisonniers étaient restés assis, absolument immobiles,
les mains croisées sur les genoux. L’homme sans menton grimpa
jusqu’à sa place. Au bas d’un côté de son visage, la chair devenait
bleue. Sa bouche s’était enflée en une masse informe couleur
cerise, creusée en son milieu d’un trou noir. De temps en temps,
un peu de sang coulait goutte à goutte sur le haut de sa
combinaison. Le regard de ses yeux gris flottait encore d’un
visage à l’autre d’un air plus coupable que jamais, comme s’il
essayait de découvrir jusqu’à quel point les autres le méprisaient
pour l’humiliation qu’on lui avait infligée.
La porte s’ouvrit. D’un geste bref, l’officier désigna l’homme
au visage de squelette.
– Salle 101, dit-il.
Il y eut un halètement et une agitation à côté de Winston.
L’homme s’était jeté sur le parquet à genoux et les mains jointes.
– Camarade officier ! cria-t-il. Vous n’allez pas me conduire
là ? Est-ce que je ne vous ai pas déjà tout dit ? Que voulez-vous
savoir d’autre ? Il n’y a rien que je ne veuille vous confesser, rien !
Dites-moi seulement ce que vous voulez, je le confesserai tout de
suite ! Écrivez-le et je signerai n’importe quoi ! Pas la salle 101 !

264 –
– Salle 101, répéta l’officier.
Le visage de l’homme, déjà très pâle, prit une teinte que
Winston n’aurait pas crue possible. C’était d’une manière précise,
indubitable, une nuance verte.
– Faites-moi n’importe quoi, cria-t-il. Vous m’avez affamé
pendant des semaines. Finissez-en et laissez-moi mourir.
Fusillez-moi, pendez-moi. Condamnez-moi à vingt-cinq ans. Y at-il quelqu’un d’autre que vous désiriez que je trahisse ? Dites
seulement qui c’est et je dirai tout ce que vous voudrez. Cela m’est
égal, qui c’est, et ce que vous lui ferez aussi. J’ai une femme et
trois enfants. L’aîné n’a pas six ans. Vous pouvez les prendre tous
et leur couper la gorge sous mes yeux, je resterai là et je
regarderai. Mais pas la salle 101 !
– Salle 101 ! dit l’officier.
L’homme, comme un fou, regarda les autres autour de lui,
comme s’il pensait qu’il pourrait mettre à sa place une autre
victime. Ses yeux s’arrêtèrent sur le visage écrasé de l’homme
sans menton. Il tendit un bras maigre.
– C’est celui-là que vous devez prendre, pas moi ! cria-t-il.
Vous n’avez pas entendu, quand on lui a défoncé la gueule, ce
qu’il a dit. Donnez-moi une chance et je vous le répéterai mot
pour mot. C’est lui qui est contre le Parti, pas moi !
Les gardes s’avancèrent. La voix de l’homme s’éleva et devint
déchirante.
– Vous ne l’avez pas entendu ! répéta-t-il. Le télécran ne
marchait pas. C’est lui, votre homme ! Prenez-le, pas moi !

265 –
Les deux robustes gardes s’étaient arrêtés pour le prendre par
les bras, mais il se jeta sur le parquet et s’agrippa à l’un des pieds
de fer qui supportaient le banc. Il avait poussé un hurlement sans
nom, comme un animal. Les gardes le saisirent pour l’arracher au
banc, mais il s’accrocha avec une force étonnante. Pendant peutêtre vingt secondes, ils le tirèrent de toutes leurs forces. Les
prisonniers étaient assis, immobiles, les mains croisées sur les
genoux, le regard fixé droit devant eux. Le hurlement s’arrêta.
L’homme économisait son souffle pour s’accrocher. Il y eut alors
une autre sorte de cri. D’un coup de son pied botté, un garde lui
avait cassé les doigts d’une main. Ils le traînèrent et le mirent
debout.
– Salle 101, dit l’officier.
L’homme fut emmené, trébuchant, tête basse, frottant sa
main écrasée, toute sa combativité épuisée.
Un long temps s’écoula. Si l’homme au visage squelettique
avait été emmené à minuit, on était au matin. S’il avait été
emmené le matin, on était à l’après-midi. Winston était seul. Il
était seul depuis des heures. La souffrance éprouvée à rester assis
sur le banc étroit était telle que souvent il se levait et marchait,
sans recevoir de blâme du télécran. Le morceau de pain se
trouvait encore là où l’homme sans menton l’avait laissé tomber.
Il fallait au début un grand effort à Winston pour ne pas le
regarder, mais la faim faisait maintenant place à la soif. Sa
bouche était pâteuse et avait mauvais goût. Le bourdonnement et
la constante lumière blanche produisaient une sorte de faiblesse,
une sensation de vide dans sa tête. Il se levait parce que la
souffrance de ses os n’était plus supportable, puis, presque tout
de suite, il se rasseyait parce qu’il avait trop le vertige pour être
sûr de tenir sur ses pieds.
Dès qu’il pouvait dominer un peu ses sensations, la terreur
réapparaissait. Parfois, avec un espoir qui allait s’affaiblissant, il
pensait à O’Brien et à la lame de rasoir. Peut-être la lame de

266 –
rasoir arriverait-elle cachée dans la nourriture, s’il était jamais
nourri. Plus confusément, il pensait à Julia. Quelque part, elle
souffrait, peut-être beaucoup plus intensément que lui. Il se
pouvait qu’elle fût, à l’instant même, en train de hurler de
douleur. Il pensa : « Si je pouvais, en doublant ma propre
souffrance, sauver Julia, le ferais-je ? Oui, je le ferais. » Mais ce
n’était qu’une décision intellectuelle, prise parce qu’il savait qu’il
devait la prendre. Il ne la sentait pas. Dans ce lieu, on ne sentait
que la peine et la prescience de la peine. Était-il possible, en
outre, quand on souffrait réellement, de désirer, pour quelque
raison que ce fût, que la douleur augmente ? Mais il n’était pas
encore possible de répondre à cette question.
Les bottes approchaient de nouveau. La porte s’ouvrit.
O’Brien entra. Winston se dressa sur ses pieds. Le choc de cette
visite lui avait enlevé toute prudence. Pour la première fois,
depuis de nombreuses années, il oublia la présence du télécran.
– Ils vous ont pris aussi ! cria-t-il.
– Ils m’ont pris depuis longtemps ! dit O’Brien presque à
regret, avec une douce ironie.
Il s’écarta. Derrière lui émergea un garde au large torse, muni
d’une longue matraque noire.
– Vous le saviez, Winston, dit O’Brien. Ne vous mentez pas à
vous-même. Vous le saviez, vous l’avez toujours su.
Oui, il le voyait maintenant, il l’avait toujours su. Mais il
n’avait pas le temps d’y réfléchir. Tout ce qu’il avait d’yeux était
pour la matraque que tenait la main du garde. Elle pouvait
tomber n’importe où, sur le sommet de la tête, sur le bout de
l’oreille, sur le bras, sur l’épaule…
L’épaule ! Il s’était effondré sur les genoux, presque paralysé,
tenant de son autre main son épaule blessée. Tout avait explosé

267 –
dans une lumière jaune. Inconcevable. Inconcevable qu’un seul
coup pût causer une telle souffrance ! La lumière s’éclaircit et il
put voir les deux autres qui le regardaient. Le garde riait de ses
contorsions. Une question, en tout cas, avait trouvé sa réponse.
Jamais, pour aucune raison au monde, on ne pouvait désirer un
accroissement de douleur. De la douleur on ne pouvait désirer
qu’une chose, qu’elle s’arrête. Rien au monde n’était aussi pénible
qu’une souffrance physique. « Devant la douleur, il n’y a pas de
héros, aucun héros », se répéta-t-il, tandis qu’il se tordait sur le
parquet, étreignant sans raison son bras gauche estropié.
CHAPITRE II
Winston était couché sur quelque chose qui lui donnait
l’impression d’être un lit de camp, sauf qu’il était plus élevé audessus du sol. Winston était attaché de telle façon qu’il ne pouvait
bouger. Une lumière, qui semblait plus forte que d’habitude, lui
tombait sur le visage. O’Brien était debout à côté de lui et le
regardait attentivement. De l’autre côté se tenait un homme en
veste blanche qui tenait une seringue hypodermique.
Même après que ses yeux se fussent ouverts, Winston ne prit
conscience de ce qui l’entourait que graduellement. Il avait
l’impression de venir d’un monde tout à fait différent, d’un
monde immergé profondément au-dessous de celui-ci, et d’entrer
dans la salle en nageant. Il ne savait pas combien de temps il était
resté immergé. Depuis le moment de son arrestation, il n’avait vu
ni la lumière du jour, ni l’obscurité. En outre, la suite de ses
souvenirs n’était pas continue. Il y avait eu des instants où la
conscience, même le genre de conscience que l’on a dans le
sommeil, s’était arrêtée net et avait reparu après un intervalle
vide. Mais étaient-ce des jours, des semaines, ou seulement des
secondes d’intervalle, il n’y avait aucun moyen de le savoir.
Le cauchemar avait commencé avec ce premier coup sur
l’épaule. Il devait comprendre plus tard que tout ce qui lui advint

268 –
alors n’était qu’un préliminaire, une routine de l’interrogatoire à
laquelle presque tous les prisonniers étaient soumis.
Il y avait une longue liste de crimes, espionnage, sabotage et
le reste que tout le monde, naturellement, devait confesser. La
confession était une formalité, mais la torture était réelle.
Combien de fois il avait été battu, combien de temps les coups
avaient duré, il ne s’en souvenait pas. Il y avait toujours contre lui
à la fois cinq ou six hommes en noir. Parfois c’étaient les poings,
parfois les matraques, parfois les verges d’acier, parfois les bottes.
Il lui arrivait de se rouler sur le sol, sans honte, comme un
animal, en se tordant de côté et d’autre, dans un effort
interminable et sans espoir pour esquiver les coups de pieds. Il
s’attirait simplement plus et encore plus de coups, dans les côtes,
au ventre, sur les épaules, sur les tibias, à l’aine, aux testicules,
sur le coccyx. La torture se prolongeait parfois si longtemps qu’il
lui semblait que le fait cruel, inique, impardonnable, n’était pas
que les gardes continuassent à le battre, mais qu’il ne pût se
forcer à perdre connaissance. Il y avait des moments où son
courage l’abandonnait à un point tel qu’il se mettait à crier grâce
avant même que les coups ne commencent ; des moments où la
seule vue d’un poing qui reculait pour prendre son élan suffisait à
lui faire confesser un flot de crimes réels et imaginaires. Il y avait
d’autres moments où il commençait avec la résolution de ne rien
confesser, où chaque mot devait lui être arraché entre des
halètements de douleur, et il y avait des instants où il essayait
faiblement d’un compromis, où il se disait : « Je vais me confesser
mais pas encore. Je vais tenir jusqu’à ce que la souffrance
devienne insupportable. Trois coups de pieds de plus, deux coups
de plus, puis je leur dirai ce qu’ils veulent. »
Il était parfois battu au point qu’il pouvait à peine se
redresser, puis il était jeté comme un sac de pommes de terre sur
le sol de pierre d’une cellule. On le laissait récupérer ses forces
quelques heures, puis on l’emmenait et on le battait encore.
Il y avait aussi des périodes plus longues de rétablissement. Il
s’en souvenait confusément car il les passait surtout dans la

269 –
stupeur et le sommeil. Il se souvenait d’une cellule où il y avait un
lit de bois, sorte d’étagère qui sortait du mur, une cuvette d’étain,
des repas de soupe chaude et de pain, parfois du café. Il se
souvenait d’un coiffeur hargneux qui vint le raser et le tondre et
d’hommes à l’air affairé, antipathiques, vêtus de vestes blanches,
qui lui prenaient le pouls, lui tapotaient les articulations pour
étudier ses réflexes, lui relevaient les paupières, le palpaient de
doigts durs pour trouver les os cassés, et lui enfonçaient des
aiguilles dans les bras pour le faire dormir.
Les passages à tabac se firent moins fréquents et devinrent
surtout une menace, une horreur à laquelle il pourrait être
renvoyé si ses réponses n’étaient pas satisfaisantes. Ceux qui
l’interrogeaient maintenant n’étaient pas des brutes en uniforme
noir, mais des intellectuels du Parti, de petits hommes rondelets
aux gestes vifs et aux lunettes brillantes, qui le travaillaient
pendant des périodes qui duraient (il le pensait, mais ne pouvait
en être sûr) dix ou douze heures d’affilée. Ces autres
questionneurs veillaient à ce qu’il souffrît constamment d’une
légère douleur, mais ce n’était pas surtout sur la souffrance qu’ils
comptaient. Ils le giflaient, lui tordaient les oreilles, lui tiraient les
cheveux, l’obligeaient à se tenir debout sur un pied, lui refusaient
la permission d’uriner, l’aveuglaient par une lumière
éblouissante, jusqu’à ce que l’eau lui coulât des yeux. Mais leur
but était simplement de l’humilier et d’annihiler son pouvoir de
discussion et de raisonnement. Leur arme réelle était cet
interrogatoire sans pitié qui se poursuivait sans arrêt heure après
heure, qui le prenait en défaut, lui tendait des pièges, dénaturait
tout ce qu’il disait, le convainquait à chaque pas de mensonge et
de contradiction, jusqu’à ce qu’il se mît à pleurer, autant de honte
que de fatigue nerveuse.
Il lui arrivait de pleurer une demi-douzaine de fois dans une
seule session. Ses bourreaux, la plupart du temps, vociféraient
qu’il voulait les tromper et menaçaient à chaque hésitation de le
livrer de nouveau aux gardes. Mais parfois ils changeaient
soudain de ton, lui donnaient du « camarade », en appelaient à
lui au nom de l’Angsoc et de Big Brother et lui demandaient

270 –
tristement si, même en cet instant, il ne lui restait aucune loyauté
envers le Parti qui pût le pousser à désirer défaire le mal qu’il
avait fait. Quand, après des heures d’interrogatoire, son courage
s’en allait en lambeaux, même cet appel pouvait le réduire à un
larmoiement hypocrite. En fin de compte, les voix grondeuses
l’abattirent plus complètement que les bottes et les poings des
gardes. Il devint simplement une bouche qui prononçait, une
main qui signait tout ce qu’on lui demandait. Son seul souci était
de deviner ce qu’on voulait qu’il confessât, et de le confesser
rapidement, avant que les brimades ne recommencent.
Il confessa l’assassinat de membres éminents du Parti, la
distribution de pamphlets séditieux, le détournement de fonds
publics, la vente de secrets militaires, les sabotages de toutes
sortes. Il confessa avoir été un espion à la solde du gouvernement
estasien depuis 1968. Il confessa qu’il était un religieux, un
admirateur du capitalisme et un inverti. Il confessa avoir tué sa
femme, bien qu’il sût, et ses interrogateurs devaient le savoir
aussi, que sa femme était encore vivante. Il confessa avoir été
pendant des années personnellement en contact avec Goldstein et
avoir été membre d’une organisation clandestine qui comptait
presque tous les êtres humains qu’il eût jamais connus. Il était
plus facile de tout confesser et d’accuser tout le monde. En outre,
tout, en un sens, était vrai. Il était vrai qu’il avait été l’ennemi du
Parti et, aux yeux du Parti, il n’y avait pas de distinction entre la
pensée et l’acte.
Winston avait aussi des souvenirs d’un autre genre. Ils se
dressaient dans son esprit sans lien entre eux, comme des
tableaux entourés d’ombre.
Il se trouvait dans une cellule qui pouvait avoir été sombre ou
claire, car il ne pouvait rien voir qu’une paire d’yeux. Il y avait
tout près une sorte d’instrument dont le tic-tac était lent et
régulier. Les yeux devinrent plus grands et plus lumineux. Il se
détacha soudain de son siège, flotta, plongea dans les yeux et fut
englouti.

271 –
Il était attaché à une chaise entourée de cadrans, sous une
lumière aveuglante. Un homme vêtu d’une blouse blanche lisait
les chiffres des cadrans. Il y eut un piétinement de lourdes bottes
au-dehors. La porte s’ouvrit en claquant. L’officier au visage de
cire entra, suivi de deux gardes.
– Salle 101, dit l’officier.
L’homme à la blouse blanche ne se retourna pas. Il ne regarda
pas non plus Winston. Il ne regardait que les cadrans.
Il roulait dans un immense couloir d’un kilomètre de long,
plein d’une glorieuse lumière dorée. Il se tordait de rire et se
confessait à haute voix en criant à tue-tête. Il confessait tout,
même les choses qu’il avait réussi à garder secrètes sous la
torture. Il racontait l’histoire entière de sa vie à un auditeur qui la
connaissait déjà. Il y avait près de lui les gardes, les autres
questionneurs, les hommes en blouse blanche, O’Brien, Julia,
M. Charrington. Tous descendaient le corridor en roulant et se
tordaient de rire. Une chose terrifiante, que l’avenir gardait en
réserve, avait en quelque sorte été laissée de côté et ne s’était pas
produite. Tout allait bien, il n’y avait plus de souffrance, le plus
petit détail de sa vie était mis à nu, compris, pardonné.
Il se levait précipitamment de son lit de planches à peu près
certain d’avoir entendu la voix d’O’Brien. Pendant tout son
interrogatoire, bien qu’il ne l’eût jamais vu, il avait eu
l’impression qu’O’Brien était à ses côtés, juste hors de sa vue.
C’était O’Brien qui dirigeait tout. C’était O’Brien qui lançait les
gardes sur lui, et qui les empêchait de le tuer. C’était lui qui
décidait à quel moment on devait le faire crier de souffrance, à
quel moment on devait lui laisser un répit, quand on devait le
nourrir, quand on devait le laisser dormir, quand on devait lui
injecter des drogues dans le bras. C’était lui qui posait les
questions et suggérait les réponses. Il était le tortionnaire, le
protecteur, il était l’inquisiteur, il était l’ami. Une fois, Winston ne
pouvait se rappeler si c’était pendant un sommeil artificiel ou

272 –
normal, ou même à un moment où il était éveillé, une voix
murmura à son oreille : « Ne vous inquiétez pas, Winston, vous
êtes entre mes mains. Depuis sept ans, je vous surveille.
Maintenant, l’instant critique est arrivé. Je vous sauverai, je vous
rendrai parfait. » Winston n’était pas certain que ce fût la voix
d’O’Brien, mais c’était la même voix qui lui avait dit dans un autre
rêve, sept ans plus tôt : « Nous nous rencontrerons là où il n’y a
pas de ténèbres. »
Il ne se souvenait d’aucune conclusion à son interrogatoire. Il
y eut une période d’obscurité, puis la cellule, ou la pièce, dans
laquelle il se trouvait alors s’était graduellement matérialisée
autour de lui.
Il était presque à plat sur le dos, et dans l’impossibilité de
bouger. Son corps était retenu par tous les points essentiels.
Même sa tête était, il ne savait comment, saisie par-derrière.
O’Brien laissait tomber sur lui un regard grave et plutôt triste.
Son visage, vu d’en dessous, paraissait grossier et usé, avec des
poches sous les yeux et des rides de fatigue qui allaient du nez au
menton. Il était plus âgé que Winston l’avait pensé, il avait peutêtre quarante-huit ou cinquante ans. Il avait sous la main un
cadran dont le sommet portait un levier et la surface un cercle de
chiffres.
– Je vous ai dit, prononça O’Brien, que si nous nous
rencontrions de nouveau, ce serait ici.
– Oui, répondit Winston.
Sans aucun avertissement qu’un léger mouvement de la main
d’O’Brien, une vague de douleur envahit le corps de Winston.
C’était une souffrance effrayante parce qu’il ne pouvait voir ce qui
lui arrivait et il avait l’impression qu’une blessure mortelle lui
était infligée. Il ne savait si la chose se passait réellement ou si
l’effet était produit électriquement. Mais son corps était
violemment tordu et déformé, ses articulations lentement

273 –
déchirées et séparées. Bien que la souffrance lui eût fait perler la
sueur au front, le pire était la crainte que son épine dorsale ne se
casse. Il serra les dents et respira profondément par le nez, en
essayant de rester silencieux aussi longtemps que possible.
– Vous avez peur, dit O’Brien qui lui surveillait le visage, que
quelque chose ne se brise bientôt. Vous craignez spécialement
pour votre épine dorsale. Vous avez une image mentale des
vertèbres qui se brisent et se séparent et de la moelle qui s’en
écoule. C’est à cela que vous pensez, n’est-ce pas, Winston ?
Winston ne répondit pas. O’Brien ramena en arrière le levier
du cadran. La vague de douleur se retira presque aussi vite qu’elle
était venue.
– Nous étions à quarante, dit O’Brien. Vous pouvez voir que
les chiffres du cadran vont jusqu’à cent. Voulez-vous vous
rappeler, au cours de notre entretien, que j’ai le pouvoir de vous
faire souffrir à n’importe quel moment et au degré que j’aurai
choisi ? Si vous me dites un seul mensonge ou essayez de
tergiverser d’une manière quelconque, ou même tombez audessous du niveau habituel de votre intelligence, vous crierez de
souffrance, instantanément. Comprenez-vous ?
– Oui, répondit Winston.
L’attitude d’O’Brien devint moins sévère. Il replaça
pensivement ses lunettes et fit un pas ou deux de long en large.
Quand il parla, ce fut d’une voix aimable et patiente. Il avait l’air
d’un docteur, d’un professeur, même d’un prêtre, désireux
d’expliquer et de persuader plutôt que de punir.
– Je me donne du mal pour vous, Winston, parce que vous en
valez la peine. Vous savez parfaitement ce que vous avez. Vous le
savez depuis des années, bien que vous ayez lutté contre cette
certitude. Vous êtes dérangé mentalement. Vous souffrez d’un
défaut de mémoire. Vous êtes incapable de vous souvenir

274 –
d’événements réels et vous vous persuadez que vous vous
souvenez d’autres événements qui ne se sont jamais produits.
Heureusement, cela se guérit. Vous ne vous êtes jamais guéri,
parce que vous ne l’avez pas voulu. Il y avait un petit effort de
volonté que vous n’étiez pas prêt à faire. Même actuellement, je
m’en rends bien compte, vous vous accrochez à votre maladie
avec l’impression qu’elle est une vertu. Prenons maintenant un
exemple. Avec quelle puissance l’Océania est-elle en guerre en ce
moment ?
– Quand j’ai été arrêté, l’Océania était en guerre avec
l’Estasia.
– Avec l’Estasia. Bon. Et l’Océania a toujours été en guerre
avec l’Estasia, n’est-ce pas ?
Winston retint son souffle. Il ouvrit la bouche pour parler
mais ne parla pas. Il ne pouvait éloigner ses yeux du cadran.
– La vérité, je vous prie, Winston. Votre vérité. Dites-moi ce
que vous croyez vous rappeler.
– Je me rappelle qu’une semaine seulement avant mon
arrestation, nous n’étions pas du tout en guerre avec l’Estasia.
Nous étions les alliés de l’Estasia. La guerre était contre l’Eurasia.
Elle durait depuis quatre ans. Avant cela…
O’Brien l’arrêta d’un mouvement de la main.
– Un autre exemple, dit-il. Il y a quelques années, vous avez
eu une très sérieuse illusion, en vérité. Vous avez cru que trois
hommes, trois hommes à un moment membres du Parti, nommés
Jones, Aaronson et Rutherford, des hommes qui ont été exécutés
pour trahison et sabotage après avoir fait une confession aussi
complète que possible, n’étaient pas coupables des crimes dont ils
étaient accusés. Vous croyiez avoir vu un document indiscutable
prouvant que leurs confessions étaient fausses. Il y avait une

275 –
certaine photographie à propos de laquelle vous aviez une
hallucination. Vous croyiez l’avoir réellement tenue entre vos
mains. C’était une photographie comme celle-ci.
Un bout rectangulaire de journal était apparu entre les doigts
d’O’Brien. Il resta dans le champ de vision de Winston pendant
peut-être cinq secondes. C’était une photographie, et il n’était pas
question de discuter son identité. C’était la photographie. C’était
une autre copie de la photographie de Jones, Aaronson et
Rutherford à la délégation du Parti à New York, qu’il avait
possédée onze ans auparavant et qu’il avait promptement
détruite. Un instant seulement, il l’eut sous les yeux, un instant
seulement, puis elle disparut de sa vue. Mais il l’avait vue ! Sans
aucun doute, il l’avait vue. Il fit un effort d’une violence
désespérée pour se tordre et libérer la moitié supérieure de son
corps. Il lui fut impossible de se mouvoir, dans aucune direction,
même d’un centimètre. Il avait même pour l’instant oublié le
cadran. Tout ce qu’il désirait, c’était tenir de nouveau la
photographie entre ses doigts, ou au moins la voir.
– Elle existe ! cria-t-il.
– Non ! répondit O’Brien.
O’Brien traversa la pièce. Il y avait un trou de mémoire dans
le mur d’en face. Il souleva le grillage. Invisible, le frêle bout de
papier tournoyait, emporté par le courant d’air chaud et
disparaissait dans un rapide flamboiement. O’Brien s’éloigna du
mur.
– Des cendres ! dit-il. Pas même des cendres identifiables, de
la poussière. Elle n’existe pas. Elle n’a jamais existé.
– Mais elle existe encore ! Elle doit exister ! Elle existe dans la
mémoire ! Dans la mienne ! Dans la vôtre !
– Je ne m’en souviens pas, dit O’Brien.

276 –
Le cœur de Winston défaillit. C’était de la double-pensée. Il
avait une mortelle sensation d’impuissance. S’il avait pu être
certain qu’O’Brien mentait, cela aurait été sans importance. Mais
il était parfaitement possible qu’O’Brien eût, réellement, oublié la
photographie. Et s’il en était ainsi, il devait avoir déjà oublié qu’il
avait nié s’en souvenir et oublié l’acte d’oublier. Comment être sûr
que c’était de la simple supercherie ? Peut-être cette folle
dislocation de l’esprit pouvait-elle réellement se produire. C’est
par cette idée que Winston était vaincu.
O’Brien le regardait en réfléchissant. Il avait, plus que jamais,
l’air d’un professeur qui se donne du mal pour un enfant égaré,
mais qui promet.
– Il y a un slogan du Parti qui se rapporte à la maîtrise du
passé, dit-il. Répétez-le, je vous prie.
– Qui commande le passé commande l’avenir ; qui
commande le présent commande le passé, répéta Winston
obéissant.
– Qui commande le présent commande le passé, dit O’Brien
en faisant de la tête une lente approbation. Est-ce votre opinion,
Winston, que le passé a une existence réelle ?
De nouveau, le sentiment de son impuissance s’abattit sur
Winston. Son regard vacilla dans la direction du cadran. Non
seulement il ne savait lequel de « oui » ou de « non » le sauverait
de la souffrance, mais il ne savait même pas quelle réponse il
croyait être la vraie.
O’Brien sourit faiblement.
– Vous n’êtes pas métaphysicien, Winston, dit-il. Jusqu’à
présent, vous n’avez jamais pensé à ce que signifiait le mot
existence. Je vais poser la question avec plus de précision. Est-ce

277 –
que le passé existe d’une façon concrète, dans l’espace ? Y a-t-il
quelque part, ou ailleurs, un monde d’objets solides où le passé
continue à se manifester ?
– Non.
– Où le passé existe-t-il donc, s’il existe ?
– Dans les documents. Il est consigné.
– Dans les documents. Et… ?
– Dans l’esprit. Dans la mémoire des hommes.
– Dans la mémoire. Très bien. Nous le Parti, nous avons le
contrôle de tous les documents et de toutes les mémoires. Nous
avons donc le contrôle du passé, n’est-ce pas ?
– Mais comment pouvez-vous empêcher les gens de se
souvenir ? cria Winston, oubliant encore momentanément le
cadran. C’est involontaire. C’est indépendant de chacun.
Comment pouvez-vous contrôler la mémoire ? Vous n’avez pas
contrôlé la mienne !
L’attitude de O’Brien devint encore sévère. Il posa la main sur
le cadran.
– Non, dit-il. C’est vous qui ne l’avez pas dirigée. C’est ce qui
vous a conduit ici. Vous êtes ici parce que vous avez manqué
d’humilité, de discipline personnelle. Vous n’avez pas fait l’acte de
soumission dont le prix est la santé mentale. Vous avez préféré
être un fou, un minus habens. L’esprit discipliné peut seul voir la
réalité, Winston. Vous croyez que la réalité est objective,
extérieure, qu’elle existe par elle-même. Vous croyez aussi que la
nature de la réalité est évidente en elle-même. Quand vous vous
illusionnez et croyez voir quelque chose, vous pensez que tout le

278 –
monde voit la même chose que vous. Mais je vous dis, Winston,
que la réalité n’est pas extérieure. La réalité existe dans l’esprit
humain et nulle part ailleurs. Pas dans l’esprit d’un individu, qui
peut se tromper et, en tout cas, périt bientôt. Elle n’existe que
dans l’esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Ce que le Parti
tient pour vrai est la vérité. Il est impossible de voir la réalité si on
ne regarde avec les yeux du Parti. Voilà le fait que vous devez
rapprendre, Winston. Il exige un acte de destruction personnelle,
un effort de volonté. Vous devez vous humilier pour acquérir la
santé mentale.
Il s’arrêta un instant, comme pour permettre à ce qu’il avait
dit de pénétrer.
– Vous rappelez-vous, continua-t-il, avoir écrit dans votre
journal : « La liberté est la liberté de dire que deux et deux font
quatre ? »
– Oui, dit Winston.
O’Brien présenta à Winston le dos de sa main gauche levée.
Le pouce était caché, les quatre doigts étendus.
– Combien est-ce que je vous montre de doigts, Winston ?
– Quatre.
Le mot se termina par un halètement de douleur. L’aiguille
du cadran était montée à cinquante-cinq. La sueur jaillie de son
corps avait recouvert Winston tout entier. L’air lui déchirait les
poumons et ressortait en gémissements profonds qu’il ne pouvait
arrêter, même en serrant les dents. O’Brien le surveillait, quatre
doigts levés. Il ramena le levier en arrière. Cette fois, la souffrance
ne s’apaisa que légèrement.
– Combien de doigts, Winston ?

279 –
– Quatre.
L’aiguille monta à soixante.
– Combien de doigts, Winston ?
– Quatre ! Quatre ! Que puis-je dire d’autre ? Quatre !
L’aiguille avait dû monter encore, il ne la regardait pas. Le
visage lourd et sévère et les quatre doigts emplissaient le champ
de sa vision. Les doigts étaient dressés devant ses yeux comme
des piliers énormes, indistincts, qui semblaient vibrer. Mais il y
en avait indubitablement quatre.
– Combien de doigts, Winston ?
– Cinq ! Cinq ! Cinq !
– Non, Winston, c’est inutile. Vous mentez. Vous pensez
encore qu’il y en a quatre. Combien de doigts, s’il vous plaît ?
– Quatre ! Cinq ! Quatre ! Tout ce que vous voudrez. Mais
arrêtez cela ! Arrêtez cette douleur !
Il fut soudain assis, le bras d’O’Brien autour de ses épaules. Il
avait peut-être perdu connaissance quelques secondes. Les liens
qui le retenaient couché s’étaient détachés. Il avait très froid, il
frissonnait sans pouvoir s’arrêter, ses dents claquaient, des
larmes lui roulaient sur les joues. Il s’accrocha un moment à
O’Brien comme un enfant, étrangement réconforté par le bras
lourd autour de ses épaules. Il avait l’impression qu’O’Brien était
son protecteur, que la souffrance était quelque chose qui venait
de quelque autre source extérieure et que c’était O’Brien qui l’en
sauverait.

280 –
– Vous êtes un étudiant lent d’esprit, Winston, dit O’Brien
gentiment.
– Comment puis-je l’empêcher ? dit-il en pleurnichant.
Comment puis-je m’empêcher de voir ce qui est devant mes
yeux ? Deux et deux font quatre.
– Parfois, Winston. Parfois ils font cinq. Parfois ils font trois.
Parfois ils font tout à la fois. Il faut essayer plus fort. Il n’est pas
facile de devenir sensé.
Il étendit Winston sur le lit. L’étreinte se resserra autour de
ses membres, mais la vague de souffrance s’était retirée et le
tremblement s’était arrêté, le laissant seulement faible et glacé.
O’Brien fit un signe de la tête à l’homme en veste blanche qui
était restée immobile pendant qu’il agissait.
L’homme à la veste blanche se baissa et regarda de près les
yeux de Winston, lui prit le pouls, appuya l’oreille contre sa
poitrine, tapota çà et là, puis fit un signe d’assentiment à O’Brien.
– Encore, dit O’Brien.
La douleur envahit le corps de Winston. L’aiguille devait être
à soixante-dix, soixante-quinze. Il avait, cette fois, fermé les yeux.
Il savait que les doigts étaient toujours là et qu’il y en avait
toujours quatre. Tout ce qui importait, c’était de rester en vie
jusqu’à la fin de l’accès. Il ne savait plus s’il pleurait ou non. La
souffrance diminua. Il ouvrit les yeux. O’Brien avait tiré le levier
en arrière.
– Quatre. Je suppose qu’il y en a quatre. Je verrais cinq si je
pouvais. J’essaie de voir cinq.

281 –
– Qu’est-ce que vous désirez ? Me persuader que vous voyez
cinq, ou les voir réellement ?
– Les voir réellement.
– Encore, dit O’Brien.
L’aiguille était peut-être à quatre-vingts, quatre-vingt-dix.
Winston ne pouvait se rappeler que par intermittences pourquoi
il souffrait. Derrière ses paupières serrées, une forêt de doigts
semblaient se mouvoir dans une sorte de danse, entrer et sortir
entrelacés, disparaître l’un derrière l’autre, réapparaître encore. Il
essayait de les compter, il ne se souvenait pas pourquoi. Il savait
seulement qu’il était impossible de les compter, à cause d’une
mystérieuse identité entre quatre et cinq. La souffrance s’éteignit
une fois de plus. Quand il ouvrit les yeux, ce fut pour constater
qu’il voyait encore la même chose. D’innombrables doigts,
comme des arbres mobiles, dévalaient à droite et à gauche, se
croisant et se recroisant. Il referma les yeux.
– Je montre combien de doigts, Winston ?
– Je ne sais. Je ne sais. Vous me tuerez si vous faites encore
cela. Quatre, cinq, six, en toute honnêteté, je ne sais pas.
– Mieux, dit O’Brien.
Une aiguille adroitement introduite glissa dans son bras.
Presque instantanément, une chaleur apaisante et délicieuse se
répandit en lui. La souffrance était déjà à moitié oubliée. Il ouvrit
les yeux et regarda O’Brien avec reconnaissance. À la vue du
visage ridé et lourd, si laid et si intelligent, son cœur sembla se
fondre. S’il avait pu bouger, il aurait tendu le bras et posé la main
sur le bras de O’Brien. Jamais il ne l’avait aimé si profondément
qu’à ce moment, et ce n’était pas seulement parce qu’il avait fait
cesser la douleur. L’ancien sentiment, qu’au fond peu importait
qu’O’Brien fût un ami ou un ennemi, était revenu. O’Brien était

282 –
quelqu’un avec qui on pouvait causer. Peut-être ne désirait-on
pas tellement être aimé qu’être compris. O’Brien l’avait torturé
jusqu’aux limites de la folie et, dans peu de temps, certainement,
l’enverrait à la mort. Cela ne changeait rien. Dans un sens, cela
pénétrait plus profondément que l’amitié. Ils étaient des intimes.
D’une façon ou d’une autre, bien que les mots réels ne seraient
peut-être jamais prononcés, il y avait un lieu où ils pourraient se
rencontrer et parler. Les yeux d’O’Brien, baissés vers lui, avaient
une expression qui faisait penser qu’il avait la même idée. Quand
il se mit à parler, ce fut sur le ton aisé d’une conversation.
– Savez-vous où vous êtes, Winston ?
– Je ne sais pas. Je peux deviner. Au ministère de l’Amour.
– Savez-vous depuis combien de temps vous êtes ici ?
– Je ne sais. Des jours, des semaines, des mois… Je pense que
c’est depuis des mois.
– Et vous imaginez-vous pourquoi nous amenons les gens
ici ?
– Pour qu’ils se confessent.
– Non. Ce n’est pas là le motif. Cherchez encore.
– Pour les punir.
– Non ! s’exclama O’Brien.
Sa voix avait changé d’une façon extraordinaire et son visage
était soudain devenu à la fois sévère et animé.
– Non. Pas simplement pour extraire votre confession ou
pour vous punir. Dois-je vous dire pourquoi nous vous avons

283 –
apporté ici ? Pour vous guérir ! Pour vous rendre la santé de
l’esprit. Savez-vous, Winston, qu’aucun de ceux que nous
amenons dans ce lieu ne nous quitte malade ? Les crimes stupides
que vous avez commis ne nous intéressent pas. Le Parti ne
s’intéresse pas à l’acte lui-même. Il ne s’occupe que de l’esprit.
Nous ne détruisons pas simplement nos ennemis, nous les
changeons. Comprenez-vous ce que je veux dire ?
Il était penché au-dessus de Winston. Sa proximité faisait
paraître son visage énorme et Winston, qui le voyait d’en dessous,
le trouvait hideux. De plus, il était plein d’une sorte d’exaltation,
d’une ardeur folle. Le cœur de Winston se serra une fois de plus.
Il se serait tapi plus au fond du lit s’il l’avait pu. Il croyait
qu’O’Brien, par pur caprice, était sur le point de tourner le
cadran. À ce moment, cependant, O’Brien s’éloigna. Il fit quelques
pas de long en large. Puis il continua avec moins de véhémence.
– La première chose que vous devez comprendre, c’est qu’il
n’y a pas de martyr. Vous avez lu ce qu’étaient les persécutions
religieuses du passé. Au Moyen Age, il y eut l’Inquisition. Ce fut
un échec. Elle fut établie pour extirper l’hérésie et finit par la
perpétuer. Pour chaque hérétique brûlé sur le bûcher, des milliers
d’autres se levèrent. Pourquoi ? Parce que l’Inquisition tuait ses
ennemis en public et les tuait alors qu’ils étaient encore
impénitents. En fait elle les tuait parce qu’ils étaient impénitents.
Les hommes mouraient parce qu’ils ne voulaient pas abandonner
leur vraie croyance. Naturellement, toute la gloire allait à la
victime et toute la honte à l’Inquisition qui la brûlait.
« Plus tard, au XXe siècle, il y eut les totalitaires, comme on
les appelait. C’étaient les nazis germains et les communistes
russes. Les Russes persécutèrent l’hérésie plus cruellement que
ne l’avait fait l’Inquisition, et ils crurent que les fautes du passé
les avaient instruits. Ils savaient, en tout cas, que l’on ne doit pas
faire des martyrs. Avant d’exposer les victimes dans des procès
publics, ils détruisaient délibérément leur dignité. Ils les
aplatissaient par la torture et la solitude jusqu’à ce qu’ils fussent
des êtres misérables, rampants et méprisables, qui confessaient

284 –
tout ce qu’on leur mettait à la bouche, qui se couvraient euxmêmes d’injures, se mettaient à couvert en s’accusant
mutuellement, demandaient grâce en pleurnichant. Cependant,
après quelques années seulement, on vit se répéter les mêmes
effets. Les morts étaient devenus des martyrs et leur dégradation
était oubliée. Cette fois encore, pourquoi ?
« En premier lieu, parce que les confessions étaient
évidemment extorquées et fausses. Nous ne commettons pas
d’erreurs de cette sorte. Toutes les confessions faites ici sont
exactes. Nous les rendons exactes et, surtout, nous ne permettons
pas aux morts de se lever contre nous. Vous devez cesser de vous
imaginer que la postérité vous vengera, Winston. La postérité
n’entendra jamais parler de vous. Vous serez gazéifié et versé
dans la stratosphère. Rien ne restera de vous, pas un nom sur un
registre, pas un souvenir dans un cerveau vivant. Vous serez
annihilé, dans le passé comme dans le futur. Vous n’aurez jamais
existé. »
« Alors, pourquoi se donner la peine de me torturer ? » pensa
Winston dans un moment d’amertume. O’Brien arrêta sa marche,
comme si Winston avait pensé tout haut. Son large visage laid se
rapprocha, les yeux un peu rétrécis.
– Vous pensez, dit-il, que puisque nous avons l’intention de
vous détruire complètement, rien de ce que vous dites ou faites ne
peut avoir d’importance, et qu’il n’y a aucune raison pour que
nous prenions la peine de vous interroger d’abord ? C’est ce que
vous pensez, n’est-ce pas ?
– Oui, dit Winston.
O’Brien sourit légèrement.
– Vous êtes une paille dans l’échantillon, Winston, une tache
qui doit être effacée. Est-ce que je ne viens pas de vous dire que
nous sommes différents des persécuteurs du passé ? Nous ne

285 –
nous contentons pas d’une obéissance négative, ni même de la
plus abjecte soumission. Quand, finalement, vous vous rendez à
nous, ce doit être de votre propre volonté. Nous ne détruisons pas
l’hérétique parce qu’il nous résiste. Tant qu’il nous résiste, nous
ne le détruisons jamais. Nous le convertissons. Nous captons son
âme, nous lui donnons une autre forme. Nous lui enlevons et
brûlons tout mal et toute illusion. Nous l’amenons à nous, pas
seulement en apparence, mais réellement, de cœur et d’âme.
Avant de le tuer, nous en faisons un des nôtres. Il nous est
intolérable qu’une pensée erronée puisse exister quelque part
dans le monde, quelque secrète et impuissante qu’elle puisse être.
Nous ne pouvons permettre aucun écart, même à celui qui est sur
le point de mourir. Anciennement, l’hérétique qui marchait au
bûcher était encore un hérétique, il proclamait son hérésie, il
exultait en elle. La victime des épurations russes elle-même
pouvait porter la rébellion enfermée dans son cerveau tandis qu’il
descendait l’escalier, dans l’attente de la balle. Nous, nous
rendons le cerveau parfait avant de le faire éclater. Le
commandement des anciens despotismes était : « Tu ne dois
pas. » Le commandement des totalitaires était : « Tu dois. »
Notre commandement est : « Tu es. » Aucun de ceux que nous
amenons ici ne se dresse plus jamais contre nous. Tous sont
entièrement lavés. Même ces trois misérables traîtres en
l’innocence desquels vous avez un jour cru – Jones, Aaronson et
Rutherford – finalement, nous les avons brisés. J’ai moi-même
pris part à leur interrogatoire. Je les ai vus graduellement s’user,
gémir, ramper, pleurer et à la fin ce n’était ni de douleur ni de
crainte, c’était de repentir. Quand nous en avons eu fini avec eux,
ils n’étaient plus que des écorces d’hommes. Il n’y avait plus rien
en eux que le regret de ce qu’ils avaient fait et l’amour pour Big
Brother. Il était touchant de voir à quel point ils l’aimaient. Ils
demandèrent à être rapidement fusillés pour pouvoir mourir
alors que leur esprit était encore propre.
La voix d’O’Brien était devenue presque rêveuse. L’exaltation,
l’enthousiasme fou marquaient encore son visage. Il ne feint
nullement, pensa Winston. Ce n’est pas un hypocrite. Il croit tous
les mots qu’il prononce. Ce qui oppressait le plus Winston, c’était

286 –
la conscience de sa propre infériorité intellectuelle. Il regardait la
forme lourde, mais pleine de grâce, qui marchait au hasard de
long en large, à l’intérieur ou à l’extérieur du champ de sa vision.
O’Brien était un être plus grand que lui de toutes les façons.
Toutes les idées qu’il avait jamais eues ou pu avoir, O’Brien les
avait depuis longtemps connues, examinées et rejetées. L’esprit
d’O’Brien contenait l’esprit de Winston. Comment O’Brien
pourrait-il, dans ce cas, être fou ? Ce devait être lui, Winston, qui
était fou. O’Brien s’arrêta et le regarda. Sa voix avait pris encore
un accent de sévérité.
– N’imaginez pas que vous vous sauverez, Winston, quelque
complètement que vous vous rendiez à nous. Aucun de ceux qui
se sont égarés une fois n’a été épargné. Même si nous voulions
vous laisser vivre jusqu’au terme naturel de votre vie, vous ne
nous échapperiez encore jamais. Ce qui vous arrive ici vous
marquera pour toujours. Comprenez-le d’avance. Nous allons
vous écraser jusqu’au point où il n’y a pas de retour. Vous ne
guérirez jamais de ce qui vous arrivera, dussiez-vous vivre un
millier d’années. Jamais plus vous ne serez capable de sentiments
humains ordinaires. Tout sera mort en vous. Vous ne serez plus
jamais capable d’amour, d’amitié, de joie de vivre, de rire, de
curiosité, de courage, d’intégrité. Vous serez creux. Nous allons
vous presser jusqu’à ce que vous soyez vide puis nous vous
emplirons de nous-mêmes.
Il s’arrêta et fit signe à l’homme à la veste blanche. Winston
se rendit compte qu’un lourd appareil était poussé et placé
derrière sa tête. O’Brien s’était assis à côté du lit, de sorte que son
visage était presque au niveau de celui de Winston.
– Trois mille, dit-il en s’adressant par-dessus la tête de
Winston à l’homme à la veste blanche.
Deux coussinets moelleux, qui paraissaient légèrement
humides, furent fixés contre les tempes de Winston. Il trembla.
La souffrance allait recommencer, un nouveau genre de

287 –
souffrance. O’Brien posa sur sa main une main presque
rassurante et amicale.
– Cette fois, cela ne vous fera pas souffrir, dit-il. Gardez vos
yeux fixés sur les miens.
Il se produisit alors une explosion dévastatrice, ou ce qui lui
paru être une explosion, bien que Winston ne fût pas certain qu’il
y eut aucun bruit. Il y eut, indubitablement, un éclair aveuglant.
Winston n’était pas blessé, il se sentait seulement prostré. Bien
qu’il fût déjà couché sur le dos quand cela se passa, il avait
l’impression curieuse qu’il se trouvait dans cette position parce
qu’il avait été assommé. Un coup terrifiant, indolore, l’avait
aplati. Il s’était aussi passé quelque chose dans sa tête. Tandis que
ses yeux retrouvaient leur convergence, il se rappela qui il était,
où il était, et reconnut le visage qui regardait le sien. Mais il y
avait, il ne savait comment, un grand trou vide, comme si on lui
avait enlevé un morceau de cerveau.
– Cela ne durera pas, dit O’Brien. Regardez-moi dans les
yeux. Avec quel pays l’Océania est-elle en guerre ?
Winston réfléchit. Il savait ce que signifiait Océania et qu’il
était lui-même citoyen de l’Océania. Il se souvint aussi de
l’Eurasia et de l’Estasia. Mais qui était en guerre et avec qui, il ne
s’en souvenait pas. En fait, il n’avait pas conscience qu’il y eût une
guerre.
– Je ne me souviens pas.
– L’Océania est en guerre contre l’Estasia. Vous en souvenezvous, maintenant ?
– Oui.
– L’Océania a toujours été en guerre contre l’Estasia. Depuis
le commencement de votre vie, depuis le commencement du

288 –
Parti, depuis le commencement de l’Histoire, la guerre a continué
sans interruption, toujours la même guerre. Vous rappelez-vous
cela ?
– Oui.
– Il y a onze ans, vous avez créé une légende au sujet de trois
hommes condamnés à mort pour trahison. Vous prétendiez avoir
vu un fragment de papier qui prouvait leur innocence. Ce papier
n’a jamais existé. Vous l’avez inventé et vous vous êtes ensuite
mis à croire à son existence. Vous vous rappelez maintenant
l’instant même où vous l’avez tout d’abord inventé. Est-ce que
vous vous en souvenez ?
– Oui.
– Je viens de lever devant vous les doigts de ma main. Vous
avez vu cinq doigts. Vous en rappelez-vous ?
– Oui.
O’Brien leva les doigts de sa main gauche en gardant son
pouce caché.
– Il y a là cinq doigts. Voyez-vous cinq doigts ?
– Oui.
Et il les vit, pendant une minute fugitive, tandis que dans son
esprit le décor changeait. Il vit cinq doigts, et il n’y avait aucune
déformation. Puis, tout redevint normal. La vieille peur, la haine
et l’étonnement revinrent ensemble. Mais il y avait eu un
moment, il ne savait combien de temps, trente secondes, peutêtre, de bienheureuse certitude, alors que chaque nouvelle
suggestion de O’Brien comblait un espace vide et devenait une

289 –
vérité absolue, alors que deux et deux auraient pu faire trois aussi
bien que cinq si cela avait été nécessaire.
Ce moment s’était effacé avant qu’O’Brien eût baissé la main,
mais bien que Winston ne pût le retrouver, il pouvait s’en
souvenir, comme on se souvient d’une expérience très nette,
ayant eu lieu à une époque reculée de la vie, quand on était, en
fait, une personne différente.
– Vous voyez maintenant, dit O’Brien, qu’en tout cas c’est
possible.
– Oui, répondit Winston.
O’Brien se releva, l’air satisfait. Winston vit à sa gauche
l’homme à la blouse blanche qui brisait une ampoule et tirait en
arrière le piston d’une seringue.
O’Brien se tourna vers Winston avec un sourire. Presque
comme anciennement, il assura sur son nez l’équilibre de ses
lunettes.
– Vous souvenez-vous d’avoir écrit dans votre journal qu’il
était indifférent que je sois un ami ou un ennemi, puisque j’étais
au moins quelqu’un qui comprenait et à qui on pouvait parler ?
Vous aviez raison. J’aime parler avec vous. Votre esprit me plaît.
Il ressemblerait au mien s’il n’avait été malade. Avant que nous
mettions fin à la séance, vous pouvez me poser quelques
questions si vous le désirez.
– N’importe quelle question ?
– N’importe laquelle.
Il vit les yeux de Winston posés sur le cadran.

290 –
– Il est éteint. Quelle est votre première question ?
– Qu’avez-vous fait de Julia ?
O’Brien sourit encore.
– Elle vous a donné, Winston. Immédiatement, sans réserve.
J’ai rarement vu quelqu’un venir si promptement à nous. Vous la
reconnaîtriez à peine. Toute sa rébellion, sa fourberie, sa folie, sa
malpropreté d’esprit, tout a été brûlé et effacé. Ce fut une
conversion parfaite, un cas de manuel.
– Vous l’avez torturée ?
O’Brien laissa cette question sans réponse.
– Question suivante ? dit-il.
– Big Brother existe-t-il ?
– Naturellement, il existe. Le Parti existe. Big Brother est la
personnification du Parti.
– Existe-t-il de la même façon que j’existe ?
– Vous n’existez pas, dit O’Brien.
Une fois encore un sentiment d’impuissance assaillit
Winston. Il savait, ou pouvait imaginer les arguments qui
prouvaient sa propre non-existence. Mais ils n’avaient pas de
sens, c’étaient des jeux de mots. Est-ce que la constatation. :
« Vous n’existez pas », ne contenait pas une absurdité de
logique ? Mais à quoi bon le dire ? Son esprit se contracta à la
pensée des arguments fous et indiscutables avec lesquels O’Brien
le démolirait.

291 –
– Je pense que j’existe, dit-il avec lassitude. Je suis né, je
mourrai. J’ai des bras et des jambes, j’occupe un point particulier
de l’espace. Aucun autre objet solide ne peut, en même temps que
moi occuper le même point. Dans ce sens, Big Brother existe-t-il ?
– Ce sens n’a aucune importance. Big Brother existe.
– Big Brother mourra-t-il jamais ?
– Naturellement non. Comment pourrait-il mourir ?
– La Fraternité existe-t-elle ?
– Cela, Winston, vous ne le saurez jamais. Même si nous
décidions de vous libérer après en avoir fini avec vous, et si vous
viviez jusqu’à quatre-vingt-dix ans, vous ne sauriez encore pas si
la réponse à cette question est Oui ou Non. Tant que vous vivrez,
ce sera dans votre esprit une énigme insoluble.
Winston resta silencieux. Sa poitrine s’élevait et s’abaissait un
peu plus vite. Il n’avait pas encore posé la question qui lui était
tout d’abord venue à l’esprit. Il devait la poser, mais il semblait
que sa langue ne voulût pas la prononcer.
Il y eut une ombre d’amusement sur le visage de O’Brien. Ses
lunettes elles-mêmes semblaient jeter une lueur ironique. « Il
sait, pensa soudain Winston. Il sait ce que je vais demander. » À
cette idée, les mots jaillirent d’eux-mêmes.
– Qu’y a-t-il dans la salle 101 ?
L’expression du visage d’O’Brien ne changea pas. Il répondit
sèchement :
– Vous savez ce qu’il y a dans la salle 101, Winston. Tout le
monde sait ce qu’il y a dans la salle 101.

292 –
Il leva un doigt à l’adresse de l’homme à la veste blanche.
Evidemment, la séance se terminait. Une aiguille fut
brusquement introduite dans le bras de Winston. Il tomba
presque instantanément dans un profond sommeil.
CHAPITRE III
– Votre réintégration comporte trois stades. Etudier,
comprendre, accepter. Il est temps que vous entriez dans le
second stade.
Winston était, comme toujours, couché sur le dos mais,
depuis peu, ses liens étaient plus lâches. Ils le retenaient encore
au lit, mais il pouvait bouger un peu les genoux, tourner la tête à
droite et à gauche, lever les avant-bras. Le cadran, aussi, était
devenu moins redoutable. Lorsque son esprit était assez vif,
Winston pouvait éviter ses coups. C’était surtout quand il
montrait de la stupidité qu’O’Brien poussait le levier. Ils
traversaient parfois toute une séance sans que le cadran fût
employé. Winston ne se rappelait pas combien il y avait eu de
séances. Le processus tout entier semblait s’étendre sur un temps
long, indéfini, des semaines peut-être, et les intervalles entre les
séances pouvaient avoir été, parfois des jours, parfois une ou
deux heures seulement.
– Depuis que vous êtes couché là, dit O’Brien, vous vous êtes
souvent demandé, vous m’avez même demandé, pourquoi le
ministère de l’Amour devait dépenser pour vous tant de temps et
de souci. Quand vous étiez libre, vous étiez embarrassé par une
question qui, dans son essence, était la même. Vous pouviez saisir
le mécanisme de la société dans laquelle vous viviez, mais pas les
motifs sous-jacents. Vous rappelez-vous avoir écrit dans votre
journal : « Je comprends comment, je ne comprends pas
pourquoi ? » C’est quand vous pensiez à pourquoi que vous
doutiez de l’équilibre de votre esprit. Vous avez lu le livre, le livre

293 –
de Goldstein, du moins en partie. Vous a-t-il appris quelque chose
que vous ne saviez déjà ?
– Vous l’avez lu ? demanda Winston.
– Je l’ai écrit. C’est-à-dire, j’ai participé à sa rédaction. Aucun
livre n’est l’œuvre d’un seul individu, comme vous le savez.
– Est-ce vrai, ce qu’il dit ?
– Dans sa partie descriptive, oui. Mais le programme qu’il
envisage n’a pas de sens. Une accumulation secrète de
connaissances, un élargissement graduel de compréhension, en
dernier lieu une rébellion prolétarienne et le renversement du
Parti, vous prévoyiez vous-même que c’était ce qu’il dirait. Tout
cela n’a pas de sens. Les prolétaires ne se révolteront jamais. Pas
dans un millier ni un million d’années. Ils ne le peuvent pas. Je
n’ai pas à vous en donner la raison, vous la savez déjà. Si vous
avez jamais caressé des rêves de violente insurrection, vous devez
les abandonner. La domination du Parti est éternelle. Que ce soit
le point de départ de vos réflexions.
Il se rapprocha du lit.
– Éternelle, répéta-t-il. Et maintenant, revenons à la question
« comment » et « pourquoi ».
– Vous comprenez assez bien comment le Parti se maintient
au pouvoir. Dites-moi maintenant pourquoi nous nous
accrochons au pouvoir. Pour quel motif voulons-nous le pouvoir ?
Allons, parlez, ajouta-t-il, comme Winston demeurait silencieux.
Pendant une minute ou deux, néanmoins, Winston n’ouvrit
pas la bouche. Une impression de fatigue l’accablait. La lueur
confuse d’enthousiasme fou avait disparu du visage d’O’Brien. Il
prévoyait ce que dirait O’Brien. Que le Parti ne cherchait pas le
pouvoir en vue de ses propres fins, mais pour le bien de la

294 –
majorité ; qu’il cherchait le pouvoir parce que, dans l’ensemble,
les hommes étaient des créatures frêles et lâches qui ne pouvaient
endurer la liberté ni faire face à la vérité, et devaient être dirigés
et systématiquement trompés par ceux qui étaient plus forts
qu’eux ; que l’espèce humaine avait le choix entre la liberté et le
bonheur et que le bonheur valait mieux ; que le Parti était le
gardien éternel du faible, la secte qui se vouait au mal pour qu’il
en sorte du bien, qui sacrifiait son propre bonheur à celui des
autres. Le terrible, pensa Winston, le terrible est que lorsque
O’Brien prononçait ces mots, il y croyait. On pouvait le voir à son
visage. O’Brien savait tout. Il savait mille fois mieux que Winston
ce qu’était le monde en réalité, dans quelle dégradation vivaient
les êtres humains et par quels mensonges et quelle barbarie le
Parti les maintenait dans cet état. Il avait tout compris, tout pesé,
et cela ne changeait rien. Tout était justifié par le but à atteindre.
« Que peut-on, pensa Winston, contre le fou qui est plus
intelligent que vous, qui écoute volontiers vos arguments, puis
persiste simplement dans sa folie ? »
– Vous nous gouvernez pour notre propre bien, dit-il
faiblement. Vous pensez que les êtres humains ne sont pas
capables de se diriger eux-mêmes et qu’alors…
Il sursauta et pleura presque. Il avait été traversé d’un
élancement douloureux. O’Brien avait poussé le levier du cadran
au-dessus de 35…
– C’est stupide, Winston, stupide, dit-il. Vous feriez mieux de
ne pas dire de pareilles sottises.
Il recula la manette et continua :
– Je vais vous donner la réponse à ma question. La voici : le
Parti recherche le pouvoir pour le pouvoir, exclusivement pour le
pouvoir. Le bien des autres ne l’intéresse pas. Il ne recherche ni la
richesse, ni le luxe, ni une longue vie, ni le bonheur. Il ne
recherche que le pouvoir. Le pur pouvoir. Ce que signifie pouvoir

295 –
pur, vous le comprendrez tout de suite. Nous différons de toutes
les oligarchies du passé en ce que nous savons ce que nous
voulons. Toutes les autres, même celles qui nous ressemblent,
étaient des poltronnes et des hypocrites.
« Les nazis germains et les communistes russes se
rapprochent beaucoup de nous par leur méthode, mais ils
n’eurent jamais le courage de reconnaître leurs propres motifs. Ils
prétendaient, peut-être même le croyaient-ils, ne s’être emparés
du pouvoir qu’à contrecœur, et seulement pour une durée limitée,
et que, passé le point critique, il y aurait tout de suite un paradis
où les hommes seraient libres et égaux.
« Nous ne sommes pas ainsi. Nous savons que jamais
personne ne s’empare du pouvoir avec l’intention d’y renoncer. Le
pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit pas une
dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une révolution
pour établir une dictature. La persécution a pour objet la
persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour
objet le pouvoir. Commencez-vous maintenant à me
comprendre ? »
Winston était frappé, comme il l’avait déjà été, par la fatigue
du visage d’O’Brien. Il était fort, musclé et brutal, il était plein
d’intelligence et d’une sorte de passion contenue contre laquelle il
se sentait impuissant, mais c’était un visage fatigué. Il y avait des
poches sous les yeux, la peau s’affaissait sous les pommettes…
O’Brien se pencha vers lui, rapprochant volontairement de lui son
visage usé.
– Vous pensez, dit-il, que mon visage est vieux et fatigué.
Vous pensez que je parle de puissance alors que je ne suis même
pas capable d’empêcher le délabrement de mon propre corps. Ne
pouvez-vous comprendre, Winston, que l’individu n’est qu’une
cellule ? La fatigue de la cellule fait la vigueur de l’organisme.
Mourez-vous quand vous vous coupez les ongles ?

296 –
Il s’éloigna du lit et se mit à arpenter la pièce de long en large,
une main dans sa poche.
– Nous sommes les prêtres du pouvoir, dit-il. Dieu, c’est le
pouvoir. Mais actuellement, le pouvoir, pour autant qu’il vous
concerne, n’est pour vous qu’un mot. Il est temps que vous ayez
une idée de ce que signifie ce mot pouvoir. Vous devez
premièrement réaliser que le pouvoir est collectif. L’individu n’a
de pouvoir qu’autant qu’il cesse d’être un individu. Vous
connaissez le slogan du Parti : « La liberté, c’est l’esclavage. »
Vous êtes-vous jamais rendu compte qu’il était réversible ?
« L’esclavage, c’est la liberté. » Seul, libre, l’être humain est
toujours vaincu. Il doit en être ainsi, puisque le destin de tout être
humain est de mourir, ce qui est le plus grand de tous les échecs.
Mais s’il peut se soumettre complètement et entièrement, s’il peut
échapper à son identité, s’il peut plonger dans le parti jusqu’à être
le Parti, il est alors tout-puissant et immortel.
« Le second point que vous devez comprendre est que le
pouvoir est le pouvoir sur d’autres êtres humains. Sur les corps
mais surtout sur les esprits. Le pouvoir sur la matière, sur la
réalité extérieure, comme vous l’appelez, n’est pas important.
Notre maîtrise de la matière est déjà absolue. »
Un moment, Winston oublia le cadran. Il fit un violent effort
pour s’asseoir et ne réussit qu’à se tordre douloureusement.
– Mais comment pouvez-vous commander à la matière ?
éclata-t-il. Vous ne commandez même pas au climat ou à la loi de
gravitation. Et il y a les maladies, les souffrances, la mort.
O’Brien le fit taire d’un geste de la main.
– Nous commandons à la matière, puisque nous
commandons à l’esprit. La réalité est à l’intérieur du crâne. Vous
apprendrez par degrés, Winston. Il n’y a rien que nous ne
puissions faire. Invisibilité, lévitation, tout. Je pourrais laisser le

297 –
parquet et flotter comme une bulle de savon si je le voulais. Je ne
le désire pas parce que le Parti ne le désire pas. Il faut vous
débarrasser l’esprit de vos idées du XIXe siècle sur les lois de la
nature. Nous faisons les lois de la nature.
– Non ! Vous n’êtes même pas les maîtres de cette planète.
Que direz-vous de l’Eurasia et de l’Estasia ? Vous ne les avez
même pas encore conquises.
– Sans importance. Nous les conquerrons quand cela nous
conviendra. Et qu’est-ce que cela changerait si nous le faisions ?
Nous pouvons les exclure de l’existence. Le monde, c’est
l’Océania.
– Mais le monde lui-même n’est qu’une tache de poussière.
Et l’homme est minuscule, impuissant ! Depuis quand existe-t-il ?
La terre, pendant des milliers d’années, a été inhabitée.
– Sottise. La terre est aussi vieille que nous, pas plus vieille.
Comment pourrait-elle être plus âgée ? Rien n’existe que par la
conscience humaine.
– Mais les rochers sont pleins de fossiles d’animaux disparus,
de mammouths, de mastodontes, de reptiles énormes qui
vécurent sur terre longtemps avant qu’on eût jamais parlé des
hommes ?
– Avez-vous jamais vu ces fossiles, Winston ? Naturellement
non. Les biologistes du XIXe siècle les ont inventés. Avant
l’homme, il n’y avait rien. Après l’homme, s’il pouvait s’éteindre, il
n’y aurait rien. Hors de l’homme, il n’y a rien.
– Mais l’univers entier est extérieur à nous. Voyez les étoiles !
Quelques-unes sont à un million d’années-lumière de distance.
Elles sont à jamais hors de notre atteinte.

298 –
– Que sont les étoiles ? dit O’Brien avec indifférence. Des
fragments de feu à quelques kilomètres. Nous pourrions les
atteindre si nous le voulions. Ou nous pourrions les faire
disparaître. La terre est le centre de l’univers. Le soleil et les
étoiles tournent autour d’elle.
Winston eut encore un mouvement convulsif. Cette fois, il ne
dit rien. O’Brien continua comme s’il répondait à une objection.
– Dans certains cas, évidemment, ce n’est pas vrai. Quand
nous naviguons sur l’océan, ou quand nous prédisons une éclipse,
il est souvent commode de penser que la terre tourne autour du
soleil et que les étoiles sont à des millions de millions de
kilomètres. Et puis après ? Supposez-vous qu’il soit au-dessus de
notre pouvoir de mettre sur pied un double système
d’astronomie ? Les étoiles peuvent être proches ou distantes selon
nos besoins. Croyez-vous que nos mathématiciens ne soient pas à
la hauteur de cette dualité ? Avez-vous oublié la doublepensée ?
Winston se recroquevilla dans le lit. Quoi qu’il pût dire, une
immédiate et fulgurante réponse l’écrasait comme l’aurait fait un
gourdin. Il savait cependant qu’il était dans le vrai. Il y avait
sûrement quelque manière de démontrer que la croyance que rien
n’existe en dehors de l’esprit était fausse. N’avait-on pas, il y avait
longtemps, démontré l’erreur de cette théorie ? On la désignait
même d’un nom qu’il avait oublié. Un faible sourire retroussa les
coins de la bouche d’O’Brien qui le regardait.
– Je vous ai dit, Winston que la métaphysique n’est pas votre
fort. Le mot que vous essayez de trouver est solipsisme. Mais vous
vous trompez. Ce n’est pas du solipsisme. Ou, si vous voulez, c’est
du solipsisme collectif. Tout cela est une digression, ajouta-t-il
avec indifférence. Le réel pouvoir, le pouvoir pour lequel nous
devons lutter jour et nuit, est le pouvoir, non sur les choses, mais
sur les hommes.

299 –
Il s’arrêta et reprit un instant l’air du pédagogue qui
questionne un élève qui promet :
– Comment un homme s’assure-t-il de son pouvoir sur un
autre, Winston ?
Winston réfléchit :
– En le faisant souffrir, répondit-il.
– Exactement. En le faisant souffrir. L’obéissance ne suffit
pas. Comment, s’il ne souffre pas, peut-on être certain qu’il obéit,
non à sa volonté, mais à la vôtre ? Le pouvoir est d’infliger des
souffrances et des humiliations. Le pouvoir est de déchirer l’esprit
humain en morceaux que l’on rassemble ensuite sous de
nouvelles formes que l’on a choisies. Commencez-vous à voir
quelle sorte de monde nous créons ? C’est exactement l’opposé
des stupides utopies hédonistes qu’avaient imaginées les anciens
réformateurs. Un monde de crainte, de trahison, de tourment. Un
monde d’écraseurs et d’écrasés, un monde qui, au fur et à mesure
qu’il s’affinera, deviendra plus impitoyable. Le progrès dans notre
monde sera le progrès vers plus de souffrance. L’ancienne
civilisation prétendait être fondée sur l’amour et la justice. La
nôtre est fondée sur la haine. Dans notre monde, il n’y aura pas
d’autres émotions que la crainte, la rage, le triomphe et
l’humiliation. Nous détruirons tout le reste, tout.
« Nous écrasons déjà les habitudes de pensée qui ont survécu
à la Révolution. Nous avons coupé les liens entre l’enfant et les
parents, entre l’homme et l’homme, entre l’homme et la femme.
Personne n’ose plus se fier à une femme, un enfant ou un ami.
Mais plus tard, il n’y aura ni femme ni ami. Les enfants seront à
leur naissance enlevés aux mères, comme on enlève leurs œufs
aux poules. L’instinct sexuel sera extirpé. La procréation sera une
formalité annuelle, comme le renouvellement de la carte
d’alimentation. Nous abolirons l’orgasme. Nos neurologistes y
travaillent actuellement. Il n’y aura plus de loyauté qu’envers le

300 –
Parti, il n’y aura plus d’amour que l’amour éprouvé pour Big
Brother. Il n’y aura plus de rire que le rire de triomphe provoqué
par la défaite d’un ennemi. Il n’y aura ni art, ni littérature, ni
science. Quand nous serons tout-puissants, nous n’aurons plus
besoin de science. Il n’y aura aucune distinction entre la beauté et
la laideur. Il n’y aura ni curiosité, ni joie de vivre. Tous les plaisirs
de l’émulation seront détruits. Mais il y aura toujours, n’oubliez
pas cela, Winston, il y aura l’ivresse toujours croissante du
pouvoir, qui s’affinera de plus en plus. Il y aura toujours, à chaque
instant, le frisson de la victoire, la sensation de piétiner un
ennemi impuissant. Si vous désirez une image de l’avenir,
imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement. »
Il se tut comme s’il attendait une réplique de Winston. Celuici essayait encore de se recroqueviller au fond du lit. Il ne pouvait
rien dire. Son cœur semblait glacé. O’Brien continua :
– Et souvenez-vous que c’est pour toujours. Le visage à
piétiner sera toujours présent. L’hérétique, l’ennemi de la société,
existera toujours pour être défait et humilié toujours. Tout ce que
vous avez subi depuis que vous êtes entre nos mains, tout cela
continuera, et en pire. L’espionnage, les trahisons, les arrêts, les
tortures, les exécutions, les disparitions, ne cesseront jamais.
Autant qu’un monde de triomphe, ce sera un monde de terreur.
Plus le Parti sera puissant, moins il sera tolérant. Plus faible sera
l’opposition, plus étroit sera le despotisme. Goldstein et ses
hérésies vivront à jamais. Tous les jours, à tous les instants, il sera
défait, discrédité, ridiculisé, couvert de crachats. Il survivra
cependant toujours.
« Le drame que je joue avec vous depuis sept ans sera joué et
rejoué encore génération après génération, sous des formes
toujours plus subtiles. Nous aurons toujours l’hérétique, ici, à
notre merci, criant de souffrance, brisé, méprisable, et à la fin
absolument repentant, sauvé de lui-même, rampant à nos pieds
de sa propre volonté.

301 –
« Tel est le monde que nous préparons, Winston. Un monde
où les victoires succéderont aux victoires et les triomphes aux
triomphes ; un monde d’éternelle pression, toujours renouvelée,
sur la fibre de la puissance. Vous commencez, je le vois, à réaliser
ce que sera ce monde, mais à la fin, vous ferez plus que le
comprendre. Vous l’accepterez, vous l’accueillerez avec joie, vous
en demanderez une part. »
Winston avait suffisamment recouvré son sang-froid pour
parler.
– Vous ne pouvez pas, dit-il faiblement.
– Qu’entendez-vous par là, Winston ?
– Vous ne pourriez créer ce monde que vous venez de décrire.
C’est un rêve. Un rêve impossible.
– Pourquoi ?
– Il n’aurait aucune vitalité. Il se désintégrerait. Il se
suiciderait.
– Erreur. Vous êtes sous l’impression que la haine est plus
épuisante que l’amour. Pourquoi en serait-il ainsi ? Et s’il en était
ainsi, quelle différence en résulterait ? Supposez que nous
choisissions de nous user nous-mêmes rapidement. Supposez que
nous accélérions le cours de la vie humaine de telle sorte que les
hommes soient stériles à trente ans. Et puis après ? Ne pouvezvous comprendre que la mort de l’individu n’est pas la mort ? Le
Parti est immortel.
Comme d’habitude, la voix avait vaincu Winston et l’avait
réduit à l’impuissance. De plus, il craignait, s’il persistait dans son
désaccord, qu’O’Brien ne tournât encore le cadran. Il ne pouvait
pourtant rester silencieux. Faiblement, sans arguments, sans

302 –
aucun soutien que l’horreur inexprimable de ce qu’avait dit
O’Brien, il retourna à l’attaque.
– Je ne sais pas. Cela m’est égal. D’une façon ou d’une autre
vous échouerez. La vie vous vaincra.
– Nous commandons à la vie, Winston. À tous ses niveaux.
Vous vous imaginez qu’il y a quelque chose qui s’appelle la nature
humaine qui sera outragé par ce que nous faisons et se retournera
contre nous. Mais nous créons la nature humaine. L’homme est
infiniment malléable. Peut-être revenez-vous à votre ancienne
idée que les prolétaires ou les esclaves se soulèveront et nous
renverseront ? Ôtez-vous cela de l’esprit. Ils sont aussi
impuissants que des animaux. L’humanité, c’est le Parti. Les
autres sont extérieurs, en dehors de la question.
– Cela m’est égal. À la fin, ils vous battront. Tôt ou tard ils
verront ce que vous êtes et vous déchireront.
– Voyez-vous un signe de ce destin, ou une raison pour qu’il
se réalise ?
– Non. Je le crois. Je sais que vous tomberez. Il y a quelque
chose dans l’univers, je ne sais quoi, un esprit, un principe, que
vous n’abattrez jamais.
– Croyez-vous en Dieu, Winston ?
– Non.
– Alors, qu’est-ce que ce principe qui nous vaincra ?
– Je ne sais. L’esprit de l’homme.
– Et vous considérez-vous comme un homme ?

303 –
– Oui.
– Si vous êtes un homme, Winston, vous êtes le dernier.
Votre espèce est détruite. Nous sommes les héritiers. Comprenezvous que vous êtes seul ? Vous êtes hors de l’histoire. Vous êtes
non-existant.
Ses manières changèrent et il ajouta plus agressivement :
– Et vous vous croyez moralement supérieur à nous, à cause
de nos mensonges et de notre cruauté ?
– Oui. Je me considère comme supérieur.
O’Brien se tut. Deux autres voix parlaient. Après un instant,
Winston reconnut en l’une d’elles la sienne. C’était un
enregistrement de la conversation qu’il avait tenue avec O’Brien,
la nuit où il s’était enrôlé dans la Fraternité. Il s’entendit
promettre de mentir, voler, falsifier, tuer, d’encourager la
morphinomanie, la prostitution, de propager les maladies
vénériennes, de lancer du vitriol au visage des enfants. O’Brien fit
un léger geste d’impatience, comme pour signifier qu’il était à
peine besoin de conclure. Il tourna un bouton, et les voix se
turent.
– Levez-vous de ce lit, dit-il.
Les liens se relâchèrent. Winston descendit du lit et se mit
debout en chancelant.
– Vous êtes le dernier homme, dit O’Brien, vous êtes le
gardien de l’esprit humain. Vous allez vous voir tel que vous êtes.
Déshabillez-vous.
Winston défit le bout de cordon qui retenait sa combinaison.
La fermeture Eclair en avait depuis longtemps été arrachée. Il ne

304 –
se rappelait pas si, depuis son arrestation, il avait enlevé, à un
moment quelconque, tous ses vêtements à la fois. Sous la
combinaison, son corps était entouré de haillons jaunâtres et
sales dans lesquels on pouvait à peine reconnaître des sousvêtements. Tandis qu’il les faisait glisser sur le sol, il vit qu’il y
avait un miroir à trois faces à l’autre bout de la pièce. Il
s’approcha puis s’arrêta court. Un cri involontaire lui avait
échappé.
– Continuez, dit O’Brien. Mettez-vous entre les battants du
miroir. Vous aurez ainsi une vue de côté.
Il s’était arrêté parce qu’il était effrayé. Une chose courbée, de
couleur grise, squelettique, avançait vers lui. L’apparition était
effrayante, et pas seulement parce que Winston savait que c’était
sa propre image. Il se rapprocha de la glace. Le visage de la
créature, à cause de sa stature courbée, semblait projeté en avant.
Un visage lamentable de gibier de potence, un front découvert qui
se perdait dans un crâne chauve, un nez de travers et des
pommettes écrasées au-dessus desquelles les yeux étaient d’une
fixité féroce. Les joues étaient couturées, la bouche rentrée.
C’était certainement son propre visage, mais il semblait à
Winston que son visage avait plus changé que son esprit. Les
émotions qu’il exprimait étaient différentes de celles qu’il
ressentait. Il était devenu partiellement chauve. Il avait d’abord
cru qu’il avait seulement grisonné, mais c’était la peau de son
crâne qui était grise. Son corps, à l’exception de ses mains et de
son visage, était entièrement gris, d’une poussière ancienne qui
ne pouvait se laver. Il y avait çà et là, sous la poussière, des
cicatrices rouges de blessures et, près de son cou-de-pied, l’ulcère
variqueux formait une masse enflammée dont la peau s’écaillait.
Mais ce qui était vraiment effrayant, c’était la maigreur de son
corps. Le cylindre des côtes était aussi étroit que celui d’un
squelette. Les jambes s’étaient tellement amincies que les genoux
étaient plus gros que les cuisses. Il comprenait maintenant ce que
voulait dire O’Brien par « vue de côté ». La courbure de la
colonne vertébrale était étonnante. Les minces épaules projetées

305 –
en avant faisaient rentrer la poitrine en forme de cavité. Le cou
décharné semblait plié en deux sous le poids du crâne. Au jugé, il
aurait dit que c’était le corps d’un homme de soixante ans,
souffrant d’une maladie pernicieuse.
– Vous avez parfois pensé, dit O’Brien, que mon visage, le
visage d’un membre du Parti intérieur, paraissait vieux et usé.
Que pensez-vous du vôtre ?
Il saisit l’épaule de Winston et le fit tourner pour l’avoir en
face de lui.
– Voyez dans quel état vous êtes, dit-il. Voyez cette crasse
malpropre sur tout votre corps. Voyez la poussière entre vos
orteils. Voyez cette plaie dégoûtante qui vous prend toute la
jambe. Savez-vous que vous puez comme un porc ? Vous avez
probablement cessé de le remarquer. Autour de votre biceps, je
pourrais, voyez-vous, faire rencontrer mon pouce et mon index.
Je pourrais vous casser le cou comme s’il était en verre. Savezvous que vous avez perdu vingt-cinq kilos depuis que vous êtes
entre nos mains ? Même vos cheveux s’en vont par poignées.
Il tira sur la tête de Winston et arracha une touffe de cheveux.
– Ouvrez la bouche. Il reste neuf, dix, onze dents. Combien en
aviez-vous quand vous êtes venu à nous ? Et le peu qui vous reste
tombe de votre mâchoire. Voyez !
Il saisit, entre son pouce et son index puissants, l’une des
dents de devant qui restaient à Winston. Un élancement de
douleur traversa la mâchoire de Winston. O’Brien avait déraciné
et arraché la dent. Il la jeta dans la cellule.
– Vous pourrissez, dit-il. Vous tombez en morceaux. Qu’estce que vous êtes ? Un sac de boue. Maintenant, tournez-vous et
regardez-vous dans le miroir. Voyez-vous cette chose en face de

306 –
vous ? C’est le dernier homme. Si vous êtes un être humain, ceci
est l’humanité. Maintenant, rhabillez-vous.
Winston se rhabilla avec des gestes lents et raides. Il n’avait
pas, jusqu’à ce moment, remarqué combien il était mince et
faible. Une seule pensée occupait son esprit, c’est qu’il devait être
dans cet endroit depuis plus longtemps qu’il l’avait imaginé.
Subitement, tandis qu’il fixait autour de lui ses misérables
haillons, un sentiment de pitié pour son corps en ruine le domina.
Avant d’avoir réalisé ce qu’il faisait, il s’était écroulé sur un petit
tabouret qui était à côté du lit et avait éclaté en sanglots. Il avait
conscience de sa laideur, de son inélégance – un paquet d’os,
dans des sous-vêtements sales, assis à pleurer sous la blanche
lumière crue – mais il ne pouvait s’arrêter.
O’Brien posa une main sur son épaule, presque avec bonté.
– Cela ne durera pas éternellement, dit-il. Vous pourrez vous
en sortir quand vous le voudrez. Tout dépend de vous.
– C’est vous qui l’avez fait, dit Winston. Vous qui m’avez
réduit en cet état.
– Non, Winston. Vous vous y êtes réduit vous-même. C’est ce
que vous avez accepté quand vous vous êtes dressé contre le Parti.
Tout était contenu dans ce premier acte. Rien n’est arrivé que
vous n’ayez prévu.
Il s’arrêta, puis poursuivit :
– Nous vous avons battu, Winston. Nous vous avons brisé.
Vous avez vu ce qu’est votre corps. Votre esprit est dans le même
état. Je ne pense pas qu’il puisse rester en vous beaucoup
d’orgueil. Vous avez reçu des coups de pied, des coups de fouet et
des insultes, vous avez crié de douleur. Vous vous êtes roulé sur le
parquet dans votre vomissure et votre sang. Vous avez pleurniché
en demandant grâce. Vous avez trahi tout le monde et avoué tout.

307 –
Pouvez-vous penser à une seule dégradation qui ne vous ait pas
été infligée ?
Winston s’était arrêté de pleurer, mais ses yeux étaient encore
mouillés. Il les leva vers O’Brien.
– Je n’ai pas trahi Julia, dit-il. O’Brien le regarda
pensivement.
– Non, dit-il, non. C’est parfaitement vrai. Vous n’avez pas
trahi Julia.
Le respect particulier, que rien ne semblait pouvoir détruire,
qu’il éprouvait à l’égard d’O’Brien, gonfla le cœur de Winston.
« Combien il est intelligent ! pensa-t-il. Combien intelligent ! »
Jamais O’Brien ne manquait de comprendre ce qu’on lui disait.
N’importe qui sur terre aurait tout de suite répondu qu’il avait en
réalité trahi Julia. Qu’est-ce qu’on ne lui avait pas en effet
arraché, sous la torture ? Il leur avait dit tout ce qu’il savait d’elle,
ses habitudes, son caractère, sa vie antérieure. Il avait confessé
jusqu’au détail le plus trivial tout ce qui s’était passé à leurs
rendez-vous, tout ce qu’il lui avait dit et qu’elle lui avait dit, leurs
repas de produits achetés au marché noir, leur adultère, leurs
vagues complots contre le Parti, tout. Et cependant, dans le sens
dans lequel il entendait le mot, il ne l’avait pas trahie. Il n’avait
pas cessé de l’aimer, ses sentiments à son égard étaient restés les
mêmes. O’Brien avait compris, sans besoin d’explication, ce qu’il
voulait dire.
– Dites-moi, demanda Winston. Quand me fusillera-t-on ?
– Ce peut être dans longtemps, répondit O’Brien. Vous êtes
un cas difficile. Mais ne désespérez pas. Tout le monde est guéri
tôt ou tard. À la fin, nous vous fusillerons.

308 –
CHAPITRE IV
Il allait beaucoup mieux. Il devenait chaque jour plus gros et
plus fort, s’il était possible de parler de jour. La lumière blanche
et le bourdonnement étaient plus que jamais les mêmes, mais la
cellule était un peu plus confortable que celles dans lesquelles il
s’était trouvé. Il y avait un oreiller et un matelas sur une planche
formant lit, et un tabouret pour s’asseoir. On lui avait donné un
bain et on lui permettait de se laver assez fréquemment dans une
cuvette d’étain. On lui donnait même de l’eau chaude pour se
nettoyer. On lui avait donné de nouveaux sous-vêtements et une
combinaison propre. On avait pansé son ulcère avec une
pommade calmante. Les dents qui lui restaient avaient été
enlevées et on lui avait mis un dentier.
Des semaines ou des mois devaient s’être écoulés. Il lui aurait
été maintenant possible de tenir le compte des jours s’il avait
éprouvé le moindre désir de le faire, car il était maintenant nourri
à intervalles qui paraissaient réguliers. On lui donnait, estima-til, trois repas en vingt-quatre heures. Il se demandait vaguement
parfois si on les lui donnait pendant le jour ou pendant la nuit. La
nourriture était très bonne et comportait de la viande un repas
sur trois. Il y eut même une fois un paquet de cigarettes. Il n’avait
pas d’allumettes, mais le garde silencieux qui lui apportait sa
nourriture lui donna du feu. La première fois qu’il essaya de
fumer, il fut malade, mais il persévéra et fit longtemps durer son
paquet en fumant une moitié de cigarette après chaque repas.
On lui avait donné une ardoise blanche à un coin de laquelle
était attaché un bout de crayon. Au début, il ne s’en servit pas.
Même réveillé, il était dans une torpeur complète. D’un repas à
l’autre, souvent il restait étendu, presque sans bouger, parfois
endormi, parfois éveillé et s’abandonnant à de vagues rêveries au
cours desquelles ouvrir les yeux était un trop grand effort. Il
s’était depuis longtemps habitué à dormir avec une lumière vive
sur les yeux. Elle ne le gênait aucunement, mais les rêves étaient

309 –
plus cohérents. Il rêva beaucoup pendant toute cette période, et
c’étaient toujours des rêves heureux.
Il se trouvait dans le Pays Doré. Il était assis au milieu de
ruines gigantesques, éclairées par un soleil éclatant, en
compagnie de sa mère, de Julia, d’O’Brien. Il ne faisait rien. Il
était simplement assis au soleil, à parler de choses paisibles. Les
pensées qu’il avait quand il était éveillé concernaient surtout ses
rêves. Il semblait avoir perdu le pouvoir de l’effort intellectuel,
maintenant que l’aiguillon de la souffrance lui avait été enlevé. Il
ne s’ennuyait pas, il n’avait aucun désir de conversation ou de
distraction. Etre simplement seul, ne pas être battu ou
questionné, avoir suffisamment à manger, être propre de la tête
aux pieds, c’était tout à fait satisfaisant.
Il en vint graduellement à passer moins de temps à dormir,
mais il n’éprouvait encore aucun désir de sortir du lit. Tout ce qui
l’intéressait c’était rester calmement étendu et sentir s’amasser
les forces en lui. Il se palpait lui-même çà et là pour s’assurer que
ce n’était pas une illusion de croire que ses muscles
s’arrondissaient et que sa peau se tendait. Finalement, il fut
certain qu’il engraissait. Ses cuisses étaient nettement plus
grosses que ses genoux.
Ensuite, à regret d’abord, il se mit à faire régulièrement des
exercices. En peu de temps, il put parcourir trois kilomètres, qu’il
mesurait en arpentant la cellule, et ses épaules courbées se
redressèrent. Il essaya des exercices plus difficiles et fut humilié
et étonné de découvrir les mouvements qu’il ne pouvait faire. Il
ne pouvait accélérer le pas. Il ne pouvait tenir son tabouret à bras
tendu. Il ne pouvait rester sur un pied sans tomber. Il s’accroupit
sur les talons et constata qu’avec de terribles douleurs aux cuisses
et aux mollets, il parvenait tout juste à se mettre debout. Il se
coucha à plat ventre et essaya de se relever sur les mains. Ce fut
impossible, il ne put se soulever d’un centimètre. Mais après
quelques jours (quelques repas de plus), il put réussir même ce
mouvement. Il vint un moment où il put le faire six fois de suite.
Il se mit à devenir réellement fier de son corps et à caresser

310 –
l’intermittente certitude que son visage redevenait normal. Ce
n’est que lorsqu’il lui arrivait de mettre la main sur son crâne nu
qu’il se rappelait le visage couturé, en ruine, qu’il avait regardé
dans le miroir.
Son esprit devint plus actif. Assis sur le lit, le dos appuyé au
mur, l’ardoise sur les genoux, il entreprit délibérément le travail
de se rééduquer.
Il avait capitulé. Il le reconnaissait. En réalité, il le voyait
maintenant, il avait été prêt à capituler longtemps avant d’en
avoir pris la décision. Dès l’instant où il s’était trouvé à l’intérieur
du ministère de l’Amour et, oui, même durant ces minutes au
cours desquelles Julia et lui étaient restés impuissants tandis que
la voix de fer du télécran leur donnait des ordres, il avait saisi la
frivolité, le peu de profondeur de son essai de rébellion contre le
pouvoir du Parti.
Il savait maintenant que, depuis sept ans, la Police de la
Pensée le surveillait, comme on surveille un hanneton sous une
loupe. Il n’y avait aucun acte, aucun mot prononcé à haute voix
qu’elle n’eût remarqué, aucune suite d’idées qu’elle n’eût été
capable d’inférer. Elle avait même soigneusement replacé le grain
de poussière blanchâtre sur la couverture de son journal. On lui
avait joué des disques, montré des photographies. Quelques-unes
étaient des photographies de Julia et de lui. Oui, même…
Il ne pouvait lutter plus longtemps contre le Parti. En outre,
le Parti avait raison. Il devait en être ainsi. Comment pourrait se
tromper un cerveau immortel et collectif ? D’après quel modèle
extérieur pourrait-on vérifier ses jugements ? La santé était du
domaine des statistiques. Apprendre à penser comme ils
pensaient était simplement une question d’étude. Mais !…
Entre ses doigts le crayon était épais, peu maniable. Il se mit
à écrire les idées qui lui passaient par la tête. Il écrivit d’abord, en
grandes majuscules mal faites :

311 –
LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE
puis, presque sans s’arrêter, il écrivit en dessous :
DEUX ET DEUX FONT CINQ.
Puis il y eut une sorte de contrainte. Son esprit, comme
s’écartant par pudeur d’une idée, paraissait incapable de se
concentrer. Il savait qu’il connaissait ce qui suivrait mais, pour le
moment, ne pouvait s’en souvenir. Il retrouva la mémoire de ce
qu’était cette idée, mais par un raisonnement conscient. Les mots
ne vinrent pas d’eux-mêmes. Il écrivit :
DIEU C’EST LE POUVOIR.
Il acceptait tout. Le passé pouvait être modifié. Le passé
n’avait jamais été modifié. L’Océania était en guerre contre
l’Estasia. L’Océania avait toujours été en guerre contre l’Estasia.
Jones, Aaronson et Rutherford étaient coupables des crimes dont
ils étaient accusés. Il n’avait jamais vu la photographie qui
réfutait l’accusation. Elle n’avait jamais existé. Il l’avait inventée.
Il se souvenait d’avoir eu dans sa mémoire des faits qui se
contredisaient, mais c’étaient des souvenirs faux, des produits
d’autosuggestion. Combien tout était facile ! Il n’y avait qu’à se
rendre et le reste suivait… C’était comme de nager contre un
courant qui vous envoie rouler en arrière quel que soit l’effort
fourni, puis de décider que l’on va se retourner et nager dans le
sens du courant au lieu de s’y opposer. Seule, votre propre
attitude changeait. Ce qui devait arriver arrivait de toute façon. Il
savait à peine pourquoi il s’était jamais révolté. Tout était facile,
sauf !…
Tout pouvait être vrai. Ce qu’on appelait lois de la nature
n’était qu’absurdités. La loi de la gravitation n’avait pas de sens.
« Si je le désirais, avait dit O’Brien, je pourrais m’envoler de ce
parquet et flotter comme une bulle de savon. »

312 –
Winston étudia cette phrase. S’il pense qu’il flotte au-dessus
du parquet et si, en même temps, je pense que je le vois flotter,
c’est qu’il flotte.
Soudain, comme un bout d’épave immergée rompt la surface
de l’eau, une pensée éclata dans son esprit. « Il ne flotte pas
réellement. Nous l’imaginons. C’est de l’hallucination. »
Il repoussa volontairement l’idée. L’erreur était évidente. Elle
supposait que quelque part, en dehors de soi, il y avait un monde
réel dans lequel des choses réelles se produisaient. Mais comment
pourrait-il y avoir un tel monde ? Quelle connaissance avonsnous des choses hors de notre propre esprit ? Tout ce qui se passe
est dans l’esprit. Quoi qu’il arrive dans l’esprit arrive réellement.
Il n’eut aucune difficulté à réfuter l’erreur et il n’y avait aucun
danger qu’il y succombât. Il se rendit compte, néanmoins, qu’elle
n’aurait jamais dû se présenter à lui. L’esprit doit entourer d’un
mur sans issue toute pensée dangereuse. Le processus doit être
automatique, instinctif. En novlangue, cela s’appelle
arrêtducrime.
Il s’exerça à l’arrêtducrime. Il soumettait à son esprit des
propositions : « Le Parti dit que la terre est plate », « le Parti dit
que la glace est plus lourde que l’eau », et s’entraînait à ne pas
voir ou ne pas comprendre les arguments qui les contredisaient.
Ce n’était pas facile. Il y fallait un grand pouvoir de raisonnement
et d’improvisation. Les problèmes arithmétiques qui découlaient
d’un axiome comme « deux et deux font cinq » étaient hors de la
portée de son intelligence. Il fallait aussi une sorte d’athlétisme de
l’esprit, le pouvoir tantôt de faire l’usage le plus délicat de la
logique, tantôt d’être inconscient des erreurs de logique les plus
grossières. La stupidité était aussi nécessaire que l’intelligence et
aussi difficile à atteindre.

313 –
Une part de son esprit se demandait pendant ce temps quand
on le tuerait. « Tout dépend de vous-même », avait dit O’Brien.
Mais il savait qu’il n’y avait aucun acte conscient par quoi il aurait
pu en rapprocher l’instant. Ce pouvait être dans dix minutes ou
dans dix ans. On pouvait l’interner pendant des années. On
pouvait l’envoyer dans un camp de travail. On pouvait le relâcher
pour quelque temps, comme on le faisait parfois. Il était
parfaitement possible qu’avant qu’il fût tué soit joué, de nouveau,
le drame de son arrestation et de son interrogatoire.
La seule chose certaine était que la mort ne venait jamais
quand on l’attendait. La tradition – la tradition non exprimée,
mais que l’on connaissait d’une façon ou d’une autre, bien qu’on
n’en entendît jamais parler –, était qu’on vous fusillait parderrière, toujours à la nuque, sans avertissement, tandis que vous
longiez un corridor pour passer d’une cellule à l’autre.
Un jour – mais « un jour » n’était pas l’expression exacte… il
n’était pas moins vraisemblable que ce fût au milieu de la nuit –,
une fois, il tomba dans une rêverie étrange et heureuse.
Il longeait le corridor et attendait la balle. Il savait que, d’un
instant à l’autre, elle viendrait. Tout était arrangé, aplani,
concilié. Il n’y avait plus de doute, plus d’argumentation, plus de
souffrance, plus de crainte. Il était en bonne santé et fort. Il
marchait avec aisance avec une joie du mouvement et la sensation
de marcher au soleil. Il ne se trouvait plus dans les étroits
couloirs blancs du ministère de l’Amour. Il se trouvait dans
l’immense paysage ensoleillé, d’un kilomètre, au long duquel il
avait cru marcher au cours d’un délire provoqué par des drogues.
Il était dans le Pays Doré. Il marchait dans le sentier qui
traversait l’ancien pâturage tondu par les lapins. Il pouvait sentir
sous ses pieds le court gazon élastique et, sur son visage, la douce
chaleur du soleil. Au bout du champ, les ormeaux se balançaient
faiblement et, quelque part plus loin, se trouvait la rivière où,
sous les saules, dans des étangs verts, flottaient des poissons d’or.

314 –
Il fut soudain frappé d’horreur. Son épine dorsale se mouilla
de sueur. Il s’était entendu crier tout haut :
« Julia ! Julia ! Julia, mon amour ! Julia ! »
L’hallucination de sa présence s’était, un instant, entièrement
emparée de lui. Il lui avait semblé que Julia n’était pas seulement
avec lui, mais en lui. C’était comme si elle faisait partie de la
texture de sa peau. Il l’avait, à ce moment, beaucoup plus aimée
qu’il ne l’avait jamais fait quand ils étaient ensemble, et libres. Il
savait aussi que, quelque part, elle était encore vivante et avait
besoin de son aide.
Il se recoucha et essaya de se calmer. Combien d’années
avait-il ajouté à sa servitude par ce moment de faiblesse ? Il
entendrait bientôt le piétinement des bottes au-dehors. Le Parti
ne laisserait pas impuni un tel éclat. Il savait maintenant, s’il ne
l’avait déjà su, que le pacte passé avec lui était déchiré.
Il obéissait au Parti, mais il haïssait toujours le Parti. Il avait,
auparavant, caché un esprit hérétique sous un masque de
conformité. Maintenant, il avait reculé d’un pas. Il s’était soumis
en esprit, mais il avait espéré garder inviolé le fond de son cœur.
Il savait qu’il était dans l’erreur, mais il préférait être dans
l’erreur. Ils comprendraient cela, O’Brien le comprendrait. Tout
était confessé dans ce seul cri stupide.
Il lui faudrait tout recommencer. Cela pourrait durer des
années. Il se passa la main sur le visage, pour essayer de se
familiariser avec sa nouvelle forme. Dans les joues, il y avait des
sillons profonds. Les pommettes paraissaient aiguës, le nez aplati.
En outre, après l’épisode du miroir, on lui avait donné un dentier
complet. Il n’était pas facile de garder un visage impénétrable
quand on ne savait pas à quoi ressemblait son visage. En tout cas,
la seule maîtrise des traits ne suffisait pas. Pour la première fois
de sa vie, il comprit que lorsque l’on désirait garder un secret on
devait aussi se le cacher à soi-même. On doit savoir qu’il est

315 –
toujours là, mais il ne faut pas, tant que ce n’est pas nécessaire, le
laisser émerger dans la conscience sous une forme identifiable. À
partir de ce moment, il allait, non seulement penser juste, mais
sentir juste, rêver juste. Et pendant ce temps, il garderait sa haine
enfermée en lui comme une boule de matière qui serait une part
de lui-même et n’aurait cependant aucun lien avec le reste de luimême, comme une sorte de kyste.
On déciderait un jour de le fusiller. On ne pouvait savoir à
quel instant la balle allait vous frapper mais il devait être
possible, quelques secondes auparavant, de le deviner. C’était
toujours par-derrière, alors qu’on longeait un corridor. Dix
secondes suffiraient. En dix secondes, son monde intérieur
pourrait se retourner. Et soudain alors, sans un mot prononcé,
sans un arrêt de son pas, sans qu’un muscle de son visage ne
bouge, le masque serait jeté et, bang ! les batteries de sa haine
lanceraient leur décharge.
La haine le remplirait comme une énorme flamme
mugissante et, presque instantanément, bang ! partirait la balle.
Trop tard, ou trop tôt. Ils auraient fait éclater son cerveau en
morceaux avant de pouvoir le reprendre. La pensée hérétique
serait impunie et lui, impénitent, à jamais hors de leur atteinte.
En le fusillant, ils creuseraient un trou dans leur propre
perfection. Mourir en les haïssant, c’était ça la liberté.
Il ferma les yeux. C’était plus difficile que d’accepter une
discipline intellectuelle. C’était une question de dégradation, de
mutilation personnelle. Il fallait plonger dans la vase la plus
putride. Quelle était, de toutes, la chose la plus horrible, la plus
écœurante ? Il pensa à Big Brother. L’énorme face (comme il la
voyait constamment sur des affiches, il ne l’imaginait jamais que
large d’un mètre), l’énorme face à l’épaisse moustache noire dont
les yeux avaient l’air de vous suivre, sembla se présenter d’ellemême à son esprit. Quels étaient ses véritables sentiments à
l’égard de Big Brother ?

316 –
Il y eut sur le palier un lourd piétinement de bottes. La porte
d’acier tourna et s’ouvrit avec un bruit métallique. O’Brien entra
dans la cellule. Derrière lui venaient l’officier au visage de cire et
les gardes en uniforme noir.
– Debout ! dit O’Brien. Venez ici !
Winston se mit debout devant lui. O’Brien lui prit les épaules
entre ses mains puissantes et le regarda de près.
– Vous avez pensé à me tromper, dit-il. C’est stupide.
Redressez-vous. Regardez-moi en face.
Il s’arrêta et continua sur un ton plus aimable :
– Vous vous améliorez. Intellectuellement, il y a très peu de
mal en vous. Ce n’est que par la sensibilité que vous n’avez pas
progressé. Dites-moi, Winston, et attention ! pas de mensonge !
Vous savez que je puis toujours déceler un mensonge. Dites-moi,
quels sont vos véritables sentiments à l’égard de Big Brother ?
– Je le hais.
– Vous le haïssez. Bon. Le moment est donc venu pour vous
de franchir le dernier pas. Il faut que vous aimiez Big Brother. Lui
obéir n’est pas suffisant. Vous devez l’aimer !
Il relâcha Winston et le poussa légèrement vers les gardes.
– Salle 101, dit-il.
CHAPITRE V
À chaque étape de sa détention, Winston avait su, ou cru
savoir, dans quelle région de l’énorme édifice sans fenêtres il se

317 –
trouvait. Il y avait probablement de légères différences dans la
pression atmosphérique. Les cellules où les gardes l’avaient battu
étaient en souterrain. La pièce où il avait été interrogé par
O’Brien était tout en haut, près du toit. L’endroit où il se trouvait
actuellement était de plusieurs mètres sous le sol, aussi bas qu’il
était possible de s’enfoncer.
Elle était plus grande que la plupart des cellules dans
lesquelles il s’était trouvé. Mais il regarda à peine ce qui
l’entourait. Tout ce qu’il remarqua, c’est qu’il y avait devant lui
deux petites tables, couvertes chacune d’un tapis vert. L’une
n’était qu’à un mètre ou deux de lui, l’autre se trouvait plus loin,
près de la porte. Il était assis sur une chaise, et si étroitement
attaché qu’il ne pouvait même pas bouger la tête. Une sorte de
crampon lui prenait la tête par-derrière et l’obligeait à regarder
droit devant lui.
Il demeura seul un moment, puis la porte s’ouvrit et O’Brien
entra.
– Vous m’avez une fois demandé, dit O’Brien ce qui se
trouvait dans la salle 101. Je vous ai répondu que vous le saviez
déjà. Tout le monde le sait. Ce qui se trouve dans la salle 101, c’est
la pire chose qui soit au monde.
La porte s’ouvrit encore. Un garde entra qui apportait un
objet fait de fil métallique, une boîte ou une corbeille quelconque.
Il le déposa sur la table la plus éloignée de Winston. Celui-ci,
empêché par la position d’O’Brien, ne pouvait voir ce que c’était.
– La pire chose du monde, poursuivit O’Brien, varie suivant
les individus. C’est tantôt être enterré vivant, tantôt brûlé vif,
tantôt encore être noyé ou empalé, et il y en a une cinquantaine
d’autres qui entraînent la mort. Mais il y a des cas où c’est
quelque chose de tout à fait ordinaire, qui ne comporte même pas
d’issue fatale.

318 –
Il s’était un peu écarté, de sorte que Winston pouvait mieux
voir l’objet qui se trouvait sur la table. C’était une cage oblongue
de fils métalliques que l’on pouvait tenir par une poignée placée
au sommet. Fixé en avant de la cage se trouvait un objet qui
ressemblait à un masque d’escrime dont la partie concave serait
tournée vers l’extérieur. Bien que cette cage fût placée à trois ou
quatre mètres de lui, il pouvait voir qu’elle était divisée dans le
sens de la longueur en deux compartiments dans chacun desquels
il y avait des créatures. C’étaient des rats.
– Dans votre cas, dit O’Brien, il se trouve que le pire du
monde, ce sont les rats.
Une sorte de tremblement avertisseur, une crainte d’il ne
savait quoi, avait traversé Winston dès le premier coup d’œil jeté
sur la cage. Mais, à ce moment, la signification du masque fixé
devant la cage pénétra soudain en lui. Ses entrailles se glacèrent.
– Vous ne pouvez faire cela ! hurla-t-il d’une voix aiguë et
cassée. Vous ne pouvez pas ! Vous ne pouvez pas ! C’est
impossible !
– Vous rappelez-vous, dit O’Brien, le moment de panique qui
survenait toujours dans vos rêves ? Il y avait devant vous un mur
d’ombre et, dans vos oreilles, le bruit d’un mugissement. De
l’autre côté du mur, il y avait quelque chose de terrible. Vous
saviez ce que c’était, et vous reconnaissiez le savoir, mais vous
n’osiez tirer cette connaissance jusqu’à la lumière de votre
conscience. De l’autre côté du mur, ce qu’il y avait, c’étaient des
rats.
– O’Brien, dit Winston en faisant un effort pour maîtriser sa
voix, vous savez que ce n’est pas nécessaire, que voulez-vous que
je fasse ?
O’Brien ne répondit pas directement. Quand il parla, ce fut
d’un ton professoral qu’il affectait parfois. Il regardait

319 –
pensivement au loin, comme s’il s’adressait à un auditoire, placé
quelque part derrière Winston.
– La souffrance par elle-même, dit-il, ne suffit pas toujours. Il
y a des cas où les êtres humains supportent la douleur, même
jusqu’à la mort. Mais il y a pour chaque individu quelque chose
qu’il ne peut supporter, qu’il ne peut contempler. Il ne s’agit pas
de courage ni de lâcheté. Quand on tombe d’une hauteur, ce n’est
pas une lâcheté que de se cramponner à une corde. Quand on
remonte du fond de l’eau, ce n’est pas une lâcheté que de s’emplir
les poumons d’air. C’est simplement un instinct auquel on ne peut
désobéir. Il en est ainsi pour vous avec les rats. Vous ne pouvez
les supporter. Ils constituent une forme de pression à laquelle
vous ne pourriez résister, même si vous le désiriez. Vous ferez ce
que l’on exige de vous.
– Mais qu’est-ce donc ? Qu’est-ce ? Comment pourrai-je le
faire, si je ne sais ce que c’est ?
O’Brien saisit la cage et s’avançant vers la table qui était plus
près de Winston, la déposa avec précaution sur le tapis vert.
Winston entendait le sang lui bourdonner aux oreilles. Il avait
l’impression d’être absolument seul. Il était au centre d’une vaste
plaine vide, un désert plat, desséché par le soleil, à travers lequel
tous les sons arrivaient de distances infinies. La cage aux rats
était cependant à moins de deux mètres de lui. C’étaient des rats
énormes. Ils étaient à l’âge où le museau devient grossier et
féroce, où le poil gris tourne au brun.
– Le rat, dit O’Brien en s’adressant toujours à son invisible
auditoire, est un Carnivore, bien qu’il soit un rongeur. Vous avez
dû entendre parler de ce qui se passe dans les quartiers pauvres
de la ville. Dans certaines rues, les femmes n’osent, même pour
cinq minutes, laisser seul leur bébé dans la maison. Les rats
l’attaqueraient certainement. En très peu de temps, ils
l’éplucheraient jusqu’aux os. Ils attaquent aussi les malades et les

320 –
mourants. Ils savent reconnaître, avec une étonnante intelligence,
si un homme est impotent.
Il y eut, dans la cage, une explosion de cris perçants. Il sembla
à Winston qu’ils lui arrivaient de très loin. Les rats se battaient.
Ils essayaient de s’attaquer à travers la cloison. Il entendit aussi
un profond gémissement de désespoir. Cela aussi lui parut venir
de l’extérieur.
O’Brien prit la cage et pressa quelque chose à l’intérieur. Il y
eut un déclic aigu. Winston fit un effort désespéré pour se libérer.
C’était impossible. Toutes les parties de son corps, même la tête,
étaient immobilisées. O’Brien rapprocha la cage. Elle se trouva
alors à moins d’un mètre du visage de Winston.
– J’ai appuyé sur le premier levier, dit O’Brien. Vous
comprenez la construction de cette cage. Le masque s’adaptera à
votre tête, sans lui laisser aucune échappée. Quand j’appuierai sur
cet autre levier, la porte de la cage glissera. Ces brutes affamées
s’élanceront comme des balles. Avez-vous déjà vu un rat sauter en
l’air ? Ils vous sauteront à la figure et creuseront droit dedans.
Parfois ils s’attaquent d’abord aux yeux. Parfois, ils creusent les
joues et dévorent la langue.
La cage était plus proche. Elle était fermée à l’intérieur.
Winston entendit une succession de cris perçants qui lui parurent
provenir d’en haut, au-dessus de sa tête. Mais il lutta
furieusement contre sa panique. Réfléchir, même s’il ne restait
qu’une demi-seconde, réfléchir était le seul espoir.
La répugnante odeur musquée des brutes lui frappa soudain
les narines. Une violente nausée le convulsa et il perdit presque
connaissance. Tout était devenu noir. Un moment, il fut un fou,
un animal hurlant. Cependant il revint de l’obscurité en
s’accrochant à une idée. Il n’y avait qu’un moyen, et un seul, de se
sauver. Il devait interposer un autre être humain, le corps d’un
autre, entre les rats et lui.

321 –
Le cercle du masque était assez grand maintenant pour
l’empêcher de voir quoi que ce soit d’autre. La porte de treillis
était à deux mains de son visage. Les rats savaient maintenant ce
qui allait venir. L’un d’eux faisait des sauts. L’autre, un grandpère squameux d’égout, était dressé, ses pattes roses sur les
barres, et reniflait férocement. Winston pouvait voir les
moustaches et les dents jaunes. Une panique folle s’empara
encore de lui. Il était aveugle, impuissant, hébété.
– C’était une punition fréquente dans la Chine impériale, dit
O’Brien plus didactique que jamais.
Le masque se posait sur son visage. Le fil lui frotta la joue.
Puis – non, ce n’était pas un soulagement, c’était seulement un
espoir, un tout petit bout d’espoir. Trop tard peut-être, trop tard.
Mais il avait soudain compris que, dans le monde entier, il n’y
avait qu’une personne sur qui il pût transférer sa punition, un
seul corps qu’il pût jeter entre les rats et lui. Il cria
frénétiquement, à plusieurs reprises :
– Faites-le à Julia ! Faites-le à Julia ! Pas à moi ! Julia ! Ce
que vous lui faites m’est égal. Déchirez-lui le visage. Épluchez-la
jusqu’aux os. Pas moi ! Julia ! Pas moi !
Il tombait en arrière, dans des profondeurs immenses, loin
des rats. Il était encore attaché à la chaise, mais il tombait à
travers le parquet, à travers les murs de l’édifice, à travers la
terre, les océans, l’atmosphère, dans l’espace sans limite, dans les
golfes qui séparaient les étoiles, plus loin, toujours plus loin des
rats. Il était à des années-lumière de distance, mais O’Brien était
encore debout près de lui. Il sentait encore contre sa joue le
contact froid du treillis. À travers l’obscurité qui l’enveloppait, il
entendit un autre déclic métallique et comprit que la porte de la
cage n’avait pas été ouverte, mais fermée.

322 –
CHAPITRE VI
Le café du Châtaignier était presque vide. Un rayon de soleil
oblique entrait par la fenêtre et dorait la surface des tables
poussiéreuses. Il était quinze heures, l’heure solitaire. Une
musique métallique s’écoulait des télécrans.
Winston était assis dans son coin habituel, le regard fixé sur
son verre vide. De temps en temps, il jetait un coup d’œil au large
visage qui le regardait du mur d’en face, BIG BROTHER VOUS
REGARDE, disait la légende.
Un garçon, sans attendre la commande, lui remplit son verre
de gin de la Victoire et y fit tomber quelques gouttes, d’une autre
bouteille qu’il agita, dont le bouchon était traversé par un tuyau.
C’était de la saccharine parfumée au clou de girofle, spécialité du
café.
Winston écoutait le télécran. Il n’en sortait pour l’instant que
de la musique, mais il pouvait y avoir, d’un moment à l’autre, un
bulletin spécial du ministère de la Paix. Les nouvelles du front
africain étaient extrêmement alarmantes. Winston s’en était,
d’une façon intermittente, inquiété tout le jour. Une armée
eurasienne (l’Océania était en guerre avec l’Eurasia, l’Océania
avait toujours été en guerre avec l’Eurasia) s’avançait en direction
du Sud à une vitesse terrifiante. Le bulletin de midi n’avait
mentionné aucune région précise, mais il était probable que
l’embouchure du Congo était déjà un champ de bataille.
Brazzaville et Léopoldville étaient en danger. On n’avait pas
besoin de regarder une carte pour savoir ce que cela signifiait. Il
n’était pas simplement question de perdre l’Afrique centrale. Pour
la première fois de la guerre, le territoire de l’Océania lui-même
était menacé.
Une violente émotion, pas exactement de la peur, mais une
sorte d’excitation indifférenciée, s’élevait en lui comme une
flamme, puis s’éteignait. Il cessa de penser à la guerre. Il ne

323 –
pouvait, ces jours-là, fixer son esprit sur un sujet que pendant
quelques minutes. Il prit son verre et le vida d’un trait. Il en eut,
comme toujours, un frisson et même un léger haut-le-cœur. Le
breuvage était horrible. Les clous de girofle et la saccharine, euxmêmes plutôt d’un goût répugnant de remède, ne pouvaient
déguiser l’odeur d’huile. Le pire de tout était que l’odeur du gin,
qui ne le quittait ni jour ni nuit, était inextricablement liée dans
son esprit à l’odeur de ces…
Il ne les nommait jamais, même mentalement et, autant que
possible, ne se les représentait jamais. Ils étaient quelque chose
dont il avait à moitié conscience, qui rôdait près de son visage,
une odeur qui s’attachait à ses narines.
Comme le gin lui remontait, il rota entre des lèvres rouges. Il
était devenu plus gras depuis qu’on l’avait relâché et avait
retrouvé son teint – en vérité, l’avait plus que retrouvé. Ses traits
s’étaient épaissis. La peau de son nez et de ses pommettes était
d’un rouge vulgaire. Son crâne chauve lui-même était d’un rosé
trop foncé.
Un garçon, toujours sans avoir reçu d’ordres, apporta le jeu
d’échecs et le Times du jour, la page tournée au problème
d’échecs. Puis, voyant le verre de Winston vide, il apporta la
bouteille de gin et le remplit. Il n’était pas nécessaire de donner
des ordres. On connaissait ses habitudes. Le jeu d’échecs
l’attendait toujours, la table du coin lui était toujours réservée.
Même quand le café était plein il avait sa table pour lui seul car
personne ne se souciait d’être vu assis trop près de lui. Il ne
prenait même pas la peine de compter ses consommations. À
intervalles irréguliers, on lui présentait un bout de papier sale
qu’on disait être la note, mais il avait l’impression qu’on lui faisait
toujours payer moins qu’il ne devait. Peu importait d’ailleurs que
ce fût le contraire. Il possédait toujours maintenant beaucoup
d’argent. Il occupait même un poste. Une sinécure, plus payée
que ne l’avait été son ancien travail.

324 –
La musique du télécran s’arrêta et une voix la remplaça.
Winston leva la tête pour écouter. Pas de bulletin du front,
pourtant. Ce n’était qu’une brève annonce du ministère de
l’Abondance. Au trimestre précédent, paraît-il, le quota du
dixième plan de trois ans pour les lacets de souliers avait été
dépassé de 98 pour 100.
Il examina le problème d’échecs et posa les pièces. C’était un
problème qui demandait de l’astuce et mettait en jeu deux
cavaliers. « Les blancs jouent et gagnent en deux coups. »
Winston leva les yeux vers le portrait de Big Brother. « Les blancs
gagnent toujours, pensa-t-il avec une sorte de mysticisme obscur.
Toujours, sans exception, il en est ainsi. Depuis le
commencement du monde, dans aucun problème d’échecs les
noirs n’ont gagné. « Ce jeu ne symbolisait-il pas le triomphe
éternel et inéluctable du Bien sur le Mal ? Le visage plein de
puissance calme lui rendit son regard ». Les blancs font toujours
échec et mat. »
La voix du télécran s’arrêta et ajouta sur un ton différent et
plus grave : « Vous êtes prié d’écouter à quinze heures et demie
une importante déclaration. Quinze heures et demie ! Ce sont des
nouvelles de la plus grande importance. Ayez soin de ne pas les
manquer. Quinze heures et demie ! » La musique métallique se fit
à nouveau entendre.
Le cœur de Winston frémit. C’était le bulletin du front. Un
instinct lui disait que c’étaient de mauvaises nouvelles qui
arrivaient. Toute la journée, avec de petits sursauts d’excitation,
la pensée d’une défaite écrasante en Afrique avait hanté son
esprit. Il lui semblait voir réellement l’armée eurasienne traverser
en masse la frontière jamais violée jusqu’alors et se déployer dans
le sud de l’Afrique comme une colonne de fourmis. Pourquoi
n’avait-on pu d’une façon ou d’une autre, les prendre à revers ? La
ligne de la côte occidentale africaine se détachait nettement dans
son esprit. Il prit le cavalier blanc et le déplaça sur le jeu. C’était là
qu’était le bon endroit. Tandis qu’il voyait dévaler la horde noire
vers le Sud, il considérait une autre force, mystérieusement

325 –
rassemblée qui s’implantait sur les arrières de la première et
coupait ses communications par mer et par terre.
Winston sentait que sa volonté faisait naître cette autre force.
Mais il était nécessaire d’agir rapidement. S’ils obtenaient la
domination de toute l’Afrique, s’ils possédaient des champs
d’aviation et des bases sous-marines au Cap, ils couperaient
l’Océania en deux. Cela pouvait tout signifier : la défaite,
l’écrasement, le nouveau partage du monde, la destruction du
Parti ! Il respira profondément. Une étrange mixture de
sentiments – mais ce n’était pas à proprement parler une
mixture, c’étaient plutôt des couches successives de sentiments,
dont on ne pouvait dire laquelle était plus profonde –, une
étrange mixture de sentiments luttait en lui.
L’accès disparut. Il remit à sa place le cavalier blanc mais ne
put, pour le moment, entreprendre une étude sérieuse du
problème d’échecs. Ses pensées s’égaraient de nouveau. Presque
inconsciemment, il traça du doigt dans la poussière de la table :
2 + 2 = 5
– Ils ne peuvent pénétrer en vous, avait-elle dit.
Mais ils pouvaient entrer en vous. « Ce qui vous arrive ici
vous marquera à jamais », avait dit O’Brien. C’était le mot vrai. Il
y avait des choses, vos propres actes, dont on ne pouvait guérir.
Quelque chose était tué en vous, brûlé, cautérisé.
Il avait vu Julia, il lui avait parlé. Il n’y avait aucun danger à le
faire. Il savait, presque instinctivement, que le Parti ne
s’intéressait plus maintenant à ses actes. Il aurait pu s’arranger
pour la rencontrer une seconde fois si elle ou lui l’avait désiré.
C’était réellement par hasard qu’ils s’étaient rencontrés.
Il se trouvait dans le parc, par un jour de mars froid et
piquant alors que la terre est dure comme du fer, toutes les

326 –
plantes semblent mortes, il n’y a nulle part de boutons, hors ceux
de quelques crocus qui ont poussé plus haut que les autres
plantes et sont battus par le vent. Les mains gelées et les yeux
humides, il marchait à bonne allure quand il la vit à moins de dix
mètres de lui. Il vit tout de suite qu’elle avait changé. En quoi ? Il
ne put le définir. Ils se croisèrent presque sans se regarder, puis il
se retourna et la suivit, sans grand empressement. Il savait
pouvoir le faire sans danger, personne ne s’intéressait à eux. Elle
ne parlait pas. Elle obliqua à travers la pelouse, comme pour
essayer de se débarrasser de lui, puis parut se résigner à sa
présence. Ils étaient au milieu d’un bouquet d’arbustes dépouillés
de leurs feuilles, qui ne les cachaient ni ne les protégeaient du
vent. Ils s’arrêtèrent. Il faisait horriblement froid. Le vent sifflait à
travers les rameaux et agitait les rares crocus poussiéreux. Il lui
entoura la taille de son bras.
Il n’y avait pas de télécrans, mais il pouvait y avoir des
microphones cachés, en outre, on pouvait les voir. Cela n’avait
pas d’importance, rien n’avait d’importance. Ils auraient pu se
coucher par terre et faire cela s’ils l’avaient voulu. Winston se
sentit, à cette pensée, glacé d’horreur. Julia ne réagit dans aucun
sens à l’étreinte de son bras. Elle n’essaya même pas de se libérer.
Il comprit alors ce qui avait changé en elle.
Son visage était plus blême et une longue cicatrice, en partie
cachée par les cheveux, lui traversait le front et la tempe. Mais ce
n’était pas en cela qu’était le changement. C’était que sa taille
avait épaissi et s’était roidie d’une façon étonnante. Il se souvint
avoir une fois aidé, après l’explosion d’une bombe-fusée, à sortir
un corps des décombres. Il avait été étonné, non seulement du
poids incroyable de la chose, mais de sa rigidité et de la difficulté
éprouvée à la manier. Cela ressemblait à de la pierre plutôt qu’à
de la chair. Le corps de Julia donnait cette impression. Il sembla à
Winston que la texture de sa peau devait être aussi tout à fait
différente de ce qu’elle avait été.
Il n’essaya pas de l’embrasser et ils ne se parlèrent pas.
Tandis qu’ils traversaient la pelouse en sens inverse, elle le

327 –
regarda en face pour la première fois. Ce ne fut qu’un coup d’œil
rapide, plein de mépris et de dégoût. Il se demanda si ce dégoût
venait du passé ou s’il était aussi inspiré par son visage boursouflé
et les larmes que le vent continuait à faire couler de ses yeux.
Ils s’assirent côte à côte sur deux chaises de fer, mais pas trop
près l’un de l’autre. Il vit qu’elle allait parler. Elle avança de
quelques centimètres sa chaussure grossière et écrasa du pied un
rameau. Il remarqua que ses pieds semblaient s’être élargis.
– Je vous ai trahi ! dit-elle méchamment.
– Je vous ai trahie, répéta-t-il.
Elle lui jeta un autre rapide regard de dégoût.
– Parfois, dit-elle, ils vous menacent de quelque chose,
quelque chose qu’on ne peut supporter, à quoi on ne peut même
penser. Alors on dit : « Ne me le faites pas, faites-le à quelqu’un
d’autre, faites-le à un tel. » On pourrait peut-être prétendre
ensuite que ce n’était qu’une ruse, qu’on ne l’a dit que pour faire
cesser la torture et qu’on ne le pensait pas réellement. Mais ce
n’est pas vrai. Au moment où ça se passe, on le pense. On se dit
qu’il n’y a pas d’autre moyen de se sauver et l’on est absolument
prêt à se sauver de cette façon. On veut que la chose arrive à
l’autre. On se moque pas mal de ce que l’autre souffre. On ne
pense qu’à soi.
– On ne pense qu’à soi, répéta-t-il en écho.
– Après, on n’est plus le même envers l’autre.
– Non, dit-il, on n’est plus le même.
Il n’y avait pas, semblait-il, autre chose à dire. Le vent
plaquait contre leurs corps leurs minces combinaisons. Ils furent

328 –
tout de suite gênés de rester assis là, silencieux. En outre, il faisait
trop froid pour demeurer immobile. Elle prétexta vaguement
d’avoir à prendre le métro et se leva pour partir.
– Nous nous reverrons, dit-il.
– Oui, répondit-elle, nous nous reverrons.
Irrésolu, il la suivit un moment à un pas en arrière. Ils ne
parlèrent plus. Elle n’essaya même pas réellement de se
débarrasser de lui, mais avança d’un pas juste assez rapide pour
éviter de se trouver de front avec lui. Il avait décidé de
l’accompagner jusqu’à la station de métro, mais cette manière de
traîner dans le froid lui parut soudain inutile et insupportable. Il
fut pris d’un désir irrésistible, non pas tellement de s’éloigner de
Julia, mais de retourner au café du Châtaignier qui ne lui avait
jamais paru si attrayant qu’à ce moment. En une vision
nostalgique, il se représentait sa table de coin, le journal, le jeu
d’échecs et le gin coulant sans arrêt. Surtout, il y faisait chaud.
L’instant d’après, ce n’était pas absolument fortuit, il se laissa
séparer d’elle par un petit groupe de gens. Il essaya sans
conviction de la rattraper, puis ralentit, tourna, et prit une
direction opposée.
Cinquante mètres plus loin, il se retourna. La rue n’était pas
tellement encombrée. Il ne pouvait pourtant déjà plus distinguer
Julia. N’importe laquelle de la douzaine de silhouettes qui se
dépêchaient pouvaient être la sienne. Son corps épaissi, raidi, ne
pouvait peut-être plus être reconnu de dos.
« Au moment où ça se passe, avait-elle dit, on le pense. » Il
l’avait pensé. Il ne l’avait pas simplement dit. Il l’avait désiré. Il
avait désiré que ce fût elle plutôt que lui qu’on livrât aux…
La musique qui s’écoulait du télécran fut changée. Il y eut une
note brisée et saccadée, une note jaune. Et puis – mais peut-être

329 –
n’était-ce pas réel, peut-être n’était-ce qu’un souvenir qui prenait
la forme d’un son – une voix chanta :
Sous le châtaignier qui s’étale,
Je t’ai vendu, tu m’as vendue !…
Des larmes lui montèrent aux yeux. Un garçon qui passait
remarqua son verre vide et revint avec la bouteille de gin.
Il prit son verre et le flaira. Le breuvage paraissait plus
horrible à chaque gorgée. Mais il était devenu l’élément dans
lequel il pouvait nager. C’était sa vie, sa mort, sa résurrection.
C’était le gin qui, chaque soir, le plongeait dans la stupeur, c’était
le gin qui, chaque matin, le faisait revivre. Quand il se réveillait,
rarement avant onze heures, les paupières collées, la bouche
enflammée, le dos brisé, il lui était impossible même de quitter la
position horizontale, si la bouteille et la tasse n’avaient pas été
placées près de son lit avant la nuit.
Il restait ensuite assis, pendant les heures du milieu du jour,
le visage enluminé, la bouteille à portée de la main, à écouter le
télécran.
De quinze heures à la fermeture, il était un pilier du
Châtaignier. Personne ne se souciait de ce qu’il faisait. Aucun
coup de sifflet ne le réveillait, aucun télécran ne le réprimandait.
Parfois, peut-être deux fois par semaine, il se rendait à un
bureau poussiéreux et oublié du ministère de la Vérité et abattait
un peu de travail, du moins ce que l’on appelait travail. Il avait été
nommé au sous-comité d’une sous-commission qui était née d’un
des innombrables comités qui s’occupaient des difficultés
secondaires que l’on rencontrait dans la compilation de la
onzième édition du dictionnaire novlangue. Ce sous-comité
s’occupait de la rédaction de ce que l’on appelait un rapport
provisoire. Mais Winston n’avait jamais pu définir avec précision
ce qui était rapporté.

330 –
C’était quelque chose qui avait trait à la question de
l’emplacement des virgules. Devaient-elles être placées à
l’intérieur des parenthèses ou à l’extérieur ? Il y avait au comité
quatre autres employés semblables à Winston. Parfois ils se
rassemblaient puis se séparaient promptement en s’avouant
franchement qu’il n’y avait réellement rien à faire. Mais il y avait
des jours où ils s’attelaient à leur travail presque avec ardeur,
faisaient un étalage extraordinaire des notes qu’ils rédigeaient, et
ébauchaient de longs memoranda qui n’étaient jamais terminés ;
des jours où la discussion à laquelle ils étaient censés apporter
des arguments devenait tout à fait embrouillée et abstruse,
provoquait de subtils marchandages sur les définitions, des
digressions infinies, des querelles, des menaces mêmes d’en
appeler à une autorité supérieure. Mais subitement, leur ardeur
les abandonnait et, comme des fantômes qui disparaissent au
chant du coq, ils restaient assis autour de la table à se regarder
avec des yeux éteints.
Le télécran se tut un moment. Winston releva encore la tête.
Le communiqué ! Mais non, c’était simplement la musique qui
changeait. Winston avait sous les paupières la carte de l’Afrique.
Le mouvement des armées formait un diagramme : une flèche
noire verticale lancée à toute vitesse en direction de l’Est, à
travers la queue de la première. Comme pour se rassurer,
Winston leva les yeux vers l’impassible visage de l’affiche. Était-il
concevable que la seconde flèche n’existât même pas ?
Son intérêt se relâcha encore. Il but une autre gorgée de gin,
saisit le cavalier blanc et essaya de le déplacer. Échec et mat. Mais
ce n’était évidemment pas le bon mouvement car…
Un souvenir, qu’il n’avait pas cherché, lui vint à l’esprit. Il vit
une chambre éclairée par une chandelle et meublée d’un grand lit
recouvert d’une courtepointe blanche. Lui, alors un garçon de
neuf ou dix ans, se trouvait assis sur le parquet. Il agitait un
cornet de dés et riait avec excitation. Sa mère, assise en face de
lui, riait aussi. Ce devait être environ un mois avant sa

331 –
disparition. C’était dans un moment de réconciliation. La faim qui
rongeait son ventre était momentanément oubliée et l’affection
qu’il avait portée à sa mère était revenue pour un instant.
Il se souvenait bien du jour, un jour de grêle et de pluie. L’eau
ruisselait sur les vitres et, à l’intérieur, la lumière était trop faible
pour permettre de lire. L’ennui des deux enfants dans la chambre
sombre et étroite devint insupportable. Winston gémissait et
grognait, demandait inutilement de la nourriture, s’agitait dans la
pièce, déplaçait tout, frappait sur les lambris, si bien que les
voisins protestèrent en cognant sur les murs, tandis que le plus
jeune enfant se plaignait par intermittences.
La mère, à la fin, avait dit : « Maintenant, soyez gentils, et je
vais acheter un jouet, un beau jouet, qui vous plaira. » Puis elle
était allée sous la pluie à une petite boutique voisine qui vendait
de tout et ouvrait encore sporadiquement. Elle revint avec une
boîte de carton qui contenait un attirail d’échelles et de
serpentins. Winston retrouvait encore l’odeur du carton humide.
C’était un assortiment misérable. Le carton était craquelé et les
minuscules dés de bois étaient si mal taillés qu’ils ne tenaient pas
sur leurs côtés. Winston avait regardé le jeu d’un air maussade et
sans intérêt. Mais sa mère avait alors allumé un bout de bougie et
ils s’étaient assis sur le parquet pour jouer. Bientôt, Winston était
follement excité et se tordait de rire à voir les puces grimper les
échelles avec espoir puis glisser au bas des serpentins et revenir
presque au point de départ. Ils jouèrent huit parties. Chacun en
gagna quatre. Sa petite sœur, trop jeune pour comprendre le jeu,
était appuyée à un traversin et riait parce que les autres riaient.
Pendant un après-midi entier, ils avaient été heureux ensemble,
comme dans sa première enfance.
Winston repoussa l’image de son esprit. C’était un souvenir
erroné. Il était parfois troublé par des souvenirs erronés. Ils
n’avaient pas d’importance, tant qu’on les prenait pour ce qu’ils
étaient. Certains événements avaient eu lieu, d’autres non. Il
revint au jeu d’échecs et reprit le cavalier blanc. Presque au même
instant, il le laissa retomber. Il avait sursauté comme s’il avait été

332 –
piqué avec une épingle. Un appel de clairon avait fait vibrer l’air.
C’était le communiqué. Victoire ! L’appel du clairon annonçait
toujours une victoire. Une sorte de frisson électrique se propagea
dans le café. Les garçons eux-mêmes avaient sursauté et avaient
dressé l’oreille.
L’appel du clairon libéra un énorme volume de bruit. Déjà, au
télécran, une voix excitée parlait avec volubilité. Mais elle n’avait
pas commencé que déjà elle était presque noyée par les hourras
venus de l’extérieur. La nouvelle s’était, comme par magie,
propagée le long de toutes les rues.
Winston pouvait entendre juste assez de ce qu’émettait le
télécran pour comprendre que tout était arrivé comme il l’avait
prévu. Une vaste armada transportée par mer, secrètement
rassemblée, un coup soudain sur l’arrière de l’ennemi, la blanche
flèche lancée à travers la queue de la noire.
Des fragments de phrases triomphantes traversaient le
vacarme : « Vaste manœuvre stratégique – parfaite coordination
– défaite complète – un demi-million de prisonniers – complète
démoralisation – domination de toute l’Afrique – amène la guerre
à une distance de sa fin que l’on peut évaluer – Victoire ! la plus
grande victoire de l’Histoire de l’humanité ! Victoire ! Victoire !
Victoire ! »
Les pieds de Winston, sous la table s’agitaient
convulsivement. Il n’avait pas bougé de son siège, mais en esprit
il courait, il courait de toutes ses forces. Il était avec la foule audehors et s’assourdissait lui-même de hourras. Il regarda encore
le portrait de Big Brother, le colosse qui chevauchait le monde !
Le roc contre lequel les hordes asiatiques s’écrasaient ellesmêmes en vain ! Il pensa que dix minutes auparavant – oui, dix
minutes seulement – il y avait encore de l’équivoque dans son
cœur alors qu’il se demandait si les nouvelles du front
annonceraient la victoire ou la défaite. Ah ! C’était plus qu’une
armée eurasienne qui avait péri. Depuis le premier jour passé au

333 –
ministère de l’Amour, il avait beaucoup changé, mais le
changement final, indispensable, qui le guérirait, ne s’était jamais
jusqu’alors produit.
La voix du télécran déversait encore son histoire de
prisonniers, de butin et de carnage, mais le vacarme extérieur
s’était un peu apaisé. Les garçons revenaient à leur service. L’un
d’eux s’approcha de Winston avec la bouteille de gin. Winston,
plongé dans un rêve heureux, ne faisait aucunement attention à
son verre que l’on remplissait. Il ne courait ni n’applaudissait
plus. Il était de retour au ministère de l’Amour. Tout était
pardonné et son âme était blanche comme neige. Il se voyait au
banc des prévenus. Il confessait tout, il accusait tout le monde. Il
longeait le couloir carrelé de blanc, avec l’impression de marcher
au soleil, un garde armé derrière lui. La balle longtemps attendue
lui entrait dans la nuque.
Il regarda l’énorme face. Il lui avait fallu quarante ans pour
savoir quelle sorte de sourire se cachait sous la moustache noire.
Ô cruelle, inutile incompréhension ! Obstiné ! volontairement
exilé de la poitrine aimante ! Deux larmes empestées de gin lui
coulèrent de chaque côté du nez. Mais il allait bien, tout allait
bien.
LA LUTTE ÉTAIT TERMINÉE.
IL AVAIT REMPORTÉ LA VICTOIRE SUR LUI-MÊME.
IL AIMAIT BIG BROTHER.

334 –
APPENDICE
LES PRINCIPES DU NOVLANGUE
Le novlangue a été la langue officielle de l’Océania. Il fut
inventé pour répondre aux besoins de l’Angsoc, ou socialisme
anglais.
En l’an 1984, le novlangue n’était pas la seule langue en
usage, que ce fût oralement ou par écrit. Les articles de fond du
Times étaient écrits en novlangue, mais c’était un tour de force
qui ne pouvait être réalisé que par des spécialistes. On comptait
que le novlangue aurait finalement supplanté l’ancilangue (nous
dirions la langue ordinaire) vers l’année 2050.
Entre-temps, il gagnait régulièrement du terrain. Les
membres du Parti avaient de plus en plus tendance à employer
des mots et des constructions grammaticales novlangues dans
leurs conversations de tous les jours. La version en usage en 1984
et résumée dans les neuvième et dixième éditions du dictionnaire
novlangue était une version temporaire qui contenait beaucoup
de mots superflus et de formes archaïques qui devaient être
supprimés plus tard.
Nous nous occupons ici de la version finale, perfectionnée,
telle qu’elle est donnée dans la onzième édition du dictionnaire.
Le but du novlangue était, non seulement de fournir un mode
d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales des
dévots de l’angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de
pensée.
Il était entendu que lorsque le novlangue serait une fois pour
toutes adopté et que l’ancilangue serait oublié, une idée hérétique
– c’est-à-dire une idée s’écartant des principes de l’angsoc – serait

335 –
littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée
dépend des mots.
Le vocabulaire du novlangue était construit de telle sorte qu’il
pût fournir une expression exacte, et souvent très nuancée, aux
idées qu’un membre du Parti pouvait, à juste titre, désirer
communiquer. Mais il excluait toutes les autres idées et même les
possibilités d’y arriver par des méthodes indirectes. L’invention
de mots nouveaux, l’élimination surtout des mots indésirables, la
suppression dans les mots restants de toute signification
secondaire, quelle qu’elle fût, contribuaient à ce résultat.
Ainsi le mot libre existait encore en novlangue, mais ne
pouvait être employé que dans des phrases comme « le chemin
est libre ». Il ne pouvait être employé dans le sens ancien de
« liberté politique » ou de « liberté intellectuelle ». Les libertés
politique et intellectuelle n’existaient en effet plus, même sous
forme de concept. Elles n’avaient donc nécessairement pas de
nom.
En dehors du désir de supprimer les mots dont le sens n’était
pas orthodoxe, l’appauvrissement du vocabulaire était considéré
comme une fin en soi et on ne laissait subsister aucun mot dont
on pouvait se passer. Le novlangue était destiné, non à étendre,
mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au
minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce
but.
Le novlangue était fondé sur la langue que nous connaissons
actuellement, bien que beaucoup de phrases novlangues, même
celles qui ne contiennent aucun mot nouveau, seraient à peine
intelligibles à notre époque.
Les mots novlangues étaient divisés en trois classes
distinctes, connues sous les noms de vocabulaire A, vocabulaire B
(aussi appelé mots composés) et vocabulaire C. Il sera plus simple
de discuter de chaque classe séparément, mais les particularités

336 –
grammaticales de la langue pourront être traitées dans la partie
consacrée au vocabulaire A car les mêmes règles s’appliquent aux
trois catégories.
Vocabulaire A. – Le vocabulaire A comprenait les mots
nécessaires à la vie de tous les jours, par exemple pour manger,
boire, travailler, s’habiller, monter et descendre les escaliers, aller
à bicyclette, jardiner, cuisiner, et ainsi de suite… Il était composé
presque entièrement de mots que nous possédons déjà, de mots
comme : coup, course, chien, arbre, sucre, maison, champ. Mais
en comparaison avec le vocabulaire actuel, il y en avait un très
petit nombre et leur sens était délimité avec beaucoup plus de
rigidité. On les avait débarrassés de toute ambiguïté et de toute
nuance. Autant que faire se pouvait, un mot novlangue de cette
classe était simplement un son staccato exprimant un seul
concept clairement compris. Il eût été tout à fait impossible
d’employer le vocabulaire A à des fins littéraires ou à des
discussions politiques ou philosophiques. Il était destiné
seulement à exprimer des pensées simples, objectives, se
rapportant en général à des objets concrets ou à des actes
matériels.
La grammaire novlangue renfermait deux particularités
essentielles. La première était une interchangeabilité presque
complète des différentes parties du discours. Tous les mots de la
langue (en principe, cela s’appliquait même à des mots très
abstraits comme si ou quand) pouvaient être employés comme
verbes, noms, adjectifs ou adverbes. Il n’y avait jamais aucune
différence entre les formes du verbe et du nom quand ils étaient
de la même racine.
Cette règle du semblable entraînait la destruction de
beaucoup de formes archaïques. Le mot pensée par exemple,
n’existait pas en novlangue. Il était remplacé par penser qui
faisait office à la fois de nom et de verbe. On ne suivait dans ce cas
aucun principe étymologique. Parfois c’était le nom originel qui
était choisi, d’autres fois, c’était le verbe.

337 –
Même lorsqu’un nom et un verbe de signification voisine
n’avaient pas de parenté étymologique, l’un ou l’autre était
fréquemment supprimé. Il n’existait pas, par exemple, de mot
comme couper, dont le sens était suffisamment exprimé par le
nom-verbe couteau.
Les adjectifs étaient formés par l’addition du suffixe able au
nom-verbe, et les adverbes par l’addition du suffixe ment à
l’adjectif. Ainsi, l’adjectif correspondant à vérité était véritable,
l’adverbe, véritablement.
On avait conservé certains de nos adjectifs actuels comme
bon, fort, gros, noir, doux, mais en très petit nombre. On s’en
servait peu puisque presque tous les qualificatifs pouvaient être
obtenus en ajoutant able au nom-verbe.
Aucun des adverbes actuels n’était gardé, sauf un très petit
nombre déjà terminés en ment. La terminaison ment était
obligatoire. Le mot bien, par exemple, était remplacé par
bonnement.
De plus, et ceci s’appliquait encore en principe à tous les mots
de la langue, n’importe quel mot pouvait prendre la forme
négative par l’addition du préfixe in. On pouvait en renforcer le
sens par l’addition du préfixe plus, ou, pour accentuer davantage,
du préfixe doubleplus. Ainsi incolore signifie « pâle », tandis que
pluscolore et doublepluscolore signifient respectivement « très
coloré » et « superlativement coloré ».
Il était aussi possible de modifier le sens de presque tous les
mots par des préfixes-prépositions tels que anté, post, haut, bas,
etc.
Grâce à de telles méthodes, on obtint une considérable
diminution du vocabulaire. Étant donné par exemple le mot bon,
on n’a pas besoin du mot mauvais, puisque le sens désiré est
également, et, en vérité, mieux exprimé par inbon. Il fallait

338 –
simplement, dans les cas où deux mots formaient une paire
naturelle d’antonymes, décider lequel on devait supprimer.
Sombre, par exemple, pouvait être remplacé par inclair, ou clair
par insombre, selon la préférence.
La seconde particularité de la grammaire novlangue était sa
régularité. Toutes les désinences, sauf quelques exceptions
mentionnées plus loin, obéissaient aux mêmes règles. C’est ainsi
que le passé défini et le participe passé de tous les verbes se
terminaient indistinctement en é. Le passé défini de voler était
volé, celui de penser était pensé et ainsi de suite. Les formes telles
que nagea, donnât, cueillit, parlèrent, saisirent, étaient abolies.
Le pluriel était obtenu par l’adjonction de s ou es dans tous
les cas. Le pluriel d’œil, bœuf, cheval, était, respectivement, œils,
bœufs, chevals.
Les adjectifs comparatifs et superlatifs étaient obtenus par
l’addition de suffixes invariables. Les vocables dont les désinences
demeuraient irrégulières étaient, en tout et pour tout, les
pronoms, les relatifs, les adjectifs démonstratifs et les verbes
auxiliaires. Ils suivaient les anciennes règles. Dont, cependant,
avait été supprimé, comme inutile.
Il y eut aussi, dans la formation des mots, certaines
irrégularités qui naquirent du besoin d’un parler rapide et facile.
Un mot difficile à prononcer ou susceptible d’être mal entendu,
était ipso facto tenu pour mauvais. En conséquence, on insérait
parfois dans le mot des lettres supplémentaires, ou on gardait une
forme archaïque, pour des raisons d’euphonie.
Mais cette nécessité semblait se rattacher surtout au
vocabulaire B. Nous exposerons clairement plus loin, dans cet
essai, les raisons pour lesquelles une si grande importance était
attachée à la facilité de la prononciation.

339 –
Vocabulaire B. – Le vocabulaire B comprenait des mots
formés pour des fins politiques, c’est-à-dire des mots qui, non
seulement, dans tous les cas, avaient une signification politique,
mais étaient destinés à imposer l’attitude mentale voulue à la
personne qui les employait.
Il était difficile, sans une compréhension complète des
principes de l’angsoc, d’employer ces mots correctement. On
pouvait, dans certains cas, les traduire en ancilangue, ou même
par des mots puisés dans le vocabulaire A, mais cette traduction
exigeait en général une longue périphrase et impliquait toujours
la perte de certaines harmonies.
Les mots B formaient une sorte de sténographie verbale qui
entassait en quelques syllabes des séries complètes d’idées, et ils
étaient plus justes et plus forts que ceux du langage ordinaire.
Les mots B étaient toujours des mots composés. (On trouvait,
naturellement, des mots composés tels que phonoscript dans le
vocabulaire A, mais ce n’étaient que des abréviations commodes
qui n’avaient aucune couleur idéologique spéciale.)
Ils étaient formés de deux mots ou plus, ou de portions de
mots, soudés en une forme que l’on pouvait facilement
prononcer. L’amalgame obtenu était toujours un nom-verbe dont
les désinences suivaient les règles ordinaires. Pour citer un
exemple, le mot « bonpensé » signifiait approximativement
« orthodoxe » ou, si on voulait le considérer comme un verbe,
« penser d’une manière orthodoxe ». Il changeait de désinence
comme suit : nom-verbe bonpensé, passé et participe passé
bienpensé ; participe présent : bonpensant ; adjectif :
bonpensable ; nom verbal : bonpenseur.
Les mots B n’étaient pas formés suivant un plan
étymologique. Les mots dont ils étaient composés pouvaient être
n’importe quelle partie du langage. Ils pouvaient être placés dans
n’importe quel ordre et mutilés de n’importe quelle façon, pourvu

340 –
que cet ordre et cette mutilation facilitent leur prononciation et
indiquent leur origine.
Dans le mot crimepensée par exemple, le mot pensée était
placé le second, tandis que dans pensée-pol (police de la pensée)
il était placé le premier, et le second mot, police, avait perdu sa
deuxième syllabe. À cause de la difficulté plus grande de
sauvegarder l’euphonie, les formes irrégulières étaient plus
fréquentes dans le vocabulaire B que dans le vocabulaire A. Ainsi,
les formes qualificatives : Miniver, Minipax et Miniam
remplaçaient respectivement : Minivéritable, Minipaisible et
Miniaimé, simplement parce que véritable, paisible, aimé,
étaient légèrement difficiles à prononcer. En principe, cependant,
tous les mots B devaient recevoir des désinences, et ces
désinences variaient exactement suivant les mêmes règles.
Quelques-uns des mots B avaient de fines subtilités de sens à
peine intelligibles à ceux qui n’étaient pas familiarisés avec
l’ensemble de la langue. Considérons, par exemple, cette phrase
typique d’un article de fond du Times : Ancipenseur nesentventre
Angsoc. La traduction la plus courte que l’on puisse donner de
cette phrase en ancilangue est : « Ceux dont les idées furent
formées avant la Révolution ne peuvent avoir une compréhension
pleinement sentie des principes du Socialisme anglais. »
Mais cela n’est pas une traduction exacte. Pour commencer,
pour saisir dans son entier le sens de la phrase novlangue citée
plus haut, il fallait avoir une idée claire de ce que signifiait
angsoc. De plus, seule une personne possédant à fond l’angsoc
pouvait apprécier toute la force du mot : sentventre (sentir par les
entrailles) qui impliquait une acceptation aveugle, enthousiaste,
difficile à imaginer aujourd’hui ; ou du mot ancipensée (pensée
ancienne), qui était inextricablement mêlé à l’idée de perversité et
de décadence.
Mais la fonction spéciale de certains mots novlangue comme
ancipensée, n’était pas tellement d’exprimer des idées que d’en

341 –
détruire. On avait étendu le sens de ces mots, nécessairement peu
nombreux, jusqu’à ce qu’ils embrassent des séries entières de
mots qui, leur sens étant suffisamment rendu par un seul terme
compréhensible, pouvaient alors être effacés et oubliés. La plus
grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du
dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux
mais, les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-àdire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur
existence.
Comme nous l’avons vu pour le mot libre, des mots qui
avaient un sens hérétique étaient parfois conservés pour la
commodité qu’ils présentaient, mais ils étaient épurés de toute
signification indésirable.
D’innombrables mots comme : honneur, justice, moralité,
internationalisme, démocratie, science, religion, avaient
simplement cessé d’exister. Quelques mots-couvertures les
englobaient et, en les englobant, les supprimaient.
Ainsi tous les mots groupés autour des concepts de liberté et
d’égalité étaient contenus dans le seul mot penséecrime, tandis
que tous les mots groupés autour des concepts d’objectivité et de
rationalisme étaient contenus dans le seul mot ancipensée. Une
plus grande précision était dangereuse. Ce qu’on demandait aux
membres du Parti, c’était une vue analogue à celle des anciens
Hébreux qui savaient – et ne savaient pas grand-chose d’autre –
que toutes les nations autres que la leur adoraient de « faux
dieux ». Ils n’avaient pas besoin de savoir que ces dieux
s’appelaient Baal, Osiris, Moloch, Ashtaroh et ainsi de suite…
Moins ils les connaissaient, mieux cela valait pour leur
orthodoxie. Ils connaissaient Jéhovah et les commandements de
Jéhovah. Ils savaient, par conséquent, que tous les dieux qui
avaient d’autres noms et d’autres attributs étaient de faux dieux.
En quelque sorte de la même façon, les membres du Parti
savaient ce qui constituait une bonne conduite et, en des termes

342 –
excessivement vagues et généraux, ils savaient quelles sortes
d’écarts étaient possibles. Leur vie sexuelle, par exemple, était
minutieusement réglée par les deux mots novlangue : crimesex
(immoralité sexuelle) et biensex (chasteté).
Crimesex concernait les écarts sexuels de toutes sortes. Ce
mot englobait la fornication, l’adultère, l’homosexualité et autres
perversions et, de plus, la sexualité normale pratiquée pour ellemême. Il n’était pas nécessaire de les énumérer séparément
puisqu’ils étaient tous également coupables. Dans le vocabulaire
C, qui comprenait les mots techniques et scientifiques, il aurait pu
être nécessaire de donner des noms spéciaux à certaines
aberrations sexuelles, mais le citoyen ordinaire n’en avait pas
besoin. Il savait ce que signifiait biensex, c’est-à-dire les rapports
normaux entre l’homme et la femme, dans le seul but d’avoir des
enfants, et sans plaisir physique de la part de la femme. Tout
autre rapport était crimesex. Il était rarement possible en
novlangue de suivre une pensée non orthodoxe plus loin que la
perception qu’elle était non orthodoxe. Au-delà de ce point, les
mots n’existaient pas.
Il n’y avait pas de mot, dans le vocabulaire B, qui fût
idéologiquement neutre. Un grand nombre d’entre eux étaient
des euphémismes. Des mots comme, par exemple : joiecamp
(camp de travaux forcés) ou minipax (ministère de la Paix, c’està-dire ministère de la Guerre) signifiaient exactement le contraire
de ce qu’ils paraissaient vouloir dire.
D’autre part, quelques mots révélaient une franche et
méprisante compréhension de la nature réelle de la société
océanienne. Par exemple prolealiment qui désignait les
spectacles stupides et les nouvelles falsifiées que le Parti délivrait
aux masses.
D’autres mots, eux, étaient bivalents et ambigus. Ils sousentendaient le mot bien quand on les appliquait au Parti et le mot
mal quand on les appliquait aux ennemis du Parti, de plus, il y

343 –
avait un grand nombre de mots qui, à première vue, paraissaient
être de simples abréviations et qui tiraient leur couleur
idéologique non de leur signification, mais de leur structure.
On avait, dans la mesure du possible, rassemblé dans le
vocabulaire B tous les mots qui avaient ou pouvaient avoir un
sens politique quelconque. Les noms des organisations, des
groupes de gens, des doctrines, des pays, des institutions, des
édifices publics, étaient toujours abrégés en une forme familière,
c’est-à-dire en un seul mot qui pouvait facilement se prononcer et
dans lequel l’étymologie était gardée par un minimum de
syllabes.
Au ministère de la Vérité, par exemple, le Commissariat aux
Archives où travaillait Winston s’appelait Comarch, le
Commissariat aux Romans Comrom, le Commissariat aux
Téléprogrammes Télécom et ainsi de suite.
Ces abréviations n’avaient pas seulement pour but
d’économiser le temps. Même dans les premières décennies du
XXe siècle, les mots et phrases télescopés avaient été l’un des
traits caractéristiques de la langue politique, et l’on avait
remarqué que, bien qu’universelle, la tendance à employer de
telles abréviations était plus marquée dans les organisations et
dans les pays totalitaires. Ainsi les mots : Gestapo, Comintern,
Imprecorr, Agitprop. Mais cette habitude, au début, avait été
adoptée telle qu’elle se présentait, instinctivement. En novlangue,
on l’adoptait dans un dessein conscient.
On remarqua qu’en abrégeant ainsi un mot, on restreignait et
changeait subtilement sa signification, car on lui enlevait les
associations qui, autrement, y étaient attachées. Les mots
« communisme international », par exemple, évoquaient une
image composite : Universelle fraternité humaine, drapeaux
rouges, barricades, Karl Marx, Commune de Paris, tandis que le
mot « Comintern » suggérait simplement une organisation étroite
et un corps de doctrine bien défini. Il se référait à un objet

344 –
presque aussi reconnaissable et limité dans son usage qu’une
chaise ou une table. Comintern est un mot qui peut être prononcé
presque sans réfléchir tandis que Communisme International est
une phrase sur laquelle on est obligé de s’attarder, au moins
momentanément.
De même, les associations provoquées par un mot comme
Miniver étaient moins nombreuses et plus faciles à contrôler que
celles amenées par ministère de la Vérité.
Ce résultat était obtenu, non seulement par l’habitude
d’abréger chaque fois que possible, mais encore par le soin
presque exagéré apporté à rendre les mots aisément
prononçables.
Mis à part la précision du sens, l’euphonie, en novlangue,
dominait toute autre considération. Les règles de grammaire lui
étaient toujours sacrifiées quand c’était nécessaire. Et c’était à
juste titre, puisque ce que l’on voulait obtenir, surtout pour des
fins politiques, c’étaient des mots abrégés et courts, d’un sens
précis, qui pouvaient être rapidement prononcés et éveillaient le
minimum d’écho dans l’esprit de celui qui parlait.
Les mots du vocabulaire B gagnaient même en force, du fait
qu’ils étaient presque tous semblables. Presque invariablement,
ces mots – bienpensant, minipax, prolealim, crimesex, joiecamp,
angsoc, veniresent, penséepol… – étaient des mots de deux ou
trois syllabes dont l’accentuation était également répartie de la
première à la dernière syllabe. Leur emploi entraînait une
élocution volubile, à la fois martelée et monotone. Et c’était
exactement à quoi l’on visait. Le but était de rendre l’élocution
autant que possible indépendante de la conscience, spécialement
l’élocution traitant de sujets qui ne seraient pas idéologiquement
neutres.
Pour la vie de tous les jours, il était évidemment nécessaire,
du moins quelquefois de réfléchir avant de parler. Mais un

345 –
membre du Parti appelé à émettre un jugement politique ou
éthique devait être capable de répandre des opinions correctes
aussi automatiquement qu’une mitrailleuse sème des balles. Son
éducation lui en donnait l’aptitude, le langage lui fournissait un
instrument grâce auquel il était presque impossible de se
tromper, et la texture des mots, avec leur son rauque et une
certaine laideur volontaire, en accord avec l’esprit de l’angsoc,
aidait encore davantage à cet automatisme.
Le fait que le choix des mots fût très restreint y aidait aussi.
Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On
imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il
différait, en vérité, de presque tous les autres en ceci qu’il
s’appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque
réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu,
moindre est la tentation de réfléchir.
Enfin, on espérait faire sortir du larynx le langage articulé
sans mettre d’aucune façon en jeu les centres plus élevés du
cerveau. Ce but était franchement admis dans le mot novlangue :
canelangue, qui signifie « faire coin-coin comme un canard ». Le
mot canelangue, comme d’autres mots divers du vocabulaire B,
avait un double sens. Pourvu que les opinions émises en
canelangue fussent orthodoxes, il ne contenait qu’un compliment,
et lorsque le Times parlait d’un membre du Parti comme d’un
doubleplusbon canelangue, il lui adressait un compliment
chaleureux qui avait son poids.
Vocabulaire C. – Le vocabulaire C, ajouté aux deux autres,
consistait entièrement en termes scientifiques et techniques. Ces
termes ressemblaient aux termes scientifiques en usage
aujourd’hui et étaient formés avec les mêmes racines. Mais on
prenait soin, comme d’habitude, de les définir avec précision et
de les débarrasser des significations indésirables. Ils suivaient les
mêmes règles grammaticales que les mots des deux autres
vocabulaires.

346 –
Très peu de mots du vocabulaire C étaient courants dans le
langage journalier ou le langage politique. Les travailleurs ou
techniciens pouvaient trouver tous les mots dont ils avaient
besoin dans la liste consacrée à leur propre spécialité, mais ils
avaient rarement plus qu’une connaissance superficielle des mots
qui appartenaient aux autres listes. Il y avait peu de mots
communs à toutes les listes et il n’existait pas, indépendamment
des branches particulières de la science, de vocabulaire exprimant
la fonction de la science comme une habitude de l’esprit ou une
méthode de pensée. Il n’existait pas, en vérité, de mot pour
exprimer science, toute signification de ce mot étant déjà
suffisamment englobée par le mot angsoc.
On voit, par ce qui précède, qu’en novlangue, l’expression des
opinions non orthodoxes était presque impossible, au-dessus
d’un niveau très bas. On pouvait, naturellement, émettre des
hérésies grossières, des sortes de blasphèmes. Il était possible,
par exemple, de dire : « Big Brother est inbon. » Mais cette
constatation, qui, pour une oreille orthodoxe, n’exprimait qu’une
absurdité évidente par elle-même, n’aurait pu être soutenue par
une argumentation raisonnée, car les mots nécessaires
manquaient.
Les idées contre l’angsoc ne pouvaient être conservées que
sous une forme vague, inexprimable en mots, et ne pouvaient être
nommées qu’en termes très généraux qui formaient bloc et
condamnaient des groupes entiers d’hérésies sans pour cela les
définir. On ne pouvait, en fait, se servir du novlangue dans un but
non orthodoxe que par une traduction inexacte des mots
novlangue en ancilangue. Par exemple la phrase : « Tous les
hommes sont égaux » était correcte en novlangue, mais dans la
même proportion que la phrase : « Tous les hommes sont roux »
serait possible en ancilangue. Elle ne contenait pas d’erreur
grammaticale, mais exprimait une erreur palpable, à savoir que
tous les hommes seraient égaux en taille, en poids et en force.
En 1984, quand l’ancilangue était encore un mode normal
d’expression, le danger théorique existait qu’en employant des

347 –
mots novlangues on pût se souvenir de leur sens primitif. En
pratique, il n’était pas difficile, en s’appuyant solidement sur la
doublepensée, d’éviter cette confusion. Toutefois, la possibilité
même d’une telle erreur aurait disparu avant deux générations.
Une personne dont l’éducation aurait été faite en novlangue
seulement, ne saurait pas davantage que égal avait un moment eu
le sens secondaire de politiquement égal ou que libre avait un
moment signifié libre politiquement que, par exemple, une
personne qui n’aurait jamais entendu parler d’échecs ne
connaîtrait le sens spécial attaché à reine et à tour. Il y aurait
beaucoup de crimes et d’erreurs qu’il serait hors de son pouvoir
de commettre, simplement parce qu’ils n’avaient pas de nom et
étaient par conséquent inimaginables.
Et l’on pouvait prévoir qu’avec le temps les caractéristiques
spéciales du novlangue deviendraient de plus en plus prononcées,
car le nombre des mots diminuerait de plus en plus, le sens serait
de plus en plus rigide, et la possibilité d’une impropriété de
termes diminuerait constamment.
Lorsque l’ancilangue aurait, une fois pour toutes, été
supplanté, le dernier lien avec le passé serait tranché. L’Histoire
était récrite, mais des fragments de la littérature du passé
survivraient çà et là, imparfaitement censurés et, aussi longtemps
que l’on gardait l’ancilangue, il était possible de les lire. Mais de
tels fragments, même si par hasard ils survivaient, seraient plus
tard inintelligibles et intraduisibles.
Il était impossible de traduire en novlangue aucun passage de
l’ancilangue, à moins qu’il ne se référât, soit à un processus
technique, soit à une très simple action de tous les jours, ou qu’il
ne fût, déjà, de tendance orthodoxe (bienpensant, par exemple,
était destiné à passer tel quel de l’ancilangue au novlangue).
En pratique, cela signifiait qu’aucun livre écrit avant 1960
environ ne pouvait être entièrement traduit. On ne pouvait faire

348 –
subir à la littérature prérévolutionnaire qu’une traduction
idéologique, c’est-à-dire en changer le sens autant que la langue.
Prenons comme exemple un passage bien connu de la Déclaration
de l’Indépendance :
« Nous tenons pour naturellement évidentes les vérités
suivantes : Tous les hommes naissent égaux. Ils reçoivent du
Créateur certains droits inaliénables, parmi lesquels sont le
droit à la vie, le droit à la liberté et le droit à la recherche du
bonheur. Pour préserver ces droits, des gouvernements sont
constitués qui tiennent leur pouvoir du consentement des
gouvernés. Lorsqu’une forme de gouvernement s’oppose à ces
fins, le peuple a le droit de changer ce gouvernement ou de
l’abolir et d’en instituer un nouveau. »
Il aurait été absolument impossible de rendre ce passage en
novlangue tout en conservant le sens originel. Pour arriver aussi
près que possible de ce sens, il faudrait embrasser tout le passage
d’un seul mot : crimepensée. Une traduction complète ne pourrait
être qu’une traduction d’idées dans laquelle les mots de Jefferson
seraient changés en un panégyrique du gouvernement absolu.
Une grande partie de la littérature du passé était, en vérité,
déjà transformée dans ce sens. Des considérations de prestige
rendirent désirable de conserver la mémoire de certaines figures
historiques, tout en ralliant leurs œuvres à la philosophie de
l’angsoc. On était en train de traduire divers auteurs comme
Shakespeare, Milton, Swift, Byron, Dickens et d’autres. Quand ce
travail serait achevé, leurs écrits originaux et tout ce qui survivait
de la littérature du passé seraient détruits.
Ces traductions exigeaient un travail lent et difficile, et on
pensait qu’elles ne seraient pas terminées avant la première ou la
seconde décennie du XXIe siècle.
Il y avait aussi un nombre important de livres uniquement
utilitaires – indispensables manuels techniques et autres – qui

349 –
devaient subir le même sort. C’était principalement pour laisser à
ce travail de traduction qui devait être préliminaire, le temps de
se faire, que l’adoption définitive du novlangue avait été fixée à
cette date si tardive : 2050.

350 –
À propos de cette édition électronique
Texte libre de droits.
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Avril 2004
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